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Hegel et Savigny : l'impossible réconciliation

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Academic year: 2021

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Texte intégral

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Hegel et Savigny :

L’impossible réconciliation

Thèse

François Bourassa

Doctorat en philosophie

Philosophiae doctor (Ph. D.)

Québec, Canada

© François Bourassa, 2016

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III

RÉSUMÉ

Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) et Friedrich Carl von Savigny (1779-1861) ont été des contemporains, des compatriotes et des collègues à l’Université de Berlin, le premier y enseignant la philosophie du droit, le second y enseignant le droit romain. Mais ils ont aussi été des adversaires. C’est leur affrontement qui constitue le thème de la présente thèse. Un affrontement opposant le rationalisme de Hegel à l’historicisme de Savigny.

Entre l’École spéculative du droit de Hegel et l’École historique du droit de Savigny, ce fut la guerre. En surface, c’est sur le front juridique que les deux adversaires ont livré bataille. À preuve, ces trois conflits: la Querelle de la réception, la Querelle de la

possession, puis la Querelle de la codification.

Toutefois, l’objectif de cette thèse est de montrer que la guerre entre Hegel et Savigny a été menée, d’abord et avant tout, sur le front politique. Face aux événements de leur temps – la Révolution française, l’Empire napoléonien, les Guerres de libération de 1813-1814, la Restauration, l’émergence du nationalisme allemand –, Hegel et Savigny ont adopté des positions complètement différentes. Face au contexte culturel de leur temps, – la diffusion d’une pensée contre-révolutionnaire héritée d’Edmund Burke (1729-1797) et la naissance d’un romantisme politique –, ils ont emprunté des voies complètement opposées. Leurs visions respectives de l’Allemagne en ce début du XIXe siècle étaient si divergentes

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V

ABSTRACT

Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) and Friedrich Carl von Savigny (1779-1861) were contemporaries, fellow-countrymen and Berlin University colleagues, with Hegel teaching philosophy of law and Savigny teaching Roman law. However, they were adversaries. Their confrontation, setting Hegel’s rationalism up against Savigny’s historicism, constitutes the subject of the present thesis.

Hegel’s school of thought, speculative in its approach, and Savigny’s Historical School of Law were at war. This state of strife was most manifest in the feuds pertaining to judiciary issues, as attested by the three disputes – Rezeptionsstreit, Besitzstreit and

Kodificationsstreit – bearing respectively on reception (of Roman law), possession (of

property) and codification (of law).

However, the goal here is to show that this conflict’s most significant theatre was the political front. Before the events of their time – the French Revolution, the Napoleonic Empire, the Wars of Liberation, the Restoration, emerging German nationalism –, Hegel and Savigny each adopted completely different positions. Indeed, in responding to the cultural context of the day – the dissemination of counter-revolutionary thought, whose source could be traced to Edmund Burke (1729-1797), and the political Romanticism which was then taking shape – each one followed an entirely opposite path. Their respective visions of early 19th-century Germany were so divergent as to render any reconciliation between the philosopher and the jurist inconceivable.

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VII

TABLE DES MATIÈRES

RÉSUMÉ ... III ABSTRACT ... V TABLE DES MATIÈRES ... VII DÉDICACE ...XI REMERCIEMENTS ... XIII EN EXERGUE ... XV REMARQUES PRÉLIMINAIRES ... XVII

INTRODUCTION GÉNÉRALE ... 1

PREMIÈRE PARTIE : LE FRONT JURIDIQUE ... 9

INTRODUCTIONÀ LA PREMIÈRE PARTIE ... 11

CHAPITRE I DES CHEMINS ENTRECROISÉS ... 13

1.1. Les jeunes années ... 14

1.2. Les années de maturation ... 18

1.3. Les années de maturité ... 22

CHAPITRE 2 LE DROIT ROMAIN ... 39

2.1. De ses origines à sa période classique ... 40

2.2. Son évolution en Occident au cours du Moyen-Âge ... 46

2.3. Sa réception en Allemagne ... 59

CHAPITRE 3 LE DROIT NATUREL ... 65

3.1. Les théoriciens modernes du droit naturel ... 67

3.2. Les philosophes de la liberté ... 84

3.3. Hegel: critique et réformateur du droit naturel ... 92

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VIII 3.5. Historicité ou anhistoricité? ... 111 CHAPITRE 4 L’ÉCOLE SPÉCULATIVE ... 121 4.1. Son histoire ... 122 4.2. Sa méthode ... 136

4.2.1. Des manières de traiter scientifiquement du droit naturel ... 138

4.2.2. Du Premier système à la Phénoménologie de l’Esprit ... 142

4.2.3. La Science de la logique ... 151

4.3. Son système ... 164

4.4. Ses principes ... 177

4.4.1. L’idée du droit ... 177

4.4.2. Le droit de la volonté ... 181

4.4.3. «Les œuvres du libre vouloir» ... 184

4.5. Son disciple: Eduard Gans ... 194

CHAPITRE 5 L’ÉCOLE HISTORIQUE ... 209 5.1. Son histoire ... 210 5.2. Sa méthode ... 222 5.3. Son système ... 232 5.4. Ses principes ... 252 5.4.1. Le natürliche Recht ... 254 5.4.2. Le gelehrte Recht ... 262 5.4.3. Le rôle du législateur ... 266 5.4.4. Le rôle de l’État ... 271

5.5. Ses disciples: Georg Friedrich Puchta et Jacob Grimm ... 274

CHAPITRE 6 L’AFFRONTEMENT ... 289

6.1. Querelle de la réception ... 290

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IX

6.3. Querelle de la codification ... 334

DEUXIÈME PARTIE : LE FRONT POLITIQUE ... 355

INTRODUCTIONÀ LA DEUXIÈME PARTIE ... 357

CHAPITRE 7 HEGEL ET SAVIGNY:FILS DE LEUR TEMPS ... 359

7.1. La Révolution ... 360

7.2. L’Empire ... 365

7.3. L’agonie du Saint-Empire ... 369

7.4. La libération ... 373

7.5. La Restauration ... 375

7.6. L’assemblée des états du Wurtemberg ... 379

7.7. La répression ... 388

7.8. La réforme du système électoral britannique ... 396

7.9. La Protestation des Sept de Göttingen ... 399

7.10. Le règne de Frédéric-Guillaume IV ... 403

CHAPITRE 8 EDMUND BURKE:LA CONTRE-RÉVOLUTION ... 419

8.1. Burke: libéral ou conservateur? ... 420

8.2. La Révolution française: une rupture avec le passé ... 424

8.3. Les Droits de l’homme ... 429

8.4. Le rationalisme des Lumières... 436

8.5. L’individualisme ... 444

8.6. La réception de Burke en Allemagne ... 451

CHAPITRE 9 LE PREMIER ROMANTISME ... 475

9.1. Le Sturm und Drang... 476

9.2. Fichte: le premier maître à penser ... 481

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X

9.4. Les premiers Romantiques ... 513

CHAPITRE 10 L’ESPRIT DU TEMPS ... 529 10.1. Hegel: un Romantique? ... 530 10.2. L’esprit de Tübingen (1785-1800) ... 540 10.3. L’esprit de Francfort (1797-1800) ... 552 10.4. L’Esprit d’Iéna (1801-1807) ... 559 10.5. L’histoire de l’Esprit ... 574 10.6. Hegel: un pangermaniste? ... 596 CHAPITRE 11 L’ESPRIT DU PEUPLE ... 605

11.1. Les pérégrinations du romantisme ... 606

11.2. Quelques Romantiques ... 614

11.3. Savigny et les Romantiques ... 625

11.4. Savigny et le romantisme politique ... 630

11.5. Les maîtres à penser de Frédéric-Guillaume IV ... 641

11.6. Savigny: un ancêtre du nazisme? ... 647

CHAPITRE 12 SOCIALISME ET NATIONALISME ... 655

12.1. La contribution d’Eduard Gans ... 657

12.2. La contribution de Ludwig Feuerbach ... 662

12.3. Les Jeunes Hégéliens ... 668

12.4. Les Germanistes ... 680

CONCLUSION ... 693

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XI

DÉDICACE

À la mémoire d’Anne Bourassa, de Liliane Audet et de Laurent-Paul Luc. Vous avez été pour moi des sources d’inspiration intarissables.

