L'influence du journalisme dans l'oeuvre d'Albert Camus
: constitution d'une éthique de la responsabilité
Thèse
Sylvie Rochon
Doctorat en philosophie de l’Université Laval
offert en extension à l’Université de Sherbrooke
Philosophiæ doctor (Ph. D.)
Université de Sherbrooke
Sherbrooke, Canada
Philosophie
Université Laval
Québec, Canada
L’influence du journalisme dans l’œuvre d’Albert Camus :
Constitution d’une éthique de la responsabilité
Thèse
Sylvie Rochon
Sous la direction de :
Sébastien Charles, directeur de recherche
Philip Knee, codirecteur de recherche
RÉSUMÉ
Albert Camus (1913-1960) a produit une œuvre considérable, réfléchissant sur les problèmes de son temps par la voie du journalisme, de l’essai, de la littérature, du théâtre ou de conférences. Bien que toutes ces activités soient connues, le rapport intrinsèque entre les écrits journalistiques et l’œuvre philosophico-littéraire demeure circonscrit à l’examen de quelques thèmes ou d’extraits spécifiques. Or, depuis la parution de la plupart des textes journalistiques de Camus (1938-1956) dans les Œuvres complètes (La Pléiade, 2006-2008), il est possible de questionner les propos tenus par le journaliste, en fonction de l’originalité de leur contenu, mais aussi dans leur rapport à plusieurs de ses autres écrits. C’est ce thème du lien possible entre les articles de journaux et les essais et textes littéraires qui fait l’objet de la présente thèse.
Le lien dont il est ici question s’appuie sur une lecture des articles et éditoriaux qui dévoile la structuration d’une pensée qui, partant des faits sur lesquels Albert Camus prenait position, se mettait peu à peu au diapason d’une exigence morale qui s’est non seulement maintenue au cours de ces années, mais qui s’est amplifiée jusqu’à constituer une éthique de la responsabilité. De plus, cette éthique s’est manifestée dans les prises de position philosophiques et littéraires en plusieurs occasions, ce qui permet de questionner l’influence du journalisme sur le processus créatif de Camus.
Toutefois, prétendre à cette démonstration exige d’abord de vérifier en quoi Camus était un intellectuel engagé dans la défense de valeurs spécifiques. Il importe de le faire puisque Camus lui-même a, le plus souvent, désavoué tout rapport à l’engagement ou encore à l’humanisme, du moins dans le sens généralement admis de ces notions au cours de la première moitié du vingtième siècle. L’objectif de cette thèse est donc de faire valoir la nature d’un engagement intellectuel réel chez Camus, fondé sur un souci humaniste qui a donné lieu à la création d’une éthique de la responsabilité, par le biais d’une confrontation aux difficultés de la vie humaine et ce, par l’exercice du journalisme. Une éthique si prégnante qu’elle a aussi guidé le travail de philosophe et de romancier, permettant à Camus de donner du relief aux thèmes, aux histoires, ainsi qu’aux types de personnages qui ont donné lieu à plusieurs de ses livres majeurs.
TABLE DES MATIÈRES
RÉSUMÉ ... iii
TABLE DES MATIÈRES ... iv
LISTE DES TABLEAUX ... xiii
LISTE DES FIGURES ... xiv
REMARQUE PRÉLIMINAIRE ... xv
INTRODUCTION GÉNÉRALE ... 1
CHAPITRE 1 LE SENS DE L’ENGAGEMENT INTELLECTUEL CHEZ ALBERT CAMUS ... 29
Introduction ... 30
1.1 Les notions d’engagement et de responsabilité comme modèles d’intervention sociale ... 32
1.1.1 Évolution de la notion d’engagement intellectuel : la théorie des champs comme grille d’analyse ... 33
1.1.2 La position sartrienne de l’écrivain en situation ... 37
1.1.3 Albert Camus et le problème de l’écrivain en situation ... 39
A) Les modèles du chef charismatique et du prophète (Max Weber) ... 40
1- Jean-Paul Sartre : un chef charismatique... 41
2- Albert Camus : la voix du prophétisme ... 42
B) Une conception de la responsabilité liée à une conception spécifique du monde ... 43
1.2 L’engagement chez camus ... 45
1.2.1 La nature de l’engagement chez Camus ... 47
3- Théorie du choix rationnel : examen des trois postulats ... 48
1- Examen du premier postulat ... 49
a) Le Discours de Suède ... 49
b) Définition de l’engagement camusien ... 56
c) Reconnaissance d’un engagement ponctuel : la critique de Roland Barthes ... 65
2- Examen du deuxième postulat ... 71
a) Témoigner pour et malgré l’humaine condition ... 73
b) Revendications particulières adressées au témoin que fut Albert Camus : la critique de Maurice Blanchot ... 79
3- Examen du troisième postulat ... 86
CHAPITRE 2 LE JOURNALISME COMME FONDEMENT D’UNE ÉTHIQUE DE LA RESPONSABILITÉ ... 90
Introduction ... 91
2.1 L’humanisme camusien ... 92
2.1.1 La méfiance de Camus envers l’humanisme ... 92
2.1.2 Le journalisme comme activité constituante de l’humanisme camusien 96 A) Alger républicain ... 97
1- Un exemple d’article humaniste : les prisonniers algériens et le bagne 99 B) L’importance de l’implication dans Combat ... 101
1- L’affaire Pucheu ... 103
2- La dispute avec François Mauriac ... 109
2.2 CAMUS L’ÉTHICIEN ... 115
2.2.1 Présence d’une méthodologie éthique ... 115
A) Qu’entend-on par éthique de la responsabilité ? ... 117
B) Le paradigme de l’insoumission ... 119
2.2.2 Cadre d’analyse de l’éthique de la responsabilité chez Camus ... 120
A) Liste des articles analysés ... 121
2.3 Constitution d’une éthique de la responsabilité fondée sur l’insoumission 125 2.3.1 L’affaire Hodent ... 126
A) Le contexte ... 126
B) Présence du témoin-prophète ... 127
C) Composantes d’une éthique de la responsabilité ... 129
1- Constitution d’un fait moral déterminé (moment 1 de l’éthique de la responsabilité) ... 129
b) L’homme au-dessus des enjeux politiques ... 132
2- Recherche des racines ayant donné lieu au problème moral questionné par Camus (moment 2 de l’éthique de la responsabilité) ... 133
a) Les abus de pouvoir ... 134
b) Morale et administration coloniale ... 135
c) Validation de l’éthique de la responsabilité : confrontation avec les positions d’Edward Saïd et Achille Mbembe ... 141
3- Réintégration du fait moral dans un réseau de catégories du possible (moment 3 de l’éthique de la responsabilité) ... 154
4- Présentation sociale des différentes options que l’éthicien entend proposer pour modifier les conduites humaines (moment 4 de l’éthique de la responsabilité) ... 156
2.3.2 Misère en Kabylie ... 158
A) Le contexte ... 158
B) Présence du témoin prophète ... 160
C) Composantes d’une éthique de la responsabilité ... 161
1- Constitution d’un fait moral déterminé (moment 1 de l’éthique de la responsabilité) ... 161
a) « La Grèce en haillons » ... 161
b) « Conclusion » ... 163
2- Recherche des racines ayant donné lieu au problème moral questionné par Camus (moment 2 de l’éthique de la responsabilité) ... 164
a) Le dénuement ... 165
b) Salaires et émigration ... 168
c) La charité ... 170
3- Réintégration du fait moral dans un réseau de catégories du possible (moment 3 de l’éthique de la responsabilité) ... 172
a) Les salaires ... 173
b) L’habitat ... 174
c) L’assistance ... 190
d) L’enseignement ... 192
e) Les pratiques économiques ... 195
f) Présentation sociale des différentes options que l’éthicien entend proposer pour modifier les conduites humaines (moment 4 de l’éthique de la responsabilité) ... 198
A) Le contexte ... 201
B) Présence du témoin prophète ... 202
C) Composantes d’une éthique de la responsabilité ... 203
1- Constitution d’un fait moral déterminé (moment 1 de l’éthique de la responsabilité) ... 203
