V / MALORIE TOUSSAINT-LACHANCE
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13 9־ V
ÉLABORATION ET VALIDATION D’UN QUESTIONNAIRE SUR L’APPROPRIATION PSYCHOSOCIALE DANS LES GROUPES
D’ENTRAIDE ET DE SOUTIEN
Mémoire présenté
à la Faculté des études supérieures de l’Université Laval
pour l’obtention
du grade de maître en psychologie (M.Ps.)
École de psychologie
FACULTÉ DES SCIENCES SOCIALES UNIVERSITÉ LAVAL
AVRIL 1999
Le présent mémoire vise l'élaboration et la validation d'un questionnaire sur l'état d'appropriation psychosociale des membres de groupes d'entraide et de soutien. Le questionnaire résulte de consultations d'experts sur la question. Il mesure cinq dimensions de l'état d'appropriation: 1) contrôle des aspects importants de sa vie, 2) préoccupation envers les autres sans oubli de soi, 3) analyse critique et mobilisation, 4) reconnaissance et recherche d'appui, et 5) prendre sa place. Ces dimensions sont évaluées à travers trois formes de l'appropriation, soit les croyances, les habiletés et les actions posées. La validation s'effectue par le biais d'une entente inter-juges et de deux études de cohérence interne auprès d'étudiants universitaires (N=146 et N=740). Les trois études permettent d'améliorer la représentativité des items et leur sensibilité aux différences individuelles des répondant-e-s. Le test obtient une bonne cohérence interne pour trois des dimensions et les données corrèlent avec des variables liées à l'appropriation.
AVANT-PROPOS
Il était une fols... un mémoire. Fruit de plus de deux ans de labeurs, de milliers d’heures de lecture, d’écriture, de réflexions. Résultat de !’utilisation de centaines de feuilles de papier, de plus de 500K de mémoire vive et quelques problèmes informatiques plus tard... Deux années où se sont côtoyés la détermination, la fatigue, l’anxiété, la confiance, mais aussi l’amitié et les fous rire. Deux années à refaire le monde et à bâtir le mien.
Il n’y a qu’un nom sur ce mémoire, mais nombreux sont ceux qui sont gravés dans mon coeur. Je suis entourée de personnes extraordinaires et j’aimerais les remercier sincèrement en quelques mots pour leur contribution à ce mémoire. Je tiens d’abord à remercier mes directrices de recherche, Francine Lavoie et Francine Dufort. Elles m’ont transmis leur passion de la psychologie communautaire et le désir d’universaliser le processus d’appropriation. Merci aussi à toute l’équipe qui a travaillé sur le questionnaire: Suzanne Landry, Jérôme Guay, Paul Bureau, Manon Côté, Yann LeBossé, Benjamin Gottlieb, Paule Ladouceur, Marguerite Lavallée, Julie Dionne, Danielle Papineau, Emanuelle Bédard, Johanne Quellet, Paula Leblanc, Isabelle Giguère, Lucie Vézina et les autres. Merci aux filles du lab pour avoir facilité bien des journées de travail par leur vivacité, leur gentillesse et leurs sourires.
Un immense merci à tou-te-s mes ami-e-s, Kathleen, Isabelle, Christiane, Sébastien, ma colloc Karine, et tous ceux qui savent rallumer ma flamme et qui ont vécu avec moi les tourmentes et les bonheurs des dernières années. Merci d’avoir été là quand j’ai eu besoin de vous, merci d’embellir ma vie; votre amitié et votre folie me sont très chères.
Un merci tout particulier à mes proches. Merci à ma mère, à mon père et mon frère Antoine, qui m’ont appris plus que tout ce que j’ai pu apprendre à l’école: aborder la vie avec les yeux du coeur, avoir la volonté de me battre et la force de réussir. Merci à Marc et Marie-France pour leur sagesse et leur générosité. Un merci du fond de mon coeur à Éric, pour tout l’amour, l’humour et les rayons de soleil dont il
rempli ma vie. Merci à tous de votre soutien et de votre confiance qui m’ont permis de me rendre jusqu’ici.
Cette recherche a été rendue possible grâce à une subvention accordée au Dr. Miriam Stewart et à Francine Lavoie pour le Programme de recherche sur l’autonomie des aîné-e-s (P R AA) de Santé Canada et grâce au soutien technique du Groupe de recherche sur l’inadaptation psychosociale de l’enfant et de l’adolescent (GRIP).
À tous ceux qui ne savent pas ce qu’on fait dans la vie avec une spécialisation en psychologie communautaire et qui s’ouvrent à cette réalité.
Table desmatières
page
Résumé... i
Avant-propos... Π Table des matières... v
Liste des tableaux... viii
Liste des annexes... ix
INTRODUCTION... 1
Chapitre 1 : Contextethéorique... 3
1.1 L’appropriation psychosociale... 3
1.2 Les groupes d’entraide et de soutien... 14
1.3 L’évaluation de !’appropriation psychosociale... 19
1.4 Mesures existantes... 21
1.5 Les objectifs de la recherche... 24
CHAPITRE 2: MÉTHODOLOGIE DE L'ÉLABORATION DU QUESTIONNAIRE...26
2.1 Phase 1: Définition du construit mesuré par le questionnaire... ....26
29 2.2 Phase 2: Élaboration des items
chapitre3: Validation duquestionnaire... 32
3.1 Étude 1: Validation de contenu du modèle théorique et des items par consultation d'experts... 32
3.1.1 But...32 3.1.2 Participant-e-s... 32 3.1.3 Procédure... 32 3.1.4 Instrument...33 3.1.5 Résultats... 34 3.1.6 Discussion...36
3.2 Étude 2: Validation de contenu par entente inter-juges... 38
3.2.1 But... 38 3.2.2 Participant-e-s... 38 3.2.3 Procédure... 39 3.2.4 Instrument...40 3.2.5 Résultats... 40 3.2.6 Discussion...42
3.3 Étude 3: Validation de construit des items par évaluation de la cohérence interne du questionnaire auprès d'étudiant-e-s universitaires...43
3.3.1 But... 43
3.3.3 Procédure... 45
3.3.4 Instrument... 45
3.3.5 Résultats... 49
3.3.6 Discussion...53
3.4 Étude 4: Seconde validation de construit des items par évaluation de la cohérence interne auprès d'étudiant-e-s universitaires...56 3.4.1 But... 56 3.4.2 Participant-e-s... 56 3.4.3 Procédure... 57 3.4.4 Instrument... 58 3.4.5 Résultats... 62 3.4.6 Discussion... 72 Chapitre 4: conclusion... 84 RÉFÉRENCES... 88 98 ANNEXES
LISTE DES TABLEAUX
page Comparaison des composantes fonctionnelles de quatre types de groupes... 16 Nombre d’items dans les dimensions et les composantes suite
à l'Étude 1... 34 Nombre d’items dans les dimensions et les composantes suite
à l'Étude 2... 42 Variables sociodémographiques pour les groupes A, H et C de l'Étude 3... 44 Répartition des items dans les dimensions pour
la version A du questionnaire de l’Étude 3...47 Répartition des items dans les dimensions pour
la version H du questionnaire de l’Étude 3...47 Répartition des items dans les dimensions pour
la version C du questionnaire de l’Étude 3... 48 Coefficients de Chronbach (standardisés) de chacune des
dimensions et de l’échelle globale selon la composante pour
l’Étude 3, après le retrait des items...53 Variables sociodémographiques pour les groupes A2, H2 et
C2 de l'Étude 4...57 Répartition des items dans les dimensions pour
la version A2 du questionnaire de l’Étude 4...60 Tableau 1 : Tableau 2: Tableau 3: Tableau 4: Tableau 5: Tableau 6: Tableau 7: Tableau 8: Tableau 9: Tableau 10:
paae 11: Répartition des items dans les dimensions pour
la version H2 du questionnaire de l’Étude 4... 61 12: Répartition des items dans les dimensions pour
la version C2 du questionnaire de l’Étude 4... 61 13: Coefficients de Chronbach (standardisés) de chacune des
dimensions et de l’échelle globale selon la composante pour
l’Étude 4, après le retrait des items...66 14: Corrélations (r de Pearson) inter-dimensions et
dimension-total pour la version H2 de l’Étude 4, après le retrait des items... 67 15: Corrélations (r de Pearson) inter-dimensions et
dimension-total pour la version C2 de l’Étude 4, après le retrait des items... 68 16: Corrélations (r de Pearson) inter-dimensions et
dimension-total pour la version A2 de l’Étude 4, après le retrait des items... 68 17: Fréquence des variables liées à !’appropriation psychosociale
pour les groupes A2, H2 et C2 de l’Étude 4... 69 18: Corrélations (r de Pearson) entre les variables liées à
!’appropriation psychosociale et les dimensions des versions
A2, C2 et H2, suite au retrait des items... 70 19: Nombre d’items dans les dimensions et les composantes suite
à l’Étude 4... 75 Tableau Tableau Tableau Tableau Tableau Tableau Tableau Tableau Tableau
liste des Annexes
page
Liste et origine des items pour les quatre Études de validation... 99
Documents fournis aux juges-experts de l’Étude 1... 106
Documents fournis aux juges-experts 1-7 de l’Étude 2...112
Documents fournis aux juges-experts A-B de l’Étude 2... 119
Classification des items par les juges 1-7 de l’Étude 2... 125
Liste des items changés de composante par les juges A-B de l’Étude 2... 152
Présentation de l’étude et lettre de consentement de l’Étude 3....154
Présentation de l’étude et lettre de consentement de l’Étude 4....157
Version H2 du questionnaire utilisé à l’Étude 4... 160
Version C2 du questionnaire utilisé à l’Étude 4... 172
Version A2 du questionnaire utilisé à l’Étude 4... 183 Annexe A: Annexe B: Annexe C: Annexe D: Annexe E: Annexe F: Annexe G: Annexe H: Annexe I: Annexe J: Annexe K:
Depuis une vingtaine d’années, les chercheurs en psychologie communautaire ont travaillé à définir le mandat de cette branche de la psychologie et à comprendre les processus sous-jacents aux changements qui s’opèrent dans un contexte communautaire. Ils portent un intérêt grandissant et marqué pour un concept qu’ils qualifient de fondement de la psychologie communautaire: !’appropriation psychosociale1. Des écrits scientifiques de plus en plus nombreux viennent appuyer l’importance de !’appropriation psychosociale pour la santé mentale et physique des personnes.
