LE "SPECTACLE DE LA NATURE" OU
LA NATURE MISE EN SPECTACLE PAR L'ABBÉ PLUCHE
Robert LOCQUENEUX
U.F.R. de Physique, Université de Lille 1
MOTS-CLÉS: SPECTACLE - NATURE - SCIENCE - FOI - LITTÉRATURE ENGAGÉE
RÉSUMÉ: Nous nous interrogeons sur les raisons du succés du "Spectacle de la Nature" de l'abbé Pluche, que ne peuvent seules expliquer ses qualités littéraires. Ne peut-on les trouver dans le fait que cette "physique des enfants" est une oeuvre engagée?
SUMMARY : We cannot see the causes of the success of Pluche's "Spectacle de la Nature" onlyin the qualities of writing. We find them in the fact that this physics for the children belongstothe cornmitted literature.
Le"Spectacle de la nature"de l'abbé Antoine-Noël Pluche (1688-1761) est, parmi les oeuvres dites de vulgarisation scientifique, celle qui eut peut-être le plus grand succès de librairie'.
Cette"Physique des enfans"comprend huit tomes en neuf volumes; le premier tome parut en 1732 et le dernier, en 1750. Le premier tome est consacré aux animaux et aux plantes, le deuxième aux plantes, le troisièmeàla physique et aux représentations que l'on s'en est fait; le cinquième tome traite de la physique expérimentale; les deux tomes suivants, de "ce qui regarde l'homme en société" et le dernier, de "ce qui regarde l'homme en société avec Dieu". Ces différents ouvrages eurent de très nombreuses éditions: le premier tome eut près de soixante-dix éditions, la dernière en 1888 ; les deux suivants en eurent une trentaine, jusqu'en 1875. Le quatrième tome eut plus de vingt éditions; les cinquième, sixième et septième, moins de vingt et seul le dernier n'eut qu'une douzaine d'éditions; ces tomes furent édités jusqu'en 1799, sauf le cinquième tome qui fut encore édité en 1803 2.
L'ouvrage de Pluche vient à une époque où les sciences font l'objet d'une immense curiosité du public 3 ; et il n'en pouvait être autrement puisqu'en moins d'un siècle, elles ont bouleversé complètement une vision du monde que l'on croyait d'autant plus certaine qu'elle était conforme aux
"Saintes Écritures".Aussi, le Grand-Siècle finissant et le Siècle des Lumières ont-ils vu naître de grandes oeuvres littéraires qui sont aussi des oeuvres de vulgarisation: les"Entretiens sur la pluralité des mondes"de Fontenelle, publiés en 1686 et constamment réédités, les"Lettres philosophiques"et les"Éléments de la philosophie de Newton de Voltaire, publiés en 1734 et 1736 ; et, en 1765, les
"Lettresàune princesse d'Allemagne"d'Euler. Sans oublier les"Leçons de physique expérimentale"
de l'abbé Nollet qui parurent après les ouvrages de Pluche et qui firent de cette physique un plaisir d'amateurs et un divertissement à la mode.
1. LA NATURE MISE EN SCÈNE
Dans le"Spectacle de la nature",l'abbé Pluche met en scène la nature elle-même qui fournit aux acteurs le sujet de leurs dialogues. L'œuvre commencée sous la forme d'une conversation mondaine empruntée aux "Entretiens sur la pluralité des mondes"fut continuée sous la forme d'une correspondance qui est alors un genre littéraire en grande vogue.
