CHRONIQUES ET COMPTES RENDUS 293 Marbodo di Rennes, Vita beati Roberti, a cura di Antonella Degl'Innocenti,
Giunti — Fondazione Enzo Franceschini, Firenze, 1995, LXXV — 97 p. (Biblioteca del Medioevo Latino).
Marbode est l'auteur d'une œuvre abondante dont on connaît surtout les poèmes et le Liber lapidum. La production hagiographique a été moins étu-diée. A. Degl'Innocenti, qui lui avait déjà consacré un livre {L'opera agiogra-fica di Marbodo di Rennes, Spoleto, 1990), montre avec sa nouvelle édition de la Vita beati Roberti que cette production est digne d'attention. Le texte raconte, dans un premier livre la vie et les miracles de Robert de Turlande (fl067), fondateur de l'abbaye bénédictine de la Chaise-Dieu. Il s'appuie explicitement sur une vie aujourd'hui perdue, écrite par un disciple de Robert du nom de Geraldus de Venna. Le second livre, rédigé ultérieurement, est un complément destiné à faire valoir les miracles post mortem de Robert. Il contient aussi une réponse aux critiques émises contre ce dernier.
C'est à un contemporain que Marbode consacre sa Vita beati Roberti, puis-qu'il s'apprêtait à devenir le responsable de l'école d'Angers lorsque Robert mourut. Celui-ci, après avoir mené une vie érémitique, avait fondé un monas-tère, ce qui le rapprochait de la vie active. De plus, dans le cadre de la vie monastique, il continuait à avoir des activités pastorales et caritatives. Les pro-blèmes du conflit entre actio et contemplatio et de la supériorité ou non de l'état religieux étaient soulevés. Cette question sera relancée par la polémique entre clunisiens et cisterciens nouvellement apparus. C'est dans ce contexte qu'il faut interpréter le texte de Marbode. Robert avait, comme prêtre et cha-noine de Saint-Julien de Brioude, exercé un ministère actif. Empêché par les circonstances d'entrer à Cluny, il fonde son propre monastère et y introduit une spiritualité marquée par son expérience antérieure. On peut donc penser que les critiques qui le visaient émanaient du milieu clunisien. Le soutien des papes, notamment Grégoire VII, ne lui fit cependant pas défaut. La démons-tration de Marbode consiste essentiellement à montrer que Robert a su prati-quer la vertu typiquement bénédictine de la discretio.
Cette édition critique, précédée d'indications abondantes sur les manuscrits utilisés et l'établissement du texte, est accompagnée d'une traduction italien-ne et de notes détaillées. L'introduction contient, outre l'analyse de l'œuvre et des circonstances de sa rédaction, une présentation de l'œuvre de Marbode. On regrette l'absence d'un index qui aurait permis un accès aisé à certains termes intéressants du texte. On aura cependant un aperçu de ceux-ci grâce aux explications contenues dans les notes sur : difficilis ac prolixus (n.2) ; sti-lus-simplex et brevis oratio (n.2) ; confessor (η. 11) ; verbum-exemplum (n.34) ; domus elemosinarla (n.35) ; monasterium (n.49) ; memoria (n.56).
294 MICHEL LEMOINE
Andreas Speer, Die entdeckte Natur. Untersuchungen zu
Begründungsversuchen einer 'sdentici naturalis' im 12. Jahrhundert, E.J. Brill, Leiden
-New York - London, 1995 ; X — 365 p. (Studien und Texte zur Geistesgeschichte des Mittelalters 45).
La pensée du XIIe siècle est mieux connue aujourd'hui grâce à la
publi-cation régulière de textes et de monographies. Plus rares sont les synthèses comparables à l'ouvrage classique de M.-D. Chenu, La Théologie au
douziè-me siècle, auquel le présent travail se réfère explicitedouziè-ment dès les premières
pages. Le propos de l'auteur est de montrer comment une compréhension symbolique et spéculative de la nature a progressivement cédé la place à une étude « physicienne » de sa constitution et de ses propriétés, aboutissant à une authentique scientia naturalis. L'exigence d'une métaphysique susceptible de servir de fondements à cette science explique en partie l'accueil favorable qui sera réservé aux écrits d' Alistóte, en particulier à ses libri naturales.
Après un accessus au sujet de la « Renaissance » (en français dans le texte) du XIIe siècle, l'auteur consacre quatre chapitres aux quatre penseurs qui ont
contribué le plus au développement de cette science naturelle. Il ne s'agit pas d'études autonomes, mais d'étapes que l'auteur décrit et résume en une formule. Adélard de Bath : la nature sans livre. Bernard de Chartres : le fondement cosmo-logique de la physique. Guillaume de Conches : l'ordre dynamique du monde de la nature. Thierry de Chartres : la Création comme processus naturel. On notera, au passage, que Bernard de Chartres auquel les histoires de la philosophie consa-craient, faute de documents, une place réduite, bénéficie de développements éten-dus, grâce à l'exploitation de ses Gloses sur le Timée publiées en 1991 par P. E. Dutton. En particulier, l'auteur analyse en détail sa conception des « formes natives », dont l'influence s'est fait sentir au-delà de l'Ecole de Chartres.
Dans ce travail nourri de citations originales, le lexicographe trouvera matière à une ample moisson. D'un index bien conçu, j'extrais quelques termes qui font l'objet d'éclaircissements particuliers. Agere-pati ; anima
mundi, thème platonicien et chartrain par excellence ; auctoritas, en relation
avec ratio, auquel on peut joindre le couple moderni-veteres ; causae
semi-nales ; conplicatio-explicatio ; elementum-elementatum, ce dernier terme se
rattachant aux théories de Guillaume de Conches sur les éléments ; fabrica
mundi et machina mundi, ainsi que mundus et les expressions mundus arche-tipus, m. sensilis ; les/ormae nativae, déjà mentionnées ; humores ; glosa, qui
appartient au vocabulaire du travail intellectuel ; natura, ainsi que naturalis,
natura agens, η. operans, η. rerum ; nécessitas, en relation avec possibilitas ; ordo, seul ou avec des déterminants ; physica, qu'il ne faut pas confondre avec scientia naturalis ; scientia avec divers déterminants ; sensus ; silva ; univer-sitas rerum. L'abondante bibliographie des sources et des études constitue,
accessoirement, un précieux instrument de travail pour la période concernée.