Rappaport (1981,1984,1985) est sans doute celui qui a défini !’appropriation psychosociale de la façon la plus probante. Il la décrit comme étant un processus par lequel des individus acquièrent la maîtrise de leur vie, un sentiment de contrôle personnel ainsi qu’une conscience des influences sociales et politiques. Le concept d’appropriation psychosociale est multidimensionnel; il réfère à des aspects tant individuels, organisationnels, politiques, sociologiques, qu’économiques et spirituels (Rappaport, 1987). De plus, !’appropriation psychosociale englobe à la fois la personne et ses interactions avec son environnement (Kieffer, 1984).
Les actions posées selon les perspectives de la psychologie communautaire visent le développement de !’appropriation psychosociale en mettant à contribution les compétences des individus ou des groupes. En ce sens, une des voies d’action de la psychologie communautaire est de favoriser la création de milieux propices à l’éclosion et à l’évolution de l’appropration psychosociale. Les groupes d’entraide et de soutien en sont d’excellents exemples. Ils offrent des conditions et des possibilités facilitantes pour le bien-être de leurs membres et pour la prise en charge et la prise de contrôle de leur vie (Lavoie & Stewart, 1995).
1 Le terme appropriation psychosociale est utilisée dans le texte à titre de traduction française officielle du terme anglais empowerment.
d’appropriation psychosociale dans ce contexte. Ces outils visent généralement l’évaluation de !’appropriation psychosociale d’une population précise dans un contexte très précis et à partir de paramètres différents. Par exemple, ils s’adressent aux personnes atteintes de maladie mentale sévère fréquentant un organisme d’entraide (Segal, Silverman & Temkin, 1995) ou aux personnes ayant des troubles psychiatriques (Sciarappa et Rogers, 1991).
Ainsi, le présent mémoire porte sur l’élaboration et la validation d’un questionnaire sur l’état d’appropriation psychosociale dans les groupes d’entraide et de soutien. Le questionnaire élaboré lors de la présente recherche se veut plutôt une mesure de !’appropriation psychosociale dans les groupes d’entraide et de soutien de tous types. Il s’adresse à toute personne qui fréquente un groupe d’entraide ou de soutien.
La démarche entreprise pour élaborer et valider le questionnaire est la suivante. Premièrement, la définition du construit. Deuxièmement, l’élaboration des items, puis, les quatre études de validation du questionnaire soit: la validation de contenu du modèle théorique et des items par consultation d’experts, la validation de contenu par entente inter-juges, la validation de construit des items par évaluation de la cohérence interne du questionnaire auprès d’étudiant-e-s universitaires et la seconde validation de construit des items par évaluation de la cohérence interne auprès d’étudiant-e-s universitaires. Ces différentes étapes du travail sont décrites dans le présent mémoire.
Contexte théorique
1.1 L'appropriation psvchosociale
Le concept d’appropriation psychosociale est né d’un contexte de revendications sociales où les intervenants en santé mentale sentaient le besoin de redéfinir leur pratique. En effet, dès 1965 à la conférence de Swampscott, le rapport dominant/dominé entre le psychologue et son client est remis en question en même temps que plusieurs aspects de sa pratique professionnelle (Klein, 1987). Mais il aura fallu près de 20 ans de plus et deux conférences importantes, celles d’Austin tenue en 1975 et celle de Chicago en 1988, pour que la psychologie communautaire obtienne un mandat clairement défini. En effet, ses objets d’intérêt consistent alors à contribuer au développement d’un système d’organisation sociale dans laquelle chacun pourrait vivre sa différence sans que cela constitue un frein à l’accès aux ressources collectives (Rappaport, 1977). Cette organisation sociale passe par une compréhension pluraliste des problèmes étudiés (différents niveaux d’analyse et méthodes de recherche) et vise prioritairement l’amélioration de la qualité de vie des minorités (Tolan, Keys, Chertok & Jason, 1990). Les objets d’intérêt de la psychologie communautaire n’ont cessé de se préciser au cours des dix dernières années.
La psychologie communautaire se distingue de la psychologie clinique en s’intéressant à la communauté plutôt qu’au traitement individuel de psychopathologies. Une de ses voies d’action privilégiée est !’intervention directe dans la communauté en favorisant le bien-être des individus par la prise de contrôle de leur vie (Rappaport, 1981, 1984). Plus précisément, la psychologie communautaire agit en incitant des personnes ayant des conditions de vie incapacitantes (i.e. chômage, pauvreté, marginalité, etc.) à se prendre en main et à progresser. Et c’est justement autour de cette réalité qu’est fondamentalement construite la notion d’appropriation psychosociale telle qu’utilisée dans les sciences sociales (Rappaport, 1984). D’ailleurs, !’appropriation psychosociale est un des champs d’intérêts principaux de la psychologie communautaire.
Par contre, il n’existe toujours pas de consensus quant à la définition de !’appropriation psychosociale. En effet, les nombreux auteurs s’étant penchés sur la question s’entendent généralement sur ce qui n’est clairement pas de !’appropriation psychosociale, mais sont un peu plus mitigés quant à ce qui doit être considéré comme de !’appropriation psychosociale.
À ce sujet, Rappaport (1984, 1985) écrit: “ On ne sait pas ce qu’est !’appropriation, mais comme pour l’obscénité, on la reconnaît quand on l’a sous les yeux. ” {We
do not know what empowerment is, but like obscenity, we know it when we see it).
L’appropriation psychosociale est difficile à décrire dans son essence parce qu’elle prend plusieurs formes en fonction du contexte dans lequel elle se développe. Ainsi, elle est plus facilement décrite par son absence: impuissance (réelle ou perçue), absence d’appui, de ressources, incapacité de s’en sortir, aliénation, perte du sens de contrôle sur sa vie (Rappaport, 1984; 1985), sentiment d’impuissance, résignation et dépendance (Lord & Fralow, 1990).
Néanmoins, une étude approfondie du concept, telle qu’effectuée par LeBossé et Lavallée (1993) permet de définir !’appropriation psychosociale comme suit:
L’empowerment est un processus par lequel une personne ayant des conditions de vie plus ou moins incapacitantes ou stigmatisantes (par exemple la maladie, la pauvreté, la discrimination etc.) développe, par !’intermédiaire d’actions concrètes, le sentiment qu’il lui est possible d’exercer une plus grande influence sur les aspects de sa réalité psychologique et sociale importants pour elle. Cette personne tire de cette activité un sentiment positif de contrôle sur sa propre vie, qui l’éloigne progressivement du vécu d’impuissance et de détresse psychologique que ces conditions de vie entraînent normalement. (LeBossé et Lavallée, 1993, p. 11 )
Cette définition de !’appropriation comporte plusieurs éléments qui méritent que l’on s’y attarde.
