Iconographie de la féminité
Mémoire
Laure Jambel
Maîtrise en arts visuels - avec mémoire
Maître ès arts (M.A.)
Iconographie de la féminité
Mémoire
Laure Jambel
Sous la direction de :
Résumé
La photographie est mon médium artistique et l'image apporte une fonction
relationnelle. En effet, ma démarche est guidée au départ par la rencontre de
personnes. Lors de la recherche de maîtrise j’ai voulu explorer différentes
représentations de la femme. En collaboration avec des personnes que je
nommerai modèles, j’ai créé cinq portraits, pour tenter de saisir une part de leur
identité. Les rencontres ont permis de développer leurs récits. Au fur et à mesure
des rendez-vous, un dialogue s'est établi tissant des liens entre nous afin de
co-construire le projet, de le préciser et de le transformer : un jeu entre ce qu’elles
ont bien voulu montrer, ce que j'ai perçu, ce qu’elles désiraient et ce que j’ai
imaginé et construit. En plus des matrices photographiques, j’ai utilisé plusieurs
moyens de création : la vidéo, l’écriture, la programmation de rythmes
lumineux, etc. Les œuvres ont pris alors la forme d’environnement se déployant
dans l’espace utilisant certains phénomènes d’illusion. Les réunir dans un même
lieu leur a donné sens.
Table des matières
Résumé ... ii
Table des matières ... iii
Liste des figures, tableaux, illustrations ... v
Remerciements ... vi
Introduction ... 1
Chapitre 1 La Pratique, un parcours : médiums, posture et intérêts de recherche ... 2
Origines de ma pratique : photo, illusion, esthétique de l’enquête ... 2
1.1.1 Photo et illusion ... 2
1.1.2 Esthétique de l’enquête ... 5
1.2 Mes Intérêts de recherche ... 8
1.2.1 Identité - Une certaine iconographie de la féminité ... 8
1.2.2 Illusion, réalité et vérité ... 12
1.2.3 La photo : lumière, portrait/autoportrait ... 14
1.2.4 Les spécificités de ma méthode de travail ... 19
1.2.5 Conclusion : schéma synthèse ... 22
Chapitre 2 Création, processus de rencontre ... 23
2.1 Modèles : processus et éthique ... 24
2.2 Lana Dalida ... 25
2.3 Abïgaëlle ... 28
2.4 Alice ... 31
2.5 Marion ... 33
2.6 Stéphanie ... 36
Chapitre 3 Résultats de recherche, exposition ... 38
3.1 Le travail d’atelier ... 38
3.1.1 Essais techniques sur l’illusion ... 38
3.1.2 Concepts opératoires : Passer de la documentation à l’image, à l’installation ... 42
3.2.1 Concevoir et créer six œuvres formant une installation globale ... 45
3.2.2 Je deviens elle. Incarnation. ... 46
3.2.3 Le fond de ma pensée ... 48
3.2.4 Alice des merveilles ... 50
3.2.5 Le temps d’un regard ... 52
3.2.6 L’œillet de photographe ... 55 3.2.7 Toutes ensemble ... 57 3.3 L’exposition ... 59 Conclusion ... 62 Bibliographie ... 63 Annexe A ... 66 Annexe B ... 67 Annexe C ... 68 Annexe D ... 69
Liste des figures, tableaux, illustrations
Figure 1 : Jambel, L. (2016). L’autre moi, autoportrait, Digital, 50 x 75 cm. ... vii
Figure 2: Jambel, L. (2015). Kaléidoscope. Bois et miroirs. 50x 50 cm ... 3
Figure 3: Jambel, L. (2015). Sans titre. Métal, Miroirs. 1x1m ... 4
Figure 4: Jambel, L. (2016). Peinture Photo. Émulsion. 1.5 x 2 m ... 4
Figure 5:Jambel, L. (2017). Club de boxe. Argentique 35 mm ... 6
Figure 6: Jambel, L. (2017). Bar à Prostituées. Argentique. 35mm ... 7
Figure 7: Jambel, L. (2020). Schéma d’Intérêts Artistiques autour de l’illusion ... 22
Figure 8 : Jambel, L. (2018). Fred avant sa transformation. Polaroïd. 11 x 8.5 cm ... 25
Figure 9 : Jambel, L. (2018). Sans titre. Argentique Couleur. 6 x7 cm ... 26
Figure 10 : Jambel L. (2018). Je deviens elle. Numérique.50x 70 cm ... 27
Figure 11 : Jambel, L. (2018). Sans Titre. Digital. 50x 70 cm ... 29
Figure 12 : Jambel. L. (2019). Montage réalisé par Alice. Digital. 50x 70 cm ... 31
Figure 13:Jambel, L. (2019). Sans Titre. Numérique. 50x70cm ... 33
Figure 14 : Jambel, L. (2019). Sans Titre. Numérique. 50x 70 cm ... 34
Figure 15 : Jambel, L, (2019). Sans Titre. Argentique 6x6 cm ... 36
Figure 16 : Jambel, L. (2019). Sténopé mis en positif. Argentique. 15x 10 cm ... 37
Figure 17: Jambel, L. (2018). Test gomme bichromatée. Papier. 21x 19,7cm ... 39
Figure 18 : Jambel, L (2019). Croquis dispositif. Papier. 21x 29,7 cm ... 39
Figure 19: Jambel, L. (2019). Test Pepper's Ghost. Numérique. ... 40
Figure 20 : Jambel, L. (2019). Test sténopé. Argentique. 15x10cm ... 41
Figure 21: Jambel, L. (2018). Test Praxinoscope. Bois. 30x20 cm ... 41
Figure 22: Jambel, L. (2017). Carte Mentale qui représente ma pratique. 1m sur 50 cm ... 42
Figure 23: Jambel, L. (2020). Schéma de ma démarche de création ... 43
Figure 24 : Jambel, L. (2019). Test Accrochage Lana Dalida pour l'exposition. Papier Baryté. 2x 1,5 m ... 46
Figure 25: Jambel, L. (2019). Test écriture sur le portrait d'Abïgaëlle. Numérique. 50x 30 cm ... 48
Figure 26: Jambel.L (2020). Le fond de ma pensée. Numérique. 80x 70 cm ... 49
Figure 27 : Jambel, L. (2019). Test accrochage Alice exposition finale. Cadre Lumineux avec minuteur. 2m ... 51
Figure 28 : Jambel, L. (2019). Test accrochage exposition finale. Vidéo. 1,5 x1m ... 52
Figure 29 : Jambel, L. (2019). Croquis installation exposition finale Marion. Papier. 21x 29,7 cm ... 53
Figure 30 : Jambel, L. (2020). Esquisse pour l’accrochage : photographie centrale et sténopés. Papier. 21x 29,7 cm .. 55
Figure 31: Jambel. L (2020). L’œillet de photographe. Sérigraphie. 21x 29,7 cm ... 56
Figure 32: Jambel. L (2020). Praxinoscope, exposition. Bois, papier mâché, époxy, peinture mica 50 x 30 cm .... 58
Figure 33 : Jambel. L (2020), Affiche pour exposition https://www.youtube.com/channel/UCg0G2GoKah-7GKtVGMHQDrQ ... 59
Figure 34 : Jambel. L (2020). Mise en espace de l’exposition ... 61
Remerciements
Mes remerciements les plus sincères s’adressent à Joëlle Tremblay, ma directrice de recherche pour ses généreux conseils. Elle a su me tenir la main à chaque instant où j’en avais besoin, pour me guider sur ce chemin qu’est la maîtrise. Deux ans de travail qui s’achèvent avec des difficultés, des incertitudes, et beaucoup de joies. Des moments, qui me serviront toute ma vie, que je ne pourrai oublier. Joëlle est pour moi un modèle à suivre, dévouée cœur et âme pour ses étudiants, une personne altruiste, à l’écoute. C’est une chance d’avoir eu l’opportunité de travailler à ses côtés. Je souhaite aussi remercier le technicien Nicolas Désy pour son aide précieuse, pour sa richesse d’esprit et sa patience. Ses conseils avisés ont permis de concrétiser mes idées pour pouvoir présenter mes projets tels qu’imaginés. Je voudrais remercier Raphaëlle Paupert-Borne, Hendrik Sturm ainsi que Cédric Vincent, pour m’avoir fait découvrir l’univers anthropologique grâce au séminaire « esthétique de l’enquête » qui a été l’élément déclencheur de l’orientation de mon travail.
