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Les chambres de commerce napoléoniennes de Gênes,
Bruges et Cologne (1802-1815) : intégration impériale,
modèles institutionnels et pouvoirs locaux
David Ndiaye
To cite this version:
David Ndiaye. Les chambres de commerce napoléoniennes de Gênes, Bruges et Cologne (1802-1815) : intégration impériale, modèles institutionnels et pouvoirs locaux. Histoire. Université Sorbonne Paris Cité, 2018. Français. �NNT : 2018USPCC094�. �tel-02297533�
Thèse de doctorat d’Histoire de l’Université Sorbonne Paris Cité Préparée à l’Université Paris Diderot
Ecole doctorale ED 382 Laboratoire I.C.T.
Les chambres de commerce napoléoniennes de Gênes, Bruges et
Cologne(1802-1815).
Intégration impériale, modèles institutionnels et pouvoirs locaux
David Ndiaye
Thèse de doctorat dirigée par Liliane Hilaire-Perez
Présentée et soutenue publiquement à Paris le 22 septembre 2018
Membres du jury :
Manuela Martini, professeure à l’université Lyon 2, présidente du jury. Natacha Coquery, professeure à l’université Lyon 2, rapporteur.
Matthieu De Oliveira, maître de conférences HDR à l’université Lille 3, rapporteur. Carlo Marco Belfanti, professeur à l’université de Brescia,examinateur.
Liliane Hilaire-Perez, professeure à l’université Paris Diderot, directrice de thèse. Dominique Margairaz, professeure émérite à l’université Paris I, co-directrice de thèse.
-Remerciements
Cette recherche a bénéficié des conseils bibliographiques et méthodologiques de plusieurs chercheurs qui m’ont beaucoup aidé au départ à délimiter l’objet de mon travail, par la suite à en préciser certains aspects en répondant à mes questions et en acceptant de me transmettre certains de leurs travaux. Parmi eux, figurent Silvia Marzagalli, Maria-Elisabetta Tonizzi, Boris Deschanel, Claire Lemercier, Andries Van den Abeele, Igor Moullier, Adeline Beaurepaire-Hernandez, Valentina Dal Cin, et Zacarias Moutoukias. Pour leurs encouragements et leurs conseils, je suis également redevable à Liliane Hilaire-Perez, Manuela Martini et Marco Belfanti. Enfin, le sujet de cette thèse n’aurait pas été trouvé sans le concours de Dominique Margairaz.
De nombreux collègues du lycée Jean-Jacques Rousseau de Sarcelles m’ont aidé par leurs encouragements constants, mais aussi pour les discussions très utiles qu’ils m’ont permis d’avoir sur certains points de ma recherche.
Je remercie également les proches qui m’ont gentiment apporté leur aide au moment de la relecture de ce travail.
Abréviations utilisées :
A. E. B. : Archives de l’État à Bruges A.S.G. : Archivio di Stato di Genova A. N. : Archives Nationales de Paris
Introduction
Si la nature des débats médiatiques a sans doute changé au cours des dix années qui ont suivi la crise économique de 2008, notamment du point de vue de la place accordée aux réflexions sur l’encadrement des transactions financières, les interrogations des chercheurs en sciences sociales au sujet des différents modes de développement économique et de leurs effets sont toujours nombreuses. Comme l’ont souligné Guillaume Calafat et Eric Monnet dans un article récent, ces réflexions sont à l’origine de travaux d’histoire économique qui répondent à une demande sociale et rencontrent parfois un franc succès, comme en témoigne notamment le Capital de Thomas Piketty1.
Dans ce contexte, les discussions historiographiques sont également animées et accordent une place importante à l’étude des institutions, comme le montre la poursuite du débat sur les facteurs explicatifs de la « grande divergence » entre l’économie chinoise et les économies européennes au XIXe siècle2. Toutefois,
les approches mobilisées par les chercheurs en sciences sociales sont variées, et soumises à de multiples influences.
En effet, au sein de ce champ de recherche marqué par une très forte ouverture disciplinaire, se pose tout d’abord une question de définition3. Ainsi,
la distinction entre institutions et organisations est très stricte chez certains auteurs. L’économiste Robert Boyer, par exemple, oppose les institutions qui sont définies comme des procédures immatérielles structurant les relations au sein d’une société aux organisations qui sont caractérisées comme des
1 Calafat Guillaume, Monnet Eric, « Le retour de l’histoire économique ? », Laviedesidées. fr, 5 janvier 2016. Il faut sans doute compléter ce constat en mentionnant, au-delà des dimensions analytiques, descriptives et explicatives de ces réflexions récentes, une forte propension chez certaines à s’inscrire dans une perspective critique des évolutions en cours du modèle de développement capitaliste français. Témoignent de cette vision critique et subversive notamment les travaux de l’historienne Claire Lemercier sur la concentration de la richesse dans la société française d’aujourd’hui. Voir Lemercier Claire, François Pierre, « Elites économiques :à qui profite la financiarisation ? », in Pouvoirs, 2017, 2, n°161.
2 Les débats portent notamment sur les conclusions des travaux de Kenneth Pomeranz, et sur la place des institutions parmi les facteurs qui ont permis aux économies européennes de se développer plus rapidement à partir du XIXe siècle. Voir Stanziani Alessandro, « Comment mesurer l'efficacité des institutions ?», in Histoire et Mesure, XXX-1, 2015. 3 Le problème de la polysémie du terme est également abordé par Claire Lemercier et Alain Chatriot dans Lemercier Claire, Chatriot Alain, « Institutions et histoire économique », in Daumas Jean-Claude (dir.), L’Histoire économique en
structures de pouvoir visant à surmonter les problèmes de coordination. Il dénonce également une « assimilation abusive »entre les deux notions chez certains auteurs, comme Avner Greiff4. Cette acception des institutions inspirée
par les travaux de Douglas North5, n’est pas reprise par l’anthropologue Marc
Abélès lorsqu’il applique ses réflexions à l’étude de la commission européenne6, objet qui dépasse largement la dimension de « règles du jeu ».
L’historien Arnaud Fossier et l’économiste Eric Monnet, dans un article commun de 2009, relèvent quant à eux la diversité des définitions proposées tout en soulignant que la délimitation de frontières est plus facilement applicable à la notion d’organisation, dont la portée est plus restreinte, qu’à celle d’institution. Ici, la frontière est donc utilisée comme un élément permettant de clarifier la distinction entre institutions et organisations7. Dans
leur enquête récemment achevée, Danielle Fraboulet, Pierre Vernus et les membres de leur équipe de recherche semblent suivre la distinction opérée par Robert Boyer en choisissant de qualifier d’organisations les multiples formes de représentation patronale étudiées8.Par souci de simplicité et de cohérence
historiographique, nous reprendrons quant à nous la notion d’institution déjà mobilisée par Claire Lemercier dans son travail sur la chambre de commerce de Paris afin d’étudier les chambres de commerce de Gênes, Bruges et Cologne9. Lorsqu’il sera fait référence aux institutions au sens de Robert Boyer
et de Douglas North, nous choisirons plutôt de mobiliser les notions de règles et de normes.
Cette question de mots s’inscrit elle-même dans le cadre de discussions plus vastes au sujet des rapports entre historiens et économistes. En effet, après
4 Boyer Robert, « Les institutions dans la théorie de la régulation », in Cahiers d'économie politique, 2003/1, n°44. Sur la polysémie du mot institution et ses différent usages en sciences sociales, voir Lemercier Claire, Chatriot Alain, « Institutions et histoire économique », in Daumas Jean-Claude (dir.), L’Histoire économique en mouvement, entre
héritages et renouvellements, 2012, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion.
5 North, l’un des pères de l’économie néo-institutionnaliste, définit les institutions comme « Les règles du jeu d’une société ou, plus formellement, les contraintes que les hommes ont définies pour discipliner leurs rapports». Voir Rizza Roberto, « Nouvelle économie institutionnelle et sociologie néo-institutionnaliste : quelles relations ? », in
Interventions économiques, 38, 2008.
6 Abèlés Marc, « Pour une anthropologie des institutions », in L'Homme, tome 35, n°135, 1995.
7 Fossier Arnaud, Monnet Eric, « Les institutions, mode d'emploi », in Tracés, revue de sciences humaines, 17, 2009. 8 Fraboulet Danielle, Vernus Pierre (dir.), Genèse des organisations patronales en Europe, XIXe-XXe siècles, 2012, Rennes, Presses universitaires de Rennes.
