NÉCROLOGIE
HENRI PIRENN E
Bien que plus d'une année déjà se soit écoulée depuis la mort d'Henri Pirenne, on mesure encore le vide qu'a laissé sa disparitio n dans le monde des médiévistes . Il fut le véritable promoteur et i l resta le principal animateur de l ' entreprise du Dictionnaire du Latin Médiéval, qu'il soutenait de toutes ses forces actives et de son indéfec-tible optimisme . A Paris, aux réunions du Comité central, comme à Bruxelles, soit au cours des sessions de l'Union Académique Interna-tionale, soit lorsqu'il présidait les séances, plus intimes, du comit é national belge, il dominait chaque assemblée par ses vues claires , réalistes, et par sa bonne humeur directe et entraînante . Sa parfait e et complète connaissance du monde médiéval lui permettait, bien qu'il ne fît pas profession d'être philologue, de définir avec exactitud e les besoins auxquels devait répondre un glossaire du latin du Moye n Age . Il opposait volontiers aux exigences des linguistes de métie r et des grammairiens, qui rêvaient d'une oeuvre parfaite, mais irréali-sable, le robuste bon sens qui tenait compte des difficultés à vaincre et de l'imperfection des moyens . Le Bulletin Du. Cange lui doit beau-coup, et, sans reprendre ici le concert des éloges dont toute la presse périodique savante s'est faite l'écho, qu'il soit permis, en inscrivan t le nom d'Henri Pirenne, en tête de cette nécrologie, de rendre à s a mémoire le juste et durable hommage auquel elle a tous les droits .
PAUL THOIOAS
Le savant latiniste Paul Thomas, dont la réputation était européen -ne, est mort le 15 mars 1937, âgé de quatre-vingt-cinq ans, dans l a paisible retraite qu'il s'était ménagée à Etterbeek près de Bruxelles . D ' autres organes ont fait ressortir tous les services que Paul Thoma s a rendus au haut enseignement, à la science belge, et plus générale -ment à la philologie latine . Qu'il nous soit permis de rappeler ici qu'un e partie de son activité fut consacrée à l'étude des auteurs latins d u
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Il y fut amené, — bien que pur classique de formation et de tendan-ce, — d'une part, par la préparation de son magistral Catalogue des manuscrits de classiques latins de la Bibliothèque royale de Bruxelles ,
et de l'autre, par la fréquentation presque quotidienne de son am i Pirenne, qui élargit fatalement le cercle de ses curiosités . En 1884 , il signalait, dans les Mélanges Graux (Paris, Fontemoing, pp . 41-45) Un commentaire du moyen âge sur la rhétorique de Cicéron ; en 1896 , paraissait le Catalogue prémentionné (Gand, Recueil de travaux publiés par la Faculté de philosophie et lettres de l'Université, .fasc . 18), oeuvre capitale sous son aspect modeste, et qui témoignait de l a connaissance parfaite que l'auteur avait acquise in anima vili de s milieux monastiques et savants du moyen âge . En 1903, il fit paraîtr e des Morceaux choisis de prosateurs latins du moyen âge et des temps modernes, publiés avec des notices et des notes (Gand, Vuylsteke) , destinés, — croyait-il, — à l'enseignement secondaire, et qui furen t immédiatement adoptés par l'École des Chartes de Paris, et bientô t épuisés . Dans son introduction, P . Thomas avoue que le commentair e lui a coûté « beaucoup de temps et de peine » . « J'ai noté soigneuse-ment, écrit-il, toutes les particularités de langue et de grammair e qui s'écartent de l'usage classique . Peut-être me reprochera-t-o n d'avoir prodigué les remarques de ce genre ; mais j'estime qu'il fau t à tout prix fortifier la connaissance du vocabulaire et de la grammaire , et je ne voudrais pas, en élargissant l 'étude du latin, la rendre super-ficielle (p . xiri) » . Voilà des considérations, formulées en bref, qu e devraient méditer tous nos apprentis médiévistes . Le commentair e de Thomas constitue une excellente initiation pratique à l ' étude de s textes latins du moyen âge, en ce qu'il souligne ce qui, dans le voca-bulaire (mots nouveaux ou sens nouveaux des mots) et dans la syntaxe , doit attirer et retenir l ' attention . Pour emprunter un terme au langag e de la médecine, il exerce et affine le diagnostic, si nécessaire à ceu x qui abordent la lecture de textes malades ou dégénérés . . .
