Jean-François Grégoire
DE L'AFFECT A L'EFFET :
Le rôle des émotions dans le maintien des normes
Mémoire présenté
à la Faculté des études supérieures de l'Université Laval
dans le cadre du programme de maîtrise en philosophie
pour l'obtention du grade de maître es arts M.A.
Faculté de philosophie
Université Laval
Québec
2010
Résumé :
L'analyse de notre rapport à la normativité nécessite que nous répondions non seulement à la question de ce que nous nous devons les uns les autres, question centrale de la morale, mais également à celle de savoir comment nous arrivons à saisir, en commun et dans une multiplicité de contextes, ce que nous nous devons effectivement les uns aux autres. Dans ce mémoire, je chercherai à démontrer que c'est grâce aux affects que les individus arrivent à saisir en commun les enjeux et les obligations qui pèsent sur eux dans une grande variété de contextes. Je poursuivrai un objectif double. D'abord, je souhaite développer une version originale de la thèse épistémique émotiviste, largement inspirée de celle de Jesse Prinz, selon laquelle la disposition à ressentir des émotions est nécessaire pour formuler des jugements moraux. Ensuite, je souhaite offrir une présentation des principales émotions morales discutées dans la littérature philosophique.
TABLE DES M A T I E R E S
Résumé p.i
Tables des matières p.ii
INTRODUCTION p. 1
Chapitre 1 : La connaissance émotionnelle de Punivers normatif
1.1. Introduction p.8 1.2. La coordination p.9 1.2.1. La coordination des affects p. 10
1.2.2. La coordination morale p. 10 1.3. La théories des normes sentimentales p. 12 1.3.1. Les mécanismes p. 13 1.3.1.1. La théorie normative p. 13 1.3.1.2. Le mécanisme affectif p. 13 1.3.2. Trois contraintes à satisfaire p. 14 1.3.2.1. Formuler des jugements sans disposition à ressentir des émotions p. 15 1.3.3. Critique du modèle p. 16 1.3.4. La critique prinzienne p. 17 1.4. L'approche « constituante » p. 18 1.4.1. Les sentiments p. 19
1.4.2. La thèse épistémique prinzienne p.20 1.4.3. La théorie de l'évaluation incarnée p.21
1.4.4. L'intensité des émotions p.22 1.4.5. Pouvons-nous formuler des jugements sans disposition à ressentir des émotions? p.23
1.5. Extension de la thèse épistémique p.24 1.5.1. La notion smithienne de convenance p.25 1.5.2. L'effet de cadrage (ou l'importance du contexte) p.26
Les émotions négatives gardiennes des normes publiques
2.1. Introduction p.29 2.2. Le lien entre les émotions et la punition p.30
2.3. La colère p.31 2.3.1. Les déclencheurs de la colère p.32
2.3.1.1. Quelques données empiriques p.32 2.3.1.2. La violation des attentes et le déclenchement de la colère p.34
2.3.2. Les tendances à l'action de la colère p.34 2.3.2.1. Quelques données empiriques p.35
2.4. L'indignation p.36 2.4.1. Quelques données empiriques p.36
2.4.2. Contextes, degrés d'acceptabilité et indignation p.38
2.5. La colère indignée et la punition p.38 2.5.1. La colère indignée comme gardienne des normes publiques p.40
2.5.1.1. Les émotions négatives et la coopération p.41 2.6. L'indignation comme émotion « plus morale » p.42
2.7. Le rôle épistémique de l'indignation p.45 2.7.1. L'hypothèse épistémique appliquée à l'indignation p.45
2.8. Le mépris p.46 2.8.1. Le mépris chez Prinz et le modèle « CAD » p.47
2.8.1.1. Critique du modèle p.47 2.8.2. Le mépris et l'évaluation individuelle p.49
2.9. Conclusion p.49
CHAPITRE 3 : Le rôle épistémique de la culpabilité
3.1. Introduction p.51 3.2. Les distinctions basées sur le contenu des normes p.52
3.2.1. John Rawls p.52 3.2.1.1. Critique de la distinction de Rawls p.54
3.2.2. Jesse Prinz p.55 3.2.2.1. L'extension du modèle CAD p.55
3.2.2.2. Critique de la distinction de Prinz p.56
3.2.2.3. Autre critique p.57 3.2.2.4. La culpabilité p.58
3.2.2.5. Compatibilité avec la thèse émotiviste p.58
3.2.2.6. La honte jj.59 3.2.2.7. Sauver la version prinzienne de la thèse émotiviste p.59
3.3. La distinction de Jon Elster p.60
3.3.1. La honte p.61 3.3.1.1. Les contextes de la honte p.61
3.3.1.2. Les tendances à l'action de la honte . p.62
3.3.1.3. La structure causale de la honte p.62
3.3.2. La culpabilité p.63 3.3.2.1. Les tendances à l'action de la culpabilité p.63
3.3.2.2. La structure causale de la culpabilité p.63 3.3.2.3. Les contextes de la culpabilité p.64 3.3.3. L'impact de l'observation p.64 3.4. Quelques faits sur la honte et la culpabilité p.64
3.4.1. Les « constituants » de la honte et de la culpabilité p.65
3.4.2. L'hétérogénéité p.67 3.4.3. Honte, culpabilité et empathie p.68
3.5. La culpabilité comme émotion « plus morale » p.68
3.6. Le rôle épistémique de la culpabilité p.70 3.6.1. La thèse épistémique appliquée à la culpabilité p.71
3.7. Conclusion p.72
CONCLUSION p.74
Bibliographie p.77
Ne devez rien à personne, si ce n'est de vous aimer les uns les autres; car celui qui aime les autres a accompli la loi. En effet, les commandements: Tu ne commettras point d'adultère, tu ne tueras point, tu ne déroberas point, tu ne convoiteras point, et ceux qu'il peut encore y avoir, se résument dans cette parole: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. L'amour ne fait point de mal au prochain: l'amour est donc l'accomplissement de la loi.
Romains 1 3 : 8-10
INTRODUCTION
Notre rapport à la normativité dépasse largement les limites de notre rapport au langage moral et les enjeux moraux du quotidien vont bien au-delà des enjeux concernant la signification des termes utilisés pour parler de moralité (Blackburn, 1998). L'analyse de notre rapport à la normativité se distingue donc de l'analyse du langage moral. Elle nécessite aussi que nous utilisions tous les outils qui sont à notre portée afin d'avancer dans notre enquête sur la moralité, pour répondre non seulement à la question de ce que nous nous devons les uns les autres, question centrale de la morale (Appiah 2008 : 135), mais également à celle de savoir comment nous arrivons à saisir, en commun et dans une multiplicité de contextes, ce que nous nous devons effectivement les uns aux autres.
Dans ce mémoire, je ne m'intéresserai ni à la question de savoir ce qu'est la moralité ni au statut ontologique des propriétés morales comme le BIEN (MAL). Je vais plutôt m'intéresser à la manière dont les agents perçoivent et saisissent ces propriétés, et ce, indépendamment du statut de celles-ci. Je vais laisser de côté les enjeux métaphysiques qui m'éloigneraient trop de mon sujet pour me concentrer sur l'enjeu épistémique, soit sur le mode de connaissance en matière de moralité et, plus particulièrement, sur la manière dont les agents saisissent les enjeux normatifs et sur la manière dont ceux-ci influencent leur comportement. Un aspect important de l'analyse que j'offrirai dans ce mémoire concerne l'agir moral dans sa dimension sociale, partagée. Ceci n'est pas tout à fait nouveau, mais ce n'est pas la norme parmi les philosophes moraux contemporains. Les philosophes analytiques ont rarement porté leur attention sur la dimension sociale de la motivation et de l'action (Blackburn 1998 : 30-31). Pourtant, une grande majorité d'individus s'efforcent d'harmoniser leurs motivations et
de coordonner leurs comportements avec ceux d'autrui. C'est pourquoi j'accorderai une grande place à la dimension partagée de la saisie des enjeux normatifs.