L'abbé Pluche choisit de<1aire parler sur les sciences des personnages du monde, d'un caractère et d'une conversation ordinaire, d'honnêtes gens tels que l'amitié, ou la ressemblance des goûts les assortit».Ces entretiens ont lieuàla campagne, le plus souvent pendant des promenades, parfois au château; à côté de la volière de la comtesse ou dans l'une des trois pièces que le comte a remplies «de tant de choses rares et curieuses que l'on ne peut s'y ennuyer un moment».Quatre personnages se rencontrent sur cette scène: le prieur, curé du lieu, dont nous ne pouvons douter qu'il représente l'auteur lui-même, le chevalier du Breuil, un''jeune homme de qualité" qui, au début du récit, est«entre la seconde et la rhétorique»,et auquel le spectateur - c'est-à-dire le lecteur - est invité à s'identifier et ses hôtes: le comte et la comtesse de Jonval. Les dialogues ont pour but l'instruction du chevalier et l'agrément de ses hôtes. Cependant, Pluche ne veut offriràses jeunes et moins jeunes
lecteurs «qu'une conversation libre et qui soitàleur portée, sans les distraire cependant par des caractères trop marqués ou par un enjouement qui sente trop le théâtre».
Quant au chevalier,«il personnifie l'écolier rêvé... Toujours prêt à apprendre, ilsait à merveille poser la question qui fera rebondir le dialogue et par là la causerie scientifique. Ce qui le frappe surtout c'est que, jusqu'à présent,ila regardé autour de lui sans avoir vu ce que la nature offrait de beau et d'intéressant».
Commencés sous la forme du dialogue, les entretiens sur le spectacle de la nature seront poursuivis, nous l'avons déjà dit, sur le mode épistolaire à partir du quatrième volume. C'est que, avec le temps,lechevalier est aux armées, ne disposant pas d'une bibliothèque,ilne peut compter pour s'instruire que sur la correspondance de l'abbé. Le spectacle de la nature devient en quelque sorte, l'ouvrage à emporter en campagne; avec«un "Nouveau Testament", les "Commentaires" de César, et "Euclide"».
Les genres littéraires qu'emprunte l'abbé ne peuvent à eux seuls, expliquer le succès de son œuvre. Il convient ici de faire l'inventaire des raisons de ce succès. Nous les trouvons d'abord dans la clarté et la simplicité de l'exposé: «Au lieu de passer méthodiquement des connaissances générales et des idées universelles aux particulières, nous avons cru devoir imiter ici l'ordre de la Nature même, et débuter sans façon par les premiers objets qui se trouvent autour de nous, et qui sont à tout moment sous notre main. Je veux dire les animaux et les plantes».
Bien qu'il invite son lecteur à l'observation directe de la nature, Pluche explicite toujours ses sources bibliographiques qui sont le plus souvent "l'Histoire et les Mémoires de l'Académie des Sciences de Paris, les Transactions ou Actes philosophiques de la Société de Londres"... ,.la qualité de ces sources témoigne de la rigueur intellectuelle de Pluche et, aussi, de son attachement à une pratique des sciences expérimentales où l'on privilégie les applications agricoles ou manufacturières à la mesure et à la transcription des phénomènes en rapports mathématiques.
2. LA MAGNIFICENCE DE LA NATURE ET DE LA RAISON
L'un des secrets du succès de l'abbé, c'est qu'il apprend à voir et à s'émerveiller et que, pour ce faire, il a choisi le moyen le plus approprié, un exposé des merveilles de la nature qui s'adresse "aux dames et aux gens du monde" autant qu'aux enfants. Mais l'émerveillement de l'abbé que l'on peut juger naïf n'est pas un effet de style; dans le spectacle de la nature, «Pluche ne voit que Dieu qui crée et que la créature émerveillée qui admire et ressent de la gratitude».
«En examinant autrefois par manière de simple amusement les opérations des petits animaux et la structure des moindres plantes, vous vous souvenez, Monsieur, d'y avoir découvert une génération si régulière, une uniformité d'espèces si persévérante, une organisation si supérieureà notre intelligence, que nous demeurâmes frappés d'étonnement à la vûe de la sagesse du Créateur dans les choses les plus petites et les moins aperçûes».
Une fois prise en compte la sagesse du Créateur, il est possible,à Pluche, de donner un sens à la nature et non de supposer qu'elle est un mécanisme aveugle. «Tous les corps qui nous
environnent, les plus petits comme les plus grands, nous apprennent quelques vérités: ils ont tous un langage qui s'adresse à nous et même qui ne s'adresse qu'à nous. Leur structure particulière nous dit quelque chose. Leur tendance à une fin, nous marque l'intention de l'Ouvrier». Pour Pluche, comme pour Bernardin de Saint Pierre, cinquante ans plus tard, la nature oeuvre vers une fin4.