Premièrement, LeBossé et Lavallée (1993) décrivent !’appropriation psychosociale comme étant un processus. Cependant, il est possible d’aborder !’appropriation sous d’autres angles. En effet, !’appropriation est décrite dans les écrits scientifiques à la fois comme un processus, comme un résultat et comme but
(Rappaport, 1981; Swift & Levine, 1987; Zimmerman, 1995). Zimmerman (1995) décrit le processus d’appropriation comme une série d’expériences à travers lesquelles les personnes ont la possibilité d’avoir ou de développer le contrôle de leur vie ainsi que leur influence sur les décisions qui affectent leur vie. L’appropriation comme résultat (état d’appropriation psychosociale) réfère plutôt à une mesure qualitative ou quantitative de !’appropriation psychosociale. Cette prise de mesure peut viser l’évaluation des interventions favorisant le développement de !’appropriation, l’évaluation de !’appropriation psychosociale individuelle ou une compréhension du processus d’appropriation et de ses mécanismes sous-jacents. Le résultat est une conséquence du processus d’appropriation psychosociale (Zimmerman, 1995). Quant à eux Swift et Levine (1987) apportent une nuance supplémentaire à la définition de !’appropriation psychosociale. Selon ces auteurs, elle réfère: 1) à la fois à une expérience subjective (se sentir compétent, en pouvoir, etc.) et à une réalité objective (modification des structures pour répartir le pouvoir différemment), et 2) à la fois à un processus et à un but. L’appropriation psychosociale est considérée comme un but lorsqu’elle représente l’idéal à atteindre (Hawe, 1994; Swift & Levine, 1987). En accord avec Swift et Levine (1987), Rappaport (1987) aborde !’appropriation psychosociale autant comme une impression de contrôler sa vie, que comme une influence sociale réelle. Néanmoins, le concept d’appropriation psychosociale est généralement définie en termes de processus dans les écrits scientifiques visant la circonscription du concept.
La réalité sous-jacente au concept d’appropriation psychosociale a été décrite par de nombreux auteurs en psychologie (Serrano-Garcia, 1984; Swift & Levine, 1987; Zimmerman, 1990b). Mais c’est Rappaport (1977, 1981, 1984, 1987) qui l’a décrite de façon plus probante. Il décrit !’appropriation comme étant le fondement de la psychologie communautaire. Selon lui, !,appropriation psychosociale est d’abord un processus: c’est le mécanisme par lequel les personnes, les organisations et les communautés acquièrent la maîtrise de différents aspects de leur vie (Rappaport, 1981, 1984) et étendent leur influence positive aux autres individus, voir même aux autres communautés (Rappaport, 1985). Tel que repris par LeBossé et Lavallée (1993), Rappaport (1981, 1984) suggère que les compétences et perceptions positives de soi ainsi acquises peuvent être généralisées à d’autres aspects de leur vie et être intégrées comme nouvelle
façon de fonctionner pour l’individu, !,organisation ou la communauté. Ainsi, le processus d’appropriation ne se fait pas au détriment de !’appropriation des autres (Swift & Levine, 1987). Contrairement à !’application d’un pouvoir hiérarchisé, toutes les personnes impliquées dans un tel processus (ex.: leader de groupe d’entraide et membre du groupe) peuvent s’enrichir. Le pouvoir est alors synergique (Burns, 1994), comme on le retrouve chez certaines populations africaines ou asiatiques et dans les modèles féministes (Gilligan, 1982; Yoder, 1998).
Donc, le processus d’appropriation psychosociale en est un de changement. La façon dont s’effectue ce changement a été décrite de différentes façons. Certains auteurs définissent ce processus comme un continuum (Rappaport, 1987) alors que d’autres le définissent comme une série d’étapes à franchir (Kieffer, 1984; Serrano-Garda, 1984; Swift & Levine, 1987). En effet, Rappaport (1987) décrit la réalité de !’appropriation comme un continuum avec l’absence d’appropriation à une extrémité et une appropriation développée à l’autre. Par contre, l’extrémité “ développée ” est de niveau variable, allant de la participation minime à une activité bénévole, à l’action politique, en passant par !’accomplissement de responsabilités dans un groupe. Tel que mentionné précédemment, !’appropriation peut-être également être décrite en termes d’étapes à franchir. Le modèle conceptuel de Serrano-Garda (1984) fut élaboré suite à une intervention menée auprès de résidents de quartiers défavorisés de Porto-Rico. Cette intervention, échelonnée sur deux ans, visait un meilleur équilibre des pouvoirs dans la société, un meilleur accès aux ressources pour les résidents et un accès à l’action sociale et politique pour les personnes qui vivent de l’impuissance. Serrano-Garda (1984) présente !’appropriation psychosociale comme un processus s’effectuant en trois étapes hiérarchisées. La première de ces étapes est le développement de la perception d’une relation entre le vécu individuel et les conditions environnementales. Vient ensuite la compréhension critique des forces sociales en jeu. Finalement, la troisième étape est l’action. Kieffer (1984) présente également un modèle théorique du processus de !’appropriation psychosociale. Ce modèle est développé sur la base d’une recherche qualitative menée auprès de quinze leaders d’organisations
communautaires. Kieffer (1984) distingue trois dimensions fondamentales qui sont continuellement en interaction. Il s’agit de la tension conflictuelle créatrice, de l’action et de la prise de conscience (sur une base individuelle ou sociale). Ainsi, les expériences vécues entraînent de nouveaux apprentissages, qui eux-mêmes entraînent une prise de conscience et de nouvelles opportunités d’action, etc.
Les changements apportés par !’appropriation psychosociale peuvent modifier de nombreuses sphères de compétences et de connaissances de la personne. Les changements les plus fréquemment cités par les auteurs sont que la personne bonifie son estime de soi et sa confiance en elle, elle acquière des connaissances et développe ses habiletés à agir dans divers contextes (compétences) et plus particulièrement face à des situations difficiles (Chesney & Chesler, 1993; Florin & Wandersman, 1990; Yeich & Levine, 1992; Zimmerman, 1990b; Zimmerman & Rappaport, 1988), elle se sent plus en contrôle de sa vie, elle a un sentiment d’efficacité personnelle élevé et elle garde l’espoir (Segal et col!., 1995), elle est plus en mesure de faire des choix, elle a une compréhension critique de son environnement sociopolitique et une attitude proactive face à la vie (Zimmerman, 1990a). Rappaport (1987) ajoute que le processus d’appropriation psychosociale implique un changement dans la perception de soi, !’augmentation de l’influence de la personne sur son environnement et sur les aspects importants de sa vie et la réalisation d’actions concrètes pour soi et pour les autres. Ainsi, comme le mentionne Glidewell (1970) la personne dont !’appropriation psychosociale est développée n’est pas parfaite et ne prend pas toujours les meilleures décisions, mais elle est outillée pour agir librement:
Les personnes ayant développé leur appropriation psychosociale ne font pas nécessairement le meilleur choix, mais elles savent qu’elles peuvent choisir de se battre ou de fuir, d’être dépendantes ou indépendantes, d’être actives ou d’attendre que quelque chose se passe (p. 40) (traduction libre de Malorie Toussaint-Lachance).2
2 Empowered individuals may not always make the best (or correct) choice, but they may know that they can choose wether to fight or retreat, to be dependant or indépendant, and to organize or wait (p. 40).