2- Recherche des racines ayant donné lieu à la morale maintenant questionnée par l’éthicien (moment 2 de l’éthique de la responsabilité) 207 a) Incompréhension de l’essence de la doctrine hitlérienne ... 208
b) Détournement du mandat de la Société des nations ... 210
c) L’idée de la croisade ... 210
3- Réintégration du fait moral dans un réseau de catégories du possible (moment 3 de l’éthique de la responsabilité) ... 212
4- Présentation sociale des différentes options que l’éthicien entend proposer pour modifier les conduites humaines (moment 4 de l’éthique de la responsabilité) ... 220
2.3.4 Lettres à un ami allemand ... 223
A) Le contexte ... 223
B) Présence du témoin prophète ... 230
C) Composantes d’une éthique de la responsabilité ... 231
1- Constitution d’un fait moral déterminé (moment 1 de l’éthique de la responsabilité) ... 231
2- Recherche des racines ayant donné lieu à la morale maintenant questionnée par l’éthicien (moment 2 de l’éthique de la responsabilité) 233 3- Réintégration du fait moral (moment 1) dans un réseau de catégories du possible (moment 3 de l’éthique de la responsabilité) ... 235
4- Présentation sociale des différentes options que l’éthicien entend proposer pour modifier les conduites humaines (moment 4 de l’éthique de la responsabilité) ... 239
2.3.5 À guerre totale, résistance totale ... 240
A) Composantes d’une éthique de la responsabilité ... 240
1- Constitution d’un fait moral déterminé (moment 1 de l’éthique de la responsabilité) ... 241
2- Recherche des racines ayant donné lieu au problème moral questionné par Camus (moment 2 de l’éthique de la responsabilité) ... 242
3- Réintégration du fait moral (moment 1) dans un réseau de catégories du possible (moment 3 de l’éthique de la responsabilité) ... 243
4- Présentation sociale des différentes options que l’éthicien entend proposer pour modifier les conduites humaines (moment 4 de l’éthique de la responsabilité) ... 245 2.3.6 Pendant trois heures ils ont fusillé des Français ... 245 A) Composantes d’une éthique de la responsabilité ... 245
1- Constitution d’un fait moral déterminé (moment 1 de l’éthique de la responsabilité) ... 246 2- Recherche des racines ayant donné lieu au problème moral
questionné par Camus (moment 2 de l’éthique de la responsabilité) ... 248 3- Réintégration du fait moral (moment 1) dans un réseau de catégories du possible (moment 3 de l’éthique de la responsabilité) ... 250 4- Présentation sociale des différentes options que l’éthicien entend proposer pour modifier les conduites humaines (moment 4 de l’éthique de la responsabilité) ... 251 2.3.7 La libération de Paris ... 253 A) Composantes d’une éthique de la responsabilité ... 254
1- Constitution d’un fait moral déterminé (moment 1 de l’éthique de la responsabilité) ... 254 2- Recherche des racines ayant donné lieu à la morale maintenant
questionnée par l’éthicien (moment 2 de l’éthique de la responsabilité) 256 3- Réintégration du fait moral (moment 1) dans un réseau de catégories du possible (moment 3 de l’éthique de la responsabilité) ... 259 4- Présentation sociale des différentes options que l’éthicien entend proposer pour modifier les conduites humaines (moment 4 de l’éthique de la responsabilité) ... 261 2.3.8 Morale et politique ... 264 B) Composantes d’une éthique de la responsabilité ... 264
1- Constitution d’un fait moral déterminé (moment 1 de l’éthique de la responsabilité) ... 264 2- Recherche des racines ayant donné lieu à la morale maintenant
questionnée par l’éthicien (moment 2 de l’éthique de la responsabilité) 266 a) La position américaine ... 267 b) L’Union soviétique et le communisme ... 268 c) Reconstruire l’Europe ... 269 3- Réintégration du fait moral (moment 1) dans un réseau de catégories du possible (moment 3 de l’éthique de la responsabilité) ... 269
4- Présentation sociale des différentes options que l’éthicien entend proposer pour modifier les conduites humaines (moment 4 de l’éthique de
la responsabilité) ... 276
2.3.9 Crise en Algérie ... 279
A) Le contexte ... 279
B) Présence du témoin prophète ... 281
C) Composantes d’une éthique de la responsabilité ... 282
1- Constitution d’un fait moral déterminé (moment 1 de l’éthique de la responsabilité) ... 282
2- Recherche des racines ayant donné lieu à la morale maintenant questionnée par l’éthicien (moment 2 de l’éthique de la responsabilité) 283 3- Réintégration du fait moral (moment 1) dans un réseau de catégories du possible (moment 3 de l’éthique de la responsabilité) ... 287
4- Présentation sociale des différentes options que l’éthicien entend proposer pour modifier les conduites humaines (moment 4 de l’éthique de la responsabilité) ... 294
2.3.10 Ni victimes ni bourreaux ... 295
A) Composantes d’une éthique de la responsabilité ... 297
1- Constitution d’un fait moral déterminé (moment 1 de l’éthique de la responsabilité) ... 297
2- Recherche des racines ayant donné lieu à la morale maintenant questionnée par l’éthicien (moment 2 de l’éthique de la responsabilité) 299 d) Réintégration du fait moral (moment 1) dans un réseau de catégories du possible (moment 3 de l’éthique de la responsabilité) . 301 3- Présentation sociale des différentes options que l’éthicien entend proposer pour modifier les conduites humaines (moment 4 de l’éthique de la responsabilité) ... 305
2.3.11 Éditoriaux sur la situation algérienne 1955-1956 ... 307
B) Le contexte ... 307
C) Présence du témoin prophète ... 307
A) Composantes d’une éthique de la responsabilité ... 309
1- Constitution d’un fait moral déterminé (moment 1 de l’éthique de la responsabilité) ... 309
2- Recherche des racines ayant donné lieu à la morale maintenant questionnée par l’éthicien (moment 2 de l’éthique de la responsabilité) 311 3- Réintégration du fait moral (moment 1) dans un réseau de catégories du possible (moment 3 de l’éthique de la responsabilité) ... 314
4- Présentation sociale des différentes options que l’éthicien entend proposer pour modifier les conduites humaines (moment 4 de l’éthique de
la responsabilité) ... 319
CHAPITRE 3 L’ÉTHIQUE DE LA RESPONSABILITÉ DANS L’ŒUVRE LITTÉRAIRE ET PHILOSOPHIQUE D’ALBERT CAMUS ... 322
INTRODUCTION ... 323
3.1 Le mythe de Sisyphe ... 327
3.1.1 Se comprendre avant tout ... 327
3.1.2 Les thèmes présents dans Le mythe de Sisyphe ... 337
3.1.3 L’empreinte éthique du journalisme ... 339
A) Les murs absurdes ... 342
1- Retour sur l’affaire Hodent ... 343
2- Retour sur les articles consacrés à la guerre dans Le soir républicain 347 B) Le suicide philosophique ... 350
1- Les injustices et les guerres : lieux de confrontation ... 352
2- Une seule conclusion possible ... 355
C) La liberté absurde ... 356
3.2 LA PESTE ... 358
3.2.1 La Peste est-il un roman historique ? ... 358
3.2.2 Le médecin et le journaliste ... 364
A) Les débuts : lorsque les rats font office de prémices de guerre ... 365
1- Le journaliste ... 365
2- Le médecin ... 366
B) La paix, la guerre ... 368
1- Le journaliste ... 368
2- Le médecin ... 369
C) Savoir faire son métier ... 371
D) L’Occupation ... 374
1- Le journaliste ... 374
2- Le médecin ... 375
A) La question de la responsabilité... 376
3.3.1 Albert Camus en 1947 ... 381
3.3.2 Porter la justice en soi comme une responsabilité éthique ... 383
A) Les membres du parti ... 383
1- Stepan ... 384