Je tiens à remercier tous mes modèles pour leur encouragement, leur disponibilité, leur énergie et leur patience; ils sont le fondement de ma recherche. Merci à Frédéric alias Lana Dalida de m’avoir présenté son univers de Drag Queen avec sa créativité débordante. Merci à Abïgaëlle d’être ma meilleure amie de longue date; avec ses idées incroyables et palpitantes, de m’avoir permis d’entrevoir le milieu océanographique, de m’avoir soutenu avec humour et complaisance. Merci à Marion d’être mon amie, ma confidente, de m’avoir donné la chance de découvrir le monde culinaire avec une énergie débordante et une grande gentillesse. Merci à mon amie Alice d’avoir une belle sensibilité avec beaucoup d’idées fantastiques, d’avoir partagé son univers et son ressenti. Merci à mon amie Stéphanie qui a tant de surprises en réserve, d’avoir pris le temps de me laisser expérimenter et jouer avec mon sténopé et de m’avoir conseillé.
Je tiens à signaler l’aide importante de Maxime Gatinois dans mon montage vidéo et le remercie de ses compétences techniques. Je voudrais remercier Dominique Labbé de m’avoir fait découvrir la Province de Québec, merci à Thomas mon meilleur ami pour son calme et son aide au quotidien.
Pour finir, je tiens à remercier plus particulièrement mes parents : Muriel et André Jambel, de m’avoir permis de vivre cette aventure, de me comprendre dans mes délires et de m’avoir conseillé de persévérer, de m’écouter nuit et jour en pleurant ou en riant. Ils ont su me donner l’espoir et me soutenir. Merci d’être mes lumières qui éclairent ma route.
Introduction
« L’art de faire voir ce qui ne se voit pas et qui pourtant est visible, et même impossible à ne pas voir - qui devient nécessairement vu - dès qu'il a été montré dans le visible, cet art est la plus belle part de l'intelligence. » (Valéry,1944, p.1374).
Ce mémoire témoigne de l’importance de mes découvertes et de mon parcours de création en lien avec l’image photographique. Mes intérêts de recherche portent principalement sur l’iconographie de la féminité, des questionnements qui prennent racine dans ma propre quête identitaire en tant que femme-artiste. Mes inspirations proviennent de rencontres et de mon entourage. Ma recherche en maîtrise m’a permis de créer des relations de partage et d’échanges et aussi d’essayer de saisir une identité que mes modèles ont bien voulu dévoiler. Mon mémoire est construit en trois chapitres. Le premier a pour sujet mes principaux intérêts de recherche. Je commence par en cerner l’origine à travers la description de quelques projets de création particulièrement significatifs réalisés avant la maîtrise, posant les bases de mes intérêts reliés à la photo, à l’illusion et à l’esthétique de l’enquête; puis, j’aborde de façon plus théorique les points touchant à l’identité, une certaine représentation de la féminité, à l’illusion, pour laquelle j’éprouve une réelle fascination; reliés aux caractéristiques et possibilités de la photographie qui est mon médium de prédilection. Je termine en décrivant des éléments de ma méthode, mon processus se réalisant par la rencontre, l’écriture, la photo et le dessin. Le chapitre deux décrit concrètement ma démarche de création qui se réalise par un processus de rencontres, des liens avec mes modèles qui se tissent au fil de nos rencontres permettant de dresser un portrait de chacun des modèles. L’éthique est au cœur des projets que je construis grâce à une confiance partagée dans le respect. Je présente mon approche et mon parcours, ses différentes étapes de rencontres avec mes cinq modèles, chacun étant une expérience à part entière. Le dernier chapitre décrit mes résultats de recherche en lien avec l’exposition finale. J’y reprends les éléments centraux de mon processus de création, puis je décris chacune des œuvres élaborées à partir des modèles; les différentes étapes m’ont amenée à un questionnement précis sur l’illusion. Tout cela dans le but ultime d’exposer mon travail au public, un ensemble comprenant des installations et diverses représentations.
Chapitre 1 La Pratique, un parcours : médiums,
posture et intérêts de recherche
Je suis née dans le sud de la France, en Provence, la « garrigue » était mon théâtre de jeu préféré. Tout en haut de la colline où j'avais l'habitude de me balader avec mon chien : une vue incroyable. J'ai voulu la photographier mille fois. De peur d’oublier les images de mon enfance, il était important pour moi d’immortaliser mes souvenirs. Ma caméra et le dessin sont alors devenus mes outils de création. Le cheminement de mon projet de maîtrise s’enracine aussi dans ma formation aux beaux-arts de Toulon. Je vais commencer par décrire des projets réalisés alors, reliés à la photo et à l’illusion, puis deux projets fondateurs reliés à l’esthétique de l’enquête. Ensuite je vais poser mes intérêts de recherche. Le premier est relié à l’identité, à une certaine iconographie de la féminité; le deuxième à l’illusion; le troisième à mon médium de prédilection, la photo, les portraits utilisant différentes techniques que je décris. Je terminerai en abordant des façons de faire caractéristiques de mon approche esthétique qui intègre les échanges relationnels pour la création.
Origines de ma pratique : photo, illusion, esthétique de l’enquête
1.1.1 Photo et illusionJ’ai expérimenté aux Beaux-arts de Toulon différentes techniques liées à l’illusion. J’ai décidé d’examiner les conditions d’apparition de l’image par la photographie, terme dont l’étymologie réfère à l’écriture (- graphie) et à la lumière (photo-), en explorant divers jeux optiques de « l’art trompeur », un concept qui émerge au XVII siècle, un « art très ancien » qui consiste comme l’écrit Charles Patin : « à transfigurer les images par la lumière et, avec l’aide des règles de la perspective et des sciences optiques » (Mannoni cite Patin, s. d1, paragr. 1). Mon choix pour la photo fut étroitement lié à mon attirance pour l’exploration des phénomènes d’illusion reliés à l’interprétation et à la perception des choses, notamment par
l’utilisation de la lumière et des miroirs. C’est pourquoi j’ai voulu explorer des dispositifs dont certains sont à l’origine de la photographie : le praxinoscope et le sténopé.
J’ai ensuite décidé de fabriquer un kaléidoscope2 afin de questionner l’espace qui m’entoure,
que l’extérieur entre dans la boîte pour en voir une autre dimension.
Figure 2: Jambel, L. (2015). Kaléidoscope. Bois et miroirs. 50x 50 cm
J’ai poursuivi en m’inspirant de l’œuvre d’Alexandre Rodchenko « Spacial Construction No 9 ». Cet artiste russe est le représentant du constructivisme, mouvement artistique fondé à Moscou au tout début du vingtième siècle, la création de l’objet est réalisée suivant des règles qui demandent une organisation rigoureuse. L’œuvre doit être structurée. C’est suivant cet exemple que j’ai bâti une structure en fer avec, en son centre, une boule à facette électrique qui réagissait au son. Mon concept s’est poursuivi en tirant de mon « kaléidoscope » des clichés photographiques traduisant l’écriture de la lumière par le son.
2
« Dispositif garni à l'intérieur de fragments de verre de couleurs et de dimensions différentes dont les combinaisons modifiées par chaque mouvement de l'appareil donnent des figures variées ». (Kaléidoscope,dictionnaire de l’Académie Française, 1992-)
Figure 3: Jambel, L. (2015). Sans titre. Métal, Miroirs. 1x1m
Figure 4: Jambel, L. (2016). Peinture Photo. Émulsion. 1.5 x 2 m
Ma recherche a continué en peinture, en utilisant la méthode de l’émulsion. Pour créer avec les textures, l’illusion d’une peinture.
Par la suite j’ai puisé mon inspiration, dans un film de Buster Keaton des années 1920 « The Navigator ». Mon attention s’est alors portée sur le personnage principal qui dans le reflet d’un hublot voyait une peinture d’un personnage âgé, donnant l’impression qu’il était face à son avenir. Pour concevoir ce projet je me suis inspirée du tableau d’Ingres « Œdipe explique l'énigme du sphinx ». Mon personnage faisait face à son image réfléchie dans l’eau; il présentait un regard frontal qui donnait l’impression que c’est plutôt son reflet qui l’observait.
