Étude évaluative concernant les problèmes, besoins et
enjeux psychosociaux vécus par les personnes trans
au Québec
: point de vue des intervenants
psychosociaux spécialisés auprès de cette clientèle
Mémoire
Noémie De La Sablonnière-Plourde
Maîtrise en service social - avec mémoire
Maître en service social (M. Serv. soc.)
Québec, Canada
ÉTUDE ÉVALUATIVE CONCERNANT LES PROBLÈMES,
BESOINS ET ENJEUX PSYCHOSOCIAUX VÉCUS PAR
LES PERSONNES TRANS AU QUÉBEC :
POINT DE VUE DES INTERVENANTS PSYCHOSOCIAUX
SPÉCIALISÉS AUPRÈS DE CETTE CLIENTÈLE
Mémoire
Noémie de la Sablonnière
Sous la direction de :
ii
Résumé
Au Québec, au cours de la dernière décennie, de nombreux changements sont survenus sur les plans politique, légal et social pour favoriser une meilleure intégration des personnes trans. Dans ce contexte, il s’avérait opportun d’examiner, à l'aide d'un cadre systémique et intersectionnel, la perception de 13 intervenants psychosociaux spécialisés auprès de la diversité de genre concernant : 1. Quels sont les problèmes, besoins et enjeux vécus par les personnes trans ; 2. Quelles pistes de solutions de nature systémique peuvent être identifiées pour répondre à ces dits problèmes, besoins et enjeux ; 3. Quelles sont les stratégies d’intervention psychosociale individuelle les plus appropriées auprès des personnes trans de tous les âges, de façon à favoriser leur mieux-être.
Au regard des résultats obtenus dans ce projet, bien que les intervenants rencontrés reconnaissent que le Québec offre une position légale relativement avantageuse aux communautés trans, ils estiment malgré tout que le contexte cisgenriste systémique contraint les personnes trans à un quotidien entravé de culpabilisation, d’agressions verbales et physiques, et d’attitudes paternalistes, condescendantes et méprisantes dans leurs différents milieux de vie, notamment lors de contacts avec des professionnels de la santé et psychosociaux. Ce faisant, ils soutiennent que les besoins des personnes trans et leur vécu devraient être davantage reconnus, dépathologisés, protégés, estimés et valorisés par la société. Pour y arriver, il sera entre autres nécessaire de sensibiliser davantage la société à cette réalité, de normaliser la diversité de genre via des modèles diversifiés dans tous les systèmes et médias, peu importe l’origine, la nationalité, l’âge et le statut socio-économique des personnes trans. Qui plus est, cela implique indéniablement de réduire les coûts et les délais d'accès ainsi que les obligations (évaluations médicales et psychosociales multiples) exigés aux personnes qui souhaitent transitionner légalement et physiquement.
iii
Abstract
In the province of Quebec, in the last decade, numerous changes have taken place at the political, legal and social levels to promote the integration of trans people. In this context, it seemed relevant to examine, using a systemic and intersectional framework, the perception of 13 psychosocial professionals specialized regarding gender diversity regarding : 1. What are the main problems, needs and issues experienced by trans people ; 2. Which possible solutions of a systemic nature can be identified to respond to these problems, needs and issues ; 3. Which individual psychosocial intervention strategies are the most appropriate for trans people of all ages in order to promote their well-being.
One of the main findings of this research is that, although the psychosocial professionals recognize that Quebec offers a relatively advantageous legal position for trans communities, the systemic cisgender context still forces trans people to a daily life hampered by guilt and verbal aggression, physical, paternalistic, condescending and contemptuous attitudes in their various living environments, including during contacts with health and psychosocial professionals. In doing so, we see the need for trans people and their experiences to be more recognized, de-pathologized, protected, esteemed and embraced by society. To achieve this, it will therefore be necessary to make society more aware of this reality, to normalize it through diversified models in all systems and media, regardless of the origin, nationality, age and socio-economic status of the trans people. What is more, this will undoubtedly mean reducing the costs, delays and obligations (e.g. multiple medical and psychosocial assessments) required of people who wish to transition legally and physically.
iv
Table des matières
RÉSUMÉ ... II ABSTRACT ... III TABLE DES MATIÈRES ... IV LISTE DES TABLEAUX ET FIGURES ... IX LISTE DES ABRÉVIATIONS ... X REMERCIEMENTS ... XI
INTRODUCTION ... 1
CHAPITRE 1. PROBLÉMATIQUE ... 3
1.1OBJET DE L’ÉTUDE ... 3
1.2PRINCIPAUX PROBLÈMES, BESOINS ET ENJEUX PSYCHOSOCIAUX VÉCUS PAR LES PERSONNES TRANS... 10
1.2.1 Niveau macrosystémique ... 11
1.2.1.1 Aspects culturels ... 11
1.2.1.2 Historique de la pathologisation ... 12
1.2.1.3 Transformations des politiques québécoises et canadiennes ... 16
1.2.1.3.1 Droits des personnes LGB ... 17
1.2.1.3.2 Droits des personnes trans ... 20
1.2.1.3.3 Contexte législatif actuel ... 26
1.2.1.4 Conception cisnormative actuelle des genres et des sexes... 29
1.2.2 Niveau exosystémique... 31
1.2.2.1 Évaluation diagnostique de la dysphorie de genre ... 31
1.2.2.2 Intervention auprès des personnes trans ... 33
1.2.2.2.1 Positionnement de la WPATH ... 33
1.2.2.2.2 Intervention davantage conservatrice ... 34
1.2.2.2.3 Intervention selon l’approche trans-affirmative ... 39
1.2.2.3 Système de santé ... 42
1.2.2.3.1 Situation au Canada... 43
1.2.2.3.2 Situation en Ontario ... 45
1.2.2.3.3 Situation au Québec ... 46
1.2.2.4 Système d’éducation ... 51
1.2.3 Niveaux mésosystémique et microsystémiques ... 52
1.2.3.1 Milieux familial et scolaire ... 52
1.2.3.2 Besoins des parents et proches ... 55
1.2.3.3 Milieux de travail... 56
1.2.4 Niveau ontosystémique ... 57
1.2.4.1 Pauvreté ... 58
1.2.4.2 Santé mentale ... 59
1.2.4.3 Idéations et tentatives de suicide... 60
1.2.4.4 Effets bénéfiques de la transition ... 61
1.3LIMITES DES ÉCRITS CONSULTÉS... 62
1.3.1 Études canadiennes ... 63
1.3.2 Études québécoises ... 64
1.4PERTINENCE SCIENTIFIQUE ET SOCIALE DU PROJET ... 65
CHAPITRE 2. CADRE D’ANALYSE ... 68
v
2.2OPÉRATIONNALISATION DES CONCEPTS ... 69
2.3MODÈLE ÉCOSYSTÉMIQUE DE BRONFENBRENNER ... 70
CHAPITRE 3. MÉTHODOLOGIE DE LA RECHERCHE ... 72
3.1QUESTIONS DE RECHERCHE ... 72
3.2APPROCHE PRIVILÉGIÉE ... 72
3.3POPULATION ÉTUDIÉE ... 73
3.4ÉCHANTILLON... 74
3.5INSTRUMENTS DE COLLECTE DE DONNÉES ... 74
3.6ANALYSE DES DONNÉES... 75
3.7CONSIDÉRATIONS ÉTHIQUES ... 76
CHAPITRE 4. RÉSULTATS ... 78
4.1CARACTÉRISTIQUES DES INTERVENANTES ET DE LEUR PRATIQUE ... 78
4.1.1 Étendue du territoire couvert par les intervenantes rencontrées ... 80
4.1.2 Différents sous-groupes rencontrés ... 82
4.1.2.1 Composition de la clientèle trans et connexe des intervenantes rencontrées ... 82