La question à laquelle je tenterai de répondre est donc la suivante : comment les agents arrivent-ils à saisir en commun les enjeux normatifs au quotidien et ce, dans une grande variété de contextes? Et je chercherai à démontrer que c'est grâce aux affects que les individus arrivent à saisir en commun les enjeux et les obligations qui pèsent sur eux dans ce que j'appellerai le « théâtre affectif de la normativité » - je reviendrai sur cette expression un peu plus bas. Je m'appuierai pour ce faire sur la thèse épistémique de Jesse Prinz, que je présenterai au premier chapitre. Je discuterai de cette thèse et en adopterai une version amendée - une version inspirée d'Adam Smith et qui se veut neutre par rapport à la question métaphysique.1
Je poursuivrai dans ce mémoire un objectif double. D'abord, je souhaite développer une version originale de la thèse épistémique émotiviste, largement inspirée de celle de Jesse Prinz (2007), selon laquelle la disposition à ressentir des émotions est nécessaire pour formuler des jugements moraux. Ensuite, je souhaite offrir une présentation originale, et robuste, des principales émotions morales discutées dans la littérature philosophique. Modestement originale, car le modèle qui en ressortira ne fait que combiner différentes catégorisations des émotions que je présente. Son originalité tient plutôt dans l'analyse du lien entre celles-ci et le jugement. Elle est robuste, en raison du fait que la présentation des différentes émotions que je discute dans ce mémoire s'appuie sur des données empiriques récentes, ce qui me permet de pallier à certaines difficultés rencontrées par d'autres modèles.
Pour poursuivre ce double objectif, j'utiliserai la méthode empiriste privilégiée par les théoriciens contemporains qui s'inspirent de Hume. Je pense notamment à Jesse Prinz et à Shaun Nichols. Ce dernier affirme d'ailleurs que « durant le 20e siècle, le travail philosophique en
méta-éthique a largement ignoré la littérature psychologique sur le jugement moral » (2004 : 4, je traduis).2
1 Je présente la thèse épistémique émotiviste de manière à la rendre neutre face aux enjeux métaphysiques sur le statut
d'existence des normes, des valeurs et des propriétés morales. Ma position peut être cohérente avec différentes thèses métaphysiques émotivistes. Elle peut s'accorder autant avec la thèse prinzienne du « réalisme subjectif» (2007) qu'avec le réalisme axiologique de C. Tappolet (2000).
2 Antonio R. Damasio déplore également l'absence d'intérêt de la part des philosophes pour la question des émotions dans
Je me référerai à cette littérature psychologique pour appuyer la version de la thèse émotiviste que je favorise. Je vais également appuyer la thèse que je présente sur des données empiriques puisées dans différents travaux en sciences sociales - notamment en anthropologie et en économie - portant sur le rôle des émotions dans la formation du jugement ainsi que pour la coopération sociale. Le choix de cette méthodologie empiriste a grandement été influencé par le fait que certains philosophes contemporains expriment leur déception face à la philosophie analytique qui a dominé le 20e siècle, et
qui tarde à livrer les résultats que ses partisans laissaient miroiter. Je ne dis pas qu'il faille abandonner la méthode analytique, loin de là, mais seulement qu'il est préférable de nourrir nos réflexions de données empiriques et de tester les hypothèses que nous formulons au niveau conceptuel. Loin de moi l'idée de faire l'éloge de la philosophie expérimentale, comme le font Knobe et Nichols (2008) dans leur manifeste en faveur de cette discipline. Je suis « loin de proclamer que la philosophie expérimentale est un but en soi » et j'affirme plutôt ma «volonté de [me] servir de la méthode expérimentale comme d'un moyen d'avancement dans l'enquête morale » (Waszek 2003 : 40-41). Je crois plutôt qu'il faille retourner à la méthode empiriste, telle qu'elle était privilégiée par Hume, Smith et Ferguson notamment, au sein de l'École Écossaise.
Il faut voir que la philosophie expérimentale et la philosophie empiriste sont deux choses différentes. Dans un article intitulé « Empirical philosophy and experimental philosophy », Jesse Prinz (2008) offre une distinction pertinente de ces deux méthodes. Sommairement, la philosophie expérimentale se définit par le fait que certains philosophes réalisent eux-mêmes des expériences qu'ils utilisent ensuite dans leur travail théorique. À l'inverse, la philosophie empiriste - ou « empirique » - se veut la méthode privilégiée par les philosophes qui appuient leurs hypothèses conceptuelles sur des études empiriques menées par d'autres chercheurs - et ce, dans plusieurs disciplines. Il est important de noter que lorsque les philosophes empiristes font des affirmations au niveau conceptuel, ils ne le font pas uniquement sur la base de résultats empiriques. Ils utilisent plutôt la théorie et le savoir disponibles pour interpréter des résultats, et ils valident ou infirment ainsi certaines hypothèses (Prinz 2008 : 198). Dans l'analyse des émotions morales que je présenterai aux chapitres 2 et 3, j'utilise des données empiriques provenant de différentes disciplines pour discuter d'hypothèses présentes dans la littérature philosophique. Et pour réfuter la présentation que j'offrirai, il faudrait que l'on ait recours à l'interprétation de données... à la méthode empiriste! Je crois que les
souligne tout de même que Damasio a été un des premiers à puiser dans les sciences pour alimenter de vieux débats philosophiques à propos des émotions.
philosophes devraient accueillir avec joie les nouveaux outils et les nouvelles méthodes qui peuvent nous permettre d'avancer sur des questions parfois très anciennes.
Avant de débuter l'analyse, je dois maintenant introduire ce que j'appellerai «l'analogie théâtrale » que j'utiliserai pour présenter et mettre en scène les arguments que j'offre, soit en faveur de la thèse émotiviste, soit en faveur de la distinction des émotions morales que je privilégie. Si, comme le souligne Shaun Nichols (2004 : 2), le projet humien était de faire une « éthologie humaine », dans ce mémoire je cherche en quelque sorte à offrir une éthologie de la moralité. C'est pourquoi je m'inspire non seulement de la théorie de l'empathie de Boris Cyrulnik - extrêmement fertile pour comprendre l'ontogenèse du sujet moral -, mais aussi de la notion de « théâtre affectif» (1997) pour procéder à F .analyse des émotions morales. Chez Cyrulnik, « le théâtre affectif prépare à la parole » (1997 : 234-236). La « comédie comportementale » permet à l'enfant de mettre en scène son monde intime pour lui donner une forme transmissible, pour mettre en scène ce qu'il veut exprimer. Dans l'univers normatif des adultes, l'utilisation du langage sert à exprimer et à mettre en scène des jugements, des attitudes, des croyances.
Dans son ouvrage How We Get Along, J. David Velleman (2009) part de l'idée que les agents moraux interagissent tels des acteurs au théâtre afin d'analyser le lien entre la raison pratique et la moralité.3 L'acteur, dans son rôle analogue à celui de l'agent moral (moral agency), ne peut que
déployer de la technique, parce que :
... ses émotions et leurs manifestations lui ont étés dictées par un script. Suivant la trame du drame, l'acteur répond à ses propres circonstances avec un comportement spontané qui exprime une émotion spontanée (Velleman 2009 : 12).
À mon avis, cette affirmation offre un bel exemple de la manière dont on peut faire une éthologie de la moralité au moyen de l'analogie théâtrale, bien que ce ne soit pas l'objectif poursuivi par Velleman.
3 Velleman développe un argument « quasi-kantien », selon lequel la raison pratique ne garantit pas la rationalité de la
moralité, mais favorise simplement le développement de la moralité. Ce n'est pas ce qui en fait pour moi l'intérêt, puisque j'adopte une perspective émotiviste inspirée des Lumières Écossaises. L'exemple de Velleman est tout de même intéressant en raison de la manière dont il présente les choses, notamment le fait qu'il utilise la notion de script, que j'utiliserai plus tard en un sens légèrement différent. L'exemple est également intéressant en raison du fait que l'auteur discute de la méthode de jeu qu'enseigne Lee Strasberg, tout comme le fait Cyrulnik lorsqu'il discute du développement de l'empathie. Je ne peux pas m'avancer dans cette discussion ici. Je me contente seulement de souligner que je présente une hypothèse qui se situe à mi-chemin entre celles de Cyrulnik et de Velleman.
Pourtant, malgré les différences fondamentales qui ne me permettent pas d'adopter sa perspective « quasi-kantienne », cette phrase affirme, dans le langage de l'analogie théâtrale, une hypothèse que je discuterai au second chapitre, selon laquelle l'intensité des punitions exprime l'intensité des émotions qui les ont motivées.
Je cherche à faire une éthologie morale en faisant une analyse du rôle des émotions dans la formation des jugements moraux et dans la motivation des comportements des agents, en tant qu'agents moraux. Le fait de se représenter la vie de ces agents comme le « théâtre affectif de la normativité » permet de bien observer le lien entre les émotions et les scripts normatifs.
