Le quotidien sublime
À la recherche d’un langage pictographique
Mémoire
Lamia Laalaj
Maîtrise en arts visuels
Maîtres ès arts (M.A.)
Québec, Canada
Le quotidien sublime
À la recherche d’un langage pictographique
Mémoire
Lamia Laalaj
Sous la direction de :
III
Résumé
Ce mémoire accompagne l’œuvre Picto-Moi, qui est le fruit de mon cursus universitaire au sein de la maitrise en arts visuels. L’œuvre Picto-Moi dont il est question dans ce mémoire se présentera sous forme d’une série de pictogrammes, autrement dit, un langage visuel graphique et symbolique.
Celui-ci reflète une étape figée de l’enfance d’une Canadienne d’origine marocaine, « Moi », partagée entre son pays natal et son pays d’origine pour ainsi dévoiler par ce langage symbolique un ensemble d’évènements, de mœurs et de particularités en toute subtilité.
Il s’agira d’abord de percevoir tous ces éléments bruts, responsables de l’émergence de cette œuvre, viennent en priorité les archives de mon enfance. Dans ce mémoire, je tenterai de révéler au grand jour mon ordinaire et mon extraordinaire, dans une approche singulière et très symbolique.
D’autre part, il s’agira d’appuyer mon œuvre par la notion de monde et plus précisément, la version de Nelson Goodman dans Manières de faire des mondes. Ceci concerne le cadre théorique. Sur le plan pratique, il s’agira d’introduire le système international d’éducation par les images sous le nom d’isotype, et ce en mettant en avant les créations d’Otto Neurath et son alliance avec l’artiste graphiste Gerd Arntz. De là, mon inspiration pour la création de mon langage visuel.
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Table des matières
Résumé ... iii
Table des matières ... iv
Liste des Figures ... v
Remerciements ... vi
Avant-propos... vii
Introduction ... 1
Chapitre I : L’interrogation du banal ... 2
1. Retour dans un quotidien ordinaire ... 2
2. Entre deux versions ... 3
Chapitre II : À la recherche d'un langage symbolique ... 9
1. Signes et pictogrammes ... 9
2. Langage symbolique et isotype ... 14
Chapitre III : Méthode ... 22
1. Archives et livres d'artistes ... 22
2. La construction d’une œuvre intime ... 28
3. « Picto-moi » dans une boite ... 30
Conclusion... 34
Annexe ... 35
Histoire et description des pictogrammes ... 35
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Liste des Figures
Figure 1: Modern Man in the Making (AA Knopf, 1939). ... 16
Figure 2: Gerd Arntz, 1928-1965. ... 16
Figure 3: Otto neurath, image extraite de Gesellschaft und Wirtschaft publié en 1930. . 17
Figure 4: Isotypes Gerd Arntz, image extraite de Gesellschaft und Wirtschaft publié en 1930. ... 17
Figure 5: La merveille du monde de la nature: Trop petit pour voir; par Marie Neurath (Max Parrish, 1956) l'Isotype Collection Otto & Marie Neurath. ... 18
Figure 6: « Le transformateur »principes de création des diagrammes isotype. ... 18
Figure 7: Série chronologique du déficit du commerce extérieur, publiée par Playfair dans son Commercial and Political Atlas de 1786. ... 20
Figure 8: Sabon, caractère remplis de Jan Tschichold. ... 21
Figure 9: Twentysix Gasoline Stations,Edward Ruscha 1963. ... 24
Figure 10: Livre-objet « Sur les traces du non-poème et de Gaston Miron ». ... 27
Figure 11: Photo de marqueterie artisanale. http://www.artisanat-du-sud.com/fr/28-marqueterie-essaouira ... 29
Figure 12: Livre-objet « Picto-moi » Lamia Laalaj 2017. ... 32
Figure 13: Livre-objet « Picto-moi » Lamia Laalaj 2017. ... 33
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Remerciements
Je remercie et tiens à dédier ce présent mémoire à :
Dieu tout puissant, pour son amour infini et son soutien sans faille. Mon père et ma mère, pour m’avoir donné la vie, pour avoir cru en mes rêves, pour avoir été toujours attentifs à mes besoins et à mes ambitions et surtout pour leur grand soutien tout le long de ma maitrise, malgré la grande distance qui nous sépare. Ma grand-mère à qui aucun mot ne pourrait exprimer mon respect, et ma reconnaissance pour tout l’encouragement et l’aide matérielle et morale consentie pour ma réussite.
Ma chère petite sœur que j’ai peut-être involontairement négligée et que j’aime tant, à Suzanne Leblanc, pour sa compréhension et son fort soutien durant les bons comme les mauvais moments et enfin, un grand merci à mon mari pour m’avoir longuement supportée dans mon cursus de formation universitaire.
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Avant-propos
Tout a commencé, le jour où j’ai découvert le fameux « porte document accordéon», de mon père, qui a la forme d’une malle, vieillotte, de couleur verte de chrome, et qui est constitué de dix-neuf compartiments, dont papa se servait pour ranger, transporter et archiver ses documents et en grande partie toutes les archives de mon enfance au Québec. Cette trouvaille, a suscité en moi la curiosité et le désir de connaître ce que cette malle pourrait bien me dévoiler comme secrets de mon enfance.
À vue d’œil, on y trouvait les documents personnels de mon père, à savoir ses diplômes, ses documents administratifs, les certificats de naissance, les passeports canadiens périmés gardés en guise de souvenirs, des bulletins de notes de l’Université Laval, etc. J’ai eu l’heureuse surprise de découvrir dedans, mes premiers dessins au crayon, mes peintures, mes collages, mes premiers exercices d’écriture d’alphabets et de chiffres, mes premiers coloriages, mon diplôme de première section délivré par la garderie Bout en train où j’étais accueillie étant enfant de bas âge.
Encore, le plus extraordinaire à mes yeux dans cette chasse au trésor, c’est que pour moi, cette malle représentait bel et bien plus qu’un simple objet, ce fut une merveilleuse trouvaille qui pour moi n’a pas de prix qui n’est autre que la mémoire de mon enfance au Québec, incarnée par des photos, des vidéos et des enregistrements que papa conservait si soigneusement. Quant aux photos, elles m’ont remémoré un tas de souvenirs, parmi tant d’autres, celui de la petite dame chez Laura Secord, qui m’offrait un chocolat supplémentaire dans mon cornet à chaque fois que papa m’emmenait en promenade.
Ce souvenir est porteur de beaucoup d’émotions, au point de m’effondrer en larmes, lors de mon retour, enfin devant la boutique en question au centre commercial Laurier, après dix-sept ans de cela à mon arrivée à Québec en août 2013, suite à mon inscription au programme de maitrise en arts visuels, dont ce mémoire fait l’objet.
En ce qui concerne les vidéos et les enregistrements, j’en ai eu beaucoup depuis ma naissance car mon père était inscrit au programme certificat en communication à la faculté des arts de l’université de Sherbrooke, et il avait la possibilité de louer le caméscope, pour
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ses travaux et il en profitait pour me filmer à la maison et à l’extérieur, histoire de garder des souvenirs des meilleurs moments de mon enfance.
Entre autres, je dénichai aussi une pille de cassettes vidéo dont une d’entre elles qui contenait l’émission pour enfants québécoise « MES PTIS’AMOURS », animée par « MICHEL LOUVAIN » durant laquelle il a invité des enfants de ma garderie et dont je faisais partie. Ce fut très drôle de la visionner après toutes ces années, car d’une part, voir que j’ai failli me faire casser une dent avec le micro puisque je gesticulais et d’autre part, je n’étais aucunement gênée, spontanéité des enfants oblige, en pointant du doigt le cameraman en train de filmer et en disant avec émerveillement « C’est la télévision ! ».
Bref, cette découverte ne passe pas inaperçue, bien au contraire, celle-ci devient pour moi une muse, une source d’inspiration et je dirai même l’élément déclencheur qui m’a menée à la voie vers laquelle se dirigera ma pratique artistique et donc mon projet de maitrise.
