La pornographie comme pratique politique, l'étude de trois collectifs francophones

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Texte intégral

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Mémoire de recherche

Master ÉGALES - Études sur le Genre

La pornographie comme pratique politique

L’étude de trois collectifs francophones

Par Naïma Pollet

Sous la direction de Aurélie Olivesi

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Mémoire de recherche

Master ÉGALES - Études sur le Genre

La pornographie comme pratique politique

L’étude de trois collectifs francophones

Par Naïma Pollet Numéro étudiante : 2177072

Mémoire soutenu en en visio-conférence le 9 juillet 2020, devant un jury composé de Aurélie Olivesi (directrice de mémoire)

Abir Krefa (présidente du jury) Cécile Favre (membre supplémentaire)

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« Il est grand temps de parler du sexe » Gayle Rubin, 1981

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Remerciements

La réalisation de ce travail a été possible grâce à l’aide et au soutien de plusieurs personnes à qui je voudrais adresser mes remerciements.

Pour commencer je voudrais remercier particulièrement ma directrice de mémoire Aurélie Olivesi, pour son soutien, son accompagnement, son aide et sa motivation.

Je remercie également les professeurexs et mes camarades des universités de Lyon 2 et de Genève, et tout particulièrement Cécile Favre, Corinne Rostaing, et Estelle Bonnet pour leur accueil au sein du Master EGALE malgré mon parcours initial hors du système universitaire.

Je voudrais aussi témoigner de ma reconnaissance envers mes amiexs et ma famille, et particulièrement à Claire Bonnet et Youri Bernet pour leur amour, leur soutien et leurs relectures ainsi qu’à Estelle Robert-Charrue pour ses relectures et nos échanges enrichissants.

Enfin, je remercie l’association Le Fesses-tival et mes précieuxses collèguexs ainsi que mes interviewéexs sans qui ce travail n’aurait pas pu être réalisé.

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Charte d’écriture non-discriminante

Pour la réalisation de ce mémoire j’ai décidé d’employer le langage épicène et inclusif afin de représenter toutes les identités les genres, y compris celles généralement invisibilisées comme les personnes trans, les personnes non-binaires et les personnes agenres. Il s’agit d’un choix politique afin de rendre visibles ces identités. En plus d’une féminisation des termes employés, la forme inclusive est marquée par l’usage d’un « x », comme par exemple pour les mots intervenantexs ou étudiantexs. J’ai fait le choix de ne pas utiliser de point ou de point médian afin d’en faire un mot complet. Dans le cadre de ce mémoire, j’utiliserais des néologismes comme les pronoms « iel », « celleux » ou « elleux » et également, autant qu’il est possible, l’adaptation de certains mots pour éviter la séparation binaire féminin/masculin, comme par exemple pour le mot « auteurices » ou « performeureuse »1. Les mots épicènes comme « artiste » seront gardés tels quels. Je n’utilise les

formes binaires que si le contexte historique le demande et ne présente pas d’autre identité comme possible.

L’usage de la langue et des mots implique une responsabilité politique. Le choix des mots implique l’inclusion ou l’exclusion des personnes dans le discours. La langue française est particulièrement genrée et binaire et des règles archaïques déterminent que l’on considère les termes employés au masculin comme généralisables aux autres genres. Les mots reflètent la représentation du monde qu’a une société, il est nécessaire d’effectuer des changements dans le langage pour modifier l’imaginaire collectif. Les mots sont porteurs d’une histoire, aujourd’hui la société évolue, le langage se doit d’évoluer avec elle. Le philosophe Paul B. Preciado, dont les textes m’ont beaucoup appris sur la nécessité d’inventer un nouveau langage prenant en compte la diversité des identités, estime que « Cette prolifération de nouveaux termes critiques est essentielle : elle fait comme un solvant sur les langages normatifs, comme un antidote aux catégories dominantes. (…) [I]l est urgent d’inventer une nouvelle grammaire permettant d’imaginer une autre organisation sociale des formes de vie. » (Preciado 2019)

1 Librement inspiré des « Règles de grammaire neutre et inclusive » du site Divergenres, [En ligne]

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Tables des matières

Introduction ... 8

A. Éléments de contextualisation : la pornographie occidentale, histoire et définition ... 10

A.1. Une histoire de la pornographie ... 10

A.2. Une définition multiple ... 13

B. La pornographie est un discours ... 16

C. Pourquoi étudier la pornographie ? ... 17

C.1. Les porn studies : la pornographie comme objet de recherche ... 17

C.2. Les études pornographiques en France ... 20

C.3. La pornographie étudiée à l’université ... 21

D. Problématisation ... 22

I. Parler de la pornographie, une approche féministe ... 24

1. La question des effets de la pornographie  ... 24

1.1. Mouvements féministes et porn wars ... 25

1.1.1. Potentiel performatif du discours pornographique ... 27

1.1.2. Un effacement des autres formes de violences ... 29

1.2. La pornographie comme discours vecteur de vérité ... 30

1.3. L’influence de la pornographie sur la vie sexuelle ... 30

2. La pornographie mainstream ... 31

2.1. Une structure narrative et des numéros sexuels précis ... 32

2.2. Une catégorie construite face aux critiques ... 32

3. Réappropriation et discours alternatifs ... 36

3.1. Le post-porn, un discours en retour sur la pornographie dominante ... 36

3.2. Les pornographies dites critiques ... 38

4. Posture et approche méthodologique ... 43

4.1. Ancrage biographique et posture ... 43

4.2. Déroulement du travail d’enquête : étude de deux types de discours ... 44

4.2.1. Entretiens semi-directifs ... 45

4.2.2. Analyse des textes produits par les collectifs ... 48

II. Une base collective et théorique ... 49

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1.1. Un désir de représenter et parler des sexualités ... 50

1.2. Une volonté de proposer des alternatives ... 52

2. Une vision collective et horizontale ... 54

2.1. L’envie de faire corps à plusieurs ... 56

2.2. Un choix affinitaire ... 57

2.3. Le collectif comme entité ... 59

III Mise en œuvre pratique ... 60

1. L’autogestion comme mode de fonctionnement ... 60

1.1. Un processus de A à Z ... 61

1.2. L’envie d’apprendre et essayer ... 63

2. Mise en scène de soi : choix intime, politique et féministe ... 64

2.1. Apprendre par la pratique ... 65

2.2. Utiliser son corps comme médium ... 66

2.3. Un sentiment de puissance ... 67

3. Les conditions de tournage ... 68

3.1. La création d’un espace sécuritaire ... 70

3.2. La question de la rémunération ... 73

4. La représentation des corps et des désirs ... 75

4.1. La diversité contre l’uniformité ... 76

4.2. Ne pas rentrer dans des quotas ... 78

IV La question de la diffusion ... 80

1. Une volonté d’ouvrir des espaces de discussions ... 81

2. Comment diffuser son discours ... 82

1.1. Internet comme première plateforme de distribution ... 82

1.1.2. La question de la censure ... 84

2.2. Se faire connaitre via les festivals ... 87

3. Penser global agir local ... 89

Conclusion ... 90

Bibliographie ... 93

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Introduction

La pornographie, tout le monde en regarde, personne n’en parle. Même si sa diffusion, sous forme de vidéos gratuites sur internet, est en perpétuelle croissance, la pornographie reste un sujet tabou dans la société. En 2019 Pornhub2, l’un des principaux sites de vidéos pornographiques en ligne, a

enregistré plus de 42 milliards de visites annuelles, soit 115 millions de visites quotidiennes, contre 92 millions l’année précédente. En 2019, trois sites de pornographie se trouvaient dans le top 10 des sites les plus visités au niveau mondial3. Pourtant, malgré ces chiffres impressionnants, la

pornographie sous toutes ses formes reste marginalisée aussi bien dans les médias que dans les lieux de formation ou l’espace public.

