Serbes du Kosovo, Serbes ou Kosovars ?
Analyser le rôle de l’espace de vie dans la production
des identifications au sein de quatre localités serbes au
Kosovo
Thèse
Emilie Fort
Doctorat en science politique
Philosophiæ doctor (Ph. D.)
Serbes du Kosovo, Serbes ou Kosovars ?
Analyser le rôle de l’espace de vie dans la production des
identifications au sein de quatre localités serbes au Kosovo
Thèse
Émilie Fort
Sous la direction de :
Résumé
Cette thèse a pour objectif d’analyser le processus de construction identitaire des populations serbes au Kosovo, en s’interrogeant spécifiquement sur le rôle de l’espace de vie dans la production et la réception des identifications produites par les institutions étatiques, religieuses et d’enseignements. Les cas d’étude sélectionnés — le quartier serbe d’Orahovac et le village de Velika Hoča, le village de Štrpce et celui de Gračanica — se distinguent par des configurations spatiales différentes qui nous permettent d’analyser plus directement l’incidence de ces espaces de vie sur la production des identités. Nous avons ici choisi les narratifs comme porte d’entrée pour appréhender le processus de co-constitution entre agent et structure, à partir duquel la construction identitaire est aujourd’hui généralement conceptualisée. À l’échelle de la structure, ce sont les narratifs institutionnels qui ont été étudiés comme producteurs de représentations. À l’échelle des agents, nous avons porté une attention particulière aux gens ordinaires et à la façon dont ceux-ci reçoivent et/ou produisent des identifications. Jusqu’à présent, peu de recherches ont porté attention à l’espace de vie des gens ordinaires dans le cadre du processus de construction identitaire. Cette recherche révèle pourtant que celui-ci agit comme un médiateur à la relation agent-structure et impacte la façon dont les individus reçoivent et produisent les identifications. En ce sens, cette thèse nous amène à souligner la distinction centrale entre narratif et représentation pour aborder la construction des identifications. Elle suggère également que les identifications sont principalement une question de degré. Considérant le rôle de l’espace de vie, il apparaît que celui-ci est à la fois producteur et produit des identifications individuelles, fournissant un exemple d’interaction entre agent et structure. Cette observation conduit à discuter les compréhensions trop rigides et objectives des espaces de vie, et la marginalisation des gens ordinaires et de leur performance dans l’analyse de la construction des identités collectives.
Abstract
This thesis aims to analyze the process of identity building of Serbs population living in Kosovo by focusing on how the living environment impacts the production and reception of identification. For the purpose of this study, the cases were selected because of their distinguishing spatial configuration: the Serbs neighborhood of Orahovac, the village of Velika Hoča, the village of Gračanica and the village of Štrpce. In this research, we choose to address identity building through institutional and local narratives in order to examine the co-constitution process between agency and structure which is the current conceptual framework through which identity building is studied. So far, very few studies have questioned the impact of the living environment in this co-constitution process. However, this thesis reveals that the living environment mediates the agency-structure relation and impacts how individuals receive and produce identifications. We stress the need to distinguish between narrative and representation in order to study the identity building process. We also suggest that identifications are mostly a matter of degrees rather than a zero-sum process. The living environment appears both as a producer and a product of individual identification, thus being a good example of a structure-agency co-constitution. This thesis discusses the very rigid and objective comprehension of the living environments as well as the marginalization of ordinary people and the ways through which they perform collective identity.
Table des matières
Résumé ... ii
Abstract ... iii
Table des matières ... iv
Liste des figures, tableaux, illustrations ... ix
Liste des abréviations, sigles, acronymes ... x
Remerciements ... xiv
Introduction... 1
Partie 1. Appréhender le caractère multidimensionnel des identités collectives ... 15
Chapitre 1. Articuler les représentations ou l’intégration de la variable contextuelle dans le processus d’interaction agent-structure ... 15
1. Des représentations et des catégories sociales : quelques éclaircissements conceptuels ... 17
2. Du discours aux représentations : la construction narrative et le recentrage sur la dimension processuelle et multidimensionnelle dans la production des identifications ... 19
2.1. La communauté comme un construit social discursif historiquement situé ... 20
2.2. Contestation et domination au sein des espaces de narrations : la communauté comme une identité négociée ... 21
2.3. Identification et catégories sociales : agentivité des acteurs dans la construction des espaces de narration ... 24
3. Pour une approche multidimensionnelle de la construction nationale ... 26
3.1. Appréhender la construction narrative de l’identité culturelle par le haut ou la déconstruction des méta-espaces de narrations ... 28
3.2. De la pratique quotidienne des catégories d’identification ... 31
4. La relation agent-structure au prisme des « configurations spatiales » : pratique d’identification au prisme des « conditions objectives d’existence » ... 35
4.1. Trajectoire individuelle... 36
4.2. Reconnaissance formelle des territoires... 39
4.3. Isolement culturel et géographique ... 40
4.4. Concentration de population ... 43
4.5. Appropriation de l’espace ... 44
5. Une affaire de mémoire et de représentations ... 45
Chapitre 2. Analyse de contenu et enquête ethnographique : pour un accès à l’espace de vie et aux représentations sociales à différentes échelles ... 49
1. Étude de cas : une recherche de représentativité plus que de variation ... 50
1.1. Les Serbes au Kosovo : Mitrovica Nord et après ? ... 51
2. La recherche ethnographique ... 57
2.1. Une recherche ethnographique : pourquoi ? ... 58
2.2. Observation participante... 60 2.3. Entretiens semi-dirigés ... 72 3. Discours collectés ... 77 3.1. Temporalité de la recherche ... 77 3.2. Médias analysés ... 78 4. Analyse de contenu ... 79
4.1. Processus itératif de codage : abduction ... 80
4.2. Codage des livres d’histoire : analyse de contenu basique ... 81
4.3. Codage des discours et entretiens : analyse de contenu qualitative ... 81
5. Limites de la recherche : positionalité et réflexivité ... 84
5.1. Le terrain dans son accès primaire ... 85
5.2. L’accès secondaire : un retour nécessaire à l’agentivité des participants ? ... 86
Conclusion ... 88
Partie 2. Variabilité des espaces de vie pour une pluralité d’identification... 90
Chapitre 3. Serbe ou Serbe du Kosovo : la construction discursive d’une identité dans le cadre institutionnel 90 1. Une histoire de conflits pour une représentation du « guerrier » : 1990-1999 comme une période charnière ... 91
1.1. Les ressorts multiples de la persécution : violences et injustice ... 93
1.2. Le caractère multidimensionnel de la résilience : survie, sacrifice et vérité ... 97
1.3. De la construction de l’Autre ... 104
2. Des appartenances et des territoires : représentation spatiale de la communauté ... 108
2.1. Logiques ascendantes d’identification ... 109
2.2. Le Kosovo : représentation d’un territoire ... 113
Conclusion ... 121
Chapitre 4. Une image détaillée des espaces de vie ... 123
1. Le cadre institutionnel du Kosovo : un État nationalisant ? ... 123
1.1. Kosovo : l’État de la nation albanaise et des autres ... 124
1.2. Des « quotas » aux « intérêts vitaux » : la nécessité de nuancer la représentation asymétrique de la communauté serbe au Kosovo dans les institutions gouvernementales ... 124
1.3. Quotas : une asymétrie de représentation pour la communauté serbe à l’échelle municipale .. 126
1.4. Processus de décentralisation : quand opportunité rime avec démographie ... 127
2. Conditions objectives d’existence dans le quartier serbe d’Orahovac et dans le village de Velika Hoča 130 2.1. Le quartier serbe d’Orahovac ... 130
2.2. Velika Hoča ... 137
3. Conditions objectives d’existence à Gračanica ... 138
4. Conditions objectives d’existence à Štrpce ... 143
Conclusion ... 144
Chapitre 5. Agentivité locale dans la production des identifications : des processus variables ... 146
1. De la résilience à la résistance : l’élaboration complexe de catégories spatialement ancrées à Orahovac et Velika Hoča ... 147
1.1. Pour une domination de la cooptation comme processus de réception des narratifs institutionnels 147 1.2. La langue et la ruralité comme catégories émergentes : la construction de frontières stables ? 169 Conclusion ... 173