Ma démarche a continué avec l’expérimentation du sténopé3, à l’origine des appareils photos.
J’y ai abordé la temporalité à partir d’une expérience, d’un rêve. Ici, l’aventure consistait à regarder, à ressentir ou penser un piège à lumière, à fixer l’image peu à peu, à l’observer se révéler à la lumière progressivement, à vivre les étapes obscures et lumineuses d’un doute sur le résultat, d’un détour dans le passé, à accepter de perdre le contrôle. La lumière passait entre les images à travers cet espace si minuscule et rendait possible une pensée dans la création d’un négatif. Le réel n’avait plus de prises. La lumière passait entre mes doigts.
J’ai terminé mes explorations reliées à l’illusion, en concevant une structure que j’ai nommé « fragmentation », dont l’objectif était de déconstruire la perception de l’espace. J’ai accumulé sur une surface, un carré en bois d’un mètre de côté, une multitude de petits miroirs orientés dans des angles différents pour renvoyer une image multidirectionnelle qui fragmentait le corps du regardeur (public). J’ai utilisé ce dispositif pour réaliser des autoportraits photographiques (voir « Autre moi » page vii du présent mémoire).
1.1.2 Esthétique de l’enquête
L’élément central des façons de faire de ma pratique artistique s’est révélé lorsque j’ai participé à une étude fondée sur l’« esthétique de l’enquête » organisée par le professeur, Hendrik Sturm, et l’anthropologue, Cédric Vincent.4 Cette enquête repose sur l’exploration
environnementale, On pose notre regard sur des lieux familiers afin d’étudier le voisinage de l’école des beaux-arts à travers des espaces, des histoires du passé, des rumeurs parfois mais aussi des faits divers et nos propres constatations. Pour se faire l’étudiant utilise des moyens liés à l’enquête : entretiens, documentation, archives municipales, etc. Il intègre des moyens artistiques (dessin, peinture, notes, sculpture, photo, vidéo, etc.) dans le but de sensibiliser et mettre en lumière des endroits que l’on ne remarque pas forcément.
3« Mot formé à partir de deux mots grecs : sténos, étroit et ôps, œil. Trou calibré dans une boîte servant de
camera obscura permettant d’obtenir sans lentille une image photographique. » (Gattinoni, 2004, p. 282)
4
Travail réalisé lors de l’atelier recherche création / Esthétique de l’enquête. (2018). Toulon, France : École supérieur d’art et de design, Toulon, France
L’expérience s’est déroulée dans la cité ouvrière Montéty, construite au milieu du dix-neuvième siècle ; elle a connu une grande popularité puis fut délaissée pendant des années avant d’être détruite en 2017. Il n’en est resté que l’église. Ce quartier, de deux hectares, situé à proximité de la gare de Toulon, faisait tâche dans la ville : trop vieux, négligé, voire insalubre, habité par certaines familles modestes. Sa destruction a donné place à un îlot étudiant, des bureaux et un hôtel de luxe.
Il était demandé aux élèves des beaux-arts d’avoir une réflexion artistique sur cet emplacement qui devait disparaître dans les mois à venir. Dans ce quartier, je n’ai pas seulement vu la laideur et le délabrement, j’ai été touchée par des gens qui fréquentaient l’endroit, regroupés dans une association de boxe, ou qui partageaient un verre dans un bar plus que centenaire, et des sans-abris qui y trouvaient refuge. J’arpentais les lieux avec mon appareil argentique, le médium qui me semblait le mieux correspondre à cette enquête : la pellicule immobilise le temps, elle pouvait laisser une trace de ce qui allait disparaître.
Figure 5:Jambel, L. (2017). Club de boxe. Argentique 35 mm
J’échangeais avec la population qui ne comprenait pas, les habitants et refusaient la démolition. J’essayais alors de capter au mieux à l’aide de mon objectif cette tristesse de certains et la résignation d’autres. Aussi je décidais de faire un affichage « sauvage » de mes photos, avec l’autorisation des protagonistes. À travers cette expérience dans un lieu et avec une communauté, j’ai découvert mon intérêt pour la rencontre et le partage.
J’ai continué dans cette direction qui me permettait de rencontrer des personnes et d’apprendre sur leur vie. C’est dans mon environnement proche que j’allais trouver mon
nouveau sujet d’étude. Chaque soir lors de mes trajets entre l’école et mon domicile, je longeais un stationnement, sur lequel des jeunes femmes attendaient. Leurs tenues et attitudes étaient sans équivoque, il s’agissait de prostituées. Je voulais les photographier, elles faisaient partie de la vie de la cité5. Ma curiosité pour l’univers « underground » m’a conduite à
échanger, ce fut difficile. Pour les photographier, je décidais d’aller vers elles.
Figure 6: Jambel, L. (2017). Bar à Prostituées. Argentique. 35mm
J’ai commencé par fréquenter des bars « à prostituées » avec un carnet à dessin pour croquer les lieux. J’ai créé de véritables liens en échangeant avec la propriétaire ; elle m’a autorisée à faire des clichés de l’endroit et à photographier sa fille. Je suis retournée sur le stationnement. Deux jeunes filles âgées de dix-sept ans, d’origine nigérienne, parlaient un mauvais anglais. J’obtenais leur autorisation pour les dessiner, puis les photographier6.Cette recherche a duré un an. J’ai pris conscience en côtoyant ces filles de mon âge de la tristesse d’une réalité banalisée. Et d’une identité de la femme que je refuse.
Dans cette sous-section, on peut voir l’origine de mes intérêts plastiques pour les dispositifs créant des illusions. L’attente de l’image, le temps pris pour pouvoir la réaliser, m’a donné un mode opératoire relié à la rencontre des personnes photographiées qui s’apparente au documentaire et s’adapte au contexte de l’art contemporain.
5La ville de Toulon est un port militaire et la prostitution dans les années après-guerre, a été une institution
dans le quartier le « petit Chicago ». Un endroit malfamé.
6 Uniquement leurs mains et leurs jambes à l’aide de mon polaroïd, et en discutant de leurs portraits, je leur
donnais certains clichés et j’en gardais. Je suis revenue un autre soir et j’ai pu utiliser mon appareil
numérique. Le lendemain, l’une des deux acceptait de poser pour moi, dans ma voiture, sur le stationnement, moyennant rémunération.
1.2
Mes Intérêts de recherche
La partie qui suit présente mes principaux intérêts de recherche qui sont en lien avec les débuts de ma pratique. Je désire maintenant aborder des points touchant à l’identité, à une certaine représentation de la féminité ; je parle ensuite de mon intérêt pour l’illusion, puis je précise certaines caractéristiques et possibilités de la photographie qui est mon médium de prédilection. Enfin, je termine avec les éléments de ma méthode, mon processus se réalisant par la rencontre, l’écriture, la photo et le dessin.
1.2.1 Identité - Une certaine iconographie de la féminité
La notion d’identité est reliée à la psychologie de la personne, elle touche à différents domaines : sociologie, éthique, éducation. Notre héritage généalogique et génétique nous façonne avec notre milieu social ; nos expériences et nos connaissances nous construisent et nous changent au fur et à mesure de notre existence pour définir qui nous sommes. La question identitaire d'un artiste a une place particulière, par son statut souvent marginal. C'est ainsi que la sociologue Lucille Beaudry l’exprime :
S’il est un domaine fortement associé à la notion d’identité, c’est bien celui de la pratique des arts. Non seulement l’artiste signe les œuvres qu’il présente, mais encore, ce sont ses œuvres identifiées et reconnues par l’institution muséale qui structurent en quelque sorte le récit de l’histoire de l’art. De surcroît, les œuvres identifiées, reconnues et classées participent du patrimoine artistique et culturel d’une société donnée et partant, de l’identité même de ladite collectivité à laquelle l’artiste appartient. (Beaudry, 2003, paragr.1).
Lucille Beaudry poursuit ainsi son analyse sur la question identitaire chez l'artiste :
Aussi, par-delà la pluralité des formes et des manières de faire [...] l’art dit féministe pose la question des femmes dans le monde de l’art et dans la société. [...]. Cet art est à la fois critique sur le plan esthétique et sur le plan social en se posant et s’accomplissant en dehors des paradigmes modernistes de l’art établi, [...] s’autorisant à introduire dans la production et l’appréciation des œuvres d’art des valeurs extra-formalistes comme l’émotion, le vécu, l’expérience personnelle. (Beaudry, 2003, paragr.1).