9 Lemercier Claire, La chambre de commerce de Paris, 1803-1852, un corps consultatif entre représentation et
information économiques, thèse de doctorat soutenue sous la direction de Gilles Postel-Vinay, 2001, EHESS. Cette
approche est aussi celle qui est adoptée dans sa réflexion théorique par Jacques Revel dans «L’institution et le social », in Lepetit Bernard(dir.), Les formes de l’expérience, une autre histoire sociale, 1995, Paris, Albin Michel.
le rejet de l’histoire économique quantitative au tournant des années 199010, le
développement de l’école économique néo-institutionnaliste, principalement depuis les Etats-Unis et au travers des figures de Ronald Coase, Oliver Williamson et Douglas North, a entrainé l’apparition chez les historiens de nouveaux thèmes de réflexions centrés sur le fonctionnement du marché, les relations entre agents et les coûts de transactions11. Ainsi, en Allemagne, à
partir des années 1990, les travaux d’historiens mobilisant les concepts de la Nouvelle Economie institutionnelle(N. E. I.) se multiplient autour des travaux d’ Oliver Volckart, de Clemens Wischermann et d’Annette Nieberding, au point que l’on peut parler selon Guillaume Garner d’une véritable « Révolution historiographique »12. En Italie, après avoir mobilisé dans les années 1990 des
concepts économiques liés à la notion de district industriel, les historiens reprennent également les réflexions de la N. E. I. sur les modalités de la coordination des décisions des agents et sur les coûts de transaction13. Dans le
même temps, le courant d’histoire économique de la « cliométrie », plus ancien mais fortement influencé également par les pratiques universitaires en vigueur aux Etats-Unis, bénéficie sous l’impulsion de Robert Fogel et Douglas North d’une reconnaissance mondiale à partir de 1993, qui entraine la diffusion dans les années 2000 en Espagne et aux Pays-Bas de nouvelles méthodes fondées sur l’utilisation de la théorie économique pour expliquer le changement économique et institutionnel. Dans ce contexte, et même si l’influence des nouveaux courants des sciences économiques est plus ou moins forte selon les historiographies nationales14, l’histoire économique européenne est traversée
10 Sur les conditions de ce rejet en France, voir Rabier Christelle, Saint-Germier Pierre, « Dans les limbes de l’histoire économique », in Tracés, Hors-série n°16, 2016.
11 Voir le constat global effectué par Stanley Engerman dans « Institutional change and British supremacy 1650-1850 : some reflections », in Prados de la Escosura Leandro (dir.), Exceptionalism and Industrialisation, Britain and its
European Rivals, 1688-1815, 2004, Cambridge, Cambridge University Press.
12 Garner Guillaume, « Histoire économique et nouvelle économie institutionnelle en Allemagne », in Revue de
l’Institut Français d’Histoire en Allemagne, 2009, n°1.
13 Dans sa présentation rapide des nouveaux courants historiographiques italiens après les années 1990, Giuseppe Galasso place l’histoire économique américaine à l’avant-garde d’un flux massif d’influences historiographiques reçu par l’Europe et poursuivi par la suite avec la Global history. Voir Galasso Giuseppe, Storia della storiografia
italiana, 2017, Bari-Roma, Laterza. Plus spécifiquement sur l’histoire économique italienne, voir Belfanti Carlo,
« L’histoire économique italienne à la recherche d’une nouvelle identité », in Daumas Jean-Claude (dir.), L’histoire
économique en mouvement, 2012, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion. Voir aussi par exemple
les travaux cités par Alberto Guenzi dans son article « Politica ed economia », in Zangheri Renato (dir.), Storia di
Bologna, vol. III, Prosperi Adriano (dir.), Bologna nell’età moderna, vol. 1 Istituzioni, forme del potere, economia e Società, 2008, Bologne, Bononia University Press.
14 Ainsi, Patrick Verley constate pour la Belgique la faible influence de la théorie économique sur l’historiographie, tandis que Guillaume Garner remarque que la N. E. I. connait une diffusion beaucoup plus forte en Allemagne qu’en France depuis les années 1990. Voir Verley Patrick, « Encore l’industrialisation belge au XIXe siècle : à
depuis les années 2000 par d’importants débats qui remettent en question ses fondements méthodologiques et font apparaitre de fortes tensions.
En partie centrées sur la parution d’ouvrages suscitant le débat comme celui de l’économiste américain Avner Greiff Institutions and the Path to the Modern
Economy (2006) ou comme le livre plus récent de l’historien italien Francesco
Boldizzoni The poverty of clio (2011), les critiques des historiens vis-à-vis des travaux historiques des économistes se traduisent par l’apparition de conflits méthodologiques majeurs15. Ainsi, alors que Guillaume Calafat et Eric Monnet
évoquent le danger du « colonialisme aveugle » des économistes et une tendance au « mépris réciproque » entre les deux disciplines16, Claire
Lemercier qualifie les explications culturalistes mobilisées par les économistes dans leurs travaux historiques de « fond de commerce »17. Ces critiques sur
l’utilisation de la notion de culture apparaissent aussi dans l’historiographie allemande, qui est également traversée par de fortes tensions. En effet,comme le montre Guillaume Garner, les représentants les plus favorables au recours aux méthodes issues de la théorie économique néo-classique y sont accusés de négliger les archives en préférant des travaux de seconde main, ou de mobiliser des modèles historiquement invalides car fondés sur le postulat néoclassique de la rationalité de l’homo economicus dont le comportement et les décisions s’expliquent par sa capacité à maximiser sa satisfaction18. En Belgique, comme
en France ou en Allemagne, même si les organisations institutionnelles au sein des systèmes universitaires nationaux possèdent leurs spécificités, les analyses historiographiques font apparaitre des phénomènes de divergence qui fragmentent depuis les années 2000 le champ de l’histoire économique19.
propos de quelques travaux récents », in Revue d’Histoire du XIXe siècle, 31, 2005, ainsi que Garner Guillaume, « Histoire économique et nouvelle économie institutionnelle en Allemagne », op. cit. .
15 Ces critiques contre les méthodes de économistes ne viennent toutefois pas uniquement des historiens, comme en témoignent les remarques sévères de l’économiste Robert Boyer vis-à-vis du travail d’Avner Greiff. Sur Greiff, voir Boyer Robert, « Historiens et économistes face à l'émergence des institutions du marché », in Annales, Histoire,
Sciences sociales, 2009, pp. 665-693. Sur l’ouvrage de F. Boldizzoni, voir le dossier qui lui est consacré dans Tracés, Revue de sciences humaines, hors série n°16, 2016.
16 Calafat Guillaume, Monnet Eric, « Le retour de l’histoire économique ? », op. cit. . 17 Lemercier Claire, « L’histoire économique au futur », in Tracés, Hors-série n°16, 2016.
18 Garner Guillaume, « Histoire économique et nouvelle économie institutionnelle en Allemagne », op. cit. .
19 Ces divergences, qui se sont peut-être accrues au cours des dernières années, ne sont cependant pas tout à fait nouvelles. En atteste par exemple le compte-rendu très acerbe proposé par l’historien belge de la Révolution industrielle Georges Hansotte en 1979 au sujet de l’ouvrage de l’économiste Joel Mokyr sur l’industrialisation des Pays-Bas, ainsi que les fortes critiques adressées à l’histoire économique américaine en France par Pierre Vilar dans les années 1970. Voir Hansotte Georges, « Mokyr (Joel): Industrialization in the Low Countries, 1795-1850 ». in
Revue belge de philologie et d'histoire, tome 57, fasc. 1, 1979 ; voir aussi Rabier Christelle, Saint-Germier Pierre,
Ces réflexions méthodologiques et historiographiques, tout en prenant des formes franchement critiques, sont cependant aussi ouvertes sur la construction de nouveaux outils méthodologiques pour l’histoire économique qui permettent sous certaines conditions un enrichissement des problématiques et des analyses mobilisées. Ainsi, dans son livre sur le commerce interculturel méditerranéen à l’époque moderne, Francesca Trivellato mobilise avec succès des notions issues de la Nouvelle Economie Institutionnelle, et s’attache à vérifier leur validité au travers d’une étude fine des comportements des acteurs fondée sur un travail archivistique approfondi20. Guillaume Garner souligne l’intérêt du
croisement entre problématiques issues de la théorie économique et réflexions sur l’imprégnation culturelle des décisions économiques des acteurs, permettant d’enrichir les perspectives de l’histoire économique21. En
s’appuyant également sur les travaux de sociologues de l’économie héritiers de Karl Polanyi comme Mark Granovetter et Viviana Zelizer, Claire Lemercier propose également d’étudier « (…) comment s’imbriquent les échanges marchands ou non, encastrés de manière variée, visant ou non à maximiser les profits. »22.