Les changements apportés par le développement de (’appropriation psychosociale de la personne s’effectuent simultanément dans !’interaction qu’a cette personne avec son environnement. Ainsi, les changements s’opèrent à la fois sur les plans individuel et interactionnel. La personne en processus d’appropriation psychosociale apprend de nouvelles habiletés dont elles se sert comme stratégies d’adaptation et qui l’arment contre les conséquences des situations qu’elle juge difficiles (Zimmerman, 1990a). Les principaux changements interpersonnels observés sont un engagement croissant de l’individu dans ses relations interpersonnelles, un renforcement du sentiment d’efficacité et de confiance face à ses habiletés interpersonnelles et face à la relation ainsi qu’une augmentation du sentiment d’appartenance à un groupe (Bernstein, Wallerstein, Braithwaite, Gutierrez, Labonte etcoll., 1994; Withmore, 1988). Le développement d’habiletés interactionnelles juxtaposé à une meilleure compréhension de son environnement sociopolitique (Zimmerman, 1990a) de même que le développement de l’empathie et du sens communautaire (Cox & Parsons, 1994) pourraient amener la personne à poser des actions communautaires, voir politiques (Zimmerman, Israël, Schulz & Checkoway, 1992; Zimmerman & Rappaport, 1988). Poser des actions communautaires et politiques (Florin & Wandersman, 1990; Lee, 1991), participer démocratiquement dans la vie de sa communauté, dans les institutions telles que les églises, les écoles, le voisinage ou les organisations bénévoles (Rappaport, 1987), redistribuer les ressources et inciter les autres à collaborer et à s’impliquer dans leur milieu par des actions collectives (Swift & Levine, 1987; Yeich & Levine, 1992) font partie du processus et des conséquences souhaitables du développement de !’appropriation psychosociale. En effet, celle-ci favorise l’action individuelle ou collective visant la modification de !’environnement sociopolitique en profondeur par le biais de solutions durables (Bernstein et coll., 1994; Lee, 1991 ; Yeich & Levine, 1992). LeBossé et Lavallée (1993) décrivent !’appropriation comme un processus développé par une personne ayant des conditions de vie plus ou moins incapacitantes ou stigmatisantes. En effet, n’importe quel individu possède un potentiel d’appropriation et est susceptible de le développer (Rappaport, 1985). Bien qu’une prise de conscience doive se faire pour qu’une action soit entreprise dans le but de prendre le contrôle de sa vie, les conditions de vie très incapacitantes ne constituent pas un facteur nécessaire au développement de ce
processus. Par contre, Lord et Farlow (1994) concluent, suite à une étude effectuée auprès de 38 personnes ayant un handicap physique, que le processus d’appropriation est déclenché suite à une crise, une frustration ou un outrage. Kieffer (1984) tire des conclusions similaires dans son étude menée auprès de 86 membres d’une communauté religieuse. D’un autre côté, Chavis et Wandersman (1990) soulignent que le sens de la communauté peut aussi agir comme catalyseur à l’action, par exemple, dans une situation ou !’environnement immédiat de la personne est dans un état inacceptable.
Donc, le processus d’appropriation pourrait débuter par une prise de conscience de l’individu (LeBossé & Lavallée, 1993; Swift & Levine, 1987). Cette prise de conscience porte autant sur la personne elle-même, sur la situation ou le contexte dans lequel elle évolue que sur les forces sociales en jeu (Kieffer, 1984; Lord & Farlow, 1990; Zimmerman, 1990b; Yeich & Levine, 1992). Cette prise de conscience amène la personne à adopter une attitude proactive dans les situations ou événements qui la concernent (Swift & Levine, 1987). Éventuellement, cette prise de conscience pourra également amener la personne à s’engager dans des actions communautaires et sociales (Serrano-Garcia, 1984; Swift & Levine, 1987; Zimmerman & Rappaport, 1988).
La prise de conscience individuelle sur le contexte et les forces sociales en jeu permet à la personne de conclure que ce qui ne fonctionne pas est aussi le résultat des structures sociales ou d’un manque de ressources qui rendent la chose impossible. Par exemple, !’appropriation psychosociale des personnes handicapées s’actualiserait peut-être différemment si les structures sociales leurs permettaient une plus grande implication dans la recherche de solutions et de prise de décision (Lord, 1991). La définition du concept d’appropriation psychosociale sous-tend que les problèmes sociaux ont plusieurs définitions et plusieurs solutions possibles, ce qui tient compte de la diversité des personnes et des situations (contextes). Afin d’élaborer des solutions qui favorisent la prise en charge et l’autonomie des personnes, il faut apprendre d’elles quelles sont les solutions possibles et encourager les mesures sociales qui leur permettent de développer leurs propres solutions (Rappaport, 1981).
Par ailleurs, le processus d’appropriation psychosociale est un cheminement tout- à-fait personnel (Lee, 1991; Rappaport, 1985). Les personnes qui agissent à titre de professionnels, d’agents de changement ou d’intervenants peuvent tout au plus initier, aider, encourager et soutenir ce processus: ce sont des collaborateurs et non des experts (Cox, 1991; Lord & Farlow, 1990; Rappaport, 1981). Les professionnels ne peuvent régler tous les problèmes individuels.
Différents auteurs se sont également penchés sur une définition détaillée de la réalité sous-jacente à !’appropriation psychosociale. D’abord, Rappaport (1985,1987) propose que !’appropriation est à la fois psychologique (individuelle), organisationnelle, culturelle, politique, sociale, économique et spirituelle. Il s’est beaucoup attardé à définir ce que Zimmerman (1990a) a par la suite qualifié de plan d’analyse individuel ou psychologique de !’appropriation. Il s’agit du développement de connaissances, d’habiletés et de passages à l’action en vue de mieux maîtriser les différents aspects de sa vie que l’on juge importants. Ce contrôle est à la fois économique, politique, interpersonnel, psychologique et spirituel (Rappaport, 1984). Le processus d’appropriation individuelle tient également compte du contexte écologique et culturel dans lequel évolue et interagit la personne. Ce processus s’actualise par le biais d’actions individuelles et collectives, du développement d’habiletés, d’une sensibilité aux caractéristiques culturelles, d’une motivation intrinsèque à contrôler sa vie, d’un sentiment d’efficacité personnelle, du développement d’habiletés d’adaptation, d’une compréhension des facteurs influençant le processus de prise de décision et d’une bonne capacité de résolution de problèmes (Rappaport, 1985; Zimmerman, 1990a, 1995). Zimmerman (1995) ajoute que la maîtrise des aspects importants de sa vie passe par notre capacité à influencer les agents qui ont eux une influence sur notre vie. Cette influence s’opérationnalise en trois composantes: 1) la composante intrapersonnelle (croyance que l’on a la capacité d’influencer un contexte donné), 2) la composante interactionnelle (compréhension du fonctionnement du système d’un contexte donné ou en général), et 3) la composante comportementale (poser des actions pour exercer son contrôle dans un contexte donné).
Le processus d’appropriation psychosociale individuelle amène aussi la personne à prendre conscience de la réalité des personnes qui l’entourent, du rôle qu’elle
peut jouer auprès des autres et que les autres peuvent jouer auprès d’elle (Riger, 1993). Les tenants de l’approche féministe soulignent d’ailleurs que les auteurs qui décrivent principalement !’appropriation en termes de contrôle ou de maîtrise utilisent-là des dimensions historiquement associées aux hommes, et qu’ils négligent parfois des dimensions typiquement associées aux femmes telles que le sens de la communauté ou les contacts avec les autres (Kitzinger, 1991 ; Riger, 1993).
Dans un même ordre d’idées, selon Rappaport (1985), les personnes qui donnent et qui reçoivent de l’aide des autres rapportent un plus haut niveau de satisfaction face à la vie que ceux qui ne font que donner ou recevoir. Il s’agit là pour lui de l’une des doctrines de base des organisations d’entraide ou de support. D’ailleurs, l’étude de Maton (1988) auprès de groupes de soutien rapporte des résultats qui vont dans ce sens. Dans cette étude longitudinale s’échelonnant sur 9 mois, 150 membres d’un groupe communautaire qui recevaient et donnaient de l’aide matérielle et du soutien aux autres ont effectivement rapporté un plus haut niveau de satisfaction que les personnes qui ne faisaient que donner ou recevoir.
S’il peut se distinguer, le niveau psychologique (individuel) se confond parfois dans les autres niveaux d’appropriation. En effet, les niveaux individuel, organisationnel et communautaire (extra-organisationnel) de !’appropriation sont interdépendants les uns des autres (Prestby, Wandersman, Florin, Rich et Chavis, 1990; Zimmerman, 1995).
Les principales différences entre les deux premiers niveaux d’analyse de !’appropriation sont les suivantes. D’un côté, les personnes en processus d’appropriation psychosociale individuelle apprendraient de nouvelles habiletés, de nouvelles connaissances, aideraient les autres, augmenteraient leurs contacts sociaux, et seraient en mesure de répondre à leurs obligations, seraient motivées à exercer du contrôle dans leur vie et percevraient un sentiment d’efficacité et de contrôle. De l’autre côté, les personnes en processus d’appropriation psychosociale organisationnelle sont motivées à s’impliquer au niveau social, à créer des opportunités pour développer de nouvelles habiletés, à exercer une certaine influence sur leur communauté, à utiliser et à partager leur leadership, et à participer à des projets pour la communauté (Zimmerman, 1990a).