La pornographie en tant que domaine d’études est restée absente de mon cursus en études Genre alors que le sujet des corps et des sexualités a été abordé. Pourtant le discours pornographique est sous-tendu de plusieurs champs qui constituent la vie sociale : les rapports de sexe, de genre, de classe et de race4, mais également la sexualité, l’intime, les normes, les représentations et bien

d’autres encore. Malgré cela, la pornographie peine encore à se faire une place à l’université et dans le monde de la recherche, c’est l’une des raisons qui m’a convaincue d’y consacrer mon mémoire de Master.

En 2017, le mouvement #MeToo a favorisé une (re)politisation des questions sexuelles (Lavigne & al. 2019 ; Jérome 2019). Il a encouragé le déploiement des discours sur les sexualités dans l’espace public avec la question des violences sexuelles, du consentement et la promotion d’une sexualité positive. Ce mouvement a fait (ré)apparaitre la nécessité de créer des espaces d’écoute et de paroles autour des sexualités. L’association pour laquelle je travaille, Le Fesses-tival à Genève, s’inscrit dans la continuité du mouvement #MeToo. Créée en 2018, elle s’est donnée pour mission d’œuvrer pour diffuser une vision positive et inclusive des corps et des sexualités à travers

2 https://www.pornhub.com/insights/2019-year-in-review 3 https://www.similarweb.com/fr/top-websites

4 L’usage du terme « race » est ici effectué afin de reconnaître le racisme comme phénomène social de discrimination. La « race » est une idée qui structure encore aujourd’hui nos représentations et nos pratiques, bien qu’ayant émergé dans un contexte d’expansion coloniale européenne au XVIe siècle. Les rapports de pouvoir par lesquels ce principe opère sont dus à son caractère classificatoire et hiérarchisant. (Explications tirées du cours « Théories critiques de la “race“ et de la postcolonialité », donné par Myriam Paris, semestre d’automne 2018, Université de Genève).

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l’organisation annuelle d’un festival pluridisciplinaire. De par mon implication dans l’organisation de cet évènement, j’ai pris conscience du besoin de donner la parole aux personnes qui s’emparent du sujet des sexualités, mais également de la nécessité politique d’ouvrir des espaces où il est possible de discuter des pornographies loin des tabous. Le Fesses-tival, qui a lieu chaque année en septembre, est le premier espace à Genève à traiter ouvertement du sujet des sexualités et à diffuser du contenu pornographique de manière publique. Pour des raisons légales, l’évènement est officiellement interdit aux personnes de moins de 18 ans. Les deux premières éditions ont été un succès. En 2019, plus de 2000 personnes ont participé aux différents événements (projections, tables rondes, performances, expositions, ateliers ou soirées) lors des trois jours du Fesses-tival. Cet engouement démontre l’intérêt suscité par les questions des corps et des sexualités, notamment la pornographie.

Un autre aspect qui a motivé l’orientation de ce mémoire est mon emploi en tant qu’enseignante remplaçante au cycle [l’équivalent du collège en France] et les échanges réguliers que j’ai avec des adolescentexs entre 12 et 15 ans. L’omniprésence des téléphones et l’accès permanent à internet rendent la pornographie accessible comme jamais auparavant. Indubitablement, une grande partie de cette population a déjà visionné des images à caractère pornographique. Un récent rapport d’étude de l’INJEP sur les « usages d’Internet dans la socialisation à la sexualité à l’adolescence » montre que la pornographie occupe une place centrale auprès des adolescentexs dans la construction de leur sexualité (Amsellem-Mainguy & Vuattoux 2018). À travers mon travail d’enseignante au collège, j’ai pu avoir un aperçu du lien qu’entretiennent les adolescentexs avec la pornographie. Celle-ci fait quotidiennement apparition dans leur discours revêtant un caractère genré, stéréotypé et binaire. La réponse des enseignantexs quant à elle est principalement teintée de gêne et de désarroi et ces sujets restent absents des discours institutionnels des établissements scolaires.

Le contexte politique du mouvement #MeToo ainsi que mes expériences personnellesm’ont donné envie de m’intéresser à la pornographie comme objet de recherche. Dans le cadre de ce mémoire, j’ai fait le choix de me pencher sur des collectifs qui produisent de la pornographie. Ces collectifs ont la particularité de ne pas s’intéresser uniquement à l’image pornographique, mais de s’en servir

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comme porte d’entrée pour véhiculer un message et faire passer un discours. Je me suis donc intéressée aux discours portés par la pornographie et non à l’étude des images qu’elle projette.

Dans son ouvrage de 1981 (traduit en français en 2010), Gayle Rubin déclarait « Il est grand temps de parler du sexe » (Rubin 2010), elle mettait en avant l’aspect politique de la sexualité et la nécessité de parler des rapports de pouvoir qui la constitue. Aujourd’hui, il est également temps de parler de la pornographie et de son caractère éminemment politique.

A. Éléments de contextualisation : la pornographie

occidentale

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, histoire et définition

A.1. Une histoire de la pornographie

Ce mémoire se concentre sur une vision occidentale de la pornographie suivant l’hypothèse émise par Laurent Martin qu’il existe une spécificité occidentale de la pornographie. Le choix de se concentrer sur les recherches concernant l’occident s’explique pour des raisons à la fois pratiques et théoriques. Les recherches occidentales sur la pornographie se sont développées au cours du 20ème siècle et offrent un champ de recherches relativement large et accessible. En revanche, celles

concernant d’autres aires culturelles restent insuffisantes ou peu accessibles et nécessiteraient une recherche à part entière. D’un point de vue théorique, l’histoire de la pornographie européenne et nord-américaine est directement liée à l’histoire des corps, des images, de l’obscène « dont beaucoup d’auteurs ont déjà mis à jour les caractères propres à cette aire culturelle [l’aire culturelle

occidentale] » (Martin, 2003).

Il est possible de trouver des représentations d’actes sexuels jusqu’au deuxième millénaire avant le début de l’ère chrétienne avec le papyrus érotique de Turin mettant en scène les ébats d’un couple

5 Le terme d’occidental fait référence ici à certains pays d’Europe et d’Amérique du Nord possédant des avantages économiques et sociaux et ne désigne aucunement une région géographique précise. Il sera donc toujours utilisé en italique au cours de ce travail.

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hétérosexuel (Dubois 2014). À partir du cinquième siècle avant l’ère chrétienne, la pornographie devient décorative et orne des poteries ou des peintures murales en Asie et en Méditerranée. Dès l’antiquité apparaissent des écrits, parfois accompagnés de représentations dont le but semble être d’enseigner et d’instruire sur les relations sexuelles. Or, aucune étude prenant en compte le contexte social et historique dans lequel elles ont été produites ne permet de soutenir que ces représentations correspondent à la définition contemporaine de la pornographie (Dubois 2014). Si sa date de naissance est floue, un consensus est établi pour dire que la pornographie s’est réellement développée avec l’émergence de la modernité et particulièrement avec l’époque des Lumières au 18ème siècle en Italie, en Angleterre et en France. À cette période elle revêt une fonction de critique

sociale envers le pouvoir politique et religieux. En effet « la pornographie présentait des images sexuelles explicites toujours pourvues de qualité subversive contre l’autorité » (Lavigne 2014). C’est à cette époque que les pouvoirs en place commencent à réprimer cette pornographie qui trouble leur autorité. Cependant, comme l’explique Laura Kipnis « La pornographie était alors définie moins par son contenu que par les tentatives de ceux qui étaient au pouvoir de censurer l’agenda politique dont elle était porteuse » (Kipnis 2015). Après la Révolution française de 1789, la pornographie commence à perdre de sa connotation politique pour revêtir un but commercial.

L’origine politique de la pornographie est particulièrement intéressante à relever dans le cadre de ce mémoire. En effet, à partir de la fin des années 1970, dans le contexte des luttes sociales féministes, la sexualité explicite se politise à nouveau.

