"Relations d’objet et organisation de la personnalité : étude comparative d’un groupe de participants présentant des conduites pédophiliques et d’un groupe de
comparaison. "
Mémoire présenté
à la Faculté des études supérieures de l'Université Laval
pour l'obtention
du grade de maître en psychologie (M.Ps.)
École de psychologie
FACULTÉ DES SCIENCES SOCIALES UNIVERSITÉ LAVAL
Décembre 2000
<9
J'aimerais d'abord remercier M. Louis Diguer, directeur de ce travail, pour sa disponibilité, ses judicieuses suggestions et son support tout au long de l'élaboration de ce
mémoire. Je tiens également à souligner à quel point M. Diguer fut pour moi un exemple tant au niveau de la recherche qu'au niveau de la clinique. Ses qualités personnelles et professionnelles ont fait de ma formation de deuxième cycle une expérience très enrichissante.
J'aimerais également remercier M. Jean-Pierre Rousseau, mon étroit collaborateur, sans qui ce travail n'aurait pas été possible. Je tiens à lui exprimer comment j'ai apprécié ses conseils, sa disponibilité et son importante participation à chacune des étapes de ce travail. De plus, je ne peux que lui être reconnaissant de l'expérience dont il a si bien su me faire profiter, sans oublier les nombreuses conversations qui m'ont permis de croire davantage en moi et en ce queje fais.
Je me dois d'adresser un remerciement particulier à mes confrères de travail qui ont participé à la réalisation de ce travail. D'abord, je tiens à remercier Sylvie Pelletier pour sa disponibilité, son dévouement et la qualité de son jugement qui m'ont été si précieux lors de ma formation à VORI et à l'ASD. Aussi, je suis grandement reconnaissant à Jean-Philippe Daoust et Étienne Hébert pour leurs conseils et leur aide dans la mise en place de ce travail. Je tiens à exprimer comment j'ai apprécié leur compréhension, leur efficacité, leur rapidité et leur
disponibilité en regard à la cotation du PODF. J'aimerais également remercier mon confrère Jean Descôteaux sans qui la conception et la réalisation de mes analyses statistiques auraient été une expérience davantage tortueuse. Je lui suis reconnaissant pour la disponibilité et l'aide qu'il m'a fournie. Je ne peux passer sous le silence la collaboration de Lyne St-Pierre qui a su être
compréhensive, disponible et efficace dans la transcription verbatim des descriptions servant à la cotation de VORI et de l'ASD.
Je désire adresser ma reconnaissance et ma gratitude à mes parents, lesquels ont su croire en moi, m'encourager à me réaliser et me supporter financièrement dans la poursuite de mes études. Sans vous, jene serais pas où je suis et je ne serais pas qui je suis.
Je désire adresser un chaleureux remerciement à mes amis Dominic, Dave, Pierre-Anne, ainsi qu'à ma sœur Karine, pour avoir cru en moi et en mes capacités. Souvent à votre insu, vous m'avez encouragé à poursuivre ce queje fais.
Enfin, je tiens à exprimer ma reconnaissance et ma gratitude à Rielle, ma conjointe, avec qui j'ai pu partager les joies, les frustrations et les peines qu’a impliqué la réalisation de ce travail. Je lui suis reconnaissant pour la présence, le support, les nombreux encouragements et les
Résumé
Le premier but de cette étude consiste entre autres à vérifier si, comme le soutiennent plusieurs auteurs, il existe à l'intérieur d'un groupe d'individus présentant une problématique pédophilique différentes organisations de la personnalité. Le Personality Organisation Diagnostic Form (Diguer & Normandin, 1996) fut utilisé afin d'établir le diagnostic structural de la
personnalité de 44 sujets masculins présentant des conduites pédophiliques. Les résultats démontrent que 9 sujets présentent une organisation névrotique de la personnalité alors que 35 sujets présentent une organisation de type limite, dont 16 de haut niveau et 19 de bas niveau. Le second but de cette étude consiste à vérifier s’il existe une différence entre les relations d’objet d’un groupe d’individus présentant des comportements pédophiliques et d’un groupe de comparaison. L’Object Relation Inventory (Blatt et al., 1988) et The Assesment of self-
descriptions (Blatt et al., 1993) furent utilisés afin de mesurer les représentations d'objet et de soi de 35 sujets présentant une problématique pédophilique et de 30 sujets ne présentant pas cette pathologie. Pour ce qui est des représentations d'objet, les analyses démontrent l'existence d'une différence significative entre les groupes en ce qui concerne les dimensions Niveau conceptuel et Ambivalence. Il apparaît que les individus qui présentent une pédophilie ont un niveau
conceptuel et un degré d'ambivalence moyen significativement plus faible que les individus composant le groupe de comparaison. En ce qui concerne les représentations de soi, les analyses indiquent qu'il n'existe aucune différence significative entre les groupes.
Louis Diguer, Jean-Pierre Rousseau, Sébastien Larochelle, directeur de recherche co-directeur de recherche étudiant à la maîtrise
Table des matières
Avant-propos... i
Résumé...iii
Table des matières...iv
Liste des tableaux... viii
CADRE THÉORIQUE... 1
Introduction... 1
1.1 La pédophilie selon le DSM-IV... 2
1.2 La pédophilie à travers l'approche psychanalytique...5
1.3 Le monde interne des relations d’objet... 8
1.3.1 Les représentations d'objet... 9
1.3.2 Les représentations de soi...11
1.3.3 La séparation active des représentations de soi et d'objet contradictoires...12
1.3.4 La différenciation entre les représentations de soi et d'objet dans la psyché... 14
1.3.5 Les relations d'objet: un modèle d’interactions ultérieures...16
1.3.6 Les relations d'objet et les psychopathologies adultes... 17
1.4 La pédophilie: une symptomatologie qui renvoie à une dynamique homogène ou hétérogène?... 17
1.5 Classification de la perversion selon le niveau d’organisation de la personnalité... 18
1.5.1.1 Les relations d'objet de !'organisation névrotique de la
personnalité...24
1.5.2 La perversion et !'organisation limite de la personnalité... 24
1.5.2.1 Les relations d'objet de !'organisation limite de la personnalité... 26
1.5.2.2 Organisation limite de bas niveau... 28
1.5.2.3 Organisation limite de haut niveau...28
1.5.2.4 L’abus sexuel dans l’enfance et la perversion adulte... 29
1.5.2.5 Les similitudes entre la pédophilie et la psychopathie... 30
1.5.3 La perversion et !'organisation psychotique de la personnalité... 32
1.6 Des modèles non sans failles...33
1.7 Une manque de connaissance concernant les relations d'objet des individus présentant une pédophilie...34
1.8 L'évaluation des relations d'objet... 35
Objectifs et hypothèses... 37
Méthode... 38
3.1 Participants... 38
3.1.1 Les sujets qui présentent des conduites pédophiliques... 38
3.1.2 Les sujets qui composent le groupe de comparaison...40
3.2 Procédure...41
3.3 Instruments... 42
3.3.1 Structured Clinical Interview for DSM-III-R... 42
3.3.2 The Object Relations Inventory (ORI)... 42
44 3.3.3 The Assessment of Self-Descriptions (ASD)
3.3.4 The Personality Organisation Diagnostic Form (PODF)... 46
Analyses et résultats...49
4.1 Fidélité des mesures...49
4.1.1 Le Personality Organisation Diagnostic Form... 49
4.1.2 The Object Relations Inventory... 49
4.1.3 The Assessment of Self-Descriptions... 51
4.2 Normalité des données...51
4.3 Première hypothèse: hétérogénéité du groupe d'individus présentant une problématique pédophilique... 52
4.4 Deuxième et troisième hypothèses: différences des relations d'objet en fonction du groupe d'appartenance et des organisation de la personnalité...52
4.4.1 Corrélations entre les dimensions de VORI... 52
4.4.2 Corrélations entre les dimensions de l'ASD... 53
4.4.3 Analyse de variance sur les variables dépendantes de VORI...53
4.4.4 Analyse de variance sur les variables dépendantes de l'ASD...54
Discussion... 56
5.1 Hypothèse d'hétérogénéité de !'échantillon... 56
5.2 Différences en ce qui a trait aux relations d'objet... 59
5.2.2 Les représentations de soi... 62
Conclusion générale...64
Tableaux... 65
Références... 75
Annexes... 83
A. Feuille de cotation du S CID 1... 83
B. Feuille de cotation du SCIDII... 85
C. Manuel de cotation de VORI...88
D. Feuille de cotation de VORI...102
E. Manuel de cotation de VASD...104
F. Feuille de cotation de VASD...121
G. Feuille de cotation du PODF...123
H. Formulaire de consentement "clinique La Macaza"... 125
Liste des tableaux
1. Résultats de l'entente inteijuges pour les items du PODF (groupe de
comparaison)... 66
2. Résultats de l'entente interjuges pour les items du PODF (sujets présentant une pédophilie)... 67
3. Indices d'entente et de fidélité interjuges pour la cotation des dimensions de l'ORI... 68
4. Indices d'entente et de fidélité interjuges pour la cotation des dimensions de l'ASD... 69
5. Organisation de la personnalité et proportion... 70
6. Corrélation entre les variables dépendantes de l'ORI... 71
7. Statistiques du ΜΑΝΟΥ A sur les variables dépendantes "Niveau conceptuel", "Ambivalence" et "Facteur bienveillance" de l'ORI... 72
8. Résultats des tests univariés (ANOVAs) pour les variables indépendantes "Appartenance aux groupes" et "Organisation de la personnalité"... 73
Introduction
L'engagement sexuel des adultes auprès des enfants existe depuis fort longtemps (Carson & Butcher, 1992). Les Grecs anciens étaient reconnus pour avoir valorisé la
pédophilie et pour l'avoir pratiqué avec enthousiasme. Aussi, et ce jusqu'au début des années 80, la pédophilie était perçue comme n'étant que légèrement bizarre au sein de la société occidentale moderne (Carson & Butcher, 1992). En général, ces activités sexuelles étaient bien tolérées en raison du mythe largement répandu selon lequel les enfants ne souffraient pas de conséquences néfastes émanant de celles-ci mais que plutôt, ils en bénéficiaient.