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Introduction
Les actes monotones, les scènes aléatoires et banales de notre quotidien, dans les rues et dans l’ensemble des autres endroits dans lesquels je déambule, sont constamment d'importantes sources d'inspiration pour moi, car malgré leurs caractéristiques insignifiantes aux yeux des autres, elles peuvent porter contrairement à nos attentes, des codes et des messages très significatifs et symboliques à la fois qui viennent éveiller mes sens et ma curiosité à exploiter ces aspects banals et redondants de mon enfance au quotidien, pour ainsi en faire usage dans l'élaboration d'un langage pictographique singulier et en faire donc la voie vers laquelle je souhaite orienter mon art. En d’autres termes, considérer les faits enfouis de quotidien pour en dévoiler une symbolique singulière et propre.
La recherche d'un langage pictographique, et de symboles graphiques significatifs personnels inspirés de souvenirs, traces de mon enfance et de mon quotidien occupent une place importante dans mon approche artistique ce qui suscite plusieurs questionnements que j'aborderai en plus de détails au fur et à mesure de mon mémoire :
De quel ordinaire s'agit-il ?
À qui appartient ce quotidien?
Comment le langage pictographique peut-il représenter ce banal?
Comment ce banal peut-il devenir un langage significatif?
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Chapitre I : L’interrogation du banal
1. Retour dans un quotidien ordinaire
Vivre dans notre quotidien, subir et s'infliger une routine fait partie du train-train de la vie quotidienne qui est riche en pratiques répétitives, monotones, insignifiantes, mais uniques et propres à leur agent porteur. Ceci génère donc cette tendance d'imprimer à notre vie un rythme cyclique qui fonde une redondance proche du banal. Celui- ci et l'ordinaire font partie de la vie sociale, non seulement dans le quotidien, aussi, ils jouent un rôle de médiateur entre les cultures et les sociétés.
Afin de mieux dresser le cheminement de mes idées, voici la signification des mots clefs auxquels j’ai été confrontée le long de mon cursus dans mes deux corpus, et ma perception de ceux-ci. Selon le dictionnaire et en second, ce que ces mots représentent pour moi.
Banal1: D’après le dictionnaire Larousse, banal est « tout ce qui manque d’originalité,
courant, ordinaire ». Dans le contexte de mon projet, et d'un point de vue personnel, c’est tout ce qui se passe dans ma vie de tous les jours, et qui rentre dans un système de répétition et de monotonie. Il s'agit donc des scènes et des moments de mon quotidien, et puisqu'il est question ici de mon expérience personnelle, il s’agira de mon ordinaire au quotidien lors de mon enfance donc au passé.
Sublimer2 : Par définition, sublimer signifie « transposer en quelque chose de pur, d’idéal ».
En ce qui concerne le contexte de mon sujet de recherche, sublimé ici, vient valoriser, embellir et même redonner seconde vie à ces éléments banals et ordinaires de mon quotidien. Le fait de choisir des moments archivés et délaissés de mon quotidien passé, de mon enfance afin de les révéler sous un autre jour et sous un aspect graphique, représente en soi pour moi, l'action de sublimer et valoriser mon ordinaire.
1 Banal. Dans le dictionnaire Larousse en ligne. Repéré à
http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/banal_banale_banals/7767 (Page consultée le 21 Avril 2016)
2 Sublimer. Dans le dictionnaire Larousse en ligne. Repéré à
http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/sublimer/75056?q=sublimer#74203 (Page consultée le 21 Avril 2016)
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Extraordinaire3 : Par définition extraordinaire, signifie « ce qui sort de la règle, de l’usage
ordinaire, de l’usage de l’ordinaire, qui n’est pas courant ; exceptionnel, inhabituel, qui étonne par sa bizarrerie, son étrangeté, son originalité, qui s’écarte énormément du niveau moyen, ordinaire ». Dans mon œuvre, l’extraordinaire n’est pas forcement traduit par du bizarre ou de l’étrange, il est ici, cette action de privilégier les moments forts, mémorables et que je suis sure de ne plus avoir la chance de revivre, et ce en immortalisant ceci dans mon œuvre.
Pictogramme4: Par définition, le pictogramme est « un dessin figuratif ou symbolique
reproduisant le contenu d’un message sans se référer à sa forme linguistique (cette forme de réécriture se rencontre chez les Indiens d’Amérique, chez les Esquimaux) ». C’est aussi un signe schématique normalisé et destiné à renseigner les voyageurs dans les réseaux ferroviaires, les aéroports et à figer des objets sur une carte.
Dans mon œuvre, le pictogramme est d’évidence la forme graphique première de laquelle je m’inspire pour la réalisation de mon langage visuel.
Celui-ci m’interpelle par sa forme, sa subtilité et sa force de transmission concentrée uniquement sur son image, car contrairement aux autres formes graphiques et artistiques le pictogramme est capable de diffuser un message, d’orienter sans superflus, ce qui justifie en partie mon choix de cette forme graphique simple et ordinaire.
2. Entre deux versions
Je me penche vers ce qui est ordinaire, extraordinaire en même temps, avec un fort intérêt pour tout ce qui peut avoir une signification secrète, symbolique et singulière de mon enfance (objets, fétiches, souvenirs, évènements, lieux, symboles). Chacun de ces éléments constitue une sorte d'empreinte naturelle spontanée, porteuse de signification et de sens à découvrir.
3 Extraordinaire. Dans le dictionnaire Larousse en ligne. Repéré à
http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/extraordinaire/32466?q=extraordinaire#32384 (Page consultée le 21 Avril 2016)
4 Pictogramme. Dans Dictionnaire Larousse en ligne. Repéré à
http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/pictogramme/60760?q=pictogramme#60374 (Page consultée le 21 Avril 2016)
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Le banal à mes yeux, se trouve principalement dans ces éléments-là, continus et communs qui ont le privilège de rendre possible une appréhension d'un monde à condition de percevoir, de ressentir ce qu'ils énoncent et de surtout comprendre le message qu'ils portent, car c’est cette accumulation d’expériences communes et uniques à la fois qui constituent un monde qui m'est propre, ce qui correspond au concept de versions de mondes de Nelson Goodman. Dans son ouvrage intitulé Manières de faire des mondes, l'auteur aborde la notion et les procédés de fabrication des mondes ou plus précisément, des versions de ces mondes. Cette notion de monde est l'une des plus communes et des plus abordées par de nombreux philosophes, entre eux: Nelson Goodman5 qui suggère que le monde
s’appréhende comme un groupe de symboles et de mots parmi plusieurs autres versions possibles. D’après l’auteur, le monde n'est pas une donnée, il constitue plutôt une construction qui change à travers les époques et les cultures de l'histoire humaine. Selon Goodman, les philosophes, les scientifiques et les artistes sont partis prenante dans sa conception. «Les mondes de la fiction, la poésie, la peinture, la musique, la danse, et tous les autres arts, sont largement construits par des procédés non littéraux...comme partie intégrante de la métaphysique et de l’épistémologie».6
Ces éléments-là doivent être considérés comme étant des mondes de découverte, de création et d’élargissement de la connaissance au sens large d'avancement.
À travers mes lectures des extraits du texte, j'ai réussi à différencier les versions des mondes et assimiler la théorie des symboles de Goodman, j’ai pu trouver une porte de sortie qui m'a permis de simplifier ma compréhension. Selon Goodman, les mondes sont un ensemble d'activités complexes qui peuvent prendre des formes scientifiques et artistiques. Ces mondes existent en plusieurs versions qui ont des procédés de création différents. Mais pour ce qui est de la version de l’auteur qui n'est qu'une version parmi tant d'autres, elle dit que les mondes sont faits de symboles qui en quelque sorte éclairent la réalité.
5GOODMAN, Nelson. (2002). Manières de faire des mondes. Nîmes, Jacqueline Chambon, pp.9-35 et
121-133-141.