Dans ce mémoire, je discuterai principalement des émotions morales déclenchées par la violation d'une norme. Pour désigner ce qui se produit lorsqu'une violation survient et qu'elle déclenche des émotions chez l'acteur, la victime et les tiers, j'utiliserai l'expression «d'épisode normatif ». Un épisode normatif est semblable à un acte au théâtre ou à un épisode de votre télésérie favorite. Une violation normative survient et devient habituellement l'élément déclencheur. Ensuite, l'acteur, la victime, s'il y en a une, et les tiers partis désintéressés - les spectateurs4 - ressentent des
émotions devant cette violation. Je désignerai l'occurrence de ces émotions par l'expression « d'épisode émotionnel ». Un épisode émotionnel désigne donc simplement le fait qu'un agent ressente une émotion à l'intérieur d'un épisode normatif.
Comme dans toute bonne pièce de théâtre, les émotions et les actions des acteurs doivent être coordonnées autour d'un même script. La philosophe Cristina Bicchieri a déjà offert une définition de ce terme, qu'elle appliquait aux normes sociales (2006 : 93-99).5 Elle développe un modèle des normes
sociales dans lequel un script « décrit une séquence stéréotypée d'actions qui sont appropriées dans un contexte, et qui définissent les acteurs et les rôles » (2006 : 94). À noter que les scripts ainsi définis par Bicchieri comportent également des croyances et des attentes (culturellement déterminées) quant
4 Le rôle du spectateur est très important dans la formation du jugement de ses propres actes chez Smith, à la suite de Hume
et Hutcheson. Le désir de poser des jugements impartiaux pousse les individus à consulter autrui pour connaître les propriétés qui déterminent leurs actions. Pour une analyse plus détaillée de la genèse et de l'importance de cette notion chez Smith, voir en bibliographie l'article de A. Broadie (2006).
5 Je fais cette précision parce que dans ce mémoire j'utiliserai le terme de « normativité » pour désigner à la fois les normes
sociales et les normes morales. Je critique ailleurs, avec Benoît Dubreuil, la distinction de Bicchieri entre les normes sociales et les normes morales dans « Are moral norms distinct from social norms? A critical assessment of Jon Elster and Cristina Bicchieri », soumis.
aux rôles des acteurs et à ce qui est attendu d'eux dans un contexte donné. Les agents moraux catégorisent donc les épisodes normatifs du quotidien en les identifiant à des « séquences stéréotypées ».
J'utiliserai le terme de script à un niveau plus général, pour désigner à la fois les normes sociales et les normes morales - au sein de l'appareil coopératif. Je distinguerai le script de la coopération et le script du positionnement social. Je concentrerai mon attention davantage sur le premier, mais je les discuterai tous deux. Je suis d'accord avec Bicchieri pour dire que les agents gardent en mémoire des séquences stéréotypées de ce que j'appelle des épisodes normatifs. Par contre, je crois que le nombre de scripts est limité.
Puis, me reste un dernier point à préciser pour mettre en place les principales expressions que j'utiliserai pour faire l'éthologie de la moralité et enquêter sur le rôle des émotions dans le maintien des normes. Il s'agit de ce que Cyrulnik appelle la « connaissance émotionnelle du monde » (1997 : 213). Si, comme le croyait Hume, et comme le croient certains philosophes émotivistes contemporains, «la morale est [...] plus proprement sentie que jugée» (Hume 1739-40/2000: III. 1.2., Tappolet 2000), la connaissance émotionnelle du monde appliquée à la moralité laisse croire que les émotions sont effectivement les outils cognitifs grâce auxquels nous pouvons connaître l'univers normatif et formuler des jugements, dont les émotions sont d'ailleurs des parties constituantes. C'est pourquoi je ferai parfois référence au fait que les émotions ressenties par les agents déterminent l'éventail de « représentations rationnelles du monde » auquel ils ont accès - ils peuvent ensuite discuter ou débattre de ces représentations.
Pour procéder à l'analyse que je propose dans ce mémoire, je vais débuter, au premier chapitre, par discuter du lien entre les émotions et le jugement moral. Je présenterai d'abord la notion de coordination - affective et morale - que l'on retrouve chez Allan Gibbard, afin de donner d'emblée l'aspect smithien à la version de la thèse épistémique émotiviste que j'adopterai par la suite. Je confronterai ensuite les positions de Nichols (2004) et de Prinz (2007), pour critiquer la première et adopter la seconde, qui suggère un lien non contingent entre les émotions et les jugements moraux. Je terminerai en proposant deux extensions à l'hypothèse de Prinz. D'abord, j'adopterai la notion smithienne de convenance - de l'action - qui permet de préciser encore plus que ne le fait Prinz
l'hypothèse épistémique. Ensuite, j'ajouterai un aspect contextualiste à l'hypothèse épistémique de Prinz, en me référant à la littérature sur « l'effet de cadrage ». Je présenterai alors notamment les travaux de Bicchieri, qui a offert une contribution philosophique intéressante à cette littérature.
Dans le second chapitre, j'offrirai une analyse des émotions orientées vers autrui que sont la colère, l'indignation et le mépris. Je discuterai du lien entre les émotions et la punition par les tiers désintéressés, en tant que comportement manifestant un jugement de désapprobation et, surtout, en tant que comportement contribuant grandement au maintien des normes. Je discuterai du lien entre la colère-indignée et la punition par les tiers et je suggérerai que l'indignation est l'émotion orientée vers autrui la « plus morale ». Je suggérerai également que le mépris est plutôt associé au positionnement social, qu'à la coopération elle-même.
Puis, dans le troisième chapitre, j'offrirai une distinction des émotions orientées vers soi que sont la culpabilité et la honte. Je discuterai de différentes distinctions disponibles dans la littérature philosophique pour ensuite adopter une distinction novatrice, empiriquement appuyée et robuste. Je rejetterai d'abord les distinctions de Rawls et de Prinz entre la honte et la culpabilité, basées sur le critère du contenu normatif associé à chacune de ces émotions, pour ensuite voir en quoi cela n'implique pas le rejet de la thèse épistémique de Prinz. J'aborderai ensuite la distinction offerte par Jon Elster. Je suggérerai que bien qu'Elster attire notre attention sur des aspects pertinents pour opérer la distinction entre la honte et la culpabilité, on doit rejeter la distinction que celui-ci offre en raison notamment du fait qu'il donne un rôle trop positif ou trop important à la honte. Je terminerai en démontrant, à partir de données empiriques tirées de la psychologie, que la culpabilité est l'émotion orientée vers soi la « plus morale ».
CHAPITRE 1 : La connaissance émotionnelle de l'univers normatif
1.1. Introduction
Dans ce chapitre, je chercherai à clarifier le rôle des émotions dans les jugements moraux et suggérerai qu'elles ne contribuent pas uniquement à la connaissance de l'univers normatif, mais qu'elles permettent aux agents de former des jugements contextuels adaptés - c'est-à-dire de saisir les gradations de l'univers normatif, et ce, dans une grande variété de contextes. La discussion portera principalement sur le lien entre les émotions et la formation de jugements portant sur des normes ou des comportements liés à la coopération. C'est dans cette perspective que je vais discuter les positions émotivistes de Jesse Prinz (The Emotional Construction of Morals, 2007) et de Shaun Nichols (Sentimental Rules, 2004). Je prendrai parti aux côtés du premier et suggérerai une extension de ce que l'on peut appeler l'hypothèse épistémique prinzienne. Cela me permettra de discuter ensuite du rôle des émotions dans les comportements contribuant au maintien des normes, comme la punition (chap. 2) et la réparation (chap. 3).
Il s'agira principalement de confronter le modèle de Nichols, dans lequel les affects et les normes sont dissociables, au modèle de Prinz, pour qui les émotions sont constitutives de nos jugements normatifs, particulièrement de nos jugements moraux. Un aspect important de la thèse épistémique de Prinz concerne le fait que les émotions représentent des « évaluations incarnées », c'est-à-dire qu'elles sont constituantes de nos jugements moraux et non uniquement causalement responsables, comme le suggère Nichols. Or, selon la thèse émotiviste présentée dans le présent mémoire, la disposition à ressentir des émotions est ce qui nous permet de connaître et d'accéder aux concepts moraux, mais aussi, et surtout, de les « re-connaître » dans les différentes situations ou dilemmes auxquels nous faisons face. En d'autres mots, les épisodes émotionnels permettent aux agents de percevoir, à l'intérieur de l'univers moral, les concepts moraux enjeu dans les épisodes normatifs ainsi que les attentes et les obligations morales qui en découlent. Je définirai ces notions le moment venu.
