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Femme seules au café, une observation participante

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Academic year: 2021

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Submitted on 12 Mar 2021

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Femme seules au café, une observation participante

Claude Leneveu

To cite this version:

Claude Leneveu. Femme seules au café, une observation participante. Lieux Communs - Les Cahiers du LAUA, LAUA (Langages, Actions Urbaines, Altérités - Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Nantes), 1993, pp.51-56. �hal-03167846�

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FEMMES SEULES

A U CAFE...

u n e o b servatio n p articip an te

Claude LENEVEU

Cet article est la version modifiée d'une com­ munication au colloque international "les en­ jeux urbains de l'habitat", Paris, 3-6 juillet

1990. Il s'appuie sur nos propres observations du café P... ainsi que sur les résultats de l'en­ quête menée sous ma direction, pendant l'année universitaire 1987-1988 par Patricia Cochon- neau et Marie-Christine Maillard dans le cadre de l'enseignement de Licence de Méthodologie Approfondie. Je les remercie vivement. Je tiens à remercier aussi Véronique Lollichon et Caro­ line Métais, dont je cite les extraits d'un entre­ tien informel réalisé au café W... pendant cette même année universitaire.

P ousser la porte d'un café et en franchir le seuil, forment, au premier abord, un compor­ tement anodin. Cette opération appartient à ce flux de conduites constitutives des prati­ ques sociales quotidiennes qui n'offrent pas matière, dans le cadre de leur réalisation or­ dinaire et normale, à une form ulation discur­ sive de la part des agents sociaux. Ces conduites mettent en œuvre des habilités, des savoirs et des savoir-faire : elles s'ancrent dans la conscience pratique1.

Erving Goffman, en particulier, a centré ses travaux sur l'existence de ces conduites cons­ tamment mises à l'épreuve dans des contextes variées d'interaction. Il a mis en évidence, par exemple, l'existence de l'inattention polie par laquelle un in d ivid u , tout en reconnaissant la présence d'une autre personne, évite tout

1- Selon la fo rm u la tio n d 'A n th o n y G id d e n s, Central Problems in Social Theory, M a c m illa n , L o n d o n , 1979; The constitution o f society : O utline o f the Theory of structura­ tion, C am bridge, P o lity Press, 1984. P o u r u n exam en d u concept de conscience p ra tiq u e chez A n th o n y G id d e ns, on p e u t se ré fé re r à n o tre a rtic le ; "De Blumer à Giddens: pratiques, action, structuration ou pour un hommage à la science sociale britannique"; A c tu e l M a rx , Théories de l ’action, théories du travail, n °13 -P re m ie r sem estre, Pa­ ris , P .U .F., 1993.

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geste qui puisse être considéré comme une in ­ trusion dans son espace intime.

Ce que Goffman plus généralement établit, c'est que les interactions sociales, comme modes pratiques sous lesquels la réalité so­ ciale se manifeste dans son immédiateté à n'im porte quel agent, développent des formes diverses de communication et d'échange, transmises à travers les expressions du v i­ sage, les gestes et les mouvements du corps2...

Qu'en est-il des pratiques liées à la fréquenta­ tion in dividuelle des cafés ? Quels types de conduites s'y trouvent engagés ? Selon quelles modalités, quand il s'agit de la fré­ quentation féminine individuelle et occasion­ nelle de ces espaces ? Autant de questions qui m éritent un examen empirique.

La fréquentation féminine individuelle. M odalité de fréquentation assez répandue dans certains cafés, la fréquentation in d iv i­ duelle est, à l'opposé, extrêmement rare dans certains autres où la fréquentation collective de la clientèle domine, comme on le voit sou­ vent dans les "cafés lycéens"par exemple. La présence im portante de fréquentations in ­ dividuelles peut sans doute, en première approche, être mise en rapport avec les carac­ téristiques et l'environnement de certains ca­ fés. En effet, nombre de cafés urbains locali­ sés dans les rues commerciales des centres- v ille drainent une clientèle de passage ou oc­ casionnelle, qui est une clientèle individuelle. L'arrêt au café constitue alors une halte per­ m ettant de se soustraire momentanément à l'espace public de la rue.

