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Traître, martyr, héros : les trajectoires mémorielles du maréchal Michel Ney, 1815-1848

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Traître, martyr, héros: Les trajectoires mémorielles du

maréchal Michel Ney, 1815-1848

Mémoire

Julien Renaud-Belleville

Maîtrise en histoire - avec mémoire

Maître ès arts (M.A.)

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Traître, martyr, héros :

Les trajectoires mémorielles du maréchal Michel Ney, 1815-1848

Mémoire de maîtrise

Julien Renaud-Belleville

Sous la direction de :

Pierre Yves Saunier

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Résumé

Après la chute de Napoléon à Waterloo en 1815, le roi Louis XVIII reprend les rênes d’une France affligée de profondes divisions sociales et politiques. La volonté du nouveau roi de réconcilier la France se heurte aux velléités des ultraroyalistes qui rêvent d’un retour à l’Ancien Régime, et d’un royaume épuré de ses éléments républicains et bonapartistes. Dans ce contexte, le maréchal Ney devient une cible pour les ultraroyalistes : ayant montré des signes de loyauté au roi en 1814, Ney trahit sa parole et rejoint Napoléon lors des Cent-Jours. Accusé de haute trahison, ce maréchal célébré sous l’Empire est exécuté publiquement le 7 décembre 1815 à Paris, Place de l’Observatoire. Ce mémoire est une enquête parisienne sur la commémoration du maréchal Ney sous les monarchies censitaires (1815-1848). D’une part, la notion de « commémoration » inclut tant des actions politiques dans l’espace public, que la littérature ou les arts. D’autre part, la trajectoire mémorielle est un moyen d’analyser de quelle(s) manière(s) les Parisiens s’appropriaient la figure du maréchal Ney. La trajectoire mémorielle de Ney se manifeste sous trois figures qui sont étudiées dans les différents chapitres du mémoire : le traître, la victime/martyr, le héros. Chacune répond aux inquiétudes, espoirs et projets de différents groupes, et se développe selon une temporalité particulière. En fin de compte, c’est la figure du héros qui s’impose par-dessus les autres, et qui aujourd’hui encore est présente sur la scène publique en France.

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Abstract

After the fall of Napoleon in Waterloo in 1815, King Louis XVIII takes up the reins of a France plagued by a deep social and political divide. The new king’s eagerness to reconcile France faces the inclinations of the Ultra-Royalists who dream of a return to the Ancien Régime on the one hand, and a Kingdom cleared of its Republican and Bonapartist components on the other. In this setting, Marshal Ney becomes a target for the Ultra-Royalists: having shown signs of loyalty to the King in 1814, Ney breaks his word and joins Napoleon during the Cent-Jours. Accused of high treason, the Marshal, once celebrated under the Empire, is publicly executed on 7 December 1815 at Place de l’Observatoire, in Paris. This memoir is a Parisian enquiry on commemoration of Marshal Ney under census suffrage monarchies (1815-48). On the one hand, the notion of commemoration includes political action in the public space as well as in literature or the arts. On the other, analyzing the commemorative patterns is a means of assessing the way(s) in which Parisians appropriated the figure of Marshal Ney. These patterns reveal three main figures, which will be studied in the different chapters of this memoir: the traitor, the victim/martyr, the hero. Each echoes the concerns, hopes and projects of various groups, and evolves according to particular temporalities. In the end, it is the figure of the hero that prevails over the former, and that is still the case today in the public sphere in France.

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Table des matières

Résumé ... ii

Abstract ... iii

Table des matières ... iv

Liste des figures ... vi

Remerciements ... viii

Introduction ... 1

Notions ... 4

Sources ... 9

Méthode et analyse des sources ... 13

Chapitre 1 : Le traître ... 17

1814 et 1815 : réconciliation et radicalisation ... 19

Commémoration et symboles : des signes de division... 22

Après les Cent-Jours ... 24

Ney en procès : du brave au traître ... 28

Un militaire sans honneur ... 30

Ney et le complot bonapartiste ... 33

Surveiller un condamné ... 36

L’impossible dissimulation d’un cadavre ... 40

Chapitre 2 : La victime et le martyr ... 47

Ney dans l’espace public parisien ... 51

Autour du procès et de l’exécution ... 51

Ney au café ... 54

Représentations de la victime, représentations pour la victime ... 60

Le spectre de Michel Ney... 61

L’honneur d’un maréchal ... 69

L’affaire des Nouveautés: Ney au théâtre ... 72

Le théâtre et la censure ... 75

Chronique d’une interdiction théâtrale ... 76

Des planches à la rue ... 79

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Les derniers souffles du maréchal, en trois actes ... 87

« Jusqu’ici ma défense me parut libre […] » ... 88

L’attente ... 91

« Voici une vilaine journée! » ... 93

De l’infatigable au Brave des braves ... 96

Nommer le héros ... 98

L’effet Waterloo ... 101

Le héros en action ... 104

Ney et les Bulletins de la Grande Armée ... 106

L’épreuve russe ... 109

« Venez-voir comment meurt un maréchal de France! » ... 114

Conclusion ... 120

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Liste des figures

Figure 1: Le tombeau du maréchal Ney en 1815 ... 42

Figure 2: Caveau du maréchal Ney en 1816 ... 44

Figure 3: Localisation de la tombe du maréchal Ney au cimetière du Père-Lachaise ... 45

Figure 4: Le 7 décembre 1815 ... 61

Figure 5: Le Maréchal Ney étendu sur un brancard, ayant à ses côtés une sœur de charité en prières ... 62

Figure 6: Assassinat juridique du Maréchal Ney ... 62

Figure 7: The execution of the sentence on Marshal Ney, in the garden of the Luxemburg at Paris ... 63

Figure 8: Double-pièce circulaire ... 64

Figure 9: Médaille représentant le maréchal Ney ... 65

Figure 10: Statue d'Armand Carrel ... 68

Figure 11: Le Fantôme... 69

Figure 12: Le maréchal Ney s’emparant du pont sur le Danube lors de la bataille d’Elchingen ... 108

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Remerciements

Je veux remercier en premier lieu mon directeur de maîtrise, M. Pierre Yves Saunier, d’avoir accepté la direction de ce projet de maîtrise, et d’avoir cru en moi au cours de ces 4 dernières années. Sans son aide, ses conseils, ainsi que sa patience, jamais ce travail n’aurait pu prendre forme. Je souhaite aussi remercier les Archives Nationales de France pour leur accueil et leur serviabilité au cours de mes recherches en archives.

Je souhaite aussi remercier mes collègues du département des sciences historiques de l’Université Laval pour leur écoute et leurs conseils. J’aimerai nommer particulièrement ceux qui sont le plus proches de moi, et qui m’ont quotidiennement encouragé : Vincent Larose Picher, Antoine Pageau-Saint-Hilaire et Gabriel Côté. De plus, mon attention se porte vers Lulie Igonène Hénault qui m’a soutenu chaque jour depuis près de 4 ans. Je remercie mon père et ma mère d’avoir toujours cru en mes capacités d’accomplir un mémoire de maîtrise.

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Introduction

L’exécution du maréchal Ney, le 7 décembre 1815, offre l’opportunité de (re)visiter un XIXe siècle aux multiples facettes. Dans leur ouvrage La modernité désenchantée. Relire l’histoire du XIXe

siècle français, Emmanuel Fureix et François Jarrige nomment certaines de ces facettes qui ont

caractérisé ce siècle : « Siècle des révolutions » ou « siècle de la bourgeoisie », « siècle du progrès » ou « stupide XIXe siècle »1. Selon les deux auteurs, la difficulté de définir le XIXe siècle s’explique par

la présence « […] de bouleversements profonds, discontinus, inégalement perçus et vécus […] »2.

Dominique Kalifa, dans un court article, a proposé trois points de convergence pour l’histoire de ce siècle touffu : « 1) La confusion comme point de départ; 2) La politique comme espérance; 3) La marchandise comme horizon »3.

À l’intérieur de ce XIXe siècle « multiple », nous nous concentrerons sur le deuxième point de Dominique Kalifa, soit un siècle éminemment politique. Nos balises chronologiques traversent trois règnes (Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe), et deux régimes, la monarchie bourbonienne restaurée (1815-1830) et la monarchie de Juillet (1830-1848), communément appelés monarchies censitaires. Parallèlement à la construction et la chute de ces régimes monarchiques, la Révolution et l’Empire sont présents en arrière-plan, comme un objet de désir, de nostalgie ou de haine. Dans la période qui nous intéresse, l’invocation de l’empire napoléonien permet autant aux monarchies censitaires qu’aux individus de s’appuyer sur celui-ci pour se projeter politiquement et socialement. Le souvenir de Napoléon et de son Empire est bien présent dans les choix et les débats politiques pendant les monarchies censitaires.