a) Présentation ... 384
a) Évaluation éthique des idées de Stepan ... 385
2- Boris ... 386
a) Présentation ... 386
b) Évaluation éthique des idées de Boris ... 386
3- Ivan ... 388
a) Présentation ... 388
b) Évaluation éthique des idées d’Ivan ... 388
4- Dora ... 389
a) Présentation ... 389
a) Évaluation éthique des idées de Dora ... 389
5- Alexis ... 391
a) Présentation ... 391
b) Évaluation éthique des idées d’Alexis ... 391
B) L’acte manqué ... 392
1- Les enfants ... 392
2- Le dilemme à l’intérieur du dilemme ... 392
3.4 L’Homme révolté ... 396
3.4.1 Le sort du journalisme ... 399
A) L’état du journalisme en 1947 ... 399
B) L’incessante critique des idées politiques ... 402
3.4.2 Camus, témoin de son temps ... 406
A) L’homme révolté ... 408
1- Le bagne ... 410
2- Michel Hodent ... 410
3- Le reportage en Kabylie ... 412
B) La révolte historique ... 415
1- La Deuxième Guerre mondiale ... 415
3.5 Réflexions sur la guillotine ... 427
3.5.1 La peine de mort et le peuple ... 429
3.5.2 La peine de mort, la logique, la négation de la vie ... 431
3.5.3 La peine de mort et le terrorisme ... 433
CONCLUSION GÉNÉRALE ... 436
LISTE DES TABLEAUX
Tableau 1 : Les modèles d’intervention politique des intellectuels ... 35 Tableau 2 : La composition de l’article « Tout ne s’arrange pas » ... 104 Tableau 3 : Liste des articles analysés ... 122
LISTE DES FIGURES
Figure 1 : Cadre d’analyse des articles et éditoriaux d’Albert Camus ... 121 Figure 2 : Fait moral associé aux articles sur Michel Hodent ... 133 Figure 3 : Fait moral associé au reportage sur la Kabylie ... 164 Figure 4 : Fait moral associé aux articles sur le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale ... 207 Figure 5 : Fait moral associé aux quatre lettres à un ami allemand ... 233 Figure 6 : Fait moral associé à l’article « À guerre totale, résistance totale » ... 241 Figure 7 : Fait moral associé à l’article « Pendant trois heures ils ont fusillé des Français» ... 247 Figure 8 : Fait moral associé aux articles sur la libération de Paris ... 256 Figure 9 : Fait moral associé aux éditoriaux sur le rapport entre morale et politique ... 266 Figure 10 : Fait moral associé à la crise algérienne ... 283 Figure 11 : Fait moral associé aux articles regroupés sous le titre « Ni victimes ni bourreaux » ... 299 Figure 12 : Fait moral associé aux articles sur l’indépendance algérienne ... 311
REMARQUE PRÉLIMINAIRE
Afin de respecter les termes tels qu’ils ont été utilisés par Albert Camus dans ses articles de journaux et dans ses essais, nous avons reproduit, le plus souvent, les notions d’être humain, d’homme et d’individu. Il ne s’agit donc aucunement d’une masculinisation de la typographie.
Le XXe siècle n’avait pas encore tourné la page qu’il était présenté par les historiens et les politologues comme la période la plus complexe et la plus riche en bouleversements ayant jusque-là existé. Des guerres, des génocides, des repositionnements géostratégiques, des luttes syndicales et étudiantes, des gains féministes et des avancées technoscientifiques ont dévoilé deux faces d’un même monde, l’une digne et l’autre sordide. Les arts et la vie intellectuelle ont également marqué ce siècle d’une telle empreinte que plusieurs considèrent que les grands penseurs et les artistes universalistes n’existent plus aujourd’hui. Bien que ce type de jugement soit probablement trop hâtif, il révèle tout de même la reconnaissance d’un dynamisme et d’une originalité qui continuent d’habiter et d’intriguer ceux qui naquirent dans les dernières décennies du siècle dernier. Le XXe siècle a aussi suscité de la colère et de l’indignation dans un rapport proportionnel à l’espoir qu’il avait fait naître chez plusieurs individus. Toutefois, une constance s'est affermie au cours de ce siècle quant à l’examen critique des idéologies, celle du rapport qu’elles entretenaient concrètement avec les êtres humains. Qu’il s’agisse du communisme, du socialisme, du capitalisme ou du libéralisme, les intellectuels, pour la plupart, ont réellement cherché à questionner les conditions possibles de la réalisation d’un mieux-être individuel et collectif. En Europe, plusieurs jeunes intellectuels nés dans les premières années du siècle espéraient un monde nouveau, promis en quelque sorte par le sacrifice même des millions de soldats morts au cours de la Première Guerre mondiale pour en assurer la venue1.
Parmi ceux-là, Albert Camus, né en Algérie et nourri d’une éducation française par le fait que son père, tué lors de la bataille de la Marne en 1914, était français et que l’Algérie était alors sous la gouverne de la France. Pour le jeune Camus, pendant la période de l’entre-deux-guerres, le pacifisme était dorénavant inscrit dans la marche du monde. Son souhait le plus cher était alors d’écrire une œuvre qu’il sentait porter en lui et dont la réalisation semblait entravée par la maladie et par la pauvreté
familiale dont il peinait à s’extraire2. Des obstacles importants mais peut-être sans commune mesure avec les limites que lui fera connaître la Deuxième Guerre mondiale. En février 1939, il écrivit à son ami et ancien professeur de philosophie Jean Grenier : « Je comprends de moins en moins la politique, intérieure ou extérieure. J’ai le sentiment que tout cela finira dans la ruine sans que nous puissions lever nos bras. Les hommes de mon âge n’ont pas la partie belle3. » Mais la guerre, dans son éventualité, demeure une abstraction pour Camus, du moins tente-t-il de la repousser hors de son champ de réflexion. Ses carnets de 1938-1939 contiennent de nombreuses remarques sur l’œuvre à construire, des plans de livres à venir, des remarques sur la pauvreté, sur l’absurde et surtout, sur la beauté des lieux qu’il habite ou qu’il visite. On comprend donc qu’en septembre 1939, au moment où la France et l’Angleterre déclarent la guerre à l’Allemagne, Albert Camus prend au sérieux la situation, mais son sérieux est plus empreint de réflexion philosophique que politique :
La guerre a éclaté. Où est la guerre ? En dehors des nouvelles qu’il faut croire et des affiches qu’il faut lire, où trouver les signes de l’absurde événement ? Elle n’est pas dans ce ciel bleu sur la mer bleue, dans ces crissements de cigales, dans les cyprès des collines. (…). On veut y croire. On cherche son visage et elle se refuse à nous. Le monde seul est roi et ses visages magnifiques. Avoir vécu dans la haine de cette bête, l’avoir devant soi et ne pas savoir la reconnaître. Si peu de choses ont changé. Plus tard, sans doute, viendront la boue, le sang et l’immense écoeurement. Mais pour aujourd’hui, on éprouve que le commencement des guerres est semblable aux débuts de la paix : le monde et le cœur les ignorent4.
Lorsqu’il énonce ces idées dans ses carnets, Camus travaille déjà comme journaliste au sein d’Alger républicain depuis près d’un an. Il s’y est fait un nom, la
2 Albert Camus apprit qu’il avait la tuberculose à l’âge de dix-huit ans. S’il dut renoncer au soccer,
sport qu’il adorait, il put toutefois continuer ses études mais la pauvreté de sa famille lui causa de nombreuses difficultés pour y arriver. Avant 1938, il dut accepter des boulots qui l’ont privé des moments nécessaires à la création.
3 Albert Camus, Jean Grenier. Correspondance 1932-1960, Avertissement et notes par Marguerite
Dobrenn, Paris, Gallimard, 1981, p.34.