Le café-bar le P... à Nantes appartient à cette catégorie de café. Donnant sur une place si­ tuée au cœur d'un plateau piétonnier, il s'in­ scrit, par ailleurs, à l'intérieur d'une zone à forte im plantation commerciale. Une série

d'observations s'étendant sur plusieurs se­ maines ont permis d'établir que près de la m oitié de la clientèle y vient seule : l'entrée individuelle au café coïncide, dans ce cas, avec sa fréquentation individuelle3.

On distingue au P... , d'autre part, une forte représentation de temps courts d'occupation, puisque environ 40% de la clientèle y séjourne moins de 10 mn. Mais ce café présente une autre originalité : il accueille, contrairement à beaucoup d ’autres, une proportion élevée de clientèle féminine (plus de 40% du total de la clientèle). Réalité qui peut être mise en corré­ lation avec la grande densité commerciale d'un environement (un grand magasin, des bijouteries, des magasins de vêtements et de chaussures...), qui incite à la flânerie et au 'lèche-vitrines", et où on observe que l'activité des femmes est toujours plus intense que celle des hommes. Mais de la rue au café il y a plus d'un pas... Selon quelles modalités particu­ lières des femmes peuvent elles accomplir in ­ dividuellem ent ces pas ? Telle est la question à laquelle nous voudrions essayer de ré­ pondre.

Entrer au P... peut être assimilé chez la cliente occasionnelle à un arrêt "entre deux achats", à une pause-café. En effet, la consommation de café et en général de boissons chaudes, corres­ pondent à ce type de comportement. Fré­ quenter seule le café pour une femme (même si elle appartient ici, comme la grande m ajori­ té de ses semblables au monde des employés et des classes moyennes), signifie prendre ra­ pidement un café. Une boisson qui peut être rattachée aux valeurs symboliques du foyer, mais qui, en raison du faible volume qu'elle occupe dans la tasse et de l'ingestion rapide qu'elle exige, s'accorde aussi parfaitement à cette sorte de pratique occasionnelle.

2- E rv in g G o ffm a n , n o ta m m e n t, les rites d'interaction, P aris, E d itio n s de M in u it, 1979.

3 - L ’entrée in d iv id u e lle p e u t c o ïn c id e r avec une fré ­ q u e n ta tio n c o lle c tiv e : n o u s e xa m in io n s ce ty p e de p ra ­ tiq u e s d u café dans une a u tre c o m m u n ic a tio n "P ra ti­ ques p o p u la ire s d u café... Les fa m ilie rs o u v rie rs : e n tre r e t s 'in s ta lle r", C o llo q u e d u LERSCO , crises et métamor­ phoses ouvrières, 8-9-10 o cto b re 1992, N antes.

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Cet accès individuel des femmes au P... ne s'autorise qu'un temps bref de présence et un choix restreint de consommations (la seule al­ ternative au café est souvent le chocolat chaud). Alors que les boissons chaudes et la bière, surtout à la pression4, constituent au P... 90% du total des consommations, une femme seule, à l'inverse de son homologue masculin, commandera rarement une bière en bouteille ou un demi. De manière générale, il apparaît ici, comme dans la plupart des cafés observés, que les femmes, quels que soient leur âge ou leur statut social, maîtrisent moins bien que les hommes l'éventail des consommations.

Le champ des consommations liquides publi­ ques des femmes, tout au moins en période diurne, est beaucoup plus réduit que celui des hommes. Et on peut considérer que le c li­ vage entre boissons alcoolisées et boissons non alcoolisées recoupe celui entre hommes et femmes, bien que celui-ci tende parfois à s'effacer lorsque la venue au café se réalise en couple ou en groupe mixte.