2. Gračanica ou l’observation d’une identité en transition ? De la Serbie au Kosovo, entre espace de vie et espace vécu ... 174
2.1. Au-delà de l’injustice et de la persécution : un processus d’ignorance ... 174
2.2. Un pont entre le passé et le futur ... 175
2.3. Des appartenances : de la nation au territoire ... 177
2.4. Territorialisation de l’identification : construction d’une nouvelle catégorie autour de la dichotomie urbain/rural ... 186
Conclusion ... 187
3. Štrpce : la territorialisation de l’identification ... 188
3.1. Construction temporelle de la communauté : vers un rejet des représentations de « guerrier » et de « persécution » ... 189
3.2. « Une oasis au milieu du désert » (ES9) : l’émergence d’une identification territoriale la ruralité comme nouvelle identification ... 192
3.3. L’Albanais du Kosovo ... 195
3.4. Une territorialité, des appartenances ? Ni de la Serbie, ni du Kosovo, mais de la Serbie et du Kosovo 202 Conclusion ... 204
Chapitre 6. Discussion ... 206
1. De la représentation de persécution et de la construction des relations intercommunautaires : interroger les processus mobilisés... 207
1.1. Trajectoires individuelles : variation dans l’élaboration de la figure de l’Albanais du Kosovo ... 207
1.2. Reconnaissance institutionnelle formelle et opportunité de représentation pour balancer le narratif d’injustice ... 211
2. Des multiples dimensions du marquage symbolique de l’espace : construire le rapport à l’Autre ... 215
2.1. La représentation symbolique comme projection identitaire de la communauté ... 216
2.3. La relation communauté et territoire : le nationalisme banal et au-delà... 219
3. De la représentation à l’appropriation symbolique : discuter le nationalisme banal et ses implications 221 3.1. L’importance de la pratique comme appropriation symbolique dans la compréhension des nouvelles identifications émergentes ... 222
3.2. Dépendance à la Serbie et construction du gouvernement serbe comme Autre significatif ... 227
3.3. L’agentivité locale : réflexion pour une autre lecture du nationalisme banal et du « triadic » nexus 229 4. Appréhender la disjonction entre représentation de l’espace et espace vécu ... 230
5. 1999 : Émergence d’un nouveau trauma à travers la construction de la relation communauté et territoire ... 232
Conclusion ... 236
Bibliographie ... 248
Annexe A. Les entrevues semi-dirigées ... 275
1. Grille d’entretien ... 275
2. Explication des thématiques pour la grille d’entretien ... 278
3. Récapitulatif des entretiens par cas d’étude ... 279
3.1. Orahovac et Velika Hoča ... 279
3.2. Gračanica ... 280
3.3. Štrpce ... 281
Annexe B. Carnets de notes ... 282
1. Grilles d’observations ... 282
1.1. Grilles des observations systématiques ... 282
1.2. Les évènements rares ... 305
1.3. Les conversations informelles... 308
2. Le processus d’enquête à travers les accès primaire et secondaire ... 345
2.1. Le système de transports ... 345
2.2. La transformation des perceptions ... 347
2.3. Quelques réflexions ... 348
2.4. La perception de marginalisation et le renforcement de l’isolement ... 349
Annexe C. Le codage... 352
1. Processus de codage ... 352
1.1. Pour les manuels scolaires ... 352
1.2. Pour les discours et les entrevues ... 354
2. Manuel de codage pour l’analyse des entrevues et des discours ... 355
3.1. Fréquence des codes pour les institutions gouvernementale et religieuse ... 359 3.2. Fréquence des codes pour les entrevues ... 371
Liste des figures, tableaux, illustrations
Figure 1 - Carte illustrant la répartition démographique au Kosovo en 2013 ... 2
Figure 2 - Les cas exclus de l'analyse ... 51
Figure 3 - Carte administrative du Kosovo ... 55
Figure 4 - Récapitulatif des différents degrés d'observation ... 62
Figure 5 - Récapitulatif des catégories et thématiques principales utilisées dans le cadre du processus de codage des matériaux analysés ... 83
Figure 6 - Plan Orahovac quartier serbe (notes des carnets de terrain) ... 131
Figure 7 - Zone « tampon » Orahovac ... 133
Figure 8 - Graffitis Orahovac ... 134
Figure 9 - Graffiti place centrale Orahovac ... 135
Figure 10 - Terrain de basket - Confrontation des marquages ... 135
Figure 11 - Distance entre le quartier serbe d'Orahovac et Velika Hoča (image Google Map) ... 136
Figure 12 - Plan de Gračanica (Google Map) ... 138
Figure 13 - Panneau de l’entrée à Gračanica, en provenance de Priština ... 139
Figure 14 - Panneaux de signalisation ... 140
Figure 15 - Monument « MISSING » pour les disparus du conflit de 1998-1999 ... 140
Figure 16 - Pancartes des trois partis (SLS ; SNS ; SPS) ... 141
Figure 17 - Miloš Obilić à cheval ... 142
Figure 18 - Situation géographique de Štrpce ... 143
Liste des abréviations, sigles, acronymes
SiglesASM : Association des Municipalités Serbes (ou Zajednica Srpskih Opština – ZSO) BiH : Bosnia i Hercegovina
BPRG : Balkan Policy Research Group ESO : Église serbe orthodoxe
ICG : International Crisis Group
KiM : Kosovo i Metohia (Kosovo et Métochie)
LLSG : Law on Local Self-Government (Loi sur l’administration locale) OI : Organisation internationale
ONG : Organisation non-gouvernementale
OSCE : Organisation pour la Coopération et la Sécurité en Europe SLS : Srpska liberalna stranka (parti libéral serbe)
SNS : Srpska napredna stranka (parti progressiste serbe) SPS : Socijalistička partija Srbije (parti socialiste serbe) UE : Union européenne
Abréviations
OTAN : Organisation du Traité de l’Atlantique Nord KFOR : Force (de l’OTAN) pour le Kosovo
« Une ville est toujours un indice ou un répertoire de nos mémoires »1
Remerciements
De nombreuses personnes m’ont accompagnée tout au long de la rédaction de cette thèse et sans lesquelles celle-ci n’aurait sans doute jamais vu le jour.
Je voudrais tout d’abord remercier ma directrice de recherche, Aurélie Campana, pour sa patience, son temps et ses précieux conseils. Merci de m’avoir soutenue dans toutes les étapes de ce long processus et surtout merci d’avoir compris et accepté que l’ « humain » fasse partie de cette aventure. Je voudrais également adresser un remerciement particulier à Magdalena Dembinska qui, dès les premiers balbutiements de ce projet a participé de près ou de loin à sa réalisation. J’en profite aussi pour remercier l’ensemble des membres du CÉRIUM pour m’avoir donné l’opportunité de me joindre à cette très belle équipe pendant une session, mais surtout de m’avoir fait profiter de leurs précieux commentaires pour améliorer cette thèse. J’adresse aussi un remerciement spécial aux jeunes chercheurs rencontrés au cours des conférences et workshops, et par lesquels j’ai pu porter un nouveau regard sur certains défis que posait la réalisation de cette recherche. Et puisque nous en sommes à parler de défis, cette thèse doit probablement beaucoup sa concrétisation à toutes ces personnes exceptionnelles qui ont partagé ces dernières années de ma vie. Je pense ici bien sûr à ma famille qui, même loin, a constitué un soutien inébranlable et a souvent cru plus que moi à l’aboutissement de ce projet. Je pense aussi à mes ami-es sans qui tout cela n’aurait pas été possible. Merci de m’avoir donné du réconfort et du courage dans les périodes les plus difficiles et de m’avoir accompagnée sur cette longue route. Anne-Cécile, Johanna et Mélanie, merci pour nos longues conversations et fous-rire qui ont rendu ce processus de thèse plus léger. À Philippe, Anthony et Adib, un immense merci aussi pour nos débats d’idées si riches, et Philippe pour ton aide précieuse tout au long de mes premiers pas à écrire des articles scientifiques. Merci à vous d’avoir été les meilleurs ami-es. Vous m’avez faite grandir. Un merci tout spécial aussi à Tamara et Anya, pour avoir échangé avec moi sur la Serbie et le Kosovo, et aussi pour avoir été à mes côtés tout au long de cette recherche, de près ou de loin, pour m’aider à résoudre mes difficultés linguistiques. Un remerciement aussi très particulier à toutes ces fantastiques personnes qui ont partagé ces derniers mois de rédaction et les ont rendus plus légers (Ben, Adèle, Cécile, Marie, Camille, Julien, Vincent, Michael, Raf et Pierre). Merci pour votre amour et votre gentillesse. Un grand merci aussi à tous ceux qui ont partagé un bout de cette route avec moi : mes italiens favoris (Alessandra et Pietro), Krystel, Marielle, Stefan et Alexie. Cette recherche n’aurait pas été possible sans l’aide précieuse de ceux rencontrés sur mes terrains de recherche et qui, au fil du temps, sont aussi devenus des amis : Staya, Jovana, Trajko et Trifun, puis toute la famille de Dragoljub Milanovic. Un dernier et immense merci à Serena pour ta patience, ton irremplaçable soutien. Merci d’avoir cru en moi et de m’avoir donné un peu de ton courage. Merci d’être une personne aussi merveilleuse et d’avoir éclairé la fin de cette route de ta joie de vivre magnifique.