Quant à !’appropriation communautaire, elle se rapproche de !’appropriation organisationnelle. Par ailleurs, elle réfère à un ensemble d’individus travaillant ensemble à développer leur vie collective et à établir des liens entre les organisations et à maintenir collectivement leur qualité de vie (Zimmerman, 1995). L’approriation communautaire (extra-organisationnelle) se distingue de la précédente en visant le développement des organisations elles-mêmes et les liens entre les organisations, plutôt que le développement des habiletés favorisant !’implication démocratique et équitable des individus dans les organisations.
Néanmoins, !’appropriation psychologique, organisationnelle et communautaire sont trois niveaux d’analyse de !’appropriation psychosociale et non trois réalités distinctes. Toutefois, il est possible qu’une personne agisse de manière à actualiser son appropriation communautaire sans pour autant être en maîtrise de tous les aspects importants de sa vie. Par exemple, une femme peut fort bien être leader d’un groupe d’entraide et aller faire des revendications au parlement pour une répartition équitable de la richesse dans la société mais avoir de la difficulté à défendre son point de vue devant son mari. Les différents niveaux d’analyse de !’appropriation psychosociale sont donc de différentes intensités, intensité qui se modifie dans le temps et qui n’est pas nécessairement toujours croissante (Zimmerman, 1990a).
Zimmerman (1995) a identifié certains facteurs qui motivent la personne à développer et à dépasser le niveau individuel d’appropriation pour aller vers une appropriation communautaire. D’abord, !’implication dans des activités de leadership ou dans une organisation dépend beaucoup de la présence de facteurs tels que: le partage de prise de décision, un leadership ouvert ou partagé, la possibilité d’une implication dans des projets communs, la possibilité d’établir de nouveaux contacts sociaux, la possibilité de développer ses habiletés, d’aider les autres, etc. Ensuite, plus une personne est impliquée dans son environnement, plus elle retire des bénéfices (apprentissage de nouvelles habiletés, nouvelles informations acquises, aide apportée aux autres, augmentation du nombre de contacts sociaux, accomplissement des obligations avec succès, etc.). Finalement, les habiletés apprises et les informations obtenues détermineraient en grande partie si la participation va contribuer ou non au
développement de !’appropriation individuelle ou organisationnelle. Ainsi, plus !’environnement offre de conditions favorisant !’implication sociale, plus la personne est motivée à développer son potentiel d’appropriation et à s’impliquer. Par ailleurs, lorsqu’elle s’engage dans des actions sociales qui lui rapporte des bénéfices, elle maintient et renforce sa motivation à faire bénéficier les autres de son appropriation et à développer une appropriaton organisationnelle ou communautaire.
En outre, le processus d’appropriation psychosociale serait vécu différemment en fonction du profil sociodémographique de la personne et il varie d’un individu à l’autre en fonction des expériences, des crises ou des frustrations vécues. Par exemple, une adolescente enceinte n’adopte pas les mêmes attitudes ou comportements pour développer son appropriation qu’une personne âgée ou qu’un chômeur. C’est un processus qui s’adapte à la variété des individus et des contextes, donc, le processus même d’appropriation psychosociale est variable (Rappaport, 1984). Par exemple, pour certains, il peut conduire à un sentiment de contrôle, alors que pour d’autres personnes, le processus conduira à !’utilisation de leur potentiel de contrôle dans leur vie. En contrepartie, !’appropriation psychosociale n’est pas une caractéristique de la personnalité, mais plutôt !’intersection entre l’individu et les structures sociales auxquelles il participe (Zimmerman, 1990a). Le processus d’appropriation est transactionnel, puisqu’il engage à la fois la personne et son environnement.
Par exemple, dans un contexte ou l’individu en processus d’appropriation recherche de l’aide, l’assistance qu’il recevra favorisera davantage le développement de son appropriation si elle est entre autres à la fois positive et proactive, si elle est offerte plutôt que d’attendre d’être réclamée, si elle augmente l’estime de soi de la personne et si la personne qui recherche de l’aide est impliquée dans les décisions et responsabilisée par rapport à l’aide offerte (Dunst & Trivette, 1994). Ces affirmations font partie des 12 principes d’une aide efficace axée sur la croissance de !’appropriation psychosociale suggérés par Dunst et Trivette (1994).
À la lumière de ces réflexions, malgré une absence de consensus quant à la définition de !’appropriation psychosociale, il est possible d’identifier certains
éléments constants. D’abord, le processus d’appropriation concerne à la fois l’individu et son environnement. Ensuite, !’appropriation psychosociale est définie en termes de connaissances acquises ou à acquérir, d’habiletés maîtrisées ou à développer et d’actions posées ou à poser. De plus, la réalité sous-jacente à !’appropriation psychosociale réfère à: 1) un contrôle des différents aspects importants de sa vie (Rappaport, 1984, 1985, 1987; Zimmerman, 1990a, 1995), 2) un sentiment de compétence et d’efficacité personnelle, 3) une prise de conscience non seulement de sa réalité, mais aussi de celle des autres et du rôle que l’on peut jouer auprès des autres (Rappaport, 1984, 1985, 1987; Zimmerman, 1990a, 1995), 4) une compréhension, une analyse, voir une prise de position face à la société, aux problèmes sociaux, aux enjeux sociopolitiques, etc. (Serrano- Garcia, 1984), 5) la volonté d’être indépendant mais également la reconnaissance de ce que les autres peuvent nous apporter et de notre besoin de nous sentir appuyé par eux, et, 6) la capacité de s’affirmer auprès des autres, de faire valoir ses opinions, de faire respecter ses droits, etc.
Tel que mentionné au début de ce chapitre, !’appropriation psychosociale est considérée comme un des fondements de la psychologie communautaire. D’ailleurs, un des mouvements encouragé par la psychologie communautaire est la création de milieux propices au développement de !’appropriation psychosociale des individus tels que les groupes d’entraide et de soutien. Un examen de ces groupes permettra une meilleure compréhension du processus possible d’appropriation psychosociale dans ce contexte. La question demeure entière, à savoir si le membre d’un groupe peut vivre un accroissement de son appropriation psychosociale. La prochaine section offre un survol des caractéristiques de ces groupes puis des bénéfices retirés par les membres.
1.2 Les groupes d’entraide et de soutien
Les groupes d’entraide et de soutien sont développés en s’inspirant de !’appropriation psychosociale à la fois comme principe de base et comme objectif à atteindre (Hawe, 1994; Powell, 1986). Utilisés de façon complémentaire ou en substitution des services de santé traditionnellement offerts, les groupes d’entraide et de soutien sont une alternative pour solutionner, partiellement ou totalement, les difficultés vécues par leurs membres. Rappaport (1985), souligne en effet que
ces groupes parviennent à aider des personnes que le réseau “officiel” de la santé ou les professionnels n’avaient pu aider. Au Canada, en 1991, quatre pourcent de la population âgée de plus de 45 ans était membre d’un groupe d’entraide ou de soutien (Romeder, 1993).
Un groupe d’entraide peut-être défini comme un type de ressource communautaire privilégiant l’aide mutuelle entre pairs, encourageant le partage d’un savoir découlant de leur propre expérience avec le problème, et où le leadership repose entre les mains des membres eux-mêmes (Lavoie et Stewart, 1995). Quant à lui, Zinman (1987) propose que les caractéristiques principales des groupes d’entraide sont que 1) les membre contrôlent tous les aspects du programme du groupe en conservant une certaine autonomie face au système de la santé, 2) le caractère bénévole des services offerts, 3) le partage du pouvoir à l’intérieur d’une structure qui vise à minimiser les relations hiérarchisées, et 4) l’emphase mise sur les besoins économiques, culturels et sociaux des membres. Ce type d’organisation repose sur un leadership démocratique. C’est-à-dire que le groupe est basé sur trois règles de fonctionnement: la répartition des responsabilités entre les membres, le développement de !’appropriation psychosociale des membres et la participation aux processus décisionnels du groupe (Gastil, 1995).
Le groupe de soutien se distingue principalement du groupe d’entraide du fait qu’il est une forme d’organisation des services professionnels permettant d’allier les connaissances et habiletés de l’animateur professionnel aux échanges entre membres de groupe partageant le problème (Lavoie et Stewart, 1995).
