A
propos
du remplage
de la
verrière
d'Esther
Thomas
Morard
Le remplage qui domine la
verriè-re
consacrée aulivre
d'Esther dansla Sainte-Chapelle de Paris a déjà été
étudié
dansles publications
de J. Dyer-Spencer', deL.
Grodecki'? et de A.A.Jordan'. Une lecture
attentive desparagraphes concernés,
con-frontée àl'étude
des relevés-calquesde L.-C.-4. Steinheil* et aux notes de
travail
du baron
F.de
Guilhermy5,m'a toutefois permis de mettre
enévidence quelques
problèmes
tou-chant à I'organisationet
àl'attribu-tion
des panneauxen
question. Leprésent
article
résume les
étapesd'une approche archéologique
decette zone.
Selon
J.
Dyer-Spencer,
L.
Gro-decki et A.A. Jordan, I'intégralité des
vitraux
du
remplagede la verrière
d'Esther (fig.1)occupaient déjà
le même emplacement avant Iacampa-gne de restauration entreprise par F.
de Guilhermy
en
1848. L'espace àdisposition
est organisé autour
d'une
rosace supérieureet
de deux rosettes inlérieures, loutes trois com-posées de panneaux figurés, intégrésà
un
ensemble complexe de
pan-neaux ornementaux. ces derniers
présentent surun fond
à dominanterouge différents motifs polychromes,
végétaux (bouquets de feuilles droi-tes
ou enroulées) et
géométriques(losanges, cercles
et
pastilles)6. Lespanneaux figurés, dont l'état de con-servation
doit
être considéré commeassez
bon,
occupent les médaillons centraux (C-16 et C-21)t des rosettesinférieures,
ainsi quele
carré posésur la pointe (C-6) et
lessix
lobespériphériques (C-1, C-2, C-5, C-7,
C-10 et
C-l1)
de Ia rosace supérieure.Les deux médaillons
inférieurs
(C-16
et C-21) sont ornés de
châ-teaux polychromes sur fond
bleu,qui
ne peuvent en aucun
cas êtreconfondus
avec les castilles rouges sur fondjaune
omniprésents dans lavitrerie
de la
Sainte-Chapelle8. Lecarré sur
la pointe
(C-6)
(fig.
2) montreun
personnagetrônant
sousune architecture
complexeet
poly-chrome ; couronné
et
richement
vêtu,il
élève un vased'or
à long col. Si I'aspect etl'attitude
de ce person-nage sont caractéristiques desVieil-lards de l'Apocalypse,
il
est toutefoisétonnant de noter
sa présence ausommet
de
laverrière
d'Esther. Ens'appuyant
sur
des
rapports
derestauration
du XIXe
siècle,L.
Gro-decki suppose que ce panneau était
jadis dépourvu
defilets
d'encadre-ment, et surtoutqu'il
a été complétélatéralement et
versle
baspar
despièces de mosaiques. Cette
constata-tion
lui
permet de déduire que
le panneauprimitif
était carréet
d'aÊfirmer
qu'il
ne serait en réalité qu'unélément de remploi, étranger au rem-plage
en
questione. CeVieillard
et quelques autres panneaux disperséstn dewaient donc être restitués au cycle de l'Apocalypse de la rose occidentaleprimitive, détruite et entièrement
reconstruite à la fin du XVe siècle.A
la suite du baron
F.de
Guil-hermy,J.
Dyer-Spencerrret
L.
Gro-decki''? s'accordent à
réunir
les lobeslatéraux
inférieurs
(C-7
et
C-10)pour illustrer
l'épisodede "l'action
de grâce desJuifs pour leur
délivran-ce" (Es
9,2I-23).
Le lobe de gauche(C-7) présente un grand personnage
qui introduit
un
jeune
garçon
auprès
d'un
groupe d'hommes
enprière
sousune architecture,
alors que le lobe dedroite
(C10) propose,toujours
sousune architecture,
unautre groupe
d'orants
agenouillésdevant un livre ouvert déposé sur un autel. Selon les mêmes auteurs, les trois lobes supérieurs (C-1, C-2 et
C-5)
devraient représenter les"recom-mandations réitérées adressées par
Mardochée auxJuifs pour qu'ils con-sacrent
le
souvenir deleur
délivran-ce par une fête annuelle",ou
d'E-sther" (Es 9,
29)".