Introduction
«Yes, yes. Albanians. Also, all around Kosovo. Some of them suffer a great deal. Some of my Albanian friends. Not only Serbs have suffered. This is the area where Serbs and Albanians suffered. So, whosoever is on power, the other one has suffered. And it has not been the last ten or twenty years, but it has been through all the centuries. » (EG5, Gračanica)
« And that’s why Albanians behaving towards us like euh…towards slaves, like towards the citizens of the second class…like a defeated party, like towards defeated party. And that’s why they have made older, older monuments and, they make older monuments besides the road and they teach their youth. They teach them at school that they have liberated from Serbian aggressors and that’s now they preparing new generations, new generations that will hate Serbs. And according to my view, it’s another trigger for the new war. » (EO1, Orahovac)
« R: We work with them, we have to adjust. Serbian and Albanian are official languages in Kosovo and I think that we should know Albanian and Albanians should know Serbian » (ES8, Štrpce)
Les extraits ci-dessus sont issus des entrevues que nous avons conduites entre décembre 2016 et mai 2018 dans les villages serbes de Gračanica, Orahovac et Velika Hoča, ainsi que dans la localité de Štrpce, sur le territoire du Kosovo (Figure 1).
Figure 1 - Carte illustrant la répartition démographique au Kosovo en 2013
Source : Luan Zeqiri, 2013.
Orahovac
Velika Hoča
Štrpce
Oscillant entre la possibilité d’un nouveau conflit ou au contraire suggérant la potentialité d’une coopération future, ils lèvent le voile sur les multiples représentations des Albanais du Kosovo, qui coexistent dans les discours émanant des populations serbes locales. Ils sont aussi significatifs des rapports fluctuants entre ces deux communautés. Bien qu’elles cohabitent depuis plusieurs siècles sur ce territoire, c’est au cours des années 1980 que leurs relations se sont durablement complexifiées, sur fond de conflit puis de partition ethnique2. Aujourd’hui, le cas du Kosovo est souvent qualifié au
regard de sa situation sociétale interne de « frozen conflict »3 (Bebler, 2015; Dembinska & Campana,
2017) ou d’ « intractable conflict » (Torosyan, 2013). Tandis que Slobodan Milošević supprimait, en mars 1989, l’autonomie de ce qui constituait alors une province serbe – autonomie qui leur avait été accordée par la Constitution de 19744, adoptée par Tito alors Président de la République socialiste
fédérale de Yougoslavie (RSFY) – les Albanais du Kosovo entraient en résistance et développaient un système parallèle qui a perduré jusqu’en 1998-99, date des bombardements de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) sur ce qui était encore la République fédérale de Yougoslavie5. Ce
2 Le terme de « partition » employé ici ne fait pas référence aux récentes discussions sur l’échange de territoires entre le Kosovo et la Serbie. Par le terme « partition » nous nous référons ici spécifiquement à la séparation territoriale et administrative existante entre les deux communautés serbe et albanaise (Rossi, 2014a, 2018).
3 Grant présente sept caractéristiques des conflits gelés sur la base d’une comparaison entre la Transnistrie, le Nagorno-Karabakh, l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie : « (1)armed hostilities have taken place, parties to which include a State and separatists in the State’s territory; (2) a change in effective control of territory has resulted from the armed hostilities; (3) the State and the separatists are divided by lines of separation that have effective stability; (4) adopted instruments have given the lines of separation (qualified) juridical stability; (5) the separatists make a self-determination claim on which they base a putative State; (6) no State recognizes the putative State; (7) a settlement process involving outside parties has been sporadic and inconclusive » (Grant, 2017, p. 390)
4 La Constitution de 1974 a constitué une des réformes majeures pour la Yougoslavie, puisque par une forte décentralisation, elle reconnaissait aux deux provinces autonomes de la Serbie, le Kosovo au sud et la Voïvodine au nord, des pouvoirs presque égaux à ceux des six républiques qui la composaient alors : la Slovénie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, la Macédoine, la Croatie et la Serbie (Besnik, 2004, p. 801). Selon Miranda Vickers, les modifications constitutionnelles de 1974 ont particulièrement alimenté les frustrations, à la fois serbes et albanaises. Les premiers se sont trouvés de plus en plus divisés sur le territoire de la République Fédérale Socialiste de Yougoslavie, en raison de la forte autonomie accordée aux deux provinces, et l’absence de reconnaissance d’une telle autonomie pour les Serbes de Croatie, qui constituaient alors environ 14.7% de la population de cette République. Cela venait renforcer un sentiment d’injustice. Pour les Albanais, ils regardaient l’autonomie qui leur avait été offerte comme insuffisante, puisqu’elle ne leur permettait pas de devenir une véritable République au sein de la Fédération. Les Albanais demeuraient une nationalité et non une nation, et cela malgré la mainmise de plus en plus significative qu’ils avaient sur la province en terme culturel et administratif. La Constitution a notamment reconnu le bilinguisme et imposé des quotas pour l’accès aux postes dans le domaine public (Vickers, 1998, pp. 178–181).
5 La République Fédérale de Yougoslavie est officiellement dissoute en 2003 et remplacée par l’union entre la Serbie et le Monténégro, laquelle perdurera jusqu’en 2006, date de l’accession à l’indépendance du Monténégro.
système parallèle concernait les domaines de l’éducation, de la santé, mais aussi les médias (Besnik, 2004; Kostovicova, 2005; Krasniqi, 2010b). Lorsque le Kosovo est placé sous administration internationale suite aux bombardements de l’OTAN, le système parallèle albanais laisse place à l’émergence d’un nouveau système parallèle, serbe cette fois (Organization for Security and Co-operation in Europe - Mission in Kosovo, 2007). Celui-ci perdure depuis près de deux décennies et a persisté malgré l’administration internationale et la déclaration unilatérale d’indépendance de l’ancienne province serbe, survenue le 17 février 2008. À ce jour, la sécession du Kosovo n’est pas reconnue par la Serbie, qui continue de revendiquer sa souveraineté sur ce territoire, invoquant la validité continue de la Résolution 1244, adoptée par le Conseil de Sécurité des Nations Unies, le 10 juin 1999 (Conseil de sécurité des Nations Unies, 1999). Cette résolution qui prévoyait l’autonomie substantielle de l’ancienne province serbe – et non l’indépendance – devait être temporaire. L’objectif poursuivi était l’adoption d’une nouvelle résolution entérinant un nouveau statut pour le Kosovo. Cependant, l’opposition de la Russie et de la Chine au Conseil de Sécurité a participé à transformer ce statut temporaire en un statut permanent, qui a gêné la construction de l’État du Kosovo. Il convient ici de préciser également qu’à ce jour, le Kosovo n’est pas reconnu par cinq membres de l’Union européenne, dont l’Espagne et Chypre (Rossi, 2018; Semenov, 2011, p. 86). Plusieurs chercheurs le considèrent comme un État de facto6 (Caspersen, 2008, 2015; Dembinska & Campana, 2017;
Petithomme, 2010; Semenov, 2011). À d’autres occasions, les concepts de quasi-État7 (Mikola, 2017)
ou encore d’État en émergence8 (Gezim Visoka, 2018) lui ont été préférés. Mais la question de la
souveraineté du Kosovo n’a pas été le lieu que de débats académiques. Les historiens, poètes et artistes nationaux se sont aussi mobilisés pour argumenter à la défense de l’une ou l’autre des communautés, serbe ou albanaise, et de leur antécédence au sein de cet espace (Daskalovski, 1999,
6 À la fin des années 1990, Scott Pegg (Pegg, 1998) va proposer un concept, si ce n’est contraire, tout au moins complémentaire, qui fait état d’une nouvelle réalité internationale : les « États de facto », c’est-à-dire des entités territoriales qui, cette fois, ne sont pas internationalement reconnues, mais exercent un contrôle effectif de leur territoire. Adrian Florea (Florea, 2014) posera les critères nécessaires à la qualification d’une entité comme État de facto. Il mettra notamment en avant l’importance de la composante temporelle (existence depuis plus de deux ans) pour retenir cette qualification.