La liste des autres publications de Paul Thomas, relatives à la lit-térature ou à la langue latines du moyen âge, s ' établit comme il sui t Le Querolus et les justices de villages . Mélanges Havel, Paris, 1909, pp.
53 1 -535 .
Corrections au texte des Versus de XII ventis Tranquilli physici, de s
Versus de bíbliotheca,etc . Revue de l'Instruction publique en Belgique , t . 5 2, 190 9, pp . 2 3 1-2 3 2 .
Deux fausses leçons dans la « Philippide » rie Guillaume le Breton .
Bul-letin de la Classe des Lettres, etc .
de l'Académie Royale de Belgique , 5e série, t, 6, 1920, pp . 3 z8 -33 1 .
Le texte du « Vadomori», d'après un manuscrit de Bruges, Ibid ., 5esérie ,
6 1 Sur les gloses latines inédites du Codex Vaticanus Regin . 203 . Musée
Belge, 27e année, 1923, p . 310 .
Les imitations de Salluste dans la vChronique de Saint-Hubert » . Revu e belge de philologie et d'histoire, t . 3, 1924, pp . 589-592 ,
Notes sur la Liudprandi legatio . Bulletin Du Cange, t . 1, 1924, p . 5o . Corrections au texte des poésies latines sur la mort de Charles le Bon .
Ibid ., t . 1, 1924, Pp . 193-195.
Notules critiques ( . ., gloses latines du Vaticanus Regin . 203) . Bulletin de la classe des lettres, etc., de l'Académie Royale de Belgique, 5e série , t . II, 1925, pp . 377-382 .
Notes sur Galbert de Bruges . Mélanges Pirenne, Bruxelles, 1926, pp . 515-517.
Notules critiques . Bulletin Du Cange, t . 3, 1927, p . 157.
Paul Thomas fit partie jusqu ' en ces dernières années du comit é de rédaction du Bulletin et du comité national belge . Il apportai t à ces deux organismes une collaboration effective bien que discrète ; son influence était, comme elle le fut partout et toujours, modéra-trice et bienfaisante . Chez Thomas, en effet, le bon sens s'alliait à l ' érudition, et sa scrupuleuse loyauté scientifique, qui n'excluait pa s une certaine sévérité, s'accommodait de la plus exquise bonté . Un tel ensemble de qualités, — et si bien équilibrées, — est rare, et i l mérite de demeurer un exemple .
CfIARLRS H . HASKINS .
Charles Homer Haskins est mort le 14 mai, à Cambridge (Massa-chusetts), âgé seulement de 66 ans . C ' est un des grands noms de l a science médiévale . Deux de ses ouvrages capitaux : The Renaissance
o/ the Twel/th Century (Cambridge, 1927) et Studies in niediaeva l culture (Ibid ., 1929), devraient servir de bréviaire à tous ceux qu i
s'initient à l'histoire de la science et de la vie intellectuelle du moyen âge . Ce sont des livres féconds et constructifs, comme le fut, du reste , son long professorat, car Haskins a fondé, littéralement, une école aux Ltats-Unis et la Mediaeval Academy, la plus célèbre et la plus agis-sante du monde, lui doit une grande partie de sa vie, de sa force et de son prestige .
Il n'entre pas dans le cadre de ce Bulletin de consacrer une notice
nécrologique à ceux qui ne furent pas, spécialement, parmi ses fonda-teurs, ses dirigeants ou ses collaborafonda-teurs, mais ce serait une injustic e de ne point rendre hommage à la mémoire d'un savant de qui, dan s le monde entier, les études de latin médiéval ont reçu une si puissant e impulsion .