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Paola Sedda
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Paola Sedda. Usages militants de la technique et accélération. in A. Lamy et D. Carré, Temps, Temporalité(s) et dispositifs de médiation, L’Harmattan, p. 39-50., pp.39-50, 2017. �halshs-03132282�
et accélération
Paola Sedda
MCF en SIC à l’Université de Bourgogne Laboratoire CIMEOS EA 4177 Mail : [email protected]
Résumé : Ce travail interroge l’évolution des formes de la mobilisation
information-nelle (Cardon et Granjon, 2010) dans une société caractérisée par les phénomènes de l’accélération technologique et sociale (ROSA, 2010). Notre terrain de recherche est constitué par le mouvement italien des Telestreet, un réseau national de pe-tits émetteurs télévisés bon marché, fortement ancrés dans les territoires et ayant promu des nouvelles pratiques de communication et de participation citoyenne. À mi-chemin entre les médias critiques et la critique expressiviste des médias, les télés de rue italiennes nous permettent également d’adopter une perspective his-torique où les usages de la technique reflètent l’enchevêtrement complexe de pré-conditions macro-structurelles et macro-sociales. En stimulant un dialogue entre les études sur les usages militants du numérique (George, 2008 ; Granjon, 2001) et la théorie critique de l’accélération (ROSA, 2010), l’auteur montre que les catégories et les rythmes de vie imposés par la société capitaliste marquent fortement le rap-port du citoyen au temps, à la technique et à l’action politique.
Mots-clés : accélération, usages militants des TIC, médiactivisme, participation politique. Militant uses of Technology and acceleration
Abstract : This work aims at exploring the evolution of media-activism (Cardon
& Granjon, 2010) in a society characterized by technological and social accelera-tion (Rosa, 2010). The survey field deals with the Italian movement of Telestreet, a national network of low-cost small TVs, deeply rooted in the territory and having promoted new citizen communication and participation forms. Halfway between critical media and expressive social media, the Italian street-TVs allow us to adopt an historical perspective where uses of technology reflect the intricacy of macro-structural and macro-social conditions. By stimulating a dialogue between the surveys on militant uses of technology (George, 2008 ; Granjon, 2001) and the critical theory of acceleration (ROSA, 2010), the author shows how the categories and the rhythms of life imposed by the capitalist society strongly affect the citizen’s relationship to time, technology and political action.
« Dans l’époque moderne, la colonisation du temps a été l’un des prin-cipaux objectifs du développement du capitalisme… » (Berardi, 2001 : 24). La transformation des structures temporelles est au cœur des ré-flexions de Franco Berardi (BiFo), philosophe militant et co-fondateur d’Orfeo TV, la télé de rue bolonaise qui a donné l’impulsion au mouve-ment des Telestreet. Ce groupe de médiactivistes italiens semble donc partager les inquiétudes d’un certain nombre de penseurs critiques. Parmi eux, Hartmut Rosa a donné une contribution majeure dans cette direction en identifiant, dans l’accélération temporelle, le prin-cipal mobile de l’aliénation des sociétés contemporaines. Selon son postulat critique, « c’est dans les structures temporelles d’une société que les exigences structurelles-systémiques et les orientations des ac-teurs peuvent être réunies » (Rosa, 2010 : 70). Le principe moderne de l’accélération implique toutefois, paradoxalement, une constante pénurie de temps. Derrière l’illusion d’une société mouvante et dy-namique, l’auteur entrevoit « un immobilisme structurel et culturel profond » qui risque de mettre en péril le « projet de la moderni-té » (Rosa, 2010 : 12).
Les évolutions techniques accentuent et incrémentent la vitesse des échanges matériels et symboliques. De nombreux penseurs contem-porains ont alors pointé le rôle de la technique dans la conquête pro-gressive du primat du temps sur l’espace (Rosa, 2010 ; Giddens, 1994 ; Mosco, 2004). Le phénomène de compression de l’espace est en effet provoqué par un processus d’accélération technique impliquant une réduction significative du temps nécessaire à parcourir les distances et l’augmentation de la vitesse de circulation des flux d’informa-tion (Rosa, 2010).