7 Le concept de « quasi-État » est apparu dans l’ouvrage de Robert Jackson « Quasi-States : Sovereignty, International Relations and the Third World » (Jackson, 1993), dans lequel l’auteur le défini comme une entité territoriale qui dispose de la reconnaissance juridique internationale, mais qui n’est pas capable d’exercer un contrôle effectif de son territoire. On parlera parfois d’ « État failli » (Bauchard, 2011) pour qualifier cette réalité. Le concept développé par Robert Jackson s’appliquait essentiellement, à cette époque, aux États issus de la décolonisation.
8 Le concept d’État en émergence fait référence à la compétence diplomatique du Kosovo en matière internationale, compétence significative selon Visoka d’une forme de souveraineté internationale.
2003). Ainsi, les Serbes font remonter leur présence sur le territoire du Kosovo au 4ème siècle, avec
l’arrivée des Slaves en Europe. Ce n’est qu’au 12ème siècle que le Kosovo serait devenu le haut lieu
de la culture et de l’identité serbe. Les Albanais, au contraire, en affirmant leur descendance illyrienne9,
soutiennent leur antécédence sur ce territoire et donc leur légitimité à le revendiquer pour eux-mêmes. Cette instrumentalisation de la question du Kosovo et de ses ramifications historiques par les élites culturelles serbe et albanaise nous conduit directement dans le champ des recherches sur le nationalisme qui se sont intéressées à ce phénomène. Et sur cette question, si les auteurs soulignent le travail des élites dans la réappropriation des matériaux culturels à des fins politiques, ils indiquent aussi et peut être surtout l’importance de la résonnance des matériaux « sélectionnés » auprès des populations visées (Brubaker & Laitin, 1998, p. 442; Chandra, 2012, p. 361). Ainsi Rabushka et Shepsle précisent que « (T)he dynamic interaction between political appeals on the one hand, and mass perceptions and interpretations of those appeals on the other, is the primary determinant of issue salience » (1972, p. 60). Plus spécifiquement, dans le cas du Kosovo, cela nous amène à considérer le rôle des « entrepreneurs » politiques dans l’élaboration des représentations du Kosovo en tant que territoire, mais aussi la résonnance de ces représentations auprès des populations concernées, ici kosovare albanaise et serbe plus largement10. Comme le notait déjà Éric Hobsbawm (1992, p. 10),
cette résonnance des représentations véhiculées par les entrepreneurs politiques auprès des populations n’est, en effet, pas certaine et en ce sens mérite d’être interrogée.
Pourtant, les recherches ayant été conduites autour de la question du Kosovo11 se sont majoritairement
concentrées sur les répercussions de l’intervention de l’OTAN en termes de droit international (Chomsky & Fraser, 2000; Falk, 1999; Greenwood, 2000; Henkin, 1999; Krieger, 2001; Kritsiotis, 2000; McCoubrey, 1999; O’Connell, 2000; Roberts, 2002; Sofaer, 2000), sur la question du statut de l’ancienne province serbe (Carton, 2008; D’aspremont, 2007; Knoll, 2005; Perritt, 2005; Stahn & Zimmermann, 2001; Tansey, 2009; Weller, 2008; Yannis, 2009) ou encore sur les enjeux de la construction étatique (Baliqi, 2018; Beha, 2019; Bieber, 2003, 2013; Cukani, 2014; Korenica & Doli, 9 Stipcević (2006) sur les revendications de descendance Illyriennes des communautés croates, puis albanaises.
10 En effet, dans les années 1990 et même encore aujourd’hui, nous pouvons considérer que les représentations véhiculées par les « entrepreneurs politiques » quelles concernent ou non le Kosovo, ont pour objectif de justifier les politiques européennes et régionales de la République de Serbie. En ce sens, elles visent aussi bien les Serbes de Serbie, que les Serbes résidant au Kosovo.
11 Nous faisons ici référence aux travaux existant en langue française et anglaise. L’observation notée ne prend pas en compte les écrits en langue serbe, albanaise ou autre ayant pu être publiés.
2010; Krasniqi, 2010a; Lantschner, 2008; Rossi, 2014a; Gëzim Visoka & Richmond, 2016). Plus récemment, les études se sont focalisées sur les négociations entre les deux entités serbe et kosovare, sous l’égide de l’Union européenne (UE) (Beha, 2015; Bieber, 2015; Dijkstra, 2011; K. Gashi, Musliu, & Orbie, 2017; Pond, 2008; Zupančič, Pejič, Grilj, & Rodt, 2018) ou ont aussi mis en avant les limites du modèle de la paix libérale pour le cas du Kosovo, accordant notamment une large place aux difficultés de construction d’une société civile effective (Björkdahl & Gusic, 2015; Kastrati, 2018; Llamazares & Levy, 2003; Gëzim Visoka, 2017). L’ensemble de ces travaux fournissent des éléments de compréhension multidimensionnels quant aux défis que présente le cas du Kosovo à l’échelle internationale, régionale (UE) et interne. Ces analyses cependant demeurent centrées autour de perspective macro et méso, sans nécessaire prise en compte des acteurs locaux, y compris de ceux que d’aucuns nomment les « gens ordinaires ». Ils restent également peu nombreux à se questionner sur les relations intercommunautaires entre ces acteurs locaux sur le territoire du Kosovo, et cela malgré les tensions interethniques qui ont marqué l’histoire de cette entité dans les années 1990 et qui perdurent aujourd’hui. En dépit d’une baisse d’intensité, le Kosovo demeure une zone post-conflit caractérisée par une ségrégation spatiale et sociale qui tend à compliquer les rapports intercommunautaires (Žeželj, Ioannou, Franc, Psaltis, & Martinovic, 2017, p. 386)12. En 2015, Steinar
Byrn notait pourtant que la construction d’une démocratie et d’un État fonctionnel pour le Kosovo devait passer par le rétablissement de la confiance entre les communautés – mais aussi entre les communautés et les institutions – à travers le dialogue (qu’il distingue des discussions politiques ou du simple débat) (Bryn, 2015). Peu de recherches, cependant, se sont intéressées à ces relations entre Serbes et Albanais au Kosovo, et celles qui l’ont fait, ont malheureusement tendu à réifier l’une et l’autre de ces communautés (Demjaha, 2017; Duijzings, 2001; Guzina, 2003; Maloku, Derks, Van Laar, & Ellemers, 2016; Maloku, Kelmendi, & Vladisavljević, 2017; Vladisavljević, 2012) et par là même leurs relations. Pourtant, comme les extraits présentés plus haut le mettent en évidence, la perception qu’ont les populations serbes de leurs relations avec la majorité albanaise ne sont pas uniformes. Elles varient, laissant donc suggérer que la communauté serbe vivant sur le territoire du Kosovo ne peut être envisagée comme une entité homogène. Cette observation amène une interrogation. Si sur un territoire, ici le Kosovo, une même communauté envisage son rapport au groupe dominant de façon divergente, il convient de (se) demander comment expliquer ces variations et comment ces variations
12 Les situations post-conflit impliquent par elles-mêmes des problématiques liées à la reconstruction économique (Collier, Hoeffler, & Söderbom, 2008), politique (élections) (Reilly, 2002), mais également sociale, à travers notamment la prise en compte des questions de mémoire (Johnson, 2011).
impactent les processus identitaires
?