L'objectif, ici, est dans un premier temps de clarifier la nature du lien entre les émotions et les évaluations normatives (incluant les jugements moraux) afin de mieux comprendre la manière dont les individus saisissent (grasp) les contraintes normatives en jeu dans une grande variété de contextes d'interaction. La thèse épistémique prinzienne sera très utile pour clarifier ce lien. Dans un deuxième temps, je suggérerai que, dans ce cadre, les jugements normatifs doivent être considérés comme des évaluations
portant sur les normes et les comportements qu'elles régulent, dans la perspective de « degrés d'acceptabilité » (Krupka, 2008), ou de leur « convenance » pour reprendre l'expression consacrée d'Adam Smith dans sa Théorie des Sentiments Moraux (1759/1999).
Je présenterai d'abord la notion de « coordination » que l'on retrouve chez un philosophe contemporain important parmi les émotivistes, Allan Gibbard (1990). Il s'agira de voir l'importance de la coordination pour le maintien des normes - à l'image des comédiens qui doivent jouer selon un même script pour que l'épisode soit coordonné (section 1.2). Ensuite, je discuterai de la position de Nichols dans laquelle les affects et les normes sont dissociables. Je critiquerai cette approche principalement en raison de la conception rigide (binaire) des normes qui en découle (section 1.3.). Je poursuivrai en présentant l'approche de Prinz selon laquelle les émotions sont constituantes des jugements. Je me range de son côté, notamment en raison du rôle plus important qu'il accorde aux émotions (section 1.4.). Puis, je concluerai cette section en proposant une extension à la thèse prinzienne, à savoir que les normes doivent être comprises en termes de « degrés d'acceptabilité », variant selon les contextes.
1.2. La coordination
L'hypothèse selon laquelle la culpabilité et la honte se coordonnent respectivement avec la colère et le mépris n'est pas nouvelle. Blackburn la discute dans Ruling Passions et il nous rappelle que le philosophe classique qui a le plus mis l'emphase sur la coordination des affects est Adam Smith (1998 : 200). L'idée est, en fait, assez simple. Chez Smith, la voix « au-dedans » du cœur permet aux agents de se représenter un spectateur impartial afin de juger de la convenance de leurs actions - ou du caractère admirable ou méprisable de leur personnalité. Ceci sert chaque homme dans sa quête de l'approbation ou du désir d'éviter d'être l'objet convenable du ressentiment d'autrui. Je ne peux pas insister ici sur la dimension égoïste que Smith introduit ainsi dans la moralité, car cela m'éloignerait trop de mon sujet. L'idée sur laquelle je veux porter mon attention est le fait que les hommes cherchent à être le plus impartial possible afin de coordonner leurs actions et leurs affects avec autrui. Dans la perspective smithienne, il est presque impossible d'imaginer le lien entre les émotions et le jugement sans y introduire cet aspect social, c'est-à-dire la coordination des affects qui permet la coordination des jugements.6
6 Gibbard (1990) est l'un des philosophes contemporains ayant porté le plus d'attention à la coordination. Pour discuter de
celle-ci, Gibbard a recours à une explication biologique évolutionniste. Il suggère que les « capacités normatives » des individus et leur propension à se coordonner afin de rendre la coopération possible est le produit de « pressions sélectives » (1990 : 64 - 68). Cette affirmation nécessite une remarque importante. Malgré le fait que Gibbard présente de manière intéressante et fertile la relation entre la coordination des affects et celle des comportements, la thèse émotiviste que je discute ici ne repose pas sur un arrière-plan
1.2.1. La coordination des affects
Gibbard a insisté, lui aussi, sur l'importance de la coordination entre la culpabilité et la colère. Il suggère que ce serait avantageux - du point de vue de l'évolution - pour les individus de coordonner leur culpabilité avec le ressentiment (resentment) d'autrui. Adam Smith utilisait également le terme de ressentiment pour parler de la colère. Je crois plutôt que ce terme de « ressentiment » ne réfère pas à une émotion particulière, mais à une disposition à la réciprocité négative (punition). Je suis d'accord avec Gibbard - et Smith - sur le fait qu'il existe une coordination entre la culpabilité et une émotion proche de la colère qui favorise grandement le maintien de la coopération sociale. Cependant, je distinguerai la colère de l'indignation dans le chapitre suivant et je préciserai pourquoi je soutiens que la seconde est l'émotion orientée vers autrui la « plus morale ».
L'importance accordée à la coordination des affects vient du fait qu'une thèse épistémique doit pouvoir expliquer la manière dont les agents saisissent les enjeux moraux dans une grande variété de contextes et, aussi, comment les évaluations de chacun s'accordent avec celles des autres afin que les individus puissent « inter-agir » et « co-opérer ». L'explication offerte par la version de l'émotivisme que je présente ici est que lorsque les individus partagent leur attention grâce à la coordination de leurs affects, cela leur permet de partager leurs attentes et de coordonner leurs comportements. L'évaluation que les agents font d'une situation dépend de leurs affects. Or, cette évaluation porte sur (1) la norme violée, (2) la violation de la norme, (3) la gravité du préjudice et (4) les attentes (et parfois désirs) de punition et de réparation. Les émotions jouent un rôle important dans la reconnaissance de la gravité du préjudice et dans la formation des attentes de punition et de réparation. L'importance de la coordination des affects tient donc au fait qu'elle favorise le concert des évaluations subjectives des acteurs.
1.2.2. La coordination morale
La coordination des affects est étroitement liée à la coordination des attentes. Or, celles-ci sont étroitement liées aux contextes et déterminent, en partie, le seuil d'acceptabilité sociale - j e reviendrai sur ce point dans
évolutionniste. Dans le cadre prinzien, la moralité est le produit (byproduct) de capacités ayant été sélectionnées à des fins non morales (Prinz 2008a). Les émotions proprement « morales » ainsi que la coordination de celles-ci ne sont donc pas un produit de l'évolution biologique. Elles évoluent différemment selon les cultures et favorisent ainsi le maintien d'une grande variété de pratiques - « morales » et culturelles. Prinz défend d'ailleurs également une thèse relativiste - que je ne discuterai pas ici et par rapport à laquelle l'hypothèse épistémique est indépendante.
7 Par contre, je ne privilégie pas l'approche évolutionniste de la théorie expressiviste de Gibbard. Je privilégie une approche plus
psychologique de l'éthique, comme celle que suggère KA. Appiah : « Ce qui importe pour notre vie morale c'est quels mécanismes psychologiques nous avons, plus qu'une histoire évolutionniste de leur provenance » (2008 : 126).
une prochaine section (1.5.2.). Malgré l'aspect idiosyncratique de la saisie de la gradation du monde par les individus, les différents contextes déterminent tout de même généralement les attentes des agents à l'intérieur d'un jeu intersubjectif. En d'autres mots, les différents contextes orientent les agents dans leur mouvement de saisie de la gradation des enjeux normatifs d'une manière qui favorise le partage de l'attention.8
L'analogie théâtrale est ici d'une grande utilité pour expliquer cette idée. Le contexte dans lequel les acteurs sont placés - face aux spectateurs - détermine les enjeux normatifs de la trame narrative ou du récit, c'est-à-dire le script normatif. Ce terme désigne toujours contextuellement les normes qui déterminent les degrés d'acceptabilité sociale. Ces normes façonnent le comportement des agents. Puis, le fait que le comportement des agents soit motivé, en partie, par les mêmes normes et les mêmes degrés d'acceptabilité favorise grandement la coordination. Par exemple, dans une pièce mettant en scène une famille devant se partager l'héritage du défunt patriarche, le script normatif porterait sur l'équité de cette forme de coopération. Une fois une proposition de répartition faite, chaque membre évaluerait l'attitude de chacun par rapport à la part qui lui est accordée. Dans ce cas, le contexte détermine le contenu précis du script : l'équité. Les acteurs - et les spectateurs - évalueront les actions - et les « ré-actions » - de chacun en les situant dans l'univers normatif parmi les degrés d'acceptabilité - ou d'inacceptabilité - déterminés par les éléments du contexte (nombre de bénéficiaires et leurs particularités, voeux du défunt, etc.). Je reviendrai plus loin sur l'aspect contextualiste de l'hypothèse que je présente ici. Je veux seulement ici souligner le fait que la coordination morale est rendue possible par le partage d'attention sur un script normatif donné dans une situation S.
La « coordination morale » désigne donc le fait que les émotions qui permettent la saisie de la gradation de l'univers normatif rendent possible la coordination des actions - et ainsi de la coopération. La mécanique « coordonnante » des affects favorise donc grandement le maintien de la coopération. À l'inverse, la non-coordination émotionnelle des agents est susceptible d'engendrer des situations conflictuelles menaçant l'ordre social.