Aujourd’hui la pornographie est le plus souvent associée à l’industrie des vidéos et aux sites internet. Les premières représentations sexuelles en images animées apparaissent dès 1895, seulement quelques années après les premières images cinématographiques qui font leur apparition en 1891. L’histoire cinématographique de la pornographie à sa naissance est particulièrement difficile à établir car très peu d’archives existent, les projections de films sont pour la plupart clandestines et les productions anonymes. Le premier film répertorié et conservé qu’il est possible d’associer au genre pornographique date de 1915 et vient des États-Unis. « À free ride » met en scène plusieurs scènes de sexualité explicite entre deux femmes et un homme (Zimmer 2005). Dans la première partie du 20ème siècle, ce seront principalement de courts films comportant peu de

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masculin. Ce type de film appelé « stag films » représente la plupart du temps des actes hétérosexuels à l’exception de quelques scènes entre femmes ou de quelques de films homosexuels masculins (Williams 2020). Aux États-Unis, les films étaient probablement projetés dans des « stag parties » réservées aux hommes, ou dans des clubs ou des espaces privés, alors qu’en Europe les projections étaient réservées aux maisons closes (Dubois 2014 ; Williams 2020). Avec l’évolution des lois dans certains pays occidentaux, la pornographie sort de la clandestinité pour se diffuser dans des cinémas spécialisés sur grand écran. À partir des années 60, les films pornographiques s’enrichissent d’une narration plus poussée et d’un soin accordé aux détails (décors, costumes, etc.), se rapprochant ainsi plus de l’apparence du cinéma classique (Dubois 2014).

Les recherches sur la pornographie s’accordent pour dire que le cinéma pornographie hardcore commence au début des années 1970 avec le premier long-métrage pornographique sonore projeté sur grand écran « Deep Throat » de Gérard Damiano (1972). Avec l’apparition du hardcore, l’objet pornographique devient un genre cinématographique à part entière et est « de plus en plus identifiable comme une chose en soi » (Lavigne 2009). Pour un court temps, les films sortent de la clandestinité et les spectateurices deviennent « un public à part entière, comme celui des films traditionnels » (Williams 2020).

1974 semble être l’âge d’or de la pornographie en France. En effet, pendant un an tous les films contenant de la sexualité explicite peuvent être diffusés en salle de cinéma, ils restent néanmoins interdits aux mineurexs. Cependant cette liberté est de courte durée puisqu’en 1975 est instaurée une nouvelle loi qui règlemente drastiquement la production et la diffusion de films pornographiques. Comme l’explique Mathieu Trachman « Cette réglementation passe par une régulation marchande de la diffusion des films qualifiés de pornographiques, une taxation plus élevée, et la mise en place, au sein du Centre national de la cinématographie (CNC), d’une nouvelle catégorie de films : les films « pornographiques ou d’incitation à la violence », bientôt appelée « classement X » (Trachman 2013a). Cette loi met en difficulté le cinéma pornographique et les salles spécialisées ferment les unes après les autres. L’apparition de la cassette vidéo au début des années 1980 fait passer définitivement la pornographie vers une consommation individuelle et privée (Zimmer 2005 ; Dubois 2014). Un phénomène qui s’amplifie avec l’apparition des DVD puis la démocratisation d’internet. Ce passage des salles de cinéma à la consommation individuelle

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s’accompagne d’une perte des budgets alloués à la production des films, mais aussi une perte de qualité des images proposées et des formats de vidéos raccourcis. En revanche, l’offre des contenus proposés grandit et se diversifie en même temps que ses publics (Williams 2020). Ce retour à des projections privées participe à la massification de l’accès des femmes à la pornographie qui acquière progressivement « un poids économique et symbolique considérable » (Williams 2020) sur le marché de la pornographie. Les femmes restent cependant encore minoritaires sur les plateformes pornographiques, en 2019 sur le site de vidéos pornographiques Pornhub seul 32% des spectateurices sont des femmes6.

A.2. Une définition multiple

La définition du terme « pornographie » est une tâche fastidieuse tant elle change et évolue selon les époques, les contextes et les personnes qui la définissent. Aujourd’hui il est impossible de trouver une définition consensuelle de la pornographie et celle-ci est toujours l’objet de nombreux débats (Di Folco 2005 ; Ogien 2008 ; Paveau 2014a). Étymologiquement le mot pornographie vient du grec. Il est « composé du substantif pornê, qui désigne des prostituées, et du verbe

graphein, qui signifie l’acte d’écrire ou de représenter » (Campagna 1998 cité par Ogien 2008). Or,

la professeure en science du langage Marie-Anne Paveau invite, dans son ouvrage sur la pornographie et ses discours, à faire attention aux étymologies au risque de s’y retrouver enfermé. En effet, les mots évoluent et le sens est « celui que les usagers d’une langue lui donnent à une époque et dans un contexte donné » (Paveau 2014a).

Face à la difficulté de trouver une définition consensuelle du mot pornographie, dans le cadre de ce mémoire il en est discuté plusieurs afin d’essayer d’appréhender ce phénomène global et complexe qu’est la pornographie. D’abord je me penche sur la définition du Larousse, puis sur celle de Linda Williams, considérée comme une des premières théoriciennes de la pornographie, qui amène les principes constitutifs de la définition. Ensuite je m’intéresse à la définition de Alain Giami qui insiste sur le caractère subjectif de la pornographie, puis à celle de Ruwen Ogien qui

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apporte l’idée qu’une représentation doit être « publique » pour être pornographique. Enfin j’étudie la définition de Julie Lavigne qui postule que la pornographie est avant tout un débat, et celle de Marie-Anne Paveau qui s’inspire de Lavigne pour revendiquer que la pornographie est un discours et que c’est comme discours qu’il est reçu.

Le dictionnaire le Larousse définit la pornographie comme suit : « Présence de détails obscènes dans certaines œuvres littéraires ou artistiques ; publication, spectacle, photo, etc., obscènes ». Cette définition imprécise amène à la définition d’obscène (elle aussi tirée du Larousse) : « Qui blesse ouvertement la pudeur, surtout par des représentations d’ordre sexuel ou scatologique ». La pudeur étant définie comme un sentiment de honte ou de gêne variable selon les individus. L’obscénité est donc soumise à des jugements de valeur subjectifs (personnels ou collectifs) et évolue selon les époques et les milieux (Paveau 2014a). La définition de ce qui est pornographique dépend de l’interprétation qu’en fait une société ou une personne et revêt donc un caractère subjectif et social certain.

Linda Williams, professeure à l’Université de Californie Berkeley dans les départements de cinéma et médias, et de rhétorique, publie en 1989 l’ouvrage « Hard Core. Power, Pleasure and the Frenzy of the Visible ». Elle y donne la définition suivante « Une première étape serait de définir la pornographie de manière minimale, et la plus neutre possible, comme la représentation visuelle (et parfois auditive) de corps vivants et en mouvement, performant des actes sexuels explicites et habituellement non simulés, ayant comme but premier d’exciter les spectateurs7 » (Williams 1989).

Cette définition a l’avantage d’amener les principes fondamentaux et matériels de la définition. La pornographie est donc un genre cinématographique avec des spécificités particulières, comme d’impliquer des actes sexuels explicites et non feints qui ont pour objectif l’excitation de la personne qui les regarde.

Le chercheur français en sciences sociales Alain Giami, dans son article « Que représente la pornographie ? » (2002) apporte un élément supplémentaire en reprenant la définition du

7 Ma traduction, la citation originale est la suivante : « A first step will be to define film pornography minimally, and as neutral as possible, as the visual (and sometimes aural) representation of living, moving bodies engaged in explicit, usually unfaked, sexual acts with a primary intent of arousing viewers »

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psychanalyste Robert Stoller pour qui la pornographie est « un produit fabriqué avec l’intention de produire une excitation érotique. La pornographie est pornographique quand elle excite. Toute la pornographie n’est donc pas pornographique pour tous » (Stoller 1989, cité par Giami 2002). L’intérêt de cette définition se trouve dans le fait qu’elle rajoute l’idée que toute représentation de sexualité explicite ne sera pas forcément excitante pour tout le monde, cela apporte un caractère subjectif à la pornographie.