Ces réflexions et les perspectives qui en sont issues, ne peuvent être négligées dans le cadre d’un travail sur les chambres de commerce, qui sont des objets d’histoire économique tout en appartenant aux champ d’étude des institutions, objets majeurs de réflexion des sciences économiques, de la sociologie voire de l’anthropologie23. Se posent ainsi des questions de hiérarchisation des
problématiques et de mode d’utilisation des théories économiques ou sociologiques existantes. Faut-il structurer une recherche sur les institutions en fonction des principaux sujets de questionnements de la sociologie sur leur naissance, leurs frontières et leur inscription dans un environnement social donné ? Faut-il plutôt privilégier la question de leurs rapports avec les marchés, de leur efficacité économique à la manière des économistes néo-institutionnalistes ou celle de leur rôle dans le mode de régulation économique
20 Trivellato Francesca, The Familiarity of Strangers, The Sephardic Diaspora, Livorno and Cross-Cultural Trade in
the Early Modern Period, 2009, New-York-London, Yale University Press.
21 Garner Guillaume, « Histoire économique et nouvelle économie institutionnelle en Allemagne », op. cit. . 22 Lemercier Claire, « L’histoire économique au futur », in Tracés, Hors-série n°16, 2016.
23 Marc Abélès, à l’EHESS, est par exemple le fondateur d’un laboratoire d’anthropologie des institutions. Voir Fossier Arnaud, Monnet Eric, « De l'anthropologie du « lieu politique » à l 'anthropologie des institutions. Entretien avec Marc Abélès », in Tracés, 17, 2009.
propre à chaque société, à la manière des économistes de la théorie de la régulation24 ? Le travail encadré notamment par Pierre Vernus, Danielle
Fraboulet et Michel Margairaz sur les organisations patronales, qui a débouché sur la publication de quatre volumes portant sur les organisations patronales entre 2012 et 2016, témoigne de ces interrogations et propose un choix de grandes thématiques issues de la sociologie et des sciences économiques. Au sein de chaque volume, s’insère un ensemble d’articles s’inscrivant dans un thème – la genèse des organisations, les relations avec l’environnement – mais rédigés principalement en fonction de problématiques historiographiques25.
Nous choisirons quant à nous de reprendre partiellement ce choix, notamment pour ce qui concerne la question de la régulation, mais surtout d’inscrire la mobilisation des notions théoriques utilisées en économie, en sociologie ou en anthropologie dans le cadre de questionnements propres à l’historiographie de la période étudiée.
« Territoire de légendes, de démons et de guerriers » selon l’historien anglais Michael Broers, « huis clos historiographique sans vraies assises ni ouvertures universitaires » d’après Aurélien Lignereux, l’historiographie napoléonienne est marquée jusqu’aux années 1990 par un renouvellement limité des problématiques, mais aussi par un fort tropisme sur la personne de l’Empereur et sur le territoire français26. Son essor au cours des années 1990,
pendant lesquelles la publication de l’ouvrage de Stuart Woolf Napoléon et la
conquête de l’Europe27(1990) est unanimement reconnue comme un véritable tournant historiographique, s’est notamment traduit dans les années 2000 par la présentation de plusieurs thèses universitaires importantes portant spécifiquement sur la période napoléonienne, ainsi que par la publication
24 Boyer Robert, « Les institutions dans la théorie de la régulation », op. cit. .
25 Fraboulet Danièle, Vernus Pierre ( dir. ), Genèse des organisations patronales en Europe, XIXe-XXe siècles, 2012, Rennes, Presses universitaires de Rennes ; Fraboulet Danièle, Druelle-Korn Clotilde, Vernus Pierre (dir.), Les
organisations patronales et la sphère publique, Europe XIXe et Xxe siècle, 2013, Rennes, Presses universitaires de
Rennes ; Fraboulet Danièle, Humair Cedric, Vernus Pierre (dir.), Coopérer, négocier, s'affronter, les organisations
patronales et leurs relations avec les autres organisations collectives, 2014, Rennes, Presses universitaires de
Rennes ; Fraboulet Danièle, Margairaz Michel, Vernus Pierre (dir.), Réguler l'économie, Europe XIXe-XXe siècle, 2016, Rennes, Presses Universitaires de Rennes.
26 Voir la version publiée de la thèse d’Aurélien Lignereux, Servir Napoléon, Policiers et gendarmes dans les
departements annexés, 1796-1815, 2012, Seyssel, Champvallon. Voir aussi l’introduction de Michael Broers dans
Broers Michael, Hicks Peter, Guimera Agustin(dir.), The Napoleonic Empire and the new european Political
Culture, 2012, Basingstoke, Palgrave Macmillan.
d’ouvrages collectifs souvent issus de colloques internationaux depuis 201028.
La New Napoleonic History célébrée par les historiens anglophones comme une véritable « Renaissance »29dépasse désormais les échelles nationales pour
prendre la forme d’une histoire impériale attentive aux relations entre pouvoir central et pouvoirs locaux, et dans laquelle la question des stratégies d’accomodement et des marges de liberté des acteurs locaux se substitue dans une large mesure au problème de l’opposition entre collaborateurs et résistants au pouvoir impérial. Les réflexions sur l’exercice du pouvoir, toutefois, ne se limitent pas à mettre en valeur l’autonomie des pratiques malgré la tutelle impériale, mais portent également sur la capacité de l’État à mettre en place des modes de gouvernance adaptés aux pratiques et aux réactions des acteurs et des sociétés locales30. Alors que ce pouvoir était traditionnellement considéré
comme très centralisé, comparé parfois aux régimes totalitaires31, le
gouvernement napoléonien et ses représentants sont désormais envisagés comme des « managers pragmatiques » gouvernant en fonction de leurs intérêts immédiats32. Mises en relation dans le cadre de l’histoire impériale, la question
de l’autonomie des acteurs et celle de la gouvernance suscitent aujourd’hui d’importants débats autour du degré d’intégration des différentes composantes
28 Parmi les thèses majeures consacrées spécifiquement à la période napoléonienne, voir Moullier Igor, Le ministère
de l’intérieur sous le Consulat et le Premier Empire, (1799-1814). Gouverner la France après le 18 brumaire, thèse
soutenue en 2004 sous la direction de Gérard Gayot, Université Lille 3 ; Horn Pierre, Le défi de l'enracinement
napoléonien entre Rhin et Meuse, (1810-1814), Etude transnationale de l'opinion publique dans les départements de la Roer (Allemagne), de l'Ourthe (Belgique) , des Forêts (Luxembourg) et de la Moselle (France), thèse
soutenue en 2013 sous la direction de Jacques-Olivier Boudon et Gabriele Clemens, Université Paris IV, Universität des Saarlandes. Concernant les colloques récents, voir outre l’ouvrage dirigé par Broers, Hicks et Guimera déjà cité Braun Guido, Clemens Gabriele B., Klinkhammer Lutz, Koller Alexander (dir.) , Napoleonische Expansionspolitik,
okkupation oder Integration ?, 2013, Berlin/Boston, De Gruyter ; Antoine François, Jessenne Jean-Pierre, Jourdan
Annie, Leuwers Hervé (dir.), L'Empire napoléonien, une expérience européenne ? , 2014, Paris, Armand Colin ; Boudon Jacques-Olivier, Clemens Gabriele B., Horn Pierre, Erbfeinde im Empire, 2016, Thorbecke, Ostfildern ; Planert Ute(dir.), Napoleon’s Empire, European politics in global perspective, 2016, Basingstoke, New York, Palgrave Macmillan.
29 L’expression, due à Steven Englund, est reprise par Michael Broers dans Broers Michael, Hicks Peter, Guimera Agustin (dir.), The Napoleonic Empire and the new european Political Culture, op. cit. .