Cependant, on reconnaît maintenant les effets pathologiques à long terme de l'engagement sexuel des adultes avec des enfants (Carson & Butcher, 1992). En effet, les spécialistes et la population en général ont pris conscience des importantes blessures psychologiques que les pratiques sexuelles peuvent engendrer chez les enfants (Browne & Finfelhor, 1986). A cet effet, Becker, J.V., Hunter, J.A., Jr., Stein, RM., et Kaplan, M.S. (1989) et Herman (1990), comme de nombreux autres observateurs, affirment que l'abus sexuel dans l'enfance est un important facteur de risque lié au développement ultérieur chez l'adulte de troubles mentaux et de psychopathologies graves, incluant la pédophilie. Ainsi, la conscientisation toujours plus grande chez les spécialistes et le public concernant les effets de l'abus sexuel auprès des enfants semble pour le moins justifiée, même si elle survient un peu tard dans l'histoire de l'humanité (Carson & Butcher, 1992).
La littérature scientifique est relativement abondante à propos des séquelles observées chez les jeunes victimes (Hall, 1996; Knight, R. A, Rosenberg, R. & Schneider, B., 1985). Cependant, notre compréhension des personnes qui sont à l'origine de ces conséquences demeure très limitée. En effet, il est surprenant et parfois incompréhensible pour les spécialistes et le public en général que certaines personnes trouvent leur principal intérêt et leur satisfaction sexuelle dans des pratiques qui débordent de celles considérées comme
socialement acceptables dans une culture donnée (Carson & Butcher, 1992). Pourtant, outre cette première observation très superficielle, on comprend encore très mal les processus psychologiques, psychosociaux et l’origine des conduites pédophiliques, ce qui a des effets négatifs sur le développement de modèles théoriques, de modalités de traitement,
d’évaluation diagnostic et de prévention.
Plusieurs auteurs (entre autres Blatt et Lemer, 1983 ; Kemberg, 1992) considèrent le concept de relation d'objet comme central dans le développement de pathologies telle la pédophilie. Ainsi, Kernberg (1992) affirme que la pathologie sexuelle adulte est la conséquence de la pathologie des relations d'objet, c’est-à-dire des perturbations précoces survenues dans la relation mère-enfant. Toutefois, malgré l'importance qu'on accorde aujourd’hui en clinique à ce concept dans le développement de la pédophilie, aucune recherche empirique n’a porté sur l’évaluation des relations d’objet de sujets présentant une telle pathologie. L'objectif de cette recherche est d'améliorer notre compréhension de la personnalité des adultes engagés dans des comportements pédophiliques à travers le concept de relation d'objet. Pour ce faire, les relations d'objet d’un groupe de sujets présentant une pédophilie sont étudiées à l’aide d’un groupe clinique de comparaison afin d'identifier si celles-ci sont liées, comme le prétendent Blatt et Lemer (1983) et Kemberg (1992), à la genèse de la pathologie sexuelle.
1.1 La pédophilie selon le DSM-IV
La quatrième édition du Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorder (DSM- IV; American Psychiatric Association, 1994) classifie la pédophilie à l'intérieur des
paraphilies, lesquelles sont définies comme étant des troubles sexuels caractérisés par des fantaisies, des impulsions sexuelles ou des comportements survenant de façon répétée et intense pendant au moins six mois, qui impliquent 1) des objets autres que des humains, 2) une humiliation ou une douleur du partenaire ou du sujet lui-même ou 3) des enfants ou
d'autres partenaires non consentant. Chez la majorité des individus présentant une paraphilie, la présence de ces fantaisies sexuelles déviantes est obligatoire pour déclencher une excitation érotique. De plus, la présence chez un individu de ces activités sexuelles inhabituelles est à l'origine d'une souffrance subjective cliniquement significative ou d'une altération du fonctionnement social, professionnel ou d'autres domaines importants. Cette souffrance ou cette altération du fonctionnement distingue ainsi les activités sexuelles déviantes, de l'emploi non pathologique de fantaisies sexuelles, de comportements ou d'objets comme stimuli de l'excitation sexuelle.
En général, certaines fantaisies et comportements paraphiliques débutent dans l'enfance ou au début de l'adolescence pour devenir plus fixes à l'adolescence et au début de l'âge adulte (American Psychiatrie Association, 1994). Par conséquent, ces troubles sont habituellement chroniques bien que la fréquence des fantaisies et des comportements tend à décroître avec l'âge. Par contre, il est à noter que les comportements paraphiliques peuvent augmenter en réaction à des stress psychosociaux, en présence d'autres troubles mentaux ou en présence d'occasions plus nombreuses de s'engager dans des comportements sexuels inhabituels (American Psychiatrie Association, 1994). De plus, afin de s'adonner à leurs conduites sexuelles préférées, des individus qui présentent une paraphilie peuvent choisir un loisir, une occupation ou une profession qui les mettent en contact avec les stimuli désirés (par exemple être pédiatre ou un Grand Frère pour un individu qui présente une pédophilie).
Pour les auteurs du DSM-IV, la pédophilie (qui est une forme de paraphilie) implique plus précisément une focalisation de l'activité sexuelle avec un enfant prépubère
(généralement âgé de 13 ans et moins) où l'agresseur a au moins 16 ans et est plus vieux que l'enfant en question d'au moins 5 ans (American Psychiatrie Association, 1994). Certains individus peuvent être attirés exclusivement par des enfants alors que d'autres peuvent être parfois attirés par des adultes. Aussi, certains individus qui présentent une pédophilie
préfèrent les garçons, d'autres les filles et certains sont excités aussi bien par les garçons que par les filles. Cependant, il semble que la pédophilie impliquant les fillettes est plus souvent signalée que celle dont sont victime les garçons. De plus, le taux de récidive des sujets ayant une préférence pour les garçons est environ le double de celui impliquant une préférence pour les fillettes.
Les activités sexuelles des individus présentant une pédophilie peuvent varier
considérablement selon les individus et prendre différentes formes. Par exemple, un individu peut déshabiller un enfant et le regarder, s'exhiber et se masturber devant lui ou le caresser avec douceur. Un individu présentant une pédophilie peut aussi se livrer à la fellation ou au cunnilingus, pénétrer le vagin, la bouche ou l'anus de l'enfant avec ses doigts, des objets ou son pénis. Les abuseurs sexuels expliquent souvent leurs comportements déviants par des excuses ou par des rationalisations. De plus, ils menacent couramment l'enfant afin de les empêcher de faire des révélations. Pour ce faire, ils peuvent être sensibles aux besoins de l'enfant dans le but de gagner son affection et sa fidélité en espérant que celui-ci ne révèle pas l'activité sexuelle.