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XIII

REMERCIEMENTS

J’adresse mes plus sincères remerciements à toutes les personnes qui ont rendu possible l’effectuation de cette thèse.

Plus particulièrement à Messieurs les professeurs Thomas De Koninck et Bjarne Melkevik de l’Université Laval, Yves Charles Zarka de l’Université Paris Descartes et Eduardo Andujar du Collège universitaire dominicain.

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XV

EN EXERGUE

«Je m’en tiens à cette idée, que l’esprit du temps a donné l’ordre d’avancer».

G.W.F. HEGEL, Lettre à Niethammer, 5 juillet 1816, dans Correspondance II / 1813-1822, traduction de Jean Carrère; Éditions Gallimard; Paris (1963) 1990; collection «tel»; p. 81.

Si maintenant on cherche quel est le sujet au sein duquel le droit positif a sa réalité, on trouve que ce sujet est le peuple. C’est dans la commune conscience du peuple que vit le droit positif; aussi peut-on l’appeler le droit du peuple.

F.C. von SAVIGNY, Traité de droit romain, traduction de Charles Guenoux; Librairie Firmin Didot Frères; Paris, 1855; Tome I; #VII, p. 14. Les italiques sont dans le texte.

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XVII

REMARQUES PRÉLIMINAIRES

Éditions retenues

Parmi les œuvres de Hegel et de Savigny que nous avons utilisées pour mener nos recherches et rédiger la présente thèse, trois ouvrages occuperont une place privilégiée en raison de leur importance: Principes de la philosophie du droit de Hegel; De la vocation de

notre temps pour la législation et la science du droit et «Sur le but de la présente revue» de

Savigny.

Plusieurs traductions françaises des Principes de la philosophie du droit sont disponibles. Nous avons retenu celle de Jean-François Kervégan, publiée par les Presses Universitaires de France, à Paris, en 1998, dans la collection «Fondements de la politique». Par conséquent, les citations qui seront extraites des Principes renverront généralement à cette édition. Toutefois, pour chaque citation donnée, nous ajouterons également une référence à la seconde édition du même ouvrage, soit celle publiée par les Presses Universitaires de France, à Paris, en 2003, dans la collection «Quadrige/puf».

Pour le manifeste de fondation de l’École historique du droit de Savigny, soit De la

vocation de notre temps pour la législation et la science du droit, nous avons utilisé la

traduction d’Alfred Dufour, publiée par les Presses Universitaires de France, à Paris, en 2006, dans la collection «Léviathan/puf».

Pour l’article inaugural de la Zeitschrift für geschichtliche Rechtswissenschaft [Revue pour la science historique du Droit], soit le texte de Savigny intitulé «Sur le but de la présente revue», nous avons utilisé la traduction d’Olivier Jouanjan, publiée dans

L’esprit de l’École historique du droit – Annales de la Faculté de droit de Strasbourg

(Nouvelle série, no 7, pages 25 à 32), à Strasbourg, en 2004.

Référence au texte allemand

Pour ces trois mêmes ouvrages, nous donnerons, à chaque citation, référence au texte allemand. À cette fin, nous avons retenu les éditions suivantes:

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XVIII

1) Grundlinien der Philosophie des Rechts, dans Werke in zwanzig Bänden; Suhrkamp; Francfort, 1970; tome 7.

2) Vom Beruf unsrer Zeit für Gesetzgebung und Rechtswissenschaft, (zweite Ausgabe); Mohr & Zimmer; Heidelberg, 1828.

3) «Über den Zweck dieser Zeitschrift», dans Vermischte Schriften; Veit; Berlin, 1850;

Band 1, Num. VI; pages 105 à 126. Abréviations

Nous avons utilisé des abréviations seulement pour désigner les trois ouvrages suivants:

GPR = Grundlinien der Philosophie des Rechts

Vom Beruf = Vom Beruf unsrer Zeit für Gesetzgebung und Rechtswissenschaft Zweck = «Über den Zweck dieser Zeitschrift».

Dans tous les autres cas, les titres complets des ouvrages seront donnés.

Système de références

Nous utiliserons le système classique de références en donnant en bas de page le nom de l’auteur en premier, suivi du titre de l’ouvrage, du nom de l’éditeur, de l’endroit et de la date de publication, ainsi que du nom de la collection dans laquelle l’ouvrage a été publié, s’il y a lieu.

Nous utiliserons l’abréviation op. cit. lorsque l’ouvrage auquel il sera référé a déjà fait l’objet d’une référence antérieure dans la même section de chapitre.

Nous utiliserons l’abréviation Ibid lorsque l’ouvrage auquel il sera référé sera le même qu’à la référence précédente.

Nous utiliserons l’abréviation Loc. cit. lorsque nous ferons référence à la même page du même ouvrage qu’à la note précédente.

La numérotation des notes de bas de page recommencera à chaque section de chapitre.

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XIX

Quelques expressions particulières

Nous utiliserons l’expression École historique du droit pour désigner de façon exclusive l’École fondée par Savigny. Certains commentateurs traduisent maladroitement l’expression allemande geschichtliche Rechtsschule par École du droit historique. C’est pourtant bien l’école qui est dite historique, et non pas le droit. Toutefois, nous ne modifierons pas les citations malgré cette maladresse.

La Rechtsphilosophie de Hegel a rassemblé des disciples qui ont adopté la méthode, le système et les principes du maître, pour, ensuite, les diffuser à leur tour et, surtout, les opposer à l’École historique du droit. Nous utiliserons l’expression École spéculative du

droit pour désigner de façon spécifique tout ce courant de pensée qui a porté l’étendard de

la philosophie hégélienne du droit.

L’usage de la majuscule dans le mot Esprit est un casse-tête sans fin. Nous aurons recours à la majuscule chaque fois que nous parlerons de l’Esprit comme du Tout, de l’Absolu, au sens même du titre donné par Hegel: Phénoménologie de l’Esprit. Toutefois, dans les citations, nous respecterons l’usage des majuscules ou des minuscules sans modifier les extraits rapportés.

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3 Georg Wilhem Friedrich Hegel (1770-1831) et Friedrich Carl von Savigny (1779-1861) ont été des contemporains, des compatriotes et des collègues à l’Université de Berlin, le premier y enseignant la philosophie du droit, le second y enseignant le droit romain. Mais ils ont aussi été des adversaires. C’est leur opposition qui constitue le thème de la présente thèse. Une opposition entre le rationalisme de Hegel et l’historicisme de Savigny. Même si c’est à travers leurs textes portant sur le droit que Hegel et Savigny se sont attaqués, nous soutiendrons que leur opposition s’est manifestée bien davantage sur la scène politique. C’est pourquoi notre thèse est divisée en deux parties: le front juridique et le front politique.

* * *

Sur le front juridique, Hegel et Savigny ont, tous les deux, pris position à l’égard du droit romain et du droit naturel dans le contexte d’une vaste remise en question des origines du droit allemand. Ils ont, tous les deux, proposé une méthode et un système pour connaître et enseigner la science juridique, fondant ainsi deux écoles distinctes: l’École spéculative et l’École historique. Le rationalisme juridique de Hegel pourrait se résumer par ces deux mots: Système et Histoire, puisque ce sont les principes rationnels qui précèdent l’histoire et lui donnent sens. L’historicisme juridique de Savigny pourrait se résumer par ces deux mots: Histoire et Système, puisque c’est l’histoire qui précède les principes juridiques et leur donne sens. Hegel procède par déduction; Savigny, par induction. Certes, sous tous ces points de vue, Hegel et Savigny ont adopté des prises de position fort différentes. Mais leur véritable affrontement se produisit autour de trois enjeux particuliers: la réception du droit romain, la théorie de la possession et la question de la codification.

Hegel élargit le concept du droit en le prolongeant bien au-delà du sens qui lui est habituellement reconnu. Pour lui, le droit correspond aux réalisations du libre vouloir, incluant toutes les institutions sociales, économiques, juridiques et politiques. C’est pourquoi il divise ses Principes de la philosophie du droit en trois grandes parties: le droit

abstrait (Das abstrakte Recht), la moralité (Die Moralität) et l’éthicité (Die Sittlichkeit).

