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Entre territoire de transit et territoire d'attente : les conséquences de la fermeture de la route des Balkans sur la gouvernance et le vécu des migrations en Serbie

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Academic year: 2021

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(1)

Entre territoire de transit et territoire d’attente : les

conséquences de la fermeture de la route des Balkans

sur la gouvernance et le vécu des migrations en Serbie

Mémoire

Rosalie Lacombe

Maîtrise en sciences géographiques - avec mémoire

Maître en sciences géographiques (M. Sc. géogr.)

(2)

Entre territoire de transit et territoire d’attente : les

conséquences de la fermeture de la route des Balkans

sur la gouvernance et le vécu des migrations en

Serbie.

Mémoire

Rosalie Lacombe

Sous la direction de :

Danièle Bélanger, directrice de recherche

Stéphanie Arsenault, codirectrice de recherche

(3)

Résumé

En 2015, la route migratoire empruntée par un peu plus d’un million de migrants vers l’Europe occidentale était la route des Balkans. D’abord une route de transit, cette route vit rapidement ses frontières se fermer successivement, mettant partiellement fin à un mouvement migratoire historique. La fermeture de la route des Balkans culmina en mars 2016, lorsque l’Union européenne et la Turquie signent un accord selon lequel la Turquie s’engageait à retenir les migrants sur son territoire. En dépit de la fermeture officielle de la route des Balkans, certains migrants réussissent tout de même à atteindre la Serbie, un pays au cœur de cet espace migratoire. La fermeture officielle de la route transforme d’abord cet espace migratoire en un espace de circulation et de transit difficile à atteindre et d’où il devient particulièrement périlleux d’y poursuivre sa route vers l’Union européenne, mais également en un « territoire de l’attente » pour ceux et celles ayant toujours comme projet migratoire de rejoindre un pays d’Europe occidentale. La recherche a d’abord pour objectif d’analyser les caractéristiques de la Serbie en tant que territoire de transit limitrophe à l’Union européenne. L’étude a ensuite pour objectif de dresser un portrait de l’évolution du rôle des principaux acteurs impliqués dans la gouvernance des migrations en Serbie depuis le début de la « crise migratoire ». En outre, la recherche s’intéresse aussi à documenter la manière dont l’attente est vécue par les migrants et analyser la relation de ces derniers aux divers espaces d’attente qu’ils occupent en Serbie.

L’analyse se base sur un terrain ethnographique qui s’est déroulé en Serbie au printemps 2019. Au total, trente entretiens qualitatifs furent réalisés auprès de différents acteurs présents sur le terrain. Le terrain de recherche inclut la visite de trois centres institutionnels de réception au sein des régions de Belgrade et de Šid.

Mots clés : Balkans ; migrations internationales ; migrants ; attente ; projet

migratoire ; Serbie ; parcours migratoire ; politiques migratoires ; externalisation ; Union européenne.

(4)

Abstract

In 2015, the migration route most used by over a million asylum seekers to Western Europe was the Balkan route. Initially a transit route, this route rapidly saw its borders successively close, partially putting an end to a historic migratory movement. The closure of the Balkan route culminated in March 2016, when the European Union and Turkey signed an agreement under which Turkey undertook to retain migrants on its territory. Despite the official closure of this route, some migrants still manage to reach Serbia, a country at the heart of the migration route. The official closure of the route first of all transforms this migratory area into an area of circulation and transit that is difficult to reach and from where it becomes particularly dangerous to continue on to the European Union, but also into a "waiting territory" for those who still have a migration project to join a Western European country. The research aims firstly to analyse the characteristics of Serbia as a transit territory bordering the European Union. The study then aims to provide a picture of the changing role of the main actors involved in migration governance in Serbia since the beginning of the 'migration crisis'. In addition, the research is also interested in documenting how migrants experience waiting and analysing their relationship to the various waiting spaces they occupy in Serbia. The analysis is based on an ethnographic fieldwork that took place in Serbia in the spring of 2019. A total of thirty qualitative interviews were carried out with different actors present in the field. The research fieldwork also included visits to three institutional reception centres in the Belgrade and Šid regions.

Keywords: Balkans: international migration; migrants; waiting; migration

project; Serbia; migration trajectory; migration policies; outsourcing; European Union.

(5)

Table des matières

Résumé ... ii

Abstract ... iii

Table des matières ... iv

Liste des figures ... viii

Liste des tableaux ... ix

Liste des acronymes ... x

Remerciements... xiii

Introduction ... 1

Chapitre 1 : Cadre théorique et revue de littérature ... 7

Introduction ... 7

1.1 Les théories classiques des migrations : les différentes approches . 7 1.1.1 L’approche micro-individuelle ... 8

1.1.2 L’approche macro-structurelle ... 9

1.1.3 L’approche méso ... 10

1.1.4 Les limites et la complémentarité de ces approches théoriques ... 11

1.2 Une typologie du migrant ... 13

1.2.1 Le concept du flux migratoire mixte... 15

1.3 La sécuritisation et l’externalisation des politiques migratoires .... 17

1.4 La gouvernance des migrations et des frontières ... 27

1.5 L’industrie de la migration ... 31

1.6 La migration de transit ... 35

1.7 Le projet migratoire ... 38

1.8 Le concept de l’attente dans la mobilité ... 42

Conclusion ... 47

Chapitre 2 : Cadre méthodologique ... 48

Introduction ... 48

2.1 La question et les objectifs de la recherche ... 48

2.2 L’approche méthodologique privilégiée : la recherche qualitative .. 49

2.3 Terrain de recherche : la Serbie ... 51

... 52

(6)

2.3.1 La ville de Belgrade (Београд) ... 53

2.3.2 La région de Šid (Шид) ... 57

... 59

2.4 Outils de collecte de données ... 59

2.4.1 Accès au terrain et recrutement des participants ... 60

2.4.2 L’observation non participante ... 61

2.4.3 Les parcours commentés ... 63

2.4.4 Les entretiens ... 65

2.5 Méthode d’analyse ... 69

2.5.1 Les étapes d’analyse ... 69

2.5.2 Les grands thèmes de l’analyse des entretiens... 70

2.6 Considérations éthiques de la recherche... 72

2.7 Limites de la recherche ... 73

Conclusion ... 74

Chapitre 3 : Éléments contextuels et géopolitiques ... 76

Introduction ... 76

3.1 La route migratoire des Balkans occidentaux ... 76

3.2 L’évolution chronologique des frontières sur la route des Balkans 81 3.2.1 De l’ouverture au verrouillage des frontières ... 81

3.2.2 La route des Balkans officiellement fermée : l’accord Turquie-UE ... 86

3.3 La Serbie au cœur de l’agenda politique européen en matière de migration ... 89

3.3.1 Le processus d’intégration de la Serbie à l’UE ... 91

3.3.2 L’européanisation des politiques migratoires serbes ... 93

Conclusion ... 99

Chapitre 4 : La Serbie au cœur de la prise en charge des migrants ... 101

Introduction ... 101

4.1 Les acteurs de la gestion des migrants en Serbie ... 101

4.1.1 L’État : Commissariat pour les migrants et les réfugiés de la Serbie ... 103

4.1.2 Les organisations non gouvernementales locales ... 104

4.1.3 Les organisations internationales ... 104

4.2 Une gestion des migrants en pleine mutation ... 105

(7)