Le lobe supérieuraxial
(C-1) montre
un
homme
et une femmeen
discussion sous unearchitecture. Sur
le
lobe latéralgau-che
(C-2).deux
hommes assispren-nent
connaissance
du
contenu
d'une lettre que vient de leur
remet-tre
unjeune
garçon'', alors que surle
lobe
latéral
droit
(C-5) deux
autres hommes
semblent
observer cequi
ce passe surleur
droite,peut-être ce
qui
se trouvait dansle
carrésur la pointe
disparu. A.A Jordan'n proposepar contre toute
une séried'attributions différentes. En
pre-mier
lieu, elle pense que le lobe C-2illustrent soit l'épisode où
Mardo-chée
lit
l'édit
envoyé par Amancon-tre lesJuifs
(Es3,
15), soitcelui
oùles
Juifs lisent
I'édit
d'Esther et
deMardochée
(Es8,
11).Le lobe
C-5représenterait les Juifs attendant que
Mardochée lise
l'édit
d'Aman
(Es3,15), alors que les lobes C-7 et C10
figureraient
Mardochéeet
les Juifspriant pour
Esther (Es 4, 16-17), ou peut-être encore, dans le cas du lobeC-l0,
lesJuifs célébrant
Iafête
des Purim, issue heureuse des édits d'E-sther et de Mardochée (Es 9, 2I-23).Le lobe inférieur axial (C}11)
illus-tre
quant àlui un
entretien entre le Seigneur trônant et un démon venantà sa rencontre. Par analogie avec
cer-tains panneaux des lancelles voisines
illustrant
les épreuves de Job, F. de Guilhermy etJ.
Dyer-Spencerinter-prètent cette image comme étant
celle
du
"Diable demandantla
per-mission de
tenterJob"
(Jb2,
1-6),alors que L. Grodecki etA.A.Jordan, 24
2
plus prudents, y
voient
simplementun
"Satan parlant à Dieu (?)". Le nombre d'attributionsincertai-nes
ou
douteuses proposées par J.Dyer-Spencer, L. Grodecky et A.A. Jor-dan est éloquent. Ce sévère constat
témoigne de la difficulté
éprouvéepar ces trois auteurs à
identifier
avec quelquecertitude
les scènes repré-sentées. Si les châteaux polychromesdes rosettes inférieures peuvent être rapprochés des panneaux
ornemen-taux, le
Vieillard
de I'Apocallpse ducarré central
doit
être
définitive-ment exclu de ce remplage. Les six
lobes
périphériques de
la
rosacesupérieure soulèvent quant à
euxplusieurs problèmes
d'interpréta-tion.
Nichésau
sommetde la
baie consacrée àl'histoire d'Esther,
ces lobes devraient en principe être inté-grés àI'illustration
du cycle bibliquedéveloppé
dans leslancettes
infé-rieures'6. Cette hypothèse n'est
pour-3
l.
Etat actuel du remplage d,e lauerriè-re d'Esther, Paris, Sainte-Chapelle.
2. Le
o'Vieillard
de I'Apocalypse",
Paris, Sainte-Chapelle.
3. Réseau de plomb du panneau C-1. 4. Réseau de plomb du panneau C-10.
5, Etat actuel du remplage delauerrière de Judith et Job, P ans, Sainte,Chapelle.
tant
pas convaincante, puisque bon nombre d'éléments iconographiquesn'y
trouvent pas dejustification.