4 Albert Camus. « Cahier III (avril 1939-février 1942) », Carnets 1935-1948, Œuvres complètes, tome II-1944-1948, édition publiée sous la direction de Jacqueline Lévi-Valensi, Paris, Gallimard, La
valeur et l’utilité de ses reportages et articles sont reconnues. La condition humaine, à laquelle il s’intéresse depuis quelques années puisque ses études furent philosophiques, a cependant pris une tout autre texture au sein de sa réflexion depuis qu’il doit s’intéresser, dans le cadre de son travail, aux différentes réalités humaines qu’il rencontre. Il continue toutefois de considérer l’œuvre littéraire à construire et le travail de journaliste comme deux voies parallèles, l’une sur laquelle il marcherait comme artiste et l’autre qui lui permet d’obtenir un salaire. En 1939-1940, il ne sait pas encore que le journalisme occupera son temps pour plusieurs années à venir, même s’il écrira également et en même temps quelques-uns de ses romans, essais et pièces de théâtre. En fait, ce que lui offrira la guerre, ce sera tout le canevas des comportements humains, de la solitude de l’être face au tragique de l’existence jusqu’au tissage des amitiés, en passant par l’éclatement de la peur et des vindictes qui l’accompagnent souvent. Et ce que lui offrira le journalisme au cours de cette période, particulièrement grâce à son implication au sein de Combat, journal de la résistance, ce sera la tribune à partir de laquelle son regard pourra embrasser les différents types de relations humaines et sa réflexion soupeser et justifier son accord ou son désaccord devant elles.
Dès lors, comment ne pas questionner l’appréciation par Camus de ses propres activités ? Pour lui, la valorisation du rôle de l’artiste, entendons ici l’écrivain, l’emportait sur tout le reste, de telle façon que le journalisme était conçu comme un métier, qu’il fallait exercer avec diligence et respect, certes, mais qui n’engageait pas outre mesure la créativité et l’originalité. Selon le journaliste Jean Daniel5, qui fut l’un des premiers à questionner l’apport exceptionnel du journalisme dans la pensée de Camus, ce dernier n’a jamais été capable de trouver dans le journalisme un lieu de créativité tout aussi important que l’écriture de romans ou de pièces de théâtre. L’interprétation de Jean Daniel est intéressante : si Camus n’a pas lié le journalisme à sa conception de l’art, c’est peut-être parce qu’il l’a pratiqué sur une base
5 Jean Daniel, né en 1920 en Algérie, est le fondateur de la revue Le Nouvel Observateur (1964).
irrégulière et aussi parce qu’il n’a pas réussi à fonder un journal ou une revue qui aurait rassemblé toutes les qualités qui, à ses yeux, faisait d’un tel outil ce qu’il méritait d’être :
En fait, on peut dire que le journalisme dont Camus gardait la nostalgie résidait dans le pari qu’on ne lui avait pas laissé le temps de tenir : concevoir un journal qui bannirait toutes les formes de mensonges, dont la vertu serait tout de même divertissante et où trois principes seraient farouchement défendus, ceux « de la justice, de l’honneur et du bonheur »6.
Peut-on aller plus loin et questionner l’influence directe du métier de journaliste, tel que l’exerça Camus, sur l’écriture effective de son œuvre littéraire et philosophique ? Pour le dire autrement, Albert Camus est-il devenu celui que l’on sait grâce au journalisme ? Il serait inapproprié de le formuler ainsi. Le journalisme est effectivement un métier7 et l’époque effervescente au cours de laquelle Camus
6 Jean Daniel. Avec Camus- Comment résister à l’air du temps, Paris, Gallimard, 2006, p.18.
7 Bien qu’il ne s’agisse pas pour nous de traiter de la presse écrite en tant que telle, il faut tout de
même mentionner que le vingtième siècle fut le moment charnière au cours duquel des groupes luttèrent pour faire reconnaître le journalisme comme profession. Le journalisme, lorsqu’on le pense comme tâche, se donne d’abord dans la rédaction d’un article ou d’un éditorial, ou encore dans la présentation d’un reportage. Mais sur quels fondements reposent ces articles et reportages ? Quelle est la formation du journaliste et quelles sont ses intentions ? Christian Delporte, spécialisé dans l’histoire des médias, s’est intéressé à la distinction nécessaire qui se fera, au cours de la première moitié du vingtième siècle, entre les écrivains venus par hasard ou par nécessité au journalisme et les aspirants à l’exercice d’une profession qui engage totalement la personne qui s’y consacre, avec l’exigence de désintéressement qui s’impose à quiconque veut informer le public. La presse écrite a évolué notamment, soutient Delporte, grâce au travail des groupes soucieux d’instiller un savoir-faire et un savoir-être chez les journalistes. C’est pourquoi la lutte syndicale sera si importante et ce, dès la fin du dix-neuvième siècle : « L’idée que le journalisme n’exige pas d’autre apprentissage que la pratique du terrain n’est pas une exception française. Des professionnels d’autres pays le pensent aussi (…). L’une des difficultés essentielles de toutes ces expériences scolaires est de concilier la théorie et la technique ; force est de constater que, rapidement, les cours de journalisme se limitent à des leçons d’histoire et de droit de la presse. Néanmoins, la conception d’une formation initiale où les futurs journalistes s’imprégneraient de préceptes moraux essentiels, qu’ils pourraient cultiver ensuite en tant que professionnels, fait son chemin. » (C. Delporte, Les journalistes en France-1880-1950, Paris, Seuil, 1999, p.179). Albert Camus était conscient des problèmes liés à la presse écrite et au rôle du journaliste. Il consacra, en 1944, quelques articles dans le journal Combat. Il prit clairement position contre le pouvoir des propriétaires de journaux qui faisaient de l’argent l’instrument de leur pouvoir, corrompant ainsi la nature même de l’information. Également, Camus disait souhaiter que se manifeste chez les journalistes un souci pour les idées : « À cette critique directe, dans le texte et dans les sources, le journaliste pourrait ajouter des exposés aussi clairs et aussi précis que possibles qui
l’exerça explique qu’il y ait tenu sa place. En effet, le XXe siècle vit l’éclosion d’une presse écrite au sein de laquelle la plupart des intellectuels participèrent et marquèrent leur positionnement. Claude Estier, auteur de Journalistes engagés, considère qu’il faut découper le siècle en ses parties politiques évènementielles pour comprendre tous les enjeux que connut alors la presse écrite. Et selon lui, l’engagement des intellectuels se fondait sur leur idéologie politique dont les deux grandes catégories que sont la droite et la gauche constituaient d’abord le fer de lance8. Les intellectuels passent, les journaux et revues également et peu d’entre eux ont réellement investi le champ journalistique pour défendre les vertus du journalisme en tant quel. En ce sens, François Mauriac représenterait une exception, lui qui y a consacré près de soixante ans de sa vie, de 1914 à 19709. Dans le cas d’Albert Camus, qui savait reconnaître les propriétés du travail de journaliste et qui l’a exercé de façon ponctuelle, comment interpréter l’influence de la réflexion spécifique qu’il mena au sein des journaux ?
Avant d’être journaliste, Albert Camus écrivait déjà. Il avait participé à des journaux étudiants, il élaborait aussi peu à peu les thèmes qu’il désirait mettre en scène dans ses essais et œuvres littéraires. Il développait aussi, à propos de ces derniers, des idées plus ou moins longues ou structurées qu’il entendait reprendre dans ses récits. Il énonçait ces idées dans ses carnets et, lorsqu’on en suit la progression, il est possible de voir comment il s’interrogeait sur le ton et sur la forme qu’il cherchait. Sur le contenu également. Évidemment, rien là que de très normal pour tout écrivain qui débute et qui cherche sa voie. Mais quelque chose se passe à mettraient le public au fait de la technique d’information. » (A. Camus. « Le journalisme critique »,
Combat, 8 septembre 1944, présenté dans Œuvres complètes, tome II, p.387). Enfin, Camus énonça
l’exigence d’une attitude morale de la part des journalistes, en cette période complexe et trouble qu’était la Deuxième Guerre mondiale. Pour Camus, cette réforme nécessaire de la presse et du journalisme ne valait pas seulement pour les années 1940 mais pour l’avenir même de l’outil et de la profession.