4.2.2 La fermeture de la route des Balkans : une gestion en

restructuration ... 114

4.2.3 L’« après-crise » : une gestion à long terme ... 124

4.3 Une gestion à long terme : un synonyme d’intégration ? ... 140

4.3.1 Les principaux obstacles à l’intégration en termes de gestion ... 140

4.3.2 Les bons coups en matière d’intégration et d’inclusion ... 145

4.4 La « liste » ... 147

Conclusion ... 149

Chapitre 5 : Une ethnographie de l’attente en Serbie ... 151

Introduction ... 151

5.1 En amont : l’articulation du projet migratoire ... 152

5.1.1 L’influence des réseaux migratoires dans l’élaboration du projet migratoire ... 155

5.1.2 L’imaginaire migratoire ... 156

5.2 L’« immobilité dans la mobilité »... 158

5.2.1 La réalité migratoire : ruptures et discontinuités ... 158

5.2.2 L’installation tel un échec du projet migratoire ... 160

5.2.3 L’attente rythmée au gré des tentatives de passage aux frontières ... 164

5.3 L’attente comme source de précarité chez le migrant ... 168

5.3.1 Entre l’hospitalité et la culture de la peur ... 173

5.4 L’attente comme une opportunité ... 176

5.5 Belgrade et ses espaces d’attente ... 178

Conclusion ... 185

Conclusion générale ... 186

Contributions de la recherche ... 189

Bibliographie ... 190

Annexe A ... 206

Guide d’entretien (en anglais) ... 206

Annexe B ... 210

Le certificat d’autorisation (En serbe) ... 210

Annexe C ... 211

La grille d’observation non-participante ... 211

(8)

Figure 1 : Catégories d’(im)mobilités suggérées par le cadre analytique d’aspiration-capacité ... 212

Annexe E ... 213

Figure 2 : Graphique de l’analyse thématique : grands thèmes et codes thématiques. ... 213

(9)

Liste des figures

FIGURE 1:ESPACE DE COLLECTE DES DONNÉES ET CENTRES OFFICIELS POUR LES MIGRANTS EN SERBIE. ... 52

FIGURE 2:PLAN DU CENTRE-VILLE DE BELGRADE... 54

FIGURE 3:MIKSALIŠTE RECEPTION CENTER,SERBIE (2019) ... 56

FIGURE 4:KRNJAČA ASYLUM CENTER,SERBIE (2019) ... 57

FIGURE 5:ŠID RECEPTION CENTER,SERBIE (2019)... 58

FIGURE 6:RÉGION DE ŠID ... 59

FIGURE 7:MIGRATIONS PAR LES BALKANS (2015 À 2019). ... 77

FIGURE 8:« PROFILE OF ASYLUM-SEEKERS/MIGRANTS » EN SERBIE (AOÛT 2020)... 89

FIGURE 9:EMPLACEMENT DES ANCIENNES « BARRACKS » DE BELGRADE,SERBIE (2019) ... 116

FIGURE 10:ANCIENNE GARE DE TRAIN,BELGRADE,SERBIE (2019)... 117

FIGURE 11:«MAKESHIFT »,BELGRADE,SERBIE (2019). ... 118

FIGURE 12:PANNEAU INTERDISANT DE S’INSTALLER DANS LE PARC... 126

FIGURE 14:«WORKSHOPS »,SERBIE (2019) ... 171

FIGURE 15:«WORKSHOP »,SERBIE (2019) ... 172

FIGURE 16:«WORKSHOP »—CARITAS ORGANIZATION,SERBIE (2019) ... 172

FIGURE 17:ŠID RECEPTION CENTER (GAUCHE) ET L’HOSTEL CUBURA (DROITE),SERBIE (2014) ... 177

FIGURE 18:PARC LUKE ĆELOVIĆA OU «AFGHAN PARK »,BELGRADE,SERBIE (2019) ... 181

FIGURE 19:PARC LUKE ĆELOVIĆA OU «AFGHAN PARK »,BELGRADE,SERBIE (2019) ... 182

(10)

Liste des tableaux

TABLEAU 1 :PARTICIPANTS DE LA RECHERCHE ... 65 TABLEAU 2:CARACTÉRISTIQUES DES MIGRANTS INTERVIEWÉS EN SERBIE ... 68

(11)

Liste des acronymes

UE Union européenne

ONG Organisation non gouvernementale

OIM Organisation internationale pour les migrations OIT Organisation internationale du travail

UNHCR Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés HCDH Haut Commissariat pour les droits des Hommes

SCRM Commissariat pour les réfugiés et les migrants en Serbie MoI Ministère des Affaires intérieures

MSF Médecins sans frontières AC ‘Asylum center’

(12)

“You broke the ocean in half to be here. Only to meet nothing that wants you.

— Immigrant”

Nayyirah Waheed, Salt, 2014

(13)

“They have no idea what it is like to lose home at the risk of never finding home again, have your entire life split between two lands and become the bridge between two countries.”

— Rupi Kaur, The sun and her flowers, 2017

(14)

Remerciements

La réalisation de ce mémoire a été possible grâce à plusieurs individus auxquels je veux aujourd’hui manifester ma gratitude.

Je tiens d’abord à remercier particulièrement ma directrice de maîtrise, Danièle Bélanger. L’aboutissement de ce mémoire a été possible grâce à tes précieux conseils qui ont largement contribué à enrichir mes réflexions. Merci pour ta patience et ton constant support moral au cours des deux dernières années. Je remercie également la Chaire de recherche sur les dynamiques migratoires mondiales pour le soutien financier dont j’ai pu bénéficier tout au long de ma maîtrise. Grâce à ce soutien, la réalisation de ce projet de recherche a été beaucoup plus facile et surtout, sans tracas financier.

Un merci tout spécial à Danica Šantić, une importante collaboratrice qui a joué un rôle crucial en ce qui a trait à la réalisation du terrain de recherche en Serbie. Ton aide a été précieuse et j’en suis extrêmement reconnaissante. Je remercie l’ensemble des personnes qui ont participé de près ou de loin à ma recherche et qui ont bien voulu m’offrir de leur temps. Merci pour la richesse et la qualité de nos échanges. Ce fut certes, un privilège pour moi de croiser votre chemin.

Merci à mes parents et à mes amis pour leur soutien. Un merci tout spécial à mon amoureux, Léandre. Merci de m’avoir accompagné tout au long de cette aventure — parfois très abstraite — que sont les études supérieures. Enfin, merci à mes chats, Louise et (feu) Jules, pour leur support moral pendant ces longues heures d’écritures.

(15)

Introduction

Les migrations existent depuis toujours et constituent un phénomène inhérent à l’être humain en quête permanente de meilleures conditions de vie. Loin d’être nouvelles, les migrations internationales sont un objet d’étude en effervescence. Elles demeurent au cœur des enjeux majeurs de la communauté internationale, et ce, particulièrement dans le contexte mondial actuel. Un contexte qui au fil des dernières années, a notamment provoqué la recrudescence de mouvements de populations vivant au coeur d’États où perdurent régimes totalitaires violents, conflits armés, catastrophes environnementales, ou encore au sein d’États aux prises avec une stagnation économique persistante. En dépit du fait que le nombre de migrants internationaux s’élève dorénavant à un peu plus de 272 millions d’individus — représentant ainsi uniquement 3,4 %1 de la population mondiale —, les migrants occupent fréquemment la « une » de la couverture médiatique à travers le monde. Hautement réactifs, ces médias demeurent cependant largement critiqués pour leur fort sensationnalisme. En effet, sachant que les motifs de la migration sont généralement occultés ou bien rarement évoqués, le thème des migrations internationales demeure par le fait même, couramment traité sous l’« angle

de l’urgence » (Marthoz, 2011 : p.67). À titre d’exemple évocateur, prenons

celui de l’émergence du terme « crise migratoire »2, un terme qui a été

1En date d’aujourd’hui, il y a 25,4 millions de réfugiés dans le monde, ainsi que 3,1 millions de demandeurs

d’asile. (UNCHR, 2019).

