Les particules illocutoires, variable d’ajustement de la traduction sous-titrante au cinéma
Ève Vayssière
[email protected], linguistique allemande, doctorante de l’université La Sorbonne Nouvelle - Paris 3
Les particules illocutoires sont des variables d’ajustement lors de l’acte de traduction sous-titrante au cinéma, elles peuvent être supprimées sans que cela occasionne de dysfonctionnement grammatical et elles disparaissent lors de la traduction en français sans que cela occasionne une perte d’informations. Leur apparition dans les sous-titres allemands montre néanmoins leur importance : particules de l’oralité, elles sont vecteur d’« idiomaticité ».
Mots clefs : sous-titrage, particules illocutoires, oralité, idiomatisme, ajustement
Die illokutiven Partikeln fungieren als Anpassungsvariable, die beim Übersetzungsakt zur Untertitelung von Filmen entweder weggelassen werden oder erscheinen. Wenn sie einfach gelöscht werden, ergeben sich weder grammatikalische Störungen noch Informationsverlust. Das Auftauchen dieser Partikeln in den deutschen Untertiteln zeigt jedoch, wie wichtig sie sind: Als Partikeln der Oralität tragen sie zur Idiomatizität bei.
La traduction sous-titrante est l’une des manières de rendre accessible le sens et le contenu d’un film à un public qui ne maîtrise pas la langue dans laquelle se déroulent les échanges des personnages ou dans laquelle est formulé le commentaire (d’un documentaire, par exemple). C’est une traduction qui passe de l’oral inintelligible pour le spectateur cible à l’écrit intelligible et se fait ainsi transcription.
La présence des particules illocutoires est soumise à l’influence des contextes extra- et1 intrafilmiques dont le sous-titrage dépend lui-même (Vayssière, 2010). En ce qui concerne le contexte extrafilmique, il semblerait, par exemple, que le genre du film détermine la fréquence d’apparition des particules illocutoires . 2
D’un point de vue intrafilmique, ce sont les contraintes techniques qui vont influencer la traduction. En effet, les propos et l’apparition/disparition des sous-titres doivent être synchronisés tout en respectant les changements de plans (c’est-à-dire qu’il faudra éviter le plus possible de placer un sous-titre au moment d’un changement de plan car le spectateur aurait alors l’impression qu’il s’agit d’un nouveau sous-titre, le lirait à nouveau et en serait gêné). Ces deux contraintes entraînent une limitation du temps d’apparition du sous-titre à l’écran, or lire nécessite plus de temps qu’entendre, ce qui amène bien souvent le traducteur sous-titreur à condenser les propos tenus. Enfin, le sous-titre ne dépasse pas deux lignes, afin de ne pas prendre trop de place sur l’image . Ainsi, le 3 sous-titre traduit l’unité linguistique tout en se calquant sur la prosodie (apparition, disparition au4 5
1 Les particules illocutoires sont des éléments spécifiques de l’oral, tels que par exemple ja ou
schon, qui viennent ponctuer le discours, le moduler et ainsi influencer la compréhension de
l’interlocuteur.
2 Information à vérifier lorsque le corpus sera achevé et qu’il sera possible d’élaborer des
statistiques.
3 En Belgique, les sous-titres font quatre lignes, étant simultanément en flamand et en français, mais
c’est là une exception.
4 « L’entité linguistique n’est complètement déterminée que lorsqu’elle est délimitée, séparée de
tout ce qui l’entoure sur la chaîne phonique. Ce sont ces entités délimitées ou unités qui s’opposent
dans le mécanisme de la langue. » (Saussure, 2005 : 145)
« L’unité n’a aucun caractère phonique spécial, et la seule définition qu’on puisse en donner est la suivante : une tranche de sonorité qui est, à l’exclusion de ce qui précède et de ce qui suit dans la chaîne parlée, le signifiant d’un certain concept. » (Saussure, 2005 : 146)
« Pour [...] s’assurer qu’on a bien affaire à une unité, il faut qu’en comparant une série de phrases où la même unité se rencontre, on puisse dans chaque cas séparer celle-ci du reste du contexte en constatant que le sens autorise cette délimitation. » (Saussure, 2005 : 146-147)
Si Ferdinand de Saussure rejette la phrase en tant qu’unité linguistique (Saussure, 2005 : 148), c’est parce qu’elle fait partie du domaine de la parole et peut-être aussi parce qu’elle atteint déjà un degré de complexité telle que la définir par opposition aux autres phrases, en prenant compte de toutes les éventuelles combinaisons, est impossible. Si nous retenons malgré tout comme valide l’idée selon laquelle une phrase est une unité linguistique, c’est que le sous-titrage découpe les dialogues en
même rythme que les unités linguistiques) et en respectant les unités cinématographiques et 6 l’enchaînement des plans.