4.1.2.2 Déroulement des contacts directs entre les intervenantes et les parents, conjoint.e.s, parents et professionnel.le.s ... 83
4.1.2.2.1 Parents de personnes trans ... 84
4.1.2.2.2 Conjoint.e.s de personnes trans ... 86
4.1.2.2.3 Employeurs ... 87
4.1.2.2.4 Employés des milieux scolaires ... 88
4.1.2.2.5 Professionnels de la santé ... 88
4.1.2.2.6 Professionnels psychosociaux ... 90
4.1.2.2.6.1 des Centres jeunesses ... 90
4.1.2.2.6.2 autres que des Centres jeunesses ... 91
4.1.3 Principaux motifs de consultation ... 92
4.1.4 Approches d’intervention utilisées auprès des personnes trans ... 93
4.2PROBLÈMES, BESOINS ET ENJEUX VÉCUS PAR LES PERSONNES TRANS, TELS QU’IDENTIFIÉS PAR LES INTERVENANTES ... 95
4.2.1 Niveau chronosystémique ... 95
4.2.2 Niveau macrosystémique ... 96
4.2.2.1 Problèmes présents dans la culture québécoise ... 96
4.2.2.1.1 Cisnormativité ... 96 4.2.2.1.2 Sexisme ... 102 4.2.2.1.3 Empreinte de la religion... 103 4.2.2.1.4 Homophobie ... 105 4.2.2.1.5 Transphobie ... 108 4.2.2.2 Contrastes géographiques ... 115
4.2.2.2.1 Différences d’acceptation de la diversité ... 115
4.2.2.2.2 Phénomène de centralisation vers Montréal ... 119
4.2.2.3 Contrastes générationnels ... 120
4.2.2.3.1 Dans la population cisgenre ... 120
4.2.2.3.1.1 Nouvelle génération ... 120
4.2.2.3.1.2 Précédentes générations ... 122
4.2.2.3.2 Parmi les personnes trans ... 124
4.2.2.3.2.1 Nouvelle génération ... 124
4.2.2.3.2.2 Précédentes générations ... 124
4.2.3 Niveau exosystémique... 125
4.2.3.1 Mesures législatives problématiques ... 125
4.2.3.1.1 Lois concernant les changements de prénom et de mention de sexe ... 125
vi
4.2.3.1.2 Loi interdisant la discrimination envers les personnes trans ... 131
4.2.3.1.2.1 Processus de plainte complexe ... 132
4.2.3.1.3 Encadrement légal de la transition ... 135
4.2.3.1.4 Ségrégation des personnes selon leur sexe... 138
4.2.3.2 Procédures administratives complexes ... 140
4.2.3.2.1 Chasse aux lettres ... 140
4.2.3.2.2 Critiques du processus ... 142
4.2.3.3 Structure déficitaire du réseau de la santé et des services sociaux ... 144
4.2.3.3.1 Le système public de santé public n’est pas prêt à les recevoir ... 145
4.2.3.3.2 Service d’AAOR problématique dans le réseau public ... 147
4.2.3.3.3 Insuffisance de professionnels médicaux et psychosociaux ... 152
4.2.3.4 Enjeux liés à l’évaluation de la dysphorie de genre ... 155
4.2.3.4.1 Nécessité d’une formation en santé trans ... 155
4.2.3.4.2 Évaluation diagnostique de la dysphorie de genre ... 159
4.2.3.4.3 Comorbidité avec les troubles de personnalité ... 162
4.2.3.4.4 Nécessité de la collaboration entre les professionnels ... 163
4.2.3.5 Système éducatif problématique ... 164
4.2.3.5.1 Application des mesures adaptives aux personnes trans ... 164
4.2.3.5.2 Éducation hétéronormative et cisnormative... 168
4.2.4 Niveau mésosystémique ... 168
4.2.4.1 Coming out ... 169
4.2.4.2 Relations entre les microsystèmes ... 173
4.2.4.2.1 Parents des personnes trans ... 173
4.2.4.2.2 École ... 174
4.2.4.2.3 Milieu de travail ... 175
4.2.4.2.4 Secteur des services ... 175
4.2.4.3 Pratique professionnelle particulièrement exigeante ... 176
4.2.4.3.1 Exigences de cette spécialisation ... 176
4.2.4.3.2 Exigences de la clientèle ... 179
4.2.4.3.3 Exigences de la collaboration avec les milieux ... 182
4.2.4.3.4 Exigences de la collaboration avec les professionnels ... 183
4.2.5 Niveau microsystémique ... 186 4.2.5.1 Dans le quotidien ... 186 4.2.5.1.1 Famille ... 186 4.2.5.1.2 Relations de couple ... 190 4.2.5.1.3 École ... 195 4.2.5.1.4 Amis... 198 4.2.5.1.5 Milieu de travail ... 202 4.2.5.1.6 Espaces publics... 207 4.2.5.2 Services institutionnels ... 208
4.2.5.2.1 Services d’une certaine clinique montréalaise ... 208
4.2.5.2.2 Résidences pour personnes âgées ... 211
4.2.6 Niveau ontosystémique ... 211
4.2.6.1 Répercussions des sphères sociales sur l’individu ... 211
4.2.6.1.1 Isolement ... 212
4.2.6.1.2 État de stress permanent ... 213
4.2.6.1.3 Problèmes financiers ... 215
4.2.6.1.4 Travail du sexe ... 217
4.2.6.1.5 Santé mentale ... 219
4.2.6.1.6 Urgence d’intervention ... 223
4.2.6.2 Enjeux liés à la conscientisation et à l’exploration identitaire ... 224
4.2.6.3 Enjeux liés à l’âge de transition ... 228
4.2.6.3.1 Dimension physique ... 228
vii
4.2.6.3.3 Dimension santé mentale ... 234
4.2.6.4 Enjeux liés aux chirurgies et à l’hormonothérapie ... 236
4.2.6.4.1 Hormonothérapie... 236
4.2.6.4.2 Chirurgies ... 238
4.2.6.5 Enjeux liés à la consolidation de leur identité ... 241
4.3FACTEURS DE PROTECTION ET PISTES DE SOLUTIONS ... 244
4.3.1 Facteurs de protection ... 244
4.3.1.1 Chronosystème ... 244
4.3.1.2 Macrosystème ... 244
4.3.1.2.1 Sensibilisation et éducation par les médias de masse ... 245
4.3.1.2.2 Ouverture d’esprit ... 248
4.3.1.3 Exosystème ... 250
4.3.1.3.1 Aspects législatifs améliorés ... 250
4.3.1.3.2 Application de mesures intégratives ... 252
4.3.1.4 Mésosystème ... 253
4.3.1.5 Microsystème ... 256
4.3.1.5.1 Reconnaissance et ouverture de l’environnement ... 256
4.3.1.5.2 Présence de soutien ... 257
4.3.1.5.2.1 Soutien de la famille ... 257
4.3.1.5.2.2 Soutien d’un réseau de pairs ... 258
4.3.1.5.2.3 Soutien psychosocial ... 260
4.3.1.6 Ontosystème... 260
4.3.1.6.1 Être informé ... 260
4.3.1.6.2 Personnalité/cognition ... 261
4.3.1.6.2.1 Facteurs de résilience non identifiés ... 263
4.3.1.6.3 Transitionner... 264
4.3.1.6.4 « Passer » ... 264
4.3.1.6.5 Aisance financière ... 265
4.3.1.6.6 Présence de projets et d’activités... 266
4.3.2 Pistes de solutions ... 267 4.3.2.1 Chronosystème ... 267 4.3.2.2 Macrosystème ... 267 4.3.2.2.1 Sensibilisation et éducation ... 267 4.3.2.2.2 Valorisation de la diversité... 269 4.3.2.2.3 Présence de modèles ... 271 4.3.2.2.4 Langage inclusif ... 271 4.3.2.3 Exosystème ... 272 4.3.2.3.1 Secteur de la santé ... 272
4.3.2.3.1.1 Accès aux services dans le système public ... 272
4.3.2.3.1.2 Accès à du soutien psychosocial durant la transition ... 274
4.3.2.3.1.3 Plus de professionnels formés ... 275
4.3.2.3.1.4 Dépathologiser la diversité de genre ... 277
4.3.2.3.2 Secteur de la justice... 279
4.3.2.3.2.1 Mesures légales ... 279
4.3.2.3.2.2 Clarifier les procédures d’intervention auprès des personnes trans ... 279
4.3.2.3.3 Système d’éducation ... 280
4.3.2.3.4 Secteur de l’emploi... 282
4.3.2.3.5 Secteur communautaire ... 282
4.3.2.3.5.1 Coop de travail ... 282
4.3.2.3.5.2 Subventionner les organismes destinés aux personnes trans ... 283
4.3.2.3.6 Espaces sécuritaires... 283
4.3.2.3.6.1 Toilettes neutres ... 283
4.3.2.3.6.2 Lieux physiques sécuritaires ... 284
viii
4.3.2.4.1 Intervention dans les écoles... 285
4.3.2.4.2 Interventions auprès des parents ... 286
4.3.2.4.3. Interventions auprès des employeurs ... 286
4.3.2.4.4 Initiatives auprès des autres intervenants psychosociaux et médicaux ... 286
4.3.2.5 Microsystème ... 287
4.3.2.6 Ontosystème... 288