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D’après Goodman, faire un monde n'a de sens de sens que si l'on améliore les versions du monde qui se reconstruisent à partir des versions et des matériaux des mondes précédents : «Pour faire un monde à partir d'un autre, il faut souvent procéder à des coupes sévères et à des opérations de comblement à l'extraction véritable de vieux matériaux et à leur remplacement par de nouveaux». Il est vrai que le texte de Goodman affirme qu'il existe plusieurs versions des mondes, mais ces versions, sont-elles correctes ou incorrectes ? J'ai choisi d'introduire cette citation pour la simple raison qu'elle illustre de façon simplifiée la notion de la vérité chez l’auteur. «Dans la mesure ou une version est verbale et consiste en des énoncés, la question de la vérité est pertinente. Mais la vérité ne peut être définie ou testée par son accord avec le monde»7. Parmi les diverses manières dont sont faits les
mondes selon Goodman, on retrouve en partie dominante, le système de symboles. Ces symboles peuvent être des mots, donc ce qui est dit, et ce qui est exemplifié et exprimé de façon littérale dans le langage et aussi d'une façon métaphorique.
Ce qui m'a menée à comprendre, qu’une version de monde peut être en partie vraie quand elle peut représenter ou dénoter certaines choses à l’exception des autres, Montrer et exemplifier est en quelque sorte, les preuves de cette vérité. Mais existe-t-il vraiment un seul monde qui soit vrai ? Comment peut-on en générer deux qui seraient en même temps contradictoires et vrais tous les deux ?
J'ai tout de même retrouvé une petite contradiction qui m'a semblé intéressante en ce qui concerne la diversité des mondes, car si l’on devait se conformer au fait qu’il n’existe en ce moment qu’un seul monde, un monde dans lequel nous vivons, il faudrait forcément en accepter d’autres, chose que l’on déduit de la notion de pluralité des mondes de Goodman. C’est assurément la raison pour laquelle il choisit le mot «versions», car il me semble que c’est une perspective qui permet d’observer quelque chose d’unique et pour laquelle aucune perception des faits n’est jamais préférable à aucune autre. Le plus intéressant pour moi à retenir en conclusion de cet ouvrage, c’est qu'il n’y a pas de vérité absolue sur les versions des mondes, et que nous pouvons tous créer notre propre monde parmi toutes ces versions existantes, ce que Goodman a fait, et que nous pouvons percevoir le monde de multiples façons, à des moments différents et pour des buts différents.
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« Curieusement, notre passion pour un monde est alors satisfaite de multiples manières
différentes, à des différents moments et pour des buts différents ». Goodman ajoute «Tout s'affecte et s’interprète pour faire un monde». Pour moi, c'est la phrase qui simplifie l'état de ces deux mondes auxquels je suis confrontée. Dans ma version, le quotidien ne se dit pas, ne se remarque pas puisqu'il se vit sans théorie sans calcul à distance.
Dans mon approche du quotidien8, les termes «quotidien» et «routine» sont considérés
comme synonymes de façon provisoire, car il m'importe par-dessus tout de les maintenir éventuellement bien séparés. On tente de se représenter la vie quotidienne comme noyée dans une succession de gestes usuels, d’évènements insignifiants dans un entassement démuni de sens. Ce que l’on voit est une explosion de ces faits et actes du quotidien qui nous entraine contre notre gré dans son cercle vicieux.
La définition du mot routine9 va comme suit: « L’habitude mécanique et irréfléchie qui
résulte d’une succession répétitive sans cesse ». Bien entendu le terme routine se compose du mot route et peut être de roue, chose qui m'a interpelée et donc par definition: « C'est le moyen qui rend possible la circulation en général, et dans ce cas, la circulation du temps dans le quotidien ».
Si l'on se fie à la logique des choses et à la définition que l'on connait tous du quotidien, ce phénomène aléatoire, c’est ce qui se passe quand rien ne se passe. Une description ambigüe, mais qui je pense s’éloigne de l'aspect extraordinaire et dissimulé du quotidien, car cette routine peut être bouleversée par un imprévu qui fait d'elle un évènement exceptionnel. Aussi parmi les aspects que je cherche à représenter dans ma méthode c'est que ce quotidien comme on le vit, sans imprévu peut être ordinaire et sublime à la fois.
8 GIANNINI Humberto. (1992). La réflexion quotidienne : vers une archéologie de l'expérience.
Aix-en-Provence, Alinéa.
9 Routine. Dans Dictionnaire Larousse en ligne. Repéré à
7
«Le sublime du quotidien, c’est le quotidien accentué dans sa quotidienneté par l’expérience esthétique. Pas de sublime, pas d'extraordinaire, sans passion esthétique surtout sans enthousiasme.».10
Pour conclure, l’extraordinaire dans le contexte de mon sujet de recherche, est de reconsidérer cet ordinaire et de le restituer sous une forme artistique et plus précisément un langage graphique. En d'autres mots, il s'agirait aussi de le sublimer.
La vie dans notre quotidien est un échange constant de mouvements, d’expressions et de faits qui constituent l’expérience monotone et aléatoire d'une communauté et la transformation de ce qui est négligé et mis de côté, en le transformant en ce qui est extraordinaire et donc lui donne un sens.
Ma focalisation sur ce quotidien consiste à montrer que celui-ci peut prendre un aspect sublime et éminent dans la vie, lorsqu’il qu’il vient céder la place occasionnellement à l'exceptionnel et à l'extraordinaire. Cette rupture et ce bouleversement du quotidien se font par l'intrusion d'un fait sublime qui vient redonner de la couleur à ce qui demeurait aux oubliettes.
La quotidienneté n’est pertinente dans la vie que parce qu’elle enchâsse le sublime. La fracture du quotidien, la rupture de l’isotopie de la quotidienneté par l’éruption du sublime, c’est ce qui constituera le quotidien et le sublime comme pôles d’une délimitation réciproque. La saisie esthétique est constituée précisément par ce sentiment d’une rupture dans le quotidien, celle qui engendre le plaisir du sublime. Le sublime du quotidien, c’est le quotidien accentué dans sa quotidienneté par l’expérience esthétique.11
On en déduit donc que la sublimation du banal est l'action d'ennoblir, de transcender ce qui est anodin, insignifiant en lui donnant une seconde vie. Ce qui m’intéresse dans cette seconde vie, c’est de libérer cet ordinaire, ce commun voué à la disparition, de son inutilité
10PARRET Herman. (1988). Le sublime du quotidien. Paris : Hadès ; Amsterdam ; Philadelphia : Benjamins,
p. 17, 24.
11 PARRET Herman. (2007) «Phénoménologie et critique du quotidien et du sublime», ACTES
SÉMIOTIQUES [En ligne] n° 110. Disponible sur : http://epublications.unilim.fr/revues/as/1534 (Page consultée le 18 Mai 2016)
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et de le représenter dans un langage artistique et visuel, ce que j'expliquerai en plus de détails dans ma méthode.
Pour moi, le sublime dans le quotidien est donc l’initiation d'un fait inhabituel, marquant de son vécu, qui vient prendre place dans notre quotidien pour en faire partie. Celui-ci peut évidemment l’être à nos yeux, mais pas obligatoirement aux yeux des autres. Cependant, je me contenterai de décrire ma version modeste de ce qu’est mon monde, et que je souhaite partager et transcrire en langage symbolique significatif, porteur de souvenirs d'enfance, de traces et d’évènements marquants de cet ancien quotidien, une version d'un monde auquel j’appartenais des années en arrière, mais qui reprend forme à travers mon langage dans ma démarche artistique.
Dans tous les domaines, l'homme est porteur d'une expérience personnelle, mais il est aussi sans le savoir, porteur d'une expérience collective et historique à laquelle participent sa culture, ses racines, ses mœurs et ses traditions. Dans ma méthode, il s'agit en fait d'une fusion entre deux mondes, deux versions, qui ont plusieurs éléments en commun qui interagissent entre eux, pour finalement se combiner dans un monde homogène. Le facteur dominant dans ma version du monde, et duquel je compte me servir dans ma pratique, est l'accumulation de deux cultures complètement opposées, je parle ici de la culture marocaine à laquelle j'appartiens et de la culture québécoise que je ne cesse de connaître et de découvrir aujourd’hui en figeant le tout dans des archives : photographies, films qui retracent des moments de mon quotidien dans les endroits dans lesquels j'ai vécu dans la ville de Québec.