Le philosophe français Ruwen Ogien, dans son ouvrage « Penser la pornographie » (2008), avance que la seule définition qui semble faire l’objet d’un accord minimal est la suivante : « Toute représentation publique (texte, image, etc.) d’activité sexuelle explicite n’est pas pornographique ; mais toute représentation pornographique contient celle d’activités sexuelles explicites. Autrement dit, il est nécessaire qu’une représentation publique soit explicitement sexuelle pour être pornographique, mais ce n’est pas suffisant » (Ogien 2008). Si cette définition semble être encore insuffisante pour définir la pornographie, elle a l’avantage d’amener l’idée que la représentation doit être « publique » et que c’est ce trait essentiel qui différencie la pornographie de la sexualité (Paveau 2014a).

Pour la chercheuse québécoise Julie Lavigne, la difficulté de trouver une définition unique, universelle et consensuelle vient du fait que la pornographie est étroitement liée à des questions relevant du contexte culturel, politique, économique et moral. S’inspirant de Walter Kendrick pour qui la « “pornographie” désigne un débat, pas une chose » (Kendrick 1987, cité par Lavigne 2009), elle postule que la pornographie est « un débat hautement moral qui délimite ce qui est acceptable comme représentation d’acte sexuel dans une société et ce qui ne l’est pas » (Lavigne 2009) soulignant aussi les divergences d’opinions, de contextes et d’époques qui peuvent intervenir dans l’appréhension et la définition de ce qui est pornographique.

Marie-Anne Paveau publie en 2014 l’ouvrage « Le discours pornographique ». Elle s’inspire de la théorie de Lavigne et remplace le mot « débat » par « discours » pour proposer l’analyse suivante « La pornographie est un discours, principalement un discours qui circule (ou ne circule pas, ou circule mal) dans la société, et c’est essentiellement en tant que discours qu’il est reçu » (Paveau 2014a).

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Dans le cadre de ce mémoire, c’est en s’appuyant sur l’analyse de Marie-Anne Paveau et en suivant cette définition qu’est appréhendé mon objet de recherche.

B. La pornographie est un discours

Si la pornographie peut de prime abord être considérée comme un domaine relevant de l’étude de l’image et de l’image en mouvement, c’est en réalité un « dispositif de discours, les images fixes ou mobiles étant toujours recherchées, obtenues et accompagnées par les discours » (Paveau 2014a). Qu’il s’agisse des textes de loi visant à interdire ou à encadrer la pornographie, de la littérature scientifique ayant pour but d’analyser la pornographie, des manifestes féministes (contre ou pour la pornographie), des articles de presse ou des tags permettant de classifier les vidéos sur les sites pornographiques, le discours pornographique fait référence à des formes variées de discours relevant de domaines différents qui se rencontrent et se répondent.

Marie-Anne Paveau, dans son ouvrage sur le discours pornographique, définit trois types de discours. Le premier est le « discours interne » qui concerne l’œuvre elle-même et son contenu, les images et les dialogues qui les accompagnent, tout ce qui compose le scénario. Le deuxième est le « discours externe » de l’industrie pornographique qui a pour but principal de catégoriser et classifier les productions pornographiques, le discours des noms et des catégories. Les titres des films ou les tags des vidéos sur internet entrent dans ce deuxième type de discours. Le troisième est le « discours sur la pornographie » qui est celui qui ne fait pas partie intégrante des œuvres, mais qui les défend ou les condamne. Par exemple les manifestes féministes pro-sexe, les pamphlets religieux anti-pornographie ou encore les discours d’adeptes d’une certaine pratique cherchant à la promouvoir. Ce dernier type de discours est le plus vaste et s’il ne relève pas directement d’une œuvre pornographique, il est tout autant important (Paveau 2014a). Stéphanie Kunert, enseignante-chercheure en sciences de l’information et de la communication, dans son article « Les métadiscours pornographiques » (2014) nomme ce dernier type de discours « les métadiscours de la pornographie ». Ce sont des discours qui parlent du discours pornographique, mais qui ne sont, la plupart du temps, pas pornographiques eux-mêmes, autrement dit, ils n’utilisent

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pas de langage considéré comme pornographique même s’ils y font référence. Kunert met cependant en avant un type de discours qui déroge à cette règle : la pornographie féministe « qui est à la fois une forme de pornographie et une forme de commentaire critique de la pornographie dite “ mainstream ” ou “ hégémonique ” » (Kunert 2014).

Dans le cadre de ce mémoire, c’est sur le discours « sur la pornographie » ou « métadiscours pornographique » que je me penche et plus précisément sur celui qui défend la pornographie et qui se l’approprie dans une démarche critique. La décision de se concentrer sur cette approche permet de montrer ce que la pornographie dit de la société et des normes qui l’organisent. En effet, le discours pornographique est constitué de plusieurs champs qui constituent la vie sociale : les rapports de sexe, de genre, de classe et de race, mais également la sexualité, l’intime, les normes ou les représentations. Le choix de se concentrer sur l’analyse sur discours permet de montrer la pornographie en tant qu’objet social et éminemment politique.

C. Pourquoi étudier la pornographie ?

C.1. Les porn studies : la pornographie comme objet de

recherche

C’est au début des années 1980, dans le sillon des porn wars, qui oppose les féministes anti-pornographie au féministes pro-anti-pornographie (un chapitre y sera consacré dans la suite de ce mémoire) que s’observe un déplacement des termes du débat. Il ne s’agit plus de déterminer ce qui est bon ou mauvais dans la pornographie, mais d’en faire un objet de recherche légitime. L’essentiel du champ d’études de la pornographie est alors principalement occupé par les ouvrages et recherches des féministes anti-pornographie où la pornographie est uniquement considérée comme un outil de domination. Or, dès lors que des féministes pro-pornographie ont commencé à remettre en question ce discours hégémonique « est apparu l’intérêt d’une analyse scientifique du phénomène pornographique comme tel » (Martin 2003).

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C’est notamment grâce à l’émergence des cultural studies et des gender studies aux États-Unis que la pornographie se fraye un chemin vers les études universitaires (Landais 2014). Le livre « HardCore : Power, Pleasure and the Frenzy of the Visible » de Linda Williams publié en 1989 est aujourd’hui considéré comme l’un des textes fondateurs des porn studies. Cet ouvrage s’appuie principalement sur l’analyse du long-métrage « Deep Throat » (Gerard Damiano 1972), considéré comme le premier film pornographique hardcore, et étudie les spécificités cinématographiques de la pornographie. L’autrice met notamment en avant la fellation comme élément constitutif du genre pornographique. De manière plus générale, elle explique que le film pornographique permet de démarquer l’obscène de la pornographie ainsi que l’assujettissement des expériences corporelles (Landais 2014 ; Paveau & Perea 2014). À travers son analyse, Williams démontre que la volonté des films pornographiques de montrer la vérité du sexe et de l’orgasme féminin est condamnée à ne jamais marcher. En effet, comme l’expliquent Mathieu Trachman et Florian Vörös : « les technologies cinématographiques de visualisation de l’orgasme ne révèlent pas le sexe, mais le construisent activement » (Trachman & Vörös 2016). Le travail de Linda Williams qui traite des origines modernes de la pornographie vidéo a permis d’apporter une perspective scientifique sur le film pornographique, comme l’explique François-Ronan Dubois dans son livre Introduction aux

Porn Studies « L’ouvrage [celui de Williams] se distingue surtout par son analyse de la

pornographique filmique, à laquelle il donne une histoire avec des scansions précises, une classification, des critères stylistiques, etc. » (Dubois, 2014). Apportant une approche théorique et se distançant des débats des porn wars, il participe à conférer une légitimité académique au sujet de la pornographie. La pornographie n’est alors plus vue comme un objet obscène qui viserait uniquement à l’excitation sexuelle, mais comme un objet de recherche (Landais 2014).