Le traducteur se sert d’unités de sens linguistiques pour transmettre le sens d’unités plus globales et va insérer ou supprimer des éléments des propos des personnages en fonction du contexte de production – procédé d’explicitation/implicitation. Il s’appuie sur un savoir partagé qui permet un 7 ajustement entre traducteur et spectateurs.
Nous verrons le rôle joué par les particules illocutoires au sein de cette traduction condensatrice selon un plan dichotomique, reflet de leur utilisation : après une définition des particules, une première partie analysera la disparition de ces dernières lors du sous-titrage en français, suivie d’une deuxième partie sur leur apparition lors du processus en allemand, et nous chercherons à voir si cela modifie le sens des propos tenus par les protagonistes.
1. Les particules illocutoires, éléments de définition
Comme l’indiquent Nicole Fernandez Bravo et Siegrun Rubench (1995 : 7) :
Les particules modales sont des mots de communication, invariables, dénommés en allemand ‘Abtönungspartikeln’, ‘Einstellungspartikeln’ ou ‘Modalpartikeln’, en français « particules illocutoires » (Schanen/Confais), « particules modales » (Métrich et al.).
Ainsi, il y a plusieurs noms pour un même objet et l’on voit que les linguistes sont en désaccord phrases, considérées comme des unités au sein du film et traduites comme telles. La forme même du sous-titre en témoigne, ce dernier étant en général composé d’une seule phrase.
5 « das Gesamt der Mittel zur Redegliederung mit Akzent, Betonung, Intonation,
Pausen-Gestaltung, Erhöhung und Senkung des Grundtons; alle Erscheinungen, die Dauer, Tonhöhe, Tonstärke betreffen. » (Lewandowski, 1979)
6 Sur la page Internet de la Cinémathèque française, on peut lire que le découpage est l’« ultime
travail de préparation effectué par le réalisateur avant le tournage. Il consiste à fragmenter la continuité en unités cinématographiques de temps et d’espace : les plans. » (http://www.cinematheque.fr/expositions-virtuelles/truffaut/reperes/fiches-documentaires/vocabulai re/)
7 « On communique en utilisant un certain explicite, qui s’appuie sur l’implicite qu’il charrie, pour
faire passer l’intégralité de la chose désignée, c’est-à-dire le sens. On fait confiance, pour le faire apparaître, au savoir que l’on sait exister chez les interlocuteurs auxquels on s’adresse. » (Lederer, 2002 : 26-27) ; « Le sujet parlant sélectionne les informations à verbaliser dans un certain contexte sur fond de savoir partagé, d'évidences et d'expériences mémorisées [...]. » (Fernandez Bravo, 2003 : 15) ; « En d’autres termes, un certain nombre d’éléments qui composent le sens ne sont pas exprimés en surface. Les raisons de cette implicitation sont de divers ordres. Dans le texte littéraire, il peut s’agir de la visée esthétique qui régit la configuration de l’objet verbal et interdit toute prolixité. Ou bien le locuteur, misant sur le savoir partagé du destinataire, juge l’expression de certaines données superflue. » (Israël, 2006 : 13)
quant à la dénomination. Le terme de « particules modales » se justifie tout à fait dans le sens où ces particules vont influencer le contenu du discours. Néanmoins, si nous avons choisi d’employer le terme de « particules illocutoires », c’est en pensant à différentes définitions de l’acte illocutoire. Th. Lewandowski propose la définition suivante dans son dictionnaire (1979) :
illokutiver Akt. [...] Zentrale Komponente oder simultaner Teilakt eines Sprechakts; die Redeabsicht oder die Intention eines Sprechers, eine kommunikative Wirkung auf den Hörer auszuüben [...].