Cette perspective est peu contestée dans les différents courants à l'intérieur de la famille des théories émotivistes. Par contre, un des points que je n'ai pas abordé directement en présentant Gibbard, est
8 Pour une discussion plus complète sur le rôle du p,artage de l'attention, voir M. Tomasello (2009), Why we cooperate?,
le fait que ce dernier suggère un lien non contingent entre les émotions et le jugement moral. Nichols (2004) a cherché à dépasser, entre autres, les théories sentimentalistes philosophiques en dissociant les affects du jugement. Je me tourne maintenant vers l'approche de Nichols avant d'aborder ensuite la théorie prinzienne,
plus près de celle de Gibbard.
1.3. La théorie des normes sentimentales
La théorie des nonnes sentimentales (Sentimental Rules, 2004) de Nichols représente une approche intéressante et distincte parmi les théories sentimentalistes contemporaines en éthique. Bien appuyée empiriquement, cette théorie vise à dépasser les théories méta-éthiques - celle de Gibbard notamment - qui ont ignoré la littérature psychologique sur le jugement moral (2004 : 4). Nichols s'appuie, entre autres, sur les travaux d'Elliot Turiel concernant la distinction entre le domaine moral et le domaine conventionnel. Ces travaux démontrent que les jeunes enfants (2-3 ans) perforaient bien dans la tâche consistant à distinguer les fautes morales de simples entorses à l'étiquette. Les principales dimensions servant à faire la distinction sont (1) la référence à l'autorité, (2) la gravité du préjudice infligé par la violation et (3) la référence au contexte culturel. Une faute morale est jugée indépendante de l'autorité, indépendante du contexte culturel et plus sérieuse que la violation d'une convention - comme une règle d'étiquette par exemple. À l'inverse, la violation d'une convention est jugée dépendante de l'autorité, moins grave qu'une violation morale et dépendante du contexte culturel. Le scénario typique de reconnaissance d'une faute morale est celui où les enfants répondent que ce serait incorrect (not ok) de frapper un camarade de classe même si le tuteur le permettait, notamment en raison de la gravité de l'offense et ce, peu importe le contexte culturel. A l'inverse, les enfants trouvent qu'il serait de mâcher incorrect de la gomme en classe si un enseignant dans une autre école le permet.
Nichols s'inscrit dans la tradition initiée par les travaux de Elliot Turiel et développe une théorie sentimentaliste puisant dans la tradition philosophique ainsi que dans la psychologie contemporaine. C'est dans ce cadre qu'il offre la théorie des normes sentimentales. Ces dernières représentent un ensemble de nonnes associées à de fortes réactions affectives (affect-backed). Nichols distingue deux types de normes à l'intérieur de cet ensemble : (1) les normes prohibant les actions causant du tort à autrui (harm norms) et (2) celles prohibant les actions dégoûtantes (disgust norms). La théorie des Normes Sentimentales accorde un statut particulier aux normes qui sont liées à des réponses affectives fortes (2004 : 27). Les Nonnes Sentimentales sont distinctes des nonnes conventionnelles - selon les dimensions de la distinction de Turiel.
1.3.1. Les mécanismes
Un des traits importants de la théorie des Normes Sentimentales de Nichols est que les jugements moraux (core moral judgement) s'appuient sur deux mécanismes distincts : (1) un ensemble de normes appelé « théorie normative » et (2) un mécanisme affectif déclenché par la souffrance d'autrui (2004 : 18). Nichols admet que les normes prohibant le tort (harm norms) n'épuisent pas le domaine moral, mais il concentre tout de même son analyse sur celles-ci - car elles représentent les cas les plus clairs de violations morales. C'est pourquoi je vais limiter ma présentation de l'approche de Nichols à ce type précis de normes.
1.3.1.1. La théorie normative
Comme les Normes Sentimentales sont différentes des normes conventionnelles, les individus adhèrent à différents ensembles de normes, prohibant chacun une catégorie distincte d'actions. Un agent normalement constitué possédera différentes catégories de normes et donc différentes théories normatives. Il existe par contre une catégorie d'individus, les psychopathes, qui échouent lamentablement lorsqu'on leur demande de distinguer les fautes morales des fautes conventionnelles. C'est donc dire que les frontières entre leurs théories normatives sont brouillées, voire inexistantes. En d'autres mots, leur univers normatif n'est qu'un vaste continent où tout se situe dans le même domaine. Cela s'explique notamment par la déficience du système affectif des psychopathes. Ce déficit les empêche de pouvoir conférer un statut spécial à certaines normes. Nichols insiste sur le fait que l'exemple des psychopathes démontre que le mécanisme affectif est dissociable de la théorie normative (2004 : 19). Ces individus possèdent une théorie normative, mais ils n'ont pas le mécanisme affectif adéquat leur permettant de conférer un statut particulier aux nonnes prohibant certains types précis d'actions - ces actions proprement morales.
La théorie normative prohibant les actions causant du tort à autrui est donc celle qui est le plus étroitement associée au jugement moral chez Nichols. Par contre, il ne serait pas possible de parler de la faculté du jugement proprement moral (core moral judgment) sans le fonctionnement adéquat du mécanisme affectif permettant aux individus de détecter la souffrance d'autrui. La théorie normative associée au dégoût jouit également d'un statut particulier (quoi qu'elle soit « moins morale ») et les normes conventionnelles
sont quant à elles des normes orphelines n'ayant très peu de traction, sinon aucune, dans les affects.
1.3.1.2. Le mécanisme affectif
préoccupation pour la souffrance d'autrui (harm norms) ou le dégoût (disgust-backed norms). Le mécanisme de préoccupation (concern), associé aux normes prohibant les actions causant du tort à autrui, est toutefois distinct de la capacité d'empathie des individus, c'est-à-dire de leur aptitude à reconnaître la souffrance chez autrui (Nichols 2004 : 57). Ce qui m'intéresse ici est de savoir quel est le lien entre le mécanisme de préoccupation pour autrui et le jugement moral. Comme je le discuterai dans les prochains paragraphes, ce mécanisme n'est pas nécessaire, selon Nichols, pour qu'un individu puisse former un jugement moral. Pour le moment, je veux seulement souligner l'association que fait Nichols entre le mécanisme de préoccupation pour la souffrance d'autrui et la théorie normative proprement morale - c'est-à-dire prohibant les actions causant du tort à autrui. Pour étayer ce point, je dois préciser davantage le cadre dans lequel Nichols présente sa théorie.
1.3.2. Trois contraintes à satisfaire
L'objectif de Nichols est d'offrir une théorie sentimentaliste robuste, résistante aux faits et cohérente avec la littérature psychologique sur le jugement moral. Il cherche à dépasser le cadre des théories sentimentalistes classiques en philosophie, notamment celle de Gibbard (1990). Nichols développe alors sa théorie autour de trois contraintes majeures qu'une théorie sentimentaliste - ou néosentimentaliste - devrait pouvoir accommoder, selon lui, pour être adéquate. Une théorie sentimentaliste adéquate du jugement normatif doit pouvoir expliquer (1) le lien entre les réponses affectives et la motivation à agir selon les jugements; (2) le fait qu'il soit possible de juger qu'une action est « mauvaise » même après avoir perdu la disposition à ressentir des émotions; enfin, (3) le rôle de la raison dans le jugement moral. Selon Nichols, la théorie des Normes Sentimentales peut rencontrer ces trois contraintes de manière cohérente et satisfaisante.
Les première et troisième contraintes ne sont pas celles qui m'occupent ici. La question qui m'intéresse est de savoir s'il est réellement possible de faire des évaluations normatives sans une disposition à ressentir des émotions. En d'autres mots, un agent peut-il fonder son jugement uniquement sur la base de la théorie normative? Pour Nichols, le mécanisme affectif est l'outil grâce auquel les individus peuvent distinguer, dans la normativité, le domaine moral du domaine conventionnel. Par contre, les individus peuvent tout de même juger si un comportement est permis ou non indépendamment de la nature de la norme qui s'y rapporte (morale ou conventionnelle) et ce, uniquement sur la base de la théorie normative.