CHAPITRE 5. DISCUSSION ... 294
5.1RETOUR SUR L’OBJECTIF 1: PORTRAIT DE LA SITUATION AU QUÉBEC ... 296
5.1.1 Contexte de changements ... 296
5.1.2 Principaux problèmes, besoins et enjeux persistants ... 299
5.1.2.1 Contexte d’extrême vulnérabilité des personnes trans ... 299
5.1.2.2 Contexte d’urgence ... 301
5.1.2.2.1 Entraves dans l’orientation vers des services de santé spécialisés ... 302
5.1.2.2.2 Entraves dans le maintien des professionnels psychosociaux compétents ... 304
5.1.2.2.3 Entraves dans l’accès aux services de santé généraux ... 306
5.1.2.2.4 Phénomène amplifié en région ... 307
5.1.2.3 Politiques de protection des personnes trans ... 309
5.1.2.4 Enjeux liés à la conscientisation, à l’exploration identitaire et à la consolidation de leur identité ... 311
5.1.2.5 Enjeux liés à l’âge de transition ... 313
5.2RETOUR SUR L’OBJECTIF 2: PISTES DE SOLUTIONS DE NATURE SYSTÉMIQUE... 316
5.3RETOUR SUR L’OBJECTIF 3: STRATÉGIES D’INTERVENTIONS PSYCHOSOCIALES INDIVIDUELLES ... 322
5.5FORCES ET LIMITES DE L’ÉTUDE ... 323
CONCLUSION ... 326
RÉFÉRENCES ... 328
ANNEXE A : GLOSSAIRE ... 349
ANNEXE B : COURRIEL DE RECRUTEMENT ... 357
ANNEXE C : SCHÉMA D’ENTREVUE ... 359
ANNEXE D : SCHÉMA DU MODÈLE ÉCOSYSTÉMIQUE DE BRONFENBRENNER ET TABLEAU DES DÉFINITIONS DES SYSTÈMES ... 372
ANNEXE E : FORMULAIRE DE CONSENTEMENT ... 373
Liste des tableaux et figures
FIGURE 1 : MODÈLE ÉCOSYSTÉMIQUE DE BRONFENBRENNER 10 FIGURE 2 : MODÈLE ÉCOSYSTÉMIQUE DE BRONFENBRENNER APPLIQUÉ À LA SITUATION DES
PERSONNES TRANS, TEL QUE PROPOSÉ PAR L’AUTEURE
295
TABLEAU 1 : CARACTÉRISTIQUES DES INTERVENANTES ET DE LEUR PRATIQUE 79 TABLEAU 2 : LIEUX DE PRATIQUE DES INTERVENANTES CONSULTÉES PAR LES PERSONNES
TRANS SELON LEUR LIEU DE RÉSIDENCE
81 TABLEAU 3 : TYPES DE SOUS-GROUPES DE PERSONNES RENCONTRÉES, TELLES
QU'IDENTIFIÉES PAR LES INTERVENANTES
83
Liste des abréviations
ASTTeQ : Action santé travesti(e)s et transsexuel(le) s du Québec APA : American Psychiatric Association
APC : Association des psychiatres du Canada ATQ : Aide aux trans du Québec (OBNL) CAG : Chirurgies d’affirmation de genre
CIM : Classification Internationale des maladies
CIUSSS : Centre intégré universitaire en santé et services sociaux CLSC : Centres locaux de services communautaires
CPATH : Association canadienne des professionnels en santé des personnes transsexuelles CSDM : Commission scolaire de Montréal
DSM : Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux ESCC : Enquête sur la santé des collectivités canadiennes (ESCC) FTM : Homme qui avait été assigné femme à la naissance
GRS Montreal : Center for « gender reassigment surgery » ou, en français, le centre métropolitain de chirurgie d’affirmation de genre de Montréal
LGBT+ : Lesbiennes, gays, bisexuels, trans et plus
LGBTQ+ : Abréviation qui reconnaît explicitement aussi les personnes queer et genderqueer MSSS : Ministère de la Santé et des Services sociaux
MTF : Femme qui avait été assignée homme à la naissance OBNL : Organisme à but non lucratif
OMS : Organisation mondiale de la santé OPQ : Ordre des psychologues du Québec
OPSQ : Ordre professionnel des sexologues du Québec
OTSTCFQ : Ordre professionnel des travailleurs sociaux et thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec
RAMQ : Régime d’assurance maladie du Québec RLE : Real life experience
RMM : Région métropolitaine de Montréal RMQ : Région métropolitaine de Québec SDS : Standards de soins
THS : Traitement hormonal substitutif
xi
Remerciements
Lorsque j’ai débuté cette maîtrise, je savais que je voulais absolument faire un projet de cherche, ou d’intervention, qui concerne les personnes trans. C’est une population qui me touche beaucoup et j’avais envie de poser des actions pour faire avancer leur cause. C’est auprès du professeur Patrick Villeneuve, mon directeur de maîtrise, que j’ai pu réaliser mes ambitions. Il s’est montré d’une très grande inspiration, toujours derrière moi, à m’encourager, à croire en mes idées, en mon potentiel, plus que moi-même je ne pouvais le faire. Il s’est avéré un excellent guide. Je ne pourrai jamais vous remercier suffisamment. Je souhaite sincèrement que nous continuions à collaborer, dans les prochains mois, afin de publier quelques articles scientifiques issus du présent projet de recherche.
Je souhaite également remercier mes trésors, mes amours d’Abigaëlle et d’Emmanuel, nés durant mes études de maîtrise. Ils m’ont énormément motivée à concentrer mes énergies sur ma maîtrise chaque fois que j’avais un peu de temps de libre, à persévérer, à travailler fort et à achever ce mémoire : cette dure épreuve d’endurance. Je souhaite par le fait même remercier mon mari, Vincent Laflamme, qui fut derrière moi et à mes côtés, autant dans les moments heureux que dans les moments les plus difficiles ; toujours patient, compréhensif et à l’écoute. Ensemble, nous avons construit tant de belles choses et je suis très heureuse que tant d’autres restent encore à venir.
Je suis par ailleurs extrêmement redevable envers ma mère, Louise de la Sablonnière, qui a lu et relu de nombreuses fois chacun de mes chapitres pour m’encourager, corriger et identifier les passages nécessitant de la clarification. Grâce à elle, je me sentais moins seule. Je ne pourrais non plus passer sous silence le soutien de ma meilleure amie, Anne Hébert, qui m’a soutenue moralement et qui fut extrêmement généreuse de son temps, malgré toutes les épreuves qu’elle traversait en même temps.
Je pense aussi à tou.te.s les intervenant.e.s interviewé.e.s qui ont cru suffisamment en mon projet pour m’accorder du temps. Ce sont des personnes passionnées, généreuses, extrêmement ouvertes, sans qui je n’aurais pu obtenir toutes les riches informations colligées dans ce mémoire. Merci également infiniment pour toute votre implication auprès des communautés trans et de leurs proches.
xii
Pour terminer, je remercie du fond du cœur toutes les personnes de la diversité de genre que je connais, qui m’ont inspirée, qui m’inspirent toujours et qui ont accepté de me faire une place dans leur vie. Vous m’êtes inestimables et sans vous, la vie ne serait pas aussi belle.
1
Introduction
Ce projet de mémoire porte sur l’état de la situation des personnes trans1 au Québec
telle que perçue par des intervenants psychosociaux spécialisés auprès de cette clientèle. Plus précisément, on y analyse la perspective de ceux-ci concernant les problèmes, besoins et enjeux psychosociaux rencontrés par les personnes trans. Dans les dernières années, un nombre grandissant de recherches ont été menées afin de mieux comprendre cette réalité et de définir les enjeux qui les concernent. Néanmoins, aucune étude québécoise n’a encore abordé cette question avec une vision d’ensemble. Dans le cadre de ce projet, une recherche documentaire a été effectuée afin de faireressortir les connaissances actuelles sur les réalités vécues par les personnes trans au Québec.