Il est ici question d’intention et d’effet communicatif sur l’écoutant. Dans cette autre définition tirée d’un dictionnaire de sciences du langage (Ducrot et Schaeffer, 1995), on lit : « Austin ne définit pas à proprement parler l’acte illocutoire, mais en signale plusieurs caractères. […] c’est un acte accompli dans la parole même ». Ce qui nous intéresse dans ces deux définitions, c’est bien le caractère oral de l’acte illocutoire et la notion d’intention, caractère souligné dans la citation précédente par la notion, non pas de lecteur mais bien d’écoutant ( Hörer). On peut lire dans la grammaire de Schanen et Confais (2006 : 527) :
Il s’agit d’un ensemble d’éléments le plus souvent monosyllabiques qui portent à la fois sur la relation locuteur ↔ message (aspect illocutoire au sens étroit) et sur la relation locuteur ↔ partenaire (aspect perlocutoire, effet visé chez le partenaire). Leur fonction est le plus souvent d’accompagner une valeur illocutoire (par exemple : une émotion) ou perlocutoire (par exemple : une injonction) essentielle dans l’énoncé.
D’une part, comme l’expliquent les deux auteurs, ces particules ne sont en aucun cas des modalisateurs . Or, on se rend bien compte qu’une méprise peut être induite par l’appellation8 « modalisatrice ». D’autre part, le point commun de l’acte et des particules illocutoires est leur caractère oral, dont découle leur disparition lors du passage à l’écrit.
La liste des particules varie d’un auteur à l’autre, de 15 à 30 selon Nicole Fernandez Bravo et Siegrun Rubench (1995 : 7) :
Celles qui rencontrent le consensus sont : aber, auch, bloss/nur, denn, doch, eben/halt, einmal, etwa, ja, mal, noch, nun, ruhig, schon.
Plus controversées sont : eigentlich, einfach, überhaupt, vielleicht, wohl.
Tous ces termes ont d’autres emplois (connecteurs logiques : aber, denn..., particules de mises en relief : auch, noch, adjectifs : ruhig, eigentlich..., connecteurs argumentatifs : eigentlich, überhaupt, modalisateurs : wohl, vielleicht, etc.).
Dans la grammaire de Schanen et Confais (2006 : 527-533) ne se trouvent pas les mêmes particules. La liste n’est pas déclarée exhaustive et pourtant il semblerait qu’elle le soit aux yeux des auteurs
8 À propos des modalisateurs, les mêmes auteurs écrivent qu’ils permettent au locuteur de nuancer
qui n’en mentionnent pas d’autres. Les voici donc : aber, also, auch, bloß, denn, doch, eben (ou halt), einfach, erst, etwa, gar, gerade, halt, ja, mal, nämlich, noch, nun, nur, schon, überhaupt, vielleicht.
L’état actuel du corpus a amené à sélectionner 24 particules illocutoires : aber, also, auch, bloss, denn, doch, eben, eigentlich, einfach, einmal, erst, gerade, halt, ja, mal, nämlich, noch, nun, nur, schon, überhaupt, vielleicht, wohl.
Dans Les particules modales et leurs correspondants en français (Fernandez-Bravo et Rubench,
1995 : 7), les auteurs écrivent que ces particules ne sont pas des « mots pleins (Pferd, Tisch, arbeiten, schön...) qui renvoient à des entités, à des procès ou à des qualités, ni des « mots grammaticaux » (auf, weil, der...) qui servent à constituer des groupes syntaxiques (ex. der Tisch : groupe nominal), mais des mots qui modifient la valeur communicative de l’énoncé. »
2. La disparition des particules
C’est en composant le corpus pour le travail de recherche dans lequel s’inscrit cet article que la 9 disparition des particules illocutoires lors de l’acte de traduction sous-titrante s’est révélée. Dans un premier temps, il est apparu que lors de la transcription des dialogues en allemand, ces particules avaient une forte tendance à être omises. De ce constat en a découlé un autre : elles avaient également disparu lors des traductions en français. Plusieurs hypothèses se présentaient alors : l’équivalent français n’existait pas ; elles étaient superfétatoires ; le rôle qu’elles jouaient ne rendait pas leur traduction nécessaire dans un contexte d’absence de place qui pousse le traducteur à hiérarchiser les informations afin de n’en conserver que les primordiales 10; utilisée oralement, elles
n’avaient plus de raisons d’être à l’écrit.