Dans ces souvenirs napoléoniens, Michel Ney (1769-1815) se démarque. Né à Sarrelouis en Lorraine, il rejoint en 1787 le 4e régiment de hussards, à l’âge de 18 ans. Sous-officier aux débuts de

la Révolution, le jeune Ney grimpe rapidement les échelons militaires et est promu général de division en 1799. Bien qu’il serve sous les ordres du général Moreau quelque temps en Allemagne, Ney se rallie à Napoléon Bonaparte lors de son coup d’État du 18 Brumaire. À la proclamation de l’Empire en 1804, le général Ney occupe la 12e place dans la liste de promotion au grade de maréchal d’Empire.

Devenu maréchal Ney, il participe à toutes les campagnes militaires de la Grande Armée. Au cours de

1 Emmanuel Fureix et François Jarrige, La modernité désenchanté¸ Paris, Éditions de la Découverte, 2015, p. 7. 2 Emmanuel Fureix et François Jarrige, La modernité désenchanté, 2015, p. 7.

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celles-ci, il reçoit les titres de duc d’Elchingen après la campagne d’Allemagne de 1805 et de prince de la Moskowa après la campagne de Russie de 1812. Bien que déjà reconnu comme un militaire d’exception au moment des guerres révolutionnaires, les guerres impériales assoient son prestige militaire.

La prise de Paris par les armées prussiennes et russes, le 31 mars 1814, force Napoléon à abdiquer. Ses maréchaux, et Ney au premier plan, jouent un rôle important dans cette abdication puisqu’ils ne se déclarent pas en faveur d’une continuation du combat contre les coalisés européens. Suivant le départ de Napoléon vers l’île d’Elbe, Ney et plusieurs autres maréchaux prêtent allégeance au roi Louis XVIII qui fait son entrée à Paris le 24 avril 1814. Pour asseoir son pouvoir et pour s’assurer de la loyauté des maréchaux de l’Empire, le nouveau souverain les récompense: en juin, Ney est nommé commandant en chef de la cavalerie et Pair de France. Ennuyé par la vie de cour, Ney se retire dans ses terres de Coudreaux, dans le département d’Eure-et-Loir. Lorsque Napoléon débarque en France le 1e mars 1815, Ney va revenir sur la scène. Appelé à prendre un commandement, il se rend

d’abord à Paris et obtient une audience avec Louis XVIII le 7 mars 1815. Le roi le charge de freiner l’avancée de « l’Usurpateur » et de protéger son trône. En réponse, Ney répond au roi qu’il voulait : « […] ramener Buonaparte dans une cage de fer […] »4. Ney aurait plutôt dit qu’il souhaitait

voir Napoléon ramené dans une cage de fer à Paris5. Néanmoins, cet élan de loyauté est la preuve de

sa duplicité pour les accusateurs. Le 14 mars, à Lons-le-Saulnier, Ney fait la lecture d’une proclamation dans laquelle il appelle les troupes placées sous son commandement à rallier Napoléon : « La cause des Bourbons est à jamais perdue. […] C’est à l’empereur Napoléon, notre souverain, qu’il appartient de régner sur notre beau pays »6. Ce revirement ne sera pas oublié par l’autorité royale.

Après la déroute de Waterloo du 15 août, à l’issue d’une campagne où Ney a rallié l’armée de l’Empereur le 15 juin pour prendre la tête d’un corps d’armée trois jours avant la bataille, il est arrêté le 3 août 1815 au château de Bessonis dans le Lot et traduit devant un conseil de guerre qui doit décider son sort. Composé d’anciens compagnons d’armes, ce conseil se déclare incompétent, et c’est la Chambre des pairs qui est chargée de mener un procès. Ce procès a lieu du 13 novembre au 6 décembre 1815, et se termine par un jugement de culpabilité pour haute trahison. Le 7 décembre au

4 Procès du maréchal Ney, Tome 4, Paris, L. G. Michaud, 1815, p. 44.

5 Henri Welschinger, Le maréchal Ney, 1815, Paris E. Plon, Nourrit et Cie, 1893, p. 138. 6 Procès du maréchal Ney, Tome 1, Paris, L. G. Michaud, 1815, p. 29.

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matin, le maréchal Ney est fusillé par un peloton de 12 soldats à l’Observatoire, à proximité du Palais du Luxembourg où il avait été jugé et emprisonné.

La capitale française est l’endroit privilégié pour notre enquête. C’est là que le procès et l’exécution ont lieu, c’est là aussi après sa mort que nous voulons continuer de tracer l’existence d’un Ney posthume dans les gestes, les propos, les écrits. Dans la première moitié du XIXe siècle, Paris joue un rôle majeur sur la vie politique et sociale française7. La cité est le cœur politique et économique

de la France. Selon un ingénieur en chef du cadastre, Victor de Moléon, Paris devient après l’Empire le véritable entrepôt de la France. Il ajoute que : « […] cette ville de luxe, de calme et de plaisirs est devenue laborieuse et agitée »8. Cette crainte est largement répandue à l’intérieur de cercles bourgeois

et aristocrates. Maurizio Gribaudi décrit bien le discours d’hygiénistes, de techniciens sanitaires et des administrations locales qui stigmatisent les couches populaires parisiennes. Selon l’auteur, cette vision occulte la réalité du Paris populaire et ouvrier qui, dans cette première moitié du XIXe siècle, vit une réelle « montée du politique »9. Comme nous allons l’observer tout au long de ce mémoire, cette

montée du politique ne touche pas uniquement les classes populaires parisiennes, mais bien un large éventail de groupes sociaux. Des ultraroyalistes, aux républicains, en passant par les bonapartistes, l’action politique s’inscrit dans l’espace public parisien.

Pour notre mémoire, cette politisation parisienne est la porte d’entrée pour étudier la place et la trajectoire de l’évocation du maréchal Ney entre 1815 et 1848. Dans le contexte de cette « montée du politique », nous cherchons à savoir si et comment cette évocation a été utilisée à des fins de mobilisation politique ou sociale, et par qui, et de souligner les conditions, objectifs et limites de cette utilisation. Pour cela, nous nous appuyons sur quelques notions et propositions mises en place par les travaux historiens concernant la première moitié du XIXe siècle.

7 Francis Démier, La France de la Restauration (1814-1830), Paris, Éditions Gallimard, Coll. Folio histoire inédit, 2012,

p. 352.

8 Victor de Moléon, Rapports généraux du conseil de salubrité de la ville de Paris et du département de la Seine, Tome 1,

Paris, Au bureau du recueil industriel, 1828, p. 100.

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Notions

Politisation et commémoration

La politisation de l’espace public et des individus est un point de départ pour notre recherche. Cette notion permet de saisir le développement et le fonctionnement de la vie politique sous les monarchies censitaires. Deux éléments peuvent être distingués : la politisation « formelle » et celle « informelle ». Le premier élément capture les voies institutionnelles de la politisation. Les auteurs de

La modernité désenchantée définissent le côté formel de la politisation comme : « […] l’acquisition par

le citoyen de compétences lui permettant de se forger une opinion politique, par le vote et l’intégration des grands partages partisans et idéologiques »10. Toujours selon les mêmes auteurs, l’autre pan de

la politisation, le pan informel, se caractérise par : « […] l’apprentissage pratique du politique, par le bas, notamment par la revendication de justice et de dignité et par toute une gamme de pratiques protestataires […] »11. Si la pratique dite formelle de la politique est la relation des individus avec les

institutions légitimes du pouvoir, les pratiques informelles jouent à l’extérieur de cette légitimité. Fureix et Jarrige présentent ces gestes comme le fait de s’insérer dans le jeu politique « […] sans y avoir été invité »12. Dans l’introduction de 1830. Le peuple de Paris. Révolution et représentations sociales,

Nathalie Jakobowicz décrit elle aussi ce processus comme : « Des exhibitions ou des mises en scène de soi (ou de l’autre), par lesquelles les individus et les groupes se signifient socialement, politiquement, symboliquement […] »13.