Aux fins de ce travail, j’ai choisi de consulter des intervenants formés par l’Institut pour la santé des minorités sexuelles (ISMS), laquelle prône une approche trans-affirmative et anti-oppressive2; où ceux-ci se considèrent comme des alliés de la diversité de genre; et où
leur but est de soutenir cette diversité et d’agir contre l’oppressions que les personnes trans vivent. Dans ce contexte, et ayant moi-même adopté cette approche à l’égard de la diversité de genre, j’ai employé le paradigme intersectionnel, terme employé pour la première fois dans le monde de la recherche par l’afro-américaine féministe Kimberlé Crenshaw en 1989 (Crenshaw & Bonis, 2005 ; “Intersectionnalité,” 2020 ; “Kimberlé Williams Crenshaw,” 2020). Celle-ci reconnaissait et mettait ainsi en exergue l’intersection entre le sexisme et le racisme et la double oppression qui en découle. Ce faisant, selon ce concept, les formes de discrimination et de domination de groupes marginalisés se doivent d’être étudiées ensemble, comme étant interreliées, pour bien saisir et expliquer leur complexité (“Intersectionnalité,” 2020). L’intersectionnalité analyse également les rapports d’inégalités sociales selon les perspectives macro et micro-sociologiques. On considère, par conséquent, que les systèmes de pouvoir contribuent au maintien des inégalités tout en reconnaissant la manière dont ces structures façonnent les interactions entre les groupes et les individus (Harper & Kurtzman, 2014 ; “Intersectionnalité,” 2020). Finalement, dans une perspective de transformation,
1 Pour la définition des mots soulignés, voir le Glossaire présenté à l’Annexe A.
2 Dans ce mémoire, bien qu’il puisse exister certaines nuances entre les expressions « trans-affirmatif » et
« anti-oppressif », je les considère comme des termes valorisant et prônant tous deux la reconnaissance, l’affirmation et la validation à part entière des personnes trans.
2
l’intersectionnalité examine les stratégies mises en place pour remédier et résister à l’effet des structures oppressives (Harper & Kurtzman, 2014).
Dans le même ordre d’idées, le modèle écosystémique de Bronfenbrenner fera l’objet de cadre d’analyse dans ce travail. En effet, je reprendrai ce modèle afin de structurer l’ensemble de la recension des écrits, ainsi que la collecte et l’analyse des résultats. Ce modèle, initialement proposé par Urie Bronfenbrenner, stipule que le développement d’une personne est affecté par tout l’environnement qui l’entoure, du plus proximal au plus distal, de même que par l’évolution dans le temps. Il soulève également l’importance des influences mutuelles que chacun de ces niveaux systémiques et sous-systèmes ont les uns sur les autres (Bronfenbrenner, 1979, 1994 ; Charras et al., 2012). Ce faisant, il met très bien en évidence la complexité de la réalité vécue par les personnes trans ; d’où l’intérêt de l’application de ce modèle théorique à ce contexte.
Le premier chapitre de ce mémoire portera sur la problématique et la recension des écrits. Je passerai notamment en revue ce que les écrits scientifiques nous apprennent sur les problèmes, besoins et enjeux psychosociaux vécus par les personnes trans. Les limites des études existantes seront par la suite identifiées. Les deuxième et troisième chapitres présenteront le cadre d'analyse, puis la méthodologie utilisée. J’aborderai ensuite les résultats dans le chapitre 4, avant d’en faire l’intégration dans la discussion (chapitre 5). Des pistes de solutions seront également présentées dans ce dernier chapitre avant de conclure en mentionnant les forces et limites de cette recherche. Afin de faciliter la compréhension de la lecture, j’ai inséré un glossaire des termes relatifs à la diversité sexuelle et de genre à l’Annexe A.
3
Chapitre 1. Problématique
1.1 Objet de l’étude
Dans le contexte de changement sociétal où la diversité de genre est de plus en plus discutée et visible dans les médias (dans les journaux, dans les séries télévisées, etc.), où toutes sortes de préjugés existent entourant cette réalité (desquels découlent la transphobie) et où les conditions de discrimination rendent extrêmement vulnérables les personnes touchées par cette réalité (voir entre autres Baril, 2017), il est primordial de s’intéresser à cette réalité de manière à mieux la comprendre et à intervenir de la façon la plus appropriée pour améliorer la situation des personnes trans. Néanmoins, au Québec, à notre connaissance, aucune étude ne s’est penchée sur l’état actuel de l’ensemble de la situation vécue par ces communautés marginalisées dans la province.
L’étude la plus récente identifiée à ce jour portant sur le pourcentage de personnes trans adultes dans une société est celle de Flores, Herman, Gates et Brown (2016), dont les données datent de 2014. Celle-ci a fait l’estimation du pourcentage et du nombre d’adultes qui s’identifieraient comme étant « transgenre3 » aux États-Unis, soit dans chacun des 50
états, dans chaque territoires du pays et à Washington D.C.. Pour ce faire, les auteurs ont subdivisé les données brutes de 19 états4, en fonction de trois groupes d’âges (18-24 ans,
25-64 ans et 65 ans et plus). Selon les estimations obtenues, une moyenne 0,6% des adultes s’identifierait comme transgenre aux États-Unis. Selon les résultats de leur étude, un nombre croissant de personnes trans accepterait de dévoiler leur identité de genre, étant donné la plus grande visibilité et acceptation de la diversité de genre par la population cisgenre, tout étant relatif par ailleurs. Ce phénomène serait encore plus observable chez les plus jeunes adultes (18 à 24 ans) où la proportion de personnes trans serait plus élevée (0,7%) que parmi les groupes plus âgés (groupe des 25 à 64 ans : 0,6% ; groupe des 65 ans et plus : 0,5%). Le pourcentage de personnes s’identifiant comme « transgenre » dans Washington D.C. serait 3 En anglais, l’expression « transgenre » est le terme parapluie pour désigner l’ensemble des diversités de
genre.
4 Lors de la cueillette des données, les états avaient 19 modules optionnels qu’ils pouvaient choisir d’intégrer
ou non aux questionnaires standards. Parmi les modules optionnels, un d’entre eux contenait la question à répondre par oui ou non : « Do you consider yourself to be transgender? » ; « If yes, Do you consider yourself to be male-to-female, female-to-male, or gender non-conforming? ». 19 états ont choisi d’intégrer ce module au questionnaire principal.
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le plus élevé, soit autour de 2,8% de la population. Les auteurs expliquent ce résultat par la forte densité de population dans la capitale (région urbaine) et par son profil démographique (origine culturelle, religion, niveau de scolarité) (Flores et al., 2016). Ceci étant dit, plusieurs facteurs peuvent avoir contribué à sous-estimer la prévalence de la réalité trans aux États-Unis. En effet, le type de recrutement effectué, la confidentialité et l’anonymat assurés par les interviewers, de même que les préjugés concernant cette réalité sur les territoires étudiés ont également pu influencer la propension des personnes trans à participer à ces sondages ou à répondre avec franchise à cette question (Flores et al., 2016 ; Gates, 2011). À titre d’exemple, au Wyoming, un état « plutôt conservateur » et de « tradition républicaine » ("Wyoming", 2019), 0,32% de personnes ont affirmé être transgenres, alors qu’à Hawaï, un état traditionnellement démocrate ("Hawaï", 2020), 0,78% de personnes ont affirmé être transgenres (Flores et al., 2016).
La transposition de ces résultats (taux de 0,6%) au contexte québécois, à prendre évidemment avec d'importantes réserves, peut potentiellement nous fournir un certain ordre de grandeur concernant la taille de la population trans dans la province. La population du Québec étant de 8,4 millions (Institut de la statistique du Québec, 2017), cela signifierait qu’il y aurait environ 50 400 personnes trans au Québec. Ce nombre n’est donc pas négligeable, étant donné que l’intérêt même pour cette réalité constitue parfois un objet de débat. Effectivement, certains journalistes5 et personnalités médiatisées6 (dont les propos sont
largement ressassés) ont affirmé obstinément qu’il s’agissait d’une réalité (et les enjeux et les personnes qu’elle concerne) trop rare et anecdotique pour que le gouvernement et l’ensemble de la société en tiennent compte (Vachet, 2019). Or, selon cette estimation, le nombre de personnes trans au Québec serait plus élevé que le nombre d’étudiants dans la plus grosse université au Québec (Université de Montréal) avec une population d’environ 40 000 étudiants à l’année 2018-20197 (Ministère de l’Éducation et de l’Enseignement
supérieur, 2017). Un autre chercheur (Alexandre Baril), spécialiste de la diversité de genre à l’Université d’Ottawa, avait quant à lui comparé le nombre de personnes trans avec le nombre 55 Pensons entre autres à Jean-François Fillion, animateur à Radio X. Un article d’opinion publié dans le
Soleil répondait aux propos de M. Fillion (Pullen Sansfaçon, Susset, Médico, & Ghosh, 2018).
6 Pensons entre autres à Jordan Peterson, professeur de psychologie à l’Université de Toronto. Il est possible
de visionner plusieurs vidéos de lui discréditant la diversité de genre. L’article publié par Lott (2017) dans Spectator Life rapporte quelques-uns de ses propos.
