L'Inquisition espagnole (1478-1834) Délire religieux ? Instrument politique ?

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L’Inquisition espagnole (1478-1834)

Délire religieux ? Instrument politique ?

Grégory Woimbée

C’est depuis le XVIIIe siècle que, pour les dénigrer, on se mit à associer l’Inquisition au caractère des Ibères. On doit ce stéréotype tenace à Alvarez de Colmenar, dont Les Délices de l’Espagne et du Portugal, publiés à Leyde en 1700, firent ceux des intellectuels de l’époque en France et en Angleterre, comme Saint-Simon (1721), François Peyron (1777-1778) le chevalier de Bourgoing (1789), Twist (1776), Swinburne (1787) ou encore Montesquieu dans les Lettres Persanes (1721) ou Voltaire dans Candide (1759). Les plus éclairés de leurs contemporains Espagnols ne manquèrent pas de répondre, comme José de Cadalso. Dans sa défense de l’Inquisition, qui ne parut en France qu’au XXe siècle, l’homme des Lumières offrit un texte équilibré qui défendait à l’extérieur tout en attaquant à l’intérieur, ce qui lui valut d’être censuré en Espagne. La décennie 1715-25 fut pourtant la dernière grande vague de poursuites contre les judaïsants. Si, entre 1758 et 1770, on compta encore deux condamnations à mort, l’Inquisition « s’humanisa » sous l’inquisitorat de Manuel Quintano Boniface, et si la menace de la torture se maintint, sa pratique avait disparu. La pédagogie de la terreur s’effaçait et les autodafés publics étaient remplacés par des cérémonies à huit clos. La dernière condamnation à mort eut lieu en 1781. Qu’on pense, en parallèle, que la dernière femme exécutée pour sorcellerie le fut en 1782, non pas en Espagne par une sentence de l’Inquisition, mais en Suisse par les autorités évangéliques du canton de Glaris. La fonction inquisitoriale avait perdu en autorité et en prestige au point que ce tremplin des carrières ecclésiastiques servait de moins en moins (entre 5 et 10 % du haut-clergé est encore passé par des charges inquisitoriales au lieu de 15 à 20% jusqu’alors).

Le changement dynastique sur le trône espagnol en 1700 n’avait pourtant pas changé la donne politique : Philippe V de Bourbon avait compris rapidement quel était son intérêt lorsque le Conseil du Saint Office avait pris son parti en 1706 en pleine guerre de succession. Le petit-fils de Louis XIV bénéficiait ainsi de la capacité du Saint Office à cimenter un peuple divisé par la succession grâce à une énième campagne prétexte contre les judaïsants. L’inquisition était utile et autonome au point que le roi Charles III, en 1759, eut à lui faire front lorsqu’il mit en place sa politique régaliste de soumission de l’Eglise. L’Inquisition, comme toujours, s’appuya sur le peuple, et le Roi, sans surprise, céda. Voir l’Inquisition comme impopulaire est une erreur de vue, dans la mesure où elle pouvait participer d’une limitation du pouvoir des élites et satisfaire en même temps aux besoins de la religion populaire et aux nécessités du contrôle social. Pour la comprendre, il faut d’abord revenir sur le contexte de sa fondation en 1478 et le projet de société auquel elle appartient ; il sera possible ensuite de s’intéresser aux cibles privilégiées et aux ressorts à même d’expliquer sa longévité par son travail d’unification religieuse et sociale et sa politique de répression des minorités1.