Dans cet extrait du film Ehe im Schatten (Maetzig, 1947 : 00:13:34:07 ), 11
9 Il s’agit ici du corpus de ma thèse dont la réalisation s’est faite en plusieurs étapes. Les premières
tentatives ayant été infructieuses, la méthode adoptée a finalement consisté à prendre tous les films proposés en version originale allemand sous-titrée en français et vice versa, sans tenir compte d’aucun autre critère (c’est-à-dire quelque soit le genre, quelque soit l’époque, etc.).
10 Jean-Paul Bernier écrit à propos du résumé, procédé que l’on peut comparer à celui de la
condensation par le traducteur sous-titreur sur des espaces réduits - tels une phrase, voire plusieurs phrases - qu’il passe par la hiérarchisation des informations (Bernier : 1993).
Ich bin ja auch eingemauert. Ich habe ja gar keinen Kontakt mehr mit dem Volk und mit dem Leben, das ich doch auf der Bühne darstellen soll!
➪ Je vis confiné. J’ai perdu tout contact avec le monde, ➪ avec la vie que je dois interpréter sur scène.
on assiste à la disparition de l’ensemble des particules. Mais seules les disparitions du premier ja et de doch sont bien réelles. En effet, si le traducteur les avait vraiment toutes omises, cela donnerait : « Ich bin auch eingemauert. Ich habe keinen Kontakt mehr mit dem Volk und mit dem Leben, das ich auf der Bühne darstellen soll! » (➪ Moi aussi je suis confiné. Je n’ai plus de contact avec le monde et avec la vie que je dois interpréter sur scène.)
On se rend compte de la différence entre « j’ai perdu tout contact » et « je n’ai plus de contact », la première variante ayant un aspect plus définitif que la seconde. L’idée de perte rend le propos de l’acteur beaucoup plus dramatique, de la même façon que les particules, en insistant sur l’état de fait connu de l’interlocuteur, le rendait plus perméable au propos et remplissait ainsi leur rôle d’influence. Dans Metrich, Faucher et Courdier (2002 : 13), on peut lire que « ces mots de communication ont un sens abstrait unique ». En ce qui concerne doch, ils soulignent son caractère de discordance, celui d’affirmation catégorique pour ja. En ce qui concerne gar, classé dans les particules illocutoires par Confais et Schanen, et omis par les autres linguistes mentionnés ci-dessus, il peut être émis des doutes sur son caractère illocutoire. Les particules ont un caractère emphatique, mais dans le cas présent, il semblerait que le rôle joué par gar ne soit pas seulement celui consistant à créer le lien avec l’interlocuteur, mais plutôt un rôle ingressif . Il comporte une 12 information clé : le protagoniste n’a pas seulement « plus de contact » mais « plus du tout de contact » et il semblerait que ce soit la raison pour laquelle la disparition des particules citées ne soit pas totale, on les retrouvent bien dans le sous-titre. Deux conclusions peuvent être tirées de ce constat : soit les particules ne disparaissent pas réellement, soit gar n’en est pas une. Tout dépend de la définition que l’on souhaite donner aux particules illocutoires. D’un point de vue grammatical, la suppression de gar n’entraîne aucun problème syntaxique, elle répond donc bien à une des
caractéristiques de ces dernières. En revanche, sa suppression modifie le sens de l’énoncé, alors que celle d’une particule comme ja qui joue pleinement son rôle de « modélisateur du discours » (n° de chapitre, heure, minutes, secondes). Ces time-code sont parfois mal mis en place dans les films, ce qui les rend étranges comme dans le cas présent (comme si la numérotation des pages d’un livre commençait à la page 54 par exemple). Ils permettent néanmoins toujours de se repérer dans le film.
12 On pourrait définir « ingressif » comme le début d’un procès. Le verbe einschlafen par exemple
n’entraîne pas ces conséquences. Or, dans la perspective de la traduction sous-titrante, c’est l’absence de nécessité à les employer qui, précisément, rend leur utilisation intéressante : pourquoi et comment s’en sert-on ?
