267
Conclusion
Anormalité ou anomalie ?
Jérôme Englebert et Valérie Follet
L’anomalie c’est le fait de variation individuelle qui empêche deux êtres de pouvoir se substituer l’un à l’autre de façon complète. […] Mais diversité n’est pas maladie.
G. Canguilhem, 1966, p. 85
Cet essai collectif appelle sans doute au développement d’une dialectique décisive dont les prémices apparaissent en filigrane dans l’ensemble des chapitres. Poser la question d’une considération anthropologique au sens large de l’adaptation renvoie inéluctablement à l’étude de l’articulation entre le normal et le pathologique. Pour aborder cette équation, Canguilhem (1966) suggère de reprendre la différence entre anormalité et anomalie, erronément confondues en synonymes. La première implique la notion de nocivité et d’entrave au bon déroulement de la vie, alors que la seconde doit être comprise comme une différence morphologique ou physiologique par rapport à une norme. Ainsi, par exemple, l’histoire retient que Napoléon avait un pouls particulièrement faible – il s’agit donc d’une anomalie – ce qui ne l’a pas empêché de mener l’existence qu’on lui connait. Cette anomalie ne peut dès lors être considérée comme anormale, ni comme pathologique. De même, Canguilhem rapporte une expérience de sympathectomie réalisée sur des chiens, qui a pour conséquence de leur faire perdre la capacité de régulation de leur température interne. Cette anomalie provoquée les rend foncièrement anormaux et pathologiques dans leur milieu naturel, mais ils peuvent être dits normaux à condition de ne pas quitter l’atmosphère confinée et à température constante du laboratoire. Canguilhem évoque également le cas de l’hémophile pour préciser l’écart entre anomalie et pathologie : « [L’hémophilie] est plutôt une anomalie qu’une maladie. Toutes les fonctions de l’hémophile s’accomplissent semblablement aux individus sains. Mais les hémorragies sont interminables [...].
268 En somme, la vie de l’hémophile serait normale si la vie animale ne comportait normalement des relations avec un milieu, relations dont les risques, sous forme de lésions, doivent être affrontés par l’animal […] » (Canguilhem, 1966, p. 88). L’hémophilie représente le « type de l’anomalie à caractère pathologique éventuel […]. L’anomalie peut verser dans la maladie, mais n’est pas à elle seule une maladie » (Ibid.). Ces exemples démontrent que l’anormal et le pathologique sont déterminés par la variation de l’environnement ou des caractéristiques de celui-ci1, et que c’est la
nécessité de réagir à ce milieu et la réaction apportée qui positionnent l’individu sur le continuum de l’adaptation dans un équilibre sain ou un déséquilibre pathologique.
L’expérience de notre livre permet sans doute de transposer cette réflexion dans le domaine de la santé mentale, à propos du fonctionnement psychique. Selon cette perspective, l’anomalie pourrait devenir la possibilité pour les individus de ne pas être strictement normaux et identiques. Ce pari, garant de l’individualité psychique et de la diversité, se joue au risque de l’anormalité. Mais la norme n’entretient pas un lien simple avec la santé (somatique ou psychique), une normalité parfaite, dans un mouvement de conformité dépourvu de créativité, est bien insuffisante pour qualifier le processus d’adaptation :
En fait il y a adaptation et adaptation […]. Il existe une forme d’adaptation qui est spécialisation pour une tâche donnée dans un milieu stable, mais qui est menacée par tout accident modifiant ce milieu. Et il existe une autre forme d’adaptation qui est indépendance à l’égard des contraintes d’un milieu stable et par conséquent pouvoir de surmonter les difficultés de vivre résultant d’une altération du milieu. […]. En matière d’adaptation le parfait ou le fini c’est le commencement de la fin des espèces (Canguilhem, 1966, p. 197).
Le risque encouru par la rencontre du parfait est celui de la « maladie de l’adaptation » (Ibid. p. 205) : une hyper-conformité qui se déstructure2, et perd tout caractère adaptatif, lorsqu’elle est
confrontée au changement. Ceci met en évidence la nécessité absolue des capacités de réaction. La faculté de réagir aux modifications de l’environnement, peut-être même d’anticiper celles-ci, repose sans doute sur des compétences d’intuition, d’observation, de sensations révélant que l’adaptation est un processus continuel. Non seulement celui-ci n’est jamais acquis, mais il faut également garder à l’esprit qu’il ne peut s’exprimer de manière unidirectionnelle tout au long de
1 En ce qui concerne les psychopathologies, Demaret (1979) propose, parmi d’autres exemples, qu’une période de famine voit les
patientes anorexiques s’avérer bien plus adaptées que le reste de la population, ou encore que le psychopathe, s’il est enfermé en temps de paix, peut jouer un rôle important (voire salvateur) pour la société en temps de guerre.
2 « Le malade crée la maladie par l’excès même de sa défense et l’importance d’une réaction qui le protège moins qu’elle ne l’épuise
269 l’existence, et qu’il subira, au gré de variations environnementales, relationnelles et intrapsychiques, toutes sortes de bifurcations.