1 – Le projet des Rois catholiques

L’Inquisition médiévale fut peu présente dans les royaumes chrétiens de la péninsule ibérique (Castille, Aragon, Navarre et Portugal). On ne la trouva qu’en Aragon. Son plus célèbre représentant fut au XIVe siècle le père dominicain Nicholas Eymerich, l’auteur géronais du célèbre Manuel des Inquisiteurs. Depuis la division de la péninsule au VIIe siècle, la situation politique, sociale et religieuse était compliquée en Espagne. Elle représentait une frontière intérieure et extérieure de

1 Voir à ce propos le maître ouvrage de Bartolomé Bennassar, L’Inquisition espagnole XVe-XIXe siècles, Paris, Hachette

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2 la Chrétienté, un front et une coexistence marquée par de violentes oppositions endémiques et par le rêve d’une revanche ethnique et religieuse. Il n’y eut jamais de paix réelle et durable entre Chrétiens, Juifs et Musulmans ni même d’unité à l’intérieur de chaque communauté. Musulmans et Chrétiens étaient souvent marqués de la même hostilité pour les Juifs, sans parler des effets d’alliances objectives qui, transcendant le cadre partisan habituel, pourraient sembler inexplicables à qui ne voit pas la pluralité ou la complexité au sein même de ce qu’il aura hypostasié sous le nom de Chrétienté ou de Terre d’Islam.

A la Toussaint de l’an 1478, le pape Sixte IV, à la demande de la reine Isabelle de Castille autorisa la création d’un tribunal de l’Inquisition à Séville. Dès 1481, les premiers inquisiteurs de Castille et Léon, les frères Miguel Morillo et San Juan de San Martin, tous Dominicains, commencèrent leur activité par Séville. D’autres tribunaux furent créés à Cordoue, Jaen, Tolède et Villareal en 1483, Valladolid, Calahorra, Murcie, Cuenca, Saragosse et Valence en 1485, Barcelone et Palma de Majorque en 1487. Après un lent démarrage, l’Inquisition commença véritablement dans la dernière décennie du siècle. Il faut remonter dans le temps pour comprendre ce qui poussa les Rois catholiques à créer l’Inquisition.

On ne dispose pas de statistiques complètes pour les 350 ans que fonctionna l’institution. L’historien Lliorente2 obtint par des extrapolations successives le nombre exorbitant de 31 912 condamnations au bûcher en personne, 17 659 en effigie et 291 021 pénitences rigoureuses, soit un total de 340 592 condamnations en un peu plus de trois siècles. L’historien Lea3, lui aussi peu suspect de connivence avec l’Eglise et engagé dans le projet d’une histoire libérale anticatholique et anticléricale, estima ces extrapolations comme très exagérés. Le chiffre total et vérifié du nombre des victimes est inconnu.

Le seul nom de Torquemada sert à imaginer les pires horreurs. Tomàs de Torquemada (1420-1498) était le neveu du cardinal Juan de Torquemada. Religieux dominicain, il fut l’un des huit inquisiteurs choisis par le roi Ferdinand IV et approuvés par le pape en 1482. Un an plus tard, le pape le confirma comme inquisiteur général pour tout le royaume de Castille, il avait soixante-deux ans. Promoteur de l’infaillibilité pontificale, Tomàs était né à Avila aux alentours de 1420. Entré chez les Dominicains de Valladolid, il avait pris le nom de Tomàs en l’honneur de saint Thomas d’Aquin. Partisan d’une réforme de l’Ordre des Prêcheurs et d’un renforcement de l’ascèse religieuse, élu Prieur du couvent de Ségovie, il devint proche du couple royal lorsqu’il devint confesseur de leur trésorier. C’est ainsi qu’il devint le conseiller de la reine Isabelle de Castille. Pratiquant constamment le jeûne et l’abstinence, il ne profita ni ne fit jamais profité de sa position. Son détachement contribua à son mythe. Ses adversaires le représentent volontiers comme un sadique, mais aucune source historique ne vient étayer cette vue.