8 Claude Estier. Journalistes engagés, Paris, Cherche midi, 2011, 336p.
9 Jean Daniel, Jean-Claude Guillebaud et al. François Mauriac- un journaliste engagé, propos
recueillis par Gilbert et Nicole Balavoine, Bordeaux, Éditions Confluences, Centre François Mauriac de Malagar, 2007, 139p.
partir du moment où il intègre Alger républicain comme journaliste en 1938. Camus était un admirateur de la philosophie nietzschéenne et il en empruntait parfois le ton, l’envolée des mots, la grandiloquence du penseur allemand réfléchissant le monde dans son œil critique nihiliste. Au moment du déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, Camus semble plus près que jamais de la pensée nietzschéenne. Ses réflexions dans les Carnets de cette époque traduisent bien cet apport philosophique. Réflexions nietzschéennes, beaucoup dans le ton, camusiennes dans le parti-pris contre l’incohérence des hommes dans un monde devenu chaotique. En septembre 1939, dans ses carnets, il écrivit ceci :
Cette haine et cette violence qu’on sent déjà monter chez les êtres. Plus rien de pur en eux. Plus rien d’inappréciable. Ils pensent ensemble. On ne rencontre que des bêtes, des faces bestiales d’Européens. Ce monde est écœurant et cette montée universelle de lâcheté, cette dérision du courage, cette contrefaçon de la grandeur, ce dépérissement de l’honneur10.
Quelques jours auparavant (28 août 1939), Camus avait écrit dans Alger républicain une lettre signée du pseudonyme Vincent Capable. Il y était question des rumeurs de guerre, de démocratie menacée et aussi de déception face à des hommes incapables de défendre leurs convictions, comme indifférents aux conséquences des décisions prises au-dessus d’eux :
Tout ça ne m’empêche pas d’ailleurs d’être pessimiste et légèrement écœuré. Je veux la paix, naturellement. Il y a des millions de Français qui la veulent. Mais ils ne savent pas comment la vouloir. Et M. Daladier est venu qui leur a dit :
« C’est comme ça que nous l’aurons et la preuve, c’est que je suis un jacobin. » Alors, la France a marché. Elle marche encore. Et elle marchera jusqu’au bout. M. Daladier à sa tête, jusqu’à ce qu’elle meure d’épuisement11.
Il est intéressant de constater, lorsqu’on lit l’ensemble des notes inscrites dans les Carnets au cours des années 1935-1940 et qu’on les compare aux articles écrits à
10 A. Camus. Op.cit., p.887.
11 A. Camus. « Quatrième lettre de Vincent Capable, primeuriste, sur la paix et la démocratie », Alger républicain, 28 août 1939, publiée dans Œuvres complètes, tome I- 1931-1944, édition publiée sous la
la même époque, à quel point il y a une présence plus nette de la seule pensée camusienne (le ton, la prise en charge des événements sur un mode réflexif) dans les articles d’Alger républicain et de Soir républicain. Le journalisme est l’occasion pour Camus de dépasser le cadre purement intellectuel, ce qui rend ses propos davantage authentiques. Lorsque Camus parle de la guerre de 1939, même si son point de vue sur l’humanité s’est nourri de la pensée de philosophes tels que Nietzsche, c’est en tant que citoyen du XXe siècle, avec un regard tourné vers les lacunes et les souffrances de la condition humaine. Un regard qui ne cessera de creuser, par le biais du journalisme et ce, entre 1938 et 1947, les zones de partage entre l’acceptable et l’inacceptable, entre le juste et l’injuste. C’est pourquoi nous croyons d’abord que, sans le journalisme, la pensée d’Albert Camus n’aurait pu se développer comme elle l’a fait. Il est possible de lire les articles, les éditoriaux et les reportages de Camus et de les juger bien écrits, synthétiques, porteurs dans certains cas de valeurs auxquelles il accordait de l’importance. Mais il est également possible d’y voir le terreau même de sa pensée, non pas séparée de l’ensemble de son œuvre mais intimement mêlée à cette dernière. Et lorsqu’on lit plusieurs de ses livres les plus importants, il est même possible d’y trouver les idées et valeurs défendues dans ses articles et éditoriaux.
Notre thèse vise donc à démontrer l’existence et l’importance du lien déterminant qui s’est créé entre les articles et éditoriaux écrits par Camus et son œuvre philosophico-littéraire. Si nous posons les articles comme fondement, c’est que nous y voyons l’expression d’une pensée qui se forme à mesure que le contexte évènementiel permet de tracer des balises qui assureront, par la suite, l’organisation des idées servant à la création des essais philosophiques et des fictions. Il ne suffit pas pour cela de faire valoir la richesse de sa réflexion « sur le terrain ». Pour que la réflexion d’ordre journalistique ait permis la création d’une œuvre littéraire et philosophique, il a bien fallu qu’elle soit porteuse d’une empreinte proprement camusienne et qu’elle libère la création que l’écrivain portait en lui comme désir et comme projet.
Pour mieux circonscrire le rapport entre l’activité journalistique et la création artistique, un certain nombre de questions doivent être posées. Premièrement, que révélait de spécifique ce désir d’écrire chez Camus ? Les carnets de 1935, les premiers qui soient connus, s’ouvrent sur cet énoncé : « Ce que je veux dire : (…)12 ». Il précise que son témoignage devrait porter sur la pauvreté, la sensibilité, la mauvaise conscience de celui qui refuse de considérer le lien irréductible entre le vécu et la pensée. À mesure qu’il écrit dans ses carnets, il affirme, souvent implicitement, parce qu’il rédige des paragraphes de ce qui pourrait devenir un roman ou des échanges entre des personnages, l’importance qu’il faut accorder aux gens, à leur façon de vivre le quotidien et de se trouver séparés des grandes décisions qui les concernent pourtant. À la même époque, dans une lettre à Jean Grenier, Camus écrit ceci :
Vous avez raison quand vous me conseillez de m’inscrire au parti communiste. (…). Les obstacles que j’oppose au communisme il me semble qu’il vaut mieux les vivre. Je verrai mieux les plans et quelles valeurs il convient d’attacher à certains arguments. (…). Ce qui m’a longtemps arrêté, ce qui arrête tant d’esprits je crois, c’est le sens religieux qui manque au communisme. C’est la prétention qu’on trouve chez les marxistes d’édifier une morale dont l’homme se suffise. (…). Mais peut-être aussi peut-on comprendre le communisme comme une préparation, comme une ascèse qui préparera le terrain à des activités plus spirituelles. En somme une volonté de se dérober aux pseudo-idéalismes, aux optimismes de commande, pour établir un état de choses où l’homme puisse retrouver le sens de son éternité. Je ne dis pas que ceci est orthodoxe. Mais précisément dans l’expérience (loyale) que je tenterai, je me refuserai toujours à mettre entre la vie et l’homme un volume du
Capital. Toute doctrine peut et doit évoluer. Cela est suffisant pour
que je souscrive sincèrement à des idées qui me ramènent à mes origines, à mes camarades d’enfance, à tout ce qui fait ma sensibilité13.
Le désir d’écrire pour Camus repose donc, d’abord et avant tout, sur l’expression de sa sensibilité. Cette révélation n’est pas anodine puisqu’elle rend compte de la
12 A. Camus, Œuvres complètes, tome II, p.795. 13 A. Camus, J. Grenier. Op.cit., p.22.
présence d’une compréhension de soi qui déjà permet l’alignement d’un certain nombre de finalités attendues dans l’acte d’écrire. Cette remarque nous mène à une deuxième question. Comment peut-on interpréter cette sensibilité à laquelle Camus se réfère ? Qu’un intellectuel, jeune de surcroît, dévoile sans tabou la prise en charge de sa sensibilité rend compte d’une dimension particulière de son être que nous interprétons, pour notre part, comme la présence d’un souci éthique. Nous ne prétendons pas ici que Camus interprétait ainsi son rapport à la sensibilité. Il n’en demeure pas moins qu’il la met lui-même en lien avec un regard très précis porté sur l’être humain. Rejeter l’idéal communiste parce qu’il est idée plutôt qu’incarnation, vouloir réactualiser dans une œuvre les relations sociales réellement advenues, et advenues au sein d’une certaine marginalité, s’accorder de la façon la plus juste au sens de la vie, voilà les traits fins d’une sensibilité tournée vers autrui. Le questionnement sur la compréhension de la sensibilité fait actuellement l’objet de nombreuses recherches, dont plusieurs concernent le milieu médical, dans le but de développer une éthique de la sollicitude (éthique du care). La sensibilité éthique peut aussi prendre la forme d’une prise de parole pour l’humanité, au nom de celles et de ceux qui ne sont pas entendus ou qui n’ont pas les mots pour demander la reconnaissance sociale de leur être et de leur condition. C’est cette interprétation de la sensibilité éthique que nous reconnaissons au cœur du travail d’Albert Camus.