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de personnes incarcérées au Canada. Il avait souligné que bien que ces derniers ne représentent que 0,13% de l’ensemble de la population canadienne (Alter Justice, 2019), soit un taux nettement inférieur à celui de la population trans, cela n’empêche pourtant pas des centaines de chercheurs de s’intéresser à la population carcérale et que tous considèrent le sujet pertinent (Vachet, 2019). Donc, d’une part, on doit comprendre qu’être trans est une réalité commune de la diversité humaine (comme le précise aussi Florence Ashley (2019)). D’autre part, l’argument selon lequel il s’agit d’une réalité trop rare pour que l’on y accorde du temps et de l’argent ne nous apparaît pas valide, car de nombreux sujets et réalités sont étudiés, considérés et soutenus (avec raison) par l’État et les politiques sociales, même si leur occurrence est très faible dans la société.
Continuant sur les estimations du nombre de personnes trans dans chacune des régions métropolitaines, si leur nombre était réparti proportionnellement à la densité de la population à la grandeur du territoire, dans la Région Métropolitaine de Québec (RMQ) et dans la Région Métropolitaine de Montréal (RMM), avec plus de 812 205 et 4 138 254 d’habitants respectivement (Gouvernement du Canada, 2017), nous ne compterions pas moins de 4870 personnes trans dans la RMQ et 24 870 dans la RMM. Tout comme avec les estimations de l’étude de Flores et al. (2016) pour la ville de Washington D.C., il est fort possible que les estimations québécoises soient inférieures à la réalité, étant donné la tendance des minorités sexuelles et de genre à s’établir dans les plus grands centres urbains, en raison notamment du peu de services spécialisés existants dans les régions rurales et de la plus grande prévalence d’homophobie et de transphobie que l’on y retrouve (Chamberland & Paquin, 2007 ; Gagné & Chamberland, 2008).
Tel que cela est présenté plus loin dans la section 1.2.1.2 portant sur l’historique de la pathologisation des personnes trans, la transphobie et le cisgenrisme (qui découlent des conceptions normatives de genre‒la cisnormativité) ne datent pas d’hier. Les personnes trans ont longtemps été considérées comme des personnes atteintes d’un trouble psychiatrique. En effet, la « transsexualité » était le terme médical psychiatrique employé pour désigner les personnes trans dans le DSM-III (American Psychiatric Association, 1989) jusqu’en 2000 avec la publication du DSM-IV (Guelfi, Crocq, & American Psychiatric Association, 2003). Ce n’est cependant qu’avec l’apparition du DSM-V que la diversité de genre a cessé d’être
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identifiée dans le DSM comme un trouble psychiatrique ; où c’est plutôt la dysphorie de genre qui est évaluée comme le problème et non plus le genre de la personne en soi (American Psychiatric Publishing, 2013). En matière de reconnaissance de la diversité de genre, plusieurs pays (dont le Canada) et autorités commencent (depuis tout récemment pour certaines de ces organisations) à reconnaitre et admettre l’identité des personnes trans. Il est question notamment d’organisations nationales et internationale en matière de santé mentale8
et des autorités en matière de santé trans9 (American Psychiatric Association, 2013a ;
Association Canadienne des professionnels en santé des personnes transsexuelles (CPATH), 2013 ; E. Coleman et al., 2012 ; Kraus, 2018 ; Nations Unies, 2019 ; Veltman & Chaimowitz, 2014). Malgré tout, il n’en demeure pas moins que leurs communautés soient extrêmement vulnérables et assujetties aux décisions des structures au pouvoir. À l’heure actuelle, alors qu’il s’agit d’une réalité faisant les manchettes à travers le monde, on observe différents débats émerger sur la place publique, ceux-ci étant dirigés autant par les données empiriques que par les valeurs, les émotions et la mésinformation. Ce faisant, ces communautés sont captives des décisions de personnes cisgenres dont les impacts peuvent se faire ressentir jusque sur l’échelle politique et qui, par la suite, ont des retombées sur la population tout entière, et donc sur la transphobie. À titre d’exemple, plusieurs états des États-Unis, dont la Floride, la Caroline du Sud, le Dakota du Sud10 et le Colorado, ont soumis des projets de loi
visant à interdire les soins aux jeunes transgenres de moins de 18 ans et à punir les professionnels offrant ces soins médicaux11 (Thompson, 2020; WPATH & USPATH, 2020;
WPATH, USPATH, EPATH, & STAFF, 2020). Dans ce cas-ci, les problèmes sont les suivants: premièrement, ces projets de loi critiquent des soins (chirurgies) qui ne sont majoritairement pas offerts aux mineurs12; deuxièmement, ces projets de loi ont été réalisés
sans la consultation des experts, ni des données empiriques, ni de témoignages de personnes 8 L’Association Américaine de Psychologique, l’Association Américaine de Psychiatrie, l’Association
Médicale Américaine et l’Organisation Mondiale de la Santé
9 WPATH, CPATH
10 En date du 31 janvier 2020, le projet de loi a été adopté par la Chambre des représentants du Dakota du Sud
(Thompson, 2020).
11 Selon les États, les intervenants pratiquant une intervention trans-affirmative sur les jeunes trans pourraient
se voir révoquer leur permis de pratique médicale jusqu’à subir un emprisonnement de 15 ans (WPATH & USPATH, 2020).
12 Selon les standards de soins (SDS) publiés par la WPATH, aucun traitement irréversible n’est accessible
aux mineurs. Seuls les bloqueurs hormonaux sont accessibles à partir du début de la puberté. Les hormones masculinisantes ou féminisantes (ou THS), selon le cas, sont ensuite accessibles à partir de l’âge de 16 ans (E. Coleman et al., 2012).
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trans ; troisièmement, ils renient des soins trans-affirmatifs dont les effets bénéfiques ont été démontrés empiriquement (WPATH & USPATH, 2020). Enfin, les politiciens qui appuient ces projets de loi accusent, de façon injustifiée, les pratiques médicales sur les jeunes trans d’être « expérimentales »; du même ordre que les « lobotomies » et les pratiques « des Nazis » durant la deuxième guerre mondiale (Ashley, 2019; Thompson, 2020). Malheureusement, il ne s’agit que d’un exemple parmi tant d’autres, où les droits des personnes trans sont déterminés par des personnes cisgenres et transphobes et ce, de façon injustifiée et aux dépens de leur sécurité et de leur vie13. Il suffit de penser aux politiques
russes à l’égard des personnes LGBT+14 et à tous les autres pays où les droits de ces
communautés reculent (ILGA-Europe, the European Region of the International Lesbian, Gay, Bisexual, 2019b, 2019a ; Inter-LGBT, 2019).
Au Canada, une étude publiée en 2018, et dont les données datent de 2013, a relevé les taux de discrimination de multiples communautés canadiennes ostracisées (Godley, 2018). Selon celle-ci, les personnes LGBT seraient 215 fois plus susceptibles de vivre des expériences de discrimination basées sur leur orientation sexuelle que les personnes hétérosexuelles. À titre de comparaison, selon les résultats y étant rapportés, les Noirs sont 15,7 fois plus susceptibles de vivre de la discrimination raciale que les Blancs. Les Arabes sont 6,75 fois plus susceptibles de vivre des expériences de discrimination religieuse que les Blancs.
Les statistiques à l’égard des idéations et tentatives de suicide des personnes trans sont dramatiques. Une étude ontarienne, dont les données datent de 2009-2010, a recensé des taux d’idéations et de tentatives suicidaires auprès des personnes trans ontariennes (N=433) (Bauer, Pyne, Francino, & Hammond, 2013). Selon celle-ci, 51% des jeunes de 16-24 ans (36% des 16 ans et plus) auraient sérieusement envisagé le suicide sur la période des 12
13 Des articles du même ordre ont récemment été publiés aussi au Québec (voir entre autres El-Mabrouk et al.,
2020a, 2020b), lesquels sont également l’objets de débats (voir l'exemple suivant Geneviève Ste-Marie, 2020).
14 Cet acronyme désigne les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, trans et tous les autres individus de la
diversité sexuelle et de genre. Celui-ci sera employé dans cet ouvrage. Cependant, bien que je ne les mentionne pas ici, je reconnais également les autres communautés incluses dans l’acronyme
LGBTQQIP2SAA (lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, queers, en questionnement (ou curieux), intersexes, pansexuels, aux deux-esprits, asexuels et alliés). Lorsque les acronymes plus restrictifs LGB ou LGBT seront utilisés, ce sera en raison de la population plus restreinte consultée dans les articles scientifiques cités.