Si l’on resserre le concept de politisation autour du moment des monarchies censitaires et de l’espace public parisien, les gestes qualifiés de formels ou d’informels se précisent. Dans son ouvrage, Maurizio Gribaudi cible le développement d’une sociabilité ouvrière comme une pierre angulaire de la « montée du politique » au cours de notre période historique. Cette sociabilité, informelle, s’appuie notamment sur l’oral et « […] mille échanges qui se jouent dans l’espace […] articulé entre les garnis et les chambres meublées, les ateliers et les fabriques, les passages et les cours, les rues et les places des quartiers populaires »14. Ces gestes et paroles aident ceux qui les pratiquent à « […] nommer des

10 Emmanuel Fureix et François Jarrige, La modernité désenchanté¸ 2015, p. 234. 11 Emmanuel Fureix et François Jarrige, La modernité désenchanté¸ 2015, p. 233-234. 12 Emmanuel Fureix et François Jarrige, La modernité désenchanté¸ 2015, p. 232.

13 Nathalie Jakobowicz, 1830. Le peuple de Paris. Révolution et représentations sociales, Rennes, Presses universitaires

de Rennes, 2009, p. 13.

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sentiments peut-être à peine ébauchés, mais bien présents et souvent traduits dans les nombreuses tensions qui traversent […] l’espace public »15.

Notre préoccupation de suivre les formes de politisation qui se développent autour de l’invocation du maréchal Ney nous a amenés à placer au centre de notre réflexion certaines des formes spécifiques de la politisation informelle. En premier lieu, la politisation du deuil qui se développe de façon inédite à partir de la Première restauration. Emmanuel Fureix dans La France des larmes. Deuils

politiques à l’âge romantique (1814-1840) précise bien que les deuils d’un certain nombre de

personnages de l’opposition politique ne sont plus simplement ancrés dans la sphère privée des défunts et deviennent progressivement « […] l’indice parmi d’autres d’un nouveau répertoire d’action en gestation, et de formes de politisation inédites dans la capitale »16. Ces funérailles qui commémorent

de célèbres figures d’oppositions politiques dites « libérales » fusionnent en quelque sorte plusieurs rituels funéraires : « défilés en corps, deuil ostentatoire, éloges mués en discours politiques, slogans au seuil du cri séditieux, souscription nationale pour ériger un tombeau au défunt »17. Il va de soi que

l’ampleur de ces cortèges varie sensiblement selon la notoriété du personnage célébré et de son importance sociale et politique. Ce nouveau répertoire permet aux élites politiques d’occuper l’espace public parisien, alors que pour les classes populaires, ces deuils deviennent un moyen de s’exprimer en dehors des modalités de la politique formelle18. Le phénomène commence sous la Restauration, et

pendant la monarchie de Juillet, ces cortèges funéraires d’oppositions continuent à prendre la rue et à s’exprimer politiquement. Cependant, ils épousent alors davantage les nouvelles logiques politiques qui incluent beaucoup plus d’acteurs comme les étudiants, les ouvriers ou les républicains. La spécificité de cette période est la plus grande politisation des enterrements d’oppositions : lors des funérailles du général Lamarque on parle même de « manifestation politique »19.

Ces funérailles d’oppositions politiques, rappelons-le, constituent également une extension de la vie parlementaire des monarchies censitaires. Emmanuel Fureix cible une autre forme de commémoration qui se développe de façon souterraine, à l’abri des grands cortèges funèbres qui

15 Maurizio Gribaudi, Paris ville ouvrière, 2014, p. 248.

16 Emmanuel Fureix, La France des larmes. Deuils politiques à l’âge romantique (1814-1840), Paris, Champ Vallon, 2009,

p. 323.

17 Emmanuel Fureix, La France des larmes, 2009, p. 323. 18 Emmanuel Fureix, La France des larmes, 2009, p. 323. 19 Emmanuel Fureix, La France des larmes, 2009, p. 379.

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sillonnent Paris : le « culte des vaincus »20. Ce culte est voué aux victimes de la répression

monarchique vis-à-vis des individus accusés de trahison, d’attentat ou d’insurrection. Puisque le maréchal Ney est exécuté par jugement royal, notre attention est retenue par les logiques et les modalités de ce « culte des vaincus ». La principale caractéristique des cultes souterrains est de combattre l’effacement de la mémoire d’un condamné politique. Plutôt que de se manifester dans de grands cortèges dans l’espace public, les individus utilisent des gestes plus modestes, plus discrets : « pèlerinages clandestins sur la tombe, dépôts de couronnes, commémorations interdites »21.

La notion de « culte des vaincus » nous permet par ailleurs d’introduire le rôle des autorités des monarchies censitaires. Le développement de ce culte est indissociable du rituel de l’État autour des exécutions politiques. Que ce soit lors de la Restauration ou de la monarchie de Juillet, l’objectif de l’État envers la mémoire d’un condamné politique est le même : effacer ses traces de l’espace public22. Nous avons appliqué cette grille présentée par Emmanuel Fureix à la situation du maréchal

Ney. Nous avons donc cherché les possibles actions commémoratives perpétrées en rappel à la condamnation du maréchal Ney, dans les lieux de sociabilité politique, dans les formes discursives, dans les images, dans les gestes posés à travers l’espace public parisien. Et comme l’un ne va pas sans l’autre, nous avons analysé les moyens éventuellement mis en œuvre par l’État pour freiner, contrôler ces possibles gestes subversifs, ou plus radicalement pour les empêcher en effaçant les traces de Ney dans l’espace public afin d’éviter la mise en place d’un culte des vaincus. Évidemment, les efforts de l’État d’éliminer toutes traces mémorielles rencontrent leurs limites : ici et là, des gestes subversifs viennent contrecarrer les tentatives répressives de l’État.

Légende napoléonienne

Pour mener cette étude des trajectoires de l’invocation du maréchal Ney entre 1815 et 1848, ce sont les travaux menés autour de la légende napoléonienne qu’il nous faut convoquer. Les monarchies censitaires évoluent dans un contexte dans lequel, bien malgré elles, pour la Restauration, ou d’une façon qu’elles tentent de canaliser pour la monarchie de Juillet, Napoléon reste présent dans l’esprit collectif des Parisiens. Dans Mythes et légendes de Napoléon. Un destin d’exception, entre

20 Emmanuel Fureix, La France des larmes, 2009, p. 436. 21 Emmanuel Fureix, La France des larmes, 2009, p. 436. 22 Emmanuel Fureix, La France des larmes, 2009, p. 439.

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rêve et réalité, Annie Jourdan place la naissance progressive d’une légende associée au culte de

l’Empereur au lendemain de la défaite de Waterloo. Ce récit se construit d’abord en opposition à l’arrivée des Bourbons sur le trône de France; loin d’être une nostalgie idyllique d’un Empire romancé, la figure de Napoléon fédère avant tout les Français contre le nouveau roi23. Toujours selon Annie

Jourdan, cette légende : « […] s’est donc élaborée progressivement, au rythme de la misère et de l’oppression, des craintes suscitées par des lois désuètes et de tracasseries infligées aux anciens partisans de la Révolution »24. La légende napoléonienne se solidifie en 1823 lors de la publication du Mémorial de Sainte-Hélène, une conversation entre l’auteur, Emmanuel de Las Cases, et Napoléon.

Cet ouvrage figure comme : « […] la première narration complète de la légende impériale, et en dépit de sa longueur et de sa complexité (et de son caractère souvent répétitif), il fut sans conteste l’un des instruments littéraires essentiels de la création du mythe napoléonien »25. Cependant, Sudhir

Hazareesingh nous rappelle dans son livre La légende de Napoléon que dès les premières années de la Restauration : « […] tous les thèmes centraux du Mémorial étaient présents dans l’opinion populaire : la glorification de l’Empire, la célébration des victoires militaires de Napoléon, et les expressions de regret concernant son exil »26. De surcroît, le Mémorial donne l’opportunité à Napoléon

de s’élever au-dessus des débats qui font rage en France à propos de son héritage laissé après sa défaite27.

