LES NOUVELLES TECHNOLOGIES DANS
L'ENSEIGNEMENT :
CONTINUITÉS, CHANGEMENTS, RUPTURES
Jean François LEVY
L'introduction de l'informatique dans l'enseignement pose depuis longtemps des problèmes originaux, tenant en particulier aux spécificités de ces dispositifs ? de leur mode de diffusion et d'évolution, et des contraintes du milieu éducatif.
1- L'INTRODUCTION DU TRAITEMENT DE TEXTE DANS LES FORMATIONS PROFESSIONNELLES INTIALES
Un des premiers domaines auquel nous nous sommes intéressés concerne les questions d'ordre cognitif et didactique posées par l'enseignement du traitement de texte dans les formations professionnelles initiales. Les difficultés rencontrées par les enseignants pour faire construire à leurs élèves des représentations pertinentes des dispositifs sans s'appuyer sur une analogie avec la machine à écrire sont importantes, pour des raisons tenant d'abord à leur propre formation (l'étude avait été commencée en 1986, date à laquelle les micro-ordinateurs et les logiciels de traitement de texte étaient beaucoup moins diffusés), puis aux spécificités du domaine : nous posons comme hypothèse l'existence d'une rupture technologique entre les dispositifs classiques (ici la machine à écrire) et les outils utilisant le traitement automatique de l'information, dans lesquels les échelles de temps et d'espace (10-6 s. et mm) empêchent toute possibilité d'observation directe des effets des actions. Cette rupture inhabituelle (les technologies précédentes montraient une certaine continuité) aurait des conséquences multiples. L'acquisition des concepts nécessaires à l'usage des instruments informatiques ne peut plus s'opérer seulement par la transmission de savoir-faire (sans théorisation). D'un point de vue didactique, le raisonnement par analogie, si efficace dans d'autres domaines, ne peut plus fonctionner ici, à cause de la différence importante entre les univers source (la machine à écrire) et cible. De plus, les enseignements
l'arrivée brutale de ces instruments qui dématérialisent la matière d'œuvre a obligé les acteurs à une remise en question des méthodes de travail, non sans difficultés.
2- L'ORDINATEUR COMME AIDE AUX ACQUISITIONS DISCIPLINAIRES
Les conclusions de cette étude nous ont encouragés à ouvrir nos recherches sur des utilisations plus larges de l'ordinateur dans l'enseignement secondaire, à une époque où l'informatique comme aide aux disciplines semblait très prometteuse. En effet, il paraissait important de ne pas occulter les difficultés de mise en œuvre de l'instrument, partiellement masquées par l'évolution technologique matérielle et logicielle spectaculaire (puissance des processeurs et capacités des mémoires, passage au graphisme et à la souris de Windows, etc.) et doublée par un discours commercial allégrement mystificateur. Des observations et des expérimentations en collèges, lycées et en formation continue des enseignants ont montré que les difficultés augmentent parallèlement aux potentialités des systèmes ; la notion de rupture technologique se confirme, les problèmes d'élaboration des représentations pertinentes demeurent ; les questions de didactique deviennent encore plus complexes, dans la mesure où la séparation entre les difficultés tenant à l'usage de l'instrument et celles relatives à la transmission des connaissances disciplinaires avec celui-ci ne sont pas évidentes à séparer, surtout pour les apprenants. L'objectif de la spécification d'un noyau minimal de concepts d'ordre informatique a été difficilement atteint ; on peut cependant conclure que dans le domaine de l'utilisation des ordinateurs, les acquisitions de connaissances (théoriques) et de savoir-faire sont indispensables et inséparables.
3- L'INTÉGRATION GLOBALE DE L'INFORMATIQUE DANS LES LYCÉES
Mais l'évolution des matériels et des logiciels, considérable ces dernières années, a fait apparaître de nouveaux problèmes. Dans la mesure où les établissements voient leurs équipements augmenter et se complexifier (réseaux locaux, Internet), il n'est plus possible de cantonner les analyses sur l'intégration de l'informatique aux seuls aspects cognitifs et didactiques. L'informatisation globale d'un établissement (condition nécessaire à l'utilisation pédagogique de l'ordinateur) est un processus dont les dimensions techniques, économiques, organisationnelles sont déterminantes. C'est pourquoi nous analysons maintenant les conditions de l'introduction des ordinateurs
dans tous les services des établissements de type lycée : administration et intendance, CDI, CPE et les enseignants* .
Une approche en termes de sociologie des organisations [Crozer], de structure organisationnelle [Mintzberg] permet de spécifier les applications administratives, pédagogiques (obligatoires ou laissées à l'initiative de l'établissement - de quels acteurs ?), de montrer certaines interactions entre ces deux domaines que l'on croit volontiers à tort -complètement étanches, telles que l'utilisation d'un logiciel d'aide à la décision pour les conseils de classe. On constate également que l'informatique peut être générateur de discussions qui lui sont étrangères (l'informatisation des bulletins trimestriels qui débouche sur une remise en question de l'évaluation), ou bien sert de révélateur à certains conflits de pouvoir.
La bureautique professorale (ensemble des utilisations professionnelles de la bureautique par les enseignants, les documents fournis aux élèves et la gestion de leurs notes) est en train de se diffuser, d'abord chez les technologues ; cette approche de l'informatique par les enseignants, si elle s'étend leur permettra peut-être de se familiariser à un instrument qu'ils peuvent alors imaginer plus facilement comme aide dans des activités pédagogiques - de manière interactive avec les élèves.
Nous proposons ainsi l'hypothèse d'une nouvelle conséquence de la rupture technologique étendue cette fois au niveau de l'ensemble de la structure organisationnelle des établissements secondaires. Cette rupture pose des questions nouvelles :
• Le changement d'échelle dans les équipements (un lycée de 200 ordinateurs n'est plus si rare) et la complexité des installations (réseaux locaux interconnectés, Internet généralisé à l'ensemble des établissements) va rendre quasiment obligatoire une gestion globale et rationnelle de l'informatique, qui ne pourra plus être accomplie de façon largement informelle par des enseignants déchargés partiellement de cours, si passionnés et compétents soient-ils, mais demandera le concours d'un ou plusieurs professionnels à plein temps capables de maîtriser l'ensemble de l'organisation de l'établissement, pour les fonctions d'achat, de maintenance et d'évolution des parcs. En d'autres termes, les établissements devront être pourvus d'une « technostructure » (Mintzberg) à l'instar des entreprises qui ont intégré leurs instruments informatiques. Cette transformation est problématique, dans la mesure où elle implique des changements dans les qualifications, le nombre des emplois, et donc des budgets importants pour sa généralisation. De plus l'introduction de ce type de fonction dans une « bureaucratie
professionnelle » (Mintzberg) qui en était dépourvue pose des problèmes en termes de pouvoir lié aux compétences, entre autres. • Le volume des coûts, la pluralité des sources de financement, leur
origine (ressources propres, rectorat, région, état) auront des conséquences socio-économiques et politiques qui vont remettre en question la place de l'établissement scolaire et de ses responsables au sein des collectivités territoriales, par exemple, tendant également à lui donner un rôle et des responsabilités semblables à ceux exigés des entreprises. Les établissements et leurs animateurs sont-ils prêts à assumer cette transformation ? Est-ce possible ? Souhaitable ?
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