Maintenant, puisque la sensibilité liée à l’éthique peut mener à différentes conceptions de cette dernière, quelle forme prend-elle spécifiquement dans l’œuvre de Camus ? Cette troisième question nous rapproche de notre problématique et de notre hypothèse de recherche. Si nous pensons la sensibilité camusienne dans le souci de rendre compte de la souffrance humaine, ou encore de l’exclusion de la plupart des hommes des lieux où se jouent les prises de décision qui auront pourtant un impact sur tous, nous reconnaissons alors une forme de responsabilité de l’intellectuel devant l’inacceptable. Chez Camus, l’inacceptable est certainement de deux ordres : tout d’abord, il s’agit des conditions mêmes de l’existence humaine et qui ne dépendent de rien d’autre que du fait que la vie est ce qu’elle est. S’y ajoutent les misères que la vie
en société génère par manque de solidarité humaine. L’inacceptable est donc fondamentalement une souffrance d’être qui se déploie à la verticale (être-dans-le-monde) comme à l’horizontale (être-avec-autrui). Mais si ces deux réalités attachent l’humain à l’obligation de vivre et à vivre de cette façon, il faut considérer le pouvoir de la conscience qui balaie l’horizon, se saisissant des occasions de confrontation entre les désirs et les interdits. Chez Camus, la conscience est ainsi et d’abord la porte d’entrée sur le ressenti de l’inacceptable. Il n’y a pas de savoir particulier à acquérir pour s’y trouver confronté. Dans les carnets de 1936, Camus rédige quelques paragraphes qui donneront le ton à La mort heureuse14. Il écrit ceci :
Les catastrophes successives-Son courage-la vie se tisse de ces malheurs. Il s’installe dans cette toile douloureuse, construit ses jours autour de ses rentrées du soir, de sa solitude, de sa méfiance, de ses dégoûts. On le croit stoïque et résistant. Les choses vont de leur mieux à bien regarder. Un jour, un incident insignifiant : un de ses amis lui parle distraitement. Il rentre chez lui. Il se tue15.
Cette idée contient à la fois le double déploiement de la souffrance et un état de conscience qui mène à l’accablement réel de l’individu. Ainsi, lorsqu’il écrit, peu de temps après et toujours dans les carnets, « [q]ue la vie est la plus forte-vérité, mais principe de toutes les lâchetés. Il faut penser le contraire ostensiblement16 », nous pouvons lier les deux énoncés dans la démonstration du souci éthique : il y a une souffrance humaine qui teinte le quotidien ; on peut croire que chacun est en mesure de l’accepter et d’espérer que son sort s’améliore ; mais il serait lâche d’endosser cette idée, il faut voir autrement le rapport de l’humain à la vie. Toutefois, seul, l’individu a peu de prise sur sa façon d’appréhender son existence. Le quotidien s’envenime et ajoute au mal-être : « Il s’éveilla en sueur, débraillé, erra un moment dans l’appartement. Puis il alluma une cigarette et assis, la tête vide, il regarda les plis de son pantalon froissé. Dans sa bouche, il y avait toute l’amertume du sommeil et de
14 Ce roman ne fut pas publié avant 1971.Les critiques de ceux qui l’avaient lu initialement avaient
découragé Camus qui se consacra plutôt à l’écriture de ce qui allait devenir L’étranger. La publication posthume du roman fut justifiée notamment par le fait qu’il semble bien être la matrice de L’étranger, tout comme il contient en germe plusieurs idées qui seront développées dans Le mythe de Sisyphe.
15 A. Camus. Op.cit., p.805-806. 16 Ibid., p.809.
la cigarette. Autour de lui, sa journée flasque et molle clapotait comme de la vase17. » Le misérabilisme, aux yeux de Camus, ne se trouve pas d’abord dans la pauvreté matérielle. Bien que le personnage qu’il a commencé à dessiner dans ses carnets soit effectivement pauvre, ce n’est pas cela qui retient l’attention, mais bien sa confusion, son incapacité à prendre sa vie en main et même à y trouver un certain plaisir. Le misérabilisme se trouve dans l’abandon d’un homme à lui-même, dans l’indifférence de tous : « La souffrance de n’avoir pas tout en commun et le malheur d’avoir tout en commun18. » C’est ici que se justifie le rôle de l’intellectuel aux yeux de Camus : faire voir qu’il existe un lien fondamental entre le vécu et la pensée, comme nous l’avons noté précédemment. L’intellectuel en lui accentue ainsi le pouvoir éclairant de la conscience, dans la copule dramatisation et dédramatisation de la condition humaine. La responsabilité éthique devient ainsi le leitmotiv de la démarche.
Il serait possible d’identifier les composantes d’une telle éthique en analysant uniquement les romans et pièces de théâtre de Camus. Mais ce serait là désavouer ce que les hommes et les femmes ont appris à Camus et qui a servi à façonner sa pensée, à lui donner la rigueur nécessaire pour que tout ce que sa sensibilité contenait de souffrance, de désespoir et de révolte puisse trouver le ton et le lieu de l’expression. Déjà, en 1933, en rapport avec ses notes de lecture, il avait écrit ceci :
Ce qu’on peut gagner en lisant Stendhal : le mépris du paraître. Il me faudrait apprendre à dompter ma sensibilité, trop prompte à déborder. Pour la cacher sous l’ironie et la froideur, je croyais être le maître. Il me faut déchanter. Elle est trop vive, trop prodigue, importune, inopportune. Elle me rend trop complaisant à l’impressionnisme, à l’immédiat, au facile, au « fatal ». Par elle, je me complais dans d’insignifiants alanguissements. Il faudrait qu’elle parle, non qu’elle crie. Il faudrait, puisque je veux écrire, qu’on puisse la sentir, dans mon œuvre, non dans la vie19.
17 Ibid. p.835. Camus continue d’énoncer, dans ses carnets de 1937, des idées pour La mort heureuse.
Ce passage sera repris tel quel dans le roman, développé davantage autour du regard que porte le personnage (Patrice Mersault) sur la chambre qu’il occupe alors.
18 Ibid. p.849.
Cette très belle idée qu’il exprime ici, à savoir que la sensibilité de l’écrivain doit parler et, à partir de cela, se sentir dans l’œuvre, trouvera à se réaliser, selon nous, grâce au journalisme.
Notre problématique s’articule ainsi : Comment Camus a-t-il trouvé, à partir du journalisme, le cadre référentiel nécessaire à la mise en ordre de ses idées et au développement de l’ensemble de son œuvre ? Notre hypothèse est la suivante : nous croyons que le questionnement intense auquel les évènements politiques et la conduite des êtres humains face à ceux-ci ont mené Camus, son privilège de pouvoir en évaluer les causes et les conséquences et d’en rendre compte comme journaliste et éditorialiste ont permis à sa créativité d’auteur de se saisir de cette tribune pour poser les enjeux moraux de son époque et leur donner une extension universelle, dans l’espace et dans le temps, à travers la littérature, le théâtre et l’essai philosophique. En ce sens, toutes les avenues explorées par Camus ont mis en scène l’actualisation d’une éthique de la responsabilité fondée sur l’insoumission nécessaire des hommes face à leurs préjugés et au pouvoir absolutiste des idéologies et des dirigeants. Cette hypothèse, qui touche essentiellement à l’imbrication de valeurs morales au sein d’une certaine partie de son œuvre philosophique et littéraire, ne peut être vérifiée avant qu’une confrontation avec Camus lui-même ait permis de répondre aux questions suivantes : Albert Camus fut-il un intellectuel engagé, selon les paramètres habituellement attribués à cette notion ? A-t-il défendu une position humaniste ?