2 L’utilisation du terme « crise migratoire » s’est imposée davantage seinà travers les des médias et les

déclarations politiques depuis l’été 2015. Ce terme est généralement associé à des considérations sur « l’afflux » de réfugiés et le caractère « inédit » ou « historique » du nombre des arrivées enregistrées au cours de cette année 2015. » (Rodier et Blanchard, 2016). Son usage a toutefois largement été critiqué au sein de la littérature. À cet égard, plusieurs chercheurs ont par ailleurs préconisé l’idée d’une « crise de l’accueil », où cette dernière serait plutôt générée par l’absence d’une réelle solution collective à l’accueil des migrants seindans les pays d’accueil et les pays de transit. Parallèlement, certains auteurs stipulent que cette notion de « crise » est également produite « par les processus de construction sociale de la menace [migratoire] en Europe » (Bobić & Janković, 2017, p.27).

(16)

massivement médiatisé en 2015 afin de qualifier l’afflux de migrants3 à destination de l’espace européen.

Néanmoins, de nombreux économistes, sociologues, géographes, démographes et anthropologues ont tenté à ce jour d’analyser les divers flux migratoires, toutes natures confondues, en plus de documenter leurs compositions sociodémographiques. Certes, il s’agit un objet d’étude d’où a pris racine maints recherches et travaux fondamentaux marquants, et ce, sachant que les multiples réflexions quant à l’espace, au territoire, aux frontières ainsi qu’aux mouvements de populations constituent une part fondamentale et croissante dans le domaine des sciences sociales. En guise d’exemple, le paradigme du « mobility turn » (Sheller et Urry, 2006 : p.208 ; Faist, 2013) a largement été placé de l’avant par de nombreux experts au fil des trois dernières décennies. Ce paradgime met alors en lumière dans quelle mesure nous faisons face à une mutation inhérente de la « mobilité », faisant de cette dernière « un paradigme central de nos

sociétés et de leurs imaginaires » (Mincke et Kaufmann, 2017 : p.1-2). Or,

à l’heure où la mondialisation propulse une forte connectivité entre les sociétés et les individus — au-delà des frontières des États-nations — tous les individus ne profitent pas pareillement de cette hypermobilité (Vidal et Musset, 2017 ; Goh et Pranti, 2020 : p.1). En effet, le monde contemporain met en lumière une importante dualité opposant, d’une part, une minorité d’individus hautement mobile circulant aisément le long des flux financiers et/ou commerciaux, puis, d’autre part, ceux ayant une mobilité nettement plus restreinte, et ce, notamment en raison de la multiplication des mécanismes de fermeture des frontières (Arbogast, 2016). Dès lors, les demandeurs d’asile et les réfugiés sont de plus en plus confrontés à d’importantes barrières physiques et législatives : clôtures, contrôles

3 Au sein du mémoire, le terme « migrant » est utilisé dans un sens plus large et comprend donc les catégories

juridiques tels les « réfugiés » et les « demandeurs d’asile », mais également les migrants dits « économiques ». L’Organisation internationale des Migrations (2018) le définit néanmoins comme suit : « tout individu hors de son pays d’origine, qui a franchi une frontière internationale ou se déplace à l’intérieur d’un État, quels que soient le statut juridique de l’individu, le caractère, volontaire ou involontaire du déplacement, les causes du déplacement ou la durée du séjour » (OIM, 2018).

(17)

frontaliers accentués, politiques migratoires restrictives, régimes de visas de plus en plus restreignants et plus encore (Bachand, 2010). Cela fait en sorte que les pays traditionnels d’accueil deviennent des territoires quasi hors d’atteinte. Parallèlement, de nombreux parcours migratoires se retrouvent fragmentés par l’immobilité, faisant en sorte que des migrants, en situation de précarité, se retrouvent ainsi en « attente » de poursuivre leur projet migratoire au sein de pays de transit. En dépit de ce paradigme migratoire de mise à l’écart des migrants et des restrictions considérables qui paralysent actuellement la libre circulation des individus, plusieurs migrants entament néanmoins un « chemin de l’exil » face aux différentes forces structurelles politiques et économiques qui stimulent la migration depuis les zones d’origine (Tourn, 2003 : p.1 ; Schewel, 2020 : p.329). C’est en partie dans cette conjoncture que s’insère mon projet de recherche. Au terme de l’été 2015, un peu plus d’un million de demandeurs d’asile ont migré vers les pays du nord et de l’ouest de l’Europe. La route la plus empruntée par ces migrants — pour la plupart en quête de protection — était la route migratoire des Balkans occidentaux4, au départ de la Grèce, puis par les pays d’Europe de l’Est (Macédoine, Serbie, Hongrie, Croatie et Bosnie-Herzégovine) (Frontex, 2014). D’abord une importante route de transit, cette route vit rapidement ses frontières se fermer successivement, mettant partiellement fin à un mouvement migratoire historique. La fermeture de la route des Balkans culmina en mars 2016, lorsque l’Union européenne et la Turquie signent un « pacte migratoire » ayant pour objectif de mettre un terme aux flux de migrants vers l’Europe occidentale (Le Monde, 2020 : paragr. 2). Par le biais de cet accord, la Turquie s’engage à sécuriser ses frontières afin de retenir les demandeurs d’asile sur son territoire, et ce, en échange de 3 milliards d’euros. En raison de l’ampleur, de l’intensité et de la complexité de la situation, la « crise migratoire » aura

4La région des Balkans occidentaux est une région géographique de l’ouest des Balkans réunissant les pays

suivants : l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, la Macédoine, le Monténégro et la Serbie (Chaveneau et Cattaruzza, 2007).

(18)

mobilisé l’attention d’un nombre croissant d’acteurs et d’experts de la communauté internationale. Cet afflux de migrants a généré de nouvelles réflexions quant au déploiement et au développement des dynamiques migratoires des pays de transit et d’origine, mais également des trajectoires migratoires vers les pays de destination privilégiés par les migrants. Dès lors, depuis 2015, une attention académique particulière vis-à-vis la Turquie a parallèlement émergé. Or, cette attention demeure bien moindre en regard à d’autres importants pays de transit tels que la Serbie, et ce, d’autant plus que la Serbie est un pays qui aura certainement joué — et joue encore à l’heure actuelle — un rôle significatif au coeur de la route migratoire des Balkans occidentaux.

Ainsi, ce mémoire vise à contribuer à l’avancement des connaissances académiques sur ce sujet. Dans un contexte de dynamiques de mobilité et d’immobilité qui a considérablement évolué dans les dernières années et puisque la Serbie a une forte pertinence en tant que territoire migratoire, je tente de comprendre dans quelle mesure les facteurs macro-structuraux à l’origine de la fermeture des frontières ont un impact sur le projet migratoire des migrants, leur vécu en Serbie, mais également sur la gestion de ces derniers au sein d’un pays de transit. L’objet de recherche intègre l’étude des cadres politiques tels que les territoires et les frontières et où l’espace est hautement considéré comme un enjeu politique en soi (Lasserre, 2013). La question de recherche du mémoire est donc la suivante : quelles sont les répercussions de la fermeture de la route des Balkans au printemps 2016 sur 1) la gestion des migrants par les différents acteurs impliqués dans la gouvernance des migrations en Serbie et 2) la trajectoire migratoire des migrants en transit sur le territoire serbe ?

La présente recherche met en lumière une analyse multiacteurs, puis une analyse multiscalaire de trois échelles, soit les échelles macro, méso et micro, et ce, tant au niveau conceptuel qu’analytique. Dès lors, la question

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de recherche mentionnée précédemment a été développée en considérant la pluralité d’acteurs impliqués sur le territoire d’étude, et ce, de manière à étudier la problématique de recherche dans un contexte global, où s’insère un ensemble de déterminants d’ordre politique, économique et social. Dans cette optique, l’objectif général du mémoire consiste à analyser les effets de la fermeture de la route migratoire des Balkans sur deux plans. Plus spécifiquement, l’analyse porte dans un premier temps sur les effets sur la gouvernance à multiniveaux des migrations par différents acteurs. Puis dans un deuxième temps, l’étude examine l’effet de cette fermeture sur les parcours migratoires des migrants, des parcours désormais caractérisés par des situations d’attente prolongée.