La psychopathologie est souvent considérée à l’aune de la temporalité. Selon cette perspective, l’anormalité pathologique résulterait, parfois de façon stricte, d’une psychologie développementale faite de décompensations, voire de régressions. L’option de l’anomalie trace la voie d’une dimension en quelque sorte topologique. En complément à l’histoire du sujet, notre préoccupation anthropologique incite à explorer l’espace vécu. Habité – territorialisé – par le sujet mais également peuplé par les autres, celui-ci devient un marqueur décisif à travers lequel se mettent en scène les processus d’adaptation. Le « sujet psychopathologique », si tant est qu’il existe, est peut être un individu à la recherche d’un nouvel équilibre, d’une redéfinition de normes nouvelles. Sans nier les souffrances, la construction de situations inédites, où les anomalies pourraient être exprimées sans revêtir un caractère d’anormalité, ouvre la porte à une adaptation qui trouve un nouvel élan.
Les possibilités de compréhension de l’homme passent inéluctablement par l’étude des modalités d’adaptation de celui-ci. L’existence est un processus continu d’adaptation, une permanente recherche d’équilibre. L’observation est la voie royale vers ce pouvoir de transcendance. C’est elle qui fournit les premiers indices de la compréhension du fonctionnement de la personne. Mais l’observation ne peut qu’être biaisée si l’on ne prend pas en compte son fondamental mouvement de réciprocité dans lequel observateur et observé se confondent. Et le fait de considérer l’observation comme un acte inéluctablement relationnel a pour conséquence qu’un regard posé sur une situation modifie inévitablement celle-ci, et suscite chez tous les protagonistes de ce jeu la mise en œuvre de processus d’adaptation. Ce qui complexifie la tâche, rendant l’exercice ardu, est que cette bulle d’intersubjectivité en constante métamorphose est innervée par l’expérience émotionnelle. Celle-ci est le vecteur essentiel à toute communication humaine, mais entretient également un lien profond avec l’identité de chacun des acteurs. L’on observe donc une « proximité absolue de l’enquêteur et de l’objet enquêté » (Sartre, 1939, p.13). L’inclusion réciproque entre l’expert et l’expertisé donne à la connaissance un statut particulier. Une telle connaissance est sans doute instable, peut-être fragile et ambigüe, mais elle a la solidité d’une expérience subjective humaine qui ne pourra jamais se dévoiler que dans les méandres de l’interaction. Un monde commun émane dès lors de cet acte de connaissance, et celui-ci repose sur une ambiance à laquelle il œuvre également. Cette atmosphère, pour reprendre le mot que se partagent entre autres Merleau-Ponty (1945) et Tellenbach (1968), est inhérente tant à la faculté
270 d’échange qu’à la possibilité de compréhension d’autrui. Cette spirale relationnelle, à rétentions et protentions variables, fait de l’observation d’autrui un acte rigoureux mais dont l’objectivité doit être remise en cause.
Interroger les capacités d’adaptation d’une personne conduit finalement à soulever la question de la liberté. Une adaptation réussie est celle qui, par sa souplesse et sa réactivité aux événements les plus divers – des plus importants qui marquent un tournant dans une existence aux plus anodins dont l’on n’a même pas conscience –, permet à l’individu de changer de contexte, d’expérimenter toutes sortes de situations sans se mettre en danger. L’adaptation doit reposer sur la liberté pour être effective, la liberté créatrice de l’individu (et créatrice d’individu) qui modifie son environnement pour le faire correspondre à ses besoins. Mais l’adaptation génère également la liberté, puisque des processus d’adaptation bien équilibrés offrent en retour une plus large gamme de choix d’existence, une multitude de situations dans lesquelles il est possible de bien fonctionner. Penser en termes d’adaptation permet d’envisager les anomalies pour ce qu’elle sont, des différences, des variations, une excentricité. Sous l’égide d’un tel regard, l’anomal pourra continuer à s’exprimer sans nécessairement revêtir un caractère d’anormalité.
Toutefois, il est loin de notre propos de prôner un relativisme systématique à l’égard de la souffrance psychique et des sémiologies psychopathologiques. De nombreux passages de ce livre sont directement inspirés par celles-ci. La psychopathologie est qualifiée par Henri Ey de « pathologie de la liberté » (Lantéri-Laura, 1990). C’est dire si ce dont nous parlons rencontre une préoccupation sérieuse. Nous pourrions ajouter que la psychopathologie est une pathologie de l’adaptation. Mais cette formule ne doit pas être mal comprise, pas plus que celle d’Henri Ey. Plus que de reposer sur une inadaptation fondamentale, ou une absence de liberté, ces propositions postulent qu’adaptation et liberté sont toujours là. L’observateur n’aura la conviction de leur absence que s’il cherche à se convaincre qu’il n’est pas d’atmosphère et d’émotion commune ; au fond, si l’observateur se résout à ne plus observer. Ce ne sont pas la liberté et l’adaptation qui s’éclipsent. L’une et l’autre finissent toujours par ressortir.
271 CANGUILHEM Georges, Le normal et le pathologique, Paris, PUF, 1966, 2011.
DEMARET Albert, Éthologie et psychiatrie, Bruxelles, Mardaga, 1979, 2014.
LANTERI-LAURA Georges, « Psychopathologie et liberté », dans Psychiatrie et liberté, Paris, Mutuelle générale de l’éducation nationale, 1990, p. 83-98.
MERLEAU-PONTY Maurice, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945. SARTRE Jean-Paul, Esquisse d’une théorie des émotions, Paris, Hermann, 1939, 1995.