Lemalaise
estencore
aggravépar
la pertedu
carre originel. mais sunoulpar le
fait
que les épisodes de
laréception
des messagesde
Mardo-chée ou deJudith, ainsi que lafonda-tion de la fête
commémorative desPurim
demeurenttout
àfait
inhabi-tuels dans l'iconographie médiévalel?.Les relevés-calques dressés par L.-C.-4. Steinheil er son equipe
permet-tent de
connaîtrel'état d'un
grand nombre de vitraux de la Sainte-Cha.pelle
avant les
restaurations
du
milieu
duXIXe
siècle. En consulrantles planches
qui
reproduisent
leslobes en question,
on
peut doncs'é-tonner
que les formes particulières des lobes C-1 et C-10diffèrent
sensi-blement deleur
état actuel (figg. 3,4). En effet, la forme primitive
du panneau C-1était
sans contestationpossible celle
d'un
lobe
inférieur
droit et non pas celle
d'un
lobe supé-rieur axial. De même, la forme primi-tive du panneau C-10 devait être celled'un
lobe supérieur axial etnon
pasd'un lobe inférieur droit. Bien
que les notes de F. de Guilhermytrahis-sent son intention de laisser la rosace
il
croire
qu'il
a néanm()ins plisl'initiati-ve de rnodifierr la forrne
despan-neaux Cl-I et (l-10
poul
les inr,ertir''.Aucune raison apparente
nc le
con-traisnait à
agil
cle 1:r sor-te, si ce n'estpeut-être
la
r,olonté cle réorsaniserl'ordonnance
cles lobesen
fbnctiondes
attributiors bibliqucs
cp'il
pro-posait. Quelle rre frrt pa\ nra strrprisr de constater quc cctte inversion était restée absolument inapel'çuc.jusqu'à
ce .jourl -|. D1,er-Spencer s'est
naïr'e-ment fiée
zrux remarqltesdu
b2rronF.
dc (luilherrnr',
alors queL.
(ilo-clecki s'est
cont.ent.é clesouligner
l'inrpolt:rnce
c1ela
r-est.uuration chl polrl'torlr cles Iobes C-I et (l-10ri'. Plus rét eInttrrttt
.\..\. Jolrllrrr. qrri a purrr-t.ant. consulté les reler,és-calques cle t,.-C.-4. Steinheil, a ploposécl'exch-r-lc
lc
lohc (-l
de lrt t,,mp,rsili,rrtoli-{inelle'",
t()uten
conser\,antle
krbcCl-l0 cl:rns
un
espaccqui ne
lui
est pourtant pas aclapté!Un rapidc corrp cl'oeil sur la
com-position
iconoeraphiclrle clescliflé-lents
lobesde la
rosace supér'ieurepermet
cl'r'distingucl
der.rxenscln-lrles lrrtcrogôrrcs.
Lc
prcrrriergr,'rr-pe, conrposé des lobes C-10 ct C-7, se
caractérise
par la
présence c1e petitspe1'sonnages rnis
en
scène sons cles architecturcs complexes et poil'crhr()-rles.[,'intérieur
cle ces architccturesest caractérisé par 1'usaee
du
rouge,qLri contlaste avec le blcu de 1'esp:rce
exl.érieur.
En
cornparantla
phl.sici-nomir,' de certains zrct.clrrs,
il
estgr,,u-pe le lobe C-2, bien que
I'architectu-re y fasse défaut2l. Le second groupe,
réunissant les lobes C-5
et
C-1, metpar
contreen
scène des couples depersonnages isocéphales, assis sous
une double
arcature surfond
bleu. Le lobe C-11pourrait
aussi fairepar-tie
de cet ensemble, malgré I'absen-ce d'arcature et lefait
que le démonsoit debout
en présence
du
Sei-gneur.
Aucun
autre remplagede
laSainte-Chapelle ne présente une telle
disparité,
si cen'est
dansla
rosacevoisine de la verrière deJudith etJob (fig. 5). Dans ce cas encore, les
pan-neaux peuvent être répartis en deux
groupes comparables à ceux
des lobesdu remplage d'Esther.