Le premier chapitre présente les principaux concepts ayant guidé mon travail, ainsi qu’une revue de la littérature se déployant en trois temps, toujours selon trois échelles mentionnées précédemment.

Le second chapitre est dédié à la présentation du cadre méthodologique et expose successivement : 1) la question et les objectifs de recherche ; 2) le terrain de recherche et les outils de collecte de données ; 3) la méthode d’analyse ; 4) les défis éthiques de la recherche, puis 5) les limites du terrain de recherche.

Le troisième chapitre vise à contextualiser la recherche en abordant des éléments essentiels à la compréhension du mémoire. Ainsi, je présente d’abord géographiquement la route migratoire des Balkans, puis l’évolution chronologique du statut des frontières de la route depuis 2015. De plus, je traite de la posture notable de la Serbie au cœur de l’agenda politique européen, en ce qui a trait spécifiquement à la gestion des flux migratoires.

Finalement, le quatrième et le cinquième chapitre sont consacrés à la présentation des résultats ayant émergé de l’analyse du corpus

(20)

d’entretiens réalisés lors du terrain de recherche. Ces résultats se déploient en deux temps distincts. Le quatrième chapitre aborde la mise en œuvre de la gestion des migrants en transit par les différents acteurs, puis le cinquième chapitre traite de l’ethnographie de l’attente des migrants en Serbie.

(21)

Chapitre 1 : Cadre théorique et revue de littérature

Introduction

Le premier chapitre expose les principaux concepts ayant servi d’assise à l’élaboration de la problématique et des objectifs de recherche. La revue de littérature se déploie en trois étapes distinctes, en fonction des trois échelles présentées en introduction. J’aborde d’abord au niveau macro les concepts de l’externalisation des politiques migratoires, de la sécuritisation des enjeux migratoires et de la gouvernance des migrations. Ensuite, en ce qui a trait au niveau méso, je discute des concepts de l’industrie de la migration, plus précisément du rôle des divers acteurs et infrastructures dans la structuration des flux migratoires. Enfin, en regard au niveau micro, je traite respectivement de la notion de migration de transit, du concept de projet migratoire, puis finalement du concept de l’attente dans l’immobilité. Avant de me pencher plus en détail sur les concepts centraux de l’étude, je dresse cependant une typologie du migrant dans le but de clarifier certains termes employés tout au long du mémoire, en plus de présenter une courte synthèse des théories classiques de la migration.

1.1 Les théories classiques des migrations : les différentes approches

Depuis la fin du 19e siècle, nous avons été témoins de l’émergence d’un

large corpus théorique contribuant à documenter les phénomènes migratoires, et ce, notamment par le biais des théories classiques de la migration. Selon Piché (2013), ces théories tentent de répondre à deux questions fondamentales, soit premièrement : « pourquoi les gens

migrent-ils ? », puis deuxièmement, « dans quelle mesure la migration atteint-elle ses objectifs ? » (Piché, 2013 : p.19). Parallèlement, de nombreux auteurs

pionniers ont, en raison de leur approche singulière, marqué les études sur la mobilité et les mouvements migratoires. Ces chercheurs ont ainsi contribué à enrichir l’exhaustif corpus théorique sur les migrations. On

(22)

pense entre autres à Ravenstein (1885), Harris (1959), Sjaastad (1962), Torado (1969), Lee (1966), Sassen (1988), Bourdieu (1986), Boyd (1989), Simons (1991), Massey (1993) et plusieurs autres. À travers l’ensemble de la littérature concernant l’origine et les causes des migrations, trois principales approches explicatives s’en dégagent néanmoins : (1) l’approche « micro-individuelle » (2) l’approche « macro-structurelle » et (3) l’approche « méso ». Ces trois approches esquissent une fragmentation marquée entre les différents cadres d’analyse des mouvements migratoires. Bien qu’il serait fort intéressant de dresser un portrait exhaustif de l’ensemble de ces théories, aussi nombreuses qu’elles soient, l’exercice serait plutôt laborieux pour le besoin de l’objet de recherche. Dans cette optique, seule une brève présentation de ces trois approches est réalisée ici, et ce, dans l’objectif de documenter de quelle façon ces mêmes approches ont structuré certaines études marquantes du domaine des migrations internationales et par le fait même, le présent projet de recherche.

1.1.1 L’approche micro-individuelle

Dans un premier temps, l’approche « micro-individuelle » (aussi

économique néo-classique) tend à déterminer les motivations individuelles

à l’origine de la décision de migrer. Ainsi, par le biais de cette approche, les auteurs tentent d’illustrer les caractères distinctifs des mouvements migratoires en mettant tout d’abord l’accent sur l’individu migrant, privilégiant alors un niveau d’analyse micro. Cette approche voit le jour à une époque où les théories de la migration s’attardent principalement à expliquer et à comprendre les mouvements de populations reliés essentiellement à la croissance économique des pays (main-d’œuvre), mais également par rapport aux déplacements des populations rurales vers les villes (migrations internes). C’est également à travers cette prémisse économique néoclassique que le chercheur Lee (1966) introduit le postulat suivant, soit que la mobilité — essentiellement volontaire — d’un individu est fondée sur des facteurs d’attraction des espaces d’accueils ainsi que

(23)

sur des facteurs de répulsion des espaces d’origines. Autrement dit, par ces approches, on considère que l’ensemble des individus migrants demeurent entièrement soumis à des « push and pull factor » et où finalement, la migration s’explique par de simples « coûts et bénéfices » calculés de manière fondamentalement individuelle. Dans cette optique, les adeptes de l’approche micro-économique considèrent l’action de migrer tel un choix uniquement « rationnel », mais surtout « arbitré

individuellement » (Guilmoto et Sandron, 1999 : p.49).

1.1.2 L’approche macro-structurelle

Dans un deuxième temps, on retrouve l’approche dite « macro-structurelle », où l’accent est majoritairement dédié aux facteurs macrostructuraux. Contrairement à l’approche micro-individuelle, cette approche expose explicitement que les mouvements migratoires ne peuvent être interprétés en dehors d’un contexte global. D’une part, les tenants de cette deuxième approche établissent les déterminants migratoires à des échelles supérieures (macro). D’autre part, les adeptes de cette approche énoncent que ce sont principalement ces facteurs structuraux qui orientent les mouvements migratoires et qui ont, par le fait même, une influence directe sur la décision des individus à effectuer ou non une migration (Ambrosetti et Tattolo, 2008). En outre, l’accent est plutôt mis sur des entités de l’ordre des régions ou encore des pays. Ainsi, les mouvements migratoires demeurent toujours décrits comme le produit de déséquilibres globaux (Guilmoto et Sandron, 1999 : p.49). Un des apports subséquents à l’approche macro-structurelle demeure certainement le schéma d’analyse proposé par le géographe Mabogunje (1970). Ce dernier soutient la nécessité de tenir compte de l’ensemble des éléments de l’environnement pouvant influencer les mouvements migratoires, en plus de considérer ces mêmes éléments comme faisant intrinsèquement partie d’un système de facteurs interdépendants (Piché,

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2013 : p.158). Au sein de son postulat, Mabogunje (1970) inclut notamment les facteurs économiques tels que les salaires, le degré de développement des industries, les facteurs politiques, ainsi que les facteurs sociaux tels que le taux d’éducation et la santé (Piché, 2013 : p.26). De plus, Mabogunje introduit deux facteurs notables en ce qui concerne l’approche macro-structurelle, soit « le rôle de la circulation de

l’information » ainsi que « le maintien des contacts avec le lieu d’origine »

(Piché, 2013 : p.26). Dès lors, l’approche macro-structurelle ouvre la voie à une approche plus systémique (Castles et Miller, 2003 : p.1575). Bien que les théories associées à l’approche macro incluent les facteurs structuraux, la majorité de ces théories persistent néanmoins à se focaliser quasi exclusivement sur la caractérisation individuelle de la migration « sous la forme de circulation de main-d’œuvre » (Haemmerli, 2017 : p.15). Certes, comme le mentionne Piché (2013), cette division micro versus macro traverse, encore à ce jour, le champ migratoire. Cette division met également en valeur une distinction nette entre les actions individuelles ainsi que les forces structurelles des flux migratoires (Piché, 2013).