Voici un autre exemple extrait cette fois du film M le maudit (Lang, 1931 : 22:07:52:08) : Wenn er überhaupt noch mal nach Hause kommt, muss er uns in die Finger laufen. ➪ S’il rentre, il tombera forcément dans nos pattes.
Ici, nous assistons à un décalage : il y a une supposition et un résultat. Si le meurtrier rentre chez lui, alors les policiers le captureront. Ce qui aurait pu être traduit par « si jamais il rentre chez lui », mais aurait donné l’impression que le policier donnait peu de crédit à cette supposition, est traduit le plus simplement possible « s’il rentre ». Néanmoins, l’ajout de l’adverbe « forcément », rééquilibre la disparition de überhaupt et celle du verbe de modalité müssen car on voit que c’est tout ou rien :
soit il rentre et il est attrapé soit il ne rentre pas et alors on ne l’attrapera pas.
Dans cet exemple tiré de L’Ange bleu (Sternberg, 1930 : 01:30:44:12),
Zieh doch den alten Mann nicht durch den Kakao. Er hat dir nichts getan. ➪ Te fous pas du vieux.
Il t’a rien fait.
on voit bien le rôle joué par doch : il permet d’atténuer l’ordre donné. C’est un ordre qui devient une demande, sans beaucoup de conviction. Une traduction littérale de den alten Mann par « le vieil
homme » n’aurait pas eu le même sens que « le vieux ». Cela aurait donné un ton moralisateur en caractérisant l’homme dont il est question comme étant vieux, alors que « le vieux » sonne différemment. Certes moins respectueux, le démonstratif donne l’impression qu’il n’y a qu’un « vieux » et rend le terme presque affectueux, comme s’il s’agissait de « leur » vieux. Doch sert ici
à réprimander celui qui se moque d’un homme démuni et on peut constater que « les particules modales modifient la valeur communicative de l’énoncé et caractérisent l’interaction langagière en indiquant l’attitude subjective du locuteur vis-à-vis du contenu de l’énoncé et ses attentes concernant celles de son interlocuteur qu’il présuppose (valeur communicative et interactive) » (Fernandez et Rubench, 1995 : 12-13). La disparition de la particule en français n’est qu’apparente, d’autres moyens permettant de susciter le même effet. Il ne faut pas oublier que ces exemples sont extraits d’une œuvre dont les images et les intonations font partie, elles accompagnent les propos
qui s’insèrent ainsi dans un contexte global. L’air de réprobation de l’actrice fait pendant à la traduction.
Ainsi, si l’on peut se passer des particules illocutoires d’un point de vue syntaxique, elles ont pourtant une fonction dans l’oralité allemande. L’influence sur l’interlocuteur que les particules contribuent à susciter lors du discours correspond bien au principe d’économie de la langue selon lequel tout ce qui est dit participe à la communication. On peut aller jusqu’à dire qu’elles sont nécessaires à la parole, donnant à celle-ci son caractère idiomatique. Les particules seront le premier élément de la phrase à disparaître lorsque, pour des raisons d’économie de place, le traducteur sera amené à ne pas tout traduire en français, à apparaître lorsqu’il sera amené à condenser un propos en allemand, comme nous allons le voir dans la partie suivante.
2. L’apparition des particules illocutoires comme vecteurs d’idiomatisme
Nous avons vu que les particules avaient tendance à disparaître lors du passage de l’allemand au français. L’inverse est vrai également, et ce pour la même raison : pour traduire la particule en français, il faut procéder à un changement, parfois même recourir à une périphrase, or la place impartie ne convient pas toujours. Lors de l’acte de traduction en allemand, ces mêmes particules servent à donner un ton au propos de façon à la fois très brève et très efficace.
Dans la partie précédente est apparue la dimension orale des particules en allemand qui permettent d’appliquer une intention sur l’interlocuteur en influençant la réception du message et son interprétation. C’est là une dimension qui manque souvent aux apprenants de la langue, rendant des propos pourtant grammaticalement justes et prononcés correctement, étranges et secs. Dans cet extrait du film Le fabuleux destin d’Amélie Poulain (Jeunet, 2001 : 00:23:24), Gina, une des
employées du café, veut ouvrir la porte pour aérer et sa collègue hypocondriaque refuse. On voit bien que c’est pas toi qui es allergique à l’oxyde de carbone.