J’ai été marquée par l’expérience vécue lors du projet avec les prostituées, par le fait de côtoyer des femmes jeunes peu respectées, et ce qu’elles témoignaient de notre société. J’ai alors eu besoin de me situer avec mon identité de femme, comme artiste en ayant besoin de réfléchir plus largement sur les différentes places que la femme occupe et sur ses différents « visages ».
Pour commencer, j’ai fait une recherche sur l’artiste femme dans l’histoire. Durant des siècles, son rôle a été secondaire : elle a souvent été cantonnée au rang d'artisane. Pour mieux saisir comment la femme artiste était perçue, j’ai commencé par lire un article de la critique d’art Maïten Bouisset intitulé « Femmes artistes/Artistes femmes » :
Jusqu'à la fin du XIXe siècle, l'histoire de l'art a été cruelle avec les femmes, si l'on en juge par cette phrase lapidaire de Gustave Moreau : « L'intrusion sérieuse de la femme dans l'art serait un désastre sans remède. » [...] Ou encore par celle d'Octave Uzanne, : « La femme de génie n'existe pas ; quand elle existe c'est un homme. » (Bouisset, s. d.7, paragr. 1).
Ce résumé de ce que l'on pensait de la femme artiste à ce moment-là m’a troublé. Quand et comment cela a-t-il commencé à se transformer ? L’article poursuit :
Avec les premières revendications pour l'ouverture aux femmes de l'école des Beaux-Arts – elle sera effective en 1900 – leur donnant accès à une formation complète, comparable à celle des hommes. Il s'agit là d'un véritable préalable à la naissance des femmes artistes comme groupe social. Il se termine au début du XXIe siècle, lorsque le discours universel de l'art s'est relativisé et que le champ artistique s'étant de fait largement ouvert, il a permis à Annette Messager et Sophie Calle, par exemple, d'être parmi les figures de proue de la Biennale de Venise. (Bouisset, s. d., paragr. 1).
7S. d : sans date
Le féminin est un sujet d’actualité qui est encore très sensible8. Dans l'art, c'est notamment avec Linda Nochlin qu'une prise de conscience sera amorcée. En 1971, elle écrit dans la revue américaine Artnews traduit dans Universalis : « Pourquoi n’y a t-il pas eu de grandes artistes femmes ? ». (Dumont cite Nochlin, s. d., paragr. 2).
C'est le début d'une vision différente de la femme artiste qui commence à être considérée pour ce qu'elle produit et non pas pour ce qu'elle est comme objet avec ses différents rôles, dont celui du modèle.
En art photographique du portrait il n'y a pas d'œuvre sans modèle et le rôle de la femme y a souvent été cantonné, comme en peinture ou en dessin, dans toutes les autres formes artistiques. Un modèle artistique est par définition « Être, chose dont on reproduit l'image, la forme, l'attitude par la peinture, la sculpture, la photographie. » (Modèle, dictionnaire de l’Académie Française 1992-. paragr.1). Durant une longue période, le modèle était classé comme un objet, comme en témoigne Serge Bramly lorsqu’il parle de Man Ray, photographe surréaliste new-yorkais en expliquant qu’il réalise plusieurs œuvres exposant des réductions de la femme en objet (Bramly,1980, p. 95). De nos jours le modèle est choisi par l'artiste suivant des critères qu'il a définis et son statut est reconnu à part entière, il est généralement protégé par un contrat précisant conditions et attentes.
Certaines photographes continuent de dénoncer la femme objet, objets de mode consommant des produits de beauté, par exemple la photographe française Valérie Belin dans son travail plastique y trouve son inspiration, notamment dans sa série « Painted ladies mosaique
diaporama » en 2017 qui se compose de huit portraits de mannequins d’agence, choisis
comme matière première d’une création de laboratoire.
8Les abus dénoncés dans le mouvement « #Moi aussi », « #Me Too », ou « #Balance ton porc », en témoigne
Chaque portrait tire son titre du nom des brosses et des pinceaux qu’on utilise pour peindre ou maquiller, et des outils de retouche numérique équivalents qu’on trouve dans les logiciels de traitement d’images. Brosses, pinceaux et pigments ont, d’abord, été utilisés pour le maquillage, dans l’esprit d’une peinture tribale ou d’une sorte de rite initiatique. Le visage des modèles n’est que support ; il en est réduit à sa fonction de surface. (Belin, 2017, paragr. 1).
Les codes de beauté évoluent au gré des époques et des lieux géographiques nous changeons pour appartenir à la mode. Pour se socialiser, le corps s'est déformé et il se donne, écrit France Borel, « comme une matière première souple, malléable et transformable, une sorte de pâte à modeler se pliant docilement aux volontés ». (Dumont cite Borel, s. d., paragr.1). Dans l’article, on peut lire que la mode suit les évènements, les changements de morphologies et les nouveaux préceptes de la vie quotidienne correspondant à certaines valeurs de société. La femme se pare d'artifices, le maquillage est un élément clé. Les produits cosmétiques sont appliqués dans le cadre d’un "rituel de beauté", utilisés suivant des circonstances bien spécifiques. Le maquillage est aussi un artifice de séduction, il participe à une construction du visage qui est en relation avec le moi comme le souligne Dominique Paquet :
Le maquillage sécurise le narcissisme en permettant de reproduire le visage idéal, en même temps qu’il produit un nouveau corps, que le démaquillage destitue tous les soirs[...] Mais marque aussi la fuite du temps, l’impossibilité de retenir le travail de la mort ». (Paquet, s. d., paragr. 6).
Nous assistons à un nouveau phénomène utilisant des moyens de plus en plus sophistiqués; un basculement dans une illusion exponentielle reliée à la chirurgie plastique9. Il touche les jeunes qui y recourent pour ressembler à leurs « selfies » ou snapchat. Il s’agit du « snapchat dysmorphia » terme inventé par le chirurgien Tijion Esho (Whatis, s. d., paragr.1). Cet égo-narcissisme de fabrication dénote qu’une partie de la population n’accepte plus son image naturelle imparfaite et elle désire être « embellie » : peau lissée, nez droit, joues et menton affinés, yeux ronds... L’omniprésence d’images retouchées semble affecter l’estime de soi et déclencher l’action de « se » faire retoucher, créant une population normée. La perfection
9Historiquement la chirurgie esthétique a été mise en place en France après la première guerre mondiale pour
ces fameux « gueules cassées » victime de traumatisme et permettre une reconstruction pour une meilleure réinsertion sociale (Nahon, s. d., paragr. 1)
devient une valeur commerciale entraînant un marché des corps féminins et masculins. Ayant eu l’expérience d’un travail dans un studio photographique commercial durant mon cheminement de maîtrise, j’ai pu en observer les codes de représentation10. On accepte de
jouer un rôle puis de rentrer dans un monde comme s’il s'agissait de la vérité. Je remarque toujours les mêmes clichés ; on montre une jeune femme dans un environnement qui correspond aux statuts sociaux de notre société : piscine, plage, look chic.
Quelle en est la représentation du féminin ? Est-ce que je dois m’identifier à ces codes, être envieuse de cette perfection-là ? Est-ce que tout le monde a l’obligation de se ressembler ? L’image établit une utopie pour dire ce qui n’est pas forcément réel ; elle correspond à une autre réalité qui est extérieure à soi.
La vision de la femme perçue par tous et par la femme elle-même s’appuie sur des concepts souvent superficiels ou le « paraitre » est au centre de certaines préoccupations; l’individu n’est plus considéré pour ce qu’il est mais pour ce qu’il représente.
Cela m’a amené à constater combien la perception peut être illusoire, combien l’illusion peut être nécessaire, combien de nuances sont utiles lorsque nous regardons ce que nous sommes. Dans la prochaine section je réfléchis à l’illusion qui m’a toujours attirée, ses liens avec la réalité et la vérité.