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derniers mois précédant l’étude et 19% des 16-24 ans (10% des 16 ans et plus) auraient fait au moins une tentative de suicide également au cours de la même période. Une autre étude réalisée à l’échelle canadienne et comparant leurs statistiques aux données nationales corrobore ces résultats préoccupants. Selon celle-ci (Veale, Watson, Peter, & Saewyc, 2017), dont les données datent de 2013-2014, 49,0%15 (N = 923) des jeunes trans âgées entre 14 et
25 ans auraient pensé sérieusement au suicide au moins une fois sur la même période, alors que ce serait le cas de 9,4%16 des jeunes cisgenres du même âge (N = 54945) ; ce qui
représente un taux 5,2 fois plus élevé que la population cisgenre. De plus, toujours sur la période des 12 mois précédant l’étude, 36,1% des jeunes trans de 14 à 18 ans de l’étude auraient fait au moins une tentative de suicide comparativement à 6,5% des jeunes cisgenres. Cela représente un taux 5,6 fois supérieur pour les jeunes trans. Chez les adultes trans de 19 à 25 ans, 11,3% auraient fait au moins une tentative de suicide comparativement à 0,7%17
des personnes cisgenres du même groupe d’âge ; un taux 16,1 fois plus élevé. Finalement, selon les données disponibles de l’étude, 75,2%18 des jeunes trans de 14-18 ans (et 51,8%
des jeunes de 19-25 ans) se seraient automutilés19 au moins une fois au cours des 12 mois
précédant le sondage comparativement à 16,1% des jeunes cisgenres de 14-18 ans20.
Sachant qu’il ne s’agit pas d’une réalité aussi « rare » ou « peu commune » que l’a longtemps prétendu la communauté scientifique et médicale à une certaine époque (American Psychiatric Association, 1989) ; sachant aussi qu’il s’agit d’une population extrêmement vulnérable, tel que les statistiques à l’égard de leur vécu en tant que population ostracisée et de leurs comportements suicidaires et d’automutilation en témoignent, il est impératif de reconnaître socialement leur réalité, leur identité et de leur accorder du soutien, de la protection et de la crédibilité. Il ne s’agit pas d’une problématique uniquement 15 Pourcentage calculé à partir des valeurs disponibles pour chacun des groupes d’âge des participants trans de
l’étude de Veale et al. (2017).
16 Pourcentage calculé à partir des valeurs disponibles, pour chacun des groupes d’âge, des données
statistiques relatives aux personnes cisgenres de l’étude de Veale et al. (2017)
17 Cette valeur a été estimée par les auteurs de l’étude, à partir des données de statistiques pondérées, puisqu’il
n’existe pas de registre national des tentatives de suicide (INSPQ Centre d’expertise et de référence en santé publique, 2016).
18 Les pourcentages relatifs aux comportements d’automutilation ont été calculés à partir des valeurs
présentées dans le Tableau 3 de l’étude de Veale et al. (2017).
19 Parmi les gestes d’automutilation, les auteurs considéraient tout geste visant à se faire mal ou se blesser
volontairement, sans qu’ils aient l’intention de se suicider.
20 Le pourcentage relatif aux personnes cisgenres âgés entre 19 et 25 ans s’étant automutilés au moins une fois
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individuelle : c’est la société tout entière qui porte, de façon préjudiciable, des prémisses cisnormatives, et dont les conséquences se répercutent à tous les niveaux systémiques de notre société.
Cette recherche vise donc à situer les conditions de vie des personnes trans au Québec ou, plus précisément, à recueillir les perceptions des intervenants spécialisés auprès de cette clientèle concernant les problèmes, besoins et enjeux rencontrés dans le contexte, notamment, de changements politiques à l’égard des droits des personnes trans. Qui plus est, les résultats permettront d’orienter stratégiquement les interventions sociétales permettant de remédier à l’oppression et à la marginalisation des communautés trans, et du même coup, de soutenir une intervention respectueuse auprès des personnes trans et de leurs proches.
Pour effectuer notre recension des écrits sur la réalité des personnes trans, les articles scientifiques ont été repérés, d’une part, via les banques de données ProQuest, PsychInfo, Google Scholar et Erudit. Les mots clés utilisés étaient principalement « Transgen* », « Transsex* », « MTF », « FTM », « Discrimination », « Distress », « Empowerment », « Canada » et « Quebec ». D’autre part, j’ai complété ma recherche bibliographique via les références pertinentes citées dans les articles que j’avais préalablement répertoriés. Enfin, lorsque cela était pertinent à ma question de recherche, je suis allée récupérer le corpus des auteurs qui étaient souvent mentionnés dans la littérature scientifique sur le sujet. Par ailleurs, puisqu’il s’agit d’un sujet hautement dépendant des politiques et mouvements sociaux, j’ai également enrichi le contenu de la bibliographie via les articles de journaux quotidiens tels
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1.2 Principaux problèmes, besoins et enjeux psychosociaux vécus par les personnes trans
Dans ce chapitre, j’examinerons plus précisément ce que les études scientifiques révèlent des problèmes, besoins et enjeux psychosociaux vécus par les personnes trans au Québec. Ceux-ci ont été divisés en fonction des systèmes du modèle écosystémique de Bronfenbrenner (Bronfenbrenner, 1979, 1994 ; Charras et al., 2012), soit le chronosystème, le macrosystème, l’exosystème, le microsystème, le mésosystème et l’ontosystème. La Figure 1 illustre ces systèmes et leurs composantes. Néanmoins, il est important de mentionner que ce modèle se veut flexible et certaines composantes auraient pu se retrouver dans plusieurs systèmes. De plus, puisque les facteurs chronosystémiques sont transversaux, j’ai préféré les intégrer aux autres systèmes.
Exosystème Macrosystème
École/ travail
Pairs
Relations entre les microsystèmes Couple Mésosystème Microsystèmes Famille Chronosystème Ontosystème
11 1.2.1 Niveau macrosystémique
1.2.1.1 Aspects culturels
Les études anthropologiques montrent que les variations dans l’expression de genre ont toujours existé. Celles-ci dépendent des différences culturelles et des constructions sociales entourant les rôles sexuels et de genre (Lev, 2004d). La société considère souvent comme des caractéristiques inhérentes ce qui « est » typiquement masculin et féminin. Pourtant, il en est tout autrement (Crooks & Baur, 2008). À titre d’exemple, pour les Mundugumors, un peuple de Papouasie-Nouvelle-Guinée, les différences entre les sexes sont minimales, alors que tous, indistinctement, présentent de l’agressivité, de l’insensibilité et font preuve de peu de tendresse et de dévouement les uns envers les autres ; des comportements que la société occidentale considère comme étant des caractéristiques typiquement masculines. De leur côté, les rôles sexuels des Chambulis (ou Chambris, selon les sources), un second peuple du même pays, sont à l’inverse de ce qui constitue la norme en Amérique du Nord (“Chambri people,” 2017 ; Crooks & Baur, 2008). En effet, dans ce peuple, la coutume est que ce sont les femmes qui sont les principales pourvoyeuses et qui s’occupent de la pêche et ce sont les hommes qui sont impliqués dans la communauté. De plus, aucune dominance ou compétition n’est présente entre les deux groupes, ni dans la famille.
La diversité de genre à l’intérieur des cultures a également toujours été présente. En effet, plusieurs cultures ont reconnu l’existence de plus de deux genres, ceux-ci étant définis comme des indépendants des déterminants biologiques21 (Lev, 2004d). C’est d’ailleurs le cas
dans la culture Navajo où certains chercheurs y ont identifié cinq catégories de genre. Dans la culture Chukchi, en Sibérie, il y aurait au moins sept catégories de genre en plus des hommes et des femmes. Mentionnons aussi les écrits de la culture gréco-romaine, lesquels regorgeaient d’histoires de travesti.e.s et de transgenres très bien intégrés à la société (Lev, 2004d). La culture la plus étudiée concerne la tradition bispirituelle des cultures amérindiennes décrivant des personnes incarnant les deux esprits, soit le masculin et le féminin. Ces personnes étaient considérées comme dotées d’un don parce qu’elles pouvaient
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comprendre le Monde dans son entièreté. Les personnes bispirituelles avaient généralement des rôles importants dans la société. Elles étaient soignantes, guerrières et représentantes de leur peuple (Lev, 2004d). Par conséquent, bien que la variabilité de l’expression de genre soit un phénomène universel, sa reconnaissance dépend des normes culturelles et de l’époque dans lesquelles elle s’insère ; donnant parfois accès à des privilèges, parfois à des expériences d’exclusion sociale telles que celles vécues en Occident (Fausto-Sterling, 2000 ; Lev, 2004d). Ainsi, il faut comprendre qu’il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau, ni d’un phénomène qui a toujours été perçu comme une « problématique de santé mentale ».