De plus, les personnes qui présentent une pédophilie peuvent exercer leurs activités sur des enfants de leur propre famille ou de familles extérieures. Dans ce dernier cas, ils élaborent habituellement des techniques compliquées afin de susciter le contact avec ces derniers. En effet, gagner la confiance de la mère de l'enfant, épouser une femme de qui ils sont attirés par l'enfant, échanger des enfants avec d'autres individus qui présentent une pédophilie et plus rarement, adopter des enfants de pays en voie de développement ou en kidnapper peuvent faire partie de ces techniques (American Psychiatrie Association, 1994).
La série des DSM (American Psychiatrie Association, 1952, 1968, 1980, 1987 et 1994) a toutefois fait l'objet de plusieurs critiques (Kernberg, 1984, 1989; Million, 1981). Ces critiques mettent l'accent sur la faiblesse de ces outils diagnostiques, lesquels présentent
seulement un portrait descriptif des comportements associée aux différentes pathologies. En effet, ces instruments omettent de rendre compte de la dynamique interne qui caractérise les personnes souffrant des troubles y étant décrit, ce qui nous privent d'une quantité importante d'informations nécessaires à la compréhension de psychopathologies graves. Aussi, de la même façon que le DSM, de nombreux modèles comportementaux (entre autre Barlow & Abel, 1976; Marshall, Earls, Segal & Darke, 1983) et sociaux (Donnerstein, 1984 ;
Malamuth, 1984; Malamuth & Brière, 1986; Russell, 1988; Murrin & Laws, 1990) ont tenté de décrire le phénomène de la pédophilie, ces derniers demeurant toutefois inefficaces à rendre compte de l’étiologie de ce phénomène. De ce fait, l'exploration psychanalytique, qui s'intéresse plus particulièrement à l'étude des processus mentaux inconscients, peut s’avérer utile à l’approfondissement de notre compréhension des troubles sexuels décrits dans le DSM et dans de tels modèles. Ainsi, une investigation psychologique de la dynamique sous-jacente des psychopathologies peut améliorer considérablement notre compréhension des gens
engagés dans des conduites pédophiliques. Elle permet entre autre une plus grande distinction entre les individus présentant des conduites pédophiliques et ce, en fonction de leur fonctionnement psychologique interne. Par conséquent, !’observation d’une différence entre les individus permet de poser un diagnostic psychologique plus précis, les modalités de traitements devenant davantage adéquates et adaptés à chaque individus.
1.2 La pédophilie à travers l'approche psychanalytique
Contrairement à la définition du DSM-IV (American Psychiatrie Association, 1994) de "paraphilies" pour désigner toutes déviations sexuelles, la théorie psychanalytique utilise pour sa part le terme général de "perversion" pour faire référence aux mêmes types de comportements. Comme déjà mentionné, !’utilisation de cette approche théorique permet de rendre compte de la dynamique sous-jacente des activités sexuelles déviantes, ce qui permet d’accroître notre compréhension de cette problématique. Mais, définir la perversion s'avère
être une tâche complexe du fait qu'il faut l'envisager en termes mentaux plutôt qu'en termes comportementaux.
Les premiers développements de la théorie psychanalytique au sujet de la perversion ont été construits autour du concept de pulsion (Greenberg & Mitchell, 1983). Freud croyait que les pulsions étaient la source motivationnelle ultime du psychisme humain et que la personnalité et la psychopathologie étaient comprises essentiellement en fonction de celles-ci (Greenberg & Mitchell, 1983). Dans sa première théorie pulsionnelle, Freud (1905) explique qu'il existe une organisation hiérarchique de pulsions partielles à partir de phases
développementales primitives. B postule que les pulsions évoluent et changent au cours du développement de l'enfant selon l'excitabilité de zone érogènes, pour enfin être
psychologiquement intégrées sous le primat d'une zone érogène unique (Freud, 1905). L'enfant passe ainsi normalement par diverses phases de !'organisation pulsionnelle, la
première étant caractérisée par des pulsions partielles orales sous le primat de la zone érogène orale. Par la suite, une deuxième phase développement est caractérisée par la prédominance des pulsions partielles anales en rapport avec la zone érogène correspondante. Ce n'est qu'à la troisième phase du développement sexuel que ces pulsions partielles (appelées prégénitales)
sont synthétisées sous le primat de la zone génitale (Freud, 1905). C'est à ce moment que le développement aboutit à la vie sexuelle normale (que l'on retrouve chez l'adulte) où la pulsion est au service de la fonction de reproduction (Freud, 1905). De plus, Freud (1905) affirme que l'évolution de la sexualité chez l'enfant peut mener chez l'adulte soit à une sexualité normale, soit à une névrose ou soit à une perversion. Il affirme qu'au cours du
développement, certaines pulsions partielles subissent le refoulement, une certaine forme de détournement de leur but par une inhibition psychique, pouvant s'extérioriser alors sous la forme d’une vie sexuelle normale ou sous la forme d’une névrose comportant des symptômes morbides. Cependant, si le refoulement peut prédisposer à la névrose, une faillite de celui-ci
peut amener la manifestation d'une perversion chez un individu. C'est ce qui conduit Freud (1905) à affirmer que la névrose est un substitut de la perversion, le négatif de la perversion. Dans sa théorie, Freud postule également que les pulsions, antérieures à toute activité psychique, sollicitent F association à un objet afin de leur donner satisfaction (Diguer,
Morissette et Normandin, 1997). Selon lui, le rôle de l’objet est en relation avec la décharge des pulsions faisant de celui-ci le but de la pulsion, quelque chose qui lui sert de cible. Bien que Freud ait fait référence au concept d'objet dans sa théorie des pulsions, il a orienté son investigation psychanalytique presque exclusivement sur l'étude des pulsions, considérant la relation des pulsions avec les objets comme moins importante (Greenberg & Mitchell, 1983). L'affirmation de Freud (1905) selon laquelle la névrose est le négatif de la perversion coïncide mal avec les théories contemporaines de la perversion (Kemberg, 1992). En effet, suite aux travaux effectués auprès des enfants, plusieurs théoriciens (Jacobson, 1964; Kernberg, 1966) estiment que le modèle pulsionnel ne parvient pas à rendre compte
adéquatement de la complexité de la nature humaine (Greenberg & Mitchell, 1983). À l'intérieur de ces travaux, on a observé chez des enfants une tendance innée qui les poussent vers les objets, permettant ainsi de mettre en lumière la nature profondément objectale, plutôt que pulsionnelle, du psychisme humain (Diguer et al., 1997). Ces observations ont provoqué un mouvement allant du modèle pulsionnel vers une conception plus sociale de l'être humain. Elles ont de ce fait favorisé le développement de nouvelles conceptions théoriques,
différentes de celles de Freud, par des théoriciens appartenant à ce que l’on appelle l'École des relations d'objet. Ces conceptions théoriques mettent l'accent sur les contributions
préœdipiennes à la dynamique des perversions, sur la psychopathologie dans la relation mère- enfant (Kemberg, 1992). Pour sa part, Kemberg (1992) adopte une position théorique
intermédiaire laquelle intègre les pulsions et les relations d’objet. En effet, il élargit le concept de pulsion de Freud à une conception plus relationnelle où les pulsions sont
impliquées dans les interactions de l'enfant avec sa mère, donc dans les relations d'objet. Selon la conception de Kemberg (1992), les pulsions se manifestent par l'activation d'une relation d'objet. Il affirme, contrairement à la théorie pulsionnelle de Freud, que l’objet ne constitue pas le but de la pulsion mais plutôt la source même de toute activité fantasmatique et pulsionnelle (Diguer et al., 1997). Kemberg (1984) postule même que les processus psychologiques fondamentaux (mécanismes de défenses, les résistances et les fantasmes) se développent à partir des relations d’objet. Les travaux de Kemberg ont eu une grande influence et le concept de relation d’objet occupe aujourd’hui une position centrale tant dans les théories sur le développement normal de la personnalité que dans le développement des psychopathologies (Blatt et Lemer, 1983). Bergeret (1974) affirme quant à lui que
l'évaluation des relations d'objet permet d'obtenir une vue d'ensemble du fonctionnement psychique et social du sujet puisque ce type d'évaluation permet d'observer directement les mécanismes de défenses et le type d'angoisse qui les active. Puisque ce sont les relations d’objet qui activent ces processus et leur donnent une signification, l’étude de celles-ci est l’évaluation la plus riche qu’on puisse obtenir sur la personnalité d’un sujet (Diguer et al.,
1997), dont celle d’un individu sexuellement engagé avec un enfant. 1.3 Le monde interne des relations d’objet
Pour la psychanalyse, les comportements des personnes significatives (des objets) d'un individu sont considérés comme ayant une importance considérable sur le fonctionnement psychologique de ce dernier (Compton, 1995). Effectivement, selon Sandler et Sandler (1986), les relations significatives de l'enfant avec son environnement commencent à construire et à organiser très tôt la psyché de celui-ci. Le concept d'objet est alors pour la psychanalyse un moyen d'expliquer la relation entre l'intérieur et l'extérieur de l'appareil psychique. Mais comment quelque chose qui n'est pas à l'intérieur de la psyché peut-il le devenir ? Freud (1921, 1923a) s’est intéressé au processus d'identification afin de mieux
comprendre la façon dont l'appareil psychique se forme et quel rôle jouent les personnes significatives dans le développement d'une structure mentale durable. Selon lui, l'étape mentale initiale par laquelle un objet réel devient un concept psychologique (un objet interne) est une perception de cet objet. Par la suite, une perception qui est retenue devient une trace mnésique de l'objet et en terme mental, cette trace est investie par des pulsions.