2 – La répression des minorités

L’Espagne du XIIIe siècle avait été un refuge pour les Juifs expulsés de France et d’Angleterre. Le roi de Castille avait même refusé d’appliquer le décret du concile de Latran IV (1215) qui imposait aux Juifs le port de la rota jaune (rond de tissu jaune). On appelait Francos ces Juifs réfugiés. Peu à peu, ces étrangers avaient gagné en influence dans la péninsule ibérique. L’insigne jaune finit par s’imposer et les violences s’accentuèrent au XIVe siècle dans un climat de guerre de succession et d’affrontements dynastiques. En Castille, un décret royal de 1412 imposa

2 Cf. Juan Antonio Llorente (1756-1823) : Histoire critique de l'Inquisition d'Espagne, depuis l'époque de son établissement par

Ferdinand V jusqu'au règne de Ferdinand VII : tirée des pièces originales des archives du conseil de la Suprême, et de celles des tribunaux subalternes du Saint-Office, traduite de l'espagnol Historia crítica de la Inquisición en España par Alexis Pellier, 1818.

3 Cf. Henry Charles Lea (1825-1909) : Histoire de l’Inquisition au Moyen Age, Paris, Société nouvelle d’érudition, 1900

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3 aux Musulmans comme aux Juifs de vivre dans des quartiers séparés. La même décision fut prise en Aragon en 1415. Au même moment se posa le problème des conversos ou nouveaux Chrétiens et se développa tout un discours racial de la part des vieux Chrétiens. La pureté du sang, qui fut associée à l’idée d’unité et de pureté religieuses, devint le prétexte aux persécutions, pratiquement dues à de basses raisons matérielles, puisqu’à y regarder de plus près la mixité au sein d’un groupe social tout comme la porosité entre les groupes politico-religieux étaient bien présentes. L’ascension ottomane au XVe siècle accrut le sentiment de méfiance réciproque.

Les juifs représentaient une catégorie sociale riche et très présente dans l'économie espagnole. Mais, à côté d’une bourgeoisie urbaine, proche du pouvoir royal et de la noblesse, ils consistaient très majoritairement en une population de petits artisans. Etrangers au travail de la terre, les Juifs étaient très présents dans les domaines de la science et en médecine. L'équilibre militaire entre Chrétiens et Musulmans imposait alors une certaine coexistence entre les trois communautés religieuses espagnoles. La victoire des Chrétiens en 1212 sur les Maures permit aux Chrétiens de s'imposer de plus en plus. Mais c’est au début du XIVe siècle que la situation des Juifs s'aggrava, lorsqu’à la raison politique s’ajouta le drame des épidémies lors desquelles ils jouaient traditionnellement le rôle de boucs émissaires. Le premier grand pogrom fit 4000 morts à Séville en 1391. Les Aljamas (quartiers juifs) étaient attaqués et il y avait des conversions forcées. Le paradoxe, c'est que l'on considérait ensuite comme de faux chrétiens ceux que l'on avait forcés à recevoir le baptême pour échapper à l’exil ou à la mort. La haine demeurait sous la forme d'une suspicion que l'on avait juste importée au sein de la communauté chrétienne : ces convertis issus du judaïsme étaient appelés marranes4.

Ceux qui restaient juifs furent de plus en plus stigmatisés. En 1412 parut un décret qui interdisait aux Juifs de porter de la soie, d'avoir des armes, d'exercer une charge publique, de porter des titres honorifiques, d'exercer certains métiers (épicier, charpentier, tailleur, boucher), et qui leur faisait obligation d'habiter dans des endroits réservés (ghettos) avec interdiction de changer de résidence. Quant aux conversos, ils conservèrent la position sociale ancienne des Juifs. Et elle monta même en puissance, puisque le baptême leur ouvrait des charges interdites auparavant et la possibilité d’intégrer la société vieille-chrétienne par des mariages qui se multiplièrent. Les élites conversos furent introduites dans les milieux de la noblesse. En 1449, une pétition se plaignait que toute l'aristocratie avait du sang juif, en Aragon comme en Castille. Les conversos fondèrent de vraies dynasties et on commença à entendre l’accusation qu’ils n’étaient pas des Chrétiens sincères et qu’ils continuaient à « judaïser ».