1.2.1.2 Historique de la pathologisation
Les termes rattachés à la diversité sexuelle et de genre n’ont pas toujours existé, bien qu’il s’agisse de phénomènes universels, peu importe les contextes culturels et les époques. Ce faisant, au 19e siècle, alors que peu de choses étaient connues des phénomènes de l’homosexualité, de la transsexualité, du travestisme, de l’hermaphrodisme et des déviances sexuelles, chacun était confondu (Lev, 2004d). En effet, les hommes homosexuels étaient compris comme des hommes « inversés » ; des « hermaphrodites de l’esprit », parce qu’ils pouvaient parfois exprimer une certaine féminité à laquelle les hommes hétérosexuels ne s’autorisaient pas. Dans les années 1860, on disait de ces homosexuels « efféminés » qu’ils étaient d’un « troisième sexe », un phénomène d’une condition congénitale. Ce n’est qu’à partir de 1890 que le terme « homosexualité » a émergé dans l’usage commun (Lev, 2004d). Les compréhensions des différences entre l’orientation sexuelle et l’identité de genre n’ont pas débuté avant le vingtième siècle (Lev, 2004d).
En Occident, l’homosexualité fut considérée comme une maladie mentale jusqu’en 1974, telle que définie dans le DSM-II (Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux) (American Psychiatric Association, 1968 ; Pillard, 2009). Du côté de la diversité de genre, les origines de la reconnaissance de la « transsexualité » seraient toutes récentes, datant des années 1960. Avant cela, à partir de 1949, on ne parlait que de « travestisme », non pas dans sa définition contemporaine, mais en référence, tant aux personnes trans, qu’à celles qui s’habillaient en femme ou en homme par goût, par fétichisme ou pour le spectacle (Lev, 2004d ; Namaste, 2005). Ce serait avec le début de l’accessibilité des interventions chirurgicales d’affirmation de genre (vers 1951) qu’il est apparu pertinent de contrôler leur
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accès et, ce faisant, de faire le diagnostic différentiel entre les « vraies » personnes trans, des « fausses » (Prunas, 2019). Ainsi, en dépit des changements de paradigmes et d’ouverture, on assiste paradoxalement à un début de pathologisation de cette réalité. Une des premières typologies, élaborée dans les années 1960, est celle de Harry Benjamin, un sexologue et endocrinologue américain fort influent dans le domaine de la « transsexualité » ("Harry Benjamin", 2020 ; Prunas, 2019). Il avait élaboré une classification des individus selon leur libido, leur orientation sexuelle et leurs fantasmes sexuels. À l’époque, le profil type des personnes « transsexuelles » devait nécessairement être égocentrique, homosexuel, asexuel ou hyposexuel, et de faible libido (Prunas, 2019). Plus tard, il a également été question de « faux » types de transsexuels, lesquels seraient conséquents au travestissement dans l’enfance et à l’homosexualité dite « efféminée » (Prunas, 2019). Dans les années 1970, les psychiatres et psychanalystes Ethel Person et Lionel Ovesey avaient avancé la typologie selon laquelle il s’agissait d’un désordre sexuel découlant d’une anxiété de séparation entre l’enfant et sa mère et qui était à l’origine d’un fantasme de symbiose avec sa mère ("Ethel Person", 2020 ; Prunas, 2019). C’est en 1980 que ces typologies sont introduites pour la première fois dans le manuel diagnostic et statistiques des troubles mentaux (DSM-III) (Prunas, 2019). Dans la version du DSM-III-R, publiée en 1987 dans sa version originale anglaise, il était question du « trouble de l’identité sexuelle » en tant que « perturbation bénigne » de l’identité sexuelle et du « transsexualisme » désigné comme une « perturbation sévère » de l’identité sexuelle (American Psychiatric Association, 1989, p.79). Le « transsexualisme » était désigné comme un phénomène « rare »22 touchant 1/30 000 homme
et 1/100 000 femme. Pour ce qui est des facteurs prédisposants, on y mentionnait l’« angoisse de séparation », les « antécédents d’hospitalisation précoce », « l’absence ou l’inaccessibilité du père » et l’« encouragement par la mère d’une relation physique et psychologique extrêmement proche avec son fils »23. On demandait également aux psychiatres de classer
les personnes selon leur orientation sexuelle et leurs activités sexuelles (American Psychiatric Association, 1989).
En 1994, le DSM-IV (de même que dans le DSM-IV-TR publié en 2000) a substitué le « trouble de l’identité de sexuelle » au « transsexualisme », présenté parmi la classification 22 American Psychiatric Association, 1989, p.79
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des troubles sexuels (Guelfi et al., 2003). Ce diagnostic était permanent et mettait davantage l’emphase sur la non-conformité de genre. Toujours considéré comme un trouble ou une pathologie, les personnes trans y étaient désignées selon leur sexe assigné à la naissance. On y prétendait que les troubles de personnalité sont fréquents chez cette population, de même que le « transvestisme fétichiste ». Il y était aussi question de caractéristiques physiques (organes génitaux normaux, gonflement/déformation ou rougeur de la poitrine, etc.), pouvant être observées lors d’un examen médical physique. Finalement, on y parlait d’« évolution chronique » et de « rémissions spontanées »24 ce qui laissait entendre qu’il s’agissait d’un
phénomène (pour ne pas dire d’une « pathologie ») indésirable.
Ce n’est que dans le DSM-V, publié en 2013, et encore d’actualité, que la classification selon l’orientation sexuelle y a été retirée (American Psychiatric Association, 2013b). Il y est dorénavant question d’« identité de genre » et non plus d’identité sexuelle et la classification binaire selon le genre n’est plus nécessaire. Qui plus est, le diagnostic a été substitué pour celui de « dysphorie de genre » ; un diagnostic temporaire suggéré en reconnaissance à l’intense et persistant inconfort que vit la personne et qui est dû à l’incongruence entre son identité de genre et le sexe qui lui a été assigné à la naissance (American Psychiatric Association, 2013b ; Prunas, 2019). Ainsi, tel que le souligne également l’Association mondiale des professionnels en santé transgenre (WPATH) (E. Coleman et al., 2012), « les personnes transsexuelles, transgenres et de genre non conforme ne sont pas des personnalités pathologiques. C’est plutôt la détresse liée à la dysphorie genre, quand elle est présente, qui est l’élément préoccupant à diagnostiquer et pour laquelle différentes options de traitement sont disponibles. »25. On reconnaît aussi dans la nouvelle
version du DSM que ce ne sont pas toutes les personnes trans qui ressentiront une dysphorie et/ou une détresse psychologique intense, puisqu’elle serait davantage répertoriée chez les personnes qui n’ont pas accès à la transition et aux traitements désirées (hormonothérapie, chirurgies, etc.) (American Psychiatric Association, 2013b). Pour la première fois, on y identifie qu’il s’agit d’une problématique sociale résultante de l’indue stigmatisation, discrimination et victimisation que ces personnes vivent. Il y est spécifié que c’est cette discrimination qui conduit conséquemment à une faible estime de soi, et à plus de troubles 24 Guelfi, Crocq, & American Psychiatric Association, 2003, p.671
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mentaux associés (troubles anxieux, troubles dépressifs), etc. On y parle également de difficultés en emploi, à l'école et dans le système de santé en raison de la discrimination (American Psychiatric Association, 2013b). Finalement, bien que l’on ne connaisse pas la source de ces informations, la prévalence est estimée, dans ce document, entre 0,005 et 0,014% pour les personnes assignées hommes à la naissance et entre 0,002 et 0,003% pour les personnes assignées femmes à la naissance.
Le 25 mai 2019, l’OMS retirait le « trouble d’identité de genre » des troubles comportementaux et sexuelles dans la Classification internationale des maladies (CIM-11) (Nations Unies, 2019). Dans la mise à jour de la CIM-11, l’OMS a inscrit l’identification « transgenre » parmi les conditions liées à la « santé sexuelle ». Cette reclassification a pour but de reconnaître la « riche diversité de la nature humaine » (p.2) et de réduire la discrimination à laquelle sont soumises les communautés trans, tout en assurant les accès aux services de santé nécessaires (Nations Unies, 2019).
Tout comme le souligne Prunas (2019), il est possible de constater à posteriori que l’ensemble des variables identifiées pour classifier antérieurement les personnes trans et distinguer les « vraies » des « fausses » n’a su résister au temps parce que non-validées empiriquement. Néanmoins, elles auront façonné les attentes et les préjugés à l’égard des profils cliniques des personnes trans, autant de la part des intervenants médicaux et psychosociaux que chez les personnes trans elles-mêmes. En effet, ces nombreuses années d’évaluations diagnostiques reposant sur des pseudos connaissances ont fait, et font encore, en sorte que des personnes trans peuvent se sentir invalidées et douter, à tort, de l’authenticité de leur ressenti (Prunas, 2019). Qui plus est, encore aujourd’hui, les variations dans l’identité de genre sont tellement peu connues et reconnues qu’elles sont confondues par les professionnels de la santé eux-mêmes et encore davantage par la société. Les prochaines sections montrerons d’ailleurs que parmi les paradigmes encore d’actualité persiste celui du « trouble d’identité de genre », davantage conservateur, prôné par des chercheurs et psychiatres forts influents (Tosh, 2014).