L’expérience terrain de ces groupes nous apprend qu’ils ne se répartissent pas de façon claire entre ces deux catégories. En effet, les groupes se répartiraient plutôt selon un continuum allant du groupe d’entraide au groupe de thérapie. Les groupes éducatifs seraient orientés vers le transfert de connaissances des professionnels aux clients et les groupes de thérapie viseraient plutôt un changement profond de la personnalité ou la résolution d’un problème situationnel (Lavoie et Stewart,1995; Schopler & Galinsky, 1993; Schubert & Borkman, 1991). Le Tableau 1 présente sommairement les différences de structure et de fonctionnement de ces quatre types de groupe.
Tableau 1
Comparaison des composantes fonctionnelles de quatre types de groupes
Groupe d’entraide Groupe de soutien Groupe éducatif Groupe de thérapie Sources de savoir -savoir profane -savoir professionnel -savoir professionnel -savoir professionnel -savoir profane Primauté de source de savoir -savoir profane -savoir professionnel et/ou -savoir profane -savoir professionnel -savoir professionnel Types d’échanges interpersonnels -entraide -soutien professionnel -entraide -enseignement -apprentissage -interprétation par l’expert -échanges entre clients Contrôle du fonctionnement du groupe
-entraidants -professionnels -professionnels -professionnels
*tiré de Lavoie & Stewart (1995), selon une communication personnelle de T. Borkman (12 octobre 1995).
Encore une fois, la réalité des groupes d’entraide et de soutien ne peut pas toujours être cernée de façon aussi catégorique. D’ailleurs, les écrits scientifiques traitant des groupes d’entraide et de soutien utilisent parfois l’un ou l’autre des termes de façon indifférenciée, ou du moins, sans tenir compte des caractéristiques propres aux groupes dont ils font mention. Qui plus est, les groupes de soutien et d’entraide présentent des différences quant à leurs objectifs. En effet, certains groupes semblent axer davantage leurs activités vers le développement de !’appropriation psychosociale que d’autres. Certains groupes peuvent également viser !’appropriation de la personne (appropriation individuelle) ou viser une appropriation généralisable à la communauté (appropriation organisationnelle et appropriation communautaire) (Florin & Wandersman, 1990).
Le contexte des groupes d’entraide et de soutien en est un où l’on retrouve les conditions favorables à !’accroissement du sentiment de prendre le contrôle sur sa vie (Rappaport, 1984) tout en réduisant le sentiment d’aliénation (Rossi, 1982; Kieffer, 1984). Les leaders de groupes d’entraide associent également !’appropriation psychosociale issue du contexte du groupe aux concepts de sentiment d’efficacité personnelle, d’estime de soi et du sentiment que leurs efforts personnels peuvent mener à des changements positifs dans leur vie (Segal et col!., 1995). Ainsi, les personnes qui fréquentent les groupes d’entraide et de soutien tendent à développer un sentiment d’autonomie plutôt qu’un sentiment de dépendance face au système de la santé et des services sociaux. Chamberlain (1979) va jusqu’à proposer aux personnes atteintes de maladie mentale qui ont acquis de !’appropriation d’enseigner aux professionnels comment amener leur clients à moins dépendre d’eux.
La croissance du sentiment de contrôle s’effectue tant en harmonie avec l’évolution du groupe d’entraide ou de soutien que parallèlement à celle-ci. En effet, une personne dans un contexte de groupe peut développer un sentiment de contrôle même si elle ne perçoit pas que le pouvoir du groupe augmente avec le temps (Chavis & Wandersman, 1990) et même si la personne ne perçoit pas le groupe comme étant favorable à la liberté d’action, à l’expression de sentiments, ni même tolérant envers l’indépendance d’expression et d’action (Côté, 1997). De plus, les résultats obtenus par Chavis et Wandersman (1990) suggèrent que les groupes d’entraide et de soutien offrent un contexte favorable à la fois pour l’essor de !’appropriation psychosociale organisationnelle et !’appropriation individuelle. La première augmenterait en partageant le leadership entre les membres ainsi que les opportunités d’accroître leurs habiletés et de se développer (Zimmerman, 1990a), tandis que la seconde prendrait de l’ampleur lorsque l’individu adopte une attitude proactive face à la vie et a une compréhension critique de son environnement sociopolitique (Rappaport, 1987). L’étude de Chavis et Wandersman (1990) ne permet toutefois pas de conclure que !’augmentation de !’appropriation individuelle est attribuable au groupe. D’un autre côté, Berman (1992) conclu, suite à l’étude de nombreux groupes, que plus un groupe est développé et plus son pouvoir augmente, plus les liens entre les membres sont forts et bénéfiques (en termes d’épanouissement individuel).
Les effets bénéfiques des groupes de soutien et d'entraide sont fréquemment rapportés dans le discours ou dans les écrits scientifiques, mais ils font aussi l’objet d’appuis empiriques. En effet, Spiegel, Bloom et Yalom (1981) sont les premiers à avoir démontré que des participants à un groupe de soutien pour cancéreux retiraient des bénéfices. Dans un second article, ils avançaient que après dix ans, le taux de survie des participants à un groupe de soutien pour personnes atteintes de cancer était plus élevé que celui de ceux qui n’y participaient pas. Ces résultats ont été répliqués à quelques reprises, dont lors d’une étude menée par Maunsell, Brisson et Deschesnes (1995) auprès de groupes de soutien pour femmes atteintes de cancer du sein. Cette étude révèle que le fait d’avoir du soutien dans les trois mois suivants le diagnostic, augmente le taux de survie après sept ans. Les groupes de soutien seraient efficaces également avec d’autres problématiques telles que le traitement de la dépendance aux médicaments chez les personnes âgées (Kostyk, Fuchs, Tabisz & Jacyk, 1993) et de la boulimie chez les femmes (Rathner, Boensch, Maurer & Walter, 1993).
Les groupes d’entraide aussi ont fait l’objet d’études expérimentales ou quasi- expérimentales. À la lumière de ces études, il appert que les interventions des groupes d’entraide sont efficaces. Par exemple, le groupe de Alcooliques Anonymes obtiendrait d’aussi bons résultats que les traitements professionnels, et ce, à moindre coût (Emrick, Tonigan, Montgomery & Little, 1993; Humphreys & Moos, 1996). De plus, les groupes participeraient à la réussite des programme d’intervention pour cesser de fumer (Jason, Cruder, Buckenberger & Lesowitz, 1987), pour lutter contre la toxicomanie (McKay, Alterman, McLellan & Snider, 1994) ou pour aider les proches d’enfants atteints de cancer (Chester & Chesney, 1995) . Lavoie (1996) citait dans une conférence des exemples supplémentaires où les groupes d’entraide sont utiles. Par exemple, dans le cas de trouble mental, de veuvage, de deuils d’enfants, de diabète ou de scoliose. Ces nombreux exemples de démonstrations empiriques de l’efficacité des groupes d’entraide sont également soulignés par Meissen et Warren (1994) et par Katz (1993) dans leur révision de la recherche effectuée sur la question.
Ainsi, les principaux effets bénéfiques des groupes répertoriés sont la possibilité de diminution du problème ou l’adaptation à une situation chronique, !’augmentation et la bonification du réseau de soutien, le sentiment plus élevé de contrôle sur sa vie, la satisfaction d’aider autrui, une nouvelle vision de son problème et de son potentiel, !’acquisition de nouvelles connaissances et habiletés, un sentiment accru d’espoir, une baisse du sentiment d’isolement et de marginalisation, l’accès à de nouvelles ressources, ainsi que le développement du leadership et de l’action politique (Lavoie, 1989; Powell, 1987; Stewart, 1990; Katz, 1993). Certains de ces bénéfices sont communs aux groupes de soutien et d’entraide; d’autres ne peuvent découler que de la participation à un groupe d’entraide.
Afin de mieux définir !’appropriation psychosociale et de mieux connaître l’apport des groupes au processus d’appropriation, il apparaît judicieux de se pencher sur la façon de la mesurer. Ainsi, la prochaine section traite de l’évaluation de !’appropriation psychosociale dans divers contextes, y compris le contexte de groupe d’entraide ou de soutien.