Entre 1989 et 2004, dans le sillage de Williams, plusieurs intellectuelles féministes dont Lynn Hunt, Laura Kipnis, ou Constance Penley, entament des recherches sur la pornographie en tant qu’objet culturel et les liens qu’elle entretient avec des rapports de race, de classe, de genre et ce qu’elle peut indiquer sur « sur la construction sociale du corps, du désir, du plaisir et du pouvoir » (Cervulle 2007, cité par Landais 2014).

En 2004, Linda Williams dirige l’ouvrage « Porn studies » qui regroupe divers articles dont certains écrits par des étudiantexs de ses cours à l’université Berkeley. Cette revue lance le nom de

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l’approcheet lui confère le statut de discipline. En analysant non plus uniquement le contenu des films, mais le phénomène de manière plus global, les porn studies invalident l’idée que la pornographie puisse être considérée comme un « non-discours ou même un discours de genre inférieur » (Dubois 2014).

En 2013, Tristan Taormino, Constance Penley, Celine Parrenas Shimizu, et Mireille Miller-Young, co-éditent le livre « The Feminist Porn Book », qui rassemble les écrits de producteurices, acteurices, consommateurices et chercheureuses sur la pornographie féministe comme Susie Bright, Candida Royalle, Betty Dodson, Nina Hartley ou Buck Angel. Ce livre aborde l’histoire de la pornographie, le mouvement anti-pornographie, la montée croissante de la pornographie dans la société et surtout il met en avant l’importance d’une pornographie faite par et pour les féministes. L’intérêt principal de ce livre est qu’il étudie la pornographie depuis l’intérieur en donnant voix à celleux qui font de la pornographie plutôt qu’uniquement à travers le prisme de la recherche.

En 2014, reprenant le nom de l’ouvrage publié dix ans plus tôt, parait « Porn Studies » la première revue académique internationale uniquement consacrée à la pornographie. Sous la direction de Feona Attwood et Clarissa Smith, la revue souhaite apporter un point de vue critique sur la pornographie en tant qu’objet culturel et prenant en compte « les contextes culturels, économiques, historiques, institutionnels, légaux et sociaux » (Paveau 2014a). La publication de la revue crée la controverse. On lui reproche son positionnement pro-pornographie. Une pétition est lancée pour dénoncer « l’absence de représentants de positions abolitionnistes » (Landais 2014). Cette action amène l’auteur de « Introduction aux Porn Studies », François-Ronan Dubois à critiquer le manque d’évolution du discours des abolitionnistes qui semble que peu avoir changé depuis les années 80, contrairement aux études pornographiques « qui ne cesse d’évoluer, dans leur contenu, comme dans leurs méthodes » (Dubois 2014). Les vives réactions suscitées par cette publication académique inédite montrent que les débats sur la pornographie sont loin d’être clos et les porn

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C.2. Les études pornographiques en France

La France, bien qu’en retard sur les études étasuniennes, connait depuis les années 2000 une augmentation des recherches abordant les thématiques liées à la pornographie. Avec l’expansion d’internet et l’augmentation des traductions d’ouvrages anglophones traitant de la pornographie, les débats se sont petit à petit déplacé « d’une question qui relevait essentiellement de l’ordre moral à une autre qui relève d’un vaste sujet de société et, en définitive, d’enjeux sociaux et politiques. » (Landais 2014). C’est d’abord des philosophes et des sociologues qui s’emparent du sujet de la pornographie. Comme le travail « Penser la pornographie » de Ruwen Ogien paru en 2003 qui s’intéresse au domaine de l’éthique, le « Dictionnaire de la pornographie » dirigé par Philippe Di Folco en 2005 ou l’enquête sociologique de Mathieu Trachman « Le travail pornographique » de 2013. Les sociologues et philosophes Baptiste Coulmont, Paul B. Preciado, ou Sam Bourcier s’y intéressent aussi sans pour autant qu’il soit possible de parler d’un champ disciplinaire ou d’études pornographiques.

Le premier ouvrage français qui aborde directement la question des études pornographiques est celui du chercheur François-Ronan Dubois qui cependant, conserve l’appellation anglophone et publie en 2014 le livre « Introduction au Porn Studies ».

2014 semble être une année fructueuse pour les recherches sur la pornographie en France, puisque la même année est publié l’ouvrage « Le discours pornographique » de Marie-Anne Paveau qui analyse l’étendue des discours qui composent la pornographie. La revue « Questions de communication » publie également en 2014, un numéro uniquement consacré à la pornographie et ses discours. Cette publication dresse un panorama de l’actualité des porn studies « à la française » en rassemblant des articles issus de divers domaines comme la sociologie, les sciences du langage, la philosophie, les sciences de l’information et de la communication, la littérature et la psychanalyse.

En 2015, le sociologue Florian Vörös dirige un ouvrage nommé « Cultures pornographiques, anthologie des porn studies ». L’intérêt principal de cet ouvrage se trouve dans la traduction

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française de textes fondateurs des porn studies. Il rassemble également des textes plus actuels sur les usages de la pornographie en ligne.

Depuis 2015, peu de nouvelles recherches se sont développées sur le terrain français. Quelques articles traitant de la question de la pornographie, notamment en lien avec la sexualité comme celui du chercheur Alain Giami « Scénarios de la sexualité : que représente la pornographie ? » (Giami 2017), ou encore la thèse soutenue en 2018 (mais pas encore officiellement publiée) de la docteure en sciences humaines et sociales Emilie Landais « L’émergence des études de la pornographie. Mutation et circulation du genre pornographique dans les sciences humaines et sociales » (Landais 2018). Mais également la thèse en cours de la chercheuse-doctorante en sciences de l’information et de la communication Ludivine Demol « La consommation pornographique des adolescentes dans leur construction identitaire genrée »8.

C.3. La pornographie étudiée à l’université

Du côté de l’enseignement, une recherche poussée sur internet a permis de retracer une partie des cours universitaires dispensés dans le monde sur la pornographie ces dernières années. Depuis 2015, l’université de York à Toronto au Canada propose un cours nommé « Porn studies: an introduction to cultures of sexual representation » dans la section « School of Gender, Sexuality and Women's Studies »9. L’université de Lausanne en Suisse proposait en 2016 le cours « Étudier

la pornographie : débats, questions, perspectives » pour les étudiantexs suivant la section « Histoire et esthétique du cinéma »10. Pendant le semestre d’automne 2019, les étudiantexs de l’Université

libre de Berlin en Allemagne suivant le cursus « Culture » pouvaient choisir d’assister au cours « Porn in the USA »11. Depuis 2019, à l’UQAM à Montréal au Canada il est possible de suivre le

cours « Pornographies et société », dans le cadre du cursus en sexologie12. À partir de

l’automne 2020 ou 2021, l’université d’Exeter en Angleterre, dans le cadre du cursus « Art History

8https://cemti.univ-paris8.fr/?Demol-Ludivine 9https://gsws.laps.yorku.ca/

10 https://unil.ch/index.html 11 https://www.fu-berlin.de 12 https://etudier.uqam.ca/

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and Visual Culture », proposera le module « Pornography : Bodies, Sex, and Representation ». Ce sera le premier module d’Angleterre se concentrant uniquement sur la pornographie13.

Depuis les années 70, les recherches sur la pornographie se sont étoffées et ont permis d’apporter une compréhension plus profonde de ce phénomène complexe. La pornographie peine pourtant encore à se faire une place à l’université. Si elle est parfois abordée dans le cadre d’enseignements sur le genre, les sexualités ou les études cinématographiques, elle ne constitue pas (encore) une discipline à part entière, d’où la pertinence de continuer à l’explorer.