Les structures temporelles, souvent perçues par les individus comme étant des entités immanentes et non négociables, ont une incidence forte sur « les formes et les possibilités d’organisation individuelles et politiques » (Rosa, 2010 : 12). Les dynamiques de l’accélération technique et sociale décrites par Rosa influencent donc les modes
d’appropriation des objets techniques et contribuent à façonner les usages militants des machines à communiquer. Interprétée à juste titre comme une conséquence du processus de fragilisation de la conscience de classe et du déclin du militantisme idéologique (Ion, 1997), l’évolution des formes de l’engagement citoyen n’est que très rarement mise en relation avec l’emprise de l’accélération du temps. En adoptant ce prisme, nous avançons l’hypothèse selon laquelle la logique de l’accélération constitue l’une des principales entraves aux projets d’émancipation des acteurs sociaux. Ainsi, la vitesse à laquelle se produisent les transformations techniques et la fluidité des modes de vie impriment une accélération à l’évolution des pratiques com-municationnelles, politiques et sociales.
Bien que parfois d’une manière tangentielle, l’importance de la rela-tion au temps a déjà été suggérée par certains chercheurs en Sciences de l’information et de la communication. Parmi eux, Éric George reconnaît que la variable temps constitue une ressource essentielle pour pouvoir orienter son action dans un but politique et s’investir dans un projet de changement (George, 2008). En tant que « figure de la médiation » (Jouët, 1993) l’usage de la technique est façonné à la fois par les logiques de l’offre marchande (Vedel et Vitalis, 1993) et les formes d’appropriation et de détournement élaborées par les usa-gers (de Certeau, 1980). Insérées dans une dynamique de politisation, ces pratiques communicationnelles peuvent être appréhendées éga-lement comme une réaction aux forces structurelles de l’accélération. L’étude des usages militants d’Internet nous permet alors de déceler une dimension rebelle de la communication qui échappe aux disposi-tifs de la production et de l’acculturation capitalistes.
L’analyse des facteurs favorisant l’émergence et le déclin du mouve-ment des Telestreet en Italie nous a offert l’occasion pour mettre à l’épreuve ces hypothèses critiques.
Apparu au début des années 2000, en concomitance avec la généra-lisation des pratiques numériques, ce réseau de petites télés de quar-tier a constitué une forme de résistance face à la monopolisation des fréquences télévisées et aux logiques commerciales des médias. En s’insurgeant contre un régime de consommation qui laisse peu d’es-pace et de temps à l’imagination, à la création et à la réflexion, le mou-vement des Telestreet a favorisé la fabrication d’un médium citoyen visant à exploiter d’une manière nouvelle la technologie analogique du passé.
La Telestreet : un laboratoire médiatique, politique et social Depuis plusieurs décennies, les collectifs militants adressent de plus en plus leur critique à l’encontre de l’ordre médiatique (Cardon & Granjon, 2010) et semblent concevoir les actes de participation à l’espace public comme l’enjeu essentiel des nouveaux combats ci-toyens (Della Porta et Mosca, 2006). En effet, depuis l’action précur-seur du mouvement Zapatiste au milieu des années 1990, les mou-vements sociaux semblent avoir pris conscience du fait que c’est au niveau des sphères de l’information et de la communication que s’affrontent les différentes visions du monde (Mattelart, 1999). En d’autres termes, la communication, appréhendée tout à la fois en tant que dispositif, moyen, discours ou pratique sociale, peut être égale-ment conçue comme le levier essentiel de la démocratie, cette der-nière étant considérée comme une conquête toujours inachevée et donc constamment sensible d’être menacée ou augmentée.