1.2.2 Illusion, réalité et vérité
Le domaine de l’illusion me fascine. Il est important dans mon travail plastique utilisant le médium photographique. Il touche au voir et au percevoir, il questionne les liens entre vérité, réalité et illusion. L’illusion déconstruit les certitudes, apportant un ébranlement des repères.
10
Nous avions des mises en scènes préfabriquées à présenter aux familles qui peuvent choisir un décor avec des accessoires, dans un but de partager leurs images sur les réseaux sociaux. Ainsi tout le monde recherche les mêmes photos avec les mêmes histoires; une illusion pour correspondre à une normalisation.
Par définition voir est « Percevoir par le sens de la vue. » (Voir portail lexical, 2012. paragr.1)
.
Percevoir est composé de per-, « à travers », et capere, « prendre » (Percevoir, dictionnaire de l’Académie Française, 1992-. paragr.1), « prendre connaissance par les sens » (Percevoir, portail lexical, 2012. paragr.1). Ces deux définitions incitent à penser que voir et percevoir sont étroitement liés. Cependant, j’observe que voir est physiologique relié au sens de la vue qui a ses limites et ses illusions possibles; la perception donne lieu à une interprétation intégrant l’ensemble de l’expérience qui ouvre encore la porte à l’illusoire. Notre perception étant subjective et complexe, elle soulève le problème de la vérité, de la réalité et de l’illusion. La vérité est une « connaissance reconnue comme juste, comme conforme à son objet et possédant à ce titre une valeur absolue, ultime. » (Vérité portail lexical, 2012, paragr.1). La réalité de son côté, est tangible et scientifique; elle a des propriétés mesurables. L’affirmation de vérités pouvant être reliée à des valeurs, pouvant être motivées par des intérêts personnels; on parle de « vérité alternative » où sont affirmée comme étant vraies des choses non réelles.L’illusion est un nom féminin du XIIe siècle. Emprunté du latin illusio, « ironie ; illusion, tromperie », dérivé du supin de illudere, « jouer, se jouer de » (Illusion, dictionnaire de l’Académie Française, 1992-). Elle relève d’une apparence trompée, matérielle ou morale qui, en nous faisant voir les choses autrement qu'elles ne sont, semble se jouer de nos sens ou de notre esprit.
L’illusion suppose, entre l’observateur et l’image, la création d’une réalité scénographique, un jeu qui a pleinement conscience des conventions théâtrales. L’humain n’a- t-il pas parfois besoin d’illusions pour créer un imaginaire auquel il peut s’identifier ? J’utilise les miroirs dans mon travail, pour mieux brouiller les perceptions, questionner l’image de soi, créer des illusions, déconstruire l’unité apparente11. La plupart de mes photos présentées sont des mises en scènes de soi, des altérations du réel. La façon dont j’aborde mon travail artistique est souvent établie à partir d’une mise en scène. Je prends une personne en photo, l’image
11 Dans l’histoire les miroirs ont eu une grande place notamment dans la vie des aristocrates : comme la galerie
des glaces au château de Versailles. Se regarder était alors un luxe. À présent tout le monde peut y avoir accès facilement. La représentation de notre image est importante, venant s’inscrire dans notre culture quotidienne.
représente le visage d’une personne ; si je la retouche sur logiciel, elle est toujours réelle, mais pas forcément vérité. Le portrait de cette personne peut être ma vérité, ma perception. Cela dit, pour moi le monde de la photographie est une théâtralisation c’est à dire que rien ne peut être vraiment réel et tout peut passer par l’imaginaire. Je peux faire des photos surréalistes sans trucage avec des perspectives, des illusions d’optiques et de cadrage. Dans mon travail j’ai envie de présenter un univers qui apparaît, situé entre la perception d’une vérité et l’imaginaire utilisé pour la représenter. Lorsque j’ai commencé ma pratique de photographe je n’utilisais que l’argentique. À présent mes prises de vues sont choisies, comme des tableaux élaborés de toute pièce ; j’ai compris que mon projet racontait une histoire en des termes que j’ai choisis. Mes rencontres et mes sujets méritent que j’avance avec attention et réflexions avec ma vérité, en tenant compte du point de vue de mes modèles, ce qui ouvre des perspectives imprévues.
1.2.3 La photo : lumière, portrait/autoportrait
Cette section aborde les caractéristiques particulières de mon médium photo, ainsi que la manière dont je représente la femme dans ma pratique.
La photo, la lumière :
Ma pratique de photographe vise à créer des images ou des installations artistiques et en ce sens, elle peut être classée comme photographie plasticienne, laquelle a intéressée de nombreux artistes et créateurs dans l’ajout notamment de la « matière » aux clichés traditionnels, l’exploration des supports, la création de montages en passant par différentes techniques comme le collage, le grattage, la photogravure, la sérigraphie, la surimpression. Tout comme eux, j’utilise ces moyens. Dominique Baqué (2004) décrit la photographie plasticienne qu’elle qualifie « d’extrême contemporain », comme un néo-picturalisme invitant à réaménager les catégories esthétiques des années 1960 à 1980. Selon elle, « il s'agissait de renoncer aux clivages pour penser l'œuvre comme articulation de l'objectif et du subjectif, conjonction heureuse de la matière et de la forme, réconciliation de la technique et de l'art » (Baqué, 2004, p. 11). De mon côté je préfère généralement l’image photographique pour elle-même. Ce qui m’intéresse depuis le début de mes expérimentations, c’est l’aspect
magique du médium photographique, relié à la lumière, sa condition d’apparition. C’est la source principale pour toute image photographique. Comme dit Philippe Dubois en 1981 :
La lumière, c’est donc à la fois ce qui est nécessaire à l’apparition de l’image, mais c’est aussi ce qui risque de la faire disparaître, de l’effacer, de la gommer totalement : il faut autant se protéger d’elle que la rechercher. Bref, le corps photographique naît et meurt dans et par la lumière. Il y va d’un passage fondamental. Affaire de transfert, de transmutation. » (Dubois, cité par Gattinoni, 2004, p. 166)
Dans le cadre de mes recherches j’ai utilisé deux types de lumières : la lumière du jour et la lumière artificielle. J’ai surtout utilisé le studio photo qui permet une mise en scène permanente, une manière de réfléchir. Par l’attente de l’image et sa construction, avec le temps, avec le modèle, en créant un lien, une intimité, un échange, une histoire, une émotion qui est partagée et qu’il faut saisir. Lumière que l’on peut créer de toute pièce pour réaliser le portrait qui « surgit ». La photographie en studio me permet de m’exprimer pour élaborer des atmosphères. Par ses propriétés la lumière me permet d’explorer l’image selon l’émotion ressentie face au modèle.
De l’autoportrait au portrait :
À partir de mon projet sur la déconstruction de l’espace et des perspectives réalisé en 2016, avec une série de miroirs, j’ai réalisé quelques autoportraits (voir p. vii du présent mémoire). L’autoportrait est de l’ordre de l’intime, une sorte d’écriture, une réflexion pour la postérité. Il est un portrait de soi-même, qui n’est pas nouveau en art. Cependant, la photographie a encouragé et facilité cette pratique12.
Le travail que je réalise en studio avec mes modèles est une mise en scène, englobant une forme de critique du rôle social des corps de la femme, comme Claude Cahun qui « déploie,
12
Comme l’écrit Gilles Mora : Le dispositif photographique, par la possibilité qu’il laisse à l’opérateur de figurer comme modèle sur l’image photographique ouvre la voie à l’exploration de l’autoportrait. Très tôt, avec Hippolyte Bayard et son Autoportrait en noyé, 1840, l’autoportrait se donne comme un espace de mise en scène du « moi » et permet d’en explorer la subjectivité[...]Très souvent, l’autoportrait photographique s’accompagne d’un jeu de mise en perspective du corps et du visage par l’utilisation de l’ombre (Lee Friedlander) ou du miroir (Florence Henri et sa série Double Portrait, 1927-1928). (Mora.1998, p. 56-58).
entre les deux guerres, des autoportraits (souvent des collages) où s’exhibe son obsession de l’ambivalence de l’identité [ou] Cindy Sherman, dans les années 80, [qui] met en scène, dans une perspective satirique, diverses virtualités sociales de la femme ». (Mora citant Cahun, 1998, p. 58).