30 Voir l’introduction générale dans Antoine François, Jessenne Jean-Pierre, Jourdan Annie, Leuwers Hervé (dir.),
L'Empire napoléonien, une expérience européenne ? , op. cit. .
31 L’historien italien Pasquale Villani, en ouverture du colloque de Rome en 1996, évoquait un contrôle de l’État à tous les niveaux de la société, et l’ « irruption de l’État dans la vie quotidienne économique, sociale et civile sous le contrôle des autorités publiques ». Voir Villani Pasquale, « Bilancio Storiografico », in L’Italia Napoleonica : Atti
del LVII congresso di storia del Risorgimento italiano (Milano 2-6 ottobre 1996) , 1997, Milan, Istituto per la storia
del Risorgimento italiano.
32 Voir la présentation historiographique de Michael Rowe in Rowe Michael, From Reich to State : the Rhineland in
de l’Europe napoléonienne et de la dimension européenne de la construction impériale33.
Du point de vue de l’histoire économique, l’historiographie napoléonienne a également connu des évolutions sensibles depuis la fin des années 1990, qui s’inscrivent dans les renouvellements décrits précédemment. En effet, alors que l’histoire économique faisait jusqu’ici figure de « parent pauvre » de l’histoire napoléonienne34, les approches du commerce à l’époque napoléonienne sont
profondément transformées par la mobilisation de la notion d’agency, qui incite fortement les historiens à être attentifs aux nouvelles stratégies développées par les négociants malgré les contraintes imposées par le gouvernement napoléonien. Au lieu de la question des conséquences du Blocus et du Système continental sur l’évolution économique globale, étudiée notamment dès le milieu du XXe siècle par Marcel Dunan et François Crouzet35, ou du problème
de l’exploitation économique des territoires conquis marqué par l’oeuvre de l’historien russe Tarlé dans l’entre-deux-guerres36, de nouvelles analyses
mettent en évidence les limites du contrôle impérial sur l’économie et centrées sur la mise en œuvre de nouvelles routes commerciales, la formation de nouveaux réseaux commerciaux et plus généralement l’apparition de nouvelles
33 Sur la question de l’intégration de l’Europe napoléonienne, Michael Broers propose ainsi une typologie territoriale à trois niveaux allant du centre à la périphérie, en fonction de l’importance des résistances au pouvoir impérial et non de la distance géographique vis-à-vis de la France, tandis que Jacques-Olivier Boudon lui préfère une distinction fondée sur les différents statuts constitutionnels des territoires, des territoires annexés aux Etats alliés. La question de la dimension européenne de l’Empire oppose quant à elle les historiens attentifs à la dimension unificatrice de la construction impériale comme Jacques-Olivier Boudon et ceux beaucoup plus méfiants comme Geoffrey Ellis qui sont plus sensibles à la dimension unilatérale et militaire de l’intégration napoléonienne. Voir Antoine François, Jessenne Jean-Pierre, Jourdan Annie, Leuwers Hervé( dir), L'Empire napoléonien, une
expérience européenne ?, op. cit. ; Ellis Geoffrey, « The Continental System revisited », in Aaslestadt Katherine B.,
Joor Johan (dir.) , Revisiting Napoleon's continental System. Local, Regional, and European Experiences. 2015, Basingstoke, New York, Palgrave MacMillan.
34 L’expression est empruntée à Pierre Branda dans Branda Pierre « L’économie, parent pauvre de l’ historiographie napoléonienne ? » in Idem(dir.), L’économie selon Napoléon, monnaie, banque, crises et commerce sous le Premier
Empire, 2016, Paris, Vendémiaire. Ce constat peut cependant être nuancé par la mention des importants travaux
d’histoire sociale de l’économie de Louis Bergeron, et surtout par l’évocation des nombreuses monographies régionales d’histoire économique portant sur un cadre plus large centré sur la période révolutionnaire. Voir notamment Bergeron Louis, Banquiers, négociants et manufacturiers parisiens du Directoire à l’Empire, 1978, Paris, Editions de l’EHESS ; Chassagne Serge, Le coton et ses patrons 1760-1840, 1991, Paris, Editions de l'EHESS ; Hirsch Jean-Pierre, Les Deux rêves du commerce, entreprise et institution dans la région lilloise,
1780-1860, 1991, Paris, EHESS ; plus récemment, voir par exemple Deschanel Boris, Négoce, espaces et politique, Les recompositions socio-économiques du commerce dauphinois dans la Révolution (années 1770-années 1820) , thèse
soutenue sous la direction de Dominique Margairaz, 2014, Université Paris I Panthéon-Sorbonne.
35 Dunan Marcel, Napoléon et l’Allemagne, le Système continental et les débuts du Royaume de Bavière (1806-1810), 1942, Paris, Plon ; Crouzet François, L’économie britannique et le Blocus continental (1806-1813), 1958, Paris, Presses Universitaires de France.
36 Tarlé Evgueni, Le Blocus continental et le Royaume d’Italie. La situation économique de l’Italie sous Napoléon 1er,
pratiques économiques en réaction aux nouvelles conditions commerciales37.
De ce point de vue, la thèse de Silvia Marzagalli soutenue au début des années 1990, fait figure de transition entre ancienne et nouvelle histoire économique de la période napoléonienne. En effet, même si les travaux d’histoire économique napoléonienne n’ont pas connu de véritable essor quantitatif depuis les années 2000, la plupart des travaux actuels reprennent les questionnements soulevés par S.Marzagalli et se caractérisent d’une part par un recentrement des problématiques autour de la démonstration globale de l’inefficacité du Blocus, d’autre part de l’analyse des stratégies de contournement et d’accommodement mises en œuvre par les acteurs économiques locaux38.
L’un des apports majeurs de la nouvelle historiographie de la période napoléonienne est incontestablement sa forte ouverture internationale, au travers de la mise en relation croissante d’historiens issus de nombreux pays, mais aussi au travers de la multiplication des travaux portant sur certains territoires de l’Europe napoléonienne mis en perspective dans le cadre impérial. Cependant, il va de soi que les historiens belges, allemands, italiens n’ont pas attendu ce tournant des années 1990 pour étudier l’expansion napoléonienne dans leur propre pays. Dans le cadre de ce travail sur les chambres de commerce de Gênes, Bruges et Cologne, il est donc indispensable de mobiliser également les différentes historiographies locales.
L’historiographie belge de la période napoléonienne est marquée dès la première moitié du XIXe siècle par la construction nationale en cours. En effet, si les travaux de la première moitié du XIXe siècle présentent une vision plutôt positive de la période centrée sur l’unification du territoire belge, un courant important d’historiographie anti-française se développe à partir de 1848 autour d’historiens nationalistes conservateurs et chrétiens comme Louis Hymans et Godefroid Kurth, qui dénoncent l’occupation du territoire belge par la France et critiquent fortement la transformation des structures religieuses qui touche
37 Voir les contributions de nombreux chercheurs européens réunies dans Aaslestadt Katherine B., Joor Johan (dir.) ,
Revisiting Napoleon's continental System, op. cit. .
38 Voir Marzagalli Silvia, Les boulevards de la fraude, le négoce maritime et le Blocus continental (1806-1811) :
Bordeaux, Hambourg, Livourne, 1999, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion. Outre les
nombreux contributeurs du volume déjà évoqué dirigé par Katherine B. Aaslestadt, la thèse de Boris Deschanel peut également être considérée, au moins en partie, comme un produit de ce tournant historiographique. Voir Deschanel Boris, Négoce, espaces et politique, op. cit. .
les départements belges au début de la période française39. Face à eux, une
historiographie libérale se structure également afin de mettre en valeur la rupture avec l’Ancien Régime et les réformes mises en œuvre sous le régime français40. Ainsi, les travaux de l’économiste Natalis Briavoinne, fondateurs
pour l’historiographie de la Révolution industrielle, donnent une lecture très enthousiaste des réformes et de la politique économique napoléonienne en Belgique41.
A partir de la fin du XIXe siècle, apparait également un deuxième clivage structurant de l’historiographie belge avec l’opposition entre historiens proches du mouvement flamand et historiens se réclamant du mouvement wallon. Alors que les premiers, autour de Joseph Kervyn de Lettenhove vers 1870 puis de Max Lamberty au milieu du XXe siècle reprennent en partie les critiques déjà lancées par l’historiographie nationaliste contre l’occupation de la Belgique en évoquant l’oppression de la culture flamande par les français, les seconds soulignent à l’inverse la proximité culturelle entre wallons et français et célèbrent la période napoléonienne comme un moment de rapprochement entre peuples frères.