C’est dans cet esprit qu’à partir du début du XXIe siècle, le mouve-ment des Telestreet, de petits émetteurs de quartier qui collaborent et qui mettent en commun leurs ressources, fut lancé à Bologne par un groupe de médiactivistes. Valerio Minnella, l’un des créateurs d’Or-feo TV, la télé qui instigua le mouvement, déclare en effet que le but n’était pas tant celui d’accéder au marché télévisé mais de proposer une nouvelle façon de concevoir et de faire la télé. Minella parle d’une forme de « télé à l’envers, sans structure hiérarchique lourde et qui permet à des milliers de gens de créer et de produire des vidéos d’une manière autonome »1.
Les Telestreet, en tant que petits émetteurs « pirates », ont comme première vocation celle d’interférer avec le flux des contenus homo-logués de la télévision généraliste. Au niveau national, les Telestreet réagissent donc à un cadre législatif considéré comme inadapté à ga-rantir le pluralisme de l’information, aux conflits d’intérêts irrésolus et au système de contrôle des chaînes publiques de la part des forces politiques au pouvoir. Au niveau international, l’émergence du phé-nomène a été accompagnée par l’explosion généralisée du vidéo-acti-visme et par les pratiques participatives promues au sein du mouve-ment altermondialiste.
Ces télévisions communautaires exploitaient les fréquences élec-tromagnétiques libres qui pouvaient être captées grâce à la présence d’obstacles naturels ou urbains empêchant à certains signaux de pas-ser. Ces fréquences sont appelées « cônes d’ombre ». Nous pouvions
les reconnaître parce que le signal de certaines chaînes télévisées ne se captait pas et produisait de la neige sur l’écran. Ces fréquences de-venaient donc libres en l’espace de quelques centaines de mètres ou même de kilomètres. Ainsi, avec un équipement minimal, composé d’une antenne émettrice d’une puissance inférieure au watt, d’un mo-dulateur de fréquence, un dvd/magnétoscope et une caméra, le tout pour un coût total d’environ mille euros, tout le monde pouvait faire sa propre télé !
L’enquête sur les Telestreet
Des médias critiques à la pratique résistante des médias Notre enquête s’est appuyée essentiellement sur l’analyse de contenu menée sur un corpus de documents multimédia composé par les sites web liés aux télés de rue et des vidéos produites par un panel d’émet-teurs, représentatif de la diversité des acteurs ayant adhéré au mouve-ment. Cette enquête a donc fonctionné comme une sorte de mise en abîme où les usages militants d’Internet ont été analysés précisément à partir des pratiques, formelles et informelles, qui se sont dévelop-pées dans l’espace numérique autour du phénomène des Telestreet. L’analyse de contenu nous a permis d’identifier 109 Telestreet parmi lesquelles nous retrouvons 66 % de Telestreet Pures, des émetteurs conçus sur le modèle d’Orfeo TV ; 27 % de Telestreet Atypiques, pour lesquelles les principes des Telestreet ont été transposés sur d’autres plateformes ; 15 % de Telestreet Associatives, fondées par une associa-tion préexistante qui en orientait l’activité et l’identité ; et enfin, un petit pourcentage de Telestreet Étudiantes et Religieuses, les premières visant l’expérimentation et l’apprentissage et les deuxièmes la partici-pation à la vie de la paroisse. En ce qui concerne leur démarche, nous avons identifié sept revendications principales.
Le tableau présenté à page suivante montre que la « participation ci-toyenne » constitue la principale valeur véhiculée par le réseau des Telestreet. La télé de rue est donc conçue comme un moyen pour sti-muler la participation des habitants des quartiers plus que comme un simple producteur et diffuseur de contenus. L’analyse a également montré que le besoin de participation affiché par les Telestreet était toujours associé à une critique du dispositif de communication des médias de masse. En effet, la plupart des petits émetteurs revendiquait une volonté de donner voix aux catégories sociales qui sont écartées de la communication mainstream ou dont les propos y sont traités de manière stéréotypée. La confrontation, le débat et le partage des
Démarche Occurrences-Pourcentage Distribution sur les catégories
Communica- tion/Participa-tion citoyenne
33 occurrences : 35,9 % Dominante dans les Telestreet religieuses (5 occurrences sur 5) et dans les Telestreet pures (20 occurrences sur 60) mais également, bien que dans une moindre mesure, dans les télés atypiques (6 occurrences sur 25) et associatives (2 sur 14). Valorisation de
l’identité locale 23 occurrences : 25 % Présente dans les télés pures (15 occurrences sur 60) et atypiques (8 sur 25).