D. Problématisation

Les études françaises, précédées par les études américaines, ont permis de légitimer la pornographie comme objet d’étude et de recherche. Elles ont également démontré que la pornographie est un discours social à part entière. Si les études sur la pornographie s’intéressent aux images, aux pratiques ou aux techniques, ce sont également des études sur les discours. Pourtant, peu, voire pas de travaux ont analysé les discours pornographiques comme des endroits investis par le politique. Si l’étude de la pornographie a permis de repenser les discours sur les sexualités et la société, elle possède également la possibilité d’amener des questionnements davantage politiques. Dans le cadre de ce mémoire, la pornographie est abordée sous l’angle du discours afin de déterminer pourquoi et comment le discours pornographique est mobilisé dans une pratique politique. Pour répondre à cette question, j’étudie les discours de trois collectifs qui produisent de la pornographie.

Avant de débuter mon analyse, je constitue un état de la recherche scientifique sur les effets de la pornographie et son influence sur le public. Puis, je définis ce qui est entendu par « pornographie

mainstream » et m’intéresse aux messages que cette dernière véhicule. Je me penche ensuite sur

les discours qui se forment en opposition ou en alternative à la pornographie mainstream.

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L’analyse du discours de ces trois collectifs montre que l’ensemble de leur démarche s’inscrit dans une volonté politique. Chacune des étapes, de la construction théorique des collectifs, aux enjeux de visibilité et de représentation, en passant par les conditions de tournage, s’intègre dans un contexte social particulier. Les collectifs se saisissent d’un sujet de société et d’actualité — la pornographie — pour le disséquer et le remettre en question. Le discours pornographique est un champ où s’établissent et se perpétuent des normes. Tout est politique, dans le sens où, dans chaque endroit précis où se trouvent des mécanismes de domination, des asymétries de pouvoir ou un monopole du récit, il y a une opposition possible et un potentiel d’émancipation, donc il y a donc de la politique. Historiquement, la pornographie est l’apanage des hommes cisgenres majoritairement blancs et hétérosexuels qui y représentent leurs propres désirs. La pornographie devient un emblème de luttes féministes à partir des années 70. Les femmes, longtemps uniquement objet de la pornographie, se la réapproprient dans un geste politique, émancipateur et revendicateur. L’action des collectifs étudiés s’inscrit dans l’histoire des luttes féministes, queer et pro-sexe pour la reconnaissance de la diversité des corps, des identités et des pratiques, la déconstruction des stéréotypes et la promotion d’une sexualité positive.

L’analyse de l’engagement des collectifs dans un travail pornographique me permet de montrer que leur discours est émis en réaction aux normes de la pornographie mainstream (uniformisation des corps et des pratiques, conditions de travail genrées et dégradantes). En partant d’une réflexion sur la pornographie, les collectifs étudiés la déconstruisent et en proposent des alternatives. Leur but est de montrer qu’une autre pornographie est possible.

Leur volonté de se constituer en collectifs, sur la base d’un manifeste (objet politique et constitutif de leur action), est un choix politique. Il permet la création d’un discours collectif plutôt qu’individuel, pensé comme un contre-pouvoir et remettant en question l’industrie pornographique.

Je me penche ensuite sur la façon dont la mise en pratique de leurs discours est pensée de manière politique. Le choix des collectifs de travailler en autogestion leur permet une organisation non hiérarchique, où les savoirs sont échangés et partagés. La pornographie est utilisée comme un outil

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de lutte pour l’émancipation. Jouer dans des films pornographiques ainsi qu’en revendiquer la production est considéré comme un acte politique et revendicateur.

Pour ce qui est des conditions de tournage, les collectifs revendiquent la mise en place d’un espace sécuritaire où les personnes sont écoutées et leur consentement respecté. Cette pratique s’inscrit dans une volonté des collectifs de s’opposer aux conditions de tournages de la pornographie

mainstream où le consentement des acteurices est régulièrement bafoué.

Les discours des collectifs permettent également de souligner l’hégémonie des corps blancs, minces, valides, ainsi que les stéréotypes présents dans le monde de la pornographie. En réponse à l’uniformité, les collectifs font le choix de la diversité. Selon leur propos, il s’agit d’un choix politique afin de rendre visible la multiplicité des corps et des désirs.

Je m’intéresse ensuite à la question de la diffusion des films qui souligne la volonté des collectifs d’ouvrir des espaces de discussion autour de la pornographie. Sortir la sexualité et la pornographie dans l’espace public et en faire des objets dont il est possible de parler est selon elleux un acte politique. Cette partie met également en avant la difficulté de transmettre leur discours dans l’espace public.

Je conclus sur l’importance d’apporter des discours alternatifs sur la pornographie. J’aborde également les limites de mon analyse et les manques que cela a pu amener. Enfin, je termine sur deux possibles ouvertures qui pourraient également faire l’objet de travaux futurs.

I. Parler de la pornographie, une approche féministe

1. La question des effets de la pornographie 

La pornographie semble être l’un des seuls domaines où la question de la représentation du réel est aussi présente. Il est peu débattu de savoir ce que le cinéma « classique » fait à son public et s’il représente la réalité ou non. Comme le dit Virginie Despentes « Le porno devrait dire la vérité. Ce qu’on ne demande jamais au cinéma » (Despentes 2006). Peut-être est-ce parce que la pornographie touche au sujet si brulant et tabou qu’est la sexualité.

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Tous les débats qui entourent la pornographie ont en commun de chercher à savoir ce que « fait » la pornographie dans la réalité. Ce qui préoccupe, c’est l’effet produit par la pornographie, ce qu’elle représente dans la société, ce qu’elle transmet comme message. En suivant la théorie de Marie-Anne Paveau qui dit que la pornographie est un discours, alors il s’agit de savoir ce que les discours pornographiques ont comme effet dans le réel.

La question qui se pose alors est celle de la performativité du langage, concept développé par le philosophe anglais John Austin. Dans son ouvrage « Quand dire c’est faire » (1962), Austin invente la théorie des actes de langage, et montre que la fonction première du langage n’est pas de dire, mais de faire. Le langage n’est pas uniquement descriptif, mais peut transformer la réalité. Il appelle ces actes de langage (qui transforment la réalité) des actes « performatifs ». Ces actes ont une dimension active et interviennent sur la réalité (Laugier 2004 ; Laugier 2005a). L’exemple le plus célèbre étant celui du mariage où énoncer la phrase « Oui je le veux » dans un contexte particulier a un effet direct sur le réel. La fonction du « oui » matrimonial est performative dans le sens où les personnes mariées doivent ensuite agir afin d’honorer un contrat concrètement. Le « oui » doit ensuite être suivi de faits.

En suivant la théorie d’Austin, la pornographie en tant que discours possède donc un potentiel de transformation de la réalité. Comme vu au chapitre précédent, les définitions de la pornographie sont multiples et insuffisantes, mais plusieurs d’entre elles s’accordent sur l’idée est qu’un des buts de la pornographie est de provoquer une excitation sexuelle. La question est alors de savoir si la pornographie a d’autres effets sur le réel que l’excitation sexuelle (Paveau 2014a). Cette question est à l’origine d’un débat brulant qui a bousculé les luttes féministes.

1.1. Mouvements féministes et porn wars

À la fin des années 70, au cœur des luttes pour les droits des femmes et dans un contexte de lutte contre les violences sur les femmes, le mouvement féministe étasunien s’attaque à tous les pans de la société afin d’y promouvoir des attitudes non-sexistes. Or, la thématique de la pornographie

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forme une scission au sein des féministes. Le débat fait rage entre les féministes abolitionnistes et les féministes pro-sexe sur la question de savoir si oui ou non la pornographie doit être abolie (Laugier 2005 ; Rubin 2010). Cette période de tension est appelée porn wars ou sex wars (Paveau 2014a ; Dubois 2014 ; Kunert 2014 ; Vörös 2015) et instaure durablement une fraction chez les féministes.

