MISE EN ŒUVRE DU B2I : UNE INÉGALITÉ STRUCTURELLE
ENTRE LES ENSEIGNANTS ET ENTRE LES ÉLÈVES
Jean-Michel BAZIN
Laboratoire AEP, Université de Reims Champagne Ardenne
MOTS-CLÉS : TICE – BREVET INFORMATIQUE ET INTERNET – DISPOSITIF
PÉDAGOGIQUE.
RÉSUMÉ : Pour assurer l'égalité des chances, l'Éducation Nationale a déposé une marque « B2I »,
Brevet Informatique et Internet dont l’objectif est d'attester le niveau acquis par les élèves dans la maîtrise des outils multimédias et de l'internet. Ce dispositif est extrêmement singulier.
Nous montrons comment sa mise en place crée des inégalités importantes entre les enseignants, mais aussi entre les élèves.
ABSTRACT : In order to assure equal opportunity to all students, the Department of National
Education, implemented the "B2I", or the Computer Science and Internet certificate/diploma. The role of this certificate is to attest of the level obtained by the student in his/her training in the field of multimedia and internet tools. This device is especially singular. We show how the implementation of the B2I leads to an important inequality in the use of information technology, not only amongst the teachers, but also between the students.
1. INTRODUCTION
Avec l’informatisation massive des foyers associée à la généralisation du haut débit, le système éducatif a dû intégrer le « phénomène Internet » dans ses dispositifs de formation.
Pour répondre au besoin de formation des élèves, l’institution scolaire a créé le Brevet Informatique et Internet. [B2I ; 2008]
Dans ce papier, nous nous proposons de montrer que la mise en place de ce dispositif a des effets pervers et notamment, génère des inégalités importantes entre différentes populations du système éducatif français.
Cette situation est liée essentiellement à trois facteurs :
• L’absence de corpus théorique explicite pouvant faire l’objet d’un travail didactique ; • L’absence d’acteurs identifiés ayant pour mission de former les élèves ;
• La validation repose essentiellement sur des déclarations des élèves.
Pour étayer notre argumentation, nous décrirons succinctement le dispositif du B2I, nous mettrons ensuite en évidence ses singularités et nous montrerons enfin comment ces singularités génèrent des inégalités importantes entre divers acteurs du système éducatif.
2. COMMENT EST ORGANISÉ LE B2I ?
Le B2I est une attestation de compétences structurée en trois niveaux de maîtrise des techniques de l’information et de la communication : école, collège et lycée.
Pour acquérir l’ensemble des compétences permettant de valider le B2I, les élèves devront être capables de mobiliser des savoirs et des savoir-faire dans des situations concrètes nécessitant l’utilisation des technologies de l’information et de la communication.
Les compétences sont organisées en cinq domaines communs aux trois niveaux : 1) S’approprier un environnement informatique de travail
2) Adopter une attitude responsable
3) Créer, produire, traiter, exploiter des données 4) S’informer, se documenter
5) Communiquer, échanger
Les items (connaissances, capacités et attitudes) à acquérir ne seront pas les mêmes pour un écolier ou un collégien, ils sont aussi différents d’une discipline à une autre. Aussi un élève de CM2 n’a pas les mêmes notions à acquérir qu’un élève en 3e même si les compétences techniques sont communes. Par exemple, un élève de CM2 devra savoir insérer une image dans un texte, alors
qu’un élève de 3e devra être capable d’aller rechercher cette image sur internet, d’en étudier les droits de reproduction, et ensuite, d’insérer cette image dans un texte.
Chacune de ces compétences devrait être développée et validée dans le cadre des activités pédagogiques disciplinaires, interdisciplinaires ou transversales. Pour chaque niveau le B2I décline les items permettant de valider la compétence visée. La validation est réalisée tout au long des cycles d’apprentissage. Tout enseignant est susceptible de valider progressivement les items lorsque l’élève, estimant les avoir acquis, lui en fait la demande. Notons qu’a partir de 2008, l’initiative de la validation peut revenir au professeur et que la responsabilité de la mise en place du B2I incombe au chef d’établissement.