Nos postulons que les espaces de vie expérimentés par les populations contribuent à façonner variablement leurs narratifs et ainsi construisent les contours de la communauté de manière différenciée. Les espaces de vie participent donc à produire des représentations de Soi et des Autres distinctes pour chaque site de recherche.I
l nous faut à présent revenir sur quelques éléments afin de mieux cerner la situation des Serbes du Kosovo,
d’un point de vue démographique, mais aussi culturel, politico-administratif, ou encore géographique. Démographiquement, les Serbes sont aujourd’hui environ 95.962 sur le territoire de l’ancienne province serbe, contre 209.497 lors du recensement de 198113. Les Albanais représententquant à eux actuellement environ 1.604.253 personnes contre 1.246.812, en 1981 (OSCE - Mission in Kosovo, 2018). Nous constatons donc des tendances démographiques contraires puisque la population albanaise croit, là où la population serbe se réduit. Ces chiffres nous apprennent que cette situation de minorité sur le territoire du Kosovo n’est pas un fait totalement nouveau pour les Serbes qui l’expérimentaient déjà en 1981. Cependant, à cette date, cette minorisation territoriale était balancée par l’appartenance du Kosovo à la Serbie, faisant des Serbes du Kosovo une composante de la nation serbe dans son ensemble. Avec la mise sous tutelle internationale de l’ancienne province, en 1999, puis sa déclaration unilatérale d’indépendance, en 2008, les Serbes du Kosovo constituent désormais une minorité au sein de cette nouvelle entité du Kosovo. Il faut ici noter qu’en dehors des Serbes, le Kosovo compte aussi plusieurs autres communautés minoritaires telles les Roms, les Bosniaques, les Ashkalis, les Goranis, les Turcs, mais aussi les Égyptiens. La minorité serbe, cependant, demeure un enjeu majeur pour le futur de l’ancienne province, notamment en raison du refus de la Serbie de reconnaître le Kosovo comme un État indépendant, mais aussi du fait de la mainmise de Belgrade sur les territoires peuplés par cette communauté, au sein de l’entité kosovare. Cette mainmise de la Serbie prend deux formes principales : un contrôle excessif des représentants politiques serbes locaux, et un système d’institutions dites « parallèles », qui permet à Belgrade de continuer à exercer une certaine autorité sur le territoire du Kosovo. La relation entre Belgrade et les
13 Les chiffres ne sont pas tout à fait précis car, même pour l’OSCE, les données pour les municipalités serbes du nord (Mitrovica, Lepozavić, Zubin Potok et Zvečan) sont approximatives. Cela est aussi le cas pour les chiffres relatifs aux Albanais du Kosovo. Également, le document note que le recensement de 1991 n’a pas été reconnu par la communauté albanaise. C’est pour cette raison qu’il n’est pas mentionné ici. Finalement, il convient de préciser que le dernier recensement officiel conduit sur le territoire du Kosovo date de 2011.
représentants politiques serbes locaux14 a varié dépendamment du gouvernement serbe élu, mais
aussi des pressions et accords conclus dans le cadre du dialogue entre Belgrade et Priština mené sous l’égide de l’Union européenne (Balkan Policy Research Group, 2013; Stel & van der Borgh, 2017). L’ouverture de ce dialogue en 201315 a constitué un tournant décisif dans les rapports entre le
gouvernement serbe et les représentants serbes locaux, particulièrement dans le nord. Sur cette partie du territoire, les Serbes commençaient à s’opposer de façon plus ou moins violente à leur intégration forcée au sein des structures kosovares. Cette intégration avait été décidée par Belgrade, sans leur consentement, dans le cadre du dialogue (International Crisis Group, 2013, p. i). Face à cette opposition et afin de respecter l’accord conclu avec Priština, le gouvernement serbe a fait pression sur les médias et personnels administratifs afin qu’ils soutiennent le parti de la Liste Serbe, créé par Belgrade et plus conciliant avec les positions du gouvernement de Serbie. Cette mise à l’écart des partis de l’opposition s’est petit à petit étendue aux territoires serbes situés dans le sud du territoire, à tel point qu’aux élections de novembre 2013, tout vote pour un autre parti ou liste pouvait être perçu comme une absence de loyauté vis-à-vis de l’État serbe (Balkan Policy Research Group, 2013, pp. 2– 4). La contestation des populations locales et des partis d’opposition n’a pas abouti et Belgrade a conservé la mainmise sur le jeu politique local. Les représentants de la Liste Serbe sont aujourd’hui présents tant dans les structures officielles du gouvernement du Kosovo, que dans les institutions dites « parallèles », vestiges de l’ancienne autorité serbe sur ce territoire.
Ces institutions existent depuis 1999 et n’ont pas disparu malgré la déclaration unilatérale d’indépendance du Kosovo, en 2008. Si les institutions judiciaires se sont vues récemment intégrées au système kosovar16, d’autres comme les administrations publiques – municipalités17 notamment –
14 Pour une étude plus complète des différents partis politiques minoritaires au Kosovo et de leur relation à Belgrade, voir Stel et van der Borgh (2017).
15 Les discussions entre les deux gouvernements avaient déjà cours avant 2013, mais cette date marque le début des pourparlers autour de la création de l’Association des Municipalités Serbes, mais également la ratification de l’accord de stabilisation et d’association (ASA) qui constitue une étape importante dans le processus de demande d’adhésion à l’Union européenne.
Voir http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMAnalyse?codeAnalyse=1681 (consulté le 20 octobre 19).
16http://prishtinainsight.com/integrated-mitrovica-court/ (consulté le 26 mai 2018). Pour une présentation plus globale de la perception par les populations serbes de l’intégration du système judiciaire serbe dans les institutions du Kosovo, voir Dogandžid et Kabašid (2015) et International Commission of Juristes (2016). 17 Le terme de municipalité sera utilisé dans ce document, plutôt que celui de mairie qui pourrait en constituer une équivalence au regard des compétences dont cette institution est titulaire. Nous lui préfèrerons celui de municipalité à des fins de cohérence avec la terminologie mobilisée par les locaux pour qualifier ces structures. Ces derniers réfèrent, en effet, à « opština » qui pourrait être traduit par « commune » ou « municipalité ». Du fait de la traduction généralement proposée par les organisations locales pour « Zajednica srpskih
ont vu leurs pouvoirs réduits. Elles continuent d’avoir la charge de transférer aux autorités serbes de Serbie compétentes les demandes pour certains documents, comme les cartes d’identité ou les passeports. De la même manière, elles demeurent responsables du paiement des retraites, par exemple. En revanche, elles n’ont plus d’autorité sur le registre des cadastres, et leurs compétences relativement au système d’eau ou des transports sont devenues difficilement applicables dans les territoires ruraux reculés (International Crisis Group, 2009, p. 9). Seuls les domaines de la santé et de l’éducation constituent encore des zones d’influence pour la Serbie (OSCE - Mission in Kosovo, 2007). Finalement, il faut noter que l’accord, signé le 25 août 2015 entre les Premiers ministres serbe et albanais du Kosovo, respectivement Aleksandar Vučić et Isa Mustafa, qui prévoyait la mise en œuvre de l’Association des Municipalités Serbes (ASM) (Zajednica srpskih opština, en serbe) sur le territoire de l’ancienne province18, poursuivait un double objectif : d’une part, l’intégration des Serbes du Kosovo,
en particulier les Serbes du nord, au sein du cadre institutionnel kosovar ; d’autre part, le démantèlement des structures parallèles serbes. Devant être votée au Parlement du Kosovo, son adoption a été suspendue en raison d’une réaction violente du parti d’opposition Vetëvendosje19, qui
dénonçait cette Association comme les prémisses d’une partition du nouvel État20. À ce jour, celle-ci
n’a pas encore été mise en œuvre. Néanmoins, le cadre constitutionnel du Kosovo, adopté le 15 juin 2008 prévoit pour les municipalités à majorité serbe un droit de coopération intermunicipale et transfrontalière (art. 124.4), sans toutefois officiellement nommer la République de Serbie21. Ces
municipalités sont au nombre de dix. En 2010, le gouvernement du Kosovo a procédé à un redécoupage administratif qui a vu émerger ou se redessiner cinq nouvelles municipalités à majorité serbe : les contours de la municipalité de Novo Brdo ont été élargis et les municipalités de Gračanica, Klokot, Ranilug et Parteš ont vu le jour (OSCE - Mission in Kosovo, 2010, p. 7). En dehors de ces
opština », « Association of Serb-majority Municipalities » (Nešović & Celeghini, 2015), nous avons opté pour ce qualificatif de « municipalité » en français.