1474 marqua le début d'un règne majeur, celui des Rois catholiques. Pour encourager la politique de conversion, de nouvelles mesures furent prises contre ceux qui étaient restés Juifs. En avril 1481, le confinement des Juifs dans les ghettos fut décrété en castille, de même que leur expulsion partielle en Andalousie. Leur bannissement fut progressif tout au long des années 1480. Finalement, au terme d’un long processus, le 31 mars 1492, ceux qui refusaient de se convertir au catholicisme furent expulsés des royaumes d’Espagne. Ils devaient avoir quitté le pays au 31 juillet de la même année ou demander à recevoir le baptême. L'estimation chiffrée parle de 200 à 250 000 baptêmes pour 150 000 exils. Isaac Abrabane par exemple, célèbre argentier qui avait pourtant financé la prise de Grenade, choisit l’exil.

L’antijudaïsme populaire se reporta aisément sur ces nouveaux Chrétiens qui jouaient un rôle majeur en Espagne et qui avaient pris leur part dans la reconquista, et il était particulièrement facile aux élites de mettre cette haine à leur service, selon les circonstances du moment. Par le baptême, ils étaient entrés dans le périmètre de l’Inquisition. Face à la montée de la violence et l'action de

4 Il semble que ce mot péjoratif à l’origine, pour désigner les « crypto-juifs » ait été forgé à partir de l’espagnol marrano

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4 l'Inquisition, de puissants conversos réagirent: l'assassinat de Pedro Arbuès, inquisiteur de Saragosse, le 15 septembre 1585, eut des conséquences catastrophiques pour eux et fut le prétexte à de grandes représailles. Entre 1486 et 1503, les conversos perdirent leur position sociale. C'est aussi à cette époque que l'inquisition représenta aux yeux du peuple un rempart de la religion contre les puissants. A Saragosse, 68 personnes montèrent sur le bûcher, qui représentaient 42% des condamnés ; à Majorque le tribunal fut encore plus sévère : entre 1488 et 1499, il y eut 347 condamnations à mort dans une île très fortement peuplée de conversos. Les procès cachaient souvent, pour ne pas dire toujours des stratégies locales, des règlements de compte au sein des élites5. Perdre de vue que l’Inquisition était le moyen concret de mettre au pas les élites, mais aussi de régler des conflits entre gens de l’élite feraient oublier une caractéristique majeure de l’Inquisition à ses débuts et qui lui valut son immense prestige dans la société.

L'expulsion de 1492 ne résolut pas le problème de l’antijudaïsme. Si l'arrivée au pouvoir de Charles Quint en 1516 remit un temps en question l’existence même du Saint Office espagnol, ce fut sans succès, car il n’était plus un simple instrument du pouvoir royal, il était devenu une véritable institution espagnole autonome qui pouvait en remontrer aux princes qu’ils servaient officiellement. Le départ de 150 000 juifs, le jugement de plusieurs milliers de conversos et la mise à mort de plusieurs centaines privaient l'Espagne d'une force importante. Si sa tâche officielle fut d'aider au rétablissement de l'unité religieuse, l'Inquisition fut concrètement l'instrument de la haine populaire contre les nouveaux Chrétiens, preuve que la coexistence des siècles passés avait aussi produit son lot de blessures et de revanche à prendre, preuve que le baptême n’avait pas aboli toutes les frontières ni servi de creuset autant qu’on l’aurait voulu. Le succès économique et social de certains juifs emblématiques avait renforcé ce sentiment et l’inimitié était retombée sur tous les autres par la constitution d’un stéréotype encore puissant de nos jours.