Mes modèles donnent le sens. De leur côté il s’agit de la réalisation d’autoportrait, rejoignant un questionnement identitaire. C’est un jeu sérieux avec une photographe professionnelle, qui prend le temps d’écouter, d’être là avec eux. Les participants peuvent en être surpris, car nous sommes à l’époque des égoportraits (selfies) qui se réalisent dans l’immédiateté, avec certaines normes pour plaire à un idéal de représentation de soi13. L’autoportrait est de l’ordre de l’intime, alors que l’égo-portrait n’a pour raison que celle d’être diffusée et vue par un maximum de personnes sur les réseaux sociaux.
L’autoportrait, réalisé souvent avec pudeur, est à mon avis une sorte d’écriture, une empreinte, un message, une réflexion intimiste qui s’inscrit dans la durée, alors que l’ego-portrait est éphémère. Je me photographie, je regarde, je diffuse et je passe à autre chose.
Je réalise des portraits avec en tête mes intérêts de recherche reliés à la photographie, à la femme et à l’illusion ; à ce moment-là ma création se libère de toute contrainte établie, de toutes les documentations de terrain et même si j’en suis imprégnée, une nouvelle dimension surgit reliée à mon travail d’artiste, à ma démarche de création qui se poursuit. Il y a des aller-retours entre portraits de l’artiste et autoportraits des modèles.
13
Le selfie ou égoportrait. Désigne un « Autoportrait photographique, généralement réalisé avec un téléphone intelligent et destiné à être publié sur les réseaux sociaux (Larousse, 2016, Paragr.1). Hélène Vecchiali écrit en 2017 : À notre ancien rapport au langage s’est substitué un rapport à l’image, « voir » plutôt que « penser » devient un risque pour l’homme moderne. Le fameux « Je pense donc je suis » de Descartes se traduit par : « je selfie donc je suis » [...]. Nous glissons rapidement d’une photo de soi à une autoglorification de soi…Le risque du mauvais narcissisme surgit massivement : le selfie à outrance est une quête vaniteuse faussement spontanée, un acte auto promotionnel démesuré. (Vecchiali, 2019, p. 166). Le selfie c’est aussi une façon nouvelle de capter des pays, des cultures, des paysages, des monuments que nous traversons, dont l’acteur fait partie intégrante et qu’il veut partager.
Technologies, outils de prise d’image :
Le sténopé est un dispositif très ancien permettant de prendre une photo que j’ai pu construire et utiliser. Son intérêt réside dans le fait qu’il mène souvent à des résultats imprévus qui l’enrichissent14. À travers l’utilisation du sténopé on découvre les fondamentaux de la photographie. De nos jours où le temps est lié à la rapidité et au contrôle, on apprend la patience et l’intégration de l’imprévu. Comme on peut le lire dans l’ouvrage de David Duchemin (2018) : « La patience, c’est autoriser l’ensemble de votre œuvre à vous surprendre, à faire des détours imprévus, à devenir quelque chose d’inattendu, et autoriser votre curiosité à vous mener plus loin de l’autre côté du miroir » (p.58).
L’appareil analogique est, pour moi, intéressant par sa manière d’expérimenter une image, de se projeter et d’imaginer le résultat. L’utilisation d’une pellicule est une technique, à mon sens, proche de la réflexion, une autre manière de penser. Le photographe fait une projection mentale de son image, une attente dans un espace-temps où tout est possible. Une photo développée en trente-cinq millimètres que l’observateur peut tenir entre ses doigts, provoque un contact que l’on peut qualifier de physique, ce qui lui donne une dimension particulière. Elle devient un objet semi précieux contribuant ainsi à la richesse de l’image. L’utilisation d’une pellicule est une technique, que je considère proche de l’introspection.
Le Polaroïd a été un appareil très important dans ma quête. Le rendu n’est pas forcément de bonne qualité, mais il reste à mon avis, un objet fascinant pour sa fonction instantanée : je prends une photo et elle apparaît, tangible, imprimée. Cet appareil est parfait pour échanger, créer un lien : en effet, avec lui j’entraîne les liens de dons ; je photographie, j’attends, j’échange, je montre, je donne au modèle et cela amène tout de suite de la complicité.
L’appareil numérique est devenu mon choix de prédilection. Il permet, de voir le résultat immédiatement, de voir la réussite ou non du cliché, de le montrer au modèle et d’avoir son
14
C’est une petite boite en bois qui se rapproche de celle d’un appareil photo classique, avec un trou, sur l’un des côtés qui fera office d’objectif, de la dimension d’une aiguille, calculé en rapport avec la profondeur. À l’intérieur, on place un papier photosensible pour que la lumière pénètre et le brûle. On pose la boite sur une surface fixe et on laisse la lumière rentrer le temps requis. On peut exposer plusieurs fois le papier en faisant attention de ne pas voiler le papier photosensible. Puis on développe en chambre noire.
accord, de choisir ensemble. Cela devient pour moi un instrument de communication, provoquant un rapprochement du photographe avec son sujet et un partage immédiat. Il permet une richesse d’option par sa multitude de combinaisons possibles. L’image devient alors une forme d’illusion parfaite, par sa retouche sur des logiciels. Même si la retouche photo a toujours existé, le numérique offre plus d’alternatives et peut se faire facilement et rapidement. Cependant cela n’empêche pas l’essentiel au cœur de la démarche du photographe : la patience est toujours de mise, elle réside dans l’attente d’une meilleure lumière, attendre que le modèle soit suffisamment à l’aise pour livrer un regard, un geste, une émotion qui est loin d’être instantanée. Le changement radical du passage du négatif au numérique pixélisé, consiste à ce que l’image numérique altère son statut d’empreinte. L’image perd son cachet d’objet, la photographie n’est plus contaminée par le temps. Même si l’image numérique prend une très grande place dans nos vies, je constate que les clichés ne changent pas tellement de finalité, toujours les mêmes aspirations, l’être humain a besoin de s'évader, rêver, par-dessus tout de se projeter.
Genres photographiques :
Afin de situer mes expérimentations et recherches reliées à la photographie plasticienne, je définis certains genres photographiques périphériques ayant des visées très précises comme la photo publicitaire commerciale et le photojournalisme ; qui ont un lien avec ma pratique.
Le style de la photo publicitaire influence quelques-uns de mes projets. Guillemot exprime que certaines photos reflètent un mode de vie, une idée plutôt qu’uniquement le produit proposé ; elles peuvent jusqu’à aller s’inspirer des faits de société ou de la politique (Guillemot,1996, p. 529). Dans mon projet de maîtrise, je désirais m’inspirer d’éléments de ce genre photographique, puisqu’il me permettait de pénétrer le monde commercial dont je désirais parler en me référant à l’image publicitaire avec ses normes, son idéal féminin, sa quête de jeunesse et de perfection dans une certaine conception de la beauté. J’ai essayé d’en intégrer des éléments, de rendre certaines images « glamour », sensuelles et sophistiquées. L’exposition visée leur donnerait une place nécessaire.
Étant intéressée par le portrait de personnes, par les représentations d'un sujet et à travers lui, les représentations visuelles d’un groupe social, certaines étapes de mon travail de création ont des points communs avec ce qu’on appelle le photojournalisme15 . Paul Almasy explique
les rôles, les méthodes ainsi que l’approche de travail qu’utilise le photojournaliste qui joue quatre rôles principaux : devient-il rapporteur / reporteur de faits, dont il est témoin pour ce faire? Il s’est transformé en observateur et en enquêteur (Almasy, cité par Gattinoni, 2004, p. 223). Comme l’écrit Cramerotti (2009, p 21), la photo esthétique dans le journalisme dévoile une forme d’investigation sociale passant par l’archive, la recherche sur le terrain, l’entretien et l’enquête, s’appuyant sur la sensibilité du spectateur. De mon côté, il est arrivé exceptionnellement que je fasse mes recherches à partir d’archives, à moins que la recherche ne le demande afin de mieux saisir le sujet abordé. Pourtant je commence toujours ma recherche en me déplaçant sur le terrain, c’est à dire dans les milieux de vie de mes modèles, les personnes dont je désire réaliser un portrait. Cette étape de rencontre a lieu particulièrement en début du processus de ma démarche de création, mais aussi dans les deux autres étapes, celles du tri des informations récoltées et de la composition de l’œuvre (p. 40 du présent mémoire). Des éléments de mon travail, lors du processus de recherche, peuvent ainsi s’apparenter au photojournalisme, cela dit l’objectif final n’est pas du journalisme. L’« enquête » est ici plutôt une rencontre qui aboutit à des portraits recomposés librement et installés dans l’espace en fonction de mon regard singulier et subjectif, en fonction de mes intérêts de recherche esthétiques et conceptuels
1.2.4 Les spécificités de ma méthode de travail
Pour réaliser mon art, j’utilise différents moyens qui influencent ma conception et me permettent de développer une réflexion : le dessin et la rencontre. Ma pratique du dessin est une réflexion. Dans son étymologie même – celle de dessein, de l'italien disegno –, le mot dessin renvoie à l'idée de projet (Fohr, s, d., paragra.3).