Ce dispositif, décrit ci-dessus à partir des différents textes officiels décrivant le B2I, pose de nombreux problèmes.
3.1. LA SINGULARITÉ DU DISPOSITIF
Usuellement, le schéma de l’activité d’un enseignant peut être résumé par la réponse à deux questions essentielles.
3.1. Un enseignant enseigne quoi ?
Pour les enseignants de lycée et collège une discipline clairement identifiée (français, mathématiques, anglais, physique, chimie) Dans l’enseignement primaire, le professeur enseigne toutes ces disciplines. Le contenu disciplinaire est défini par des programmes scolaires issus d’une transposition didactique.[Chevallard, 1985]
3.2. Un enseignant enseigne comment et quand ?
La trilogie « un enseignant, un groupe classe, un créneau horaire » constitue l’élément fondamental de l’organisation des établissements scolaires, même si dans certains cas peu répandus ce modèle peut varier (enseignement technique notamment). Les éléments du programme sont déclinés en séquences, (généralement de six à huit semaines) rythmées par des contrôles écrits ou oraux, donnant lieu à des devoirs surveillés, dans lesquels l’élève est seul face à sa copie pour exécuter une tâche bien précise. Ce devoir sera noté (de 0 à 20) et ces notes seront reportées dans un document communiqué aux parents à l’issue de chaque demi-trimestre ou trimestre, suivant les établissements.
Le plus souvent la situation d’enseignement est organisée géographiquement dans un dispositif frontal, magistral, assorti le plus souvent d’exercices d’application à réaliser par l’élève.
Tout ce système repose sur une activité didactique caractéristique de la professionnalité enseignante. Il peut structurer les savoirs de façon à les enseigner, il peut construire sa progression, en étant maître de l’organisation chronologique des séances. Dans cette organisation du travail, l’enseignant accepte d’être responsable de son dispositif d’enseignement, car il a la maîtrise complète du processus et il peut agir sur son dispositif d’enseignement, en choisissant les exercices, en graduant les difficultés, en élaborant lui-même les sujets qui constitueront les contrôles de connaissances, en notant ses élèves. La relation d’enseignement se double de la relation d’évaluation, et dans ce contexte, les termes du contrat didactique sont parfaitement clairs. L’élève identifie parfaitement ce qu’il doit faire, comment il doit le faire, quand il doit le faire, et quels sont les risques qu’il encourt s’il ne fait pas le travail demandé par l’enseignant.
En regard de l’organisation taylorienne d’un établissement scolaire, le dispositif du B2I présente de nombreux aspects singuliers.
La première curiosité réside dans la double absence d’un programme clairement défini et d’un enseignant clairement identifié susceptible d’enseigner les compétences devant être validées. Tout le dispositif repose sur une liste de compétences que l’élève justifie de façon déclarative (voir exemple ci-dessous). En aucune façon, cette liste de compétences ne peut être assimilée à un programme disciplinaire.
De ce fait, toute approche didactique est rendue impossible par l’absence de professeur identifié, et de contenu conceptuel dont le professeur pourrait se saisir pour concevoir des séquences d’enseignement.
De plus, la validation des compétences relève de l’initiative de l’élève, ce qui interdit toute structuration du travail de l’élève.
Dans ce contexte, les enseignants responsables du B2I, et depuis peu, les principaux de collèges se trouvent confrontés à un dispositif dont ils sont responsables mais sur lequel ils n’ont que très peu de moyens d’agir.
De plus, dans un souci d’efficacité le ministère a équipé progressivement de nombreux établissements d’un logiciel (GIBII) sensé faciliter le dispositif de validation des compétences. Avec ce dispositif, les élèves ne remplissent plus un document papier, mais, via internet, établissent des demandes de validation à des correcteurs qui valident leurs propositions, en ligne.