Tout d’abord, précisons pourquoi il nous faudra répondre à ces deux questions. L’éthique de la responsabilité, telle que nous la présenterons, suppose un engagement de la part de l’intellectuel, tant par une réflexion préalable sur la condition humaine que par la remise en question de valeurs qui briment l’idéal humain auquel a conduit cette réflexion. Conséquemment, l’éthique de la responsabilité suggère une position humaniste de la part de celui qui la défend puisque l’être humain demeure au cœur de la réflexion et des suggestions apportées pour que la vie de chacun épouse les valeurs les plus nobles. Nous ne doutons pas
qu’Albert Camus ait rencontré ces exigences, mais nous devons tenir compte de la tension qui exista jusqu’à sa mort entre ce qu’il écrivit et ce qu’il reconnut de son intention au sein de cette écriture. Ainsi, Camus a refusé de se considérer comme un intellectuel engagé ou comme un humaniste. Il s’agit donc là d’un problème délicat qui exige que nous rendions d’abord compte des raisons de son opposition à ces étiquettes. Mais il faudra dépasser les réticences exprimées par Camus et explorer, sans trahir son point de vue sur sa propre démarche, les interprétations possibles des notions d’engagement et d’humanisme avant d’en vérifier la corrélation dans certains écrits de Camus.
Le problème de l’engagement fera l’objet de notre premier chapitre, dans lequel nous poserons le problème du sens de l’engagement intellectuel chez Camus. Nous ferons d’abord référence aux analyses des sociologues Gisèle Sapiro et Anna Boschetti qui, toutes deux, s’inspirent des travaux de Pierre Bourdieu. C’est donc dire que la notion d’intellectuel engagé sera d’abord analysée en fonction de la théorie des champs. Sapiro et Boschetti se sont davantage intéressées à Jean-Paul Sartre qu’à Albert Camus. Il sera intéressant de partir de leur analyse sur l’engagement sartrien, car non seulement cela permettra-t-il de définir adéquatement la notion d’intellectuel engagé au XXe siècle, mais nous pourrons alors mieux saisir les raisons de l’opposition ferme manifestée par Camus envers cette notion, lesquelles se rapportent largement à l’interprétation qu’en donna Sartre. Comment alors, partant de cette opposition, peut-on encore affirmer que Camus fut effectivement porteur d’un engagement social ? Nous continuerons sur la voie de l’analyse sociologique en faisant appel à Max Weber et aux modèles du chef charismatique et du prophète qu’il intégra à son œuvre. Ces deux modèles s’avéreront fort pertinents pour la justification de notre hypothèse. D’une part, ils nous permettront de préciser comment le type d’engagement revendiqué par Sartre en vient à rassembler autour de la notion, et aussi autour de la personne qui la définit, d’autres intellectuels qui en acceptent l’interprétation. Ensuite, les caractéristiques claires énoncées par Weber quant à chacun de ces modèles nous assureront de la pertinence de défendre la présence d’un
engagement marqué chez Camus. Enfin, ces mêmes caractéristiques seront reprises et examinées dans le second chapitre, afin de démontrer comment Camus s’est révélé éthicien dans sa pratique du journalisme.
Une fois démontrée la concrétisation de l’engagement chez Camus, il s’agira d’établir les paramètres nécessaires à l’identification du type d’engagement qu’il a adopté. Cette fois, nous nous appuierons sur la démarche du sociologue Raymond Boudon, pour qui le principe de l’individualisme méthodologique, circonscrit à l’intérieur de ce qu’il nomme la théorie du choix rationnel, permet de comprendre la portée des actions d’un individu reconnu comme rationnel. Pour nous, l’intérêt de cette approche repose sur deux facteurs. Premièrement, Boudon investit les représentations et croyances de l’individu plutôt que le milieu social duquel elles sont issues. En comprenant ce qui structure les motivations individuelles, nous pouvons mieux interpréter le comportement ou le choix de valeurs de chacun. Toutefois, ce que Boudon met en perspective par cette interprétation du choix individuel, c’est que le résultat produit par un individu au cœur de la société est nécessairement aussi interprété par un sujet rationnel dont les idées et croyances l’aiguillonnent vers cette interprétation. De ce fait, nous pourrons justifier pourquoi nous considérons que Camus fut effectivement un intellectuel engagé, en même temps que nous respecterons son refus de se reconnaître comme tel. Deuxièmement, la théorie énoncée par Boudon nous fournira des balises importantes pour orienter le type d’engagement auquel a souscrit Camus vers l’éthique de la responsabilité que nous lui attribuons. En effet, il nous semble évident que la finalité du travail intellectuel de Camus fut de témoigner. Nous l’avons déjà mentionné au début de notre introduction : très jeune, Camus écrivit qu’il voulait notamment témoigner de la pauvreté de son milieu afin de demeurer fidèle à ses origines. Mais, à mesure que l’œuvre s’est constituée, et plus particulièrement dans le cadre de la pratique du journalisme, le témoignage s’est imposé dans la démarche camusienne, selon toutes les exigences qu’implique cet acte de réflexion sur la condition humaine et sur le souci de défendre le droit à la vérité et à la justice de tous les êtres humains. L’application de la théorie du choix rationnel se fera notamment par l’analyse d’un
discours fort d’Albert Camus, tenu au moment où son œuvre est maintenant substantielle, soit le Discours de Suède qu’il présenta lors de la réception du prix Nobel de littérature (1957).
Questionner le rapport camusien à l’engagement par le biais de la théorie du
choix rationnel nous permettra d’ouvrir l’œuvre de l’écrivain-philosophe à partir des
critiques que lui adressèrent des intellectuels de son époque. Ces critiques touchent directement à la notion d’engagement. Roland Barthes et Maurice Blanchot ont formulé des hypothèses pertinentes sur les limites que Camus se serait imposées quant au développement de certaines idées en lien avec les êtres humains. La nature de ces critiques nous intéresse au plus haut point parce que ces deux spécialistes de l’écriture auraient pu insister sur le style ou sur le ton de l’écrivain. Mais ce qu’ils reprochèrent à Camus, ce fut son non-engagement envers des hommes particuliers qui avaient besoin d’être défendus au XXe siècle, par un intellectuel de la stature d’Albert Camus. Nous prendrons position sur ces critiques mais nous ferons d’abord ressortir en quoi elles ont motivé la réaction d’Albert Camus. S’il n’a pu prendre connaissance de la critique de Blanchot (1969), il a pu discuter celle de Barthes et, dans cette réplique méthodique qu’il livra, Camus s’insurge contre le fait qu’on puisse dire de son travail qu’il n’était pas révélateur d’un engagement, le sien comme celui des personnages qu’il a créés.
La force que nous reconnaissons à ces critiques nous permettra de commencer notre deuxième chapitre sur l’examen de la notion d’humanisme, que nous entendons lier à l’éthique camusienne. Il faudra d’abord se demander pourquoi Camus ne tint pas réellement compte d’une démarche humaniste explicite. Ici, l’analyse du père franciscain Arnaud Corbic sera retenue puisqu’elle prend en considération le rapport de Camus avec la notion de Dieu, alors même que l’humanisme, dans la tradition occidentale, a longuement été associé à la chrétienté. Il nous faudra donc nous approprier d’autres interprétations de l’humanisme et les associer à la démarche réelle d’Albert Camus. C’est ici que les critiques de Barthes et de Blanchot seront
implicitement reprises puisque nous chercherons à démontrer que l’humanisme camusien ne s’est jamais démenti mais qu’il reposait sur une conception de la dignité humaine tournée vers un monde à faire plutôt que sur la défense d’intérêts particuliers et ponctuels.