Encourager la production de la contre-infor-mation
13 occurrences : 14,1 % Présente dans les télés pures (7 sur 60) ; associatives (2 sur 14), étudiante (1 sur 5) et atypiques (3 sur 25). La télé de rue comme moyen pour véhiculer des revendi-cations nées dans d’autres contextes contestataires
12 occurrences : 13 % Présente dans les télés pures (6 sur 60), associatives (4 sur 14) et, dans une moindre mesure, dans les télés atypiques (2 sur 25).
La télé de rue comme labora-toire des formes culturelles
12 occurrences : 13 % Dominante dans les télés étudiantes (4 occurrences sur 5) et faiblement présente dans les télés pures (4 sur 60), atypiques (3 sur 25) et associatives (1 occurrence). La télé de rue comme labo-ratoire de rela-tions sociales
7 occurrences : 7,6 % Présente dans les té-lés pures (4 sur 60) et associatives (3 sur 14). Valorisation de
la différence 3 occurrences : 3,2 % Faiblement présente dans les télés associatives (2 occur-rences) et pures (1).
expériences et des savoirs devaient ainsi remplacer les lois du mar-keting et encourager un processus de décélération et de « dé-mé-diatisation » de la réalité. En ce sens, l’acte de fonder une Telestreet impliquait une double dimension : à la fois contre-hégémonique et expressiviste (Cardon & Granjon, 2010) se traduisant par des actions concrètes vouées à déserter les espaces médiatiques et politiques of-ficiels et à recréer les conditions nécessaires au développement d’un esprit critique. Ici l’enjeu n’est pas uniquement celui de produire de la contre-information mais avant tout celui de se socialiser et d’inscrire les pratiques communicationnelles et informationnelles des gens des quartiers dans une logique de résistance.
La Telestreet et la logique de décélération
Les nouvelles formes de la participation politique se développent donc dans des lieux qui ne leur étaient pas forcément consacrés et avec des modalités étrangères aux modes d’engagement tradition-nels (Cardon, 2013). Or, la forte composante anti-institutionnelle des nouvelles luttes citoyennes pourrait également être expliquée à travers le phénomène de la désynchronisation entre le « temps propre du politique » (un temps long par définition car impliquant les processus de formation de l’opinion et de la délibération) et les structures temporelles accélérées des autres sphères sociales. La poli-tique et son organisation seraient donc devenues trop lourdes et inef-ficaces précisément parce qu’incapables de suivre la vitesse de l’évo-lution socio-culturelle (Rosa, 2010). Face à cette déconnexion entre les institutions et la société civile, les mouvements sociaux essaient de récréer, autrement et ailleurs, l’espace et le temps du politique. Cette démarche est associée à l’élaboration d’un nouveau modèle de l’information et de la communication fondé essentiellement sur une conception radicale de la citoyenneté.
Une fois créée, la Telestreet a été interprétée et utilisée différemment par ses producteurs. Certains activistes ont mis l’accent sur les pra-tiques journalispra-tiques et la production de la contre-information (55 % du contenu audiovisuel visionné est en effet constitué par des formats journalistiques classiques comme le reportage, l’interview ou le do-cumentaire). D’autres se sont focalisés sur l’élaboration de nouveaux langages et de nouvelles formes culturelles (25 % du contenu est com-posé par des formats auto-produits comme les émissions culturelles, les « spots publicitaires émancipateurs » ou les talk-shows politiques). Une partie non négligeable, presque 16 % du contenu global, concerne
des formats plus cinématographiques (docu-fiction, documentaire historique ou court-métrage).