18 "Déclaration de la haute représentante et vice-présidente, Mme Federica Mogherini, à la suite de la réunion tenue dans le cadre du dialogue mené avec la médiation de l’UE,” (2015).
19 Il faut ici noter que le mouvement et son leader, Albin Kurti, ont remporté les dernières élections législatives qui se sont tenues le 6 octobre 2019 ( https://www.balcanicaucaso.org/eng/Areas/Kosovo/Albin-Kurti-s-Kosovo-197032, consulté le 9 décembre 2019), faisant suite à la démission du Premier ministre Ramush Haradinaj, lequel est suspecté de crimes de guerre par la justice internationale ( https://www.france24.com/fr/20190719-kosovo-demission-premier-ministre-ramush-haradinaj-crimes-guerre-tribunal, consulté le 9 décembre 2019).
20http://www.courrierdesbalkans.fr/dialogue-kosovo-serbie (consulté le 27 février 2016).
21 Comme nous verrons dans le chapitre 4 de ce document, la Loi sur l’administration locale (Law on Local Self-Government, 2008) (LLSG), reconnait en revanche expressément ce droit aux municipalités dans son article
zones, cependant, les populations serbes vivent au sein de municipalités à majorité albanaise, et c’est notamment le cas des Serbes évoluant dans le village de Velika Hoča et ceux du quartier serbe d’Orahovac.
Il s’agit là de la dernière dimension que nous voulions soulever ici quant à la situation des Serbes sur le territoire du Kosovo : la dimension géographique. Généralement, une division est opérée entre les Serbes qui vivent dans la partie nord du Kosovo et qui disposent d’une frontière commune avec la Serbie, et ceux vivant dans la partie sud du territoire. La division nord-sud prend pour point de repère la rivière Ibar qui sépare en deux la ville de Mitrovica et est enjambée par le désormais tristement célèbre pont d’Austerlitz, souvent représenté comme le symbole de la division entre les deux communautés dans l’ancienne province serbe. De nombreuses recherches se sont intéressées à la situation des Serbes dans la partie nord du Kosovo (Braem, 2004; Capussela, 2015, pp. 68–82; Cattaruzza & Dérens, 2015; Demjaha, 2017; Lemay-Hébert, 2012; Pavlović, 2015; Tratnjek, 2006, 2009), mais beaucoup moins ont porté leur attention sur cette communauté vivant au sud (Borgh & Lasance, 2013; Sikimic, 2008; Trupia, 2018; Zlatanović, 2011). Contrairement au nord où les Serbes constituent une majorité concentrée, leur situation géographique au sud est variable, assez concentrée dans les zones Est et Sud du Kosovo, et fortement isolée dans la partie ouest du territoire. Au regard de ces différences géographiques et administratives (municipalités à majorité serbe ou non), de même que des questions de déclin démographique, il nous apparaît peu pertinent d’appréhender comme homogène la communauté serbe du Kosovo, tant la situation des populations varie selon que l’on s’intéresse aux Serbes vivant dans la partie nord ou à ceux évoluant dans la partie sud. Même au sud de la rivière Ibar, par ailleurs, l’expérience de vie n’est pas la même selon que ceux-ci évoluent dans ou en dehors des municipalités serbes. Pour résumé, nous devons considérer que sur le territoire du Kosovo, les Serbes constituent une minorité à la fois démographique et culturelle qui se trouve « coincée » entre deux revendications et pratiques de souveraineté, l’une serbe et l’autre albanaise kosovare. Malgré ces éléments communs, leur expérience « minoritaire » sur le territoire ne peut cependant être comprise comme similaire.
Les travaux sur le nationalisme quotidien, mais de façon plus importante encore les études dans le domaine de la géographie culturelle sont venus souligner le caractère essentiel de l’espace de vie dans la production des identités (Claval, 1995; Di Méo, 1991, 1996, 2016; Guimond, 2007; Turgeon, 2010). Les auteurs ont, en effet, mis en avant le rôle de l’espace de vie dans la sécurisation ou non-sécurisation des identités. Ils ont également démontré l’importance de la pratique dans la production
de celles-ci ou encore ont permis de dépasser l’espace public comme seul lieu pour cette production. Ces recherches ont aussi souligné l’interaction permanente des individus avec leur espace de vie et les représentations qu’il renferme, et comment cette interaction tout en « contraignant » les pratiques des populations, participe à transformer leurs représentations de cet espace. Un tel processus renvoie à ce que Di Méo (1996, p. 56) qualifie d’espace vécu. L’espace de vie définit donc la pratique de l’espace, là où l’espace vécu en caractérise la perception. L’une et l’autre de ces dimensions sont intrinsèquement liées, dans le sens où la pratique participe à constituer la perception. Au regard des différents éléments susmentionnés, nous avons donc considéré ici comme nécessaire de questionner plus précisément l’impact de ces variations géographiques (isolement, concentration, marquage territorial notamment) sur la construction identitaire de la communauté serbe au Kosovo. En raison du peu de recherches conduites auprès des populations serbes situées dans la partie sud du territoire, nous avons donc fait le choix de limiter notre analyse aux localités de Štrpce, Gračanica Velika Hoča, de même qu’au quartier serbe d’Orahovac. Quatre espaces situés au sud de la rivière Ibar donc, et qui, de par leurs variations, sont représentatifs des différentes configurations spatiales des territoires serbes dans cette partie Kosovo22.
Cette perspective comparative viendra compléter ou enrichir les recherches conduites sur cet objet, mais qui se sont limitées à l’étude d’un cas unique, lequel ne permet que de façon restreinte de pouvoir considérer l’incidence de l’espace de vie dans la construction des identifications. En effet, la variation des espaces nous offrira ici la possibilité d’interroger avec plus de profondeur leur impact sur ce processus. Par ailleurs, avec cette analyse, nous participerons à déplacer le focus de Mitrovica nord vers les populations serbes du sud qui sont en première ligne des processus d’intégration mis en œuvre par le gouvernement du Kosovo, mais qui seraient aussi les premières touchées si le gouvernement serbe venait à reconnaître l’indépendance de l’ancienne province. Dans cette mesure, les recherches sur les populations serbes vivant dans la partie sud du territoire doivent être développées, afin de fournir une meilleure compréhension des dynamiques et enjeux qu’elles posent et poseront pour le futur de l’entité kosovare. Dans une perspective empirique donc, la présente analyse a pour objectif de combler et participer à combler les écueils des précédentes recherches, en
22 Nous reviendrons plus en détail sur le choix des cas dans la section 1.1. « Une recherche de représentativité plus que de variation » du chapitre méthodologique.
proposant une analyse comparative des processus de construction identitaire des populations serbes vivant au sud de la rivière Ibar.