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1.2.1.3 Transformations des politiques québécoises et canadiennes
Au Canada et aux États-Unis, de nombreuses études populationnelles montrent des taux de dépression et d’anxiété beaucoup plus élevés chez les personnes LGBT que chez les hétérosexuels et les personnes cisgenres (American Foundation for Suicide Prevention, 2014 ; Grant et al., 2011 ; Légaré, Gagné, & Perron, 2015 ; Roberts, Rosario, Slopen, Calzo, & Austin, 2013 ; Scruton, 2014 ; Veale, Saewyc, Frohard-Dourlent, Dobson, & Clark, 2015). En effet, ces problèmes découleraient des expériences de discrimination et de censure institutionnelle vécues par ces communautés (Bauer et al., 2009 ; Budge, Rossman, & Howard, 2014 ; Geoffroy & Chamberland, 2015 ; Scruton, 2014 ; Veale et al., 2015). Une recherche de Hatzenbuehler, Keyes, & Hasin, (2009) a d’ailleurs comparé les taux de problèmes de santé mentale des personnes lesbiennes, gaies et bisexuelles (LGB) vivant dans les États des États-Unis ayant des politiques les protégeant, à celles vivant dans les États n’en ayant pas. Les résultats ont montré que le fait de vivre dans un État n’ayant pas de telles politiques prédisait une plus forte incidence de problèmes psychiatriques auprès de ces communautés dans les 12 mois précédent le sondage. Parmi ces problèmes, on comptait le trouble d’anxiété généralisé, le syndrome de stress post-traumatique et la dysthymie (un déséquilibre pathologique de l’humeur). Un article publié sur le site de Radio-Canada rapporte également les impacts positifs qu’a eu l’adoption d’une loi protectrice des personnes trans contre la discrimination (Loi Toby) en Ontario en juin 2012 (Assemblée législative de l’Ontario, 2012 ; Noël, 2016). Selon les témoignages qui sont rapportés, cette loi aurait eu une incidence positive sur le sentiment de certaines personnes trans d’être davantage protégées et respectées. Elles vivraient également moins de discrimination en emploi. Les statistiques de plaintes reçues au Tribunal des droits de la personne, ayant quadruplées à la suite de l’adoption de la loi (pour ensuite diminuer de moitié en 2014-2015), montrent que les personnes trans semblent ressentir une confiance accrue envers le système juridique. Qui plus est, depuis la mise en place de celle-ci, la demande pour des ateliers de sensibilisation sur la réalité trans dans les entreprises et ministères aurait augmentée. Selon Yasmeen Persad, formatrice de ce type d’atelier, ce serait le signe que les gens font davantage preuve d’ouverture d’esprit et que les employeurs sont soucieux d’offrir un environnement de travail équitable et respectueux pour tous (Noël, 2016).
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Afin de mettre en contexte la situation vécue par les personnes au Québec, j’aborderai dans la prochaine section, l’évolution (laquelle fait référence au chronosystème) des politiques canadiennes et québécoises à l’égard des personnes LGBT+. Il sera tout d’abord question de l’acquisition des droits des personnes LGB. En effet, ils sont importants d’une part parce que j’y référerai à plusieurs moments dans ce mémoire (en comparaison aux changements et événements qui concernent les personnes de la diversité de genre); et d’autre part, parce qu’ils sont précurseurs de la reconnaissance de toutes les diversités LGBTQ+. Qui plus est, cette section met en perspective les années qui ont été nécessaires aux changements de mentalités (et tout ce qui est encore à acquérir). L’acquisition des droits des personnes trans suivra ensuite. Il est à noter que les informations ci-dessous ne sont pas exhaustives de l’histoire des droits des personnes LGBT+.
1.2.1.3.1 Droits des personnes LGB
Avant la fin des années 1960, l’homosexualité était considérée comme de la « grossière indécence » par les tribunaux, celle-ci étant passible de poursuites et de condamnation criminelle (“Histoire des droits des homosexuels au Canada,” 2020 ; Rainville, 2012). Les homosexuels étaient victimes de persécutions autant de la part des agents de la paix que des représentants de l’Église et de toute la population. Pour certains, ils étaient des malades mentaux, pour d’autres : des criminels ou des pécheurs (Rainville, 2012). En 1967, le canadien Everett George Klippert fut condamné à la prison à vie avec, pour seul motif, son homosexualité (celui-ci étant déclaré délinquant sexuel dangereux) (Ibbitson, 2016). C’est suite à cela que Pierre Elliot Trudeau, alors Ministre de la Justice, introduisit (cette même année) le projet de loi C-150 visant à décriminaliser « les offenses à caractère moral », parmi lesquelles incluaient les activités homosexuelles réalisées en privé (telles la sodomie et l’ « indécence ») entre adultes consentants de plus de 21 ans (Baillargeon, 2019 ; TVA Nouvelles, 2000). Nous reconnaîtrons la célèbre citation de Trudeau qui a marqué l’histoire : « L'État n'a pas sa place dans les chambres à coucher de la nation ». L’année suivante, suite à une émission de télévision diffusée le 25 novembre 1968 à Radio-Canada lors de laquelle avaient été invitées plusieurs personnes lesbiennes et gays, Jeannine Mahès fut arrêtée, emprisonnée et internée à l’asile St-Jean-de-Dieu en raison de son homosexualité (Boulerice, 2019 ; Rainville, 2012). Elle y perdit également la garde de sa fille qu’elle ne
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pourra revoir avant 15 ans (“Histoire des droits des homosexuels au Canada”, 2020 ; Rainville, 2012). Ce n’est finalement que 6 mois plus tard, soit en mai 1969, que le projet de loi de Trudeau sera adopté, soit un an après son élection en tant que Premier ministre du Canada (Boulerice, 2019 ; TVA Nouvelles, 2000).
Malgré la réforme du Code civil décriminalisant l’homosexualité, les personnes gays et lesbiennes étaient toujours, à cette époque, autant victimes de persécutions. Un exemple ayant marqué l’histoire est l’arrestation massive, en 1977, de plus de 145 personnes dans les bars TruXX et Mystique (à Montréal) pour « grossière indécence » (Baillargeon, 2019 ; “Histoire des droits des homosexuels au Canada”, 2020 ; “Timeline of LGBT history in Canada”, 2020 ; Les Archives de Radio-Canada, 2003). Dans la nuit du 21 au 22 octobre, les policiers arrivèrent armés de mitrailleuses et munis de gilet pare-balles pour leur rafle. Le lendemain, plus de 2000 personnes protestaient dans les rues contre cette intervention policière (Baillargeon, 2019 ; “Histoire des droits des homosexuels au Canada”, 2020 ; “Timeline of LGBT history in Canada”, 2020 ; Les Archives de Radio-Canada, 2003).
Le 15 décembre 1977, sous le gouvernement provincial de René Lévesque, la Loi 88 sera votée en Assemblée contre la discrimination basée sur l’orientation sexuelle, ce qui modifiait la Charte québécoise des droits et libertés de la personne (Baillargeon, 2019 ; “LGBT Rights in Canada,” 2020 ; Société Radio-Canada, 2005). Ce fut ainsi la première province canadienne à octroyer une protection aux personnes LGB (Société Radio-Canada, 2003). C’est lors de cette même année que la Loi sur l’immigration (de juridiction fédérale) fut modifiée de manière à lever l’interdiction aux personnes ouvertement LGB d’entrer au Canada (Rau, 2019). En 1982, le Québec ajoute, dans sa Charte, l’interdiction de harceler (ce qui inclut entre autres les moqueries, les abus, l’intimidation) sur la base de l’orientation sexuelle (“LGBT Rights in Canada”, 2020). Cette loi de juridiction provinciale protégeait ainsi contre la discrimination en emploi, à l’école et dans l’accès au logement et à certains services (Les Archives de Radio-Canada, 2003 ; “LGBT Rights in Canada”, 2020). Cependant, le droit criminel n’étant pas du ressort de cette charte, les policiers ont pu continuer d’arrêter les personnes LGB pour « conduite immorale » ou de saisir indûment leurs papiers d’identité aux douanes (Société Radio-Canada, 2003). C’est ce qui est arrivé entre autres en février 1981, lorsque le Service de police de Toronto avait aussi fait une rafle