Effectivement, l'enfant qui n'a au commencement que deux types d'expériences subjectives, celles qui sont plaisantes, gratifiantes, confortables et associées à la sécurité et celles qui sont déplaisantes, inconfortables ou douloureuses (Sandler et Sandler, 1986), sont liées à un état affectif primitif représentant un dérivé pulsionnel. Comme l’explique Kemberg (1986), les affects positifs dérivent d'expériences plaisantes et sont en relation avec les pulsions
libidinales, créant ainsi une constellation complètement différente des affects négatifs qui dérivent d'expériences douloureuses et qui sont sous l'influence des pulsions agressives. Ces expériences subjectives laissent donc des traces mnésiques dans l'appareil psychique et elles sont alors organisées en deux ensembles d'impressions sensorielles, selon qu'elles sont accompagnés d'un sentiment de plaisir ou d'un sentiment désagréable ou de douleur (Arlow,
1986). Ainsi, le rôle que jouent les expériences affectives est primordial dans le
développement des relations d'objet d'un enfant car une expérience n'est significative pour lui que si elle est liée à un sentiment (Sandler et Sandler, 1986).
1.3.1 Les représentations d'objet
Comme le fait Kernberg (1986), Moore & Fine (1990) prétendent que le processus d’introjection, étant une forme primitive d'identification, contribue grandement au
développement psychologique de l’enfant, construisant graduellement les structures de l’appareil psychique. De manière générale, l’introjection est conçue comme étant un processus intrapsychique par lequel des aspects de l’objet (en l'occurrence celui qui prend soin de l’enfant) et de la relation avec lui (Hartmann, Kris & Loewenstein, 1949; Hartmann,
1950; A. Freud, 1952) sont préservés à l’intérieur du soi de l’enfant comme faisant partie de lui. C’est pourquoi Kemberg (1986) affirme que les expériences plaisantes ou déplaisantes vécues par l’enfant dans !’interaction avec l’objet sont un aspect essentiel dans !'organisation de la psyché. Ces expériences donnent une "couleur affective" à l'introjection, représentant ainsi la valence active de l’introjection. Par la suite, c’est la valence des introjections qui détermine la fusion et !'organisation d'introjections de valences similaires dans l'appareil psychique (Kernberg, 1986). Ainsi, les expériences subjectives agréables sont investies par des pulsions libidinales et ces expériences prennent alors place dans l'appareil psychique sous des introjections possédant une valence positive. Elles tendent par la suite à se fusionner avec d'autres introjections possédant une valence similaire et à s'organiser ensemble de façon à former les représentations des "bons objets". De plus, les introjections qui prennent place dans l'appareil psychique sous la valence négative, suite à !'investissement par des pulsions agressives qui émergent d'expériences désagréables, tendent à se fusionner avec d'autres introjections à valences similaires et à s'organiser à l'intérieur de mêmes représentations, formant ainsi les "mauvais objets" (Kernberg, 1986). Ainsi, les introjections activées sous l'influence de pulsions libidinales sont construites séparément des introjections activées par une valence négative sous l'influence de pulsions agressives (Kernberg, 1986). Ces
mécanismes d'introjection, qui sont des processus de développement de l'appareil psychique, dépendent donc selon Kernberg de !'organisation complexe et spécifique de perceptions et de traces mnésiques sous l'influence des dérivés pulsionnels. Ainsi, à mesure que d'autres expériences subjectives s'associent avec des objet primaires, les représentations d'objet commencent à se former (Sandler et Sandler, 1986). Cependant, ce n'est que plus tard dans le développement de l'enfant que ses représentations d'objet sont psychologiquement investies ou sont associées à des souvenirs agréables ou désagréables (Arlow, 1986). À ce moment, les sensations plaisantes de certains souvenirs de l'enfant sont associées à des "représentations
bonnes" de l'objet et de façon similaire, les sensations douloureuses ou désagréables de celui- ci sont associées à des "représentations mauvaises" de l'objet (Arlow, 1986).
Selon la théorie libidinale, ce qui est investi par l'énergie psychique n'est pas une chose ou une personne extérieure mais bien la représentation mentale de cette chose ou de cette personne (Arlow, 1986). Les relations d'objet, qui sont pour Laplanche et Pontalis (1967) le résultat complexe d'une certaine organisation de la personnalité, sont vues par Sandler et Sandler (1986) comme étant des relations intrapsychiques dépeintes à travers des représentations mentales. Donc, un groupe de traces mnésiques, qui est appelé "le monde interne des représentations d'objet" (Sandler et Rosenblatt, 1962), dérive et représente intérieurement une variété d'expériences avec le monde extérieur et est organisé de façon cognitive et par !'investissement pulsionnel envers ceux-ci (Compton, 1995).
Cependant, les traces mnésiques de l'objet ne sont pas une réplique objective de l'objet réel car la perception, qui est une fonction du moi, est toujours influencée par les expériences passées et l'état psychique actuel du sujet (Compton, 1995). En effet, ce monde interne des représentations d'objet ne reproduit jamais de façon exacte le monde des personnes réelles avec qui un individu a établi des relations dans le passé et dans le présent (Kemberg, 1986). Ce monde n'est pour Kemberg qu'une approximation toujours grandement influencée par les représentations d'objet primitives des introjections.
1.3.2 Les représentations de soi
Il est important de souligner que ce qui est internalisé sous forme de trace mnésique n'est pas seulement une image ou une représentation de l'autre (de l'objet) mais la relation entre le soi et l'autre sous la forme d'une représentation de soi en interaction avec une représentation d'objet (Kemberg, 1976, 1980, 1984). En effet, les relations d'objet, qui sont pour Kemberg (1986) les unités structurelles de l'appareil psychique en général, sont la reproduction et la fixation dans la psyché d'une interaction avec !'environnement par le moyen
d'un rassemblement organisé de traces mnésiques qui impliquent a) une représentation
d'objet, b) une représentation de soi en interaction avec cet objet et c) une valence affective de la représentation de soi et d'objet sous l'influence de la pulsion présente au moment de
!'interaction. Ainsi, les processus d'internalisation primitifs ont une caractéristique dyadique, c'est-à-dire une polarité "soi" et une polarité "objet". En effet, toute internalisation implique non seulement une internalisation de l'objet sous forme de représentation d'objet, mais aussi une internalisation de !'interaction du soi avec cet objet sous forme de représentation de soi (Kernberg, 1980).