1.3.2.1. Formuler des jugements sans disposition à ressentir des émotions
Nous pouvons alors nous demander : jusqu'à quel point cette théorie est-elle sentimentaliste? Je concède à Nichols que les affects jouent un rôle crucial dans l'apprentissage des normes et dans l'acquisition des compétences morales chez les individus. Cependant, je demeure sceptique à l'endroit d'une théorie sentimentaliste dans laquelle les réponses affectives ne jouent pas un rôle de premier plan dans la manière dont les agents saisissent les enjeux normatifs - parfois moraux - qui sous-tendent les interactions dans lesquelles ils sont appelés à inférer quelles normes s'appliquent et, surtout, à quel degré. Par exemple, une norme d'égalité ou de générosité n'implique pas que nous donnions toujours la même proportion de nos avoirs, que ce soit à un mendiant, à un organisme de charité, à un proche dans le besoin, ou autre. Dans chaque cas des nuances s'imposent. Dans cette perspective, nous pouvons nous demander : est-ce que les émotions jouent un rôle important uniquement dans l'acquisition des compétences morales chez les agents et non dans la mise en pratique de ces compétences, c'est-à-dire dans l'accès et la saisie des enjeux normatifs?
Nichols aborde cet enjeu en se positionnant entre deux pôles. Selon lui, il existe deux manières « simplistes » d'aborder la question. D'un côté, nous pouvons suggérer qu'une personne qui perdrait sa disposition à ressentir des émotions négatives face à la souffrance d'autrui ne pounait plus distinguer les normes morales (i.e. les normes prohibant les actions causant du tort à autrui) des conventions sociales. De l'autre côté, une approche développementaliste admettrait sans problème que la faculté du jugement moral soit conservée suite à la perte de la disposition à ressentir des émotions. Or, Nichols se distingue de ces deux approches en affirmant qu'il est probable qu'une personne qui perdrait subitement toute disposition à ressentir des émotions négatives face à la souffrance d'autrui conserverait tout de même sa compétence à distinguer les normes morales des conventions sociales pour un certain temps. Il affirme qu'il s'agit là d'un point qui ne peut être éclairé que de manière empirique, mais qui ne menace pas les fondements de sa théorie. Sa théorie des Normes Sentimentales admet que la théorie normative soit « au moins partiellement dissociable » (2004 : 99, je traduis) du mécanisme affectif qui sous-tend le jugement moral.
Mais qu'implique cette formulation indéterminée? Nichols admet que le lien entre les émotions et les jugements normatifs est plutôt ténu dans ce cadre. La théorie des Normes Sentimentales n'explique pas le lien entre notre répertoire affectif et l'ensemble des nonnes qui forment notre théorie normative (2004 : 116). Elle distingue plutôt les nonnes conventionnelles, comme les règles d'étiquette (disgust-backed), des
normes proprement morales (harm-norms). Ces deux types de normes constituent les Normes Sentimentales. Une personne qui perdrait sa disposition à éprouver des réponses affectives adéquates perdrait alors sa capacité à distinguer entre les normes ayant un appui affectif (affect backed) et les normes conventionnelles, mais elle conserverait toutefois une théorie normative permettant de distinguer ce qui est permis de ce qui ne l'est pas - cette personne serait alors dans la situation typique du psychopathe marqué par un désordre émotif.
Nichols défend son approche en la présentant comme davantage « psychologique » et davantage cohérente avec les données empiriques disponibles que les autres théories sentimentalistes. Il se distingue des autres théories sentimentalistes - comme celle de Gibbard - en affirmant que leur approche suggère un lien non contingent entre les émotions et le jugement moral. Or, Nichols croit que ces théories sont inadéquates car elles ne conespondent pas au savoir empirique disponible et qu'elles sont donc «trop conceptuelles ». Il préfère alors ne pas chercher à expliquer la manière dont les normes que nous possédons en viennent à être émotionnellement chargées, mais plutôt à expliquer comment, historiquement, nous en sommes venus à avoir les normes que nous avons à l'intérieur de notre théorie normative. Je vais laisser de côté ici l'hypothèse de la résonance affective (Affective Resonance Hypothesis), selon laquelle les normes associées à une réaction émotionnelle forte ont plus de chance de se maintenir dans le temps. Avec cette hypothèse, Nichols cherche à expliquer pourquoi nous possédons la plupart des normes que nous possédons aujourd'hui, en expliquant pourquoi elles ont survécu avec le temps. Bien que cette explication soit intéressante, elle ne permet pas de déterminer la nature du lien entre les émotions et le jugement moral.
1.3.3. Critique du modèle
La voie empruntée par Nichols me semble problématique, car elle ne rend pas compte de la manière dont les agents parviennent à « re-connaître » ou à saisir les normes qui s'appliquent dans différentes situations et, surtout, à percevoir les nuances qui teintent les types d'obligations dans une grande variété de contextes. L'approche de Nichols nous limite à une conception binaire des normes (permis/défendu) et nous empêche de percevoir les gradations de l'univers normatif. En fait, elle nous permet uniquement de catégoriser les actions et non pas de juger de leur degré de convenance ou d'acceptabilité.
Nichols pounait rétorquer à cette objection qu'il peut y avoir une hiérarchisation déjà établie au sein même de la théorie normative, rendant le mécanisme affectif non nécessaire pour évaluer la gravité
d'un préjudice. Il serait alors possible de satisfaire la contrainte selon laquelle une théorie sentimentaliste doit pouvoir expliquer comment un individu peut formuler un jugement moral et ce, sans aucune disposition à ressentir des émotions. Ainsi, un agent pounait saisir l'intense gravité d'un préjudice, sans ressentir une forte indignation ou une forte culpabilité, ni même sans avoir de disposition à ressentir ces émotions.
Je concède que l'occunence d'une émotion ne soit pas nécessaire, dans des cas simples, à la reconnaissance de la gravité d'un préjudice et à la formulation conséquente d'un jugement. Par exemple, Eugène n'a pas besoin d'être indigné, lorsque son ami Antoine vole le vélo d'Emile, pour juger que c'est mal. La question qui se pose alors est de savoir si la disposition à ressentir des émotions est nécessaire pour formuler des jugements dans des situations complexes, c'est-à-dire dans des contextes où deux - ou plusieurs - nonnes ou motivations entrent en conflit. Une thèse épistémique adéquate doit pouvoir expliquer comment les agents saisissent la gradation de l'univers normatif dans une grande variété de contextes et non seulement dans des contextes simples qu'on reproduit en environnement contrôlé - comme c'est les cas dans les travaux de Turiel sur lesquels Nichols s'appuie.
Il est raisonnable de douter que les agents aient des théories normatives assez exhaustives pour établir une hiérarchie de principes et une justification de celle-ci dans la multiplicité des contextes d'interactions du quotidien. Cela supposerait beaucoup de ces « théories normatives » - qui ne pounaient contenir tous les cas d'exception. Il est aussi raisonnable de croire que la disposition à ressentir des émotions permet aux individus de saisir la gradation contextuelle de l'univers normatif dans une grande variété de situations. Chaque épisode normatif a sa gradation propre et les émotions nous permettent d'y accéder.
1.3.4. La critique prinzienne
Comme la théorie de Nichols suscite un questionnement intéressant pour les théories sentimentalistes en philosophie, il n'est pas étonnant que Prinz la discute dans le développement de sa thèse épistémique. Prinz reproche toutefois à Nichols la chose suivante : les normes composant la théorie normative n'ont pas de contenu affectif; elles ne deviennent émotionnellement chargées (affect backed) que lorsqu'elles entrent en contact avec le mécanisme affectif. Mais ce mécanisme est, chez Nichols, principalement un mécanisme de préoccupations pour des victimes de violations de normes. Il s'agit d'un système causal bidirectionel : quand une norme prohibant le « tort » (mal) qu'un individu peut infliger à autrui est violée, on ressent alors
une préoccupation pour la victime; à l'inverse, quand quelqu'un souffre, nous ressentons une préoccupation, ce qui rend une norme de la théorie normative saillante. Les deux composantes sont donc dissociables : les psychopathes ont une théorie normative, mais ils n'ont pas de mécanisme affectif de préoccupation adéquat et, à l'inverse, les enfants n'ont pas de théorie normative, mais ils disposent d'un mécanisme affectif efficace (2007 : 98). Or, selon Prinz, le mécanisme affectif de préoccupation pour les victimes n'est pas le mécanisme affectif le plus fondamental. Les émotions qui figurent généralement dans nos jugements moraux expriment un blâme (condamnation) pour le fautif- et non de la sympathie pour la victime. Donc, Nichols - tout comme Hume - met trop d'emphase sur nos réactions « sympathiques ». Cela implique que le mécanisme affectif que Nichols présente comme l'outil psychologique grâce auquel nous distinguons le domaine moral du domaine conventionnel n'est pas celui qui nous permet effectivement de faire des évaluations normatives et morales. Je crois que Prinz dit vrai et que cela a pour effet d'accroître l'étendue que le domaine moral occupe à l'intérieur de l'univers normatif.