1.3 L’évaluation de !’appropriation psvchosociale
Traditionnellement, !'appropriation psychosociale est étudiée qualitativement. En effet, il s’agit là d'une méthode des plus efficaces dans un processus de définition du construit. Par ailleurs, de nombreuses études adoptent une approche quantitative pour tester soit le processus d'appropriation, soit le niveau d'appropriation des individus.
L’appropriation est un concept multidimensionnel qui doit être étudié dans son contexte. Rappaport (1987) souligne la danger d’étudier seulement l’individu alors que le milieu (proximal et distal-politique) influence !’appropriation de l’individu. En fait, la difficulté principale dans l’étude de !’appropriation psychosociale ne réside pas dans le choix d’un niveau d’analyse du concept ou dans la façon d’aborder le concept, mais plutôt dans l’intégration de tous les niveaux d’analyse possibles afin d’étudier !’appropriation dans sa totalité. Selon Zimmerman (1990a):
Le but est de comprendre comment ce qui se passe dans la tête d’un individu interagi avec ce qui se passe dans son environnement pour augmenter ou diminuer sa maîtrise et son contrôle sur les facteurs qui affectent sa vie (p.174). (traduction libre de Malorie Toussaint-Lachance)3
Si on approche !’appropriation psychosociale comme un processus d’apprentissage et de développement (Kieffer, 1984), il est important de l’étudier de façon longitudinale, afin d’en savoir davantage sur son évolution et d'être en mesure de parfaire la définition de ce processus. Pour ce faire, par exemple, les mesures développées devraient être utilisées à plusieurs reprises pour avoir une idée juste de l’évolution du processus d’appropriation psychosociale. Ou encore, lorsqu’il s’agit d’études qualitatives, les entrevues devraient avoir lieu pendant une assez longue période de la vie des participants. Par contre, ces précautions ne s’appliquent pas dans le cas de l’évaluation de l’état d’appropriation.
Par ailleurs, dans un processus d'évaluation de !'appropriation à l’aide d’un questionnaire, il est important de s'assurer que les changements rapportés ne soient pas seulement un score amélioré à un test, mais qu'ils correspondent à des changements réels (Rappaport, 1981).
Les auteurs ne s’entendent pas sur un critère empirique permettant d’affirmer qu’une personne a développé son appropriation psychosociale. D’une part, certains constatent que le niveau d’appropriation psychologique peut varier selon les sphères d’activités (travail, famille, loisir, etc.). D’autre part, un haut niveau d’appropriation est attendu des personnes qui sont en mesure de généraliser leurs habiletés dans tous les domaines de leur vie, y compris à un niveau organisationnel, comparativement à ceux qui développent leurs habiletés dans une sphère seulement. (Zimmerman, 1995). Par contre, !’appropriation psychosociale peut s’actualiser différemment en fonction de la population étudiée. En effet, !’appropriation psychosociale ne se manifeste pas nécessairement de façon spectaculaire chez les aînés (Côté, 1997; Rodin, 1986), chez les personnes handicapées (Lord & Farlow, 1990) ou chez les utilisateurs de services
3 The goal is to understand how what goes on inside one’s head interacts with what goes on in one’s environment to enhance or inhibit one’s mastery and control over the factors that affect one’s life. (p. 174)
psychiatriques (Chamberlain, 1979,1990; Segal et coll., 1995). Ces populations développent une autonomie optimale en considération de leurs limites personnelles sans nécessairement se mobiliser pour modifier les lois ou les services sociaux (Côté, 1997), mais en participant autant que possible aux décisions les concernant (Chamberlain, 1990). Ainsi, dans certains cas, un développement de !’appropriation psychosociale non-généralisé à l’ensemble des niveaux possibles est tout de même considéré comme une actualisation de celle- ci.
Mesurer !’appropriation psychosociale individuelle peut-être particulièrement difficile parce qu’elle se manifeste à travers différentes attitudes, habiletés et comportements et qu’elle est souvent auto-évaluée (Zimmerman, 1995). Il faut donc considérer qu’une mesure de !’appropriation ne conviendra peut-être pas à un autre contexte que celui pour lequel il a été développé. Par exemple, il est possible que une mesure de !’appropriation pour tous les groupes d’entraide et de soutien ne soit pas la meilleure solution. Malgré un effort effectué pour définir ce qu’est !’appropriation dans un contexte d’entraide ou de soutien, il semble que les caractéristiques propres aux différents groupes influencent la forme que prend !’appropriation dans chacun de ces groupes. Conséquemment, un instrument développé pour évaluer !’appropriation psychosociale dans les groupes d’entraide et de soutien devra être suffisamment sensible à ces différences (Rappaport, 1987).
1.4 Mesures existantes
À ce jour, de nombreuses échelles ont été créées afin de mesurer !’appropriation psychosociale dans divers contextes. Les principaux milieux visés par ces instruments sont la famille (p. ex.: Family Empowerment Scale, Koren, DeChillo, & Friesen, 1992), le milieu de travail (p. ex.: Social Work Empowerment Scale, Frans, 1993; Reciprocal Empowerment Scale, Klakovich, 1995; Worker Empowerment
Scale, Leslie, 1998), le milieu scolaire (p. ex.: Empowerment Scale, Dunst, Trivette
& Deal, 1994; Self-Empowerment Index, Meacham Wilson, 1993; School
Participant Empowerment Scale, Short & Rinehart, 1992), le réseau de la santé (p.
ex.: Perceived Control Indices, Israël, Checkoway, Schulz & Zimmerman, 1994) et le réseau communautaire (p. ex.: Making Decisions scale, Sciarappa & Rogers,
1991; Organizational Empowerment Scale, Segal, Silverman & Temkin, 1995). Toutefois, les instruments développés ne s’appuient pas tous sur une même définition de !,appropriation psychosociale.
De plus, des échelles mesurant des construits divers sont utilisées pour évaluer un aspect de !’appropriation psychosociale. Par exemple, plusieurs instruments visent l’évaluation du contrôle. On retrouve en effet des outils tels que le
Multidimensional Health Locus of Control Form C (Wallston, Mitchell & Smith,
1994), le Internai versus External Locus of Control Scale (Rotter, 1966), I’Internal
Control Index (Duttweiler, 1984). Différents questionnaires mesurent d’autres
aspects de !’appropriation tel que la compréhension et la participation aux enjeux sociopolitiques (Sociopolitical Control Scale, Zimmerman & Zahniser, 1994).
Des auteurs se sont intéressés à mesurer l’absence d’appropriation psychosociale. Par exemple, Reid et Finchilescu (1995) tentent de mesurer un sentiment d’impuissance (feelings of disempowerment) comme conséquence de l’exposition à des images de violence faite aux femmes. Leur questionnaire évalue cette diminution de !’appropriation à travers les dimensions suivantes: sentiment de contrôle, estime de soi, connaissances, sentiment de compétence, confiance en ses habiletés de survie, sentiment de sécurité et de protection, isolement social et sentiment d’intimidation. En fait, les items de cette échelle réfèrent à des dimensions semblables aux échelles qui mesurent la présence d’appropriation psychosociale, et ont une formulation semblable à celles-ci.
Une branche de la recherche sur !’appropriation psychosociale porte sur la signification et le processus d’appropriation chez les personnes fréquentant des groupes d’entraide, principalement avec des groupes portant sur la maladie mentale (Rappaport, Reischl et Zimmerman, 1992; Segal, Silverman & Temkin, 1993). Par contre, ces études ne parviennent pas à établir un consensus sur la façon de définir et d’évaluer !’appropriation psychosociale. Les outils utilisés visent à mesurer !’appropriation dans un contexte de groupe d’entraide ou de support pour une population précise, mais à partir de paramètres différents.
Ce type de mesures évaluent généralement !’appropriation comme un résultat des actions de certains groupes d’entraide et de soutien (Segal et coll., 1995). Dans
l’étude de Segal, Silverman et Temkin (1995), le questionnaire proposé s’adresse à la clientèle des groupes d’entraide et de soutien pour personnes atteintes de maladie mentale sévère. L’Organizational Empowerment Scale évalue le niveau de contrôle et de responsabilité assumé par un individu à l’intérieur d’un groupe ou d’une organisation. Plus précisément, il mesure !’appropriation psychosociale individuelle, organisationnelle ainsi que la participation à des activités politiques et communautaires extérieures au groupe (appropriation extra-organisationnelle). Ces trois aspects de !’appropriation sont évalués à travers trois dimensions: 1) la croyance d’avoir gagné ou développé plus de contrôle sur sa vie, 2) !’implication individuelle dans le groupe ou autres structures organisationnelles où ils peuvent exercer un certain pouvoir et entrer en contact avec d’autres personnes, et 3) la participation aux activités politiques et civiques dans leur communauté. Suite à une analyse factorielle, les deux dernières dimensions sont en fait regroupées en un seul facteur, soit le travail, bénévole ou rémunéré. Il appert qu’il s’agit d’un outil intéressant, mais appliqué à une population restreinte fréquentant un organisme d’entraide chapeautant plusieurs activités plutôt qu’un groupe d’entraide.