Le droit abstrait a deux volets. Sous le premier, il réfère aux principes rationnels du droit naturel, tels qu’ils ont été forgés par les penseurs du jusnaturalisme moderne. Sous le

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deuxième, il réfère aux règles juridiques servant à régir les relations entre personnes, celles-ci étant alors envisagées en tant que détentrices des droits fondamentaux que sont la protection du corps humain et la possession paisible de biens matériels. Autrement dit, le droit abstrait correspond au droit civil privé et au droit pénal dans la mesure où ils protègent ces deux droits fondamentaux.

La moralité réfère à l’ensemble des normes morales qui régissent les relations humaines, mais sans avoir le statut de prescriptions légales. Alors que dans la sphère du droit abstrait la personne s’appropriait la nature, son propre corps et les choses matérielles afin de se constituer un avoir, ici, dans la sphère de la moralité, elle s’investit plutôt dans son agir. Autrement dit, l’être humain cherche à se faire reconnaître, non plus seulement comme possesseur de choses, mais aussi en tant qu’acteur. Toutefois, ce monde normatif demeure soumis à la contingence, c’est-à-dire au bon vouloir, aux impulsions, aux inclinations et aux passions de chacun.

L’éthicité englobe le vaste domaine des relations familiales, socio-économiques et politiques. En fait, il s’agit des institutions fondamentales du monde moderne: la famille, la société civile bourgeoise et l’État. L’être humain n’est plus considéré simplement comme un possesseur de biens, ni comme un acteur moral individuel, mais bien plutôt comme membre d’une communauté. Encore toute imprégnée de nature et d’immédiateté, la famille constitue la première cellule où s’exprime la liberté dans la vie éthique. La société civile bourgeoise est ce milieu où il est possible, tout à la fois, de satisfaire les besoins égoïstes de chacun et de découvrir la nécessité de collaborer avec ses semblables pour améliorer le sort de la communauté. Quant à l’État, il s’agit pour Hegel de la manifestation la plus riche de la liberté parmi l’ensemble des institutions éthiques: un corps politique assumant sa propre existence, sa constitution interne et ses relations avec d’autres États dans un rapport de reconnaissance réciproque, contribuant du même coup à façonner l’histoire mondiale.

Cette élévation dans la sphère du droit public, Savigny ne la fait pas. À ses yeux, le droit privé a une valeur plus grande que le droit public, incluant les différentes facettes de celui-ci, à savoir: le droit criminel, le droit constitutionnel et le droit interétatique. Pourquoi en est-il ainsi? Parce que le droit civil privé est un organisme vivant, au même titre que la langue d’un peuple, au même titre que son art, ses croyances, ses valeurs et toutes les autres

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5 manifestations de son identité et de sa culture. Le droit civil privé est l’expression du rapport intime que les membres d’une communauté entretiennent entre eux, l’expression vivante du sentiment d’appartenance à une même communauté. Quant au droit public, il ne vient qu’apporter des règles extérieures pour protéger les membres de la communauté. Certes, ces règles sont importantes et nécessaires, mais elles ne méritent pas le nom de

science juridique.

Pour Hegel, le droit civil privé n’aura jamais le prestige du droit constitutionnel et du droit inter-étatique. C’est d’ailleurs à la faveur de celui-ci qu’un peuple réussit à se distinguer et à affirmer sa contribution à l’histoire mondiale. Pour Savigny, le droit civil privé est l’un des traits distinctifs les plus significatifs d’un peuple, et c’est en le faisant valoir dans les rapports entretenus avec les autres peuples qu’une communauté s’inscrit dans l’histoire mondiale.

Toutes ces différences d’ordre conceptuel entre Hegel et Savigny nous imposent des balises. Nous ne traiterons pas, dans notre thèse, de droit public, mais exclusivement de droit civil privé. Autrement dit, c’est dans la première partie des Principes de la philosophie

du droit que nous puiserons les principaux arguments que Hegel utilisa pour combattre

Savigny sur le front juridique.

* * *

Hegel et Savigny ont, tous les deux, été témoins des mêmes événements politiques: la Révolution française, l’avènement de l’Empire napoléonien, la dissolution du Saint-Empire romain germanique, les Guerres de libération de 1813-1814, le Congrès de Vienne, la Restauration, l’émergence du nationalisme allemand et les débuts de la grande entreprise d’unification de l’Allemagne. Face à tous ces événements, ils ont adopté des positions complètement différentes et opposées. Hegel accueille la modernité comme étant une œuvre de la Raison; Savigny la rejette comme étant un outrage à l’Histoire. Alors que les idées de Hegel s’enracinent dans le présent d’une Allemagne en recherche d’unité et d’identité, à l’aube du XIXe siècle, celles de Savigny s’enracinent plutôt dans son passé,

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grands moments de gloire et contribué, aux côtés de la langue et des traditions, à façonner la culture allemande.

Mais Hegel et Savigny ont été plus que les témoins des événements politiques de leur époque. Ils ont incarné, mieux que quiconque, cette division profonde qui tenaillait les Allemands au XIXe siècle, partagés qu’ils étaient entre les idées libérales héritées de la

Révolution française et les idées conservatrices propagées par les tenants de la Contre-Révolution. Aussi, l’étude de leur confrontation que nous nous apprêtons à faire dépasse largement l’opposition entre deux penseurs du droit: à travers Hegel et Savigny, c’est le profond dilemme vécu par les Allemands en quête d’unité et d’identité que nous allons découvrir.

Unir les Allemands: Hegel et Savigny y ont cru. Toutefois, alors que Hegel visait une unité politique, Savigny considérait plutôt une unité culturelle, à la faveur du droit romain, laissant à chaque État la possibilité d’affirmer son particularisme et de maintenir ses coutumes juridiques locales, tout en participant à la formation d’une grande communauté. En effet, selon Savigny, il était possible pour les différents États allemands d’avoir en commun le droit romain pour les notions et les règles élémentaires du droit civil privé, mais de sauvegarder en même temps les coutumes locales du droit germanique pour des questions secondaires.

Forger une identité nationale authentiquement allemande: Hegel et Savigny y ont cru. Toutefois, alors que Hegel privilégiait une citoyenneté commune comme source de la nation, Savigny visait plutôt un nationalisme identitaire lié à l’occupation d’un même sol, à l’usage d’une langue commune et au partage des mêmes traditions.

Hegel est un penseur du politique. Toute son œuvre, en partant des écrits de jeunesse jusqu’aux grands textes de la maturité, foisonne de réflexions sur la constitution des États, sur les pouvoirs du monarque, sur le rôle du législateur, sur la représentativité du peuple et sur les relations inter-étatiques. Chez lui, droit et politique sont intimement liés. En fait, les Leçons sur la philosophie de l’histoire qu’il enseigna à l’Université de Berlin entre 1822 et 1831 prolongent et accomplissent ses Principes de la philosophie du droit.

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7 Pour Savigny, la situation est différente. Il n’a pas écrit de traité sur la politique, ni élaboré une théorie de l’État à la manière dont Hegel l’a fait. Il est un penseur du droit et son œuvre porte essentiellement sur la science juridique. Toutefois, nous prétendons que son œuvre comporte aussi une dimension politique, en raison notamment de ses prises de position et de son implication dans les événements et les débats qui ont secoué l’Allemagne au XIXe siècle. Son influence sur la vie politique de son pays est considérable, même si, en

apparence, il s’est toujours retranché derrière son rôle d’éminent professeur de droit. Par exemple, lorsqu’il fut appelé, en 1810, à fonder l’Université de Berlin, sa réponse ne fut pas celle d’un juriste, mais bien celle d’un ardent nationaliste. Du coup, il fut considéré par ses compatriotes comme l’un des plus grands défenseurs de l’Allemagne contre l’Empire napoléonien. Autre coup d’éclat de Savigny: son opuscule Vom Beruf unsrer Zeit für

Gesetzgebung und Rechtswissenschaft de 1814 par lequel il fonda l’École historique du

droit. Bien plus qu’une critique scientifique de toute codification, ce manifeste constitue une attaque contre la Révolution française, contre l’Empereur Napoléon, contre l’influence étrangère. De toutes les écoles de science juridique en Allemagne, la sienne fut la plus influente auprès des cours allemandes, et ce, pendant plus de trente ans. C’est lui qui donna aux Romantiques un système juridique, pilier essentiel du romantisme politique. Par ses travaux sur le droit romain au Moyen-Âge, il contribua à mener une quête d’identité nationale pour ses compatriotes allemands. Enfin, il doit figurer parmi les fondateurs du nationalisme allemand.