Il
est dorénavant possiblede rapprocher
du premier groupe Ie carré sur
la pointe D-6, ainsi que les lobes D-5 et D-10. Les panneaux D-2 etD-7appar-tiennent
évidemment au deuxièmegroupe,
commepeut-être
aussi leslobes D-1 et D-11,
qui
présentent
trois
personnagesdevant
un
fond
bleu, mais sans arcature
ni
architec-ture. La qualité et la conservation de
la grisaille, ainsi
qu'une
série
dedétails iconographiques
liés
auxobjets, aux vêtements
ou
aux gestes des personnages, confirment par ail-leursI'intégrité
de ces deux ensem-bles élargis'2.L'incapacité avouée
d'identifier
lesujet
despanneaux de
la
rosacesupérieure,
l'inversion
nécessairedes lobes
C-l
et C-10, de même quela
miseen
évidence dansle
corpusconcerné de deux groupes d'images composées selon des critères
diffé-rents,
permettent
d'envisager quel-ques hypothèsesde
travail inédites.Celles-ci
chercheront
avanttout
à reconstituer l'aspectprimitif
durem-plage de la
verrière
d'Esther. Ainsi,une fois que
leslobes
C-1et
C-10auront
retrouvél'emplacement
quiétait le leur
avant les restaurationsde F. de Guilhermy, trois cas de
figu-re
pourront
être avancés: a) considé-rer ce qui est en place commeprimi-tif
et réfléchi;
b)
réunir
tous
lesIobes
du
premier groupe dans
larosace d'Esther, ce
qui implique
ledéplacement des lobes du deuxième
groupe
dans Ia rosace deJudith
etJob; c) regrouper
tous les lobes dudeuxième groupe dans Ia
rosaced'Esther, ce qui nécessite le transfert des lobes du premier groupe dans la rosace
deJudith
etJob. Une critique systématique de chaque hypothèse et de ses variantes permettra de mettreen
évidencela solution
Ia pluspro-bable.
Il
esttoutefois
essentiel de26
garder à
l'esprit
que des événements accidentelsont pu à tout moment
perturber la
logiquedu
programmeiconographique.
La première hypothèse est
soute-nue par la difficulté d'intervenir dans
Ies panneaux du remplage. En effet le
coût et les contraintes liés à la mise en
place d'échafaudages
nécessairespour
atteindre ces vitraux auront été dissuasifs. De plus, la forme particuliè-re de la plupart des palneaux ne lais-se que peu de chances à de simples déplacements. Toutefois l'intégrationdu
carré sur la pointe C-6 et l'inver-sion des lobesC-l et
C-10 trahissent au moins deux interventions ausom-met de cette baie, une fois avant 1848 pour remplacer
un
panneau disparu,une aut-re fois durant les restaurations
de F. de Guilhermy.
Il
suffirait
alors de faire abstraction de celles-ci pourrendre au remplage d'Esther
sonaspect
primitif.
Cette solution imposetoutefois
la collaboration de
deux"ateliers" lors de Ia réalisation
decette
rosace.La légitimité de
cettehypothèse s'avère contestable, pui-squ'en règle générale I'activité
d'un
"atelier"
reste confinée au cadre
d'une
verrièreou d'un
remplage.Il
est en effet difficile d'imaginer letra-vail simultané de detr-x "ateliers" dans
un espace aussi réduit.
Les
deux
hypothèses suivantes.fondées sur
la probabilité
d'une
erreur de
montage, paraissent plus crédibles. En effet, un mélangeinvo-lontaire
des panneauxdu
remplaged'Esther avec ceux du remplage
voi-sin
deJudith
etJob pourrait
expli-quer la disparité des compositions.
Il
est toutefois impossible dedétermi-ner
si cette négligence estdue
auxcontemporains de Louis
IX
ou
àd'autres
artisans,par exemple
re-sponsables del'intégration du
nou-veau
carré
sur
la pointe
dans
le coeur dela
rosace d'Esther23.Quoi-qu'il
en soit, les distinctions établies entrele
groupe des panneaux C-10,(c-2)*,
D-5,
C-7,D-l0,
D-6 d'une
part et celui des panneaux (D-1),
D-2,
C-5,D-7, C-1, (C-11)
et
(D-11) d'autre part, permettent d'envisagerune redistribution
desvitraux
danschacun des deux remplages.
Ce projet est encouragé pas lesproposi-tions de A.A. Jordan'?u,
qui
avait déjàlenlé
dejustifier
certainsregroupe-ments
iconographiques entre
leslobes des remplages concernés. Reste
encore à déterminer lequel des deux groupes appartient au remplage
d'E-sther! Avant de poursuivre cette
enquête,
il
est indispensable de régler6. Reconstitution du remplage de la
aerrière d'Esther à
partir
des relevés-calques de Steinheil.le
cas des lobes C-l 1 et D-1I
qui
separtagent dans
le
deuxième groupele lobe inférieur
axial.A défaut
de meilleurs arguments, la présence du Seigneur etdu
démon condamne le lobe C-11 à être déplacé dans la baie deJudith etJob, où ces deux protago-nistes apparaissent déjà dansle
der-nier registre des lancettes. Le lobe D-11 sera ainsi scellé dansle
remplaged'Esther, malgré ses quelques
simili-tudes gênantes avec le carré posé sur la pointe D-6.