Nous savons que cette légende influence les idées politiques du moment : libéraux, républicains et bonapartistes se réfèrent de manière hétéroclite à cette légende. En d’autres mots, la figure de l’Empereur pouvait moduler les aspirations politiques des opposants aux Bourbons. Dans notre mémoire, nous cherchons à voir si le développement de cette légende napoléonienne implique, déclenche ou opère des actions, gestes, propos, textes, en référence au maréchal Ney. Ce dernier, on l’a vu brièvement plus haut, a été un protagoniste du moment auquel la légende napoléonienne se réfère, cette période qui va de la fin des années 1790 à 1815. D’autre part, contrairement, aux maréchaux Jourdan ou Moncey qui sont décédés de manière naturelle, Ney meurt de façon tragique, exécuté pour cause de trahison envers le roi Louis XVIII. Nous nous demandons dès lors si et comment

23 Annie Jourdan, Mythes et légendes de Napoléon. Un destin d’exception, entre rêve et réalité, Toulouse, Éditions Privat,

2004, p. 48.

24 Annie Jourdan, Mythes et légendes, 2004, p. 49.

25 Sudhir Hazareesingh, La légende de Napoléon, Paris, Tallandier, 2005, p. 209. 26 Sudhir Hazareesingh, La légende, 2005, p. 209.

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la mort par exécution d’un maréchal de prestige tel que Ney peut être repris par les défenseurs de la légende napoléonienne. Nous voulons utiliser la légende napoléonienne, omniprésente et imposante, pour évaluer si et comment elle interagit avec une éventuelle « petite légende », celle du maréchal Ney.

La légende de Napoléon a deux facettes, et la légende noire est son versant négatif. Natalie Petiteau dans son ouvrage réédité en 2004, Napoléon, de la mythologie à l’Histoire, démontre que cette légende noire débute en Angleterre durant l’Empire. L’auteure recense durant la seule année 1804 plus de 70 pamphlets publiés qui font de Napoléon un « ogre » et ils soulignent : « […] la cruauté et la fourberie de Bonaparte, par ailleurs doté de goûts dépravés semblables à ceux de son compatriote, le marquis de Sade »28. Entre 1814 et 1821, c’est plus de 500 brochures qui se retrouvent

sur le territoire français29. Tout comme la légende dorée, la légende noire fait de Napoléon le centre

de l’attention. Il est décrit comme un dictateur ayant : « […] un esprit violent, sombre et aventurier, […] un étranger à la nation française et était animé que par cupidité et une ambition effrénée »30. Comme

nous allons le voir dans le premier chapitre, cette légende négative est un moteur de politisation formelle pendant la Restauration. L’évocation de Napoléon (et de la Révolution) devient alors un moteur de socialisation politique pour les royalistes qui y voient l’auteur de tous leurs maux. Ayant fait le choix de la « réconciliation nationale », le roi Louis XVIII se fait alors dépasser à sa droite par des forces politiques nostalgiques de l’Ancien Régime qui utilisent la figure de Napoléon pour affirmer leur force, leur présence, leur influence, et cibler les ennemis de la monarchie. Dans cette perspective, le maréchal Ney devient un exemple de la corruption impériale et de ses conséquences, et sa punition est une priorité pour les ultraroyalistes.

Les études sur la légende napoléonienne nous incitent à revenir sur un de ses carburants principaux : la gloire de l’Empire. Les Bulletins de la Grande Armée ont été le réceptacle et le vecteur de la mise en valeur des succès des armées françaises sous le commandement de Napoléon. Comme le dit Jean-Paul Bertaud dans son article « Napoléon journaliste : les bulletins de la gloire », les

Bulletins construisent au fur et à mesure la légende napoléonienne31. Bien que publiés tout au long

des campagnes de l’Empire, les Bulletins : « […] s’adressent à leur tour tout autant à la postérité qu’aux

28 Natalie Petiteau, Napoléon, de la mythologie à l’Histoire, Paris, Éd. Seuil, 2004, p. 27. 29 Natalie Petiteau, Napoléon, 2004, p. 27.

30 Natalie Petiteau, Napoléon, 2004, p. 29-30.

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contemporains, militaires ou civils, français ou étrangers »32. Ces écrits nous intéressent directement,

car ils nous permettent d’entrer dans la fabrication de la gloire de l’Empire : chaque bataille, chaque campagne y est décrite de façon à accroître le prestige de l’Empereur, de l’armée française, et par voie de conséquence de ceux qui en font partie. Les Bulletins ont participé activement à la reconnaissance du maréchal Ney comme un chef militaire de premier plan et la façon dont il est traité avant, pendant et après son exécution demande à être lue en relation avec sa place dans la légende napoléonienne.

Des Bulletins au Mémorial, la légende napoléonienne s’érige peu à peu et pose les frontières de la gloire de l’Empire et de son empereur. Comme nous disions plus haut, cette légende est l’un des moyens pour nous de placer le maréchal Ney face à la légende de Napoléon. Il s’agit d’abord de savoir dans quelle mesure Ney y participe activement comme militaire, et comment sa participation est importante dans l’écriture de cette légende. Ensuite, nous voulons savoir comment le rapport à Napoléon établit les conditions de perception de Ney au moment de son procès, et si le maréchal Ney s’insère dans la légende napoléonienne après son exécution.

Sources

Les sources policières des Archives Nationales

Pour mettre au travail les notions et ressources que nous venons de développer, les sources policières conservées aux Archives Nationales de France ont été l’objet d’une attention particulière. Nos principales sources se trouvent sous les cotes F7 et F1cl. La première, nommée « police générale »,

contient des documents datés de 1789 à 1913. Cependant, la majorité des documents sont antérieurs à 1830 : seules les périodes du Consulat, de l’Empire et de la Restauration ont une consistance continue33. Pour notre période (1815-1848), les archives présentes sous la cote F7 ont été produites

par deux institutions. De 1815 à 1818, les informations sont recueillies par le Ministère de la Police, et de 1818 à 1848, la collecte d’information tombe sous la responsabilité du Ministère de l’Intérieur après que Louis XVIII a ordonné la dissolution du Ministère de la Police. Pour ce qui est de F1cl, les rapports

regroupés ici sont ceux qui se préoccupent de suivre les manifestions de l’esprit public parisien.

32 Jean-Paul Bertaud, « Napoléon journaliste », p. 1.

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La première sous-cote qui nous intéresse est F7 3028 qui est inclus dans la série dite des

« Documents généraux sur la police ». Ces cartons contiennent les rapports d’arrestations et de surveillances de l’an IV à 1818. L’avantage de ces rapports est qu’ils indiquent clairement le lieu de l’arrestation ou de la surveillance, ainsi que l’étiquette politique de l’individu arrêté ou de l’établissement surveillé. De plus, cette sous-cote permet de comprendre les forces politiques en présence lors des premières années de la Restauration, et d’y chercher la façon dont le nom, la vie, le procès, la mort de Ney peuvent être invoqués dans des gestes, des paroles, des textes. Autres ressources importantes dans ces dossiers de police, les sous-cotes F7 6683 et F7 6772 de la série dite « Affaires politiques ».

Le carton de F7 6683 fait partie de la sous-série dite « P. P. (Police politique). Objets généraux

(1814-1838) » et est désigné en tant que « Dossier Ney ». Cet ensemble de documents inclut des rapports de surveillance sur « l’Esprit public » parisien lors du procès du maréchal Ney, des échanges entre différents paliers policiers quant à l’organisation de la surveillance de l’accusé. Le « Dossier Ney » permet de prendre conscience de l’importance qu’avait le procès de Ney pour les autorités tant policières que politiques, et sur la manière d’organiser sa mort. La dernière sous-cote de « Police générale », F7 6772, contient des cartons nommés « Situation politique des départements. Rapports

des préfets. Classement départemental. 1815-1830 ». Nous avons évidemment sélectionné le dossier portant sur Paris, mais il contient finalement très peu de sources sur la période qui précède 1822. Elles nous ont permis d’avoir un pouls politique lors de la fin du règne de Louis XVIII, ainsi que durant le règne de Charles X.

La dernière source policière, la cote F1cl, nous permet de pallier en quelque sorte les lacunes

archivistiques de la cote F7 après 1830. En effet, avec la sous-cote F1cl 33 nous avons accès aux

archives produites par la Police politique entre 1831 et 1836, c’est-à-dire lors des débuts de la monarchie de Juillet. Ces rapports rapportent presque quotidiennement l’esprit public à Paris, et décrivent les actions des ouvriers, et de groupes politiques dans l’espace public parisien. Avec le climat de tensions politiques qui caractérisait les débuts du règne de Louis-Philippe, ces cartons nous apportent la vision policière sur les acteurs politiques, tout en nous informant sur les différentes actions que font ceux-ci dans l’espace public parisien.