Dans une perspective plus théorique, cette recherche vise à développer un cadre d’analyse se voulant original et qui sera présenté du chapitre 1 du document. Avec l’objectif d’étudier la médiation des configurations territoriales dans l’interaction entre les représentations constitutives des espaces de vie, produites par les institutions officielles, et les réponses des individus à la réception de ces représentations, nous développerons un cadre d’analyse à partir de deux ensembles théoriques qui ont peu dialogué les uns avec les autres. Le premier, comprenant différentes approches du nationalisme, nous permettra d’étudier l’interaction des représentations institutionnelles et leur réception par les populations. C’est par le biais des travaux en géographie (culturelle majoritairement) que nous appréhenderons l’impact des configurations territoriales sur cette réception locale. La mise en relation de ces différents domaines d’étude permet d’approcher un même objet de recherche à travers des angles distincts. C’est ce croisement de perspectives qui participe à générer les trois contributions centrales de ce travail. Tout d’abord, en mobilisant l’approche du nationalisme quotidien parallèlement aux travaux de Michael Billig sur le nationalisme banal, nous nous interrogeons ici sur la relation que ce dernier pose entre nationalisme « hot » et « banal » (Billig, 1995a). L’auteur suggère, en effet, que le nationalisme « banal » est une condition à l’émergence des formes violentes de nationalisme, caractérisées par l’appellation « hot ». À travers nos cas d’étude, nous verrons que les différentes configurations spatiales constituent des variables centrales à considérer dans la relation « hot » / « banal » que Billig établit. Il apparaît que la sécurisation de l’identité serbe à travers la représentation symbolique spatiale au sein des zones à majorité serbe tend à réduire les représentations antagonisantes de la communauté albanaise, sous-tendant donc une logique divergente à celle proposée par Billig. Dans une autre mesure, ce sont les travaux en géographie culturelle qui viennent éclairer un angle peu traité de la littérature sur les identités, telles qu’appréhendées par le corpus sur le nationalisme quotidien. Bien que ces travaux mettent l’accent sur le contexte local dans la production des identités, ils se contentent souvent de présenter les résultats de façon principalement descriptive. Ils ne questionnent pas les implications de l’interaction contexte local/individus dans la projection des identifications à l’externe, c’est-à-dire, par exemple, dans le développement des relations intercommunautaires ou encore dans la production d’Autres significatifs. Finalement, notre étude met à jour les microprocessus à l’œuvre dans la production des
identifications, mais surtout, en mobilisant la comparaison, elle éclaire comment l’interaction de deux ou plusieurs facteurs spatiaux génèrent des mécanismes identitaires similaires ou distincts.
Cette dimension très « micro » de l’analyse constitue à la fois une force et une limite majeure de cette recherche, en cela que la contextualisation poussée de l’étude en restreint considérablement, dans le même temps, la possible réplicabilité. Il convient ici également de souligner quelques points relatifs à la posture épistémologique adoptée et les biais inhérents à cette recherche. Pour effectuer cette étude, nous nous sommes rendues par deux fois au sein des quatre espaces considérés afin d’y conduire des entrevues et y réaliser des observations. Dépendamment du langage mobilisé pour l’entrevue, les répondants ou moi-même pouvions donc être limités dans nos échanges. Tandis que notre niveau de connaissance de la langue serbe s’est amélioré au cours du temps, notre accès aux répondants et aux observations s’en trouvait également modifié. Par ailleurs, la disponibilité des ressources pour chaque espace a considérablement restreint ou facilité notre contact avec les populations locales. Notre lieu de résidence notamment s’est révélé central dans notre capacité à développer des réseaux de confiance sur le terrain. Consciente des biais de cette recherche, nous avons cependant tenté de mobiliser diverses techniques pour atteindre un échantillonnage se voulant le plus représentatif. Nous reviendrons sur ces éléments de façon plus détaillée dans le chapitre 2 de ce document, lequel exposera les enjeux méthodologiques de ce travail.
Les chapitres 3 et 5 proposeront une analyse des représentations des Serbes et Serbes du Kosovo, telles que véhiculées par les institutions centrales et les populations locales elles-mêmes. Nous appuyant sur une analyse des discours produits à l’une et l’autre échelle, nous ferons émerger de l’étude les différents narratifs qui participent à construire une représentation du Serbe du Kosovo. Nous étudierons, par ailleurs, en parallèle cette construction dans le cadre de trois institutions serbes distinctes – l’institution d’enseignement, le gouvernement et l’Église serbe orthodoxe – et cela avec l’objectif de faire apparaître le caractère relationnel et continuellement contesté des narratifs et des représentations qu’ils véhiculent. Pour les populations locales, nous nous concentrerons aussi bien sur les résultats d’entrevues que sur les observations conduites dans le cadre du terrain de recherche. Celles-ci viendront compléter, soutenir ou nuancer les résultats des entrevues. Centrées sur une observation des pratiques et des espaces de vie, elles fournissent des données centrales à l’analyse, en cela qu’elles permettent notamment de rendre compte de façon détaillée, des espaces de vie au sein desquels évoluent les populations locales.
Ces espaces de vie feront l’objet du chapitre 4 dans le cadre duquel nous décrirons en profondeur chacun des espaces ayant fait l’objet de l’analyse. Ce chapitre sera notamment appuyé par des documents photos ou schéma visant à rendre compte plus clairement de conditions d’existence pour chaque cas étudié. Finalement, le chapitre 6 discutera de l’interaction entre les diverses représentations véhiculées et construites et les conditions objectives d’existence variées. Il montrera notamment que la dimension de l’exode est centrale à la compréhension des relations intercommunautaires et de leur reconstruction, davantage que la dimension du conflit. L’isolement aussi apparaît comme significatif dans la représentation que les locaux développent de la Serbie. Plus largement, ce chapitre mettra en perspective un processus de co-constitution entre espace de vie (structure) et gens ordinaires (agents). Cette étude ne prétend rendre compte de l’ensemble des représentations produites par cette population sur ce territoire. Cette recherche est contextuellement et temporellement limitée et a principalement pour objectif de révéler la place des configurations géographiques dans la médiation par les populations, des représentations véhiculées par les institutions officielles, à travers l’étude des microprocessus politiques et sociologiques qu’elles mettent en œuvre.
Partie
1.
Appréhender
le
caractère
multidimensionnel des identités collectives
Chapitre 1. Articuler les représentations ou
l’intégration de la variable contextuelle dans le
processus d’interaction agent-structure
Concept transversal à plusieurs domaines d’études (Brubaker & Cooper, 2000; Dorais, 2004, p. 1; C Dubar, 2007, p. 11), la définition de l’identité a longtemps été source d’un important débat académique se constituant autour de quatre approches principales : la psychologie développementale (Erikson, 1993; Marcia, 1966; Phinney, 2003; Umaña-Taylor, Yazedjian, & Bámaca-Gómez, 2004), la psychologie sociale (Tajfel, 1981; Tajfel & Turner, 1979), le primordialisme (Geertz, 1963a; Shils, 1957)23 et le constructivisme. C’est cette dernière approche qui sera mobilisée dans le cadre de cette
recherche. Tandis que les travaux en psychologie (développementale et sociale) étudiaient au départ l’identité d’un point de vue individuel, le primordialisme et le constructivisme l’envisageaient de façon collective. Ces deux dernières approches divergeaient cependant sur le caractère relationnel de l’identité. Les constructivistes parlaient d’identité collective relationnelle et fluide, tandis que le primordialisme envisageait le concept de façon beaucoup plus stable rejoignant ainsi les travaux en psychologie développementale. La psychologie sociale se rapprochait sur ce point du constructivisme en envisageant une identité fluide et construite versus une identité donnée pour les primordialistes. Il est cependant important de préciser que les chercheurs en psychologie sociale n’ont pas nécessairement qualifié leur approche de constructiviste (Lášticová, 2006, p. 547).
Avec le « tournant identitaire » qui s’est produit dans les années 1960-1970 (Di Méo, 2007, p. 71), la conceptualisation de l’identité soutenue par le constructivisme s’est, graduellement, imposée jusqu’à devenir dominante. Retenant une compréhension de celle-ci comme fluide, relationnelle, construite et collective, l’approche postule que l’identité découle d’un processus de co-constitution permanente entre agent et structure. Résulte de cette définition une identité envisagée comme toujours changeante et une littérature qui accorde une place importante, à la fois aux agents et au contexte dans lequel
ceux-ci évoluent. Malgré sa reconnaissance, cependant, le constructivisme s’est assez rapidement trouvé confronté à certaines limites importantes qui venaient amoindrir la portée de ses propositions de départ. Deux, principalement, apparaissaient comme problématiques. D’une part, une tendance à la réification des groupes, qui questionnait la critique constructiviste faite au primordialisme et à sa compréhension des entités collectives comme homogènes (Brubaker, 2002, pp. 163–166)24. D’autre
part, son emphase sur l’étude du rôle des élites dans l’instrumentalisation des référents culturels à des fins politiques (Hardin, 1997; Hechter, 1995).
