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Les notions de médiation et de mimesis chez Paul Ricœur : présentation et commentaires

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Academic year: 2021

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Marie Carcassonne

Celsa, Université de Paris IV-Sorbonne

LES NOTIONS DE MÉDIATION ET

DE MIMESIS CHEZ PAUL RICŒUR :

PRÉSENTATION ET COMMENTAIRES

Temps et récit (Ricœur, 1983, 1984, 1985) interroge les rapports qui existent entre temps

vécu et temps narré. L'originalité de cet ouvrage consiste à ne pas traiter uniquement des structures linguistiques du récit, mais à s'intéresser à la relation de la narration à la réalité. Ricœur affirme en effet qu'il « existe entre l'activité de raconter une histoire et le caractère temporel de l'expérience humaine une nécessité qui n'est pas purement accidentelle » ; c'est ainsi que « le

temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé sur un mode narratif, et que le récit atteint sa signification plentere quand il devient une condition de Γ existence temporelle » (Ricœur,

1983,vp. 105).

À la source de Xémergence du sens, on trouve dans l'approche ricœurienne l'idée d'un

déplacement qui réside dans la mise en intrigue : des buts, des causes, des hasards, relevant à titre

divers du champ pratique, sont rassemblés dans l'unité temporelle d'une action totale et complète.

À travers la notion de mise en intrigue, Ricœur met en évidence un lien spécifique entre temps vécu et temps raconté. La place qu'il assigne au récepteur des textes apparaît fondamen-tale pour les théories de l'information et de la communication : une publicité, un film font accomplir un véritable trajet à leurs récepteurs, trajet nécessairement temporel. Ce trajet du récepteur, qui passe par la médiation d'une narration, présente une homologie avec le temps vécu. Cette homologie1 n'est pas une pure imitation. Elle s'accomplit par le biais des trois

moments de la mimesis.

La médiation entre temps et récit est constituée à partir de la construction d'un rapport entre trois moments de la mimesis. La mimesis renvoie au processus actif d'imiter ou de représenter l'action. « Il faut donc entendre imitation ou représentation dans son sens dynami-que de mise en représentation, de transposition dans des œuvres représentatives. » (Ricœur, 1983, p. 69).

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Marie Carcassonne

L'activité narrative comporte de ce point de vue trois rapports mimétiques :

— La mimesis I est une préfiguration du champ pratique. Elle renvoie à l'expérience pratique qui est à l'origine d'un texte, à la temporalité effective du vécu. C'est-à-dire qu'elle renvoie par exemple au fait que tout être humain a un passé et un avenir. Le temps préfiguré est donc une structure existentielle antérieure au langage2.

— La mimesis II est une configuration textuelle qui permet une médiation entre les mimesis I et III. C'est le moment de la mise en intrigue proprement dite par l'auteur du texte.

La dimension épisodique du récit tire le temps narratif du côté de la représentation linéaire : les épisodes se suivent l'un l'autre en accord avec l'ordre irréversible du temps commun aux événements physiques et humains.

La dimension configurante, en retour, présente des traits temporels inverses de ceux de la dimension épisodique : « l'arrangement configurant transforme la succession des événements en une totalité signifiante qui est le corrélat d'assembler les événements et fait que l'histoire se laisse suivre. Grâce à cet acte réflexif, l'histoire peut être traduite en une « pensée » ». De plus, « la configuration de l'intrigue impose à la suite indéfinie des incidents « le sens d'un point final » [...]. En lisant la fin dans le commencement et le commencement dans la fin, nous apprenons ainsi à lire le temps lui-même à rebours, comme la récapitulation des conditions initiales d'un cours d'action dans ses conséquences terminales »3 (Ricceur, 1983, p. 130-31).

Ainsi, la mimesis II transfigure l'amont du texte en aval par son pouvoir de configuration. Elle renvoie à la temporalité de la narration.

— La mimesis III est une refiguration par la réception de l'œuvre, le lecteur du texte. Elle renvoie à la temporalité de la lecture. « Nous suivons donc le destin d'un temps préfiguré à un temps refiguré par la médiation d'un temps configuré » (Ricceur, 1983, p. 107-108).

Ricceur met à l'épreuve ce schéma des trois moments de la mimesis sur l'histoire (récit historique) puis sur le récit de fiction. Ces deux types de récit sont ainsi comparés du point de vue de la mise en intrigue : « Ce que le récit historique et le récit de fiction ont en commun, c'est de relever des mêmes opérations configurantes que nous avons placées sous le signe de mimesis IL En revanche, ce qui les oppose ne concerne pas l'activité structurante investie dans les structures narratives en tant que telles, mais la prétention à la vérité par laquelle se définit la troisième relation mimétique » (Ricceur, 1984, p. 12). Ainsi, dans le récit de fiction comme dans le récit historique, c'est par fiction que le réel se raconte comme ayant un début et une fin. En même temps, la diversité des structures du récit est présentée comme correspondant à la diversité des figures du temps : « Il est clair qu'une structure discontinue convient à un temps de dangers et d'aventures, qu'une structure linéaire plus continue convient au roman d'apprentis-sage dominé par les thèmes du développement et de la métamorphose, tandis qu'une chrono-logie brisée, interrompue par des sautes, des anticipations et des retours en arrière, bref une configuration délibérément pluridimensionnelle, convient mieux à une vision du temps privée de toute capacité de survol et de toute cohésion interne. » (Ricceur, 1984, p. 150). Ainsi, Ricceur insiste sur l'hétérogénéité du temps vécu comme du temps raconté.