1.3.3 La séparation active des représentations de soi et d'objet contradictoires Comme mentionné plutôt, la nature envahissante des états affectifs primitifs est à l’origine de la valence de même que du type d'organisation des introjections dans l'appareil psychique (Kernberg, 1986). Aussi, comme l’a constaté Kemberg (1986), les introjections positives et négatives du jeune enfant sont gardées complètement séparées dans son appareil psychique. Mais qu'est-ce qui explique que les introjections de valences opposées demeurent séparées dans la psyché ? Quel processus mental entre en jeu pour effectuer cette séparation ? Kernberg (1986) explique ceci par !'utilisation d’un mécanisme de défense, appelé le clivage, qui sépare activement les introjections de valences opposées, soit les représentations de soi et d'objet contraires. Étant donné les capacités intellectuelles et perceptives limitées de l’enfant, le clivage est un mécanisme de défense primitif utilisé par celui-ci afin de le protéger contre l'anxiété émanant de la peur de contamination des introjections positives (des "bons objet internes") par des introjections négatives (des "mauvais objet internes") (Kernberg, 1986). Ainsi, lorsque le clivage est actif, le moi présente seulement des introjections positives car la nature douloureuse des relations d'objet possédant une valence négative augmente l'anxiété de contamination chez l'enfant. Pour assurer le clivage et ainsi éviter cette angoisse, l’enfant projette sur des objet extérieurs l'agressivité qui se trouve sous forme d'introjections négatives
(Kernberg, 1986). Ainsi, les objets sur lesquels cette agressivité est projetée deviennent les "mauvais objets" et aussi longtemps que le degré de projection des représentations de soi et d'objet est élevé, un monde dangereux d'objet persécutant est perpétué (Kemberg, 1986).
Le clivage interfère donc, non seulement avec l'intégration des affects, mais aussi avec le développement du monde interne des représentations, c'est-à-dire l'intégration des aspects positifs et négatifs des représentations de soi et des représentations d'objet (Kemberg, 1986). En effet, étant donné que les affect sont inséparablement liés aux relations d'objet, le clivage du moi sépare non seulement les affects contradictoires mais aussi les relations d'objet correspondantes. Une conséquence de ce mécanisme est alors la persistance de relations d'objet non intégrées à l'intérieur de l'appareil psychique. Ce n'est généralement que plus tard dans le développement de l'enfant, avec Γutilisation de mécanismes de défenses plus évolués, que les représentations mentales opposées du soi et des objets sont respectivement intégrées à l'intérieur d'un concept spécifique et unifié de sa propre personne et à l'intérieur d'un concept spécifique et unifié d'une personne du monde extérieur (Arlow, 1986). Simultanément, les affects positifs et négatifs correspondants sont intégrés et une situation particulière du
développement de l'enfant survient, laquelle correspond probablement à ce que Klein (1957) a décrite comme étant la "position dépressive". Ces représentations pourront alors être
investies ou associées autant à des souvenirs agréables qu'à des souvenirs désagréables (Arlow, 1986). Ainsi, l'intégrité du moi est moins altérée par le clivage dans cette étape du développement et la maturation et le développement des processus primaires donnent donc origine à ce que deviendra le moi comme structure intégré (Kemberg, 1986). C'est pourquoi Kemberg affirme que les représentations de soi et d'objet non intégrées sont les vestiges des processus normaux d'introjection où le clivage est non seulement une opération défensive très puissante mais traduit également une faiblesse du moi.
Bref, au commencement du développement de l'enfant, !'organisation des introjections prend place dans l'appareil psychique à un niveau de base du fonctionnement du moi dans lequel le clivage est le mécanisme de défense prédominant (Kernberg, 1986). Ce n'est qu'à un niveau plus avancé, une fois que d'autres mécanismes de défenses plus matures ont remplacé le clivage, que les éléments clivés sont intégrés en des relations d’objet dites intégrées.
1.3.4 La différenciation entre les représentations de soi et d'obi et dans la psyché Bien qu'il y ait, à l'intérieur des introjections primitives, une séparation active entre les valences positives et négatives des représentations de soi et d'objet, il n'y a pas au tout début du développement de différenciation entre les représentations de soi et les représentations d'objet (Jacobson, 1964). Les "objets internes" sont à ce moment constitués d'introjections où les représentations de soi et d'objet sont fusionnées et non différenciées (Kernberg, 1986). Effectivement, dans l'étape la plus primitive du développement du moi, l'objet n'est pas différencié de l'expérience de gratification ou de frustration que vit l’enfant (Blatt et al.,
1988). L’objet fait partie d'une expérience physiologique et affective diffuse et est investie seulement en fonction de la gratification ou de la frustration qu'il procure à l'enfant. Les représentations primitives de l’enfant ne sont qu’alors des masses relativement chaotiques de sentiments et de sensations agréables et désagréables (Sandler et Sandler, 1986). Ainsi, le moi de l’enfant est constitué d'introjections positives et d'introjections négatives où les représentations de soi et d'objet sont fusionnées (Kemberg, 1986). Par conséquent, il n'y a aucune différenciation entre les représentations de soi et d'objet et il n'y a aucune frontière entre les objets externes et leurs représentations mentales (Kernberg, 1986).
Ce n'est qu'à une étape ultérieure du développement de l'enfant qu'il y a une
reconnaissance de la différence entre les objet internes et externes et par conséquent, qu'il y a une reconnaissance à l'intérieur du moi de la différence entre les représentations de soi et les représentations d'objet. C'est sous l'influence de la maturation de ses perceptions, de son
contrôle moteur et de !'organisation de sa mémoire, que l'enfant est en mesure d'effectuer ces différences (Kernberg, 1986). De plus, la disparition et la réapparition de l'objet dans des situations particulièrement inconfortables ou frustrantes pour l'enfant facilite la
reconnaissance de cette différence (Blatt et al., 1988). En effet, la disparition et la
réapparition de l'objet amène l’enfant à percevoir que la gratifications de ses besoins provient d'une source extérieure. Cette perception marque le changement de !'investissement lequel passe de l'expérience de gratification ou de frustration à !'investissement de la personne comme entité distincte de cette expérience (A. Freud, 1946). Les représentations de soi et d'objet deviennent alors plus définies et l'objet est perçu comme étant séparé de l'expérience de plaisir ou de douleur, comme une entité distincte (Blatt et al., 1988). Étant donné que les représentations d'objet à ce niveau de développement sont concrètes et basées sur des propriétés internes ou externes manifestes, l'enfant peut vivre une ambivalence et des contradictions considérables face à l’objet (Blatt et al., 1988). En effet, devant des expériences affectives contradictoires avec l'objet, l’enfant peut avoir de la difficulté à intégrer émotivement ces expériences à l'intérieur d'un objet total (Blatt et al., 1988).
Encore plus tard dans le développement, les représentations d'objet deviennent davantage articulées car l'enfant est de plus en plus en mesure d'intégrer les contradictions à l'intérieur d'un objet total (Blatt et al., 1988). Les représentations de l'objet deviennent alors davantage conceptuelle et abstraite, étant basées sur des caractéristiques non manifestes de l'objet. Ainsi, les représentations à ce niveau de développement sont d'une plus grande stabilité et continuité car même si l'objet est absent du champ perceptuel de l'enfant, celui-ci est capable de l'évoquer symboliquement à l'intérieur de lui (Blatt et al., 1988).
En somme, c'est à travers le développement que les représentations de soi et d'objet deviennent plus différenciées, intégrées et précises (Blatt et al., 1988). Elles passent de représentations globales, basées sur une séquence d'actions associées avec la satisfaction des
besoins de l'enfant, à des représentations plus différenciées, puis finalement à des représentations qui sont hautement articulées, intégrées et qui correspondent à la réalité.
1.3.5 Les relations d'obi et: un modèle d’interactions ultérieures
Comme Blatt et al., (1988), Arlow (1986) postule que les relations d'objet constituent une expérience interne persistante et structurée, même en l’absence de l’objet dans la réalité extérieure. C’est pourquoi l’école des relations d’objet conçoit les relations humaines comme formatrices de l'appareil psychique et tente par le fait même d'expliquer les comportements et les relations des humains sur la base des processus mentaux, c’est-à-dire à partir du concept des relations d’objet (Compton, 1995).