De ces historiographies clivées sont notamment restées de grandes synthèses, comme celles de Paul Verhaegen, de Jules Delhaize ou de Lanzac de Laborie42.
Si les problèmes étudiés sont anciens, et s’il faut replacer ces œuvres dans les débats historiographiques de leur temps, elles restent néanmoins utiles dans la mesure où elles permettent d’avoir un point de vue global sur la période, fondé sur des recherches en archives et parfois étayé de chiffres et d’informations précises. Les discours tenus, d’ailleurs, ne sont pas entièrement dominés par les débats de l’époque, comme le montre le travail de Paul Vaerhaegen. Cet historien, qualifié parfois d’anti-français43, propose en effet dans ses chapitres
sur la politique économique napoléonienne des jugements très nuancés et
39 Thielemans Marie-Rose, « Les historiens belges et la période française », in Hasquin Hervé (dir.), La Belgique sous
domination française, 1792-1815, 1993, Bruxelles, Crédit Communal de Belgique.
40 Deseure Brecht, Berger Emmanuel, « Unity and Fragmentation : Recent Research Trends on the ‘neuf départements réunis’, in Planert Ute (dir.), Napoleon’s Empire, op. cit. .
41 Briavoinne Natalis, De l’industrie en Belgique, Causes de décadence et de prospérité, sa situation actuelle, 1839, Bruxelles, Eugène Dubois.
42 Bruneel Claude (dir.) , Des révolutions à Waterloo, bibliographie sélective d’histoire de Belgique (1789-1815) , Archives et bibliothèques de Belgique, numéro spécial 36, 1989, Bruxelles, Archives générales du Royaume. 43 Thielemans Marie-Rose, « Les historiens belges et la période française », in Hasquin Hervé (dir.), La Belgique sous
globalement positifs sur les décisions prises par le gouvernement sous le Consulat44.
Malgré l’importance de cette tradition, l’historiographie scientifique belge se distingue globalement depuis les années 1990 par un désintérêt relatif vis-à-vis de la période napoléonienne. A l’exception de quelques travaux sur les institutions judiciaires, comme la thèse de Jacques Logie45, les recherches des
historiens belges sur la période sont fragmentées et suscitent dans le même temps un intérêt limité chez les chercheurs étrangers46. L’ouvrage collectif très
général, publié sous la direction d’Hervé Hasquin en 1993 à l’occasion de la commémoration du bicentenaire, fait toujours figure de synthèse la plus récente47.
Ce tableau se vérifie également pour ce qui concerne les travaux concernant la ville de Bruges. En effet, si quelques ouvrages majeurs portant sur le début de la période française ont été produits, comme le Jacobijnen en traditionalisten d’Yvan Van den Berghe48, les travaux traitant de la période napoléonienne sont
rares. La plupart des recherches sur le sujet sont en fait intégrées à des travaux monographiques sur Bruges qui, s’il sont parfois encadrés par des historiens universitaires, relèvent également par leur format, leur contenu assez général, et leur transversalité chronologique de la catégorie des « beaux livres » d’histoire, destinés à un très large public49. Même si nos recherches nous ont
sans doute porté, par souci de simplicité linguistique et pour des raisons d’accès aux ouvrages, davantage vers l’historiographie belge francophone, les bibliographies et références fourniers par les ouvrages consultés ne font pas non plus apparaitre de travaux majeurs en langue flamande sur la période. Dans ces conditions, nous avons dû recourir également à des travaux
non-44 Verhaegen Paul, La Belgique sous la domination française, 1792-1814, 5 vol., Goemare, Plon, Bruxelles, Paris, 1922-1929 (rééd. 1981)
45 Logie Jacques, Les magistrats des cours et des tribunaux en Belgique 1794-1814, essai d’approche politique et
sociale, 1998, Genève, Droz.
46 Deseure Brecht, Berger Emmanuel, « Unity and Fragmentation : Recent Research Trends on the ‘neuf départements réunis’ », in Planert Ute (dir.) , Napoleon’s Empire, op. cit. .
47 Hasquin Hervé (dir.) , La Belgique sous domination française, 1792-1815, 1993, Bruxelles, Crédit Communal de Belgique.
48 Van den Berghe Yvan, Jacobijnen en traditionalisten, De reacties van de Bruggelingen in de revolutietijd
(1780-1794), 1972, Bruxelles, Pro Civitate.
49 Vermeersch Valentin (dir.) , Bruges et l'Europe, 1992, Anvers, Fonds Mercator ; Idem, Bruges, 2002, Anvers, Fonds Mercator ; Parmentier Jan (dir.), Bruges and Zeebrugge, The city and the sea, 1995, Londres, Lloyd's list ;Ryckaert Marc, Vandewalle André (dir.), Bruges, Histoire d’une ville européenne, 1999, Bruges, Lannoo.
universitaires, comme ceux d’Andries Van den Abeele, qui occupent une place majeure dans la production historiographique locale sur la fin du 18e et le début
du 19e siècle50.
L’historiographie de la période napoléonienne en Italie, est marquée elle aussi par ses prises de position pro et anti-françaises inscrites dans les débats contemporains. Alors que l’accent est mis sur l’oeuvre française en Italie chez les français Albert Pingaud et Jean Borel51 dans le premier tiers du
20e siècle, et que l’inscription de cette période dans l’historiographie du
Risorgimento la fait apparaitre comme un point de départ du processus italien d’unification nationale52, les courants historiographiques anti-français se
nourrissent notamment d’une critique radicale de l’exploitation économique de l’Italie, héritée d’une production historiographique influencée par le marxisme dans les années 1930 au travers de l’oeuvre de Tarlé et dont les traces sont encore visibles dans l’historiographie des années 197053. Cependant, en
comparaison avec l’historiographie belge, la production italienne semble connaitre aujourd’hui une dynamique exceptionnelle. Ainsi, selon le bilan récemment établi par Anna-Maria Rao, l’historiographie italienne de la période napoléonienne connait depuis les années 1970 une croissance quantitative continue, repérable au travers de l’augmentation visible de la taille des bibliographie consacrées à la période54.
50 Van den Abeele Andries, « Entrepreneurs brugeois au XIXe siècle , Georges et William Chantrell », in Bulletin
trimestriel du Crédit communal de Belgique, 146, octobre 1983 ; Idem, « La Parfaite Egalité à l'Orient de Bruges.
Un coin du voile soulevé. », in Bulletin trimestriel du Crédit communal de Belgique, n° 151, janvier 1985 ; Idem, « De Faiencefabrik aan het Genootschap voor Geschiedenis », Société d’ émulation » te Brugge, 133, 1986 ; Van den Abeele Andries, « Les vies de Justin Marie De Viry, diplomate, maire, préfet et sénateur sous différents régimes », in Echos saléviens, Revue d’histoire locale, n° 14, 2005, p. 29-114.
51 Pingaud Albert, La domination française dans l’ Italie du nord 1796-1805 : Bonaparte, président de la République
italienne, 1914, Paris, Perrin, 2 volumes ; Borel Jean, Gênes sous Napoléon 1er, 1929, Neûchatel, Editions Victor
Attinger.
52 Pécout Gilles, Naissance de l’Italie contemporaine 1770-1820, 2004, Paris, Armand Colin(1ère éd. 1997).
53 Tarlé Evgueni, Le Blocus continental et le Royaume d’Italie, op. cit. ; Dal Pane Luigi, Economia e Società a
Bologna nell’età del Risorgimento, 1999, Bologne, Compositori (1ère éd. 1969) ; Bulferetti Luigi, Costantini
Claudio, Industria e commercio a Genova nell'età del Risorgimento (1700-1861), 1966, Milan, Banca Commerciale italiana.
54 Rao Anna-Maria, « Napoleonic Italy : Old and new trends in historiography », in Planert Ute (dir.), Napoleon’s
Empire, op. cit. Parmi les historiens qui contribuent largement à cette croissance, mesurée sur une large période
d’une trentaine d’années, apparaissent cependant en position centrale des figures comme celle de l’historien de l’économie Marino Berengo, dont les travaux appartiennent à la foisonnante production d’histoire économique et sociale de la période napoléonienne remontant aux années 1970, et déjà signalée dans le volume de synthèse de Carlo Zaghi publié il y a plus de 25 ans. Voir Zaghi Carlo, L’Italia di Napoleone, dalla Cisalpina al Regno, 1991, Torino, UTET (1ère. éd. 1986).