Chaque lieu ayant porté les traces de mon passage viendra ainsi revivre dans un quotidien présent, qui à son tour vient donner naissance à mon propre langage visuel graphique. Toutefois, rendre visibles ces faits semblant ordinaires, qui me sont significatifs et symboliques, sont selon moi l'élément indispensable pour aboutir à ce langage. Ceux-ci peuvent nous mener vers une connexion de sens, de codes et d'émotions objectives, dans la structure des faits de mon enfance dans un quotidien antérieur.
C'est en fait la division de deux mondes. Si l'on utilise le mot «monde» dans son vrai sens, en guise de repère géographique, on y trouve effectivement deux mondes. Le premier
9
duquel je viens et dans lequel j'ai grandi avec tous ses richesses, souvenirs, coutumes et évènements. Le second, dans lequel je demeure actuellement, qui à son tour me permet de me servir des éléments de mon monde antérieur afin de les combiner à mon monde pour en faire usage pour la création de codes et de symboles propres.
Chapitre II : À la recherche d'un langage
symbolique
1. Signes et pictogrammes
Dans notre environnement quotidien, nous percevons un grand nombre de signes de toute nature. Ceux-ci s’entremêlent dans des compositions verbales et non verbales symboliques et iconiques, où l'on voit se côtoyer le publicitaire, l'informatif, l'injonctif et le ludique. Le langage pictographique en fait partie.
S’intéresser aux pictogrammes, c’est s’intéresser à ce qui dans ces mondes multiples, relève du graphique, de l'intentionnel et non du publicitaire ou du ludique. Ce qui m'interpelle vraiment dans le langage pictographique, c’est le fait qu'il soit fondé sur la nature de la réception : si en face d'un dessin, on peut s'attarder à regarder, on peut tenter d'interpréter la forme, les couleurs, deviner le message, les intentions de celui qui l’a créé et surtout de le décoder.
Selon moi, le pictogramme est le vecteur d'un message bien précis et étudié, mais avant de jouer son rôle informatif et indicateur, celui-ci est avant tout dans sa nature un signe iconique. Ce signe est adressé à une personne, c’est-à-dire qu'il peut créer dans l'esprit de celle-ci, un signe équivalent ou peut être un signe plus développé. Celui-ci est tracé, dessiné spécifiquement et intentionnellement dans le but de transmettre à celui qui le perçoit un message défini à l'avance. Aussi, le fait qu'il combine les caractéristiques du dessin et de l'écriture en même temps, répond pleinement à mes attentes envers mon œuvre.
Le lecteur fait intervenir son imagination lorsqu'il interprète un pictogramme, celui-ci verbalise ou non, un énoncé qui correspond au message que veut véhiculer ce pictogramme. Avant d’approfondir ce type de langage graphique, il me parait important de survoler l'histoire du pictogramme.
10
Généralement, la description standard que nous connaissons du pictogramme, est qu'il sert globalement à la signalétique et à orienter dans l'espace réel ou communicatif comme à titre d'exemple, l'internet. Habituellement, le pictogramme combine un ensemble d'informations à lui seul. En un seul symbole visuel, le message est acquis, ce qui permet de diminuer la quantité d'informations transcrit sur un panneau. Les textes accompagnant devront varier selon les langues et les zones d'affichage.
En ce qui me concerne, et vu mon fort intérêt pour les pictogrammes, je m'y vois confronté tous les jours, dans n'importe quel contexte, durant mes journées à l'atelier, pendant mes pauses café, dans le bus et la liste peut être bien longue. D’après la définition que j’ai introduite, le pictogramme est un symbole, une icône qui englobe plusieurs codes et significations dans le but d'orienter et de situer la personne s'y référant, il s'agit ici de son usage normal et habituel.
Dans mon œuvre Picto-moi , le pictogramme garde toujours son aspect informatif, en plus de représenter l'histoire de mon enfance et de mon quotidien ordinaire et de prendre une tournure plus symbolique et narratrice. Celui-ci constitue la base de mon langage personnel stylisé, portant des significations et émotions en liaison avec une variété d'évènements qui se sont déroulés durant mon enfance.
Le pictogramme, quelle que soit sa forme, sa nature graphique et symbolique, est finalement interprété et décodé de la même manière par des personnes ayant une culture, un âge ou même une langue différente dans les quatre coins du monde :il est donc un langage universel. Ces dernières décennies, on est de plus en plus témoins du rôle que prend le pictogramme dans les échanges internationaux, et de leur utilisation croissante dans la communication. Nous sommes confrontés à une langue universelle spontanée, une langue basée sur l’icône, le geste et l’image, indépendantes de langues orales. C’est bien pour cette raison que l’essor actuel des pictogrammes qu’on peut remarquer dans les aéroports, les gares, ou sur les autoroutes, se récompense par la compréhension universelle du lecteur dés qu’il est en contact avec le pictogramme, même s’il est « tout seul », celui-ci est souvent présenté dans un contexte déterminé, ce qui joue un rôle important dans son interprétation.
11
lorsque nous avons couru un test spécialement conçu à une école maternelle. Un dessin du crâne et des os croisés a été affiché à un groupe de trois ans. "PIRATES!" ils ont crié. Mais quand je dessinais le contour d'une bouteille autour du symbole, ils ont immédiatement crié ‘POISON’! ».12 Dans ces environnements, il est important que la lecture et la traduction de
ces pictogrammes dans l’esprit du lecteur se fassent avec le moins d’ambigüité possible et plus d’intuition, car ils ciblent l’universalité. Leur interprétation doit donc se faire de façon directe, fluide et sans une longue réflexion.
Mon immersion dans ce monde de langages singuliers et universels me conduit vers des questionnements sur la différence entre ces deux langages: Dans quelle mesure ce qui est individuel peut être universel? Quel est le rapport entre l'universel et l'individuel dans mon langage ?
Picto-moi lui aussi semble figuratif, mais contrairement au pictogramme de signalisation il se veut ambigu, intime, narratif et poétique. Picto-moi est un langage individuel sous l’aspect d’un langage universel qui raconte une histoire, expose un ressenti, des émotions et des souvenirs condensés dans un ensemble d’illustrations dont seule l’auteure (moi) possède la légende de lecture. Ici, je n’ai posé ni normes ni restrictions pour la réalisation de ce langage, seule ma mémoire et mon cœur guidaient ma main dans le dessin. Les archives que j’avais en ma possession représentaient l’aspect tangible de mon langage durant sa réalisation certes, mais tout était guidé par mes émotions et par le bonheur que je ressentais à enrichir mes illustrations de ce cumul de sentiments et de souvenirs, pour ensuite les partager avec le public et que celui-ci puisse à son tour se mettre dans le bain de mon langage.
« Dans les langages universels, il est souvent très difficile de savoir à l’intérieur de quelle dimension un signe fonctionne principalement ; de plus, les différents niveaux de référence symbolique ne sont pas clairement indiqués. Par conséquent, de tels langages sont ambigus et donnent lieu à des contradictions explicites ».13Je qualifie d'individuel, ce que je révèle
dans mon langage: ma personne, ma famille, ma culture et tout ce qui me concerne de près
12DREYFUSS, Henry. (1972). Symbol sourcebook. New York: McGraw-Hill.
12
ou de loin, ce qui donne à mon langage une fonction singulière ou en d'autres termes: « intimiste ». Selon le dictionnaire de langue française Larousse, « intimiste se dit d’un écrivain, d’un poète, qui exprime les émotions les plus discrètes, d’un peintre qui peint des scènes d’intérieur de caractère profond, ou qui exprime une vision intime ».