1.1.3 L’approche méso

Dans un troisième temps, on retrouve l’approche dite « méso ». Cette approche met en lumière ce que l’on peut qualifier d’« entre-deux ». Elle est complémentaire aux deux cadres d’analyses précédents. À partir des années 1980, l’approche intermédiaire s’est développée parallèlement à la genèse des perspectives micro et macro. Certains auteurs (Stark, 1985 ; Bloom, 1985 ; Boyd, 1989 et Massey, 1989) ont ainsi tenté de démontrer l’importance des acteurs sociaux et des dynamiques relationnelles entre les différents acteurs (migrants/non migrants) lors du processus migratoire. De plus, ces auteurs ont mis en lumière la nécessité de considérer les facteurs sociaux et les réseaux sociaux et culturels en tant que ponts entre les forces structurelles (macro), puis les acteurs

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individuels (micro)  (Piché, 2013 : 14 ; Boyd, 1989 ; Haemmerli, 2017 : p.18). À ce propos, Boyd (1989) stipule que les réseaux constituent ainsi des « facteurs intermédiaires et médiateurs » (Piché, 2013 : p.14 ; Boyd, 1989). À noter que l’approche méso intègre aussi la notion de « stratégies

familiales » (Stark et Bloom, 1985 : p.174‐75).

Ainsi, par le biais du niveau d’analyse méso, ces auteurs intègrent le concept du « réseau migratoire » et par le fait même, de son importance à l’égard de la structuration des flux migratoires (Stark et Bloom, 1985). L’approche par réseau apparait donc comme le troisième niveau d’analyse de la migration où l’accent est mis sur la portée des relations sociales, culturelles et politiques dans les différentes phases du projet migratoire. En dépit du caractère individuel fréquemment invoqué au fil des approches précédentes, cette approche intermédiaire dépeint plutôt la migration comme étant un phénomène largement dépendant de dynamiques sociales (Stark et Bloom, 1985). Enfin, cette approche met pertinemment en lumière l’important rôle des technologies de communication et de transport, sachant que ces dernières permettent plus aisément aux migrants de maintenir des « liens transnationaux », en plus d’entretenir la circulation d’informations à travers leurs réseaux migratoires, notamment avec leurs passeurs (« smuggler ») (Castles et Miller, 2003 : p.5 ; Diminescu, 2005). Certes, cette approche introduit une toute nouvelle perspective aux théories classiques des migrations et demeure assurément pertinente en ce qui a trait à l’objet d’étude du présent mémoire. En effet, nous verrons d’ailleurs lors de l’analyse que le concept de réseau migratoire est à propos.

1.1.4 Les limites et la complémentarité de ces approches théoriques

À la lumière de cette brève synthèse des théories migratoires, il est possible d’affirmer que les théories néoclassiques et structurelles à elles seules demeurent néanmoins insuffisantes pour expliquer le processus

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migratoire dans son intégralité. En effet, le fait que ces théories abordent généralement les migrations de manières étroites et réductrices fait état d’importantes lacunes. Bien que plusieurs aspects de ces théories classiques soient pertinents à la compréhension des migrations contemporaines, ces théories ne demeurent pas absolues et révèlent certaines limites, et ce, spécifiquement dans le cadre de migrations irrégulières et des flux de réfugiés en transit tel qu’il est question dans ce mémoire. À cet égard, Brettell (2002) souligne pertinemment : « An

anthropological approach to migration should emphasize both structure and agency5; it should look at macro-social contextual issues, micro-level strategies and decision-making, and the mesolevel relational structure within which individuals operate. It needs to articulate both people and process. » (Brettell, 2002: p.7).

En ce sens, l’approche micro-individuelle par exemple, tend à ne pas suffisamment considérer l’individu comme faisant intrinsèquement partie d’un contexte social et familial. Or, dans les faits, les parcours migratoires des individus demeurent fortement liés aux parcours d’autres individus migrants (et non migrants). En effet, il est plus que nécessaire de souligner que les migrations s’articulent plutôt autour d’un ensemble de motivations complexes et variées, plus ou moins articulé autour d’un « processus de

réflexions conditionnées par l’entourage politique, social et économique du migrant » (Castro, 2015 : p.125). Dès lors, bien que les théories classiques

brièvement présentées ci-dessus demeurent pertinentes pour rendre compte de certains mouvements migratoires, il demeure indispensable d’obtenir une interprétation plus juste et adéquate « des nouvelles

pratiques spatiales en matière de mobilité internationale » (Gildas, 2008 :

p.10). Autrement dit, il est nécessaire d’avoir recours à une complémentarité d’approches afin de mieux saisir l’impact réel des

5On peut traduire le concept d’« agency » par les concepts d’« agencéité ».Ce terme exprime l’idée que le migrant

jouit d’une certaine capacité à définir des buts et à agir de manière cohérente pour les atteindre. (Richmond, 1988).

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multiples déterminants à l’origine de la migration, de multiples forces structurelles qui attirent les migrants dans les pays classiques de destination, de diverses structures sociales et économiques qui relient les pays d’origine et de destination, mais également — et surtout — de l’ensemble des facteurs structuraux qui limitent ou entravent la migration, et ce, autant dans les pays d’origines que des d’accueil et de transit (Schewel, 2020 : p.329).

C’est d’ailleurs pourquoi le présent mémoire traite de concepts tels que les politiques migratoires européennes d’externalisation et la gouvernance des migrations et qu’il met en lumière la situation des migrants en transit en Serbie et par le fait même leur situation d’immobilité dans la mobilité. Je reviens d’ailleurs sur ces deux concepts plus loin dans le présent chapitre.

1.2 Une typologie du migrant

Brièvement, nous avons pu constater à travers ce survol sommaire des théories classiques que de nombreux chercheurs s’attardent depuis maintenant longtemps à définir, à classer et à appréhender les mouvements de population, et ce, essentiellement en fonction de leur nature. De plus, nous avons pu constater que la majorité de la littérature citée plus haut vise essentiellement la migration tel un processus exclusivement volontaire, soit un migrant qui amorce une trajectoire migratoire de son propre gré, motivée par des aspirations financières et/ou familiales et donc implicitement, un certain « désir positif de changement 6» (IOM, 2017, p.1 [traduction libre]).

Or, il est indéniable que la migration volontaire ne constitue pas à part entière les flux migratoires. En effet, que la migration soit de nature régulière ou irrégulière, les principaux motifs de la décision de migrer

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opèrent plutôt sur un large spectre entre le mouvement volontaire et involontaire (idib.). Ainsi, contrairement à ce qui a davantage été mis en lumière par le biais du paradigme néoclassique, les flux migratoires sont aussi composés d’individus dont la migration est plutôt de nature involontaire (« involuntary mobility »). Dans certains cas, c’est une migration que l’on peut également qualifier de « migration forcée »7, un concept qui nous intéresse particulièrement dans le cadre du présent travail. Selon Cambrezy et Lassailly-Jacob (2005), le concept de migration forcée fait référence aux situations de « fuites, d’expulsions, d’errance et de

déracinement » (2005 : p.36). Elles se rapportent essentiellement aux

individus ayant été victimes « de persécutions, d’affrontements ethniques

ou religieux, de guerres civiles, des effets de la sécheresse ou d’autres calamités naturelles » (ibid.). Par conséquent, la migration forcée est

largement associée aux termes de réfugiés8 et de demandeurs d’asile9. Néanmoins, de la même façon qu’il y a absence d’une terminologie convenue entre les universitaires et les décideurs politiques en ce qui a trait aux termes de migration in/volontaire, la conceptualisation de la migration forcée demeure aussi hautement remise en question de part en part du corpus littéraire. En effet, des auteurs comme Turton (2003) soulèvent l’idée que de tenter d’effectuer une séparation nette entre les migrants forcés et les autres types de migrants suscite un problème de l’ordre de la méthodologie, en plus de soulever un grand souci éthique. Méthodologiquement parlant, Turton (2003) soutient qu’appliquer concrètement le terme de migration forcée au « monde réel » de façon à

7 Au sein de la littérature, la migration forcée est souvent associée aux « migration de refuge » ou aux » migration

d’asile ».