Si le café se manifeste au P... comme la bois­ son élective de la femme seule, cela ne revient pas à dire, bien entendu, que son homologue masculin refuse cette boisson, mais plutô t que sa consommation se règle sur les moments de la journée auxquels elle est le plus souvent as­ sociée dans l'univers domestique (l'heure du petit déjeuner, après le repas de m idi). Le choix du chocolat chaud participe, par contre, d'une consommation essentiellement fémi­ nine, car on en décèle guère la présence chez l'homme adulte seul.

De la même manière que la panoplie fém i­ nine des boissons apparaît faiblement éten­ due, on est amené, d'autre part, à constater que le répertoire du vocabulaire sur lequel est formulée la commande de la femme seule, se révèle nettement plus réduit que chez les hommes. Tout se passe comme si, pour une même consommation, la femme lim ita it l'é­ noncé de la commande aux seuls termes re­ quis par la transaction marchande et une

norme de politesse m inimale ; elle dira : "un café s'il vous plaît", tandis que l'homme ajou­ tera un qualificatif à la boisson demandée : "un p’tit crème s'il vous plaît", ou il s'appro­ priera le nom de la consommation en le trans­ formant ("un noir"), exprimant par là une re­ lation de proxim ité intim e à l ’acte de boire en public.

Mais les restrictions imposées à cette pratique féminine du café s'attachent-elles exclusive­ ment aux attitudes de consommation ou concernent-elles aussi les mouvements corpo­ rels comme l'acte d'entrée, les déplacements et la localisation au sein de ce café par exemple ? Une observation comparée des comportements d'entrée des hommes et des femmes permet d'esquisser une première ré­ ponse.

Dès q u 'il a franchi le seuil du café, l'homme seul - le client de passage - jette un regard en direction de la salle et des clients qui y sont installés : il affronte immédiatement la salle et ses occupants. Ce premier regard - ce balay­ age visuel - circonscrit les modalités de la conduite initiale d'appropriation. Le client masculin - appartenant souvent ici aux classes moyennes - fa it sien l'espace du café avant toute interaction verbale avec la pa­ tronne où la serveuse et le choix de son em­ placement. Ce n'est que dans un deuxième moment qu’il se tourne ou se retourne vers le bar...

A l’inverse, la femme seule - la cliente de pas­ sage - porte son regard vers le bar lorsqu'elle entre, puis l’oriente aussitôt, sur un mode ra­ pide et fu rtif, en direction des tables. Elle semble avant tout préoccupée par la re­ cherche d'une table, ne prêtant guère atten­ tion aux clients. La femme marque, dans un premier temps, sa présence, par un coup d'œ il à l’adresse de la patronne qui se tient derrière le bar : conduite qui semble l'équivalent com­ portemental et symbolique de l’action de

frap-4- Les o b se rva tio n s se so n t e sse n tielle m e n t dé ro u lé e s en autom ne et en h iv e r, ce q u i e x p liq u e la fa ib le sse ex­ trêm e d e la con so m m a tio n de ju s de fr u it.

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per à une porte. La femme "frappe à la porte" et pénètre dans la salle du café. L'homme, en revanche, entre puis "frappe", ou plutôt il entre sans frapper car le regard en direction du bar, s'accompagnant parfois de l'énoncé de la commande, ne revêt pas alors dans l'in ­ teraction la même signification...

Le P... comprend deux salles. L'une à l'étage, l'autre au rez-de-chaussée. Cette dernière, qui est la plus fréquentée, se caractérise par son exiguïté. Face au bar, les tables, au nombre de dix, dont neuf de petite dimen­ sion, sont réparties tout autour de la salle. Elles se situent, pour la plupart, dans un même alignement et sont seulement séparées entre elles par un espace de vingt centimètres. Le cadre intérieur du P... ne recèle guère, on le voit, de possibilités d'espacement, et les offenses territoriales sont nombreuses sous la forme du regard intrus, d'empiètements tou­ chant l'espace personnel des clientes.