Toutes ces différences et ces divergences opposant Hegel et Savigny nous imposent aussi des balises dans le traitement de la confrontation entre le rationalisme hégélien et l’historicisme savignicien sur le front politique. En raison de l’absence de théories politiques chez Savigny, nous ne ferons pas une analyse exhaustive des écrits politiques de Hegel afin de les opposer ensuite à son adversaire. Par contre, nous pourrons comparer les prises de position respectives de Hegel et Savigny face aux événements politiques de leur époque et montrer qu’ils ont été, tous les deux, des fils de leur temps malgré les profonds désaccords qui les opposaient. Nous voulons surtout montrer que ce sont, d’abord et avant tout, ces divergences politiques qui ont empêché toute réconciliation entre eux, tant sur le

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PREMIÈRE PARTIE

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INTRODUCTION À LA PREMIÈRE PARTIE:

LE FRONT JURIDIQUE

La première partie de notre thèse est divisée en six chapitres. Les trois premiers visent à situer Hegel et Savigny dans leur époque et dans le contexte juridique au sein duquel ils ont produit leurs œuvres respectives. Les trois chapitres suivants visent à mettre en relief les différences et les divergences opposant l’École spéculative du droit de Hegel à l’École historique du droit de Savigny.

Dans notre premier chapitre, nous identifierons des points de repère biographiques afin de retracer l’évolution de Hegel et Savigny au cours de leurs années de jeunesse, de leurs années de maturation et de leurs années de maturité. Même si leurs chemins se sont souvent entrecroisés, Hegel et Savigny n’ont jamais cheminé ensemble, tant leurs points de vue étaient différents et divergents, que ce soit dans le domaine juridique ou dans le domaine politique.

Dans notre second chapitre, nous retracerons, dans ses grandes lignes, l’histoire du droit romain en Europe. C’est un incontournable. Il serait impensable d’entreprendre une étude de l’opposition entre le rationalisme juridique de Hegel et l’historicisme juridique de Savigny sans évoquer, au préalable, la place, le rôle et l’héritage du droit romain dans l’histoire de la pensée juridique allemande. C’est le fond de scène devant lequel Hegel et Savigny se sont affrontés sans relâche. Toutes leurs querelles juridiques ont le droit romain comme point névralgique.

Dans notre troisième chapitre, nous traiterons du droit naturel. D’abord, à travers les principaux représentants du jusnaturalisme moderne, de Grotius à Wolff, puis à travers ceux que nous appellerons les philosophes de la liberté: Rousseau, Kant et Fichte. Nous introduirons ensuite les positions respectives de Hegel et Savigny à l’égard du droit naturel: même s’ils se présentaient tous deux comme des adversaires du jusnaturalisme moderne, nous verrons que son véritable fossoyeur fut bien plus Savigny que Hegel. Nous compléterons ce chapitre par une réflexion au sujet de l’historicité du droit.

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Tout notre quatrième chapitre sera consacré à l’École spéculative de Hegel: son histoire, sa méthode, son système, ses principes, puis son principal disciple Eduard Gans. Si nous avons choisi d’inclure, tout au long de notre thèse, les points de vue des disciples de Hegel et Savigny, ce n’est pas avec l’intention d’en faire une présentation exhaustive, mais avec celle d’illustrer comment la réconciliation était impossible, non seulement entre Hegel et Savigny, mais aussi entre leurs disciples respectifs, entre l’École spéculative et l’École historique.

Nous suivrons une structure semblable dans notre cinquième chapitre, mais en traitant, cette fois, de l’École historique de Savigny. Nous présenterons son histoire, sa méthode, son système, ses principes, puis ses deux principaux disciples: Georg Friedrich Puchta et Jacob Grimm.

Dans notre sixième chapitre, nous allons traiter de façon plus spécifique de l’affrontement de Hegel et Savigny au sujet de trois enjeux particuliers: la réception du droit romain, la théorie de la possession et la question de la codification. Même si, en apparence, ces enjeux sont de nature essentiellement juridique, nous verrons qu’ils comportent également une dimension politique bien réelle. Plus encore: la Querelle de la

réception, la Querelle de la possession et la Querelle de la codification confirmeront tout

ce que nous aurons pressenti au cours des chapitres précédents: l’opposition entre le rationalisme juridique de Hegel et l’historicisme juridique de Savigny repose bien plus sur les divergences politiques de ces deux penseurs du droit que sur les différences entre leurs conceptions respectives du droit et de la science juridique. Elles confirmeront aussi qu’il n’y avait aucune possibilité de réconciliation entre Hegel et Savigny.

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CHAPITRE I

DES CHEMINS ENTRECROISÉS

Introduction

Hegel et Savigny ont été des contemporains, des compatriotes et des collègues. Leurs chemins se sont entrecroisés, tant sur la scène juridique que sur la scène politique, laissant parfois entrevoir une apparente proximité, mais, bien plus souvent, un profond désaccord. Ce premier chapitre a pour objectif d’identifier quelques points de repère biographiques afin de situer, dans le temps, Hegel, Savigny et leurs œuvres respectives.

Nous prendrons tout d’abord en compte les années de jeunesse – de 1770 à 1800 dans le cas de Hegel, de 1779 à 1801 dans le cas de Savigny –, en portant une attention particulière à l’attitude de chacun d’eux à l’égard de la Révolution française.

Nous nous arrêterons ensuite aux années de maturation des deux penseurs: de 1801 à 1806 dans le cas de Hegel, de 1801 à 1807 dans le cas de Savigny. C’est l’époque des premiers enseignements: Hegel à l’Université d’Iéna, Savigny à l’Université de Marbourg. L’époque des premières publications: Hegel, avec ses articles dans le Kritisches Journal

der Philosophie; Savigny, avec son Traité de la possession.

Nous terminerons notre parcours par les années de maturité: de 1807 à 1831 pour Hegel; de 1808 à 1861 pour Savigny. C’est l’époque de la fondation de l’École spéculative du droit, à la faveur des premières Leçons sur le droit naturel et la science de l’État données par Hegel à l’Université de Heidelberg. Celle de la publication des Principes de la

philosophie du droit: véritable offensive contre Savigny. C’est l’époque de la fondation de

l’École historique du droit, à la faveur du célèbre manifeste de Savigny: Vom Beruf unsrer

Zeit für Gesetzgebung und Rechtswissenschaft. Celle des querelles au sujet de la réception

du droit romain, de la possession et de la codification. Celle des grandes œuvres de Savigny: Histoire du droit romain au Moyen-Âge, Traité de droit romain. C’est aussi l’époque au cours de laquelle les disciples prennent la relève: Eduard Gans, pour Hegel; Georg Friedrich Puchta et Jacob Grimm, pour Savigny.

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1.1. Les jeunes années1

Hegel est né le 27 août 1770, à Stuttgart, dans la province de Souabe, alors constituée en duché, celui de Wurtemberg. À l’âge de sept ans, il entra au Gymnasium de sa ville natale où il étudia jusqu’en 1788. Sa famille était de religion protestante luthérienne. Bien que chrétien, son entourage, tant familial que scolaire, était fortement influencé par l’Aufklärung. Il fut initié à «un christianisme fort large, où l’accent était mis sur le côté rationnel et oral de la religion et où le surnaturel et le mystère étaient laissés dans l’ombre2». Très tôt, Hegel s’intéressa aux auteurs de l’Antiquité, notamment Tite-Live,

Sophocle, Euripide, Thucydide et Tacite.