8Pour sa part établie par la Convention de Genève de 1951, le terme de réfugié est généralement employé au

sein de la littérature en référence aux individus qui ont dû fuir leur pays d’origine en raison « d’une crainte de persécution, de conflit, de violence ou d’autres circonstances qui ont gravement bouleversé l’ordre public et qui, en conséquence, exigent une protection internationale » (Nations Unies, 2018).

9Le terme de demandeur d’asile renvoie pour sa part aux individus qui ont fait la demande d’obtenir le statut

de réfugié et qui sont en attente d’obtenir le verdict des autorités. Ainsi, juridiquement parlant, les demandeurs d’asile sont des individus qui n’ont pas officiellement la reconnaissance du statut de réfugié. Bien que le statut de réfugié ne soit pas officiel, l’individu déposant une demande d’asile demeure garant de droits, et ce, à l’égard de la Convention de Genève. Cette dernière protégeant le demandeur d’asile contre toute forme de refoulement de migrants aux frontières d’un État (idib).

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séparer une catégorie bien distincte de migrants relève pratiquement de l’impossible (2003 : p.9). À cet égard, Turton (2003) ajoute :

It turns out, on closer inspection, that most migrants make their decision to migrate in response to a complex set of external constraints and predisposing events. Of course, those constraints and events vary in their salience, significance and impact, but there are elements of both compulsion and choice, it seems, in the decision making of most migrants. (Turton, 2003 : p.8)

Autrement dit, selon l’auteur, la ligne entre la migration forcée et la migration « non forcée » (c.-à-d. volontaire) demeure excessivement mince. En ce sens, il importe d’être conscient des difficultés conceptuelles que la notion de migration forcée soulève et ainsi, « ne pas supposer qu’elle se

réfère à une classe d’évènements clairement discriminable » (Turton, 2003 :

p.11).

1.2.1 Le concept du flux migratoire mixte

Certes, comme le souligne Piché (2013), les approches théoriques citées ci-dessus demeurent généralement axées vers des interprétations assez élémentaires d’où émane un résultat très spécifique en matière de migration. Dès lors, l’interprétation et l’analyse des mouvements migratoires portent généralement sur « un type de mouvement en

particulier, ancré dans un type de société bien précis » (Piché, 2013 : p.78).

Or, la réalité est hautement plus complexe. Conséquemment, une classification du migrant que l’on croyait auparavant assez hermétique est en réalité, beaucoup plus souple. À cet égard, Barral (2016) stipule que l’introduction de catégories10 distinctes de migrants ne permet pas réellement de « considérer le migrant selon ses besoins réels et ses

demandes » (Barral, 2016 : p.100). Enfin, Barral (2016) ajoute que

10 Je fais ici référence aux diverses catégories de migrants employés dans la littérature et par les décideurs

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certaines politiques migratoires mises en place persistent à alimenter, encore à ce jour, le clivage entre ces mêmes catégories. Au même titre que Withol de Wenden (2010), Barral (2016) met alors en relief, l’importance de prendre en compte la variété des profils des individus qui composent les flux migratoires et, parallèlement, la mutation des « profils de migrants

dans l’espace et le temps » (Wihtol de Wenden, 2010 : p.194). Par exemple,

un migrant déplacé de façon interne aujourd’hui peut devenir le réfugié ou le demandeur d’asile de demain.

Le concept de flux migratoire mixte a vu le jour dans la dernière décennie. L’emploi de cette notion est justifié par le fait qu’à ce jour, elle demeure la notion la plus pertinente en ce qui a trait au reflet de l’hétérogénéité des individus composant les mouvements migratoires. En effet, la notion de flux migratoire mixte est communément employée pour reconnaître qu’il est généralement plutôt ardu de faire une distinction nette entre un réfugié et un migrant économique, et ce, particulièrement au sein d’un même flux migratoire (Van Hear, 2009). Selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), un flux migratoire mixte est défini par un complexe mouvement de population qui englobe :

« Refugees, asylum seekers, people who are leaving their own

country in response to governance and development failures, those who are seeking economic, educational and family reunion opportunities, as well as some who regard the journey as a first step towards more distant destinations such as Europe and North America »11 (UNHCR cité par Crisp et Kiragu, 2010 : p.1).

De son côté, l’Organisation internationale des migrations ajoute que ces flux migratoires mixtes exigent par conséquent : « une réponse souple

11 À noter que la définition officielle d’un flux migratoire mixte de l’HCR n’inclut toutefois pas les « personnes

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adaptée aux besoins individuels des migrants, y compris les réfugiés et les demandeurs d’asile, conformément aux normes internationales établies […] » (OIM, 2009 : p.7). Néanmoins, il est à noter que dans de nombreux

cas, la réalité dépasse souvent les catégories instaurées par les lois internationales. Ainsi, une bonne proportion des migrants inclus dans les flux migratoires mixtes correspond rarement rigoureusement à une étiquette ou catégorie légale établie par les lois en matière de migrations. En effet, puisque ces flux englobent plusieurs types de mouvements transfrontaliers, par exemple des migrations permanentes, temporaires, circulaires, de retour, de transits. (Crush et al., 2012). Enfin, il importe cependant de souligner que la notion de flux migratoire mixte ne remet pas en cause la validité des catégories établies par le droit international. Au contraire, cette notion reconnait plutôt qu’un flux migratoire peut être composé d’individus appartenant à différentes catégories, mais d’individus appartenant à plusieurs catégories simultanément. Le flux lui-même n’ayant pas de statut migratoire, le rôle d’identifier et de trier les migrants en vertu des catégories et de la législation internationale repose dès lors sur les États de transit et d’accueil. Enfin, notons que le concept de flux migratoire mixte est spécifiquement employé à travers la littérature concernant les flux migratoires via la route des Balkans (Minca et al., 2018). Pour toutes ces raisons, l’emploi du concept de flux migratoire mixte (« mix migration flows ») est également priorisé au fil de mon analyse.

1.3 La sécuritisation et l’externalisation des politiques migratoires

Plus que jamais, les migrations internationales sont un enjeu hautement politisé sur la scène internationale. Comme le mentionnent Bélanger et Silvey (2019) : « there is many ways that migration is inflected by politics » (Bélanger et Silvey, 2019 : p.2). Parallèlement, au fil des dernières années en Europe, il s’est opéré sur la scène politique et sociale, une recrudescence généralisée de la stigmatisation des étrangers, mais également des citoyens issus de l’immigration. À titre d’exemple, les

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discours haineux du président hongrois Viktor Orbán, dont les propos ont fait état d’un fort nationalisme et isolationnisme, ont largement promu des politiques anti-immigration ainsi qu’un « racisme institutionnalisé » bien enraciné (Igoe et Chadwick, 2020 : p.3 ; L’Observateur, 2017). Dès lors, nous avons pu constater une augmentation de l’instrumentalisation des

migrants à des fins de politiques populistes et xénophobiques, et ce, en

utilisant notamment la migration et les migrants comme  boucs émissaires  (Bélanger, 2020 : paragr.2). À cet égard, Kalir et Cantat (2020) mentionnent d’ailleurs dans quelle mesure les équilibres politiques et les raisonnements populistes en Europe façonnent dorénavant les politiques migratoires avec beaucoup plus de poids que « les connaissances

universitaires et l’engagement en faveur des principes humanitaires internationaux » (Kalir et Cantat, 2020 : p.1 [traduction libre]). Par ailleurs,

des auteurs tels Basok et Georges (2020) ont pertinemment évoqué le danger intrinsèque qu’implique cette façon pernicieuse de légitimer la marginalisation des populations migrantes : « There is also a danger that

the perception of and attitudes towards migrant by the wider community will change for the worse » (Basok et Georges, 2020 : pargra.17).