Depuis les années 1990, l’Italie napoléonienne suscite beaucoup d’intérêt de la part des historiens européens, comme l’ont montré notamment les travaux de synthèse des historiens anglophones Stuart Woolf et Michael Broers55, mais
aussi les nombreux travaux universitaires français portant sur Milan, capitale du Royaume d’Italie napoléonien56. Les thèmes centraux de l’historiographie
napoléonienne repérés au milieu des années 1990 par Pasquale Villani, portant sur le degré d’implication des élites dans le régime, la diversité des formes de résistance, ou encore sur la notion de Révolution passive57 existent toujours
dans les années 2000, mais les problématiques mobilisées ont largement évolué. Ainsi, l’opposition entre résistance et collaboration, qui se traduisait encore dans les années 1980 par la présentation de groupes politiques antagonistes58, prend dans les travaux de M. Broers la forme d’une réflexion
plus globale sur l’impérialisme culturel et sur le degré d’intégration des territoires dans l’Empire59. A partir de la fin des années 1990, les recherches
sur les élites de Stefano Levati portent sur la construction d’une nouvelle culture des élites au cours de la période napoléonienne, s’étendent aux élites négociantes et intellectuelles locales, et proposent une réflexion sur la construction des catégories sociales60. Plus récemment les travaux de Valentina
Dal Cin ou d’Adeline Beaurepaire-Hernandez, en s’appuyant sur de nouvelles méthodes prosopographiques, se concentrent sur une analyse des stratégies des
55 Woolf Stuart, A history of Italy, 1700-1860, the social constraints of political change, 1991, Londres, Routledge (1ère ed. 1979) ; Broers Michael, The Napoleonic Empire in Italy, 1796-1814, Cultural imperialism in a european
context ? , 2005, Basingstoke, Palgrave Macmillan.
56 Voir notamment Faron Olivier, La ville des destins croisés. Recherches sur la société milanaise du XIXe siècle, 1997, Rome, Ecole Française de Rome ; Pillepich Alain, Milan capitale napoléonienne, 1800-1814, 2001, Paris, Lettrage distribution ; Buclon Romain, Napoléon et Milan : mise en scène, réception et délégation du pouvoir
napoléonien (1796-1814), thèse de doctorat d’histoire sous la direction de Gilles Bertrand et Luigi Mascilli
Migliorini, 2015, Université de Grenoble.
57 Villani Pasquale, « Bilancio Storiografico », in L’Italia Napoleonica : Atti del LVII congresso di storia del
Risorgimento italiano (Milano 2-6 ottobre 1996), 1997, Milan, Istituto per la storia del Risorgimento italiano.
58 Voir par exemple la synthèse de Carlo Zaghi, qui distingue dans le Royaume d’Italie une aristocratie neutre, une aristocratie légitimiste et une aristocratie ralliée au régime. Voir Zaghi Carlo, L’Italia di Napoleone, op. cit. 59 Broers Michael, The Napoleonic Empire in Italy, op. cit. ; voir aussi plus récemment du même auteur l’article
« Transformation and discontinuity, from the old order to the modern state in the piedmontese and Ligurian Departments of Napoleonic Italy », in Braun Guido, Clemens Gabriele B., Klinkhammer Lutz, Koller Alexander (dir.), Napoleonische Expansionspolitik, op. cit. .
60 Voir Levati Stefano, La nobiltà del lavoro, négozianti e banchieri a Milano tra Ancien Régime e Restaurazione, 1997, Milan, Franco Angeli ; Idem, Michele Battaglia, Giornalismo e tutela degli interessi mercantili, 1999, Milan, Rubettino ; Idem, « Notabili ed elites nell’Italia napoleonica : acquisizioni storiografiche e prospettive di ricerca », in Società e Storia, n°99, 2003; Idem,« Les notables napoléoniens: du cas francais à celui italien », in Rives
individus et des groupes sociaux appartenant aux élites italiennes fondée sur les notions de réseaux et d’agency61.
En réalité, l’historiographie de l’Italie napoléonienne, comme l’histoire politique de la période, se caractérise aussi par sa fragmentation. En effet, les grands ensembles politiques qui se partagent la péninsule sont rarement traités par les mêmes auteurs, et n’apparaissent pas dans les mêmes synthèses, ce qui contribue à une régionalisation des recherches62. L’histoire du Royaume de
Naples est ainsi traitée à part de celle de la République et du Royaume d’Italie, tandis que les départements annexés occupent une place intermédiaire entre territoire français et italien. Gênes, qui est intégrée au territoire français en 1805, fait partie de cette dernière catégorie mais son annexion tardive – à la différence des départements piémontais – favorise cependant sa marginalisation historiographique63. Comme le remarque Maria-Elisabetta
Tonizzi, le travail daté, très superficiel et apologétique de Jean Borel publié en 1929 est toujours aujourd’hui la seule synthèse portant sur la période napoléonienne à Gênes64. Encore en 2013, les questions de l’amalgame entre
noblesse et bourgeoisie, des relations entre administrations locales et pouvoir central, ou encore de l’impact social de la vente des biens nationaux, largement traitées pour d’autres régions depuis les années 1970, apparaissaient seulement pour Gênes à l’état de pistes historiographiques65. Dans ce contexte, en dehors
des travaux récents de M. A. Tonizzi66, la principale référence
historiographique reste la grande enquête de Luigi Bulferetti et Claudio
61 Beaurepaire-Hernandez Adeline, « Un modèle de notable européen ? Les « masses de granit » du département Ligurien et leur intégration au système impérial », in Antoine François, Jessenne Jean-Pierre, Jourdan Annie, Leuwers Hervé (dir) , L'Empire napoléonien, une expérience européenne ?, op. cit. ; Dal Cin Valentina, « Poteri informali in un’epoca di transizione. Le reti sociali dell’élite veneta in età napoleonica (1806-1814) », in Ateneo
Veneto, CCII, terza serie, 14/II, 2015 ; voir aussi du même auteur la version publiée de sa thèse soutenue en 2015 à
l’université de Vérone sous la direction de Gian Paolo Romagnani, Il Mondo nuovo, L’elite veneta tra Rivoluzione
e Restaurazione(1797-1815)(A paraître).
62 Voir la remarque dans ce sens effectuée par Pasquale Villani dans son bilan de 1996. Villani Pasquale, « Bilancio Storiografico », op. cit. .
63 Voir le constat semblable établi pour Venise par Valentina Dal Cin, in Un mondo nuovo, op. Cit.
64 Borel Jean, Gênes sous Napoléon 1er, op. cit. En français, Antoine-Marie Graziani a publié dans les années 2000 une autre synthèse sur l’histoire de la ville, mais la période napoléonienne n’y est traitée que comme un chapitre d’une histoire générale remontant à l’Antiquité et s’achevant au XXe siècle. Voir Graziani, Antoine-Marie, Histoire
de Gênes, 2009, Paris, Fayard.
65 Tonizzi Maria-Elisabetta, « Genova e Napoleone, 1805-1814 », in Società e Storia, 140, 2013. Sur le traitement ancien de ces questions pour d’autres régions, voir notamment Woolf Stuart, « L'impact de l'occupation française sur l'économie italienne (1796-1815) », in Revue économique n°6 , 1989.
66 Voir notamment le bon chapitre de synthèse produit par M. A. Tonizzi, qui ne constitue toutefois qu’une partie d’un ouvrage plus général sur Gênes pendant la première moitié du XIXe siècle. Tonizzi Maria Elisabetta, Genova
Costantini, orientée vers une histoire économique et sociale et adoptant un programme structuraliste caractéristique de l’historiographie des monographies régionales des années 1960-197067. Les travaux de Giovanni Asseretto et de
Carlo Bitossi sur les élites de la fin de l’Ancien Régime et de la République ligurienne(1797-1805), toutefois, peuvent apporter quelques utiles compléments dans la mesure où ils accordent une large place aux principaux acteurs politiques de la période napoléonienne68.