Ceci renvoi à une idée introduite par Freud (1915) qu'une trace mnésique d'un objet sert de modèle pour de futurs investissements auprès d'objets. Ce concept implique un aspect durable en ce sens que les représentations d'objet formées durant l'enfance servent de modèles tout au long de la vie (Freud, 1915). Effectivement, tôt dans le développement, les niveaux initiaux des représentations se développent à l'intérieur de relations dans lesquelles les parents prennent soin de l'enfant (Blatt et al., 1988). Selon Blatt et al. (1988), ces dernières sont alors internalisées à l'intérieur de structures cognitives qui dirigent et organisent les interactions subséquentes de l'enfant avec son environnement. Ces représentations mentales se
développent initialement dans un contexte de gratification des besoins de l'enfant et sont généralisées par la suite afin de servir de modèle pour toutes interactions ultérieures (Blatt et al., 1988).
Quoique qu'elles demeurent bien enracinées dans l'appareil psychique, ces
représentations ou images primitives sont élastiques et capables de changer (Freud, 1915). Effectivement, les changements dans les représentations mentales à travers le temps sont des expressions du développement cognitif de l'enfant qui apparaît comme une conséquence de !'interaction entre les capacités internes de l'individu et ses expériences avec les personnes
significatives de son environnement (Blatt et al., 1988). De plus, toujours selon Blatt et al. (1988), de nouvelles représentations d'objet peuvent se former au cours de la vie, non seulement avec la maturation cognitive de l'enfant, mais aussi avec l'aide de personnes significatives autres que les parents.
1.3.6 Les relations d'objet et les psychopathologies adultes
C'est donc dire que, si les relations d'objet servent de modèles pour les interactions ultérieures d'un individu avec des personnes de son environnement, ce dernier répète de façon déguisée ses relations d'objet primitives enracinées dans son appareil psychique depuis
l'enfance (Sandler et Sanier, 1986). Selon Winnicott (1958), la plupart des psychopatologies graves, dont la pédophilie, doivent être considérées en fonction de cette répétition de relations passées. Ainsi, cette importance des relations d’objet dans !'organisation de l'appareil
psychique permet de mieux comprendre les effets dommageables que peuvent engendrer les perturbations de la relation mère-enfant dans le développement normal des représentations de soi et d'objet (Stolorow, 1979). Selon Stolorow (1979), une appréciation du rôle de ces expériences primitives dans le développement normal des représentations internes offre également une meilleure compréhension de la pathologie sexuelle adulte, entre autre celle de la pédophilie.
1.4 La pédophilie: une symptomatologie qui renvoie à une dynamique homogène ou hétérogène?
Dans l'étude et leurs tentatives de définir les perversions, les experts ont longtemps conçu celles-ci comme étant un état symptomatologique homogène (Stoller, 1991).
Toutefois, de plus en plus de recherches psychanalytiques font état que la perversion ne peut se limiter à une structure unique, mais renvoie plutôt à une variété de structures (Demoulin et al., 1973; McDougall, 1980; Schorsch et al., 1990). En effet, l'étude des relations d'objet et des contributions préoedipiennes à la psychopathologie a permis de mieux comprendre les
différences qui existent entre les individus présentant des comportements pervers. De ce fait, à l’heure actuelle, plusieurs spécialistes (entre autres Kernberg, 1996; McDougall, 1980; Socarides, 1988) considèrent qu'il existe différentes catégories d’individus présentant une perversion. De ce fait, les cliniciens ne doivent pas considérer dans leurs diagnostics les gens présentant des conduites perverses comme sensiblement identiques et les considérer comme étant gouvernés par la même dynamique provenant des mêmes expériences de l'enfance (Stoller, 1991).
1.5 Classification de la perversion selon le niveau d’organisation de la personnalité Certains chercheurs (Kernberg, 1975, 1984, 1992 ; Soccarides, 1988) ont entrepris l'élaboration de modèles de classification permettant de rendre compte de la diversité des structures et de l’origine des perversions. Pour sa part, Kemberg (1992) conçoit la perversion à travers son modèle général de la personnalité, qui délimite celle-ci en trois niveaux
d’organisation (névrotique, limite et psychotique), pour catégoriser la nature des différentes perversions. Cette classification de la perversion est basée sur différentes dimensions
psychologiques (les opérations défensives, le niveau d'intégration de l'identité, l'épreuve de la réalité et les relations d'objet) lesquelles varient selon la maturation psychologique. Cette classification procure donc un cadre psychanalytique pour la compréhension des similarités et des différences à travers les trois organisations de la personnalité et les perversion y étant associées.
S'inspirant de la théorie des relations d'objet de Kemberg et sa relation avec les phases de séparation/individuation de Malher, Socarides (1988) divise également la perversion (classification qu'il applique aussi à la pédophilie) en trois types: 1) la perversion œdipienne qui implique un conflit entre les trois instances de l'appareil psychique (le ça, le moi et le surmoi), 2) la perversion préœdipienne de type I et la perversion préœdipienne de type II qui
impliquent un conflit au niveau des relations d'objet et 3) la schizoperversion qui implique la coexistence de la schizophrénie et de la perversion.
Dans sa classification des perversions, Socarides (1988) adhère à une approche multidimentionnelle qui inclue des informations provenant 1) du niveau de la fixation libidinale ou régression (théorie instinctuelle), 2) de l'étape de maturation, de fixation ou de régression du moi (théorie développementale), 3) du symptôme lui-même, 4) du processus de formation du symptôme et 5) d'un inventaire des fonctions du moi incluant les relations d'objet. La classification de Socarides, qui dérive d'une étude clinique sur des patients présentant une perversion, démontre également qu'une même pathologie sexuelle peut avoir différentes dynamiques internes selon les individus. En effet, il affirme que les
comportements pervers nécessaires à l'apaisement des conflits inconscients existent à tous les niveaux du développement du moi, du plus primitif au plus haut degré d'organisation. Selon Socarides (1988), il existe une grande variété de comportements pervers car les pulsions qui motivent une activité perverse sont différentes selon le niveau de développement du moi d'où elles émergent. Par exemple, une activité perverse œdipienne émerge d'une organisation développementale phallique et doit être différenciée d'une activité perverse préœdipienne, laquelle émerge d'un niveau organisationnel préœdipien.
Pour sa part, Kemberg (1992) partageant l'avis de Freud, affirme que les différentes fantaisies et activités perverses constituent une part essentielle de la sexualité humaine et ce, à tous les niveaux d’organisation de la personnalité, allant de la normalité à la pathologie. Tout comme Socarides (1988), Kemberg (1992) prétend qu’il existe de grandes différences entre une perversion dans le contexte d’une organisation névrotique de la personnalité et une perversion à un niveau limite de la personnalité. Bref, selon Kemberg (1992) et Socarides (1988), on ne peut intégrer toutes les conduites perverses à l’intérieur d’une seule catégori ou d’une seule organisation de la personnalité.
De ce fait, Kernberg (1992) conçoit et définit la perversion en fonction de la
classification qu'il suggère, c’est-à-dire en fonction des organisations névrotiques, limites et psychotiques de la personnalité. Par conséquent, la gravité de la pathologie, allant des cas les plus graves de psychoses jusqu’à la normalité, dépend de !’organisation du moi du sujet, donc du niveau de maturité de ses défenses, de ses relations d’objet et de son Surmoi (Kernberg,
1992).
Pour ce qui est du surmoi, Kernberg (1992) affirme que plus il est primitif, plus la pathologie sexuelle sera grave. En effet, le manque de maturité de ce dernier facilite l’expression égo-syntonique de l’agressivité primitive laquelle, dans des circonstances pathologiques, utilise la sexualité et l’amour pour des fins sadiques et de destructrices (Kernberg, 1992). Par contre, dans des circonstances normales où le surmoi est mature, l’agressivité (qui est une composante essentielle de toute sexualité, même normale) est utilisée au service de la sexualité et de l’amour afin d’enrichir la vie amoureuse (Kernberg,
1992). Les fantaisies agressives impliquées dans les relations amoureuses matures
deviennent alors un aspect important des jeux et activités sexuelles comme étant une source intense d’excitation sexuelle (Kemberg, 1992). Ceci fait donc référence à l’apport de composantes perverses normales à l’intérieur de la relation sexuelle (comme la fellation, le cunnilingus, la pénétration anale et les jeux sexuels exhibitionnistes, voyeuristes, sadiques et masochistes) rendu possible par un surmoi mature lequel tolère l’expression de la sexualité infantile perverse comme faisant partie de la vie sexuelle (Kemberg, 1992). Enfin, comme le fait Kemberg, Stoller (1985) reconnaît qu'une touche d'hostilité et qu'un désir d’humilier fait partie d'une sexualité normale dans les cas où le comportement sexuel est au service de !'établissement d'une relation intime stable. C’est pourquoi Kemberg (1992) affirme que le pronostic de la perversion est entre autre déterminé par le degré de pathologie du surmoi, un
meilleur pronostic étant prévu plus on se dirige vers des organisations de la personnalité matures (Kemberg, 1992).