D’un côté on retrouve la position abolitionniste ou anti-pornographie qui milite en faveur d’une interdiction de la pornographie et de la prostitution. Cette position est menée par des groupes comme « Women Against Violence Against Women » ou « Women Against Pornography », mais aussi par plusieurs intellectuelles étasuniennes et anglaises comme Catharine McKinnon, Andrea Dworkin, Rae Langton, Robin Morgan ou Jennifer Hornsby (Paveau 2014a). Cette posture anti-pornographie se fonde sur l’idée que la sexualité est l’un des endroits premiers de la domination masculine sur les femmes et que la pornographie, en mettant en scène diverses représentations de la sexualité, renforce cette domination et le contrôle des hommes sur le corps des femmes et perpétue l’oppression (Vörös 2015). Pour les féministes abolitionnistes, la pornographie à travers les pratiques qu’elle met en scène est « un acte de violence contre les femmes, qui non seulement représente, mais renforce et crée leur subordination » (Laugier 2005). Dworkin va même jusqu’à associer la pornographie au viol qui serait encouragé à travers des images normalisées de sexualité brutale (Laugier 2005).

Gayle Rubin fervente militante pro-sexe et autrice de l’ouvrage « Penser le sexe » publié en 1981 en plein porn wars, pose une question cruciale « Pourquoi, dès lors, la pornographie a-t-elle été le seul médium dont on ait considéré que le féminisme ne pouvait pas le racheter, et pourquoi a-t-on considéré que son éradication était une condition pour parvenir à la liberté des femmes ? » (Rubin 2010). Face au discours pornographie se forme au début des années 80 une alliance anti-censure rassemblant des figures féministes diverses dont les plus célèbres sont Adrienne Rich, Annie Sprinkle, Betty Friedan, Candida Royalle, Gayle Rubin et Kate Millet. Ces féministes formeront le mouvement pro-sex, sex-positiv ou sex radical. Elles défendent que, si comme tout objet culturel la pornographie peut être accusée de reproduire des rapports de pouvoir, elle ne le crée pas et que l’industrie pornographique ne fait que refléter notre société et son sexisme immanent. En outre, en tant qu’objet culturel, elle peut être subvertie et réappropriée (Dubois

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2014). De ces mobilisations politiques émergeront les théories queer, ainsi que le concept de travail

du sexe.

Les féministes pro-sexe sont issues des milieux militants, artistiques, intellectuels ou encore pornographiques, elles s’emparent de ces différents milieux pour y développer leurs arguments politiques selon divers modes d’expressions (Kunert 2014). Elles critiquent la pornographique traditionnelle et proposent de développer de nouvelles formes de pornographie. À partir de la fin des années 70 se développent les productions féministes post-porn comme celles de Annie Sprinkle, Scarlot Harlot ou Candida Royalle (Paveau 2014a). Aujourd’hui les réalisations qui se placent en opposition ou en marge à la pornographie traditionnelle se sont développées et diversifiées sous plusieurs appellations comme pornographie féministe, lesbienne, par et pour les

femmes, éthique, artistique, éducative ou encore queer. Un chapitre sera consacré à ces différentes

formes de pornographie dans la suite de ce mémoire.

1.1.1. Potentiel performatif du discours pornographique

La différence majeure qui oppose les féministes abolitionnistes aux féministes pro-sexe porte sur le potentiel performatif du discours pornographique et son effet sur le réel.

Les féministes abolitionnistes anglo-saxonnes se basent sur la théorie d’Austin sur les actes de langage, pour montrer que celui-ci n’est « ni neutre ni inoffensif » (Laugier 2005). La juriste Catharine McKinnon postule que la pornographie est performative dans le sens où « elle réalise, au sens propre, la sexualité dans la réalité et définit la femme comme réduite à un objet sexuel exploité par les hommes » (Paveau 2014a). Pour McKinnon la représentation n’existe pas et la pornographie est la réalité sexuelle, en reprenant la théorie d’Austin, elle postule que la pornographie est ce dont elle parle. En d’autres mots, la pornographie aurait le pouvoir d’intervenir et transformer la réalité et de définir ainsi la femme comme soumise aux désirs d’un homme dominant. Pour McKinnon la pornographie doit être interdite « non par ce qu’elle véhicule, mais par ce qu’elle produit » (Laugier 2005).

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Le chercheur Bruno Ambroise (2003) va contester le point de vue abolitionniste en montrant que le discours pornographique n’a pas le pouvoir de décider de la réaction de la personne à qui il s’adresse, en d’autres termes « le discours pornographique n’est injurieux que si le récepteur l’interprète comme tel » (Domenach 2003 ; Paveau 2014a), cela dépend du contexte de réception. Une position soutenue par la philosophe Sandra Laugier (2005) qui explique que le contexte est en effet « déterminant dans la reconnaissance de l’acte de parole et dans sa réussite ». Les spectateurices ont le droit de refuser le discours pornographique si celui-ci est perçu comme dégradant ou injurieux. En outre, il possède la capacité d’être recontextualisé. En effet, le discours pornographique n’est pas reçu de façon similaire par tout le monde et n’est donc pas forcément offensant, Laugier explique qu’il est même possible de lui « concéder une action libératrice » (Laugier 2005).

La philosophe Judith Butler, qui postule également que le contexte détermine l’acte de parole, avance que le discours pornographique peut aussi être utilisé à des fins émancipatrices. Elle s’appuie sur la notion d’injure et sur l’exemple du mot « Queer » qui fut détourné de sa fonction d’insulte et réutilisé de façon valorisante, pour expliquer que la pornographie « peut aussi être, en tant qu’acte de parole définissant les identités, un moyen de subversion » (Laugier 2005). Pour elle, si la pornographie est perçue comme insultante, il existe une possibilité pour les personnes se sentant insultées de s’en saisir pour l’utiliser autrement. Comme l’explique Marie-Anne Paveau « [C]elles-ci peuvent se saisir de leur puissance d’agir et opérer des retournements à leur profit » (Paveau 2014a). Il est cependant possible de produire une critique de cette perspective en s’appuyant sur le point de vue de Bruno Ambroise et en postulant que le discours pornographique est perçu comme injure seulement si la personne qui le reçoit le perçoit comme tel. Il n’empêche que la théorie de Butler apporte l’idée que la pornographie peut être subvertie et que la puissance d’agir des personnes peut être mobilisée.

En résumé, le pouvoir performatif du discours pornographique ne marche pas à tous les coups et son succès dépend du contexte dans lequel il intervient. Il peut donc servir à autre chose que ce à quoi il était destiné. Il est possible de créer d’autres formes pornographiques où le pouvoir performatif ne sera pas oppressif, mais libérateur, subversif ou dénonciateur.

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1.1.2. Un effacement des autres formes de violences

Une critique faite aux féministes abolitionnistes et à leur rôle dans les luttes féministes dans les années 1970 est qu’en se concentrant sur une censure totale de la pornographie elles ont éclipsé d’autres formes de violences envers les sexualités plus marginales, la race ou encore la classe.

Gayle Rubin argue qu’en refusant de voir un potentiel subversif à la pornographie, les militantes abolitionnistes contribuent à condamner l’expression de sexualités plus marginales : « Des cas de violence et d’exploitation existent dans l’industrie pornographique, mais en œuvrant pour une censure totale de la pornographie, les abolitionnistes ont renforcé la stigmatisation de groupes déjà marginalisés et éloigné les luttes féministes des luttes contre les réelles violences faites aux femmes » (Rubin 2010). Mireille Miller-Young, professeure d’études féministes à l’Université de Californie à Santa Barbara et autrice de « A Taste for Brown Sugar » (2014), postule que le féminisme anti-pornographie a également retardé l’émergence d’une analyse intersectionnelle de l’industrie pornographique en traitant les attitudes de discrimination racistes comme des procédés sexistes parmi d’autres et « en rabattant systématiquement la question de la race sur celle du genre » (Trachman & Vörös 2016). Laura Kipnis, dans son article « Comment se saisir de la pornographie » (2015) ajoute que les féministes anti-pornographie ont participé au mépris de classe en associant la pornographie au dégout et à la bassesse et en ne considérant pas comme une pratique culturelle légitime (Kipnis 2015).