A côté des marranes, il y avait les morisques, autre minorité néo-chrétienne, celle que constituaient les anciens musulmans. L'arrivée des Arabes et des Berbères en Espagne remontait à 711, marquant le début de sept siècles de présence musulmane. Les Chrétiens s’étaient d’abord repliés dans les montagnes du Nord tout en menant une guerre de libération sur le long terme. La prise de Tolède en 1085 avait libéré la moitié Nord du pays, puis il y avait eu la victoire cruciale de Las Navas de Tolosa en 1212, enfin la prise de Grenade en 1492. Dans un premier temps, les Rois catholiques avaient reconnu aux Maures le statut de libres sujets de la couronne et leur avait accordé la liberté de culte. La première politique d'évangélisation systématique fut menée par le premier archevêque de Grenade, puis par son successeur, le cardinal de Cisneros (1436-1517), qui passa à une politique de conversions forcées, ce qui conduisit les musulmans à la révolte. Cisneros leur laissa alors le choix entre l'exil et le baptême. En 1526, on estima qu'il n'y avait plus de musulmans en Espagne mais on ne put s’empêcher de stigmatiser les nouveaux baptisés appelés morisques. Après l'échec de leur intégration, on les expulsa au début du XVIIe siècle sous Philippe III.

3 – Le spectre de la Réforme

Si son premier objet avait été de vérifier la sincérité des conversos juifs et musulmans et ainsi la loyauté des sujets aux nouveaux maîtres des Espagnes et de servir à la création d’une nation homogène, par une action aussi brutale que violente dans les deux dernières décennies du XVe siècle, l’Inquisition ne tarda pas à s’intéresser aux vieux-Chrétiens dès les années 1520 et à réorienter son activité en fonction des circonstances politiques et sociales, comme outil d’exécration au service d’une société dans la représentation qu’elle a d’elle-même et comme projet d’unification par l’uniformité socio-culturelle et la conformité éthico-religieuse.

5 Contreras, Jaime, Pouvoir et Inquisition en Espagne au XVIe siècle, Paris, Aubier, 1997. L’auteur montre que la véritable raison de la persécution des marranes à Lorca et Murcie entre 1550 et 1570 ne fut pas l’hérésie mais la mobilité sociale.

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5 Face aux critiques quelque peu teintées de mépris pour les Ibères, les plus éclairés des intellectuels espagnols arguèrent de ce que leur Inquisition avait au moins eu le mérite de leur éviter les guerres de religion. Le spectre de la guerre civile, et notamment de son retour au sein d’une nation habituée aux affrontements intérieurs et au fratricide, ne pouvait que marquer les esprits en Espagne et y faire juger qu'aucune réforme religieuse ne pouvait valoir ce genre de violences dans une société encore blessée par de récents combats. Les élites espagnoles, à partir des Pays-Bas qui constituaient le fleuron des possessions de l’Empereur, avaient été témoins de la fin de non-recevoir lancée à Worms par Luther. En 1520, il apparut que son projet de Réforme se ferait sans papes ni conciles. Elles ramenaient dans la péninsule la trace d'une rupture qui ne pouvait pas ne pas y produire les mêmes effets. Luther et tout ce qu'on se représentait de lui devint l'ennemi du Saint Office et immédiatement aussi l'ami des ennemis du Saint Office. Dès 1521 fut mis en place un véritable cordon sanitaire. Les livres réformés furent interdits dans le royaume. On ne se contenta pas d’une politique de prohibition, le "luthéranisme" devint une préoccupation inquisitoriale. La répression fut ponctuelle et surtout conduite entre 1527 et 1535. On lui associa aussi "l'illuminisme" de la secte des alumbrados en rapprochant leur doctrine de l’abandon à Dieu (le dejamento) à la doctrine luthérienne de la grâce6.

1540 marqua la première condamnation à mort pour luthéranisme, celle de Francisco de San Roman, un jeune marchand qui s'était converti à Brême puis rendu à Ratisbonne pour convaincre Charles Quint. Ce dernier le fit arrêter et livrer à l'Inquisition. L’homme refusa de se rétracter et mourut sur le bûcher. Mais cette condamnation resta encore exceptionnelle. Une stricte commission de vigilance des publications et de censure des écrits se mit également en place. Le combat anti-luthérien gagna en intensité dès 1549, même si les Luthériens ne représentaient, d’un tribunal à l’autre, qu'entre 2 et 10% des personnes faisant l'objet de l’ouverture d’une procédure. Il s’agissait d’Espagnols convertis à l'étranger et de quelques étrangers luthériens vivant en Espagne. Les plus touchés étaient les marchands et les clercs, en tous cas des notables. Le luthéranisme reste un phénomène ultra mineur, c'est plutôt l'inquisition qui en a "créé" le spectre. Après une première phase défensive qui consista à empêcher l'importation des idées luthériennes en Espagne, et qui reposa en grande partie sur le contrôle des étrangers et des livres en provenance de l’étranger, il y eut une seconde phase qui correspondit à une expurgation intérieure. Cette phase de répression violente commença véritablement en 1559, alors que débutaient en France les guerres de religions.