Sans
tenir
compte des lobesinfé-rieurs
axiaux,le
regroupement des panneauxdu premier groupe
dansle
remplage
d'Esther
impose
aumoins sept déplacements,
c'est-à-dire
I'inversion des lobes C-1, C-5 etC-11 avec les lobes D-5, D-10 et D-l 1
et
l'intégration du
carré sur lapoin-te
D-6, alors quele
rassemblementdes
panneaux
du
second groupe
dansle
remplage d'Esther n'impose que six translations, celles des lobes C-10, C-2 et C-7 avec les lobesD-l,
D-2
etD-7'u. Cette dernière hypothèse,reproduite sur
les photomontages annexés(figg.
6,7), permet
d'éco-nomiser autant
d'efforts
que
de temps. De plus, elle évite le déplace-mentdu
pivot iconographique de larosace, à savoir
celui du
carré posésur la pointe. Le choix de
réunir
lespanneaux du deuxième groupe dans la
verrière
d'Estheret
ceuxdu
pre-mier
groupe dans
la verrière
deJudith
etJob
estrenforcé par
l'évi-dence de
l'harmonie
des baies ainsireconstituées. En effet la
plupart
desvitraux
figurés dans les lancettes de ces deux verrièresoffrent
désormais les mêmes caractéristiquesque
lespanneaux exposés dans leur
rempla-ge respectifT.
Il
n'est donc plus possibled'envi-sager
le
rassemblement
despan-neaux du premier groupe
dans leremplage d'Esther. Bien que
c-16
6
puisse pas être totalement écartée, la
proposition de réunir
les panneaux (D-1), D-2, C-5, D-7,C-l
et D-11 dansle
remplage
d'Esther
s'impose
comme la plus logique.Il
fautenco-re mentionner que l'échange de cer-tains panneaux entre les deux
rem-&-11
plages a forcément
eu
lieu
avant 1848, puisque les volumes derelevés-calques de L.-C.-A. Steinheil respec-tent la mise en place actuelle.
Si I'analyse archéologique a permis
de reconstituer hypothétiquement l'é-tat
primitif
du remplage d'Esther et,par la
même occasion,celui
deJu-dith
etJob, les résultats obtenus
demandent encore à être complétéspar l'indentification
des panneauxainsi répartis. La rareté des cycles de
Judith,
deJob et surtout d'Esther
rendent la tâche ardue, d'autant que les Bibles Moralisées, fréquemment
utilisées par les maîtres verriers actifs à
la
Sainte-Chapellede Paris",
nelivrent
aucuneclef de lecture pour
ces ensembles particuliers.
Au
regardde
sa nouvelle organi-sation,le
remplage d'Esther(fig.
6)met en
scèneune réunion de
per-sonnages,dont
lespositions
stati-ques, symétriques
et
centripètes
devaient mettreen
évidencel'épiso-de
figuré
dansle carré
posé sur lapointe. Le lobe
D-1
présente un
noble trônant
entre deux assistants,les lobes D-2
et
C-5 quatre hommes en conversation2e, alors que les lobesD-7
et
C-1montrent
deux reines
vêtues depourpre et
de blanc,cha-cune
étant en discussion
avec unhomme assis à
leur
côté. Sur le lobeD-11 trois
convivesfestoient.
Cespanneaux
pourraient représenter
l'épisode biblique
de Vasthi
et
Esther
(?)
face
aux
sept
Sages(Esther
I,
13et
14).Le
personnagenoble
du lobe
D-l
présiderait
I'as-semblée
figurée
dans les quatre
lobes
latéraux de la
rosace,où
lesdeux reines
sont confrontées.