Pour ma part, dans le contexte de l’œuvre intimiste, Sophie Calle est l’incarnation de cet art par excellence. Cette artiste française connue pour avoir fait des moments les plus intimes de sa vie, une œuvre à travers des photographies, des lettres, des livres et des performances, représente pour moi une grande influence qui rejoint la fonction de mon langage visuel Picto-Moi. « Prenez soin de vous14», est l’une des œuvres de Sophie Calle qui m’a
le plus marquée et accompagnée dans ma démarche. Au cœur de cette œuvre, on retrouve un échange constant entre l’art et la vie, soi et le public, ce qui en fait un vrai dialogue et non pas une exposition narcissique et égoïste de l’artiste. Elle raconte ses expériences intimes personnelles, certes, mais ce, en interaction avec l’autre pour le mettre dans le contexte de l’œuvre par l’interprétation des secrets qu’elle révèle.
Son œuvre se présente sous l’aspect d’une vraie lettre, une lettre de rupture amoureuse écrite par un certain G, qui semble apparemment l’initiale du nom de son amant, et des interprétations de ces 107 femmes qui à leur tour commentent, expliquent et décortiquent cette lettre pour Sophie. Le concept de cette œuvre consiste à faire lire cette lettre par 107 femmes célèbres et inconnues du public, en se glissant dans la peau de l’artiste pour ensuite réagir, comprendre, commenter et interpréter de toutes les façons possibles. Toutefois, j’ai eu un grand plaisir à découvrir ce livre qui pour moi semblait plus un livre-objet qu’un simple livre d’auteur autant par ses propos touchant et troublant que par son côté drôle par moment.
J’ai reçu un mail de rupture. Je n’ai pas su répondre. C’était comme s’il ne m’était pas destiné. Il se terminait par les mots : “Prenez soin de vous”. J’ai pris cette recommandation au pied de la lettre. J’ai demandé à 107 femmes, choisies pour leur métier, d’interpréter la
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lettre sous un angle professionnel. L’analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter. La disséquer. L’épuiser. Comprendre pour moi. Répondre à ma place. Une façon de prendre le temps de rompre. À mon rythme. Prendre soin de moi. 2007 – Calle, Sophie.
Dans ce contexte, ma volonté de dévoiler à mon tour et de partager de manière nuancée tout en étant discrète, mes pensées, les actes et les mémoires les plus secrets de mon enfance avec le public, lui attribuent systématiquement le statut de l'universel.
Ce langage universel est lu et perçu d'une même manière quelle que soit la personne et quel que soit le lieu ainsi que je l’ai mentionné. Ce langage incarne, tous les détails, les dates, les lieux, même les noms et les objets ayant joué un rôle capital dans la création de ce petit monde qui m’appartient. Ce langage pictographique prend le rôle du narrateur dans une histoire. Narrer l'histoire de mon quotidien codé à travers des symboles figuratifs portant mon identité, ayant pour but de sublimer l'ordinaire. Sa stylisation et sa représentation dans un langage individuel en font un acte de sublimation de l'ordinaire selon moi, car celui-ci peut l’être à mes yeux, mais pas aux yeux du public comme ça peut être tout à fait le contraire.
Il est vrai qu'il peut être contradictoire de dire que l'ordinaire peut être sublimé, mais pour moi, le geste de dévoiler un ordinaire aux yeux d'un public dans un contexte ordinaire diminue cette caractéristique et peut même en faire une œuvre d'art, ce qui est ma vocation. Comme toute œuvre, il est important pour moi, d’afficher mon œuvre aux yeux du public, pour susciter leurs interprétations et leur interaction avec celle-ci.
Picto-moi étant un langage singulier, donc portant la trace de ma double culture, le spectateur sera confronté à des symboles qui seront nouveaux, inconnus et peut être bien étranges dans ce langage. Puisque dans ce langage il s'agit de moi et de mon quotidien, le lecteur aura besoin d’un descriptif, ou ce que je préfère nommer : légende de lecture. Celle-ci aura pour fonction de mieux cerner la lecture de ce langage visuel, tout en gardant l’ambigüité et le mystère de ces symboles. Ceci peut créer un jeu d'interaction entre le lecteur et le langage lui-même, car celui-ci, éveillera sa curiosité et le poussera à une forte réflexion, et aussitôt, le fera s’imprégner dans mon histoire.
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2. Langage symbolique et isotype
Avant toute œuvre ou même une pratique artistique, nous nous trouvons souvent confrontés à un ensemble d'influences, d'artistes, de documents de tous genres utiles à notre réflexion, et très bénéfiques pour l'enrichissement de notre corpus artistique. Ici, je ferai connaître les artistes, les designers et les théoriciens qui par leurs recherches et œuvres, participent au bon développement de ma recherche et de mon approche artistique.
Otto Neurath, philosophe et sociologue autrichien, est l’une des figures importantes du cercle de Vienne. Il s’intéresse à l’économie, à la politique et à l’histoire. Il est l’un des rédacteurs du texte « La conception scientifique du monde », célèbre sous le nom de
Manifeste du cercle de Vienne15. On lui attribue également l’invention de l’isotype
(International System of Typography), principalement appelé « méthode viennoise », qui fut une tentative de combiner des images succinctes et une sélection de mots. L’isotype est le pionnier des pictogrammes, les symboles que j’ai mentionnés dans les chapitres précédents de mon texte. Dans ce système, on retrouve des milliers de pictogrammes créés en majorité par le graphiste Gerd Arntz qui symbolisent des informations de nature politique, démographique, industrielle ou économique. L’objectif premier du langage isotype, était de surmonter les barrières de la langue et de la culture, aussi, d’être interprété sur le plan universel.
Otto Neurath et Gerd Arntz16 dans leur collaboration ont conçu des pictogrammes en
combinaison avec des cartes et des diagrammes stylisés. Neurath, à travers ces illustrations, a tenté toutes sortes de variations et de compositions qu’il rajoutait à ses symboles pour adapter leur contenu spécifique à la situation sociale dans laquelle il vivait à ce moment. Gerd Arntz, sous les commandes d’Otto Neurath créa le dictionnaire visuel d’isotype
composé de plus de 4000 symboles, ayant pour but de combler les différences, de la langue et surtout de transmettre le message à travers leur contenu.
15 Le Manifeste du Cercle de Vienne est un texte historique et programmatique de Rudolf Carnap, Hans Hahn et Otto Neurath, publié en 1929, qui décrit les missions philosophiques, scientifiques et politiques de la conception scientifique du monde adoptée par les membres du Cercle de Vienne.
16 ARNTZ, G. (2016). Gerd Arntz | Gerd Arntz Web Archive. [en ligne] Gerdarntz.org. Repéré à:
15
À partir des années trente, Neurath cherche à exploiter l'isotype en vue d'en faire un médium de communication universel ayant comme devise: « Les mots divisent, les images unissent ». Alors directeur de l'International Foundation for Visual Education, il applique les principes de ce langage dans Modern Man in the Making17, un volume illustré de
graphiques montrant l'évolution des modes de vie entre divers moments du passé et la modernité: espérance de vie, chômage, flux migratoires, densité urbaine, consommation, etc .
16
Figure 1: Modern Man in the Making (AA Knopf, 1939).
17
Figure 3: Otto neurath, image extraite de Gesellschaft und Wirtschaft publié en 1930.
18
Dans le groupe d’artistes qui ont participé à l’évolution du langage isotype, Marie Reidmester, épouse d’Otto Neurath née en 1898 ,collabore à son tour avec Neurath à l’évolution d’isotype,et ce dans l’essai Le transformateur. Marie Neurath fut la principale transformatrice de ce système avec son époux dans les équipes qui ont réalisé des affichages graphiques de l’information sociale.
Figure 5: La merveille du monde de la nature: Trop petit pour voir; par Marie Neurath (Max Parrish, 1956) l'Isotype Collection Otto & Marie Neurath.
19
Robin Kinross, auteur et éditeur de livres de graphisme et de typographie, contribue à plusieurs livres et écrits, notamment Le transformateur 18 avec Marie Neurath dont il est
question ici. Leur ouvrage est une présentation condensée des notions fondamentales du travail de création et de transformation des diagrammes isotype.