Le contexte géopolitique apparaît ici très clairement comme l’élément déterminant. La fragile paix de 1559 entre Habsbourg et Valois laissa exsangues et affaiblis les rois de France et d'Espagne. L'unité religieuse devint une priorité politique de renforcement de leur autorité. En 1557-1558, on découvrit des foyers "protestants" en Espagne, des foyers conduits par des gens puissants. En 1557, une image de l'Antéchrist parvint au Saint Office qui remontant la filière après une enquête minutieuse démantela le groupe dit de Séville. Celui de Valladolid, encore plus influent, fut dénoncé par un habitant. Le pouvoir politique s'affola. Charles Quint vivait alors reclus dans son monastère de Yuste et Philippe II était aux Pays-Bas. La découverte des foyers valut contre toute attente à l'inquisiteur général Valdès d'éviter et l'emprunt forcé sur le clergé et la disgrâce. Il n'est pas possible de dire si ces groupes étaient effectivement luthériens, en tous cas c'est ce que tout le monde prétendit à l'époque. Il est clair que la communication de l'inquisition fonctionna assez bien pour faire croire qu'elle avait fait éviter à l'Espagne de sombrer dans le luthéranisme et la guerre civile alors que le pays ne semble pas avoir réellement été menacé – grâce aussi aux débouchés et dérivatifs qu’offrait le Nouveau Monde – comme ce fut davantage le cas en France du fait de l’ingérence anglo-hollandaise. Les gens arrêtés à Valladolid étaient des gens riches et des savants.

6 Comme l’écrit Gérard Dufour dans L’Inquisition en Espagne, « Les inquisiteurs semblent avoir systématiquement

qualifié d’hérésie luthérienne un certain nombre de doutes sur le dogme ou de critiques à l’égard de l’Eglise qu’avait pu formuler Luther mais sans pour autant que ceux qui les avaient proférés ne partagent l’ensemble de ses positions. » (p.90-91).

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6 L'idée d'une trahison des élites renforça à nouveau l'autorité de l'Inquisition fondée sur la méfiance du peuple à l’égard des élites.

Eut lieu le 21 mai 1559 à Valladolid, le premier grand autodafé anti-luthérien : 30 personnes furent condamnées, la moitié finit sur le bûcher. Le 21 août suivant, le Saint Office fit son plus beau coup d'éclat en arrêtant le primat des Espagnes, Bartolomé de Carranza y Miranda (1503-1576), religieux dominicain et Archevêque de Tolède, l'Evêque le plus riche et le plus puissant après le Pape. L'un des personnages les plus illustres de l'Europe chrétienne dut s'expliquer au sujet de certains passages de son catéchisme écrit en espagnol (1558). Le Saint Office ne se contentait plus d'élites locales intellectuelles et ecclésiastiques, il s'attaquait au plus gros gibier d'Espagne. Le prestige de l'Inquisition était à son plus haut niveau dans le petit peuple. Le 8 octobre 1559, lors d’un deuxième autodafé à Valladolid, une foule immense fit face à 26 Luthériens en présence du Roi. Le 22 décembre à Séville, 41 Luthériens firent pénitence et 14 finirent sur le bûcher. La courbe de la répression s'envola en 1560. Le pourcentage des Luthériens parmi les personnes poursuivies augmenta pour devenir brièvement la première cause d’incrimination. Les peines étaient sévères (entre un quart et un tiers bénéficièrent cependant d'une relaxe) et publiques. Il y eut vraiment la volonté de montrer les « Luthériens » comme un corps étranger à l’identité espagnole. Les Espagnols représentaient en effet seulement de 10% et 25% des condamnés et il n'y en eut plus après 1570. Dès cette date, le phénomène s'arrêta et le thème luthérien disparut.