À l’automne de 1788, Hegel entra au Stift de Tübingen pour y suivre des cours de philosophie et de théologie. Selon l’expression de l’époque, il était «consacré à la

théologie3»,c’est-à-dire destiné à devenir pasteur. Au Stift, il se lia d’amitié avec Hölderlin

et Schelling4. Les trois compagnons se passionnèrent pour Rousseau, Kant et Fichte. Mais

1 Pour cette section portant sur les jeunes années de Hegel et Savigny, outre leurs œuvres que nous donnons

en bibliographie à la fin du présent chapitre, nous avons utilisé les ouvrages suivants: 1) Paul ASVELD, La

pensée religieuse du jeune Hegel; Desclée de Brouwer & Cie; Paris, 1953. 2) Jacques D’HONDT, Hegel – Biographie; Calmann-Lévy; France, 1998; collection «Les vies des philosophes». 3) Alfred DUFOUR,

«Présentation générale», dans Friedrich Carl von Savigny, De la vocation de notre temps pour la législation

et la science du droit, traduction d’Alfred Dufour; Presses Universitaires de France; Paris, 2006; collection

«Léviathan / PUF»; pages 1 à 46. 4) Charles GUENOUX, «Notices sur la vie et les ouvrages de Frédéric-Charles de Savigny», dans Friedrich Carl von Savigny, Histoire du droit romain au Moyen-Âge, traduction de Charles Guenoux; Charles Hingray, éditeur et Auguste Durand, libraire; Paris, 1839; Tome premier; pages 1 à 23. 5) Rudolf HAYM, Hegel et son temps / Leçons sur la genèse et le développement, la nature et la valeur

de la philosophie hégélienne, traduction de Pierre Osmo; Éditions Gallimard / NRF; France, 2008; collection

«Bibliothèque de philosophie». 6) Hermann KANTOROWICZ, «Savigny and the historical School of law», dans The Law Quarterly Review; Volume 53; Stevens & Sons Limited; Londres, 1937; No. CCXI, juillet 1937; pages 326 à 343. 7) Édouard LABOULAYE, Essai sur la vie et les doctrines de Frédéric Charles de

Savigny; A. Durand, libraire; Paris, 1842. 8) Karl ROSENKRANZ, Vie de Hegel / suivi de Apologie de Hegel contre le docteur Haym, traduction de Pierre Osmo; Éditions Gallimard/NRF; France, 2004; collection

«Bibliothèque de Philosophie». 9) Adolf STOLL, Friedrich Karl v. Savigny – Ein Bild seines Lebens mit

einer Sammlung seiner Briefe; Carl Heymanns Verlag; Berlin, 1927; Erster Band; Der junge Savigny – Kinderjahre, Marburger und Landshuter Zeit Friedrich Karl v. Savignys – Zugleich ein Beitrag zur Geschichte der Romantik. [Note: Adolf Stoll ne fait pas une biographie continue; elle est divisée en une

introduction et onze chapitres, précédant, dans chacun d’eux, la correspondance de Savigny pour la période étudiée. Nous donnons les pages exactes de cette biographie dans la bibliographie apparaissant à la fin de notre présent chapitre et dans notre bibliographie générale.]

2 Paul ASVELD, La pensée religieuse du jeune Hegel; Desclée de Brouwer & Cie; Paris, 1953; p. 27.

3 Karl ROSENKRANZ, Vie de Hegel / suivi de Apologie de Hegel contre le docteur Haym, traduction de

Pierre Osmo; Éditions Gallimard/NRF; France, 2004; collection «Bibliothèque de Philosophie»; p. 125. Les italiques sont dans le texte.

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15 c’est surtout auprès de Hölderlin que Hegel développa une admiration nostalgique à l’égard de la Grèce antique. Ensemble, ils rêvaient d’une religion populaire capable de réaliser leur idéal: l’Un-Tout. Quelques années plus tard, en 1796, dans son poème Éleusis, Hegel rappela à son ami l’alliance qu’ils avaient conclue à Tübingen:

De ne vivre que pour la libre vérité Et de ne jamais, jamais faire la paix Avec le dogme qui régit opinions et sentiments!5

Le 27 septembre 1790, Hegel fut promu «maître de philosophie» sous la direction de Gottlob Christian Storr (1746-1805). Pour obtenir ce titre, il a soutenu un mémoire – rédigé par un professeur comme cela était alors la coutume – traitant De la limite des

devoirs des hommes, une fois qu’on a fait abstraction de l’immortalité de l’âme. Il y était

question, notamment, du dualisme kantien opposant la sensibilité à la raison, un thème que Hegel allait aborder à nouveau, quelques années plus tard, dans sa Vie de Jésus. Puis, au mois de juin 1793, dans le cadre de ses études proprement théologiques, il soutint un mémoire intitulé Sur les malheurs de l’église renaissante du Wurtemberg.

Savigny est né le 21 février 1779, à Francfort-sur-le-Main. Son père était luthérien; sa mère, calviniste. De celle-ci, il reçut son éducation religieuse, dès l’âge de trois ans. Sa famille était d’origine française, mais bien enracinée en Allemagne depuis quatre générations. Il n’avait que douze ans lorsque son père décéda en 1791. L’année suivante, il perdit sa mère. À treize ans, il était orphelin et sans famille, puisque ses frères et sœurs étaient tous décédés en bas âge. Il hérita d’une fortune et d’un domaine familial près de Hanau, dans la Hesse. Il fut placé sous la tutelle de Constantin von Neurath (1739-1816), assesseur à la Chambre impériale de Wetzlar.

Savigny entra, en 1795, à l’Université de Marbourg où il suivit des cours du professeur Philipp Friedrich Weis (1766-1808), un ardent romaniste qui initia son élève aux doctrines de Johann Gottlieb Heineccius (1681-1741), ce juriste allemand qui avait lancé, en Allemagne, le mouvement de retour aux sources romaines du droit civil. À Marbourg,

5 G.W.F. HEGEL, Éleusis; poème rapporté par Karl Rosenkranz, op. cit., p. 190. Les italiques sont dans le

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Savigny se lia d’amitié avec Friedrich Creuzer (1771-1858) qui allait, quelques années plus tard, devenir l’un des plus importants représentants du mouvement romantique.

Au cours des années 1799-1800, Savigny voyagea beaucoup et visita de nombreuses universités. Il s’arrêta dans les villes de Prague, Weimar, Leipzig et Iéna. Il côtoya alors certains parmi les plus grands intellectuels du temps: les juristes Gottlieb Hufeland (1760-1817) et Paul Johann Anselm Feuerbach (1775-1833), le poète Christoph Martin Wieland (1733-1813), le philosophe Friedrich Wilhelm Joseph Schelling (1775-1854) et les écrivains romantiques Johann Paul Friedrich Richter, dit Jean-Paul (1763-1825) et August Wilhelm Schlegel (1767-1845). Grand bibliophile, Savigny lisait les œuvres de Johann Wolfgang Goethe (1749-1832), Friedrich Heinrich Jacobi (1743-1819), Friedrich Schleiermacher (1768-1834) et Friedrich Schlegel (1772-1829).

L’événement politique majeur à cette époque fut la Révolution française. Hegel avait dix-huit ans lors de la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789. Savigny n’en avait que dix. Forcément, l’événement ne pouvait pas avoir la même signification pour l’un et l’autre. Hegel l’accueillit avec enthousiasme. Toute sa vie, il demeura un «fils» de la Révolution. Quant à Savigny, il fut plutôt un «fils» de la Contre-Révolution, un défenseur de l’histoire et de la tradition, beaucoup plus sensible aux idées propagées par Edmund Burke et ses

Réflexions sur la révolution de France. À la fin de l’année 1798 – ou au début de 1799 –,

Savigny adressa à Constantin von Neurath6 une lettre fort révélatrice de ses craintes à

l’endroit de la Révolution française. Il n’avait alors que dix-neuf ans. Il écrivait:

Aujourd’hui, où les anciennes formes sont menacées d’une destruction générale, il est plus nécessaire que jamais de chercher un point de vue indépendant de ce qui est positif et conventionnel et soit fondé en nous. Regarde donc vers Paris, d’où doit s’étendre l’empire de la philosophie, et vois-y bien les actions de la plus criante injustice7.

6 Il s’agit du fils du tuteur de Savigny. Il porte le même prénom que son père. À Wetzlar, la famille von

Neurath venait alors de goûter aux réquisitions des troupes françaises.