Les mouvements de population sont désormais considérés comme un phénomène bien ancré dans notre monde contemporain. Certes, ces mouvements touchent en premier lieu les personnes déracinées, mais également les communautés qui ressentent l’impact de leur arrivée, en plus des gouvernements et des agences internationales jouant un rôle de plus en plus important dans la lutte contre le déplacement. Dans ce contexte et depuis le début des années 2000, les migrations internationales sont ainsi devenues une priorité à l’agenda des gouvernements, fréquemment caractérisées comme étant une menace existentielle à la pérennité de l’État-nation ou encore, une menace à « l’identité collective ou nationale » (Boucher-Kirouac, 2015 : p.5). De plus, de nombreux discours politiques ont véhiculé l’idée d’un amalgame

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puissant entre l’immigration et la notion de sécurité nationale (Trotten, 2015). En effet, les migrations — spécifiquement celles à caractères irrégulières — demeurent à l’heure actuelle un enjeu notoire pour les États en ce qui a trait à la sécurité intérieure et extérieure. À ce propos, Boucher-Kirouac (2015) souligne que c’est au sein d’un contexte d’après-guerre froide que les frontières sont devenues « un enjeu stratégique et prioritaire

pour la plupart des pays, et particulièrement pour les pays membres de l’Union européenne en raison notamment de l’espace Schengen »

(Boucher-Kirouac, 2015 : p.1).

Dès lors, les États adoptent des mesures de « sécuritisation », et ce, dans l’objectif de se « protéger » de l’immigration. Concrètement, cette sécuritisation s’opère par un éventail d’acteurs utilisant le discours dans le but de convaincre le public de l’importance des enjeux migratoires (« securitising speech act »), puis intrinsèquement, la nécessité d’y consacrer des ressources considérables (Kamradt-Scott et McInnes, 2012 : p.96-102). En effet, puisque ces mesures et ces ressources sont en général, amplement disproportionnées en comparaison aux mesures injectées et employées à travers des sphères distinctes. Le concept de sécurisation, forgé initialement par des auteurs constructivistes de l’École de Copenhague telle qu’Ole Wæver (1995), prend ainsi la forme d’une construction sociale d’un ennemi — ici le migrant — et teinte parallèlement les tentatives de gestion migratoire d’une forte nuance sécuritaire. De la sorte, l’accent est spécifiquement mis sur « les notions de défense et de

contrôle » (Bourbeau, 2013 : p.22).

Ensuite, sachant qu’un phénomène migratoire est perçu tel un problème politique, ces flux migratoires doivent indubitablement être régulés par un ensemble de mesures extraordinaires (« outside the realm of ‘normal

politics’ »), et ce, au nom de la sécurité nationale et de la souveraineté

étatique (Kamradt-Scott et McInnes, 2012 : p.96-102 ; Buzan, Wæver, et

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accru des frontières après les attentats du 11 septembre 2001 en est d’ailleurs un exemple éloquent et peut donc aisément être associée au concept de sécuritisation (Arcudi, 2006).

Dans le cas de l’espace Schengen, l’abolition des contrôles aux frontières intérieures implique inévitablement un renforcement du contrôle des frontières extérieures. C’est entre autres ce que Catherine Whitol de Wenden désigne comme étant le double principe « d’ouverture à

l’intérieur et de fermeture à l’extérieur » (Whitol de Wenden, 1998 : p.7).

Enfin, l’universitaire Bigo (1998), dont les travaux ont largement enrichi les études concernant la sécurité, l’immigration et les frontières, évoque pour sa part l’idée de « l’immigration lue à travers un prisme de la sécurité ». Autrement dit, Bigo stipule que l’ensemble des processus de sécuritisation rattachés à l’immigration, mais également la mise en œuvre de normes plus répressives, la mise en action de politiques de refoulement aux frontières, l’édification de murs aux frontières nationales, ainsi que la militarisation excessive des frontières sont tous d’importants « signes

d’une forme de gouvernementalité par l’inquiétude » (Bigo, 1998 : p.1). Bien

que l’origine de ces propos ne soit pas particulièrement récente, ces propos demeurent d’actualité. Nous verrons que cela a été le cas pour plusieurs pays des Balkans occidentaux dans le contexte de la « crise des réfugiés » de 2015. En lien avec le tournant sécuritaire des politiques migratoires, mais également dans le cadre de la fermeture successive des frontières de la route migratoire des Balkans, il est nécessaire de discuter de la notion d’externalisation des politiques migratoires, et ce, dans l’objectif de démontrer que « les contrôles migratoires s’exercent pareillement au-delà de

la ligne frontalière territoriale d’un État » (Candiz, 2018 : p.68). Par ailleurs,

ce concept est d’autant plus pertinent dans le contexte où la Serbie est un espace migratoire frontalier à l’Union européenne.

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L’externalisation des politiques migratoires12, ou plus officiellement la « dimension externe de l’asile et de l’immigration », demeure une notion très importante en ce qui a trait aux politiques migratoires européennes. Bien qu’il soit difficile de cerner le moment exact où le concept d’externalisation a fait son apparition, il est possible d’énoncer que ce dernier se soit inscrit plus largement à l’agenda européen dès le début des années 2000. La notion de « dimension externe de l’asile » se retrouve d’ailleurs au

programme de La Haye13 dès octobre 2004, notamment en ce qui a trait à

la programmation et à la mise en place des objectifs des politiques européennes d’asile et d’immigration pour les années à venir. C’est également au coeur de ce contexte que s’inscrit la nécessité d’internationaliser la discussion quant à la protection des réfugiés, au contrôle des flux migratoires, en plus des multiples enjeux au regard de la gestion des flux migratoires — irréguliers et réguliers — vers l’Union européenne.

Concrètement, l’externalisation des politiques migratoires désigne un processus ou des États comme la Serbie et la Turquie renforcent les contrôles à leurs frontières afin de limiter au mieux la « pression migratoire » vers l’Union européenne. Comme le stipulent Barsalou et Sipowo (2018), les pratiques étatiques d’externalisation mettent en lumière plusieurs dimensions : « spatiale, relationnelle, fonctionnelle ainsi

qu’opérationnelle » (Barsalou et Sipowo, 2018 : 238). L’externalisation se

traduit d’abord par un désir de contrôle en amont des flux migratoires. L’externalisation suit donc la logique suivante : soit celle de fournir une somme d’argent et quelques avantages aux pays tiers en échange de ne pas avoir à « gérer » la question des personnes migrantes à l’intérieur même du territoire de l’Union européenne. Dès lors, la notion d’externalisation

12 L’utilisation du terme « externalisation des frontières » est également utilisée dans le travail et revêt du même

sens.