Plus encore, la théorie de Prinz est bien appuyée empiriquement et résiste à la seconde critique que Nichols adresse aux théories philosophiques sentimentalistes qu'il considère trop « conceptuelles ». Par exemple, plusieurs expériences menées en économie expérimentale portant sur le lien entre les émotions et les décisions (comme la punition) révèlent que la colère et l'indignation motivent des punitions et cela, bien plus souvent et robustement que les préoccupations pour les victimes - ou encore des préoccupations envers l'équité de la distribution, comme des préférences de type « maximin » (Fehr et Gàchter, 2002, Daruvala, 2010).
1.4. L'approche « constituante »
Dans cette section je vais présenter la théorie de Prinz sur la question du lien entre les émotions et le jugement. Je vais présenter les principaux arguments de l'approche constituante de manière à appuyer
celle-ci sur la formulation de la thèse épistémique que j'ai esquissée jusqu'icelle-ci.
Dans la théorie prinzienne, les émotions et le jugement ne sont pas dissociables. Selon le modèle causal de Nichols, il est possible que les agents puissent faire des jugements sans disposition à ressentir des émotions et il est donc impossible que les affects soient les seules bases du jugement. À l'inverse, chez Prinz, les émotions sont constituantes du jugement. Elles sont donc nécessaires, mais elles sont aussi suffisantes. Elles sont nécessaires, car, selon l'émotivisme épistémique, un agent doit avoir une disposition à
ressentir des émotions pour saisir les gradations de l'univers normatif et formuler des jugements. Elles sont suffisantes, car l'occunence d'une émotion morale constitue un jugement.
Prinz appuie sa théorie, entre autres, sur les travaux de Jonathan Haidt. L'approche «socio-intuitionniste » de Haidt suggère que le jugement moral est le produit d'intuitions des agents (2001). Ceci signifie que les justifications que les agents offrent de leurs jugements ne sont que des rationalisations a posteriori. Prinz n'adopte pas l'approche de Haidt, mais il soutient l'existence de valeurs morales de bases
(basic values) qui ne requièrent aucune justification. On retrouve en effet des cas dans lesquels les individus ne peuvent fournir de justification pour leur jugement, bien qu'ils aient une attitude morale, c'est-à-dire une émotion morale, à propos de celui-ci. Lorsque l'on présente certains scénarios insolites à des sujets en leur demandant si l'action mise en scène est condamnable, et pourquoi, la plupart des gens ne peuvent offrir de justification pour leur jugement. L'exemple de l'inceste consentant de Murphy et al. (2000) dans lequel un
frère et une sœur ont une relation sexuelle désirée, consentie et sans conséquences négatives est particulièrement frappant pour illustrer ce que l'on nomme des cas d'ébahissement (dumbfounding). Ce terme désigne une situation dans laquelle un agent ne peut fournir de justification pour appuyer son jugement. Dans l'exemple proposé par Murphy et al., le fait que le scénario soit ficelé de manière à ne
contenir aucun tort pour les acteurs sape la possibilité que les agents puissent donner des raisons pour justifier leur jugement selon lequel cet acte est « mal ». Or, une grande majorité des individus jugent que l'acte commis par le frère et la sœur est « mal » et ont une attitude de désapprobation réelle envers cet acte. Pourtant, aucun sujet n'est parvenu à justifier son jugement.
Prinz attribue une attitude morale à un agent seulement si celui-ci ressent une émotion face à une violation morale. Mais la question est de savoir quel est le lien entre l'émotion qui confère cette attitude et le jugement sur lequel elle porte. J'ai mentionné plus haut que les épisodes affectifs sont déclenchés par des violations normatives. Or, la reconnaissance de ces violations nécessite que les individus puissent identifier celles-ci comme telles grâce à leur disposition affective.
1.4.1. Les sentiments
Selon Prinz, les agents intériorisent les normes grâce à leurs émotions. Les normes sont stockées dans la mémoire à long terme sous la forme de « sentiments ». Ceux-ci sont eux-mêmes la disposition affective (2007 : 84). Les sentiments sont décrits comme des états stables, disposant les individus à ressentir des
émotions dans les contextes appropriés. En d'autres mots, les sentiments sont les normes que les individus ont en mémoire, et les occunences d'émotions en tant que manifestations des dispositions sentimentales -sont des jugements (2007 : 96). La formation du jugement se fait alors en quatre étapes. D'abord, une étape de catégorisation -j'aborderai ce point plus en détail dans la section 1.5.2. Il s'agit du processus au cours duquel l'agent associe un script normatif 'à une action. Par exemple, la norme contre le vol (propriété) au vol à la tire (pickpocketing). Ce qui, ensuite, rend une norme saillante et active un sentiment. L'activation d'un sentiment déclenche alors une émotion appropriée au contexte. Enfin, cette émotion est associée à l'action évaluée et devient proprement un jugement (2007 : 97). Dans cette perspective, les émotions sont donc des manifestations de la préoccupation des agents pour certaines violations. Elles manifestent l'attitude de l'agent qui la ressent envers l'action jugée.
1.4.2. La thèse épistémique prinzienne
À ce stade-ci, il me faut ressener la discussion autour de l'aspect épistémique de l'hypothèse émotiviste. Je présente maintenant la formulation synthétique de la thèse épistémique (S2) prinzienne :
S2 : La disposition à ressentir les émotions est une condition de la possession du concept BIEN (MAL).
La thèse prinzienne est une thèse à propos de la capacité des agents à saisir normalement les enjeux normatifs auxquels ils font face dans différentes situations. Elle vise à expliquer comment les émotions nous permettent de connaître et -j'ajoute - de « re-connaître » (saisir) les normes qui s'appliquent dans différents contextes d'interaction. Fait important à noter, Prinz mentionne que c'est la « disposition » à ressentir des émotions qui permet aux agents d'accéder à l'univers normatif. Dans la perspective émotiviste que j'ai esquissée jusqu'ici, cette disposition permet la saisie idiosyncratique chez les acteurs et les spectateurs -des gradations contextuelles de l'univers normatif, c'est-à-dire les normes en jeu et le seuil d'acceptabilité qu'elles fixent dans les divers épisodes normatifs du quotidien.
Une théorie émotiviste qui se contenterait uniquement de soutenir que les émotions jouent un rôle important dans l'accès à l'univers normatif et à la connaissance morale serait incomplète. Une théorie adéquate doit aussi pouvoir offrir une analyse du lien entre les émotions et la formation ponctuelle de jugements. Si la théorie de Prinz est fertile, c'est en grande partie car elle répond à cette exigence.
1.4.3. La théorie de l'évaluation incarnée
Un des arguments importants avancés par Prinz pour défendre la thèse épistémique est la théorie de l'évaluation incarnée (embodiedappraisal theory). La théorie de l'évaluation incarnée explicite le lien entre les émotions et le jugement dans le cadre prinzien.
Cette théorie vise à expliquer un fait qui demeure inexpliqué chez Hume : le fait qu'une émotion puisse être raisonnable ou non (2007 : 64). Ce point n'est pas sans importance si l'on considère que les émotions sont constituantes de nos jugements. Pour expliquer cela, Prinz utilise la théorie de la représentativité de Dretske, sur laquelle je reviendrai un peu plus bas. L'idée est en fait d'assimiler le caractère raisonnable ou déraisonnable d'une émotion à sa validité. Or, la validité de nos émotions porte toujours sur des choses sur lesquelles nous pouvons exercer un contrôle, comme nos croyances (contrairement, par exemple, à notre peur dans une montagne-russe). Il est possible de parler du caractère raisonnable (valide) d'un épisode émotionnel, comme un épisode d'indignation ou de culpabilité, lorsque nous évaluons l'action d'un individu. Nos émotions morales peuvent donc être constituantes de nos jugements moraux sans pour autant que l'on se retrouve dans l'impossibilité de juger de la validité de ceux-ci (ce qui ouvre également la porte à l'amélioration de la morale en tant qu'outil de cohésion soceux-ciale).9
La théorie de l'évaluation incarnée de Prinz se résume avec le syllogisme suivant : a) les émotions morales sont des alertes incarnées; b) ces alertes signalent des préoccupations morales; c) donc, les émotions morales incarnent des préoccupations morales. Pour expliquer cette théorie, Prinz utilise l'analogie du détecteur de fumée. Voici comment cela se présente. La première prémisse affirme que nos émotions morales sont des états concrets comparables à l'alarme d'un détecteur de fumée. La seconde prémisse signifie que, comme l'alarme d'un détecteur de fumée, nos émotions morales peuvent « représenter sans décrire » (2007 : 64). En d'autres mots, les émotions n'ont pas de contenu conceptuel comme tel, mais possèdent plutôt un contenu représentationnel.