Ce qui aboutit à une désincarnation préoccupante de la « figure du correcteur ».
Ces singularités créent, structurellement, des inégalités dans les établissements scolaires entre les élèves et entre les professeurs.
4. LES INÉGALITÉS
Les conditions d’organisation du B2I provoquent, structurellement, des différences entre les membres de la communauté éducative. Nous étudierons d’abord les inégalités entre les élèves, puis celles qui se créent, plus subtilement, plus insidieusement, entre les enseignants.
Si vous avez la curiosité de taper la requête « b2i triche » sur le moteur de recherche Google vous trouvez… 602 réponses.
Voici un exemple significatif de question posée par un élève sur un des nombreux forums trouvés, et sa réponse (il s'agit d'un « copier-coller » Les erreurs d’orthographe, de grammaire et de frappe sont donc reproduites).
Question N° 1 « Bonjour, j'ai besoin d'aide ils faut que je répondent a toutes ces question aider moi svp marqué le numéro de l'affirmation et dite moi comment vous fetes merci beuacoup »
À la suite de cette question, l’élève a réalisé un « copier-coller » de la liste des compétences 23 à 51[Comment çà marche, 2008].
Et voici une des réponses obtenues :
Voici le [39] C.3.4 Je sais créer, modifier une feuille de calcul, insérer une formule.
Commentaire : Pour créer une feuille de calcul je vais dans microsoft Word je clique sur "Insertion" qui est dans la barre d'outils, "Objet" puis je cherche dans la liste "Feuille de calcul" Si je souhaite la modifier je fais un double-clic sur mon tableau. Pour y insérer une formule je clique sur la cellule voulue j'y écrit la formule dans la barre de formule, elle apparaît je valide avec entrer.
Mwa on m'la validé @+ é bn courage !
Cet exemple illustre la première conséquence inégalitaire du dispositif. Non seulement le système de validation échappe totalement à l’incarnation de la figure du correcteur, mais en plus, il favorise le « copier-coller sans comprendre » alors que justement, le B2I est sensé donner des compétences aux élèves qui leur permettront de ne plus « copier-coller sans comprendre ». C’est dire combien le système crée clairement une inégalité entre les élèves tricheurs et les non-tricheurs. De plus, la mise à distance du correcteur par l’utilisation du logiciel GIBII renforce notablement le sentiment de « ne pas tricher » car la correction à distance gomme fortement la présence physique du correcteur. De
ce fait, la sensation de tricher devant un correcteur virtuel (et parfois n’étant pas même un enseignant de la classe) est considérablement amoindrie.
Mais une autre inégalité, plus subtile, semble progressivement se faire jour lorsqu’on discute avec les élèves.
Certains ne voient à travers l’ordinateur qu’une vision purement mécaniste de l’ordinateur. Ceux-là confondent l’outil et son usage, tandis que ceux, dont le milieu familial possède les clefs de lecture et de critique de l’information, établissent progressivement la différence entre l’outil informatique et l’usage qui peut en être fait.
C’est dire combien le B2I, renforce considérablement les inégalités socio-culturelles. Ce phénomène n’est pas nouveau, et il y a bien longtemps que l’idéal de démocratisation du savoir, tant espéré au tout début de la télévision, est venu s’échouer lamentablement sur les rives des îles de la tentation et autres canapés des émissions hypocritement baptisées « téléréalité ».
Comme le dit Philippe Meirieu [LORIOL, 2002] tout le monde n’a pas eu la chance de trouver dès sa naissance la panoplie du bon élève au pied de son berceau. Et il semble bien que la mise en place du B2I renforce considérablement les inégalités socio-culturelles par son dispositif de validation. En regard de ces inégalités relevées chez les élèves, des différences significatives se font jour entre enseignants dans les établissements scolaires, singulièrement dans les collèges.
En rendant le B2I obligatoire pour l’obtention du brevet des collèges, et en rendant les principaux responsables de cette validation, le ministère crée structurellement des tensions dans les équipes d’enseignants.