15
Comme l’écrit Hervé Le Goff, cette esthétique a « investi le marché de l’art depuis le milieu des années 1990 avec des photographes qui s’éloignent du photojournalisme tel qu’il était au départ, né de la Seconde Guerre mondiale » (Le Goff, s d., paragr. 51). Certaines photos, ont intégré le contexte artistique où elles ont été diffusées, prenant une nouvelle forme en sortant de la diffusion habituelle réalisée par le biais des médias.
Au début de mes recherches le dessin favorisait les premiers contacts avec mes sujets. Puis, en choisissant des modèles de mon entourage, le lien existait déjà de par notre amitié, le dessin est devenu une manière d’exprimer mes idées pour mes photographies, de croquer mes mises en scène. À mon sens le dessin est une autre forme d’écriture beaucoup plus facile pour s’exprimer et clarifier mes idées.
Désirant rencontrer l’autre pour créer, je peux aussi m’associer à l’esthétique de l’enquête et aussi à une posture d’artiste-anthropologue, dans le sens que lui donne Marie Fraser : « l’artiste est comme l’anthropologue – « the artist as anthro- pologist » – parce que le monde qu’il observe n’est pas un monde objectif, mais son propre monde ». Selon elle, « L’art ne peut donc prétendre à l’observation d’une réalité extérieure ; au contraire, l’artiste est à l’intérieur du monde qu’il observe » (Fraser, 2014, p. 158). En ce sens, mon travail de photographe qui questionne la notion de la femme dans la société à travers des portraits, existe par les échanges et les liens que je tisse avec mes modèles. Sans faire une enquête précise à partir d’entretiens préparés à l’avance, je prends le temps de rencontrer mes modèles, de les écouter, de dialoguer avec elles, de comprendre leurs intérêts reliés à leurs personnes, leur milieu de vie et de travail ; tout cela me permet de mieux les saisir globalement.
Ainsi, ma pratique artistique intègre la participation de mes modèles, afin de construire ensemble leur image. Ce choix est un engagement personnel qui s’affirme par l’utilisation de la lumière, ma matière de prédilection. Mon projet artistique qui s’inscrit dans une « réalité sociale », vise à créer des univers qui amènent un langage nouveau, pour exprimer le présent à travers divers dispositifs en utilisant différents appareils. J’utilise tout autant des moyens du passé que les plus actuels, jouant avec le temps. Je montre une vision personnelle de personnes précises dont je dresse des portraits que j’ai réinventé, à travers des installations porteuses de mes enquêtes. Avec les propriétés de la lumière, je cherche à faire, à défaire et refaire l’image des femmes à partir des échanges avec mes modèles pour combiner nos représentations pour créer une ou des images de leur portrait et, explorer des installations.
Dans ma pratique artistique, l’image a une fonction de relation permettant de créer l’image qui me relie aux autres. Mes fonctionnements mettent en valeur des rencontres, des histoires, des instants. Ce qui compte dans la réalisation et la conception de l’image en fin de parcours, c’est le regard que je pose sur le modèle et sur son propre regard, afin non seulement d’en tenir compte mais d’essayer de le mettre en valeur par l’image elle-même.
À l’Instar de Joëlle Tremblay qui décrit les conditions du lien avec les autres dans sa pratique de l’art qui relie, je pourrais dire que ce qui permet de relier en photographie c’est d’avoir « un élan vers l'autre, un désir réel de rencontrer la personne, un véritable intérêt pour ce qu'elle est. La base du lien est alors empreinte de curiosité, d'humanité à découvrir et à partager, d'ouverture face à un défi à relever ensemble » (Tremblay, 2013, p.158). Comme elle, j’établis ce lien en le basant plutôt « sur une inclination à connaître 1'autre. » (Tremblay, 2013, p .158). Saisir ce qu’est le modèle, pour en faire un portrait ; lui laisser son mot à dire ; réaliser le défi de tester sa propre représentation et avec ce que j’ai perçu. En ce sens, le lien fait partie de l’œuvre. Nicolas Bouriaud exprime cette idée en ces termes : « L'art a toujours été relationnel à des degrés divers, c'est à dire facteur de sociabilité et fondateur de dialogue » (1998, p.13).
Mon travail s’est rapproché d’une forme d’anthropologie visuelle : mélange d’enquêtes, de réflexions, d’essais de représentations visuelles au moyen de la photographie. Pour réaliser mes portraits, je me suis intéressée aux récits, aux relations qui se nouent, à leurs origines et à toutes les expériences de vie qui construisent chaque personne, aux zones floues aussi, aux différentes perspectives et aux ambiguïtés.
1.2.5 Conclusion : schéma synthèse
Ma recherche découle de qui je suis, une femme artiste. Voici en guise de conclusion du chapitre le schéma de mes intérêts artistiques :
Figure 7: Jambel, L. (2020). Schéma d’Intérêts Artistiques autour de l’illusion
Cette recherche autour de l’iconographie de la femme est alimentée par l'enquête. Un dialogue se déclenche pour qu'émerge une image, que je souhaite esthétique. Cette image est attachée au corps de la femme et répond à divers codes de beauté qui permettent d’arriver à une transformation dans une œuvre. Mon travail déplace des certitudes, il représente en apportant certaines déconstructions et illusions d’optique par la matière de l’art et de la photo en particulier.
Chapitre 2 Création, processus de rencontre
Ce chapitre aborde une partie de mon processus de création, plus précisément ma relation avec chacun de mes modèles, ce qui a permis progressivement de construire leur portrait, ce qui est au cœur de ma recherche de maîtrise. Ma démarche plastique repose sur un tissage de liens avec des personnes, essentiellement féminines. Je me réfère au portrait. Dans mes clichés je m’intéresse à la question de l’image de la femme dans la société. J’ai choisi mes modèles en fonction de rencontres réalisées dans mon entourage, des relations proches. Plusieurs questions sont posées à chaque modèle qui concernent leurs histoires, leurs parcours, leurs passions, leurs rêves. Alors la relation s’instaure à travers nos rencontres qui se font en présence, face à face, avec une confiance mutuelle qui s’établit. Les différents modèles se confient librement sur leurs vies avec plus ou moins de détails qu’ils choisissent de dire. Les échanges me donnent les éléments qui me permettent de réaliser une mise en scène photographique qui devient leur portrait.
Dans la première section je commence par clarifier des éléments de fonctionnements éthiques qui sont au cœur de mon projet de création. Ensuite lors des cinq sections suivantes je raconte le processus de création au départ : rencontre et dialogues avec chacune des modèles : Lana Dalida, Abïgaëlle, Marion, Alice, Stephanie.
2.1
Modèles : processus et éthique
J’aborde le sujet de l’éthique qui est très important dans mon genre de travail, avec ses règles reliées à l’art, à l’université et à ce qu’impose ma démarche artistique. Dans mon projet de maîtrise j’ai choisi de photographier cinq personnes.
J’ai suivi les règles d’ordre éthique nécessaires au travail d’artiste impliquant des modèles. L’objectif était avant tout de respecter l'intégrité des personnes impliquées, leur consentement éclairé. Il fallait évaluer les avantages et les risques qu’elles pouvaient encourir par la publication de leurs images dans le milieu de l’art, lors d’expositions avec les projets tangibles où lors de la diffusion du travail sur internet qui rend les images accessibles à tous et pour toujours. Mes modèles ont pu faire un choix juste et éclairé, étant assurées de la confidentialité de certains de nos échanges, signant en ce sens, au fur et à mesure de mes rencontres et de la réalisation de mes prises de vue, un « contrat pour l’utilisation d’un modèle pour la captation de son image » (voir exemple Annexe A, p.58 du présent mémoire)16.