Aussi, dans l’ampleur du langage isotype on retrouve William Playfair, ingénieur et économiste écossais, l'un des pionniers de la représentation graphique de données statistiques. Connu pour son invention de l'histogramme qui est une représentation graphique, dans laquelle des barres superposées de différentes longueurs permettent de comparer les époques dans lesquelles vivaient des personnes variées, qui est considéré comme étant le pionnier de la présentation graphique de données statistiques, en affichant au 18e siècle, les tableaux d’arithmétique linéaire. Dans l’ouvrage, Kinross nous explique que deux éléments sont alors importants à l’époque : « l’affichage des images rendu concret et possible grâce aux nouvelles techniques d’impression, ainsi que l’évolution de la statistique en tant que moyen de recherche et de connaissance »19.
De ce fait, si l’attachement pour les statistiques graphiques d’Otto Neurath et de ses principaux collaborateurs, son épouse Marie Neurath et le graphiste Gerd Arntz, n’est pas complètement récent dans les années 1920, leurs travaux cependant sont très créatifs et originaux. Ces trois artistes se rejoignent donc autour d’un seul et même objectif : « les diagrammes ne doivent exclure personne et offrir plusieurs niveaux d’interprétation, inscrits dans une perspective de communication visuelle humaine »20.
18 NEURATH, Marie., KINROSS, Robin. and SUBOTICKI, Damien. (2013). Le transformateur. Paris: B42. 19NEURATH, Marie., KINROSS, Robin. and SUBOTICKI, Damien. (2013). Le transformateur. Paris: B42. 20 NEURATH, M. (2016). strabic.fr. [en ligne] Strabic. Repéré à: http://strabic.fr/ [Accessed 21
20
Figure 7: Série chronologique du déficit du commerce extérieur, publiée par Playfair dans son Commercial and Political Atlas de 1786.
Enfin, sur la même voie de Neurath, Jan Tschichold21: typographe allemand et auteur qui a
tenu un rôle majeur dans l’évolution de la conception graphique et la typographie au 20e
siècle, aussi connu pour son article fondateur Elementare Typographic, se consacre de 1927 à 1929 à la création de polices de caractères. « Il créa de nouveaux symboles pour simplifier la notation allemande qui contient de nombreux multi graphes, des indications sur la prononciation sont intégrées par exemple le marquage des voyelles longues, composées en une seule graisse, sans capitales et sans empattements. Tschichold fait partie des artistes qui ont réalisé des projets similaires sur plusieurs points des problématiques que débattait Isotype. »22
21 TSCHICHOLD, Jan (2016). Jan Tshichold Biography - Infos - Art Market. [en ligne]
Jan-tschichold.com. Repéré à: http://www.jan-tschichold.com/ [Accessed 12 Nov. 2015].
21 TSCHICHOLD, Jan. (2016). La typographie asymétrique de Jan Tschichold - Typographisme.
[en ligne] Typographisme.net. Repéré à: http://typographisme.net/post/La-typographie
asymétrique-de-Jan-Tschichold [Accessed 14 Nov. 2015].Tshichold, J. (2016). Jan Tschichold
21
Voici ci-dessous quelques exemples des typographies de Tschichold.
22
Chapitre III : Méthode
1. Archives et livres d'artistes
Dans ce volet, je mets le doigt sur mon intérêt pour les archives afin de montrer comment cela se traduit dans ma pratique artistique, ainsi que quelques artistes qui ont axé leur recherche et leurs œuvres vers ce créneau que l'on nomme l'archivistique. L'archive dans ma pratique joue un rôle primordial, car c'est à partir de celle-ci que je procède à la création de mes pictogrammes et surtout, car elle fige un ensemble de mémoires et d’évènements qui ont marqué ma vie, que je souhaite convertir en symboles visuels.
Avant toutes choses, je cite ci-dessous les définitions des mots archives et archivistiques.
Par définition « l'archive23 est l'ensemble de documents hors d'usage courant, mais classés
et conservés pour une consultation éventuelle, dans une entreprise ou chez un particulier ». Quant à l'archive en art, celle-ci prend de plus en plus place dans les pratiques d'artistes contemporains et d'artistes en général. Ceci se fait par le biais de la présentation de traces de la part de l'artiste tels que des photos, des vidéos et des textes, traduits sous forme de sites internet et de livres d'artistes.
C’est une forme à laquelle je m’intéresse personnellement et de laquelle je ferai usage dans la présentation finale de ma pratique artistique. Durant mon cursus artistique, il m'est arrivé d’être confrontée aux livres d'artistes, mais sans pour autant avoir l'occasion d'approfondir ce concept, de connaître les artistes ayant pris cette forme comme image de leurs œuvres ou même l’exploiter. Dans mon oeuvre, le livre d'artiste fait maintenant partie prenante de ma pratique artistique, et en particulier de la présentation finale de ma maitrise. Le choix de cette forme de présentation est à la fois spontané et étudié. Selon moi le livre d'artiste ou dirais-je "mon livre d'artiste" est un mariage harmonieux de mon art, mon œuvre, mes pictogrammes et les souvenirs qui me portent et se traduisent en mots et en textes. Une forme qui pour moi, conserve le lien au livre par sa forme, ses illustrations et son texte sans en aucun cas perdre sa fonction initiale et sa forme authentique. Aussi ce qui fait mon attrait à celui-ci est que c'est l'artiste en personne qui se charge de la mise en page des
23 Archive. Dans le dictionnaire Larousse en ligne. Repéré à
23
illustrations, de la composition du texte s'il y a lieu et même du choix du papier donc, de la réalisation complète du livre dépendant de ses moyens. Cet acte de simplicité à mes yeux, rapproche le livre d'artiste ou plus amplement l'art, des domaines de la vie. Il est pour moi le moyen d'exprimer et de refléter notre amour pour l'image et le mot et briser ces barrières que j'ai toujours installées entre le livre et moi. Lorsque je parle de barrières, je renvoie à ce sentiment de fardeau que j’éprouvais étant jeune pour le livre. Le simple geste de l'ouvrir et de faire défiler les pages me semblait cru et fade. Le livre d'artiste aujourd’hui, me libère de ce fardeau et laisse libre cours à mon instinct artistique. En puisant dans le monde du livre d'artiste, j’ai pu constater une forme plus distinguée et plus rapprochée de l'image que je me fais de ma présentation finale : le livre objet.
Selon Anne Moeglin Delcroix24, professeur de photographie d'art à l'université de Paris qui
fut l'auteur de plusieurs écrits autour du livre d'artiste, celui-ci est apparu plus précisément aux États-Unis en 1963 sous la forme de Twentysix Gasoline Stations d'Edward Ruscha25,
qui est un livre essentiellement composé d'une série de vingt-six photographies en noir et blanc, sans aucun texte excepté quelques brèves légendes qui se contentent d’identifier les photographies. Le tout constitue un ensemble significatif de ce que l'on viendra nommer un peu plus tard «le livre d'artiste». En France, l'un des premiers livres d'artistes a été imprimé en offset en 1969 par Claude Givaudin qui métamorphose le livre en un moyen d'expression artistique à part entière.
24MOEGLIN-DELCROIX, Anne. (1997). Esthétique du livre d'artiste. Paris: J.-M. Place, p.135.
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Figure 9: Twentysix Gasoline Stations,Edward Ruscha 1963.
Parmi les pionniers du livre d'artiste que j'ai choisi de citer dans mon mémoire se trouve Edward Ruscha26. Selon l’encyclopédie Universalis, Ruscha est un artiste et réalisateur
américain né en 1937, qui mène une carrière dans les arts appliqués, qu’il délaisse progressivement, pour devenir l’un des éléments majeurs de la jeune scène californienne. En 1962, à la suite de plusieurs voyages en Europe et à New York, Ruscha décide de reprendre sa carrière d’artiste en participant à une exposition collective au musée de Pasadena. Il est connu pour ses peintures et dessins incluant des mots ou des phrases, principalement pour ses livres d'artistes qui ont marqué l'histoire de l'art des années 1960 à la fois dans le pop art et l'art conceptuel.