Dans une étude précédente nous avions montré comment la familiarité du corps enseignant avec l’outil informatique est loin d’être acquise.[Bazin ; 2007]. Nous y proposions une étude de cas montrant comment les salles informatiques de deux établissements scolaires de centre-ville étaient utilisées à 15 % de leur capacité d’accueil.
Dans ce contexte très contrasté, le processus de validation du B2I échoit immanquablement à celles et ceux qui « se sentent » compétents en « informatique ».
Ainsi, au cours d’une journée de formation continue, nous avons pu entendre un collègue de français expliquer clairement qu’elle ne se sentait pas « compétente en informatique », et que dans ce contexte, elle renvoyait immanquablement les demandes de validation des élèves au professeur documentaliste, qu’elle estimait seule susceptible de valider les compétences du B2I. Cet exemple est bien significatif d’un malentendu fondamental dans la mise en place du B2I. En remplaçant un programme par une liste de compétences, en organisant un dispositif où aucun enseignant n’est clairement identifié pour enseigner « ce qui doit être enseigné » avant de valider les compétences, le système laisse perdurer un malentendu chronique : la confusion entre l’outil informatique et les usages qui devraient en être fait.
Est-il concevable d’utiliser un ordinateur connecté au réseau Internet sans savoir ce qu’est un format de fichier, de connaître la différence entre un fichier et un dossier (ou un répertoire) de faire la différence entre une application, et le fichier de données qu’elle utilise ?
Toutes ces questions fondent un travail de didactique de l’information et communication qu’il est structurellement impossible de réaliser.
5. CONCLUSION
Arrivé à ce stade de notre réflexion il paraît indispensable de se demander pourquoi un tel dispositif a été mis en place.
Plusieurs explications sont possibles.
D’une part, il est indispensable que les élèves reçoivent une « culture informationnelle » afin d’éviter la « fracture numérique » chère au discours des hommes politiques.
D’autre part, la rigidité du système éducatif interdit concrètement toute irruption d’une nouvelle discipline dans le système éducatif. Les élèves ayant déjà des horaires de travail lourds, tout enseignement théorique, identifié, d’information et communication, se traduirait par un allégement des horaires des autres disciplines… ce qui provoquerait immanquablement une levée de bouclier de toutes les disciplines concernées par cet allégement.
Dans ce contexte, il est à craindre que progressivement, la formation à l’information – communication suive progressivement le chemin de la télévision scolaire, des magnétoscopes et des caméscopes. Depuis cinq décennies, suivant une croyance tenace de nos décideurs, chaque innovation technologique est présentée comme un moyen de rénover l’enseignement, mais… les faits sont têtus, et le métier d’enseignant difficile. Et régulièrement, les innovations technologiques prennent le chemin des placards, faute de personnels d’entretien, faute d’enseignants suffisamment motivés et formés pour les utiliser.
En l’absence d’une réflexion approfondie sur le pourquoi et le comment de l’enseignement de l’information et la communication dans les établissements scolaires, le B2I tel qu’il existe risque de devenir progressivement un rituel vide de sens mais grand consommateur d’énergie et de temps pour les professeurs technophiles qui acceptent de s’y investir.
BIBLIOGRAPHIE
[BAZIN, 2007], JM BAZIN, Mesure d’utilisation des équipements informatiques, Résonances –
mars 2007
[B2I;2008] http://www2.educnet.education.fr/sections/formation/certification/b2i/
[CHEVALLARD, 1985] Y. Chevallard et M.A. Joshua, 1985, La transposition didactique : du
savoir savant au savoir enseigné, La Pensée Sauvage, Grenoble
[comment çà marche, 2008] http://www.commentcamarche.net/forum/affich-5277440-besoin-d-aide-pour-le-b2i, consulté le 18 mai 2008
[LORIOL, 2002] LORIOL J.P. & al, Le théâtre et l'école : histoire et perspectives d'une relation