Le contexte festif, étroitementlié
àI'é-pisode en question,
serait rappelédans
le lobe axial
D-1 1.En
suivantcette logique.
on
peut imaginer quela figure
royale d'Assuérus occupait le carré sur la pointe disparu30. Reste alors à devinerla
raisonde la
miseen
évidence de cet épisode ausom-met de
la
baie d'Esther.
Faut-il
suggérer
une quelconque allusion
aux
deux reines contemporaines.
Blanche de Castille et Marguerite de Provence,dont la loge
setrouvait
juste
au-dessous de cette mêmever-rière?
Quoiqu'il
en soit,il
estdiffici-le de soutenir I'idée
que ces lobesillustrent
lesderniers
chapitres du Livre d'Esther.Le baron F. de Cuilhermy inventa
certainement Ia présence de
la
nou-velle prospérité deJob (lb 42, 10-16)3'
dans
le
remplagede
laverrière
deJudith
et Job, enidentifiant
dans les lobes D-5 et D-10 les dons faits àJobpar ses proches et dans les autres pan-neaux
une
suite dejoies et
deban-quets en récompense de sa persévé-rance. Plus prudente, J. Dyer-Spencer
(1) J. D\tsR-SPENCER, Les uitraux d,e Ia Sainte-Chapelle d.e Paris, thèse de I'Ecole du
Louwe, Paris 1924.
(2) M. AUBERT, L. GRODECKI, J.
L\-FOND,J. \aERRIER, Les Vitraux de Notre-Dame
se contente de décrire simplement les
vitraux conservés: seul le lobe D-10 est
rapproché du récit deJob3'?. Si L.
Gro-decki reste globalement fidèle à
l'in-tuition de F. de Guilhermy,
il
éprouvenéanmoins le besoin de compléter la documentation
par
quelques points d'interrogation déconcertans. Quantà A.AJordan, elle partage la prudence
de L. Grodecki, mais elle augmente le dossier
d'une remarque lourde
de conséquence à propos des lobes D-5et
D-10:"In
the
caseof
two panels,howeveq Grodecki seems to have
fud-ged his description of the scenes so as
to accomodate them within a
'prospe-rity ofJob' iconography. These scenes,
forming the
tworight
lobesof
the central rose,both
illustrate a seatedfigure receiving what Grodecki
descri-bed as
'un
objet'from
a messengef3.In
both cases, the 'objet' is actually aletter from
which hangs a large sealclearly decorated
in
at
least
oneinstance
with
a fleur-deJys.A
similarseal hangs
from the
scroll read by a figure bearing a striking resemblanceto
Mordecai
in
the tracery
of
the Esther window (C-2) . This figure, withhis pointed cap, appears twice
in
the tracery of the Esther window andhim-self resembles one of the recipients
of
royal correspondence depictedin
the Judith andJob tracery (D-10, C-7 et C-10)."s Les modifications proposées ici dy-ramisent le débat. En effet, Ies épi-sodesjadis reconnus dans le remplaged'Esther
pourraient
en réalité avoirété
exécutéspour
le remplage
deJudith etJob reconstitué (frg. 7). Si les
lobes C-7, D-10, D-5 et C-2 semblent bien représenter la réception des
mes-sages de Mardochée et de Judith, les
panneaux C-10 et D-6 pourraient
figu-rer la fondation de la fête commémo-rative des Purim.
Au
premier abord, la présence des derniers chapitres durécit d'Esther au-dessus de la verrière
deJudith etJob
peut paraître éton-nante. Pourtant le sens de lecture desverrières de la Sainte-Chapelle
propo-se à cet
endroit
précis une séquencesurprenante, puisqu'à I'illustration du
Livre de
Judith
succède directement celledu Livre
de Job, repoussant lareprésentation du Liwe d'Esther dans
la
baie suivante. Cette séquence ne respecte pasla
successiontradition-et rle la Sainte-Chapelle de Paris, Corpus
Vitrea-rum Medii Aevi, France, vol.1, Paris 1959.