Dans le cadre des télés de rue italiennes, les activités de dé-massi-fication de l’espace informationnel se produisent également par le biais de la manipulation de la dimension temporelle. La remise en question de l’accélération du temps des médias aboutit à un refus du flux informationnel en continu et du temps réel et à un retour à la lenteur du processus productif et créatif. La programmation de la Telestreet implique ainsi une déconnexion du principe de l’actuali-té et de la logique de l’audience et une modalil’actuali-té d’intrusion fortuite dans le quotidien des gens des quartiers. Cette nouvelle approche du médium télévisé semblait donc passer avant tout par la construction d’un espace-temps oppositionnel car déconnecté des rythmes et des logiques productives de l’accélération. C’est alors par le biais de la création d’une télé à l’envers que les activistes italiens ont pu rétablir un principe de lenteur qui s’oppose à l’accélération technique et aux logiques marchandes qui l’animent.
Hartmut Rosa distingue les formes de « décélération fonction-nelle » (définies comme des oasis sociales, culturelles ou territoriales) des formes de « décélération oppositionnelle », constituant des formes de résistance plus idéologiques (Rosa, 2012). Dans notre cas, les deux formes de décélération sont à considérer comme interdépen-dantes car les Telestreet, en partant de la valorisation des identités lo-cales, aboutissaient à une critique plus générale de l’ordre médiatique national et global.
Les raisons qui nous poussent à identifier le réseau des Telestreet comme étant l’une des forces motrices du « mouvement de résistance à l’accélération » (Rosa, 2010 : 60-61) sont plusieurs. Tout d’abord, son rapport complexe de continuité et discontinuité avec les pratiques militantes du passé. Tournées à la fois vers les radios libres et les pra-tiques numériques émergentes, les Telestreet constituent un mouve-ment charnière, situé à mi-chemin entre les médias critiques (Cardon & Granjon, 2010) et les nouvelles formes d’expression de soi et de mo-bilisation numérique. Ensuite, leur naissance coïncide avec une vague d’accélération technologique caractérisée par la conversion de l’ana-logique vers le numérique et l’essor des plateformes du web collabo-ratif. Face à cette situation, les activistes italiens ont préféré explorer et manipuler les outils à disposition plutôt que les substituer par les nouveaux. L’usage innovateur de l’analogique leur permettait de fa-voriser le sens communautaire et de contourner la sélectivité sociale
et culturelle des pratiques d’Internet. Les producteurs des Telestreet n’affichaient pas toutefois une attitude nostalgique à l’égard de l’in-novation technologique. La rédaction d’Orfeo TV avait en effet conçu un « réseau de micro-transmetteurs, fortement interconnectés entre eux et opérant dans une logique ouverte »2. En dépassant le modèle du médium alternatif, souvent élitiste et adressé à un groupe idéolo-giquement pré-composé, la Telestreet a donc décidé de devenir une expérience disséminée de citoyenneté active.
Conclusion
L’utopie sociale des Telestreet a toutefois été vite étouffée par le pro-cessus d’accélération technologique et sociale (Rosa, 2010) et par l’in-différence de la classe politique et du marché. En effet, l’absence d’un statut capable de valoriser et de protéger le travail bénévole a sans nul doute eu l’effet de décourager les activistes et d’affaiblir l’ancrage de la télé de rue en Italie. Si le passage à la télé numérique n’impliquait pas en soi un effacement de l’utilité sociale de la télé de rue, pour pouvoir persister et se développer, cette dernière avait besoin d’une politique de la communication adaptée, soutenue par les citoyens et encadrée par le législateur.