Sciarappa et Rogers (1991) ont aussi élaboré une mesure de !'appropriation psychosociale dans les groupes d'entraide et de soutien pour personnes ayant des troubles psychiatriques. Il s'agit du Making Decisions scale. Ce questionnaire a comme principe de base que !’appropriation psychosociale est un concept unidimensionnel, c’est-à-dire qu’il ne mesure que !’appropriation individuelle (psychologique). Il évalue les perceptions de la personne quant à son pouvoir décisionnel, son accès à !’information et aux ressources, la possibilité de faire des choix, le sentiment d’être entouré et appuyé, ses habiletés, ses limites, etc. Il s’agit d’une échelle de type Likert en cinq points comportant 28 items. Cet instrument présente un indice de consistence interne de .85. De plus, Sciarappa et Rogers (1991) soulignent que la formulation des questions permet d’étendre son utilisation auprès de groupes d’entraide visant d’autres problématiques.
Rogers, Chamberlain, Ellison et Crean (1997) ont développé un autre questionnaire, soit !’Empowerment Scale. Cet outil se veut une autre mesure de !’appropriation psychosociale adaptée à la réalité des participants aux groupes d’entraide pour personnes atteintes de problèmes psychiatriques. Il mesure !’appropriation psychosociale à travers cinq dimensions: 1) le sentiment d’efficacité
personnelle et d’estime de soi, 2) le pouvoir et l’absence de pouvoir, 3) !’implication communautaire, 4) la colère justifiée (righteous anger), et 5) l’optimisme et la perception de contrôle sur l’avenir. Ce questionnaire a été testé par Rogers et coll. (1997) auprès de 271 membres de six groupes d’entraide pour personnes atteintes de problèmes psychiatriques et il appert que !’implication communautaire est un des prédicteurs de !,appropriation et qu’e le score au quetionnaire corréle négativement avec !’utilisation des services traditionnels de santé mentale (r =-.14). De plus, l’âge, le sexe, l’origine ethnique, le statut marital, le niveau d’éducation et l’occupation ne sont pas reliés avec le score obtenu au questionnaire. De plus, il obtient un bon indice de consistence interne (alpha= .86).
Ainsi, à ce jour, très peu d’instruments de mesure de !’appropriation psychosociale dans un contexte de groupe d’entraide ou de soutien existent. De plus, ces outils visent généralement l’évaluation de !’appropriation psychosociale d’une population précise dans un contexte très précis, soit les personnes atteintes de problèmes psychiatriques, et leur utilisation n’est pas généralisable à l’ensemble des groupes. Du reste, ces échelles n’évaluent pas nécessairement !’appropriation psychosociale selon toutes les principales qui la définissent. Afin de tenter de pallier à ces lacunes, la présente étude poursuit les objectifs suivants. 1.5 Les objectifs de la recherche
La présente recherche propose comme objectif l’élaboration et la validation d’un questionnaire sur l’état d’appropriation psychosociale dans les groupes d’entraide et de soutien. Le questionnaire élaboré lors de la présente recherche se veut une mesure de !’appropriation psychosociale dans les groupes d’entraide et de soutien de tous types. Cette mesure s’adresse à toute personne qui fréquente un groupe d’entraide ou de soutien. Cet outil évaluera l’état d’appropriation psychosociale à travers cinq dimensions représentatives de ce concept dans le contexte du groupe:
1) le contrôle des aspects importants de sa vie, 2) la préoccupation envers les autres sans oubli de soi, 3) l’analyse critique de la situation et mobilisation, 4) la reconnaissance et la recherche d’appui, et 5) le fait de prendre sa place.
Ainsi les objectifs de cette étude sont:
• l’élaboration d’un questionnaire sur l’état d’appropriation psychosociale dans les groupes d’entraide et de soutien:
a) définir le construit à mesurer; b) élaborer les items;
Méthodologie de !,élaboration du questionnaire
L’élaboration du questionnaire s’est déroulée en deux phases: 1) la définition du construit mesuré par le questionnaire, et 2) l’élaboration des items.
En plus de l’équipe de conception du questionnaire, quatre experts ont collaboré aux phases 1 et 2 de l’élaboration du questionnaire, soit: une étudiante de deuxième cycle en psychologie, un étudiant au doctorat en psychologie, une professionnelle de recherche et un professeur-chercheur en psychologie. Ces juges possèdent des connaissances sur !’appropriation psychosociale et sur les groupes d’entraide et de soutien.
2.1 Phase 1: Définition du construit mesuré par le questionnaire
La définition du concept d’appropriation psychosociale, tel que mesuré par le questionnaire, est élaborée à partir de cinq principaux facteurs: 1) les écrits sur !’appropriation psychosociale et les dimensions qui y sont rattachées, 2) les écrits sur les groupes d’entraide et de soutien, 3) l’expérience d’experts avec les groupe d’entraide et de soutien, 4) la contribution d'aviseurs du programme de recherche lors d'une discussion sur !'appropriation psychosociale, et 5) les objectifs visés par le questionnaire.
Le modèle théorique élaboré à cette étape comprend six dimensions théoriques, soit: 1) Contrôle, 2) Compétence, 3) Altruisme, 4) Prise de conscience critique, 5) Être appuyé, et 6) Prendre sa place. Voici la définition de ces 6 dimensions:
1) Contrôle: La personne en processus d'appropriation psychosociale perçoit qu'elle a une influence sur les aspects de sa vie qu'elle considère importants et elle est en mesure d'exercer cette influence en faisant ses propres choix. De plus, elle connaît ses forces et ses limites et elle recherche !'information et les ressources nécessaires à son accomplissement et à son dépassement personnel.
Cette personne est en mesure de faire face aux émotions fortes et aux conflits. Elle pose des gestes en vue de modifier son environnement et croit qu'il est possible d'arriver à faire de grands changements dans sa vie par une suite de petits changements significatifs. Elle est en mesure d'évaluer les conséquences positives et négatives de ses actions et tente de faire face ou d'éviter les événements négatifs et de favoriser les événements positifs qui peuvent survenir dans sa vie, tout en acceptant les choses qu'elle ne peut pas changer. Cette personne trouve important de poursuivre ses propres objectifs et se donne les moyens de les réaliser jusqu'au bout. Enfin, elle est en mesure de réaliser une action par elle-même, sans avoir toujours recours à des professionnels ou des spécialistes.
2) Compétence: La personne en processus d’appropriation psychosociale réfléchie sur ce qu’elle est et est motivée à mieux se connaître. Elle est également en mesure de parler d’elle-même, de ses forces et de ses faiblesses et d’écouter les autres exprimer des émotions positives et négatives ou des conflits, de façon appropriée. Elle est capable de reconnaître les habiletés qu’elle possède et celles qui lui manquent et elle a la volonté de s’améliorer. Elle cherche également à mieux connaître les ressources disponibles dans son milieu et elle les utilise pour palier à ses lacunes ou pour augmenter sa capacité d’action. . Elle croit en son potentiel et l’emploie pour réaliser ce qui lui tient à coeur. Cette personne possède les habiletés nécessaires pour travailler en équipe tout en respectant ses limites dans ses contacts avec les autres. Elle aborde les défis de la vie avec sérénité.
3) Altruisme: La personne en processus d'appropriation psychosociale reconnaît l’importance du respect d'autrui, ce qui s'exprime par une écoute attentive d'autrui, par de la compassion sans paternalisme. Elle valorise un rôle actif de soutien devant la détresse d'autrui. Dans ses échanges, elle trouve important et a les compétences, non seulement d'écouter, mais aussi de donner du feed-back. Même lorsqu'elle vit elle-même des difficultés, elle conçoit qu'elle peut encore offrir de l'aide d'une certaine manière à d'autres personnes. Elle réussit à établir un certain équilibre entre le respect de ses limites et son ouverture aux problèmes d’autrui, sans prendre sur elle toutes les responsabilités des autres.