Le fait est que le pays est catholique, qu'il n'y a pratiquement pas de protestants espagnols et que sur les poignées exhibées, peu étaient espagnols. La politique anti-luthérienne fut essentiellement de l'ordre de la communication. Il y avait une réelle fascination de la population au sujet d'éventuelles trahisons des élites et dont l'Inquisition représentait le remède incorruptible, délié de toute connivence sociale. Le protestantisme fut présenté comme ce qui venait des étrangers, notamment des Français, des Anglais et des Allemands.

La question est de savoir si l'Inquisition a empêché la Réforme en Espagne ou bien si l'Inquisition a ritualisé et symbolisé le refus espagnol de la dissidence religieuse dans le sillage des siècles précédents. Les historiens inclinent vers la seconde solution. En même temps, il est vrai que l'action précoce et rapide des autorités espagnoles explique aussi qu'aucun mouvement n'ait pu s'établir durablement et se développer véritablement. Il est clair que le luthéranisme a été construit comme un repoussoir collectif de l'identité espagnole.

4 – En Amérique latine

Lors de la première expédition de Christophe Colomb, qui obtint de nombreux soutiens ecclésiastiques pour convaincre la reine Isabelle, aucun inquisiteur ne fit partie du voyage. Le pape Alexandre VI, au grand mécontentement de François Ier, divisa le Nouveau Monde en deux du Nord au Sud, à l'ouest des Açores et des îles du Cap-Vert : l'Est était portugais, l'Ouest espagnol. Une deuxième expédition, plus considérable, se fit en 1493 : 1500 hommes, des nobles, des agriculteurs, des ouvriers, des artisans, des outils, des graines, des animaux et des missionnaires-inquisiteurs dirigés par un bénédictin, Bernard Boïl étaient du voyage. L'Inquisition dite ordinaire fonctionna dès 1517 jusqu'en 1569. Le Saint Office comme institution séparée du pouvoir épiscopal y fut créé par décret royal de Philippe II le 25 janvier 1569 et fonctionna jusqu'en 1820. Les premiers tribunaux permanents furent établis à Mexico et Lima en 1571. Un troisième à Cartegna de Indias en 1610. Les autorités déploraient l'incurie et la vie dissolue du clergé. L'Inquisition fut essentiellement tournée contre les populations coloniales et plus particulièrement contre le clergé. Isabelle la Catholique protégeait les populations indiennes et l'université de Salamanque avait « établi » qu'ils avaient une âme. Les instructions étaient claires : l'Inquisition n'avait pas juridiction

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7 sur les Indiens tant qu'ils n'avaient pas reçu le baptême. En outre, en 1583, il fut décidé que tout prêtre aurait le pouvoir d'absoudre le crime d'hérésie pour les Indiens, disposition dont auraient rêvé les jésuites en Italie : résoudre le problème au for interne de la conscience rendait le tribunal et le procès inutiles. Lorsque l'évêque de Mexico fit brûler le cacique de Texcoco, il fut fortement réprimandé. D'une manière générale, les autochtones n'étaient pas passibles de l'Inquisition. Pourquoi une telle mansuétude ? S’ils étaient considérés comme mineurs légaux, ils ne firent pas l’objet d’une ségrégation raciale (mariages interraciaux fréquents) et l’égalité civile de droit pour les indigènes était garantie.

L'Angleterre et la France refusèrent ce partage du nouveau monde entre Portugais et Espagnols par le traité de Tordesillas de 1494 et livrèrent les côtes aux corsaires avec des pillages et une succession de crimes inouïe. Parmi les flibustiers anglais qui étaient arrêtés furent soumis à l'inquisition pour luthéranisme, on trouve quelques cas isolés de condamnations à mort.