7 F.C. von SAVIGNY, Lettre non datée à Constantin von Neurath, dans Adolf Stoll, Friedrich Karl v. Savigny

– Ein Bild seines Lebens mit einer Sammlung seiner Briefe; Carl Heymanns Verlag; Berlin, 1927; Erster

Band: Der junge Savigny – Kinderjahre, Marburger und Landshuter Zeit Friedrich Karl v. Savignys –

Zugleich ein Beitrag zur Geschichte der Romantik; p. 70. Tel que cité par Alfred Dufour, «Présentation

générale», dans Friedrich Carl von Savigny, De la vocation de notre temps pour la législation et la science du

droit, traduction d’Alfred Dufour; Presses Universitaires de France; Paris, 2006; collection «Léviathan /

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17 À la fin de ses études au Stift de Tübingen, Hegel fut engagé comme précepteur chez le capitaine von Steiger, à Berne. Ce séjour en Suisse fut une période de libération: Hegel se libéra de la tutelle du Stift de Tübingen et découvrit, par lui-même, la philosophie kantienne. Parmi les ouvrages de Kant, c’est surtout La religion dans les limites de la

simple raison (1793) qui alimenta alors ses réflexions. Hegel demeura trois ans en Suisse.

C’est de cette époque que datent la Vie de Jésus et La positivité de la religion chrétienne, deux textes en apparence théologiques, mais dans lesquels se dessine déjà une préoccupation pour l’histoire et la vie politique. Mais le jeune Hegel était, à cette époque, encore imprégné d’un fort sentiment nostalgique à l’égard de la Grèce antique, un sentiment qui cristallisa, pour le reste de sa vie, le souvenir de son amitié avec Hölderlin.

Au mois de janvier 1797, Hegel se rendit à Francfort, dans la ville natale de Goethe et Savigny. Il avait vingt-six ans. Grâce à l’intervention de son ami Hölderlin – lui-même à l’emploi de la famille Gontard –, il venait d’obtenir un autre emploi de précepteur, cette fois auprès de la famille Gogel. Il y demeura jusqu’à la fin de 1800. Ces deux familles – les Gogel et les Gontard – faisaient partie de la haute bourgeoisie francfortoise.

De son côté, le 31 octobre 1800, Savigny reçut le grade de Docteur à l’Université de Marbourg et devint aussitôt, à l’âge de vingt-et-un ans, Privatdozent. Parmi ses premiers élèves, il comptait Jacob et Wilhem Grimm. Il enseigna le droit criminel, les Pandectes, les successions, l’histoire du droit romain et la méthodologie. Selon les renseignements fournis par Jacob Grimm dans son Autobiographie8, Savigny consultait peu ses notes et fascinait

ses auditeurs par son éloquence; il enrichissait continuellement le contenu de ses cours par le fruit de ses recherches, prêtait à ses étudiants les livres de son imposante bibliothèque et, surtout, il cherchait à développer chez eux l’attrait pour les sources du droit, ce qu’il appela plus tard le sens historique9.

8 Jacob GRIMM, Selbstbiographie, dans Kleinere Schriften; F. Dümmler; Berlin, 1864; Band I; pp. 6-7. 9 Cette approche était nouvelle dans l’enseignement du droit, car, depuis plusieurs années, les universités

avaient renoncé à l’étude des sources elles-mêmes, pour se limiter à répéter les commentateurs modernes du droit. Les étudiants étaient obligés d’apprendre par cœur ces commentateurs, sans même pouvoir vérifier leur fidélité ou leur infidélité aux sources du droit. Savigny déplorait cette situation pitoyable de la science juridique allemande.

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1.2. Les années de maturation1

En janvier 1801, Hegel se rendit à Iéna, réputée pour sa vie culturelle. Les Goethe, Schiller, Reinhold et Fichte lui avaient procuré un prestige dans toute l’Allemagne. C’est aussi à Iéna que le romantisme allemand avait vu le jour, en 1798, à l’initiative des frères Schlegel. Le jeune Schelling, arrivé en juillet 1798, était alors l’étoile montante dans le domaine de la philosophie. À l’Université, il avait succédé à Fichte qui en avait été chassé suite à une accusation d’athéisme portée contre lui.

Le 27 août 1801, Hegel soutint sa dissertation d’habilitation De orbitis planetarum [Les orbites des planètes]. Fasciné par les théories de Johannes Kepler (1571-1630), notamment l’affirmation d’une raison à l’œuvre dans le système des corps célestes, il se portait à la défense du savant d’origine souabe, contrairement à la tendance de l’époque qui louangeait plutôt le savant anglais Isaac Newton (1642-1727).

À Iéna, Hegel enseigna d’abord comme Privatdozent jusqu’en 1805, alors qu’il reçut le titre de professeur extraordinaire. Il publia ses premières œuvres au cours des années 1801-1803, dans le Kritisches Journal der Philosophie [Journal critique de la

philosophie] qu’il rédigeait en collaboration avec Schelling. Signalons tout particulièrement La différence entre les systèmes philosophiques de Fichte et de Schelling, Foi et savoir et Des manières de traiter scientifiquement du droit naturel.

1 Pour cette section portant sur les années de maturation de Hegel et Savigny, outre leurs œuvres que nous

donnons en bibliographie à la fin du présent chapitre, nous avons utilisé les ouvrages suivants: 1) Jacques D’HONDT, Hegel – Biographie; Calmann-Lévy; France, 1998; collection «Les vies des philosophes». 2) Alfred DUFOUR, «Présentation générale», dans Friedrich Carl von Savigny, De la vocation de notre temps

pour la législation et la science du droit, traduction d’Alfred Dufour; Presses Universitaires de France; Paris,

2006; collection «Léviathan / PUF»; pages 1 à 46. 3) Charles GUENOUX, «Notices sur la vie et les ouvrages de Frédéric-Charles de Savigny», dans Friedrich Carl von Savigny, Histoire du droit romain au Moyen-Âge, traduction de Charles Guenoux; Charles Hingray, éditeur et Auguste Durand, libraire; Paris, 1839; Tome premier; pages 1 à 23. 4) Rudolf HAYM, Hegel et son temps / Leçons sur la genèse et le développement, la

nature et la valeur de la philosophie hégélienne, traduction de Pierre Osmo; Éditions Gallimard / NRF;

France, 2008; collection «Bibliothèque de philosophie». 5) Édouard LABOULAYE, Essai sur la vie et les

doctrines de Frédéric Charles de Savigny; A. Durand, libraire; Paris, 1842. 6) Giuliano MARINI, Friedrich Carl von Savigny; Guida Editori; Naples, 1978; collection «Gli Storici». 7) Karl ROSENKRANZ, Vie de Hegel / suivi de Apologie de Hegel contre le docteur Haym, traduction de Pierre Osmo; Éditions

Gallimard/NRF; France, 2004; collection «Bibliothèque de Philosophie». 8) Adolf STOLL, Friedrich Karl v.

Savigny – Ein Bild seines Lebens mit einer Sammlung seiner Briefe; Carl Heymanns Verlag; Berlin, 1927;

Erster Band; Der junge Savigny – Kinderjahre, Marburger und Landshuter Zeit Friedrich Karl v. Savignys –

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19 Dans La différence, Hegel accorde ses préférences à la philosophie de Schelling, mais – pourrions-nous dire – sous un certain bénéfice d’inventaire, laissant déjà entrevoir une conception authentiquement hégélienne de l’Absolu. Dans Foi et Savoir, il critique les philosophies réflexives de la subjectivité de Kant, Fichte et Jacobi, leur opposant une conception originale d’une raison se distinguant de l’entendement. Nous pouvons y repérer l’apparition d’un nouveau rationalisme, un rationalisme hégélien qui se distingue du rationalisme abstrait de l’Aufklärung tout autant que de l’exaltation de la foi et du sentiment. Dans son article sur le droit naturel, Hegel se détache de la Naturphilosophie de Schelling, optant clairement pour une philosophie de l’esprit.

Outre ces œuvres publiées dans le Journal critique de la philosophie, certains manuscrits de Hegel datant de cette époque sont fort révélateurs de sa pensée politique. Pensons notamment au Système de la vie éthique, à la Realphilosophie d’Iéna, puis à La

constitution de l’Allemagne. Dans ce dernier texte, Hegel critique sévèrement le

Saint-Empire romain germanique et déplore l’absence d’un véritable pouvoir d’État en Allemagne2.