La femme seule n'ira pas consommer au bar, lieu approprié de manière privilégié par les habitués hommes, elle cherchera une table. Un comportement transgressif est pourtant toujours possible...

SCENE I

C o n tra ire m e n t à la c lie n tè le d u b a r (essentiellem ent m as­ c u lin e ), cette fem m e e n tre dans le café, sans m arq u e r de tem ps d 'a rrê t su r le s e u il, la tête baissée, e t se d irig e d i­ re cte m e n t ve rs le g ra n d coté d u b a r, sans scru te r l'in té ­ rie u r d u café, le d o s to u rn é p a r ra p p o rt à la salle. C ette p o s tu re lu i p e rm e t d 'é v ite r le re g a rd des clie n ts assis aux tables. En passant sa com m ande à m i-v o ix , la c lie n te es­ p è re p e u t-ê tre n 'ê tre entendue que p a r la p a tro n n e o u la serveuse q u i se tie n n e n t d e rriè re le b a r, m ais l'espace ré­ d u it d u café fa it que to u s les c lie n ts so n t m is au co u ra n t de la co n so m m a tio n : u n d e m i. C ette c lie n te reste, p e n ­ d a n t le tem ps de la co n so m m a tio n, en re tra it p a r ra p p o rt a u b a r : e lle ne se l ' a p p ro p rie " d o n c pas. E lle ne pose pas les coudes s u r le b a r, com m e le fa it u n hom m e. E lle n 'a pas l'a ir p e n s if de ce d e rn ie r. E lle ne donne pas non p lu s l'im p re s s io n d e sa vo u re r, o u à to u t le m oins, d ’a p ­ p ré c ie r sa b iè re , com m e i l est p o u rta n t coutum e de le fa ire . Ses gestes bru sq u e s, n o n co n trô lé s (m ains dans les p o ches...), tra h is s e n t le se n tim e n t q u i e n v a h it cette fe m m e : le s e n tim e n t d ’ê tre m a l à l'a ise . L'acte de cons­ o m m a tio n est très c o u rt. C ette c lie n te avale sa b iè re de fa ­ çon p ré c ip ité e , sans m a rq u e r d 'a rrê t, le p lu s so u ve nt, com m e s i l'e n v ie d 'e n fin ir la h a n ta it, la p o u rs u iv a it

A p rè s a v o ir payé, e lle s o rt im m é d ia te m e n t. Sa s o rtie s'e f­ fectue aussi ra p id e m e n t que son entrée. P o u r se re tro u v e r face à la p o rte , e lle ne se re to u rn e pas v e rs le s tables. E lle é v ite aussi, p o u r la seconde fo is , le re g a rd des autres5.

Un espace masculin

Mais ce serait une erreur de penser que l'en­ semble des conduites féminines précédem­ ment décrites ne vaut que pour ce café, ou même cette catégorie de café de passage. Les traits constitutifs de ces conduites - entrée réservée et hésitante, brièveté de l'acte consommatoire et du temps de présence, contraction du champ des consommations, choix de s'asseoir plu tô t que de consommer au comptoir - ne sont pas imputables aux ca­ ractéristiques sociales de cette catégorie de ca­ fé qui, il est vrai, tend à retraduire en son sein, sous certains aspects, les comportements de passage des piétons dans la rue pour une grande partie de la clientèle. Elles ne sont pas dues, non plus, au fa it que la fréquentation fé­ minine individuelle ne pourrait s'exercer, par exemple, que dans un intervalle de temps court, en raison des contraintes liées aux pra­ tiques d'achat et, plus largement, de celles as­ sociées aux tâches domestiques auxquelles les femmes sont en permanence socialement confrontées.