➪Du hast ja keine Kohlenmonoxyd-Allergie!
Ja marque la distinction entre les deux femmes. Si le propos était à nouveau traduit en français sans
tenir compte du contexte de production du discours, cela pourrait donner : « tu n’as pas d’allergie à ce que je sache ! ». Ce qui pourrait laisser croire que Gina se plaint d’allergie et que son interlocutrice met en doute son assertion, or ce n’est pas le cas. Sans l’utilisation de la particule, le traducteur n’aurait pu raisonnablement traduire le propos qui serait devenu beaucoup trop long, par exemple : « Da sieht man, dass du nicht diejenige bist, die eine Kohlenmonoxyd-Allergie hat! » Non
fondamental : l’idiomatisme. C’est bien cela qui fait longtemps défaut aux apprenants et qui, lorsque l’utilisation des particules est maîtrisée, fait progresser de façon fulgurante l’efficacité de communication. La traduction, grâce à l’insertion de la particule, est à la fois concise, idiomatique et cohérente, en correspondant tout à fait à l’image, aux intonations et à l’idiolecte de la serveuse.
Dans l’exemple suivant, tiré de Belle de jour (Buñuel, 1967 : 00:13:29), on peut constater que les
particules sont là aussi vecteurs d’idiomatisme : Qu’est-ce que j’ai aujourd’hui ? ➪ Was ist heute nur mit mir los?
La protagoniste principale, Séverine, est chez elle, très maladroite suite à une discussion qu’elle a eue. Le rôle attribuable à nur ici est celui de l’idiomatisme. En effet, la particule semble n’apporter aucune information supplémentaire et on peut la supprimer sans changer le sens de la phrase. Les ajouts sont un phénomène rare dans la traduction sous-titrante. Cette caractéristique en tête, l’observateur ne peut que constater l’importance des particules. Nur contribue dans l’exemple à
signifier le désarroi de cette femme, endossant un rôle d’ingression. Le traducteur a pu vouloir inconsciemment compenser la distanciation entre le propos tenu dans une langue méconnue des spectateurs et sa traduction-transcription induite par le passage à l’écrit. Bien sûr, le sentiment est exprimé de façon exagérée dans la traduction, le propre de ce personnage étant de s’exprimer peu et de manière concise. Néanmoins, l’intonation, le regard et l’ensemble de la scène précédente poussent à faire de ce sous-titre une traduction fidèle, compensant la distanciation induite par le changement de vecteur communicationnel.
Comme on peut le lire dans Les Invariables difficiles (Metrich, Faucher et Courdier, 2002 : 250), les
« particules modales », particules illocutoires, ont pour fonction d’intensifier « une exclamation correspondant à un jugement de valeur », elles se trouvent dans les exclamatives et occupent toujours la position V2 . Un extrait du film 13 Zazie dans le métro (Malle, 1960 : 00:04:38) nous en
fournit un parfait exemple :
Tu sais qu’elle est marrante ta p’tite nièce. ➪ Die ist vielleicht charmant, deine Nichte.
Zazie est en compagnie de son oncle et d’un ami à lui. L’ironie de l’ami est bien traduite par
13 La position V2 ou champ 2 est celle qui « rassemble l’essentiel des éléments marquant
l’intervention du locuteur ; on l’appellera le « centre stratégique » : il constitue pour ainsi dire avec l’intonation la « notice d’utilisation de l’énoncé ».» (Confais et Schanen, 2006 : 263) C’est là aussi que se trouve le verbe conjugué.
l’utilisation de vielleicht. Si la particule n’avait pas été rajoutée, cela aurait pu gêner la compréhension du spectateur qui, à l’écrit, n’aurait peut-être pas saisi l’ironie. Au-delà de l’idiomaticité apportée par vielleicht, le fait que la scène soit au début du film pousse le traducteur à prendre des précautions, car le spectateur ne connaissant pas la suite pourrait se méprendre sur le ton de la scène.
Dans cet extrait de Delicatessen (Caro et Jeunet, 1991 : 00:08:21), on trouve la particule aber : Ça alors, pour un coup d’bol !