C’est principalement à travers l’approche dite du « constructivisme post-moderne », que le constructivisme va trouver un renouveau. Malgré ses écueils, cette approche présente, en effet, l’avantage d’être flexible et capable de dépasser ses limites. S’appuyant sur les concepts issus des théories en psychologie sociale (théorie de l’identité sociale (Henri Tajfel, 1981; Henri Tajfel & Turner, 1986) et théorie de l’auto catégorisation (J.C. Turner, 1985), Brubaker participe au développement d’une perspective cognitive du constructivisme. Cette approche met en évidence les « processus mentaux et sociaux » qui conduisent les groupes – qui sont envisagés comme des « représentations culturelles collectives » – à appréhender le monde social en termes ethniques ou nationaux (Brubaker, Loveman, & Stamatov, 2004, p. 45). En interrogeant les pratiques qui contribuent à transformer les croyances en une réalité, l’auteur ouvre une voie pour appréhender la problématique de la réification des groupes, et par là même questionner l’agentivité des acteurs pour eux-mêmes, et non plus comme restreinte aux élites. Cette incorporation des travaux en psychologie sociale se fait notamment par la reconnaissance de l’importance des catégories d’identité et des processus de catégorisation sociale/identification. Cependant, plusieurs auteurs vont venir souligner les limites d’une telle approche et des théories de l’identité sociale en particulier. D’une part, Reicher (2004) relève que la théorie de
24 Le primordialisme envisage les catégories comme naturelles (Fearon, 1999, p. 15), à travers notamment le concept d’attachements primordiaux (Geertz, 1963a; Shils, 1957). Il faut cependant atténuer cette vision radicale de l’essentialisme qui est généralement véhiculée. En effet, les auteurs de cette perspective n’ont pas toujours retenu une acception aussi limitée du concept d’identité, à l’exception sans doute du « déterminisme biologique » de van den Berghe (1987). Dans ses travaux, van den Berghe développe une conception sociobiologique de l’ethnicité (A. P. Cohen, 1985, p. 105) qui tend à flouter la ligne de démarcation entre les concepts d’ethnie et de race, signifiant que l’ethnie serait alors fondée sur des critères objectifs de définition. Les auteurs primordialistes, même s’ils reconnaissent à l’identité son caractère héritée, se sont souvent accordés sur l’importance de mettre en avant un certain aspect construit des caractéristiques culturelles collectives et donc de proposer une fixité plutôt relative de celles-ci. C’est ainsi, par exemple, que Clifford Geertz emploie le terme « assumed givens » (1963, p. 109) – et non simplement « givens » – pour qualifier les « données de l’existence sociale » telles que la langue, la religion, etc. (Brubaker, Loveman, & Stamatov, 2004, p. 49). Geertz souligne ainsi le caractère construit de caractéristiques qui sont perçues comme naturelles.
l’identité sociale a une tendance à considérer comme « déterminées » les catégories auxquelles les individus peuvent s’identifier, sans tenir compte de l’agentivité de l’acteur dans le choix ou la production de ces catégories. Les individus peuvent donc se voir reconnaître une agentivité dans leur capacité à s’identifier, mais se voir nier cette même agentivité dans leur capacité à produire une identification ou à choisir parmi plusieurs identifications. Lorsque mobilisée dans le cadre des travaux sur l’identité nationale, et plus largement sur le nationalisme, d’autres critiques ont été soulevées. D’une part, Billig (1995) soulignait la non-prise en compte par les approches cognitives de la façon dont la nation est reproduite. D’autres auteurs ont aussi noté que cette approche, de même que la théorie de l’identité sociale, tendaient à appréhender les identités sociales comme également significatives pour les individus, occultant de fait que certaines identifications sont plus stables que d’autres, mais surtout qu’elles peuvent être porteuses de significations plus ou moins fortes. Par ailleurs, le focus sur la relation « individu-groupe social » a conduit à occulter de l’analyse la construction des identités dans une perspective institutionnelle (Abell, Condor, & Stevenson, 2006), de même que la question des représentations sociales (Cinnirella, 1996). Cela nous conduit à proposer en premier lieu une discussion des concepts de représentations et catégories sociales.
1. Des représentations et des catégories sociales : quelques éclaircissements conceptuels Les représentations sociales sont des systèmes de croyances, de connaissances collectives (Rateau, Moliner, Guimelli, & Abric, 2012, p. 478) qui, parce qu’ils touchent à la cognition collective, sont des fondements essentiels à la construction des sociétés (Höijer, 2011). Moscovici distinguait entre trois types de représentations sociales : les représentations hégémoniques partagées par de larges ensembles, les représentations émancipées qui sont élaborées par des groupes plus restreints et peuvent entrer en contradiction avec les représentations hégémoniques ou d’autres représentations émancipées ; et finalement les représentations polémiques, lesquelles sont liées aux controverses ou antagonismes qui traversent les sociétés (Moscovici, 1988, p. 221). Si l’auteur reconnaît que ces différents types de représentations s’imposent aux individus, ceux-ci peuvent néanmoins participer à leur modification ou production par le biais de l’interaction sociale (Höijer, 2011, p. 6; Moscovici & Duveen, 2000). En ce sens, les représentations sociales ne sont pas fixes. D’un côté, elles offrent aux acteurs sociaux des codes communs à partir desquels ils peuvent interagir et de l’autre, plusieurs représentations peuvent entrer en conflit, laissant suggérer alors une possible redéfinition de leurs contours (Moscovici & Marková, 1998).
De par leur nature cognitive, elles participent à la production de catégories sociales, qui ont été conceptualisées comme des raccourcis mentaux à partir desquels les individus appréhendent le monde social (Hogg & Mullin, 1999). Les catégories sociales ont été définies par Tajfel et Turner comme des « cognitive tools that segment, classify, and order the social environment, and thus enable the individual to undertake many forms of social action » (1979, p. 40). C’est, en effet, à travers les catégories sociales que les individus se catégorisent et catégorisent les autres. Les catégories sociales ont donc trait à la relation « individu-groupe » et à l’identification de celui-ci à un ensemble plus ou moins large. Le contenu de la catégorie à laquelle l’individu s’identifie et la façon dont ce contenu participe à construire la différenciation entre le « eux » et le « nous » (Crisp & Hewstone, 2006a, p. 3), est largement constitué par les représentations sociales. Cette construction de la différence entre le « eux » et le « nous » est importante, car elle participe à conditionner les actions et les comportements que les membres d’un « agrégat humain » plus ou moins large auront envers les membres de cet ensemble, mais aussi en relation à ceux qui lui sont extérieurs (Hewstone, Rubin, & Willis, 2002). Une limite importante – et non mentionnée ci-dessus – aux approches cognitives et à la théorie de l’identité sociale est leur lacune à prendre en compte le rôle de la langue dans la pratique, production et reproduction des catégories et des représentations sociales. Comme le souligne Lášticová (2006), la langue n’est pas seulement le médium qui va permettre de donner du sens à la représentation et à la catégorie sociale, c’est aussi celui à travers lequel celles-ci pourront être négociées. À travers la pratique, notamment discursive, de ces catégories, il sera possible aux individus d’en redéfinir les contours et par la même de redessiner les limites de leurs identités sociales, puisque celles-ci sont affectées tant par les représentations sociales que par les catégories qu’elles véhiculent et les modes d’interactions entre et dans les ensembles sociétaux qu’elles induisent.
Les critiques ci-dessus formulées nous amènent à considérer plusieurs éléments si l’on souhaite étudier la construction identitaire d’une communauté, ici la communauté serbe au Kosovo. Tout d’abord, il est nécessaire de prendre en compte la relation « individu-groupe » à travers les catégories sociales, mais aussi de considérer les représentations sociales telles qu’elles sont véhiculées à l’échelle institutionnelle. Également, il nous faut reconnaître l’agentivité des acteurs dans leur capacité à s’identifier en relation aux catégories sociales disponibles, à choisir entre plusieurs identifications, ainsi qu’à en produire de nouvelles à travers les interactions sociales. Finalement, il nous faut considérer la place centrale du discours, dans la production et la pratique des catégories et représentations sociales, dans la définition et redéfinition des frontières entre le « eux » et le « nous ».