C'est ici que la théorie de Dretske entre en jeu. Brièvement, cette théorie stipule qu'une représentation mentale M représente ce dont elle a la fonction de détecter, c'est-à-dire son déclencheur (2007 : 61). La seconde prémisse signifie donc que les émotions morales signalent les préoccupations qu'elles ont la fonction de détecter - par exemple, la violation de l'autonomie d'autrui déclenche, selon
9 Voir Jesse Prinz. (2007). Is Morality Innate? Dans W. Sinnott-Aimstrong (éd.), Moral Psychology, Vol. 1 : The Evolution of
Prinz, de la colère. De ces deux prémisses, Prinz en conclut que nos émotions morales représentent des préoccupations normatives.
C'est dans cette perspective que nous pouvons dire que les émotions peuvent être raisonnables ou valides. Les émotions sont raisonnables lorsqu'elles sont déclenchées dans les situations appropriées, c'est-à-dire dans les situations où il y a un préjudice réel ou potentiel. Un exemple serait les cas d'ébahissement. Dans ces situations, les jugements incarnent des valeurs morales « de base » (i.e. « l'inceste est mal »), c'est-à-dire des normes « brutes » desquelles l'occunence d'émotions sont représentatives et constituantes de l'évaluation d'un comportement relativement à ces normes. Les agents ne peuvent tout de même pas expliquer pourquoi une norme a été violée - de manière analogue à l'alarme du détecteur de fumée qui informe sans décrire.
À l'inverse, chez Nichols, la disposition à ressentir des émotions n'est pas requise pour qu'un agent puisse distinguer ce qui est permis ou non; elle l'est seulement pour distinguer ce qui est moral de ce qui est conventionnel. En d'autres mots, un agent dépourvu d'un mécanisme affectif adéquat ne pounait faire les nuances qui s'imposent dans différents cas. Un tel agent ne pounait saisir les gradations de l'univers normatif, c'est-à-dire juger le degré d'acceptabilité d'une action et de sa convenance.
1.4.4. L'intensité des émotions
Prinz affirme que les émotions morales sont constituantes des jugements en ce sens qu'elles constituent des occunences d'évaluations normatives. Également, que c'est la valeur - positive ou négative - des émotions qui détermine si elles se situent dans le spectre de l'approbation ou de la désapprobation. Et, plus important encore, que « l'intensité de nos émotions est souvent un bon indicateur de la force de nos jugements moraux » (2007 : 21, je traduis). À ce moment-ci, je me dois d'insister sur le fait que Prinz adopte une définition souple des émotions : « les émotions dans le spectre de la désapprobation devraient être définies de manière large » (2007 : 117, je traduis). Les émotions orientées vers autrui représentent généralement les préoccupations de tiers partis désintéressés, lesquelles forment un socle important de la moralité chez Prinz (2008a). C'est donc notamment de l'intensité de ce type d'émotions - et non du mécanisme de réaction à la souffrance d'autrui - dont il est question dans l'affirmation selon laquelle nos émotions sont souvent un bon indicateur de la force de nos jugements.
Il est également important de noter que la théorie de Prinz résiste aux critiques que Nichols adresse aux théories sentimentalistes en philosophie - principalement celle de Gibbard. La théorie de Prinz n'est pas une théorie métacognitive comme l'est celle de Gibbard car elle ne porte pas sur la validité des jugements sur la rationalité des émotions, mais sur la validité des émotions elles-mêmes (2007 : 116). Elle s'appuie sur une littérature empirique abondante documentant le lien entre les émotions et les jugements normatifs -notamment grâce à l'approche empirique et aux techniques de neuro-imagerie. Prinz se réfère, entre autres, à une étude de Greene et Haidt (2002), mais j'insiste ici sur le fait que je demeure sceptique face à l'utilisation de ce type d'études dans la critique de thèse métaphysiques ou normatives - comme le fait Greene, lorsqu'il attaque de manière polémique l'école déontologique et Kant lui-même (Greene, 2008). La critique que Prinz adresse à Nichols - et que je viens de présenter brièvement - vaut aussi pour Haidt (et son modèle socio-intuitiviste); je me distancie aussi de ce dernier, puisqu'il utilise lui aussi des données empiriques comme arguments au niveau conceptuel. Je crois qu'il s'agit là d'une eneur que le philosophe doit éviter - la méthode empiriste bien comprise, telle que je l'ai présentée en introduction, n'autorise pas ce type de stratégie argumentative
1.4.5. Pouvons-nous former des jugements sans disposition à ressentir des émotions?
Suite aux éléments du débat que j'ai présenté dans les sections précédentes, je crois que la théorie de Prinz est plus porteuse que la théorie de Nichols pour nous éclairer sur la question de savoir comment les agents parviennent à saisir les enjeux normatifs, incluant les enjeux moraux, qui se présentent à eux sous différentes formes dans une multiplicité de contextes.
La théorie de Nichols est incapable de nous expliquer comment les individus perçoivent la « gradation du monde », c'est-à-dire comment ils jugent de la gravité d'une faute commise et de saisir les subtilités et les nuances que les agents perçoivent normalement grâce aux émotions. Si l'on accepte que les normes ne doivent pas être conçues de manière binaire, c'est-à-dire entre deux extrêmes de permissibilité (i.e. « permis » et « défendu »), nous ne pouvons nous contenter d'une théorie - sentimentaliste - dans laquelle les émotions ne sont paradoxalement plus nécessaires dans le processus d'évaluation normative des agents. En effet, la disposition à ressentir des émotions est fondamentale pour qu'un individu puisse identifier les variables pertinentes dans un contexte donné afin d'en aniver à des évaluations normatives adaptées. La thèse épistémique de Prinz rend compte plus adéquatement, que ne le fait celle de Nichols, de la manière dont les agents saisissent la « gradation du monde » à travers le prisme de la normativité.
Dans cette perspective, je suggère d'abandonner l'approche de Nichols et d'opter pour celle de Prinz. Les émotions morales que ce dernier identifie nous permettent non seulement d'accroître l'étendue du domaine moral à l'intérieur de l'univers normatif, mais également d'assouplir nos catégories du « permissible » et du « défendu » et de plutôt adopter celles de l'approbation et de la désapprobation, lesquelles admettent un raffinement dans notre compréhension de la manière dont les individus saisissent les enjeux normatifs dans une grande variété de contextes - c'est-à-dire qu'elles admettent des gradations à l'intérieur de l'univers moral, à l'image de notre sensibilité qui admet que nous puissions ressentir de la douleur et du plaisir à divers degrés, et non seulement sentir du mal ou du plaisir. En d'autres mots, la théorie de l'évaluation incarnée de Prinz nous permet de rendre compte adéquatement de la manière dont les agents jugent de la « convenance » des actions, en degrés, et ce, grâce à la disposition à ressentir des émotions. Cette dernière joue donc un rôle plus important chez Prinz que chez Nichols. Selon Prinz, cette disposition permet aux agents de saisir la gradation de l'univers normatif et non seulement de distinguer entre différents domaines à l'intérieur de celui-ci. La disposition à ressentir des émotions - comme l'indignation et la culpabilité - sera la pièce maîtresse dans l'analyse du lien entre les émotions, la punition par les tiers et la réparation des torts.
1.5. Extension de la thèse épistémique
Je me tourne maintenant vers l'extension de la thèse épistémique prinzienne que je souhaite introduire afin d'offrir l'analyse la plus précise qui soit du lien entre les émotions et le jugement moral. Pour bien comprendre l'extension que je suggère, gardons en tête l'analogie du détecteur de fumée utilisée par Prinz pour présenter la théorie de l'évaluation incarnée. Les émotions sont comme l'alarme d'un détecteur de fumée, c'est-à-dire qu'elles informent sans décrire. De plus, l'intensité des émotions est bien souvent un bon indicateur de l'intensité des jugements. Je présenterais donc simplement l'extension que je suggère de la manière suivante : la disposition à ressentir des émotions est une condition de possession du concept BIEN (MAL) et l'intensité de ces émotions indique la gravité du préjudice infligé par la violation normative -généralement proportionnelle au coût émotionnel imposé à la victime ou au témoin. Pour reprendre l'analogie du détecteur de fumée, c'est comme si nous possédions des détecteurs de fumée dont l'intensité de l'alarme - en décibels - serait proportionnelle à la gravité de la menace ou du préjudice. En d'autres mots, l'intensité des émotions négatives indiquent le degré d'inacceptabilité sociale d'une action.