J’ai été plus loin. En effet, tout au long du processus de rencontre et de création, les modèles ont été sollicitées afin de m’assurer que les textes et les images respectaient leur intégrité. Chaque modèle a donné son avis pour les parties du mémoire les concernant, l’autorisation s’est faite par courriel. (Voir formulaire de consentement Annexe B page 59 du présent mémoire). Mon projet a évolué tout au long de ma scolarité, se construisant en fonction de hasards de rencontres de nouveaux modèles, de leur désir d’embarquer dans l’aventure, ce qui était imprévisible au départ. Depuis le début de mon cursus j’ai ainsi été amenée à changer, à adapter mes recherches et mes projets de portrait17 (voir cheminement de création des modèles Annexe C page 60 du présent mémoire).
16 Les deux parties ont lu et signé le contrat, fait en deux exemplaires, dont l’un a été remis au modèle et l’autre
à l’étudiante-artiste qui l’a rangé en lieu sûr.
17 Par conséquent, afin de ne pas dénaturer ma pratique, je n’ai pu répondre aux exigences du comité d’éthique
de l’université Laval qu’en fin de parcours. Pour obtenir son autorisation de publier le mémoire, je l’ai présenté lorsqu’il était prêt pour le dépôt initial, pour s’assurer qu’il ne contenait ni photos ou renseignements qui auraient pu éventuellement porter préjudice à mes modèles. À cet effet, j’ai auparavant, fait lire et approuver à chaque modèle la partie qui le concerne en retirant le cas échéant des éléments sensibles, signalés par eux
2.2
Lana Dalida
Arrivée dans la ville de Québec j’ai voulu continuer d’explorer un univers parallèle, « underground », un univers de nuit. Comme à mon habitude c’est proche de mon domicile que je cherchais mon sujet d’étude. Dans le quartier Saint Jean, un « bar cabaret » nommé « Le Drague » attirait mon attention. Je ne connaissais pas très bien le monde des
Drag-Queen. Elles étaient représentées par des clichés photographiques dans les ouvrages de Nan
Golding ; des artistes dans un téléshow « RuPaul's Drag Race All-Stars », m’avaient beaucoup interpelée et intriguée. J’étais vraiment curieuse de découvrir ce monde travesti. Je décidais d’y aller, mais impossible pour moi de pénétrer le milieu sans connaître personne. Je parlais avec mon entourage, et l’une de mes amies, connaissait une drag-queen : Lana Dalida, et me l’a présentée.
Figure 8 : Jambel, L. (2018). Fred avant sa transformation. Polaroïd. 11 x 8.5 cm
C’est avec Fred, dit Lana Dalida, que mon projet a commencé. Nous avons tout de suite sympathisé. Je le voyais souvent au « Drague », il était mon guide, j’assistais aux séances de maquillages, aux spectacles. Ce qui me fascinait le plus c’était le moment de la transformation. Le moment où tout bascule, du modeste employé, Fred se changeait en une créature aguicheuse, sensuelle et devenait Lana Dalida. J’ai commencé par faire des photos Polaroïd pour échanger.
Figure 9 : Jambel, L. (2018). Sans titre. Argentique Couleur. 6 x7 cm
J’ai utilisé l’argentique et j’ai fini par utiliser le numérique. Je m’apercevais bien vite que je ne pourrais pas construire objectivement mon projet si je ne rentrais pas en immersion totale au cabaret. J’obtenais un poste de photographe, puis d’éclairagiste pour les spectacles. Ainsi je devenais en quelque sorte invisible, et pouvait poursuivre mes recherches pour m’imprégner du contexte. Je voyais les personnes telles qu’elles étaient véritablement dans ce monde de la nuit. J’étudiais le concept de beauté que Fred portait, et essayais de saisir de quels changements d’un homme à une femme il s’agissait, c’est-à-dire l’idéal du féminin à travers ses yeux, et les nécessités, ce qui est mis en valeur dans ce contexte-là.
J’apprenais à mieux connaitre mon modèle, Fred, garçon discret à la base, qui grâce à une véritable métamorphose se transformait en Lana Dalida. Je l’ai photographié avec mon numérique tout d’abord au cabaret, ainsi j’ai suivi sa transformation magistrale, d’un garçon timide à l’allure sans prétention, pour se changer en femme fatale aux traits de Lana Del Rey et Dalida, ses idoles. Autour de lui, dans les loges, des plaisanteries, des rires. Des voix graves, des hommes d’apparences viriles qui deviennent des créatures séductrices, tentatrices, spectaculaire.
Figure 10 : Jambel L. (2018). Je deviens elle. Numérique.50x 70 cm
J’ai continué mon exploration en studio, pour créer une mise en scène avec un fond rouge pour faire référence à l’univers de la nuit et des bars. Le but de ces photographies était de montrer cette transformation et de les explorer avec Fred. En observant les photographies, il manquait quelque chose. Pour continuer dans cette recherche je voulais voir l’impact du monde extérieur sur la vision des « drag queen », femme exagérée, caricaturée, dans un univers que tout le monde partage. Déplacement hors du contexte habituel. J’ai demandé à Lana Dalida ce qu’elle avait envie de montrer de son image, quelle était sa marque de fabrique. J’ai voulu la voir dans un autre contexte que celui d’un espace clos, différent du cabaret et du studio. Aller à l’extérieur était la dernière étape. Elle a choisi que je la photographie dans son quotidien, dans la rue, dans les transports en commun. Lana Dalida, posait décontractée sans aucune gêne, femme fatale sous le regard des passants et des passagers. Au bout d’un an de rencontres j’ai eu l’impression que ma recherche d’artiste-anthropologue avec ce modèle avait atteint ses limites, que j’étais prête à passer à la seconde étape : créer l’installation. C’est alors que j’ai posé mon choix sur un nouveau modèle, différent.
2.3
Abïgaëlle
C’est sur la route 138, direction Kegaska que mon projet sur Abïgaëlle a débuté. Je participais à une expédition amicale constituée essentiellement d’étudiantes scientifiques. Chacune racontait son parcours, pour ma part j’exposais mon travail plastique ainsi que ma relation avec mon modèle de l’époque : Lana Dalida.
Abïgaëlle soulignait un point important dans ma pratique : « pourquoi travailler avec des personnes qui donnent une image exagérée de la féminité ? ». Je n’avais jamais réfléchi au fait que mon choix d’étude, avait pour sujet privilégié, des marginaux de la féminité, car ce n’était pas le but. Je réalisais que jusque-là ma recherche avait intégré des femmes sortant de l’ordinaire, de ce qui était considéré normé et attendu. Et si je choisissais des femmes, pourquoi pas dans mon entourage, d’apparence plus classique qui montreraient chacune une vision différente de la féminité ? Cela est devenu un besoin, une évidence ; nous avons décidé de travailler ensemble, puisqu’elle correspondait au nouveau défi que je me donnais.
Abïgaëlle est d’origine française-vietnamienne-indienne, étudie et réside à Rimouski. Elle est doctorante en océanographie physique à l’âge de vingt et un an, unique femme dans un univers masculin. Passionnée par l’océanographie elle m’a montré un milieu inconnu pour moi. Au cours de nos premiers échanges, elle m’a parlé d’une exposition qui a eu lieu en 2017 dans son université. Une installation intitulée « trajectoire pétrolière I & II » présentée par l’artiste Marianne Papillon et Daniel Bourgault professeur en océanographie-physique. Ce projet parle de l’importance du Saint-Laurent à travers « deux installations multidisciplinaires traitant de l’univers pétrolier maritime » (Bourgault, D, 2017, paragr.1). Abïgaëlle désirait qu’on s’inspire de cette collaboration pour notre projet.
Au départ, avec Abïgaëlle, il s’agissait de co-créer, en s’intéressant à la manière dont l’être humain se conçoit dans son environnement. Je me suis intéressée à la problématique de la thèse d’Abïgaëlle puisqu’elle était plongée dans cet univers de recherche touchant les radars de hautes fréquences, c’est-à-dire la dérive de stokes de surfaces filtrées. Abïgaëlle a prouvé que les radars mesurent cette quantité.