Selon les statistiques, en Nouvelle Espagne, de 1569 à 1815, en 277 ans, il y eut 39 exécutions capitales en personne à la suite d'autodafé selon une fourchette basse et le double selon une haute. Sur trois siècles, cela ferait environ 3000 personnes poursuivies. Sur 1470 cas étudiés, 180 inculpés sont des femmes, 101 des prêtres séculiers, 157 des moines. Sur les 30 condamnations à mort, 15 furent brûlés vifs. Si l'on ajoute les suicides liés à la folie provoquée par les sévices, on atteint 60 morts, pas plus de 30 par siècle en moyenne. Lorsqu'on lit par exemple, qu'un autodafé, celui du 11 avril 1649 à Mexico, fit 109 victimes, il ne s’agit pas de 109 brûlés vifs : 36 échappèrent aux flammes, il reste donc 73 condamnés à mort, mais sur ces 73, 65 le furent en effigie et 8 en personne. Pour ce seul autodafé, on ramène 109 à 8.

Conclusion

D’une manière générale, l’Inquisition espagnole a essentiellement été, comme le dit l’historien Benassar, « un agent de centralisation politique et de contrôle social », et souvent, dans les pics de violence répressive, un instrument dans les conflits entre factions municipales et élites locales. Le pouvoir royal y a fait son lit, de même qu’une société marquée par le péril de la division interne depuis le VIIe siècle et une reconquista interminable. Dès 1530, les Vieux Chrétiens devinrent la cible majoritaire de l’Inquisition comme l’a montré l’historien Dedieu. Une meilleure connaissance des sources a révélé le caractère essentiel de la répression, avec des rapports inquisitoriaux qui ressemblent plus à des rapports médicaux d’une clinique psychiatrique qu’à des procès en hérésie. Quoiqu’il en soit, elle fut le « prodigieux instrument de contrôle social au service de l’Etat monarchique ». Au cœur de l’appareil d’Etat, l’Inquisition était essentiellement une administration, la torture y fut rare et modérée, la peine capitale devint exceptionnelle après 1530. S’il s’agissait toujours officiellement de détruire l’hérésie, sa capacité étonnante à s’inventer des adversaires en fit une arme de police tout terrain. Le cas du tribunal de Tolède est assez révélateur de la situation générale7. Le pic d’activité et la persécution se fit contre les Nouveaux Chrétiens entre 1483 et 1495. Assez active au milieu du XVIe siècle avec 200 procès l’an, on passa à 30 procès l’an au XVIIe siècle, et 3-4 procès l’an au XVIIIe siècle. Peu à voir avec les 50 procès de la seule année 1490. L’Inquisition fut violente dans ces deux premières décennies, au milieu du XVIe siècle et brièvement au milieu du XVIIe. Ces moments ont des facteurs qui mêlent le politique et le religieux et des implications qui façonnèrent sur le long terme une identité profondément obsidionale dont l’hyperpolarisation demeure jusqu’à aujourd’hui à la défaveur du compromis et du consensus.

7 Cf. Jean-Pierre Dedieu, L’administration de la foi : l’inquisition de Tolède XVIe-XVIIIe siècle, Madrid, Bibliothèque de la

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8 Eléments bibliographiques

- Bennassar, Bartolomé, L’Inquisition espagnole XVe-XIXe siècles, Paris, Hachette Littératures, 1979.

- Contreras, Jaime, Pouvoir et Inquisition en Espagne au XVIe siècle, Paris, Aubier, 1997. - Dedieu, Jean-Pierre, L’inquisition, Paris, Cerf, 1987.

- Dufour, Gérard, L’Inquisition en Espagne 1215-1834, Paris, Ellipses, 2002.

- Henry Kamen, The Spanish Inquisition : A Historical Revision, Weidenfeld & Nicolson, London, 1997. (Première édition : 1965).

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