En se penchant sur les luttes féministes des années 70-80 et à travers les différentes critiques faites aux féministes abolitionnistes, il est possible de relever que les féministes anti-pornographies semblent être en majorités des femmes blanches issues de la classe bourgeoise. La supposition peut être émise que ne subissant pas diverses oppressions, comme celles liées à la classe ou à la race, elles sont aveugles à certains pans de la réalité qui ne les concernent pas directement.

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1.2. La pornographie comme discours vecteur de vérité

Un discours n’est pas sans impact sur le réel, il construit en partie la réalité sociale et matérielle, et la pornographie n’est donc pas dénuée d’effets et de conséquences. Pour tâcher de mieux saisir la pornographie en tant que discours sur la sexualité il faut commencer par se pencher sur les recherches de Linda Williams. La théorie de Williams (1989) se base sur Foucault et son Histoire de la sexualité (1976). Foucault postule qu’au 19ème siècle se fonde une scientia sexualis, une

science du sexe, qui cherche par tous les moyens à produire un savoir véridique à propos de la sexualité. C’est pour lui, ce dispositif qui conçoit, construit et contrôle la sexualité. Dans son ouvrage « Hard Core. Power, Pleasure and the Frenzy of the Visible » (1989), Linda Williams utilise le concept de scientia sexualis pour déchiffrer les origines de la pornographie. Pour elle, la pornographie est constitutive des discours sur la sexualité. Elle est destinée à exciter, mais elle montre aussi soi-disant la vérité de la sexualité (Dorlin 2008). La consommation de pornographie est donc animée par une volonté de plaisir, mais surtout la pornographie est perçue comme un moyen de savoir la vérité du sexe. Comme l’expliquent Julie Lavigne, Myriam Le Blanc Elie et Sabrina Maiorano « Pour Williams, la pornographie hardcore a donc pour but d’exciter le spectateur, mais prétend aussi exposer du “vrai sexe”, des actes sexuels non simulés, principalement par le biais des gros plans de pénétrations et de la visibilité de l’éjaculation » (Lavigne & al. 2019).

1.3. L’influence de la pornographie sur la vie sexuelle

À la fin des années 60, les sociologues étasuniens John Gagnon et William Simon ont déterminé le caractère construit de la sexualité humaine. Critiquant une conception essentialiste de la sexualité qui serait indépendante de la société, ils postulent que la sexualité est en réalité définie et fixée par la vie sociale (Gagnon & Simon cité par Bozon & Giami 1999). Dans la perspective que développent Gagnon et Simon, toutes les expériences sexuelles sont construites et se vivent selon des scripts sexuels appris et préexistants. La sexualité « naturelle et biologique n’existe donc pas, mais « elle s’acquiert entre autres par le biais des scénarios culturels et la pornographie a été le “premier exemple de scénario culturel […] définissant comment les gens doivent et ne doivent pas

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se conduire sexuellement” » (Gagnon 2008, cité par Lavigne & al. 2019). La pornographie en représentant des situations considérées comme sexuelles entretient des liens avec la sexualité et participe à la création d’un imaginaire sexuel qui influence les fantasmes et les pratiques (Giami 2017 ; Lavigne & al. 2019).

Ce qui se joue dans la sexualité n’est pas autonome de ce qui se joue dans la société et dans la pornographie, puisque les discours font partie de la construction de notre réalité. Ainsi par sa présence et son accessibilité croissante dans la société occidentale, mais aussi par sa volonté d’accéder à la vérité du sexe « la pornographie s’impose depuis une quinzaine d’années comme une nouvelle norme sexuelle » (Lavigne 2009). De plus, les porn wars sont loin d’être terminées. Le débat sur les impacts de la pornographie est toujours à vif. La pornographie mainstream prolifère sur d’immenses plateformes numériques gratuites et la pornographie alternative se fraie un chemin tant bien que mal vers une visibilité plus grande.

2. La pornographie mainstream

La pornographie « mainstream », « hégémonique » ou « dominante » est appelée ainsi de par son caractère dominant sur les sites internet pornographiques gratuits (comme Pornhub, YouPorn, Xhamster ou Xvideos). Elle est celle à laquelle on accède le plus facilement et qui domine aujourd’hui dans l’industrie de la pornographie vidéo. La pornographie mainstream est principalement réalisée par et pour les hommes hétérosexuels (Kunert 2014, Bourcier 2018).

Pour définir les contours de la pornographie mainstream je me penche d’abord sur l’analyse de 1989 de Linda Williams qui définit la structure narrative de la pornographie hardcore. Puis je montre comment la pornographie mainstream s’est construite et consolidée face aux critiques et comment ces critiques permettent d’en faire émerger une définition.

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2.1. Une structure narrative et des numéros sexuels précis

Linda Williams est la première chercheuse à avoir défini la structure narrative des films pornographiques commerciaux. Pour elle la pornographie hardcore se distingue par la présence de plusieurs numéros sexuels précis. Williams s’appuie sur le guide « Film Maker’s Guide to Pornography » écrit par Stephen Ziplow en 1977 pour construire une liste de numéros sexuels devant systématiquement figurer dans un film pornographique hardcore (Lavigne 2014b). Les sept numéros sexuels sont les suivants : la masturbation (principalement féminines), les scènes de sexe « classique » c’est-à-dire une sexualité hétéro-pénétrative où un pénis pénètre dans un vagin, des scènes de lesbianisme [destiné à un public hétérosexuel et masculin], des plans de sexe oral [cunnilingus et fellation], du triolisme [soit deux femmes et un homme, soit deux hommes et une femme, mais si les femmes peuvent se toucher et même se caresser, les hommes ne se touchent jamais], des orgies et enfin des scènes de pénétration anale [sodomie] sur la femme uniquement (Williams 1989 par Lavigne 2014b ; Lavigne et al. 2017). La pornographie hardcore se distingue aussi par des plans rapprochés des différents numéros sexuels, notamment du « money shot » nom donné à une éjaculation masculine externe et qui est obligatoire dans un film pornographique

hardcore (Lavigne 2014b ; Lavigne et al. 2017). Le nom de « money shot » vient du fait que les

hommes « étaient payés davantage quand ils réussissaient son exécution » (Williams 2020).

Si cette liste de numéros sexuels parvient d’une analyse de Linda Williams datant de 1989, aujourd’hui malgré quelques évolutions dans la pornographie mainstream actuelle, la majorité des numéros sexuels reste inchangée. L’actrice et réalisatrice française Ovidie confirme l’existence et la redondance des scénarios suivant les mêmes étapes comme la fellation, les pénétrations vaginale et anale [sur les femmes], et l’éjaculation sur le visage des actrices (Tijou 2001).

2.2. Une catégorie construite face aux critiques

Dans le cadre de ce mémoire, le terme mainstream — la pornographie vidéo qui domine sur les sites internet pornographiques gratuits — sert de point de référence et de comparaison aux pornographies critiques qui seront abordées dans le chapitre suivant. De plus, le terme de

Figure

Tableau récapitulatif des collectifs :  Collectif  Année de  création   Nombre de  courts-métrages  (au moment de  l’entretien)   Autodénomination

Tableau récapitulatif

des collectifs : Collectif Année de création Nombre de courts-métrages (au moment de l’entretien) Autodénomination p.45

Références

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