13 Le programme de la Haye regroupe l’ensemble de dix priorités relatives à l'espace de liberté, de sécurité et de

justice adoptées en ce qui concerne l'immigration, lors du Conseil européendes 4 et 5 novembre 2004 (Commission européenne, 2005a :p.1)

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repose essentiellement sur la responsabilité des pays tiers, et ce, par le biais de diverses ententes conclues avec l’Union européenne. Au même titre, FitzGerald (2020) met pour sa part brillamment en lumière le concept des « remote control », soit l’idée d’outils « extra-territoriaux » en amont de la ligne frontalière territoriale d’un État, ayant pour objectif de dissuader l’individu au départ même de son processus migratoire (2020 : p.6). À cet égard, FitzGerald (2020) souligne que : « bien que l’emplacement physique

de la frontière géographique ait toujours une valeur symbolique importante, le contrôle des flux migratoires est de plus en plus repoussé hors des “états” » (idib.). Ainsi, les États faisant ordinairement office de pays d’accueil ne sont plus techniquement liés à toute obligation de protéger les droits des individus migrants. Comme mentionné précédemment, ces mesures de taille s’inscrivent dans une logique globale sécuritaire et une lutte à l’immigration irrégulière (ibid.). À ce propos, FitzGerald (2020) mentionne : « Powerful states apply political pressure on buffers to act by

proxy in return for other goodies in the bilateral relationship […] demanding stricter visas, the criminalisation of irregular migration, readmission agreements […] » (FitzGerald, 2020: p.12)

Bien que complexe, l’externalisation s’articule, conceptuellement parlant, par le biais de quatre idées clés, soit d’abord par le principe de

délocalisation, celui de sous-traitance, celui de privatisation ainsi que le

principe de déresponsabilisation. Comme le mentionnent pertinemment Barsalou et Sipowo (2018), l’articulation de ces stratégies suppose indubitablement « une externalisation du risque et/ou des coûts des États

d’accueil vers les États hôtes, les États de transit, les organisations internationales privées et publiques, ainsi que vers les migrants eux-mêmes » (Barsalou et Sipowo, 2018 : p.238). Dès lors, par le nombre élevé

d’acteurs impliqués au travers de ces pratiques, l’externalisation revêt tout autant d’une dimension « spatiale » que « relationnelle » (ibid.).

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La délocalisation

La délocalisation est l’un des principes fondamentaux du processus d’externalisation. Ce principe s’intègre dans le contexte où les frontières, une notion née d’enjeux essentiellement politiques et stratégiques issus du modèle westphalien (1648), constituent des lieux symboliques de passage, mais également de fermeture. Néanmoins, lorsque l’on traite des flux migratoires et des politiques nationales et régionales européennes qui en découlent, il est tout aussi pertinent de s’attarder aux frontières politiques de l’Union européenne. Ces dernières sont plus « mobile »14, également caractérisées par des frontières externes hautement moins poreuses que les frontières internes des États de l’Union européenne. C’est dans ce contexte que s’imbrique le principe de délocalisation, c’est-à-dire d’externaliser une importante fraction des demandes d’asiles et donc part le fait même, de délocaliser géographiquement l’ensemble de leur processus. Dans cette optique, l’Union européenne s’évertue de créer des mesures qui ont concrètement pour but de réguler les divers flux des demandeurs, et ce, autant dans les pays voisins des pays d’origine des migrants et les pays de « transit » par lesquels les migrants passeront lors de leur périple migratoire vers l’Europe. Autrement dit, ce processus de délocalisation revient à « tenir à l’écart » ces derniers en les bloquant avant même leur passage aux frontières de l’Union européenne. L’ambition originale derrière la notion de délocalisation se traduit ainsi par une gestion des demandes d’asiles en tentant de dissuader les « faux demandeurs », qui, par motif économique, emploierait la demande d’asile telle une voie d’immigration plus facile vers l’Europe.

La sous-traitance

Dans un second temps, l’externalisation est également caractérisée par le principe de sous-traitance. Le concept de sous-traiter désigne l’action

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européenne de coopérer avec certains États limitrophes du continent européen dans le but de faire assurer certaines politiques d’immigration européenne par ces mêmes États limitrophes non européens. Autrement dit, ces pays tiers se transforment en « garde-frontières » du territoire de l’UE. Parmi ces États faisant office de guet, on retrouve notamment la Serbie, un pays qui convoite entre autres son entrée dans l’Union européenne. La Serbie est donc devenue pour l’UE un partenaire notoire dans la lutte contre l’immigration irrégulière. Certes, plusieurs autres pays tiers se retrouvent désormais avec la lourde tâche de la protection et de la garde des frontières de l’UE. Dans ces circonstances, ces pays tiers deviennent des exécutants de la politique européenne, et ce, même si certains de ces pays se trouvent dans des situations exemptes — partiellement ou totalement — de démocratie. C’est notamment le cas de la Lybie.

La privatisation

En troisième lieu, l’externalisation est intrinsèquement liée à la notion de privatisation, c’est-à-dire un « transfert des compétences du public au privé

concernant des tâches pour lesquelles l’État semblait pourtant avoir intérêt à garder un contrôle fort » (Miallet et Philippe, 2014 : p.2). Autrement dit,

elle consiste en la privatisation « partielle ou totale, des dispositifs destinés

à contrôler, trier et structurer les flux migratoires » (Barsalou et Sipowo,

2018 : p.243). C’est notamment le cas de la gestion et du contrôle des frontières. Dès lors, la notion de privatisation incorpore l’idée de privatiser les organisations responsables de la mise en œuvre des politiques et des mesures de contrôle des migrations, et ce, par exemple par la création ou l’incorporation de compagnies privées de sécurité sur le terrain. Un exemple éloquent repose certainement sur l’emploi d’agences tel que

Frontex, une agence dite « spécialisée dans l’assistance technique et la coordination d’opérations de surveillance au sein de points chauds (« hot spot ») en matière de flux migratoires » (Frontex, 2018). Ayant vu le jour en

(39)

2016, cette agence surveille les frontières extérieures de l’Union européenne et collabore étroitement avec les États membres et d’autres pays tiers tels que la Serbie afin de déterminer rapidement les menaces pouvant peser sur la sécurité nationale. En effet, Frontex est dorénavant officiellement autorisée à envoyer des équipes frontalières dans les pays voisins et dispose de pouvoirs accrus pour faciliter les opérations de retour. Dans cette optique, des efforts significatifs sont désormais déployés par les États afin de contrôler activement les flux migratoires. Ces efforts ont parallèlement permis le déploiement d’importantes industries prospères, mais surtout très lucratives. À cet égard, Silvey et Bélanger (2015) font référence à de notables investissements monétaires qui ont été injectés dans « la construction et la militarisation des murs frontaliers, des

centres de détention à but lucratif, des dispositifs de suivi, des systèmes d’identification biométrique et des technologies de surveillance » (Bélanger

et Silvey, 2019 : p.3425). Au même titre, Miallet et Philippe (2014) soulèvent l’idée des « mécanismes de frontières intelligentes » (Miallet et Philippe, 2014 : p.2). Miallet et Philippe (2014) ajoutent :

Cela contribue à la sécuritisation des politiques migratoires de l’Union européenne, en signalant ces technologies de sûreté et de surveillance comme adéquates pour traiter les questions migratoires. Dès lors que ce ne sont plus des solutions politiques et sociales qui sont perçues comme légitimes, mais bien une « course » à la sécurisation et aux nouvelles technologies, les États perdent leur souveraineté aux frontières en déléguant des compétences au secteur privé, perçu comme plus à même de « sécuriser » efficacement ces frontières. (Miallet et Philippe, 2014 : p.2)

Comme le mentionnent Barsalou et Sipowo (2018), cette notion de privatisation réfère par le fait même ^au transport des migrants irréguliers au-delà des frontières par les nombreux passeurs et autres organisations criminelles, mais également à :

Figure

Figure 1: Espace de collecte des données et centres  officiels pour les migrants en Serbie
Figure 2: Plan du centre-ville de Belgrade
Figure 3: Miksalište reception center, Serbie (2019)
Figure 4: Krnjača asylum center, Serbie (2019)
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Références

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