Ce constat n’est pas sans poser de sérieuses difficultés dans la démonstration de notre hypothèse. Puisque nous soutenons que Camus a développé une éthique de la responsabilité fondée sur l’insoumission de chacun, n’est-il pas contradictoire de signifier que son humanisme est réel même s’il s’est orienté vers une condition universelle à créer plutôt que de proposer des solutions précises et réalisables à court ou à moyen termes, ce qui donnerait raison à Barthes et à Blanchot ? Nous aborderons ce problème en mettant en perspective les débuts d’Albert Camus dans le journalisme, à compter de 1938 au sein d’Alger républicain. En faisant ses reportages, le jeune journaliste s’est trouvé confronté à des individus réels qui lui ont appris, dans leurs particularités, ce qu’il y a de difficile à être humain dans un monde traversé par les hiérarchies, les mensonges, les injustices. Nous nous attarderons, pour illustrer le souci réel de Camus pour la souffrance des individus, à l’analyse de son premier reportage, un modèle d’article humaniste, qui rend compte de la situation de prisonniers algériens attendant dans les cales du bateau-bagne Le Martinière d’être envoyés en prison. Nous donnerons aussi, par la suite, un exemple d’article humaniste lié, cette fois, aux règlements de compte envers les collaborateurs du régime nazi en France et qu’approuvèrent certains membres de la résistance française. L’article de Camus, intitulé « Tout ne s’arrange pas » (Lettres françaises, 1944), porte sur l’affaire Pucheu ; Pierre Pucheu avait appuyé la collaboration pour des raisons stratégiques et avait demandé à l’un des membres les plus importants de la résistance, Henri Frenay (l’un des fondateurs du journal Combat), de renoncer à la lutte intérieure contre le nazisme pour le bien de la France lorsque se terminerait la guerre. C’est au nom d’un humanisme certain que Camus fut l’un des seuls membres des journaux clandestins à se prononcer contre l’exécution de Pucheu en 1943. Cette prise de position lui valut d’amères critiques de la part de ses pairs et elles le
touchèrent particulièrement, mais ce fut la mort de son ami René Leynaud, fusillé en 1944, qui le fit se ranger derrière ceux qui réclamèrent l’épuration. Nous considérons ce moment comme représentatif de l’évolution de l’humanisme camusien. En effet, en passant de l’idée universelle à l’idée particulière du sens de l’exécution d’un être humain, Camus s’est retrouvé lié à une controverse qui alimente encore les débats, à savoir la réaction, dans les journaux, de l’un des intellectuels les plus engagés de l’époque, soit François Mauriac. Pour ce dernier, les contextes ne doivent jamais particulariser la prise de position. Des idées plus hautes et plus nobles (dans son cas, la religiosité) doivent l’emporter sur les réactions émotives. Un échange s’étendant sur plusieurs semaines eut donc lieu entre les deux journalistes-écrivains. Si, dans cette première partie du second chapitre, nous présentons cet affrontement comme représentatif d’un humanisme chez Camus, il nous éclairera déjà, quoique implicitement, sur l’éthique de la responsabilité que nous défendrons par la suite. Cette éthique nécessite des remises en question qui permettent à l’éthicien de demeurer vigilant quant à l’évolution des évènements sur lesquels il prend position. L’éthique de la responsabilité s’avère davantage pertinente si des évaluations d’idées et de valeurs viennent nuancer ou conforter le point de vue initial de l’éthicien. L’affaire Pucheu, en ce sens, a été un modèle de remise en question, par Camus lui-même, de l’orientation de sa position humaniste.
Ayant défini le cadre intellectuel dans lequel s’est orientée la démarche d’Albert Camus, nous pourrons par la suite expliquer en quoi son travail de journaliste l’a mené à la structuration d’une éthique de la responsabilité. Nous présenterons ainsi la méthodologie à partir de laquelle nous entendons démontrer la présence d’une structuration éthique chez Camus, puis nous proposerons l’analyse d’un certain nombre d’articles que nous jugeons représentatifs de cette éthique de la responsabilité. En ce qui concerne la méthodologie, après avoir déterminé qu’il s’agit bien d’une éthique de la responsabilité, nous avons choisi de l’intégrer dans le cadre référentiel proposé par l’éthicien québécois Pierre Fortin, lequel valorise la grille utopique socialiste qui cherche à comprendre comment la communauté peut faire
l’objet d’un questionnement éthique fondé sur la recherche d’égalité entre tous, à partir d’un engagement individuel clairement voué à cette quête d’égalité. La méthodologie issue de cette orientation éthique prend, chez Fortin, la structure suivante : tout éthicien doit structurer sa démarche en fonction de quatre grands moments : il faut d’abord constituer un fait moral selon le problème qui nécessite une réflexion éthique, en chercher ensuite les racines dans les composantes de la réalité sociale pour justifier le refus qui en résulte, proposer d’autres façons de concevoir le problème et démontrer comment elles changeraient effectivement l’ordre social.
À cette détermination de la responsabilité éthique, nous ajoutons le paradigme de l’insoumission. Bien sûr, ce que nous connaissons des concepts d’absurde et de révolte chez Camus semblerait ici justifier le choix de ce paradigme. Cela est partiellement vrai. En fait, ce sont plutôt les contenus des articles et éditoriaux qui justifient ce choix. Depuis Alger républicain jusqu’aux derniers articles publiés dans
L’Express, Camus a mis en perspective ce qu’il considérait être des mensonges ou
des erreurs de jugement et s’est toujours adressé aux citoyens (à l’être humain dans le citoyen) pour qu’ils s’intéressent aux évènements auxquels leur propre existence participait et à partir desquels leur condition dépendait également. Cette dénonciation de l’inacceptable et cette exigence de conscientisation individuelle et sociale, voilà ce qui fonde, à nos yeux, le caractère particulier de l’insoumission comme fondement d’une éthique de la responsabilité. Insoumission et responsabilité seront examinées sous l’éventail de valeurs morales propres à la pensée de Camus : la vérité, la justice, la dignité, la liberté, la solidarité, la paix sociale et la démocratie.
Nous avons choisi des articles et éditoriaux s’étalant de 1939 à 1956. Il était important de commencer par l’analyse de textes parus dans Alger républicain et dans
Le soir républicain20 parce que ces articles rendent compte, dans un premier temps, d’un engagement de plus en plus ferme de la part de Camus, non pas seulement dans
20 Nous expliquerons, dans le premier chapitre, comment furent créés Alger républicain et Le soir républicain.
l’exigence du travail lui-même, mais envers les êtres humains (et leur condition) à propos desquels et pour lesquels il écrit. Également, puisque la question de l’indépendance algérienne l’amena, dès 1944, à se prononcer sur le rapport France/Algérie, il est important de prendre connaissance des propos qu’il tient sur la situation coloniale avant qu’il ne quitte le pays pour s’installer en France. Parmi les nombreux sujets qui alimentèrent sa réflexion pour Alger républicain, nous avons d’abord retenu les articles concernant l’arrestation puis la condamnation de l’ingénieur agricole Michel Hodent. Les articles de Camus à ce sujet dévoilent une prise en charge sérieuse d’un problème autour duquel se jouent plus précisément les valeurs de vérité, de justice et de dignité humaine. Ces articles sont aussi l’occasion de prendre connaissance de certains aspects de la colonisation française en Algérie par le biais de la politique du blé, laquelle a alors constitué, à son insu, le nœud du problème pour Michel Hodent. Ce détour que nous proposons servira également à mieux comprendre la deuxième série d’articles que nous avons choisie, celle relatant le reportage sur la misère en Kabylie. Un reportage célèbre que nous analyserons sous les critères d’une éthique de la responsabilité, mais que nous soumettrons également à la critique d’intellectuels pour qui la colonisation est nécessairement porteuse de toute forme de misère21. Il faut d’abord mentionner que le reportage de Camus sur la Kabylie se voulait une dénonciation de l’application inappropriée de mesures de la part de l’administration française. À première vue, ce reportage prend donc en considération le bien-être des habitants de la Kabylie. Toutefois, pour certains Arabes, même parmi les francophiles, se posa un problème important : ne serait-ce pas la colonisation elle-même qui serait la cause de la misère dénoncée par le journaliste ? Alors que Camus, grâce à son travail, apprend de plus en plus comment s’appliquent sur le sol algérien les différentes politiques françaises et qu’il se positionne publiquement sur ces dernières, il ouvre la voie au débat social, tant en Algérie qu’en France. Il s’agit donc d’un enjeu considérable pour l’intellectuel qu’il fût : faire valoir l’intérêt que représente la présence française pour l’Algérie, mais
21 Nous ferons notamment valoir les points de vue respectifs de Mouloud Feraoun, de Edward W. Saïd