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Sources imprimées

Pour chercher les traces du maréchal Ney, nous avons utilisé principalement les ressources numériques de la Bibliothèque Nationale de France. Grâce aux interfaces de recherche de Gallica et de Retronews, nous avons pu chercher les références à Ney à travers toute une gamme de sources imprimées publiées entre 1815 et 1848, voire un peu plus en amont et en aval de cette période qui nous a le plus préoccupés. Dictionnaires biographiques, biographies, récits autobiographiques de contemporains, mémoires juridiques, pièces de théâtre, pamphlets, revues, journaux, autant de genres de récits et de discours qui pouvaient nous fournir les traces et indices de la façon dont le maréchal Ney avait été évoqué. Nous avons utilisé à cette fin toute une gamme de mots clés tels que « maréchal Ney », « Ney », « prince de la Moskowa », « duc d’Elchingen », « Brave des braves ».

Nous reviendrons souvent, notamment dans le premier chapitre, vers les volumes qui documentent le procès du maréchal Ney . L’ouvrage le plus utilisé sur le procès est publié par Louis-Gabriel Michaud, un imprimeur-libraire qui fonde en 1797 une imprimerie spécialisée en ouvrages religieux et monarchistes34. De plus, ce dernier est l’imprimeur du roi de 1814 à 181635. Sa publication

sous 4 tomes, Procès du maréchal Ney, ou recueil complet des interrogatoires, déclarations,

dépositions, procès-verbaux, plaidoyers et autres pièces rapportées textuellement, présente toutes les

étapes qui vont mener à la condamnation et l’exécution du maréchal Ney. Les minutes du procès donnent aussi l’aperçu des acteurs en place lors du procès qui se déroule à la Chambre des pairs : les avocats de Ney, les commissaires du roi qui assurent la mise en accusation et la condamnation et les principaux témoins appelés à la barre. La lecture de ce procès nous permet un accès à son atmosphère belliqueuse : tant du côté des accusateurs que de la défense, les mots utilisés nous fournissent des éléments de compréhension des logiques politiques qui s’activent lors de la deuxième Restauration (1815). Un autre ouvrage, plus court, est publié par Didot l’Aîné, l’imprimeur du roi et de la Chambre des pairs en 181536. Ce livre publié sous le nom de Chambre des pairs de France. Procès-verbal des séances relatives au jugement du Mal Ney (novembre et décembre 1815) recoupe uniquement les

séances de la Chambre des pairs contrairement au recueil de Louis-Gabriel Michaud qui inclut le Conseil de guerre. Nous avons également mis à contribution des sections portant sur le procès présentes dans certaines biographies du maréchal Ney pour rendre compte du procès. Celles-ci se

34https://data.bnf.fr/fr/12440281/louis-gabriel_michaud/. 35https://data.bnf.fr/fr/12440281/louis-gabriel_michaud/. 36https://data.bnf.fr/fr/12229426/pierre_didot/.

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présentent comme des résumés du procès, et offrent à l’occasion une vision différente que celle proposée par la publication de Didot l’Aîné ou de Louis-Gabriel Michaud.

Les biographies du maréchal Ney publiées entre 1815-1848 sont une source importante. Nous avons repéré 8 biographies, dont 5 qui ont été publiées entre 1815 et 1816. Nous les avons repérées grâce aux mots clés cités plus hauts. Selon nos recherches exhaustives sur les plateformes numériques, il s’agit selon nous de l’ensemble des biographies de Ney qui ont été publiées durant notre période historique. Ces biographies permettent d’analyser la façon dont le maréchal Ney était perçu par ces auteurs, le plus souvent contemporains à sa mort. En croisant les biographies, il a été possible de trouver des lignes conductrices communes, notamment sur la façon dont les biographes ont rendu compte de l’attitude de Ney lors de son procès et de son exécution ou sur sa carrière militaire. Puisqu’elles sont toutes publiées après la mort de Ney, les auteurs de ces biographies sont les premiers à construire une image posthume cohérente, à l’échelle d’une vie, pour ce maréchal exécuté. L’orientation politique des auteurs, repérables à des allusions parfois très explicites, teinte aussi la façon de raconter le fil des évènements de la vie de Ney ce qui permet de comparer les versions biographiques selon la couleur politique. Tous ces éléments sont donc essentiels pour bâtir la trajectoire mémorielle du maréchal Ney.

Nous avons aussi eu recours à des Souvenirs, des Mémoires, et des journaux d’anciens soldats de l’Empire dont les auteurs ont vécu à la même époque que Ney ou l’ont côtoyé militairement. Contrairement aux biographies, ces textes sont construits autour de l’expérience personnelle des auteurs d’un évènement particulier lié de la vie de Ney comme son exécution ou une campagne militaire. Par exemple, les Souvenirs du comte de Rochechouart nous ont permis de connaître l’organisation entourant l’exécution de Ney puisqu’elle tombait sous les ordres de l’auteur. Dans son récit, le comte de Rochechouart décrit ses impressions de l’exécution, et des gestes et paroles des individus qui y participaient.

Journaux

Nous avons eu recours à un large éventail de journaux pour nous aider à retrouver la place éventuelle du maréchal Ney dans l’espace public parisien, et les circonstances dans lesquelles son nom était évoqué dans la presse. Les quotidiens les plus utilisés dans ce présent mémoire ont été Le

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brefs et concis, les articles des quotidiens parisiens sont précieux pour prendre connaissance d’un élément ou d’un évènement, et préciser les acteurs présents.

Images

Il faut d’emblée dire que les résultats de notre recherche sur les plateformes numériques ne nous ont permis de réunir qu’un corpus limité d’images : deux peintures représentent Ney sur le champ de bataille, trois lithographies en lien avec sa sépulture, deux autres lithographies et une médaille concernant son exécution, deux lithographies qui le présentent sur son lit de mort suivant son exécution, une médaille commémorative, une caricature, et une statue. Néanmoins, ces treize images sont précieuses, car elles concernent des moments différents de l’existence du maréchal Ney, y compris après sa mort puisque la caricature de Daumier le dessine sous les traits d’un fantôme venant hanter la Chambre des pairs. Elles viennent donc à propos pour nourrir notre analyse de la façon dont les contemporains des monarchies censitaires se représentaient la mémoire du maréchal Ney, à différentes étapes de la construction de sa ou de ses figures.

Méthode et analyse des sources

Pour rendre compte de la trajectoire mémorielle du maréchal Ney pendant les monarchies censitaires, nous allons en effet utiliser 3 figures, soit celles du traître, de la victime/martyr et du héros. L’utilisation de cette grille de lecture nous a guidé pour ordonner les différentes formes et significations prises par le maréchal Ney entre 1815 et 1848. Dans l’introduction de son article La figure, entre histoire

et mémoire. Parcours croisés du marquis de Pontcallec et de Marion du Faouët, Brice Evain définit ce

qu’il appelle la figuration comme un processus : « […] de concrétion mémorielle qui embrasse certains personnages du passé pour les transformer en figures de mémoire »37. Selon lui, les figures ne sont

pas un bloc monolithique, et peuvent se transformer : « […] les figures mémorielles sont elles-mêmes labiles et changeantes »38. C’est ce que nous avons observé avec le maréchal Ney dont la « concrétion

mémorielle » nous semble avoir pris trois figures entre 1815 et 1848.

37 Brice Evain, La figure, entre histoire et mémoire. Parcours croisés du marquis de Pontcallec et de Marion du Faouët,

Ad Hoc, No.4, 2015, [En ligne].

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Ces trois figures mémorielles ne se succèdent pas dans le temps, comme dans une suite logique de causes et de conséquences, ou comme échos aux conjonctures politiques : elles se côtoient, se nourrissent, s’opposent. Cependant, chaque figure contient une logique interne propre qui prend corps dans des paroles, des gestes, des discours ou des images. Notre étude cherche justement à définir ces figures qui sont tout autant des échos au passé qu’à la réalité politique et sociale de la première moitié du XIXe siècle.

Analyse des sources

Pour parvenir à clairement définir les trois figures, nous avons dans un premier temps cherché des gestes et des paroles posées à propos de Ney dans l’espace public parisien aussi bien que dans l’espace discursif des sources publiées à Paris. Il s’agissait ici de tester notre terrain d’enquête dans le but de confirmer la faisabilité de notre entreprise. Notre recherche de « moments Ney », principalement parisiens, concluante, nous a permis par la suite de nous concentrer sur des moments-clés. À partir de là, nos trois figures se sont alors progressivement dessinées.