Revenons ici à une autre caractéristique du livre d'artiste qui me captive : l’ordinaire. Il dégage un aspect ordinaire, proche en apparence de la fabrication industrielle du livre qui a toujours fait partie de notre quotidien.
Réalisé à l'aide de techniques en l’occurrence moderne telle que l'offset, le tampon et les photocopies, des techniques très communes employées dans l’édition courante qui
26 VERHAGEN, Edward. (2016). Encyclopédie Universalis. [en ligne] Universalis
edu.com.acces.bibl.ulaval.ca.Repéré.http://www.universalisedu.com.acces.bibl.ulaval.ca/encyclopedie/ed-ruscha [Consulté le 4 Jul 2015].
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s'assemblent dans un format modeste, le tout est confectionné par l'artiste lui-même. Ceci nous amène à placer cette production ou en d'autres termes, cet objet de création dans la catégorie de l’autoédition. L'autoédition est caractérisée par le fait de produire et de diffuser soi-même ses ouvrages sans passer par l’intermédiaire d'une maison d’édition, une raison supplémentaire qui justifie de plus en plus mon intérêt pour le livre d'artiste et de choisir cette forme pour présenter mon langage.
Dans les lignes précédentes, j'ai mentionné l'intervention de l'artiste dans la création du livre d'artiste dans tous ses détails, on parle donc de l'apparition du phénomène de l'autoédition dans l'art. De mon point de vue, ce phénomène qui caractérise le livre d'artiste fait de son auteur ou de son artiste le seul maître d’œuvre, car celui-ci est aux petits soins et décide de l'intervention de chaque élément dans son œuvre.
L’élément de distinction que l’on peut remarquer dans le livre d'artiste est que celui-ci étant complètement une œuvre d'art, il est révélateur de la place prise par le langage dans les arts plastiques contemporains et de la fusion entre ces deux moyens d'expression. En prenant du recul tout en bannissant les règles du texte et de l'image, le livre d'artiste prend un rôle ne serait-ce que minime, dans la révélation et l'émergence d'un nouvel art à la portée de tous, et surtout sans n'être réservé qu'aux spécialistes tels que les poètes et les peintres, attirant photographes, musiciens et biens d'autres créateurs issus de différentes cultures, et dotés de visions différentes, chose qui justifie pleinement mon attachement au livre d’artiste.
Dans la lignée des artistes qui ont choisi ce médium comme moyen de présentation de leurs œuvres, Pierre Leblanc27 vient attirer ma curiosité par son livre-objet Sur les traces du
non-poème et de Gaston Miron. Pierre Leblanc est un sculpteur canadien né en 1949, a participé à plus de 400 expositions.
Trois livres d’artistes et plusieurs gravures font partie des collections de la bibliothèque nationale du Québec et la bibliothèque nationale du Canada. Leblanc est surtout célèbre pour ses œuvres monumentales et pour sa contribution à l’art public.
27 LEBLANC, Pierre. (2013). Pierre Leblanc Sculpteur. [en ligne] Pierre Leblanc Sculpteur. Repéré à:
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Venons-en à ce livre d’objet dont il est question ici, Sur les traces du non-poème et de
Gaston Miron, une œuvre qu’il a créée dans le but de rendre hommage au poète et de témoigner de l’influence de cette rencontre sur sa vie. Celui-ci se présente sous forme d’un coffret portant quatre tiroirs dans lesquels l’artiste superpose divers portraits de Miron, des photographies en noir et blanc avec ses amis, des dessins, des photomontages, des textes et des objets regroupés dans le coffret en fonction de différentes thématiques : le foyer du poète, sa jeunesse, les membres de sa famille et son art. L’artiste a établi un lien volontaire entre chacune des parties de son livre-objet afin de favoriser sa compréhension par le lecteur dans le contexte de l’œuvre.
L’examen des conditions d’utilisation des archives ne serait pas complet si nous omettions de considérer le rôle du lecteur – spectateur, auditeur, internaute, etc. – selon les circonstances. Nul ne doute que celui-ci contribue autant qu’il reçoit. Le lecteur joue un rôle actif. Il établit des liens. Il construit sa réception et, ce faisant, il complète la proposition de l’artiste, et lui donne sens. À ce propos, la configuration même du livre-objet de Leblanc oblige le lecteur à manipuler des différentes parties et à les relier intellectuellement entre elles afin de découvrir et d’en apprécier le contenu. L’objectif de l’artiste n’est pas simplement d’illustrer la vie de Miron, mais aussi de donner les moyens au lecteur d’aller, tout comme lui, à la rencontre du poète. Dans ce contexte, les images font plus qu’informer ou témoigner : elles suscitent une émotion chez le récepteur. C’est là une dimension des archives qui, malgré son rôle indéniable, demeure méconnue.
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Figure 10: Livre-objet « Sur les traces du non-poème et de Gaston Miron ».
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2. La construction d’une œuvre intime
Revenons à la fameuse découverte de mon enfance, que j’ai abordée au tout début de mon mémoire qui n’est autre que le porte-document accordéon de mon père. Ce fut à l’époque et encore aujourd’hui, une infinie source d’inspiration autant imprévisible par son contenu comme par sa forme extérieure.
Dans le passé, celui-ci servait de classeur pour ranger de la paperasse et tous les documents qui pouvaient trainer ici et là. Aujourd’hui elle révèle toute une saison de ma vie chargée d’émotions et de rêves qui viendra finalement donner naissance à Picto-moi dont il est question dans ce mémoire. Ce porte-document intervient une seconde fois car il m’inspire la forme et l’aspect que prendra peu à peu mon livre-objet. Celui-ci est une forme du livre d’artiste et aussi le médium que j’ai choisi afin de présenter et contenir mon langage. Ce livre-objet se rapproche fortement de l’aspect merveilleux et poétique de la boite à merveille, car c’est lors de son ouverture que nait la surprise. De par sa forme et sa composition, ce livre est à la fois une œuvre d’art et à la fois vecteur de cultures et de symboles. Il se présente sous forme d’une boite dont les dimensions sont de six centimètres de hauteur et de dix-neuf centimètres de largeur et fabriquée en bois de thuya (Figure 11). Le Thuya est un bois célèbre du Maroc et plus précisément typique de la ville d’Essaouira, nommé plus communément dans la langue arabe «À,rar»,c’est un bois qui s’adapte parfaitement à l’artisanat. Il est cependant, le plus souvent utilisé dans la confection d’objets décoratifs plutôt qu’utilitaires. En effet, on le connaît le plus souvent sous forme de caisses, de boites à bijoux, de plateaux décoratifs, et même aussi sous forme de tables ornementales que l’on nonne «tayfour» utilisées dans les cérémonies traditionnelles marocaines en l’occurrence, les fêtes de mariages et de henné.
La raison pour laquelle ce bois n’est exploité qu’en artisanat est que la taille de ses racines ne permet pas de le manier dans les grandes structures et donc ne permet qu’aux artisans de l’utiliser et non les ébénistes. Certaines sources du milieu artisanal et décoratif marocain que j’ai eu la chance de connaître dans l’un des marchés de marqueterie artisanale «le
houbous», situé dans la ville de Casablanca m’ont offert l’opportunité d’entrer en contact avec la matière et par l’occasion de m’expliquer ce qui fait la rareté de ce bois et pourquoi celui-ci est indispensable dans toutes les maisons marocaines. Dans l’artisanat, cette
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spécialité de créer des objets décoratifs est connue sous le nom de marqueterie artisanale et se décline sous diverses formes : boites à bijoux, tables d’échecs, vases, pots etc.…
La table est la forme de marqueterie la plus répandue et fréquente dans toutes les maisons du Maroc. La table en bois de thuya est l’objet le plus répandu et indispensable dans le foyer de chaque marocain, qu’il soit dans son pays ou à l’étranger, c’est l’objet artisanal parmi tant d’autres qui rappelle nos origines et notre culture. Aussi, il existe un de ces objets célèbres que l’on aperçoit depuis notre plus jeune âge, toujours au même endroit dans un coin de notre salon, précieusement gardée sur une de nos belles tables : la boite à bijoux en bois de thuya. Cet objet est pour moi, un héritage du patrimoine et de la famille qui aujourd’hui dévoile ses trésors. Selon son appellation, la boite à bijoux vient contenir logiquement des bijoux, des objets précieux, mais aussi des archives qui elles, valent de l’or à mes yeux; la raison pour laquelle je l’ai choisie pour contenir mon langage visuel et donc prendre la forme de mon livre d’artiste.