Au semestre d’hiver 1803-1804, alors que Schelling venait de quitter Iéna pour aller enseigner à Würzburg, en Bavière, Hegel commença à enseigner son propre «Système de philosophie spéculative», essentiellement construit en trois grandes parties: Logique et Métaphysique; Philosophie de la nature; Philosophie de l’esprit. Mais l’Université d’Iéna n’avait déjà plus le prestige qu’elle avait connu dans les dernières années du XVIIIe siècle

et Hegel s’en rendait bien compte, comme en témoigne une lettre datée du 7 septembre 1804 qu’il adressa à son ami Johann Dietrich Gries qui se trouvait alors à Heidelberg. On peut aussi observer dans cette même lettre comment Hegel était déjà bien au fait de la renommée dont jouissait Savigny. Il écrit:

Puisque vous êtes à Heidelberg, je voulais – pour passer à une autre affaire – vous demander de prendre des informations au sujet de la température qui y règne du côté de l’Université; vous me rendriez un service amical, si vous m’instruisiez de l’allure qu’y prennent les choses, et s’il n’y aurait pas là-bas quelque chose à faire pour un philosophe qui s’était retiré jusqu’ici du monde.

2 Le texte de Hegel sur La constitution de l’Allemagne a été rédigé en partie à Francfort (1799-1800) et en

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J’apprends qu’il y a encore là-bas une chaire inoccupée; cela dépend, il est vrai, des maximes qui sont en vigueur là-bas, ainsi que de la façon, pour le candidat, d’obtenir que son nom soit prononcé. Les premières, si peu prisées qu’elles aient été jusqu’ici par la rumeur publique, semblent devoir s’élever dans l’opinion grâce à l’offre adressée à Savigny; quant à la seconde, elle est souvent si fortuite que l’on doit parfois compter un peu sur le hasard3.

Au cours de l’année 1806, Hegel rédigea sa Phénoménologie de l’Esprit, qui parut le 29 mars 1807. Elle fut l’occasion de la rupture définitive avec Schelling.

De son côté, Savigny, à partir de 1801, concentra toutes ses recherches sur le droit de possession. Puis, en moins de sept mois, il rédigea sa première grande oeuvre: Das Recht

des Besitzes [Traité de la possession en droit romain] qui fut un succès immédiat à travers

toute l’Allemagne. Selon l’appréciation d’Édouard Laboulaye, il s’agit de «l’œuvre la plus considérable qu’on ait écrit sur cette doctrine difficile4». Encore de nos jours, cet ouvrage

de Savigny demeure un classique de la littérature juridique sur le thème de la possession selon les principes du droit romain. Hegel et son disciple Eduard Gans s’opposèrent farouchement à la doctrine savignicienne de la possession, comme nous le verrons, plus loin, en abordant la Querelle du droit de possession [der Besitzrechtsstreit].

Conséquence du succès de son ouvrage sur la possession, Savigny fut sollicité par l’Université de Heidelberg afin d’y organiser la faculté de droit, mais il déclina l’invitation, préférant demeurer à l’Université de Marbourg qui lui accorda, en cette année1803, le titre de professeur extraordinaire. Il avait vingt-quatre ans5.

Le 17 avril 1804, Savigny épousa Kunigunde (Gunda) Brentano (1780-1863)6.

Celle-ci était la sœur du poète Clemens Brentano (1778-1842), l’un des plus importants représentants du romantisme allemand, particulièrement actif au sein du cercle romantique de Heidelberg. Une autre sœur de Clemens – Bettina Brentano (1785-1859) – épousa le

3 G.W.F. HEGEL, Lettre à Gries, Iéna, 7 septembre 1804, dans Correspondance I / 1785-1812; traduction de

Jean Carrère; Éditions Gallimard; Paris (1962), 1990; collection «tel»; p. 83. Les italiques sont dans le texte: il s’agit d’un segment de phrase écrit tel quel, en français, par Hegel lui-même. Johann Dietrich Gries, philologue, traducteur et poète, était lié aux premiers Romantiques, ceux d’Iéna, à cette époque où le romantisme était encore littéraire et artistique et non pas transformé en une idéologie politique.

4 Édouard LABOULAYE, Essai sur la vie et les doctrines de Frédéric Charles de Savigny; A. Durand,

libraire; Paris, 1842; p. 23.

5 Par comparaison, Hegel en avait trente-cinq lorsqu’il fut accepté comme professeur extraordinaire. 6 Le couple eut deux enfants: Bettina et Leo.

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21 poète Achim von Arnim (1781-1831), également actif parmi les Romantiques de Heidelberg7. Le mariage de Savigny n’est pas rapporté ici comme simple anecdote; il

marque l’entrée du fondateur de l’École historique du droit dans le clan Brentano. En fait, les trois beaux-frères – Savigny, Brentano et Arnim – furent des amis inséparables et partagèrent les mêmes idées politiques. Ils ont pleinement vécu l’esprit de communauté si précieux aux fondateurs du romantisme allemand, les frères Schlegel. Ils peuvent aussi être considérés comme les initiateurs, non seulement du romantisme politique, mais aussi du nationalisme allemand.

Au cours des années 1804-1808, Savigny poursuivit ses recherches dans plusieurs bibliothèques, d’abord en Allemagne du Sud, à Heidelberg, Stuttgart et Tübingen, puis en France, à Strasbourg, Metz, Nancy et Paris où il demeura une année. À sa demande, Jacob Grimm l’a rejoint dans la capitale française. Les deux collaborateurs y ont mené plusieurs recherches scientifiques qui ont servi à la rédaction de l’Histoire du droit romain au

Moyen-Âge. Savigny fut alors le maître de celui qui allait, quelques années plus tard,

devenir le modèle de tous les écrivains qui, à travers toute l’Europe, se lancèrent dans une quête sans précédent des identités nationales.

Après son séjour à Paris, Savigny reprit la route des bibliothèques, s’arrêtant à Nuremberg, Erlangen, Altdorf, Augsbourg, Munich, Landshut et Vienne. Lors de son séjour à Munich, il rencontra Jacobi. Il fit également un arrêt à Weimar où il fut reçu par Goethe.

7 Ont fait partie du cercle romantique de Heidelberg (1804-1808) les écrivains suivants: Achim von Arnim,

Clemens Brentano, Friedrich Creuzer, Joseph von Görres, Jacob et Wilhelm Grimm. Tous, sans exception, furent des amis de Savigny. Même si celui-ci n’était pas alors à Heidelberg, il fut en constante correspondance avec chacun de ces représentants du second romantisme. Nous n’hésitons pas à dire qu’il exerça sur eux une influence profonde qui allait imprégner à jamais le romantisme politique. Parmi les traits distinctifs de ce cercle de Heidelberg, mentionnons le refus de la domination napoléonienne, la haine de l’étranger et un antisémitisme avoué.

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1.3. Les années de maturité1

Le 14 octobre 1806 eut lieu la bataille d’Iéna. La veille, Hegel avait été témoin de l’entrée de Napoléon dans la ville. Il avait alors écrit à son ami Niethammer ces mots demeurés célèbres: «J’ai vu l’Empereur – cette âme du monde – sortir de la ville pour aller en reconnaissance2». Avant de livrer bataille, les soldats français pillèrent les maisons, dont

le logement de Hegel. Celui-ci prit alors la décision de quitter Iéna, y abandonnant sa concubine Christiana Charlotte Johanna Burckhardt, qui était alors enceinte de leur enfant3.

Il se rendit alors à Bamberg où il devint journaliste. Il fut rédacteur au journal La Gazette

de Bamberg, du mois de mars 1807 au mois de novembre 1808. Rudolf Haym décrit la Bamberger Zeitung comme étant «un mauvais journal4», une «miniature de journal

allemand tiré sur du papier buvard5»! Et puis il critique sévèrement Hegel, lui reprochant

1 Pour cette section portant sur les années de maturité de Hegel et Savigny, outre leurs œuvres que nous

donnons en bibliographie à la fin du présent chapitre, nous avons utilisé les ouvrages suivants: 1) Jacques D’HONDT, Hegel – Biographie; Calmann-Lévy; France, 1998; collection «Les vies des philosophes». 2) Alfred DUFOUR, «Présentation générale», dans Friedrich Carl von Savigny, De la vocation de notre temps

pour la législation et la science du droit, traduction d’Alfred Dufour; Presses Universitaires de France; Paris,

2006; collection «Léviathan / PUF»; pages 1 à 46. 3) Charles GUENOUX, «Notices sur la vie et les ouvrages de Frédéric-Charles de Savigny», dans Friedrich Carl von Savigny, Histoire du droit romain au Moyen-Âge, traduction de Charles Guenoux; Charles Hingray, éditeur et Auguste Durand, libraire; Paris, 1839; Tome premier; pages 1 à 23. 4) Rudolf HAYM, Hegel et son temps / Leçons sur la genèse et le développement, la

nature et la valeur de la philosophie hégélienne, traduction de Pierre Osmo; Éditions Gallimard / NRF;