Ainsi, à partir de 2005, en coïncidence avec l’explosion des plateformes numériques grand public telles que Facebook et Youtube, les Telestreet pures ont commencé à disparaître. D’autres tensions venaient égale-ment du marché de l’audiovisuel, en pleine mutation suite à l’entrée du numérique. La logique commerciale du contenu généré par l’usa-ger semble donc avoir supplanté définitivement l’expérimentation et la variété des pratiques qui s’étaient développées dans les territoires des telestreettaires.
Notre enquête confirme donc les postulats des approches critiques des usages selon lesquelles ceux-ci sont toujours encadrés, voir limi-tés, par des contraintes techniques, par une logique de l’offre ainsi que par le niveau d’engagement des usagers (Vedel et Vitalis, 1993 ; Miège, 2007 ; Chambat, 1994). Certains producteurs déclarent en ef-fet que la plus grosse contrainte à laquelle ils ont été confrontés a été la difficulté à trouver des contributeurs volontaires pour pouvoir assurer une programmation sur le long terme. Ce processus de désa-grégation du circuit des Telestreet marque donc la tendance générale
2. Extrait de l’interview à Valerio Minella. Voir note 1. Les Telestreet ont pu s’appuyer sur NGV (New Global Vision), une plateforme numérique de partage des contenus vidéo créée précisément pour animer la programmation des petits émetteurs.
vers l’individualisation des pratiques de la communication (Cardon, 2013) et l’émergence de formes de participation politique éphé-mères (Sedda, 2015).
Mais cet état d’anomie de la société moderne doit également être relié aux phénomènes de l’accélération. À ce propos, Hartmut Rosa identifie trois processus d’accélération qui s’alimentent mutuelle-ment : l’accélération technique (impliquant le primat du temps sur l’espace), l’accélération sociale (se référant à la transformation rapide des modes de vie, des savoirs et des pratiques) et l’accélération du rythme de vie (indiquant l’augmentation du nombre d’épisodes d’ac-tion et d’expériences par unité de temps). Les trois types d’accéléra-tion s’emboîtent en un système de feedback qui s’anime tout seul sans relâche (Rosa, 2012). Dans cette perspective, l’accélération technique peut être conçue comme une réponse à l’accélération du rythme de vie tout en contribuant également à faire évoluer les pratiques sociales et à établir des nouvelles structures professionnelles et économiques. Or, il est évident que l’explosion des médias sociaux a su répondre parfaitement aux rythmes de la vie moderne mais elle a également accentué l’individualisation des pratiques communicationnelles et l’affaiblissement de la dimension territoriale et communautaire. Notre enquête nous a permis également d’observer, à un niveau mi-cro-social, le déroulement historique du conflit culturel autour des technologies de l’accélération (Rosa, 2010). Ce conflit débute avec l’essor de mouvements de résistance à l’accélération (comme dans le cas du mouvement italien), celui-ci est suivi par une phase transitoire d’hégémonie culturelle des discours autour de la décélération (les Telestreet ont eu en effet un grand retentissement médiatique), pour terminer avec une victoire culturelle inéluctable de l’accélération et l’implantation de technologies nouvelles (dans notre cas, la télévi-sion numérique et les nouveaux dispositifs socio-techniques du web social).
En ayant contribué à l’expérimentation de nouvelles pratiques de dé-massification et de décélération des flux informationnels, les Telestreet constituent toutefois une étape fondamentale du processus de transformation des formes de la mobilisation informationnelle. Cette étude nous a également donné l’occasion de nous pencher sur les apports de la théorie critique de l’accélération à l’étude des usages militants de la technologie. Les principaux représentants de l’École de Francfort adressent leur critique à l’encontre de l’avancée de la « rai-son instrumentale » vers des sphères de plus en plus nombreuses de
la vie sociale. Hartmut Rosa ajoute une pierre originale à l’édifice en décrivant le régime moderne de l’accélération comme une force au-toritaire qui empêche la constitution de pratiques stables et fondées sur l’auto-réalisation. C’est en vertu de ces constats qu’une critique de l’accélération techno-sociale se rend nécessaire afin d’envisager une fonction émancipatrice de la technique dans notre société.
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