Figure 11: Photo de marqueterie artisanale. http://www.artisanat-du-sud.com/fr/28-marqueterie-essaouira
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3. « Picto-moi » dans une boite
Bien entendu, dès le tout début de sa création, mon projet porte une forte attention sur mon personnage, mon entourage, mon langage et bien évidement ma double culture. Rien de plus précieux et de plus valorisant que le bois de thuya pour habiller mon œuvre, et plus particulièrement la boite à bijoux. Mis à part la valeur symbolique et morale qu’a cet objet à mes yeux, je l’ai choisi pour sa beauté, son aspect simple et sobre à l’extérieur, mais, magique à l’intérieur, aussi, car pour moi son bois symbolise le luxe et le caractère.
C’est un bois attirant de par sa couleur d’un brun foncé moucheté de petits points marron et parfois même de veines dorées, aussi par les diverses textures qu’il présente. Son beau fini poli lui donne une brillance remarquable au naturel et enfin, sans oublier une caractéristique qui fait de moi une grande passionnée de ce bois : Son parfum exotique et très distingué qu’il dégage, un parfum qui lui est propre et unique qui est de nos jours très recherché et utilisé par de grands maitres parfumeurs, et parfois même mélangé aux parfums d’autres bois nobles et rares.
Venons-en à l’œuvre qui est l’alliance de mon langage visuel et de cet objet artisanal et traditionnel. Le but premier de cette combinaison est de faire ressentir mon appartenance à deux mondes partiellement opposés de par leur culture, leur tradition et leur langue et ce, par le geste de contenir mon langage visuel qui est issu de mon expérience de vie dans la ville de Québec, en tant que jeune petite marocaine d’origine qui n’a comme repère de cette origine que ses chers parents, les photos de familles et les visites répétées au Maroc durant les vacances.
L’un des points d’opposition les plus remarquables envers mes interlocuteurs, en d’autres termes, les personnes connaissant mes origines et donc l’existence de moyens de communications différents : la langue. Etant donné que mon pays d’origine est le Maroc, qui est un pays situé au nord-ouest de l’Afrique, considéré comme étant un pays arabe et aussi l’un des pays du grand Maghreb qui a pour langue maternelle et officielle la langue arabe, qui est aussi la langue de l’islam et du Saint Coran. Cependant, comme dans toutes les langues on retrouve un dialecte, ce qui est aussi le cas pour la langue arabe au Maroc et dans tous les autres pays arabes. Ici, l’arabe officiel n’est utilisé que dans les
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administrations, quant à l’arabe dialectal « la darija », il est parlée par plus d’un tiers de marocains et devient de plus en plus utilisée aujourd’hui à la télévision. Contrairement aux autres langues utilisant l’alphabet latin, l’arabe s’écrit et se lit de droite à gauche. On utilise l’alphabet arabe qui comporte vingt-huit lettres, ou communément en langue arabe « un
abjad » signifiant un système d’écriture ne mettant en évidence que les consonnes de la langue. Si l’on établit une comparaison entre la langue française et la langue arabe dans leur spécifiés, dans la langue arabe il n’existe pas de différence entre les lettres imprimées et les lettres manuscrites. Aussi, les notions de majuscule et minuscule n’existent pas, ce qui est tout à fait le cas contraire en langue française, une chose que tous les marocains bilingues maitrisent et connaissent parfaitement.
Toujours est-il que mon projet se présente en langue française y compris les appellations de mes pictogrammes. En revanche, comme pour la langue arabe, leur lecture se fera de droite à gauche et ce, par ordre temporel. C’est à dire que leur disposition dans la boite se fera par ordre de succession d’évènements.
Finalement, ce geste intentionnel est d’une grande importance à mes yeux car il me représente sans protocole et sans clichés tout en étant direct et subtil.
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Conclusion
Dans une expérience qui se veut riche et généreuse ; rêveuse et intime ; subtile et libre, celle-ci au final, cible l’universalité d’un langage singulier qui représente la ligne d’arrivée de ce travail. Bien que tous les éléments graphiques qui constituent mon langage soient tirés de mon enfance, de ma double culture, de mes coutumes, chacun d’entre eux annonce un chapitre différent du recueil de mon enfance : Picto-moi. Tous ces symboles partagent une même expérience dans leur aspect extérieur, celui d’être réalisés sous forme d’un symbole inspiré du pictogramme et venant traduire différents moments de mon enfance.
Ce travail propose donc au public, une lecture assez ambigüe, pleine de sentiments, de codes et d’expériences vécues, celles-ci alimentées par mes archives, certes, mais aussi enrichie par un concentré de mouvements, d’influences, d’artistes et d’ouvrages. Il propose aussi la série de mon langage Picto-moi en images, et ce, dans ses détails les plus pertinents : la composition de chaque pictogramme accompagnée de sa description complète et des éléments qui le composent, l’explication de la singularité de chaque geste et de chaque moment.
Cet ensemble a pour finalité l’éventuelle universalisation de mon langage singulier, à travers l’interprétation du lecteur. Toutefois, l’évolution de ce travail n’a pas de limite, ce n’est que le début de la promesse d’une continuité sans fin.
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Annexe
Histoire et description des pictogrammes
Picto-moi est le langage visuel graphique que j’ai créé à partir de la conception d’une série de vingt-trois pictogrammes. Chacun de ces pictogrammes retrace une phase de mon enfance entre ma ville natale Sherbrooke, la ville de Québec où j’ai passé cinq ans de mon enfance et de la ville de Casablanca, vers laquelle je me dirigeais pour passer mes vacances auprès des miens.
Je dresserai ci-dessous, la liste des éléments qui constituent Picto-moi.
En premier lieu les pictogrammes, et en second lieu les titres de chacun d’eux sous formes de calligraphie dans ma langue maternelle l’arabe et mon dialecte la darija.
Ces titres en calligraphie sont la traduction des titres en langue française, il représentent donc tous les deux la même et unique histoire.
Picto Lamia
Ce pictogramme représente la stylisation de mon personnage étant enfant. Avec celui-ci j’ai voulu me présenter au public, dévoiler mon identité à travers les facettes les plus révélatrices à mes yeux de mon aspect physique. Une petite boule de cheveux frises, attachés à un ruban en guise de serre-tête et une robe à col en dentelle est l’image avec laquelle je me fais connaître dans mon langage.
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Jour de naissance
Ce pictogramme relate la première nuit à la maison, après que maman et moi avions quitté l’hôpital Saint-Vincent de Paul à Sherbrooke ou je suis né le vendredi 30 août 1991 à 14h 30, ce fut pour moi une nuit pleine de tendresse d’affection et d’assurance, dans les bras de ma mère qui tentait de m’endormir. En effet, comme le démontre le pictogramme, j’ai été dans un profond sommeil, après un bon bain, suivi du changement des couches et vêtements, de mon allaitement et grâce au bercement de ma mère, qui malgré son épuisement ne quitte pas des yeux son bébé.
Bienvenue à la maison
Dans ce pictogramme je fais référence au 4e jour de ma naissance, qui symbolise pour moi la bienvenue dans la famille, et qui se traduit par des Bercements de ma grand-mère paternelle, me tenant dans ses bras ; des moments très précieux, que j’ai tenu à immortaliser. Via ce pictogramme, j’ai tenté de rendre hommage à ma grand-mère, qui est venue spécialement du Maroc pour venir assister à mon baptême. Ce qui fait la particularité de ce pictogramme, c’est l’habit traditionnel de ma grand-mère, qui se porte à l’intérieur de la demeure, « caftan », qui est l’habit traditionnel du Maroc par excellence, porté