(3) A.A. JORDAN, Narrati,ue clesign in the
stainerl glass windozas of the Sa,inte-Chapelle in
Paris, Bryn Mawr College 1994. Son article
7. Reconstitution
du
remplage de laaerrière de
Judith
et Job àpartir
des relevés-calques de Steinheil.nelle
des Livres dela Bible
dans Ia Vulgate. Pour parvenir à suiwe le récit biblique,il
est donc indispensable de considérer les deux verrières en paral-lèle, réunies grâce à une unité narrati-veartificielle.
Ainsi,I'illustration
duremplage de
Judith
etJob
servirait d'espace de liaison entre le récit d'E-sther et celui de Job. La présence de l'épisodeintroductif du récit
de Job dansle lobe axial
inférieur
de
ce mêmeremplage renforce
logique-ment cette conception du
mouve-ment narratif originel.Les reconstitutions
et
lesattribu-tions
proposées dansles derniers
paragraphes de cet article restent enpartie
hypothétiques, puisqu'àl'ex-ception de l'inversion maintenant évi-dente des lobes
C-l et
C-10, aucune autre modification supposée de I'étatactuel
du
remplage d'Esther,ou
decelui
deJudith
etJob, ne peut vérita-blement être confirmée.La
logique de I'analysene suffit
malheureuse-ment pas à cautionner les idées déve-loppées. Cependant l'étude systémati-que des autres remplages de la
Sainte-Chapelle,
actuellement en
cours, attesteque malgré
certaines idéesreçues, les parties hautes des verrières
du monument ne furent
pasépar-gnées par les caprices de la nature et
I'instabilité
des hommes. Laplupart
des chantiers de restaurations, plus enclins à combler des trous dans les parois deverre qu'à restituer
quel-ques éléments iconographiquesper-dus,
y
auront
sansdoute
souvent rompu les harmonies dela
composi-tion primitive.récent Rationalizing the Narratiae: Theory and, Practice in the Nineteenth-Centur) Restaurati,on
of the Windows of the Sainte-Chapelle,
in
GestaXXX\4II2 (1998), pp. 192-200, n'apporte par contre aucun élément novateur à
{-7
I)-n6
7
(4) Les 20 volumes des relevés-calques des vitraux de la Sainte-Chapelle de Paris,
peints par 1..-C.-4. Steinheil et son équipe,
sont actuellement conservés à la
Bibliothè-que du Patrimoine de Paris, Hôtel de Croi-sille.
(5) F. DE GUILHERMY, Notes sut les monuments de Paris, r'o1.1, fol. 232-310, 1848-1853.
(6) L'homogénéité des thèmes
orne-e-n&
c-tt
mentaux et l'absence exceptionnelle
d'é-cus dans le remplage d'Esther caractérisent
aussi le remplage voisin de Judith et Job.
Les quatre panneaux en forme cle segment
de cercle, entourant le carré sur la pointe
de la rosace supérieure, restent toutefbis
en marge de l'unité des rnotifs utilisés dans
les lancettes de la même verrière.
(7) La détermination des panneaux
selon ces codes (lettre-chiffre) est celle du
C\MA op. cit. réalisé par Grodecki.
û-21
(8) Le remplage de.|udith et.fob
pré-sente au même emplacement des châteaux
polychromes identiques, conÇLrs en
parallè-le à partir des mêrnes cartons que ceux du
remplage cl'Esther.
(9) de Guilhermv afiirme pourtant que
rien n'empêche de le maintenir à sa place actuelle.
(10)
Selon F. PERROT, ProLégomènes à l'éturl,e de La rose de Ia Sainte-Chapelk : les pan-s_-ùneaux du XIIIc. siècle, in Ciuihsation Mérl.inalz : Iconographica, Mélanges o;t'Jerts à Piotr Shubiszru sÀe, Poitiers 1999, pp.183-186, de la vitrerie primitive ne subsisteraient plus que trois
Vieillards, dont celui-ci et un fragment
dépo-sé à Champ-sur-Marne. Y Christe croit y
reconnaître l'ange à l'encensoir de 1a vision
inaugurale au septénaire des trompettes (Ap.
8,5), plutôt qu'un des anges aux coupes,
comme celui d'Ap. 16,3, proposé par F.
Per-rot.
(11) Dyer-Spencer, 1924, pp. 131.
(12) Grodecki, 1959, pp. 273-274.