À la lecture des sources mentionnées plus haut, plusieurs recherches lexicales ont été entreprises pour cerner différentes notions et affiner notre recherche. D’abord, des termes associés aux acteurs politiques ont été incontournables pour chasser les protagonistes de nos « moments Ney ». Les termes comme « bonapartistes », « républicains », « ultraroyalistes », « royalistes » nous ont aidés à définir les acteurs politiques des monarchies censitaires, leur rôle dans le contexte politique du moment. Ensuite, les mots utilisés pour qualifier Ney ont été recensés pour construire nos trois figures et les associer à des « moments Ney ». La répétition de plusieurs qualificatifs a solidifié la définition des figures et a facilité leur liaison à des acteurs politiques. Le champ lexical du « traître », négatif envers Ney, provient des mouvements royalistes, alors que ceux du « victime/martyr » et du « héros », positifs, émanent surtout des groupes politiques comme les bonapartistes ou les républicains, même si la figure de la victime/martyr est ambivalente, comme on le verra. C’est-à-dire que chacune de ces socialisations politiques développe un langage pour qualifier la mémoire de Ney. Ce mémoire se divise en trois chapitres qui vont décliner les trois figures énoncées plus haut. Le premier chapitre du mémoire se penche sur la construction de la figure du traître associée au maréchal Ney. Nous analyserons comment un militaire de renom a été « assigné » à l’étiquette de

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traître. Pour bien comprendre ce processus, ce chapitre commence avec une contextualisation de la mise en place des première et deuxième Restauration. Avec le retour de Louis XVIII sur le trône, le discours politique s’inspire de l’Ancien Régime, et appelle en partie à l’action contre l’héritage révolutionnaire et napoléonien. Le déroulement du procès du maréchal Ney nous apparaît à ce moment comme un « microcosme » de la situation politique française des deux Restaurations. Parallèlement à ce procès, nous entrerons dans les rues parisiennes à la recherche des premiers signes d’opposition au procès du maréchal Ney. Bien que le retour du roi modifie les logiques politiques en étouffant les paroles républicaines ou bonapartistes, le procès captive Paris, et pousse certains à exprimer publiquement leur opposition. Pour bien qualifier les gestes de répression faits par le gouvernement, nous nous pencherons sur l’exécution et l’enterrement de Ney.

Notre deuxième chapitre s’affaire à présenter l’éventail des possibilités pour présenter l’exécution de Ney dans le prisme de la victime et du martyr. Dans un premier temps, nous retournerons dans l’espace public parisien à la recherche d’expressions politiques motivées par une opposition puis une réprobation de l’exécution de Ney entre 1815 et 1848. Grâce aux rapports policiers, nous avons été en mesure de repérer les arrondissements et les lieux de socialisation politique les plus susceptibles d’accueillir des gestes et des paroles pouvant associer le sort du maréchal à la figure de la victime ou du martyr. Dans un deuxième temps, nous nous pencherons sur certaines représentations picturales du maréchal Ney au cours de la période étudiée. Ces représentations capturent l’intention de leur auteur : mettre en scène un condamné victime ou martyrisé du pouvoir royal et de la justice. Les demandes de révision du procès, et celles qui réclament la réhabilitation du maréchal Ney seront mises au travail pour voir comment cette littérature de nature juridique continue à établir la figure d’un Ney victime. La présentation de la pièce de théâtre Le procès d’un maréchal Ney en 1831 au théâtre des Nouveautés termine ce chapitre comme un exemple singulier de l’utilisation de la figure de la victime et du martyr dans l’espace public parisien, et des limites de cette utilisation. Sur scène, les auteurs font usage de cette figure, et nous observerons aussi la rue s’activer politiquement autour de cette représentation qui n’a pas lieu.

Pour la dernière figure, celle du héros, les « derniers moments » du maréchal Ney lors de son procès et de son exécution nous amèneront à voir comment le récit de la fin de vie de Ney contribue à mettre en place les traits du héros. Nous verrons comment les gestes et les paroles de Ney sont racontés à cette fin. Nous constaterons également que, comme en un miroir inversé du premier

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chapitre qui le voit recevoir les attributs du traître, le maréchal Ney tente à son procès de laisser un « testament héroïque » pour la postérité. Au-delà de son procès, nous analyserons également les ensembles discursifs qui ont déployé, à travers l’évocation de la carrière du maréchal Ney, de ses débuts jusqu’aux grandes campagnes militaires de l’Empire, la figure du « Brave des braves » sous laquelle il est encore, et le plus fréquemment, désigné de nos jours.

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Chapitre 1 : Le traître

Le 6 décembre 1815, le maréchal Ney est déclaré coupable de haute trahison et d’attentat à la sûreté de l’État, suite à son procès devant la Chambre des pairs ouvert depuis près d’un mois. Ce procès fut riche en déclarations et formules destinées à affirmer, clamer ou démontrer le manque de loyauté de l’accusé. Avant de se pencher sur ces argumentaires, il faut revenir sur le concept de trahison, et sur la façon dont la notion a été utilisée pour qualifier le maréchal Ney au moment de son procès. Le Petit dictionnaire de l’Académie française de 1821 définit l’action de trahir comme : « faire une perfidie à quelqu’un, lui manquer de foi »39. Le préambule du procès du maréchal Ney précise en

contexte ce qu’est un traître aux yeux de la monarchie restaurée. La trahison du maréchal Ney est pour les accusateurs un exemple des « […] funestes effets de notre révolution »40. Elle est l’expression

du « […] triomphe du génie du mal »41. Le maréchal Ney : « […] est un maréchal de France qui est

accusé d’avoir trahi l’honneur, le Roi et la patrie »42.

Le champ sémantique de la trahison est lié aux passions humaines : le traître divise, anime les émotions d’un groupe, pousse à l’action43. Au cours du procès qui se déroule dans une atmosphère

de vengeance, le lexique employé démontre l’esprit du gouvernement. Le maréchal Ney est décrit comme un rebelle contre l’État; l’architecte « […] d’un grand acte d’infidélité »44 et l’une des

sources: « […] des malheurs qu’une fatale usurpation attira sur la France »45. Le traître et son acte de

trahison sont perçus comme une menace sérieuse à un ordre social et politique en place. Par sa trahison, Ney « contribue » à faire tomber Louis XVIII en 1815. De plus, trahir est une dynamique qui implique une rupture au profit d’une fidélité nouvelle46. Le maréchal (A) trahit Louis XVIII et la

monarchie (B) au profit de Napoléon Bonaparte (C). Durant le procès cette rupture est présentée comme un complot qualifié comme: « […] infâme de livrer le trône et la patrie à cet aventurier [Napoléon] […] »47.

39 Joseph-René Masson, Petit dictionnaire de l’académie françoise, Tome 2, Paris, Chez Masson et fils, 1821, p. 407. 40 Procès du maréchal Ney, Tome 1, 1815, p. 1.

41 Procès du maréchal Ney, Tome 1, 1815, p. 4. 42 Procès du maréchal Ney, Tome 1, 1815, p. 4.

43 Sébastien Schehr, Traîtres et trahisons : de l’antiquité à nos jours, Paris, Éditions Berg, 2008, p. 12. 44 Procès du maréchal Ney, Tome 4, 1815, p. 50.

45 Procès du maréchal Ney, Tome 4, 1815, p. 50. 46 Sébastien Schehr, Traîtres et trahison, 2008, p. 12. 47 Procès du maréchal Ney, Tome 1, 1815, p. 5.

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Il y a deux grandes familles de trahison : les actes liés à une révélation ou une transmission d’une information ou d’un secret (comme l’espionnage) et tout ce qui est relatif à une désertion, défection ou un changement de loyauté48. Ces deux familles ont la même définition, c’est-à-dire un :

« […] franchissement et un dépassement avec les frontières physiques et symboliques du groupe considéré »49. S’excluant lui-même du territoire du « Nous », le traître se détache du groupe qu’il a

trahi, ce qui facilite sa stigmatisation. Les accusateurs du maréchal Ney soulignent les aspects « glorieux » de sa carrière militaire pour mieux l’exclure du « Nous ». Tous ses grands faits militaires : « […] eussent brillé de l’éclat le plus pur, si ce sang n’eût malheureusement servi à cimenter le trône de l’usurpateur »50.