Kernberg (1992) considère également que la qualité des relations d'objet est
dépendante du niveau d’organisation du moi des individus (Kernberg, 1980). Dans le cas de sujets présentant une pédophilie, leurs fantaisies et leurs activités sexuelles perverses
expriment des niveaux primitifs de relations d'objet inconscientes lesquelles émanent de niveaux primitifs d’organisation du moi. C’est pourquoi Kemberg (1992) est d'avis que la classification des pathologies sexuelles (dont la pédophilie) devrait considérer les relations d'objet, cette classification ne pouvant être basée uniquement sur les mécanismes de défenses et sur la pathologie du surmoi.
1.5.1 La perversion et !'organisation névrotique de la personnalité
La dynamique interne des individus présentant une perversion organisée à un niveau névrotique de la personnalité peut être bien comprise à l’intérieur de la théorie proposée par Freud (1927, 1940a, 1940b). Ce dernier définit la perversion comme étant une déviation permanente et obligatoire de la normalité, déviation concernant les buts sexuels et/ou les objets requis afin de parvenir à l’orgasme. Dans cette théorie, une pulsion partielle (orale ou anale) sert de défense contre un conflit névrotique sous-jacent (un complexe d'Œdipe non résolu) et un accent est particulièrement mis sur l’angoisse de castration et le complexe d’Œdipe.
Kemberg (1992) prétend que le point de vue traditionnel de Freud au sujet de la perversion continue d’offrir une bonne compréhension de la dynamique des patients engagés dans des conduites sexuelles déviantes. Toutefois, ce cadre théorique n'est valide que pour ceux qui présentent une organisation névrotique de la personnalité. Pour de tels individus, ce sont leurs fonctions inconscientes d'inhibition du surmoi (ce dernier étant intégré bien
inconsciente d’inceste oedipienne et d’anxiété de castration, maintiennent la structure perverse. Selon Kernberg, la structure perverse constitue une défense contre les conflits oedipiens et elle protège le sujet contre l’expression de l’agressivité et contre la détérioration de ses relations d’objet (Kernberg, 1992). Par exemple, l’agressivité est exprimée à travers des formations réactionnelles (typiques de !’organisation névrotique) qui par conséquent empêchent toutes manifestations de comportements violents (Kernberg, 1992).
Contrairement à ce que prétendent Freud (1927, 1940a, 1940b) et Kemberg (1992), Socarides (1988) affirme quant à lui que la perversion de type œdipienne ne constitue pas une déviation permanente de la normalité mais plutôt des comportements légèrement déviants, transitoires et non structurés. Selon Socarides (1988), ce type de perversion ne constitue pas une véritable perversion car elle est seulement une forme différente de comportements sexuels déviants qui apparaît de façon secondaire suite à une régression temporaire à une phase préœdipienne. La perversion œdipienne ne constitue donc pas un arrêt du
développement (lequel est caractéristique d’une perversion organisée à un niveau limite de la personnalité) et peut être traitée de la même façon qu'une névrose (Panel, 1976). En fait, la perversion œdipienne est aussi pour Socarides le résultat d’un échec dans la résolution du complexe d'Œdipe et de l'angoisse de castration mais qui, à la différence de Freud, conduisent tous deux à l'adoption d'une position œdipienne négative (soumission sexuelle envers le parent du même sexe) et à une régression préœdipienne partielle à des conflits anaux et oraux. Effectivement, la perversion de type œdipienne est causée selon Socarides par un mécanisme primitif et archaïque pouvant apparaître suite à la régression. Les activités perverses
deviennent intermittentes et n'indiquent pas de caractéristiques prégénitales chez un individu. La perversion de type œdipienne est donc un patron sexuel flexible où l'engagement dans des conduites perverses n'est pas obligatoire. Toutefois, Socarides (1988) est à même de
obligatoires et nécessaires afin d'atteindre une satisfaction sexuelle et afin d'éviter l'anxiété intense que causerait la non pratique de ces comportements.
Une conception intermédiaire entre celles de Kernberg et de Socarides peut éclairer davantage notre compréhension de la perversion chez les individus présentant une
organisation névrotique de la personnalité. Tout comme Kernberg, nous croyons que les fantasmes pervers sont obligatoires et nécessaires à Γobtention d’une satisfaction sexuelle chez ces derniers. Cependant, il en est autrement en ce qui concerne les comportements sexuels pervers. Le surmoi sévère et tyrannique (bien qu’intégré et relativement mature) de ces individus n’est pas en mesure de tolérer des passages à l’acte répétés dans le but de satisfaire des fantasmes sexuels déviants. À l’instar de Socarides, nous croyons que ces passages à l’acte se produisent seulement lors de périodes d’importants stress pour l’individu (conflits relationnels, rupture amoureuse, perte d’emploi, etc.), l’amenant à régresser à un niveau inférieur de son développement (stade prégénital). Lors de cette régression, l’individu utilise des mécanismes de défenses primitifs (tels le clivage et le déni), propres au stade prégénital du développement, lui permettant ainsi de "procéder" au passage à l’acte.
Cependant, !’utilisation de ces mécanismes de défense primitifs ne permet pas à l’individu de "tolérer" le passage à l’acte pendant une longue période de temps, un intense sentiment de culpabilité faisant rapidement surface. Ce sentiment de culpabilité signale donc la présence chez ces individus d’un surmoi plus mature et d’une capacité à être empathique avec la souffrance qu’occasionne chez la victime l’abus sexuel. Contrairement aux individus présentant une organisation névrotique de la personnalité, cette capacité à vivre de la culpabilité et de l’empathie est défaillante chez les individus présentant une organisation limite de la personnalité, ce qui permet des passages à l’acte plus fréquents. Bref, bien que les individus pédophiles organisés à un niveau névrotique de la personnalité présentent une
vie fantasmatique perverse très active et nécessaire à leur satisfaction sexuelle, leur surmoi freine considérablement le passage à l’acte pervers, ceux-ci devenant très peu fréquents.
Les positions différentes de Kernberg et de Socarides dans !’explication de la
perversion à un même niveau d’organisation de la personnalité, c’est-à-dire névrotique, sont l’expression de la complexité de ce phénomène. Elles montrent aussi que davantage d’études empiriques devront être menées sur le sujet afin de parvenir à une meilleure conceptualisation et compréhension de la perversion à ce niveau d’organisation de la personnalité.
1.5.1.1 Les relations d'obi et de !'organisation névrotique de la personnalité
Étant donné que l’agressivité est exprimée par des formations réactionnelles et qu’elle est bien contrôlée, les relations d'objet des individus présentant une perversion œdipienne ne sont pas détériorés (Socarides, 1988). La non détérioration des relations d’objet de ces sujets se manifeste par une compréhension en profondeur d’eux-mêmes et des personnes qui leurs sont significatives (Kemberg, 1980). Leurs relations d'objet sont totales, c’est-à-dire quelles reflètent une intégration des aspects "bons" et "mauvais" des autres et d'eux-mêmes
(Kernberg, 1980). De plus, ces individus possèdent un bon contact avec la réalité car leurs représentations de soi et d'autrui sont bien différenciées et parce qu’ils présentent un concept de soi et des frontières du moi bien établies. Enfin, cette non détérioration des relations d'objet des individus présentant une pédophilie de type œdipienne est un élément qui favorise considérablement le retrait des symptômes pervers et ainsi, le pronostic de ceux-ci (Socarides,
1988).