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Les notions de médiation et. de mimesis chez Paul Ricœur : présentation et commentaires

L'activité mimétique, en mobilisant par le canal de la lecture les ressources entrecroisées de l'histoire et de la fiction apparaît ainsi comme un élément de réponse aux apories du temps mises en évidence par le courant phénoménologique.

La notion de mimesis éclaire ainsi en partie la façon dont on peut passer des mondes vécus4

à leurs mises en mots et à leur interprétation. L'acte configurant de mise en intrigue5 (mimesis II)

permet une maîtrise symbolique du temps. Cette temporalité que j'organise ne doit pas cepen-dant faire oublier l'existence d'une temporalité qui m affecte, en tant queje est un corps concret qui est constamment éprouvé dans le monde6. Le récepteur de la mimesis III peut de ce point de

vue être décrit comme réalisant une activité qui implique tout autant le corps que l'esprit. Sa réception est émotive tout autant que cognitive. R. Silverstone développe de ce point de vue l'idée d'une performance du récepteur, performance moins dépendante d'indications textuelles particulières que du travail de contextualisation des individus qui traversent physiquement les différents espaces sémantiques que leur offre le musée.

Il faut noter ici que Ricœur s'intéresse uniquement à des récits écrits — récits historiques ou récits littéraires. L'interprétation d'autres types de supports sémiotiques (récits oraux, tableaux, panneaux et leurs éventuelles relations avec du texte écrit) nécessitent la prise en compte de paramètres sur lesquels Ricœur ne met pas l'accent (contexte, corporéité) dans la mesure où ils concernent moins directement son champ d'analyse.

NOTES

1. Ricœur constatait déjà dans La Sémantique de l'action (Ricœur et al., 1977) une homologie entre l'organisation de l'action et celle du discours qu'on tient sur elle.

2. Comme le remarque Merleau-Ponty (1945, p. 481) « Il n'est pas besoin d'une synthèse qui réunisse du dehors les témpora en un seul temps, parce que chacun des témpora comprenait déjà au-delà de lui-même la série ouverte des autres témpora, communiquait intérieurement avec eux, et que la "cohésion d'une vie" (Heidegger, Sein undZeit, p. 350) est donnée avec son ek-stase ».

3. Deux traits complémentaires sont ajoutés à l'analyse de l'acte configurant, à savoir : la schématisation (engendre-ment d'une intelligibilité par la mise en intrigue entre la pensée de l'histoire racontée et la présentation intuitive des circonstances, des caractères, des épisodes et des circonstances qui font le dénouement) et la traditionnalité. Ces traits assurent la continuité entre mimesis III et mimesis IL (Voir Ricœur 1983, p. 132 sqq., pour une présentation de ces deux aspects).

4. La question de la mise en rapports des mondes est abordée dans les articles présentées ci-dessous ; voir tout particulièrement l'approche de Ricœur dans l'article de Roger Silverstone.

5. J. Bres (1994, p. 43-72) présente de façon très claire et synthétique la théorie de Paul Ricœur puis en propose un aménagement.

6. On peut se demander si les trois moments de la mimesis rendent compte de cette dimension temporelle affective. De notre point de vue, cette dimension serait plutôt en homologie avec le style (en tant que forme véhiculant des contenus) des locuteurs/scripteurs.

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Marie Carcassonne

R É F É R E N C E S B I B L I O G R A P H I Q U E S

BRES J., La Narrativité, Louvain-la-Neuve (Belgique), Editions Duculot, 1994.

MERLEAU-PONTY M., « La Temporalité », in Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945. RICŒUR P. , La Métaphore vive, Paris, Éditions du Seuil, 1975.

— Temps et récit I, l'intrigue et le récit historique, Paris, Éditions du Seuil, Paris, 1983. — Temps et récit II, la configuration dans le récit de fiction, Paris, Editions du Seuil, 1984. — Temps et récit III, le temps raconté, Paris, Editions du Seuil, 1985.

— Soi-même comme un autre, Paris, Éditions du Seuil, 1990.

RICŒUR P. et al, La Sémantique de l'action, Paris Éditions du CNRS, 1977.

A U T R E S O U V R A G E S D E P A U L R I C Œ U R

Karl Jaspers et la philosophie de l'existence, en collaboration avec M. Dufrenne, Paris, Éditions du Seuil, 1947. Gabriel Marcel et Karl Jaspers. Philosophie du mystère et philosophie du paradoxe, Paris, Editions du Seuil, 1948. Philosophie de la volonté, I Le Volontaire et l'Involontaire, Paris, Aubier, 1950.

Idées directrices pour une phénoménologie d'Edmond Husserl, traduction et présentation, Paris, Gallimard, 1950-1985.

Quelques figures contemporaines, appendice à l'histoire de la philosophie allemande de E. Bréhier, Paris, Vrin, 1954. Histoire et vérité, Paris, Éditions du Seuil, 1955.

Philosophie de la volonté, IIFinitude et Culpabilité, 1- L'homme faillible, 2- La Symbolique du mal, Paris, Aubier, 1960. De l'interprétation, essai sur Freud, Paris, Éditions du Seuil, 1965.

Le conflit des interprétations, essais d'herméneutique I, Paris, Éditions du Seuil, 1969. Du texte à l'action, essai d'herméneutique II, Paris, Editions du Seuil, 1986.

A l'école de la phénoménologie, Paris, Vrin, 1986. Lectures I, Paris, Éditions du Seuil, 1991.

Réflexion faite : Autobiographie intellectuelle, Paris, Éditions Esprit, 1995.

Références

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