Avec la trahison vient une punition. Car pour le pouvoir, l’affaire n’est pas anodine : le traître représente une faille, une fragilité qui menace l’existence d’un système. La sanction doit être prononcée au nom du « Nous », car il s’agit d’avoir le dernier mot sur celui qui a commis l’inadmissible, la trahison. Pour avoir une quelconque exemplarité, le châtiment doit aussi être public, sans quoi la sanction n’atteint pas l’objectif escompté, soit la prévention par l’exemple visant tous ceux qui pourraient emprunter ou approcher le dangereux chemin de la trahison. Une fois le châtiment infligé, tout peut s’apaiser. Le lendemain de l’exécution, le 8 décembre 1815, le duc de Richelieu, président du Conseil exécutif de Louis XVIII, s’adresse à la Chambre des députés pour tourner la page de l’exécution de Ney. Son message appelle à une réconciliation nationale, la fin de la haine et des intérêts personnels pour faire place à : « […] un amour sincère de l’ordre et des lois! »51.

Comment peut-on expliquer une telle déclaration? Pour porter les accusations de haute trahison, les accusateurs utilisent les faits et gestes du maréchal Ney lors des Cent-Jours. Le procureur du roi, Nicolas-François Bellart, tient d’abord à reprendre cette chaîne événementielle lors de la séance du 6 décembre 1815, avant de faire la lecture du verdict. Reprenons ce fil avec lui.

Ney arrive dans la capitale le 7 mars pour y prendre ses habits militaires et reçoit l’ordre de se rendre à Besançon où ses instructions l’attendent. Il rencontre d’abord son notaire qui lui apprend le débarquement de l’Aigle. Le roi lui accorde par la suite un entretien dans lequel Ney démontre une

48 Sébastien Schehr, Traîtres et trahison, 2008, p. 45. 49 Sébastien Schehr, Traîtres et trahison, 2008, p. 46. 50 Procès du maréchal Ney, Tome 1, 1815, p. 5. 51 Le Constitutionnel, 9 décembre 1815, p. 1.

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grande loyauté allant jusqu’à dire que Napoléon lui serait ramené dans une cage de fer, avant de baiser la main de Louis XVIII. Selon Bellart, les signes de la trahison sont déjà là : comment un maréchal d’Empire peut-il ignorer le débarquement de son ancien chef et l’apprendre par l’entremise de son notaire? Les grandes démonstrations de loyauté au roi sont-elles sincères ou Ney fait-il preuve de duplicité? Néanmoins, c’est à Lons-le-Saulnier, au sud-ouest de Besançon, que la « trahison » de Ney est la plus claire selon Bellart. C’est là que Ney a rejoint les troupes qu’il doit commander pour arrêter l’avancée de Napoléon. Durant la nuit du 13 mars, le maréchal rencontre secrètement le général Bertrand qui lui remet une lettre signée par Napoléon. L’Empereur appelle le maréchal à le rejoindre. Le lendemain, le 14 mars, Ney fait la lecture d’une proclamation devant ses troupes et leur propose de les conduire vers les troupes de l’Empereur pour se joindre à elles dans la remontée vers Paris.

C’est sur cette base événementielle que Ney est identifié, qualifié, jugé et puni en tant que traître. C’est ce processus de mise en évidence du traître que nous allons étudier au cours ce chapitre. Dans un premier temps, nous allons suivre la progression du discours de la monarchie restaurée en 1814 et en 1815, afin de voir comment le phénomène de trahison en général lui permet de se légitimer politiquement. Par la suite, l’ambiance du procès va nous permettre de suivre l’opération rhétorique menée par les accusateurs pour mettre en mots la traîtrise de Ney. Finalement, nous allons analyser les différentes méthodes du gouvernement pour d’abord publiciser le procès et l’exécution du traître, puis tenter de l’effacer ce dernier de l’espace public.

1814 et 1815 : réconciliation et radicalisation

Le 30 avril 1814, le libéral anglais William Cobbett écrit à Louis XVIII une lettre qui représente bien l’état d’esprit désiré par le roi durant la Première Restauration :

Le peuple français a goûté de la liberté ; il a contracté l’habitude de la discussion; il a vu ce qu’il pouvait faire, il s’est pénétré de mépris pour les prétentions aristocratiques; il sait par expériences qu’il peut se défendre contre toute l’Europe, sans le secours des talens [sic] et de la valeur héréditaire. Le seul moyen efficace pour régner paisiblement sur un tel peuple, c’est de reconquérir son affection; de le convaincre, par des mesures sages, qu’il a gagné quelque chose au renversement de Napoléon, c’est de lui prouver, par des actes plutôt que par des promesses, qu’il ne doit plus retourner à l’état d’où il est sorti en 1789 […]. 52

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Le 15 avril 1814, le Journal des débats claironne l’entrée triomphale du roi à Paris : « […] bientôt Louis XVIII reprendra la couronne d’Henry IV. Tout annonce une longue paix, tout nous promet des jours heureux […] »53. D’ailleurs, le cortège du roi prend la peine de passer sur le Pont-Neuf où

une statue représente Henri IV54. En octroyant une charte constitutionnelle à ses sujets le 4 juin 1814,

le roi se félicite d’être : « […] devenu le dispensateur des bienfaits que la divine providence daigne d’accorder à mon peuple »55. Pour les constitutionnalistes, le roi joue bien ses cartes. Benjamin

Constant en rend compte dans une lettre écrite au rédacteur du Journal des débats: « […] Les Français […] sont mille fois plus heureux qu’ils ne l’étoient [sic] il y a six mois, mille fois plus heureux qu’ils ne l’ont été depuis vingt années »56. À demi-mot, Benjamin Constant avance l’idée que l’aventure

impériale fût une expérience négative pour les Français. Cependant, pour certaines classes sociales, cette expérience fut positive en leur permettant de grimper les échelons sociaux. Pour garantir la stabilité de son pouvoir, Louis XVIII doit pratiquer un réalisme politique pour faire cohabiter, d’une part, les élites révolutionnaires et impériales qui veulent protéger ses privilèges, et d’autre part, les royalistes et émigrés dont certains réclament le retour de l’Ancien Régime.

Le discours du roi insiste sur le retour de la « paix intérieure », la stabilité économique du royaume, et utilise des termes négatifs pour caractériser les épisodes révolutionnaires et impériaux. Ce choix lexical veut satisfaire les partisans les plus dévoués de la monarchie, d’autant plus volontiers que la Charte conserve une grande partie des acquis de la société issue de 1789. Le document constitutionnel : « […] admet l’égalité civile, les carrières restent ouvertes aux talents, la liberté individuelle, celle du culte […], la liberté de la presse, mais dans le cadre des lois »57. Ces concessions

politiques rassurent la nouvelle élite et garanti aux puissances européennes que le nouveau gouvernement n’organise pas une « contre-révolution », laquelle évoque le spectre de la guerre civile. En fait, Louis XVIII ne peut radicalement renverser un héritage apprécié et célébré sans compromettre les balbutiements de son pouvoir.

53 Journal des débats politiques et littéraires, 15 avril 1814, p. 1.

54 Description des cérémonies, fêtes, entrées solennelles et honneurs rendus à Louis XVIII en Angleterre et en France,

Paris, F. Scheoll, 1814, p. 92.

55 Jules Mavidal et Émile Laurent, Archives parlementaires, de 1787 à 1860, Série. 2 (1800-1860), Tome 12, 1868, Paris,

Paul Dupont, p. 32.

56 Le Journal des débats politiques et littéraires, 4 août 1814, p. 4.

57 Francis Démier, La France de la Restauration (1814-1830). L’impossible retour du passé, Paris, Folio histoire, 2012,

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En revanche, le roi ne doit pas oublier sur quelle base s’édifie son pouvoir. Les couleurs royalistes apparaissent notamment lors de la présentation de la Charte constitutionnelle par Charles-Henri Dambray, le Chancelier du roi:

Il s’est écoulé bien des années depuis que la Providence divine appela notre monarque au trône de ses pères. À l’époque de son avènement, la France égarée par de fausses théories, divisées par l’esprit d’intrigue, aveuglée par de vaines apparences de liberté, était devenue la proie de toutes les factions, comme le théâtre de tous les excès et se trouvait livrée aux plus horribles convulsions de l’anarchie. 58

La Charte constitutionnelle est octroyée par le roi, au nom de son peuple en tant que chef suprême. Louis XVIII est la fondation de l’édifice social et politique français et : « […] c’est autour de lui que tous les Français doivent se rallier »59. Bien que les deux chambres législatives aient un droit

de regard sur le processus législatif60, le pouvoir du roi reste entier. La lecture de la Charte par Antoine

Ferrand, ministre d’État et proche conseiller de Louis XVIII qui participe à la rédaction du texte61, donne

l’aperçu de la mainmise du monarque sur l’État. L’article 13 de la Charte stipule que : « La personne du Roi est inviolable et sacrée. Ses ministres sont responsables. Au Roi seul appartient la puissance exécutive »62. À cette puissance, le roi s’accorde le droit de proposer les lois (art. 16) et de les

sanctionner et de les promulguer (art. 22). Les chambres législatives peuvent toutefois « […] supplier le Roi de proposer une loi sur quelque objet que ce soit, et d’indiquer ce qu’il leur paraît convenable que la loi contienne »63.