En Allemagne, enfin, pays marqué comme l’Italie et la Belgique par un processus de construction nationale tardif, l’histoire de la période napoléonienne a longtemps occupé une place importante dans les discours historiographiques centrés sur la naissance du sentiment national par réaction à l’occupation française. En effet, dès la première moitié du XIXe siècle, apparait un courant historiographique anti-français, affirmant l’existence dès 1814 d’un fort sentiment patriotique allemand dans les territoires annexés par la France sur la rive gauche du Rhin69. Qualifié de « mythe pro-prussien » par
Pierre Horn, ce thème vise à conforter la légitimité du Royaume de Prusse dans le cadre du processus d’unification du territoire allemand qui s’accélère à partir de l’annexion des territoires rhénans par les prussiens en 1815. Mise en œuvre dans la première moitié du XIXe siècle notamment par Christian Friedrich Rüh et par Georg Niebuhr, cette historiographie conservatrice condamne de manière radicale la Révolution française au point de rejeter la commémoration de son centenaire à la fin du XIXe siècle70. A partir de cette époque et dans la première
moitié du XXe siècle, courants historiographiques patriotes français et allemands s’affrontent autour de l’histoire de la période, utilisant notamment après la Première Guerre Mondiale le mythe de la résistance rhénane comme
67 Bulferetti Luigi, Costantini Claudio, Industria e commercio a Genova nell'età del Risorgimento(1700-1861), op. cit.; La physionomie de cet ouvrage offre une ressemblance frappante avec celle du livre de Luigi Dal Pane publié en 1969, Economia e Società a Bologna nell’età del Risorgimento, op. cit. . Toujours dans une orientation économique et sociale, mais dans une perspective chonologique plus axée sur l’Ancien Régime, voir Felloni Giuseppe, Gli investimenti finanziari genovesi in Europa tra il Seicento e la Restaurazione, 1971, Milan, Giuffrè. 68 Asseretto Giovanni, La Repubblica ligure, Lotte politiche e problemi finanziari 1797-1799, 1975, Torino, Einaudi ;
Idem, « I gruppi dirigenti liguri tra la fine del vecchio regime e l'annessione all'Impero Napoleonico », in Quaderni
storici, XIII, 1978 ; Idem, La Seconda Repubblica ligure (1800-1805) , Dal « 18 Brumaio genovese » all'annessione alla Francia, 2000, Genova, Selene Edizioni ; Bitossi Carlo, La Repubblica è vecchia, patriziato e governo a Genova nel secondo Settecento, 1995, Roma, Istituto storico italiano per l'età moderna e contemporanea.
69 Horn Pierre, « L'historien de l'Empire et les legs de l'historiographie allemande du XIXe et du premier XXe siècle. Un rejet du régime napoléonien sur la rive gauche du Rhin ? », in Boudon Jacques-Olivier, Clemens Gabriele B., Horn Pierre, Erbfeinde im Empire, op. cit. .
70 Smets Josef, Les pays rhénans, (1794-1814) , Le comportement des Rhénans face à l 'occupation française, 1997, Bern, Lang.
symbole de la résistance allemande à l’occupation française, tandis que les historiens patriotes français comme Louis Engerand soulignent à l’inverse l’ancienneté de la présence française en Rhénanie afin de justifier l’annexion du territoire en conséquence du Traité de Versailles71. Après la Seconde Guerre
Mondiale, l’historiographie allemande est divisée par la création de la RFA et de la RDA. Ainsi, alors que les historiens marxistes est-allemands font de cette période un champ de recherches privilégié, soulignant notamment l’importance pour la démocratie allemande des expériences jacobines comme la République de Mayence de 1792-1793, une partie des travaux des chercheurs d’Allemagne de l’ouest vise au travers de l’étude de la période à mettre en évidence les liens entre leur propre régime et l’Occident.
Même si les recherches conduites depuis les années 1960-1970 sont marquées par une certaine diversité dans les thèmes abordés72, l’historiographie de la
période française en Allemagne est marquée par plusieurs traits distinctifs. En effet, la production historique portant sur l’Allemagne est marquée par une très forte ouverture internationale en direction du monde anglophone73 mais aussi
de la France, illustrée notamment par les travaux de Roger Dufraisse, de Pierre Ayçoberry et de Jeffry Diefendorf dans les années 1960-1970, plus récemment par ceux de Nicolas Todorov, Pierre Horn, Claudie Paye et Michael Rowe74.
L’historiographie de l’Allemagne à l’époque française se distingue également par l’importance des grandes enquêtes thématiques sur la période, comme celle qui est lancée par K. G. Faber sur l’administration dans les années 1960, puis entre la fin des années 1980 et le début des années 1990 avec d’une part le
71 Rowe Michael, From Reich to State, The Rhineland in the Revolutionary age, 1780-1830, 2003, Cambridge, Cambridge University Press.
72 Voir par exemple la présentation bibliographique proposée par J. Smets dès 1997. Smets Josef, Les pays rhénans, op. cit. .
73 Selon Guillaume Garner, l’ouverture des historiens allemands vis-à-vis des universités américaines est une particularité du système institutionnel allemand. Voir Garner Guillaume, « Histoire économique et nouvelle économie institutionnelle en Allemagne », op. cit. .
74 Dufraisse Roger, L'Allemagne à l'époque napoléonienne, questions d’histoire politique, économique et sociale, 1992, Bonn, Berlin, Bouvier Verlag ; Ayçoberry Pierre, Cologne entre Napoléon et Bismarck : la croissance d’une
ville rhénane, 1981, Paris, Aubier/Montaigne ; Diefendorf Jeffry M. , Businessmen and politics in the Rhineland, 1789-1834, 1980, Princeton, Princeton University Press ;Todorov Nicola, L’administration du Royaume de Westphalie de 1807 à 1813. Le département de l’Elbe, 2011, Sarrebrück, Editions universitaires ; Horn, Pierre, Le défi de l'enracinement napoléonien entre Rhin et Meuse, (1810-1814), Etude transnationale de l'opinion publique dans les départements de la Roer (Allemagne), de l'Ourthe (Belgique), des Forêts (Luxembourg) et de la Moselle (France), sous la direction de Jacques-Olivier Boudon et de Gabriele B. Clemens, Paris IV, Universität des
Saarlandes, 2013 ; Paye Claudie, « Der französichen Sprache mächtig », kommunikation im Spannnungsfeld von
Sprachen und Kulturen im Kultur im Köningreich Westfalen 1807-1813, 2013, Münich, Oldenburg ; Rowe Michael, From Reich to State, op. cit. .
travail dirigé par Wolfgang Schieder autour de la vente des biens nationaux dans les départements rhénans, d’autre part l’étude du groupe de chercheurs rassemblés par Lothar Gall sur les villes et les sociétés urbaines75. Enfin, cette
historiographie se caractérise également, des travaux de Jeffry Diefendorf à ceux de Gisela Mettele dans le cadre de l’enquête de Lothar Gall, par la centralité des questions portant sur la culture de la bourgeoisie urbaine, les pouvoirs locaux et les rapports entre sociétés urbaines et gouvernements centraux.
L’histoire locale de Cologne, en tant que partie de cette histoire de la Rhénanie française très travaillée par les historiens, s’inscrit dans une tradition historiographie ancienne. En effet, après des travaux moins rigoureux conduits par des savants comme Friedrich Everhard von Mering autour de 1840 ou Leonard Enner au milieu du siècle, des recherches minutieuses fondées sur le croisement de sources issues de centres d’archives français et allemands sont effectuées entre la 1ère et la 2nde Guerre Mondiale par Josef Bayer et Joseph Hansen, ce dernier faisant apparaitre l’idée de la mise en place d’un nouvel ordre bourgeois et celle de liens entre les transformations de la période française et le processus d’unification de l’Allemagne au XIXe siècle76. Après
1945, à la suite d’ une période dominée par une histoire sociale influencée par le marxisme dans laquelle s’inscrit le travail de Pierre Ayçoberry77, les travaux
sur Cologne et sa région se déplacent vers des questions plus culturelles. Ainsi, les réflexions de Jeffry Diefendorf sur les villes d’Aix-la-Chapelle, Cologne et Crefeld, celles de Gisela Mettele sur Cologne, enfin celles de Michael Rowe sur la Rhénanie78s’intéressent particulièrement aux pratiques de sociabilité, aux
discours et aux formes d’auto-représentation des élites colonaises afin de mieux comprendre leurs rapports avec le pouvoir central et d’une manière
75 Sur les enquêtes conduites par Karl-Georg Faber, voir Smets Josef, Les pays rhénans, op. cit. ; sur la vente des biens publics, voir Koltes Manfred (dir.) , Säkularisation und Mediatisierung in den vier rheinischen Departements
1803-1813, 5 vol. , 1991-Boppard am Rhein, Harald Bold Verlag ; sur le travail collectif conduit dans le cadre du
programme « Stadt und Bürgertum » par Lothar Gall, voir notamment Mettele Gisela, Bürgertum in Köln
1775-1870, Gemeinsinn und freie Association, 1998, Munich, Oldenbourg.