France, 2008; collection «Bibliothèque de philosophie». 5) Édouard LABOULAYE, Essai sur la vie et les

doctrines de Frédéric Charles de Savigny; A. Durand, libraire; Paris, 1842. 6) Giuliano MARINI, Friedrich Carl von Savigny; Guida Editori; Naples, 1978; collection «Gli Storici». 7) Olivier MOTTE, Savigny et la France; Éditions Peter Lang SA; Berne, 1983. 8) Karl ROSENKRANZ, Vie de Hegel / suivi de Apologie de Hegel contre le docteur Haym, traduction de Pierre Osmo; Éditions Gallimard/NRF; France, 2004; collection

«Bibliothèque de Philosophie». 9) Adolf STOLL, Friedrich Karl v. Savigny – Ein Bild seines Lebens mit

einer Sammlung seiner Briefe; Carl Heymanns Verlag; Berlin, 1927, 1929, 1939. Erster Band (1927): Der junge Savigny – Kinderjahre, Marburger und Landshuter Zeit Friedrich Karl v. Savignys – Zugleich ein Beitrag zur Geschichte der Romantik. Zweiter Band (1929): Friedrich Karl v. Savigny – Professorenjahre in Berlin 1810-1842. Dritter Band (1939): Friedrich Karl v. Savigny – Ministerzeit und Letzte Lebensjahre 1842-1861.

2 G.W.F. HEGEL, Lettre à Niethammer, Iéna, 13 octobre 1806, dans Correspondance I / 1785-1812,

traduction de Jean Carrère; Éditions Gallimard; Paris (1962), 1990; collection «tel»; pp. 114-115.

3 L’existence de cet enfant naturel, prénommé Ludwig, fut divulguée seulement en 1894. Hegel a d’abord reconnu officiellement son enfant naturel, lui donnant son nom de famille. Plus tard, il lui retira son nom après avoir appris que le jeune Ludwig avait commis un délit mineur. Engagé volontairement dans l’armée hollandaise, Ludwig mourut à Batavia, le 28 août 1831, à l’âge de 24 ans. Hegel, qui décéda lui-même quelques mois plus tard, n’a pas été informé du décès de son fils. La mère de Ludwig mourut en 1817.

4 Rudolf HAYM, Hegel et son temps / Leçons sur la genèse et le développement, la nature et la valeur de la

philosophie hégélienne, traduction de Pierre Osmo; Éditions Gallimard / NRF; France, 2008; collection

«Bibliothèque de philosophie»; p. 333.

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23 d’avoir joué le jeu des autorités bavaroises qui se pliaient aux décisions de Napoléon. Sur un ton sarcastique, il écrit:

Sous la direction de Hegel, la Bamberger Zeitung est un journal napoléonien rédigé avec le sens de l’ordre, la fidélité et la sobriété d’une érudition allemande. L’intérêt dont il est le porte-parole est en première ligne celui de la France, ensuite celui de la Bavière. […] Sans avoir à chercher, on trouve à chaque page l’écho des milliers de fois répété dans la presse aux ordres des flatteries encensant le grand Empereur et général en chef, ses instruments et créatures couronnées et non couronnées6.

Haym reproche directement à Hegel d’avoir sacrifié «la foi dans son peuple à la trompeuse image de la majesté napoléonienne et à l’apparente grandeur du vassal bavarois7».

Certes, d’un côté, Rudolf Haym n’a pas tort de mettre en relief l’attitude favorable de Hegel à l’égard de Napoléon et de la France, alors qu’au même moment, la plupart des intellectuels allemands – à l’instar notamment de Fichte, Schleiermacher et Savigny qui étaient sur le point d’être appelés à Berlin pour inaugurer la nouvelle Université – encourageaient l’éclosion et la propagation d’un fort sentiment national anti-napoléonien. Mais, d’un autre côté, Rudolf Haym ne révèle pas les véritables motifs de Hegel. En fait, pour le philosophe journaliste, la France n’était pas un maître étranger, mais bien plutôt un modèle à suivre. Hegel mettait beaucoup d’espoir en Napoléon et dans la diffusion des idées révolutionnaires partout en Europe. Il croyait en la réorganisation de l’Allemagne et en son unification, mais en s’inspirant des réformes et des nouvelles institutions mises en place dans l’Empire napoléonien et dans la nouvelle Confédération du Rhin.

Hegel s’intéressait tout particulièrement aux activités militaires et aux déploiements des troupes françaises. Il faisait appel à des informateurs privés dont il protégea toujours l’identité. Cette façon de procéder le mit en conflit avec les autorités bavaroises, car Hegel dévoilait parfois des informations qu’on aurait préféré taire. Ce fut notamment le cas d’un article de Hegel relatif à la rencontre entre Napoléon et le tsar Alexandre Ier de Russie, survenue à Erfurt en octobre 1808. La carrière journalistique de Hegel se termina ainsi dans la controverse. Il préféra y mettre fin de lui-même afin d’éviter un conflit avec les autorités.

6 Loc. cit. Les italiques sont dans le texte. 7 Ibid., pp. 335-336.

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Quant à Savigny, il accepta, au printemps de 1808, d’enseigner à l’Université de Landshut. À l’automne suivant, il commença à donner ses cours à titre de professeur

ordinaire. Ainsi, Hegel et Savigny se trouvèrent tous les deux en Bavière, entre 1808 et

1810. Schelling y était déjà depuis 1803.

Les positions de Savigny à l’égard de la Révolution et de Napoléon étaient bien différentes de celles de Hegel. Tout au long de sa vie, Hegel voua une admiration aux idées révolutionnaires et à l’Empereur, alors que Savigny manifesta de la haine à l’encontre de la Révolution française et de l’hégémonie napoléonienne. À ce propos, Alfred Dufour écrit:

L’esprit français – la Révolution, ces aspects de l’esprit du temps ne cesseront de polariser l’attention de Savigny jusqu’en 1848, mais c’est bien évidemment à l’époque de l’hégémonie napoléonienne en Europe qu’il y sera le plus explicitement hostile8.

Et la méfiance de Savigny à l’endroit de Napoléon concernait, non pas seulement le domaine politique, mais aussi le domaine scientifique, comme en fait foi une lettre datée du 4 juin 1806, adressée à son ami Friedrich Creuzer. Il y écrivait: «Lorsque chez nous tout sera organisé sur pied français, c’en sera fini avec les sciences et les universités9».

En novembre 1808, Hegel se rendit à Nuremberg10. Son ami Friedrich Immanuel

Niethammer (1766-1848) venait de lui trouver un emploi de professeur et de directeur au

Gymnasium. En plus d’exécuter ses fonctions administratives, Hegel enseignait les

disciplines préparatoires à la philosophie. Ses cours ont été publiés sous le titre

Propédeutique philosophique. Malgré ses multiples occupations, il a tout de même réussi à

rédiger et publier l’une des ses plus grandes œuvres: la Science de la logique.

8 Alfred DUFOUR, «Présentation générale», dans Friedrich Carl von Savigny, De la vocation de notre temps

pour la législation et la science du droit, traduction d’Alfred Dufour; Presses Universitaires de France; Paris,

2006; collection «Léviathan / PUF»; p. 8.

9 F.C. von SAVIGNY, Lettre datée du 4 juin 1806 à Friedrich Creuzer, dans Adolf Stoll, Friedrich Karl v.

Savigny – Ein Bild seines Lebens mit einer Sammlung seiner Briefe; Carl Heymanns Verlag; Berlin, 1927;

Erster Band: Der junge Savigny – Kinderjahre, Marburger und Landshuter Zeit Friedrich Karl v. Savignys –

Zugleich ein Beitrag zur Geschichte der Romantik; p. 283. Tel que cité par Alfred Dufour, «Présentation

générale», op. cit., p. 8.

10 Hegel demeura huit ans à Nuremberg. Le 16 septembre 1811, il épousa Maria von Tucher. Le couple eut

trois enfants: Susanna Maria, née en 1812 mais décédée peu de temps après sa naissance; Karl (1813-1901), qui devint historien; puis Immanuel (1814-1891), qui devint pasteur.

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