Acclamé par des vive le roi! les discours, ainsi que le contenu de la Charte, sont porteurs d’espoir pour les royalistes les plus nostalgiques de l’Ancien Régime. Par contre, l’un d’eux, le comte de Corbière, se questionne dans ses Mémoires sur cet exercice politique qu’il croit influencé par les libéraux. Il s’inquiète de la construction de cet édifice politique : « […] les gens de lettres se sont emparés de l’opinion et par elle de la société, et qu’ils s’imaginent qu’on fait des systèmes politiques, comme des systèmes scientifiques, qui se succèdent sans danger, dans leurs livres »64. Si cette Charte

politique vise une France réconciliée autour de son nouveau roi, certains, comme le comte de Corbière,

58 Jules Mavidal et Émile Laurent, Archives parlementaires, S.12, T.12, 1868, p. 33. 59 Jules Mavidal et Émile Laurent, Archives parlementaires, S.12, T.12, 1868, p. 33.

60 Article 15 de la Charte : « La puissance législative s’exerce collectivement par le Roi, la Chambre des pairs et la

Chambre des députés des départements ».

61 Hervé de Broc, Mémoire du comte Ferrand, ministre d’État sous Louis XVIII, Paris, Alphonse Picard et fils, 1897, p. xiv. 62 Jules Mavidal et Émile Laurent, Archives parlementaires, S.12, T.12, 1868, p. 34.

63 Jules Mavidal et Émile Laurent, Archives parlementaires, S.12, T.12, 1868, p. 34.

64 Jacques-Joseph Corbière, Souvenir de la Restaution, Rennes, Presses universitaires de Rennes, Coll. Mémoire

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se méfient de ce texte politique. Cette ouverture à l’héritage révolutionnaire nourrit les premières divisions politiques au sein du clan des ultraroyalistes et de l’Église65.

Commémoration et symboles : des signes de division

Déterminé à réconcilier politiquement la France, Louis XVIII joue ses cartes différemment sur les tableaux symboliques et commémoratifs. L’avènement des Bourbons sur le trône permet la réapparition d’une mémoire royaliste longtemps refoulée et pratiquée de façon souterraine pendant la Révolution66. En 1814, cette mémoire s’érige dorénavant en deuil public sélectif67, et vise à

commémorer principalement Louis XVI et Marie-Antoinette. Lors de la Révolution, le frère de Louis XVIII et sa belle-sœur ont été privés de tout honneur funèbre. Comme sur le plan politique, le roi veut prendre l’initiative et dicter les règles. Ayant peu d’emprise sur le territoire « réel », le pouvoir royal investit donc le champ symbolique pour tenter de reconquérir un pays loin d’être pacifié. La mise en scène publique de ce deuil royal rappelle le lien qui unit Louis XVIII au roi martyrisé lors de la Révolution. La monarchie restaurée renoue avec l’expérience monarchique française.

Le premier acte de ce rituel royal se déroule le 14 mai 1814 à Notre-Dame et est suivi par des messes dans toutes les églises de France. À l’intérieur du 7e numéro de L’Ami de la Religion et du

Roi : journal ecclésiastique, politique et littéraire datant de 1814, cette célébration comporte deux

objectifs : « Le temps est venu de rendre à la mémoire d’un prince malheureux le tribut d’hommages et de regrets que sa cendre attendoit [sic] depuis vingt ans. Le temps est venu d’expier un crime, qui sera un opprobre éternel pour ses auteurs, et de montrer que ce crime ne fut pas celui de la nation, mais de quelques factieux »68. Rendant un « douloureux » hommage à son frère, Louis XVI, le roi :

« […] a voulu […] commencer par-là l’exercice de son pouvoir, comme pour apaiser la colère céleste par ce grand acte de religion, comme pour réconcilier, par une expiation solennelle, la nation avec elle-même et avec toute l’Europe […] »69. Ce geste est d’une importance capitale pour le gouvernement de

Louis XVIII que l’on voit ce jour-là : « […] dans une tribune spéciale, en uniforme de la garde nationale,

65 Francis Démier, La France de la Restauration, 2012, p. 85. 66 Emmanuel Fureix, La France des larmes, 2009, p. 48. 67 Emmanuel Fureix, La France des larmes, 2009, p. 151.

68 L’Ami de la religion et du roi : journal ecclésiastique, politique et littéraire, Tome 1 (no. 1 à 25), Paris, De Soye et

Bouchet, 1814, p. 114.

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[qui] manifeste l’attachement du souverain à cette commémoration »70. Il lui faut concentrer ses efforts

sur cet évènement hautement symbolique afin de réunir les royalistes autour de sa monarchie. Le 21 janvier 1815 (jour d’anniversaire de la mort de Louis XVI), la translation des cendres de Louis XVI et Marie-Antoinette est célébrée en grande pompe à Paris, « […] première véritable fête funèbre de la

Restauration » qui veut « […] recommencer la succession des Rois dans le domaine de la mort »71.

Du cimetière de la Madeleine jusqu’à la basilique de Saint-Denis, ce défilé militaire donne l’impression d’une unification de la nation contre l’héritage révolutionnaire72.

Si Louis XVIII recentre le deuil national autour de la mort de Louis XVI, le clan ultraroyaliste désire étendre ce deuil à toutes les victimes royales tombées sous les « crimes » révolutionnaires et impériaux. La translation des cendres du dernier couple royal depuis Louis XVIII représente pour eux le commencement du deuil royal bourbonien, et non sa fin. Dans cette optique, les députés ultras supplient73 le roi de mettre le 21 janvier « […] un deuil général à perpétuité, et prévoit l’érection de

monuments dits expiatoires à la mémoire des victimes royales de la Révolution »74. Cette loi devait

perpétuellement transmettre le crime du régicide à toutes les futures générations : « le deuil devient ainsi un legs pour l’éternité, imposé par le caractère infini du crime »75.

Les ultras entrent sur la scène politique véritablement après les Cent-Jours qui vont fédérer les royalistes les plus déçus des politiques de Louis XVIII. Les Cent-Jours ont donné naissance à une forme de vengeance politique propulsée par une radicalisation « nostalgique » de l’Ancien Régime et une vision très restreinte de la politique française. Tout individus sortant de ce cadre de pensée ultraroyaliste est un potentiel traître au roi. La deuxième aventure bonapartiste est perçue comme une « […] trahison assimilée à un nouveau régicide ou ‘‘parricide’’ »76. Les ultraroyalistes ont vécu d’abord

un choc militaire : l’avance des armées de Napoléon sans trop d’entraves annihile l’image d’un roi en contrôle de son territoire et de son armée. Bien plus graves, les ralliements aux troupes de Napoléon par le peuple et par certains hauts gradés de l’armée (dont le maréchal Ney) font croire aux ultras qu’il existe toujours d’une part, une nostalgie importante pour l’épopée de Bonaparte, et d’autre part, évoque

70 Emmanuel Fureix, La France des larmes, 2009, p. 153. 71 Emmanuel Fureix, La France des larmes, 2009, p. 156. 72 Emmanuel Fureix, La France des larmes, 2009, p. 157. 73 Selon l’article 19 de la Charte.

74 Emmanuel Fureix, La France des larmes, 2009, p. 160. 75 Emmanuel Fureix, La France des larmes, 2009, p. 163. 76 Emmanuel Fureix, La France des larmes, 2009, p. 160.

Figure

Figure 1: Le tombeau du maréchal Ney en 1815
Figure 2: Caveau du maréchal Ney en 1816
Figure 3: Localisation de la tombe du maréchal Ney au cimetière du Père-Lachaise
Figure 4: Le 7 décembre 1815
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Références

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