76 Ayçoberry Pierre, Histoire sociale de la ville de Cologne (1815-1875), thèse de lettres soutenue à l'Université Paris 1 sous la direction de Jacques Droz, 1977, 2 volumes ; Müller Klaus, Geschichte der Stadt Köln, Köln von der
Französichen zur preussichen Herrschaft, Köln 1794-1815 , 2005, Cologne, Greven Verlag.
77 Idem. Ce travail n’est en fait pas centré sur la période napoléonienne, mais fonde une grande partie de ses analyses sur les changements politiques, économiques et sociaux constatés entre les régimes français et prussien.
78 Rowe Michael, From Reich to State, op. Cit. ; Diefendorf Jeffry M. , Buisinessmen and politics in the Rhineland, op. cit ; Mettele Gisela, Bürgertum in Köln 1775-1870, op. cit. .
générale de resituer dans son contexte culturel le processus d’intégration de la Rhénanie à la Prusse tout au long du XIXe siècle.
Dans cette historiographie trinationale de la période napoléonienne, la place accordée à l’étude des chambres de commerce est à la fois variable selon les espaces et globalement limitée.
En France, l’étude des institutions économiques de la période napoléonienne se caractérise à la fois par une dualité et par une évolution forte vers de nouvelles problématiques à partir du début des années 1990. En effet, la plupart des monographies consacrées aux chambres de commerce dans la seconde moitié du XXe siècle se déploient sur des arcs chronologiques très vastes qui incluent souvent des chapitres sur la Révolution et le Premier Empire79. Dans ces conditions, même si ces travaux suscitent parfois la
contribution d’universitaires à l’image de Paul Butel ou de Paul Logié, ils se caractérisent principalement par leur récit assez général, très chronologique et plus ou moins problématisé, ainsi que par un intérêt pour la présentation de figures marquantes de membres de ces institutions80. Tout comme ces derniers,
le travail d’André Conquet est fortement soutenu par le réseau des chambres de commerce, mais se distingue également dés avant les années 1990 par un intérêt particulier pour la période révolutionnaire et la présentation des attentes des principaux acteurs des politiques économiques au sujet du rétablissement de ces institutions81.
La publication en 1991 du livre de Jean Pierre Hirsch Les deux rêves du
commerce marque incontestablement une rupture en France dans les approches
79 Voir par exemple Chinault Jules, Les institutions consulaires de Toulouse, 1549, 1703, 1953, Mulhouse, Havas ; Logié Paul, La chambre de Commerce et d’industrie d’Amiens, 1761-1961, 1964, Amiens, Yvert ; Bouchardeau France et Philippe, Histoire de la chambre de commerce de Valence, 1981, Grenoble, Université des sciences sociales de Grenoble, Chambre de commerce et d’industrie de Valence et de la Drôme, 2 vol. ; Delécluse, Jacques,
Les Consuls de Rouen, marchands d’hier et entrepreneurs d’aujourd hui, Histoire de la chambre de commerce et d’industrie de Rouen des origines à nos jours, 1985, Rouen, Editions du P'tit Normand ; Butel Paul (dir.), Histoire de la chambre de commerce de Bordeaux des origines à nos jours (1705-1985), 1988, Bordeaux, Chambre de
commerce et d’industrie de Bordeaux.
80 Le degré de problématisation des travaux peut cependant varier de manière importante, opposant par exemple les réflexions de Paul Butel sur la pénétration des idées libérales chez les membres de la chambre de commerce de Bordeaux et une présentation totalement descriptive dans le travail de Jules Chinault sur Toulouse. Chinault Jules,
Les institutions consulaires de Toulouse, op. cit. ; Butel Paul (dir.), Histoire de la chambre de commerce de Bordeaux des origines à nos jours, op. cit.
historiques des institutions économiques82. Centré sur les élites négociantes
lilloises entre la fin de l’Ancien Régime et le Second Empire, son travail mobilise en effet la notion d’imbrication entre sphère économique et sociale d’une part, sphère politique d’autre part, afin d’étudier les relations entre l’entreprise, la société et l’État. Dans ce cadre inspiré des réflexions de l’économiste Karl Polanyi et proche du courant de la théorie de la régulation83,
les institutions deviennent à la fois une forme d’expression de discours libéraux et un outil permettant de mettre en œuvre, grâce à l’autorité conférée par l’État, des pratiques de régulation de l’économie au service du négoce local. A la suite de Jean-Pierre Hirsch, Claire Lemercier reprend à partir du début des années 2000 ces réflexions pour étudier les pratiques économiques, sociales et politiques de la chambre de commerce de Paris au cours de la première moitié du XIXe siècle, élargies ensuite à d’autres institutions économiques comme les conseils de prud’hommes et les tribunaux de commerce84. Ajoutant à
l’ouverture disciplinaire de J. P. Hirsch vers le droit et la théorie économique l’apport de la sociologie des réseaux en développement dans les années 1990-2000, C. Lemercier souligne la centralité de la chambre de commerce au sein du champ des institutions économiques parisiennes de la période napoléonienne, et sa capacité à influer sur les débats de l’époque en matière de politique économique85. Si les travaux universitaires plus généraux portant sur
82 Hirsch Jean-Pierre, Les Deux rêves du commerce, entreprise et institution dans la région lilloise, 1780-1860, 1991, Paris, EHESS. Il faut ici aussi inclure les renouvellements concernant l’histoire des corporations autour des travaux de Philippe Minard et de Steven Kaplan. Voir notamment Kaplan Steven L. , Minard Philippe, La France, malade
du corporatisme ? XVIIIe-XXe siècle, 2004, Paris, Belin.
83 Polanyi Karl, La grande transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, 2009, Paris, Gallimard (1ère éd. 1944) ; Boyer Robert, « Les institutions dans la théorie de la régulation », in Cahiers
d'économie politique, 2003/1, n°44.
84 Sur la chambre de commerce de Paris, voir Lemercier Claire, Un si discret pouvoir, aux origines de la chambre de
commerce de Paris, 1803-1853, 2003, Paris, La Découverte ; idem, La chambre de commerce de Paris, un acteur
indispensable de la construction des normes économiques (première moitié du XIXe siècle), in Genèses, n°50, 2003 ; idem, « Les carrières des membres des institutions consulaires parisiennes au XIXe siècle », in Histoire et Mesure, XX, 1-2, 2005. Sur les autres institutions économiques, voir Falconi Ana Maria, Guenfoud Karima, Lazega Emmanuel, Lemercier Claire, Mounier Lise, « Le contrôle social du monde des affaires, une étude institutionnelle », in L’année sociologique, 2005, 55, n°2 ; Lemercier Claire, « Prud’hommes et institutions du commerce à Paris, des origines à 1870 », Colloque Histoire d’une juridiction d’exception : les
prud’hommes(XIXe-XXe siècle), Lyon, 2006, disponible sur Hal. Shs ; Lemercier Claire, Un modèle français de jugement des pairs. Les tribunaux de commerce 1790-1880, Dossier d’habilitation à diriger des recherches, Université Paris VIII
Vincennes-Saint-Denis, 2012.
85 Sur le développement de l’analyse de réseaux en histoire, voir notamment Gribaudi Maurizio (dir.), Espaces,
temporalités, stratifications : exercices sur les réseaux sociaux, 1988, Paris, Editions de l’EHESS ; Dedieu
Pierre, Moutoukias Zacarias, « Approche de la théorie des réseaux sociaux », in Castellano Juan Luis, Dedieu Jean-Pierre(dir.), Réseaux, familles et pouvoirs dans le monde ibérique à la fin de l'Ancien Régime, 1998, Paris, CNRS éditions ; Lemercier Claire, « Réseaux et Histoire » , in Revue d'Histoire moderne et contemporaine, 2005-2, n° 52-2.