(13) Grodecki se démarque tout de
même un peu de ses prédécesseurs par la prudence de 1' attribution du lobe C-1, où il ne voit qu' "une femme et un homme assis sous une architecture".
(14) Le jeune homme serait alors un mes
sager qui apporte auxJuifs anxieux l'édit de
persécution obtenu contre eux par Aman (à
contrôler I ) .
(15) Jordan, 1994, pp. 514-515. Elle ne
tient pas compte du lobe C-1, exclu du
rem-plage pour des raisons qui seront expliquées dans la suite du développement.
(16) Les lancettes de cette verrière ont
été étudiées au regard des Bibles Moralisées
par Y Christe, ici méme.
(17) Grodecki, 1959, p. 259. Ces chapitres
sont également absents des Bibles Moralisées.
(18) Dyer-Spencer, Grodecky etJordan se
sont donc tous les trois trompés en affirmant
que l'état actuel du remplage était le même
qu'avant 1848.
(19) Grodecki, 1959, pp. 273-2J4 écrit à propos du lobe Gl0 "rétréci vers ia gauche et
agrandi vers le haut, où I'architecture a été
refaite" et à propos du lobe C-l "cette place
n'était pas primitive, le pourtour du panneau
étant différent."
(20) A.A. JORDAN, Narratiue design in the
stained glass windows of the Sainte-Chapellc in Pans,Bryn Mawr College 1994, pp. 48G487:
'\iVhile the two figures are certainly authen-tic, the shape of the panel indicates that they
originally appeared elsewhere in the
ensem-ble". Cette exclusion est rappelée aux pp. 498 et 502.
(21) Cette lacune est peut-être due à une
restauration hâtive ou négligée.
(22) Constatant certaines analogies
icono-graphiques, A.A. Jordan a d'ailleurs été tentée d'intégrer le lobe C-L dans 1a verrière
deJuclith etJob: Jordan, 1994, p. 487 "the
iconography ... suggests theJudith window as
is place of origin. However, since neither the
original outline nor the subject of the panel
can be determined with any assurance, I have
not attempted to integrate it into the Judith narrative. "
(23) Cette intervention a forcément eu lieu après 1485, mais avant 1848.
(24) Les panneaux dont 1'attribution n'est pas certaine sont mentionnés entre
parenthèses .
(25) Jordan, 1994, pp. 498-500.
(26) I1 est intéressant de constater que
Jordan, 1994, p. 487, a tenté en vain
d'inté-grer le lobe C-1 dans le remplage de la verriè-re deJudith etJob. à cause de sa similirude avec le lobe D7.
(27) Comparer notâmment pour 1e
rem-plage recomposé d'Esther les lobes (regarder
d'après les photographies de Christe) ...
isocépalie, couples et trônes ; pour ie
rempla-ge recomposé deJudith etJob les lobes D-10
ou D-5 avec les médaillons D-53, D-64, mais
surtout C-10 ou D-7 avec les médaillons D-88, D-136, D-78, D-90, D-91 D-l60 pour la
com-position générale ;le lobe D-5 avec le
médail-lon D-100 pour l'architecture. Le lobe C-l1
doit quant à 1ui être rapproché du
médail-lon D-40 ...
(28) Cet état de fait déjà constaté par le
baron de Guilhermy est confirmé par les
articles d'Yves CHRISTE, Gabriella LINI, et
Maya GROSSENBACHER, à paraître dans
"Arte Medievale'l 2000.
(29) Une couronne est suspendue
der-rière 1e trône de celui qui est vêtu d'une
aube sans manche. Ce détail
iconographi-que permet-il d'envisager un quelconque rapport avec Ia future regence ?
(30) En présence du roi, le grand offi-cier intronisé du lobe C-5 aurait alors laissé
tomber sa couronne. La récupération d'un
Vieillard de l'Apocalypse à l'allure royale
comme bouche-trou à cet endroit précis
est-il uniquement dû au hasard?
(31) Grodecki , 1959, p. 256.
(32) Dyer-Spencer, 1924, p. 124, écrit: "On apporte àJob un présent".
(33) Grodecki, 1959, p. 256. (34) Jordan, 1994, p. 498. (35) Jordan, 1994, pp. 487-488.