Das nenne ich aber Glück.
Au début du film, un jeune homme arrive devant l’immeuble où l’action se déroule après avoir lu une annonce pour un emploi. Le boucher lui dit qu’il ne voit pas ce dont il parle puis lui donne finalement du travail. L’homme est très enthousiaste et aber montre sa surprise : c’est bien de la chance. Suivi et précédé de scènes incongrues, ce passage baigne dans une atmosphère étrange présageant d’un sens à donner aux paroles bien différent de celui qu’elles prennent à ce moment pour le jeune homme. L’ironie de aber ne fait pas seulement référence à la situation de l’opportunité qui se présente. Elle ne peut être connue que du boucher et pressentie par le spectateur. Elle contribue à créer le suspense.
3. Bilan d’étape
Au fil de ces quelques exemples, nous avons vu le rôle joué par les particules. Latentes en français, elles influencent manifestement l’interprétation qu’un interlocuteur peut faire d’une assertion, sont propres à l’oralité et vecteur d’idiomatisme en allemand.
Les conclusions que l’on peut tirer de ces constatations sont les suivantes. Les particules illocutoires sont primordiales dans le cadre du sous-titrage de film puisqu’elles permettent au traducteur-sous-titreur allemand de condenser efficacement un propos original français. Cet état de fait nous montre également, et cela dépasse le sous-titrage de film, que les particules illocutoires jouent un rôle important dans les assertions et que le fait que leur suppression n’engendre pas de problème d’un point de vue syntaxique ne présume en rien des conséquences de cette suppression d’un point de vue sémantique. On assiste à l’oral à un jeu d’ajustement entre locuteurs lors duquel les particules illocutoires sont nécessaires, permettant justement cet ajustement et donnant ainsi la possibilité au locuteur de guider son interlocuteur dans la compréhension de son propos.
Bibliographie
Bernier Jean-Paul (1993) : Raisonner pour résumer. Une approche systémique du texte. Berne
(Peter Lang).
Ducrot, Oswald et Jean-Marie Schaeffer ([1972] 1995) : Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage. Paris (Éditions du Seuil).
Confais, Jean-Paul et François Schanen (2006) : Grammaire de l’allemand Formes et fonctions.
Paris (Armand Colin).
Lewandowski, Theodor (1979) : Linguistisches Wörterbuch 1-2. Heidelberg (Quelle & Meyer).
Fernandez-Bravo, Nicole (2003) : lire entre les lignes : l'implicite et le non-dit. Paris (Presses
Sorbonne Nouvelle-Presses de l’Institut d’Asnières)
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Israël, Fortunato (2006) : « souvent sens varie / le traducteur face à "l'instabilité" du sens », in : Lederer, Marianne (dir.) : le sens en traduction. Fleury-sur-Orne (Minard), p. 11-20.
Lederer, Marianne (2002) : « correspondances et équivalences / faits de langue et faits de discours en traduction », in : Israël, Fortunato (dir.) : identité, altérité, équivalence ? la traduction comme relation. Fleury-sur-Orne (Minard), p. 17-28.
Metrich, René, Eugène Faucher et Gilbert Courdier (2002) : Les Invariables difficiles. Nancy
(Bibliothèque des nouveaux cahiers d’allemand).
Saussure, Ferdinand de ([1916] 2005) : Cours de linguistique générale. Paris (Payot).
Vayssière, Ève (2010) : « Le sous-titrage de film ou la prise en compte d’une dialectique contextuelle », in : CORELA – Cognition, Représentation, Langage (revue-corela.org), à paraître.
Filmographie
Buñuel, Luis (1967) : Belle de jour. France (Prod. : Henri Baum, Robert Hakim, Raymond Hakim).
Caro, Marc et Jean-Pierre Jeunet (1991) : Delicatessen. France (Prod. : Claudie Ossard).
Jeunet, Jean-Pierre (2001) : Le fabuleux destin d’Amélie Poulain. France (Prod. : Jean-Marc
Deschamps).
Malle, Louis (1960) : Zazie dans le métro. France (Prod. : Les Nouvelles Éditions de Films).
Maetzig, Kurt (1947) : Ehe im Schatten. Allemagne (Prod. : DEFA Potsdam-Babelsberg).