S'agissant du lien qui peut s'établir entre ces conduites et les pratiques d'achat dans le petit commerce, on peut seulement postuler, nous semble-t-il, qu'elles entretiennent une relation d'homologie avec celles-ci. Si les cafés appar­ tiennent au monde des petits commerces et sont, par conséquent, le lieu de transactions marchandes comparables, ils ont, néanmoins, pour particularité de substituer, sur le registre qui nous occupe, au cycle entrée - achat - sor­ ties, celui beaucoup plus complexe de la sé­ quence entrée - installation-commande - cons­ ommation - sortie. Les cafés, comme les

res-5- O b se rva tio n réalisée p a r P a tric ia C ochonneau et M a rie - C h ris tin e M a illa rd . J’a i in tro d u it q uelques m o ­ d ific a tio n s de syntaxes e t m is des g u ille m e ts dans l'e x ­ p re ssio n : "e lle se l'a p p ro p rie ".

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taurants, sont des commerces où l’on ingère immédiatement ce que l'on achète (on peut même consommer avant de payer...)

Si les pratiques féminines individuelles et oc­ casionnelles du café compriment la séquence installation - commande - consommation, et offrent, de ce fait, des sim ilitudes structu­ relles avec les pratiques d'achat ordinaires, encore faut-il s'interroger sur les raisons de telles sim ilitudes. Raisons que ne saurait épuiser, même si elle a une portée explicative réelle, la seule référence aux contraintes pe­ sant sur le temps de travail fém inin hors acti­ vités professionnelles. Après tout, lorsque les hommes, notamment ceux des m ilieux popu­ laires, se voient confier certaines courses, ils n'hésitent pas à s'arrêter, parfois longuement, au café...

Si ces conduites féminines liées à la fréquen­ tation individuelles des cafés sont repérables dans nombre de ceux-ci, c'est que, pour l'es­ sentiel, elles s'appuient sur la perception so­ ciale du café comme espace masculin ou po­ tentiellement masculin, comme société d'­ hommes. Perception constamment réactuali­ sée à partir des interactions dont tout café est l ’occasion sociale. Cette réalité reproduit, dans le présent, l'histoire même du café qui, tant sous la forme bourgeoise du cercle que sous celle ouvrière et populaire du cabaret, s'institue originairement comme un lieu d'hommes, un espace réservé à la sociabilité masculine.

Le rassemblement d'observations et de témoignages sur des cafés aux caractéristi­ ques sociales différentes - depuis le café fidé­ lisant une clientèle masculine de comptoir, où dom inent cadres moyens, cadres supérieurs et professions libérales, jusqu’au café ouvrier et populaire organisant sa sociabilité autour de la pratique du tu rf - atteste de la récur­ rence de ces comportements féminins, comme ces éléments d'entretien le montrent :

SCENE II

- " Il vo u s a rriv e d 'a lle r a u café ?

- o u i p a rfo is .

- E t vous y a lle z seule ?

- O h, o u i, ça m 'a rriv e , m ais j'é v ite . -V o u s é v ite z ?

- Ça dépend des cafés, m ais d e to u te fa ço n, je n 'y va is jam ais le s o ir. D u m oins seule, q u o iq u e m êm e a u tre ­ m ent, ça fa it b ie n lo n g te m p s que j'y su is pas allée.

- A h bon !

- O u i le s o ir, oh ben, v o u s devez c e rta in e m e n t m ie u x connaître que m o i le p ro b lè m e . O n se fa it m ate r com m e c'est pas p e rm is, e t p a rfo is on se fa it a b o rd e r, et ça de p lu s en p lu s . P o u rta n t, q u a n d j ’a va is v o tre âge, ça ne m e d é ra n g e a it pas.

- M a is a u tre m e n t, vo u s n 'y a lle z pas dans la jo u r­ née?

- S i, m ais généralem ent je su is pressée. Je ne m 'a t­ ta rd e pas. C ’est pas p o u r ça que j'e n ra ffo le pas. M a is bon, nous aussi on a le d ro it d ’a lle r b o ire n o tre café ! J’a i v ra i­ m e n t hâte q u 'ils nous m e tte n t u n d is trib u te u r au tra v a il.