1.5.2 La perversion et !'organisation limite de la personnalité
Les individus organisés à un niveau limite de la personnalité présentent des
mécanismes de défense, des relations d’objet et un surmoi plus primitifs et archaïques que les organisation névrotiques de la personnalité. À ce niveau de psychopathologie grave,
compréhension de la perversion en lien avec la pathologie de la relation mère-enfant, c’est-à- dire avec les relations d’objet.
En fait, Kernberg (1975) a décrit dans ses travaux antérieurs que la projection de l’intense agressivité prégénitale de l’enfant (surtout orale) sur ses figures parentales est fonction de la frustration engendrée par celles-ci et du tempérament de l'enfant. Dans le cas où l’enfant vit d’importantes frustrations, la projection de l’agressivité cause une distorsion de ses figures parentales, spécialement celle de la mère, qui est alors perçue comme
potentiellement dangereuse (Kemberg, 1992). Étant donné que l’enfant perçoit en fantaisie ses parents comme une unité, la haine ressentie à l’égard de sa mère s’étend par la suite à son père. La contamination de l’image du père produit une image père-mère dangereuse. Ceci a alors pour conséquence le développement chez l’enfant d'une perception de toutes relations sexuelles comme étant dangereuses et infiltrées par l’agressivité (Kemberg, 1992). En effet, la projection des conflits primitifs conduit à une distorsion des fantaisies de la scène primitive laquelle devient perçue sous forme de haine et généralisée à toute forme d'amour. Cet excès d’agressivité conduit à une perception de l’image du rival œdipien comme ayant des
caractéristiques terrifiantes, dangereuses et destructrices et conduit à une anxiété de castration exagérée (Kemberg, 1992). Toujours pour lutter contre la rage primitive, les individus organisés à un niveau limite de la personnalité idéalisent l’objet d’amour hétérosexuel dans la relation œdipienne positive et l’objet d’amour homosexuel dans le cas d’une relation
œdipienne négative. Une chute possible de cette idéalisation peut être observée, une relation d’objet positive passant à une relation d'objet négative (ou d’une négative à une positive) dans un changement rapide et total (Kemberg, 1992). Cette idéalisation, accompagnée des
distorsions paranoïdes du rival œdipien, intensifient davantage les inhibitions œdipiennes et l’anxiété de castration. L’agressivité est alors contrôlée par le clivage du moi et l’alternance des relations d’objet, lesquels protègent le sujet contre l’invasion de cette intolérable
agressivité (Kernberg, 1992). Ainsi, la dynamique décrite par Kemberg à propos des individus qui présentent une organisation limite de la personnalité suggère qu'il y a condensation, dans les relations d’objet, de conflits œdipiens et préœdipiens sous la
dominance de l’agressivité préœdipienne. Cependant, comme il est possible de le constater, Kernberg ne traite pas principalement de la pédophilie et de la perversion pour ce qui est de tels individus, mais les intègre plutôt à son modèle général de la personnalité.
Pour sa part, Socarides (1991) observe chez les individus qui présentent une pédophilie préœdipienne la présence d’importants symptômes paranoïdes où la pratique perverse devient un moyen pour eux de se libérer de ceux-ci. Socarides (1959) a remarqué que les comportements pervers apparaissent au moment où un individu veut satisfaire ses besoins d'amour envers la mère et éliminer ses pulsions agressives qui menacent de la
détruire. Ceci est accompli par !'incorporation d'un bon objet (en l'occurrence l'enfant qui est un substitut de la mère), ce qui maintient la relation avec les objets et préserve le soi à travers une relation fusionnelle. Les frustrations primitives et l'agressivité conséquente jouent donc un rôle crucial dans la genèse de la pédophilie, l'introjection et la projection étant utilisées afin de satisfaire des besoins d'amour et de neutraliser l'agressivité (Socarides, 1959).
1.5.2.1 Les relations d'obi et de !'organisation limite de la personnalité
De façon générale, les patients organisés à un niveau borderline de la personnalité présentent le syndrome de la diffusion de l'identité caractérisé par un concept de soi et des personnes significatives pauvrement intégré (Kemberg, 1980). En effet, ces patients sont incapables de maintenir une perception d'eux-mêmes stable et cohérente dans le temps. Ceci se manifeste par un sentiment chronique de vide, par une perception de soi et des autres contradictoires, par des comportements contradictoires que le patient est incapable d'intégrer émotivement et par une perception des autres distorsionnée, superficielle et appauvrie. La diffusion de l'identité est détectée par l'inhabilité du patient à exprimer au clinicien ses
interactions significatives avec les autres et par la faiblesse dans sa capacité de se décrire et de décrire autrui de façon réaliste (Kernberg, 1980).
Aussi, la qualité des relations interpersonnelles des sujets limites est gravement affectée (Kernberg, 1980). En effet, ces patients possèdent généralement des relations superficielles et chaotiques caractérisées par un manque d'empathie, de stabilité, de profondeur, de chaleur, d'intérêt, de tact et ont une difficulté à maintenir une relation quand elle est envahie par la frustration et les conflits. De plus, ces patients sont incapables d'atteindre la constance de l'objet qui est la capacité de maintenir une représentation du bon objet sous l'impact de la frustration occasionné par ce dernier. Ils possèdent des relations d'objet partielles où les aspects d'une relation d'objet totale sont dissociés (clivés) en composantes opposées (Kernberg, 1980). En effet, ils perçoivent les autres comme "tout bon" ou "tout mauvais". Cet échec d'intégration est principalement causé par la prédominance pathologique de l'agressivité prégénitale et par l'idéalisation défensive. L'intégration des représentations opposées amène de l'anxiété à cause du danger de contamination des bonnes relations d'objet par les mauvaises. Le clivage devient alors l'opération défensive majeure contre cette anxiété. Cependant, contrairement aux individus fonctionnant à un niveau psychotique de la
personnalité, les patients borderline ont la perception d'être distincts des autres car la frontière entre le soi et autrui est établie, ce qui démontre un bon contact avec la réalité (Kernberg,
1980). Enfin, ces patients font preuve d'un contrôle pulsionnel déficient, d’une alternance entre un sentiment d'omnipotence et de dépréciation de soi et d'une perturbation des affects.
En somme, contrairement aux relations d'objets des patients névrotiques, les relations d'objets des patients limite sont détériorées. Par conséquent, le pronostic de ces derniers est moins favorable que celui des patients présentant une perversion de type oedipienne
1.5.2.2 Organisation limite de bas niveau
Kernberg (1996) distingue deux sous-catégories de pathologie de la personnalité à l'intérieur de !'organisation limite. Une première sous-catégorie, appelée "limite de bas niveau", comprend des individus qui présente les dimensions psychologiques mentionnées à la section précédente, c'est-à-dire une diffusion de l'identité, des relations d'objets détériorées et des défenses primitives. Ces individus présentent généralement une grave pathologie des fonctions du surmoi, qui se manifeste à des degrés différents à l'intérieur de troubles tels la personnalité schizoide, schizotypique, paranoïde, antisociale et narcissique (avec
comportements antisociaux) (DSM; APA, 1994). Cette sous-classification correspond probablement à ce que Socarides (1988) appelle "la perversion préœdipienne de type II". Selon Socarides, cette sous-catégorie constitue une vraie perversion car elle est due à une fixation à une phase préœdipienne du développement (entre 6 mois et 3 ans) et non à l'émergence de conflits œdipiens avec une régression à des phases plus primitives. Dans ce type de perversion, la fixation préœdipienne est importante et domine la vie psychique de l'individu dans sa recherche pour une identité et un soi plus cohésif.
1.5.2.3 Organisation limite de haut niveau
Kernberg (1996) distingue un deuxième sous-groupe qu'il appelle "limite de haut niveau". Les individus de ce groupe présentent essentiellement les mêmes caractéristiques psychologiques que les individus présentant une organisation limite de bas niveau à
l'exception d'être caractérisés par un développement non conflictuel de certaines fonctions du moi et du surmoi. De ce fait, les individus qui présentent une organisation limite de haut niveau sont capables d'une adaptation sociale relativement satisfaisante et d'intimité dans leur relations interpersonnelles. Les individus de ce groupe présentent généralement des
pathologies de la personnalité moins graves telles les troubles narcissique (sans