- P o u rq u o i ?

- A h ben, on s e ra it p lu s o b lig é de v e n ir p re n d re n o tre café id .

- V ous n ’aim ez pas v e n ir là ? - N o n , n o n , c'est une c o n tra in te "? 6

Témoignage, parm i tant d'autres, qui laisse entrevoir les mécanismes de sélection et d'ex­ clusion de la clientèle féminine. Mécanisme silencieux, au sens propre, car fonctionnant sur le registre de ce que Goffman nomme l ’in ­ teraction non focalisée. Cette dernière, à la différence de l'interaction focalisée, ne se dé­ roule pas en situation de face à face : elle se réalise sous la forme d'une transmission d if­ fuse de signaux gestuels et corporels entre in ­ dividus en contexte de co-présence.

Ce qui apparaît, dans le cas du café, c'est que les entrées sont filtrées et le temps de pré­ sence régulé, non seulement, comme on peut le soupçonner, par les propriétaires, qui, par leur travail physionomique et leur manière de s'adresser verbalement au client, le dissua­ dent ou au contraire l'engagent à fréquenter de manière occasionnelle ou régulière leur café7, mais qu'elles le sont aussi, et surtout, par les interactions des clients entre eux. De ce point de vue, le café est le lieu par excel­ lence de l'appropriation de l’autre par le re­ gard, en particulier de l'autre fém inin quand il s'y aventure...

6- E n tre tie n ré a lisé p a r V é ro n iq u e L o llic h o n et C aro­ lin e M étais.

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Les différentes conduites observées qui se rapportent à la fréquentation individuelle et occasionnelle féminine du café, connaissent- elles parfois un démenti ? Ou peut-on même repérer des tendances à la banalisation de la présence féminine individuelle ?

Il semble, dans ce domaine, que les méca­ nismes d'exclusion tendent à s’atténuer, quand il s'agit de cafés étudiants ou à forte majorité de jeunes lycéens issus des nouvelles classes moyennes. La prévalence d'une fré­ quentation collective mixte empêche rare­ ment la form ation d'identités clientélaires fé­ minines "positives", actualisées et reproduites

in situ sous la forme, par exemple, du défi

symbolique à l'autre sexe, tant dans le do­ maine de la consommation que dans celui du corps et de ses usages spatiaux, et ce, au sein des interactions verbales et non verbales dont tout café délim ite le cadre spatio-temporel. Plusieurs traits distinctifs de cette catégorie de la jeunesse scolarisée, comme l'identité for­ melle provisoire d'une condition d'étude qui s'enracine dans la proxim ité sociale des conditions de classe, les nouvelles figures so­ ciales de la féminité, l'exubérance ostentatoire de la conquête continue du temps libre ainsi que la prégnance des valeurs ludiques et éro­ tiques, paraissent se conjuguer pour contra­ rie r la mise en œuvre de processus de stigma­ tisation à l'égard des jeunes adolescentes ou des jeunes femmes lycéennes ou étudiantes. Autres aspect, l'apparition, désormais, d'une restauration rapide, entre douze heure et qua­ torze heure dans beaucoup de café urbain, m odifie le registre consommatoire de ces der­ niers, en le plaçant sous le signe de la com- mensalité et des valeurs féminines de la cui­ sine. Elle transmue ainsi, de manière momen- tannée, la société d'hommes du café en socié­ té potentiellement mixte...

Si l'accès au café, ainsi que la consommation de boisson apparaissent formellement libres, c'est à dire ne faire l'objet d'aucun in terdit ju ­ ridique (en dehors de la réglementation de la

consommation de boissons alcoolisées pour les mineurs de moins de 16 ans), il n'en reste pas moins vrai que les femmes se trouvent virtuellem ent exclues de ce lieu de sociabilité, et que la fréquentation féminine tend à revêtir principalement la forme occasionnelle de l'ac­ cès en couple ou en groupe...

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