Nous sommes loin d'une"Physique des Enfans", En écrivant cet ouvrage, l'abbé Pluche veut par d'autres voies exercer son ministère, il veut exposer la magnificence de la nature pour montrer la bonté du Créateur, Pluche répond ainsi aux philosophes de son temps qui, selon Chateaubriand, emploient "tous les talents à faire une espèce de "bon ton" de l'impiété (et qui y réussissent) en rendant la religion ridicule aux yeux des gens frivoles». L'accord de la raison et de la foi est au centre du"Spectacle de la nature" ; peut être faut-il y voir la principale cause de son succèsàune époque où le sentiment religieux reste très vif.
Parlant de la grandeur de l'homme, Pascal disait que "toute notre dignité consiste en la pensée". Selon Pluche, «après lafoi qui nous apprend sans raisonnement ce que nous avons à croire, àfaire et à espérer .. nous n'avons point de trésor plus précieux que la raison.Si elle ne pénètre pas le fond et la nature même des objets, au moins elle en connoît l'excellence: elle apprend à ne les pas confondre .. elle en voit les delwrs .. elle en ressent l'action et les effets .. elle en discerne les rapports, le nombre, les convenances, les propriétés, l'utilité. Enfin, si elle n'a pas des idées bien claires, elle a du moins des connoissances distinctes, dont elle saitfaire un profit merveilleux».
«Laraison de l'homme est un principe actif et fécond qui connoît, et qui voudrait sans fin augmenter ses connoissances .. qui délibère, qui veut, qui clwisit avec liberté, qui opère, qui crée, pour ainsi dire, tous les jours de nouveaux ouvrages. Cette raison a mené l'homme jusqu'à imiter la fabrique du monde dans une sphère qui en exprime régulièrement le jeu et les révolutions. Elle procure encore à l'lwmme quelque chose de plus avantageux et de plus grand. Elle lui fait connoître la beauté de l'ordre .. en sorte que l'homme peut aimer cet ordre, le goûter et le mettre dans tout ce qu'il fait:ilpeut imiter Dieu même, et sa raison fait de lui l'imagedeDieu sur la terre».
En outre, la raison est, selon Pluche, la clef de voûte de la création:<<Elle (la raison) est le centre des ouvragesdeDieu sur la terre .. elle en est la fin : elle enfait l'harmonie. 6tons un moment la raison de dessus la terre, et supposons que l'lwmme n'est point. Dès lorsiln'y a plus d'union dans les ouvragesdeDieu: tout y est en désordre. Le soleil éclaire la terre: mais cette terre est aveugle et n'a pas besoin de lumière..»
3. LES DÉRAISONS DE LA RAISON
Après avoir exalté la grandeur de l'homme, Pluche n'a de cesse qu'il ne le ramène à l'humilité de sa condition. Pour démontrer les égarements auxquels peuvent conduire les prétentions de la raison,iln'est que de parcourir les systèmes qui prétendent rendre compte de la marche du monde. L'abbé va nous décrire rondement ces systèmes qu'en son temps on apprend encore dans les écoles, sans s'égarer dans leurs subtilités. Avec un grand talent de caricaturiste,ilne retient en chacun d'eux
que le trait qui lui semble le plus propreàle caractériser et, en jouant de leurs contradictions, il démontre leur commune inadéquation à rendre compte des machineries cachées de la nature.
Il donne alors l'histoire des systèmes ou suppositions par lesquelles, des anciens à Newton, on a essayé de rendre raison de la marche des cieux en commençant par le système de Démocrite et d'Épicure qui est de ceux qui se font aux "petites maisons". «Épicure réchauffant les idées de Leucippe et de Démocrite croyoit... que des parcelles de matière de différentes formes, après avoir subsisté éternellement, s'étoient depuis un certain temps accrochées dans le vide... (qu') elles s'étoient diversement pelotonnées...(et) qu'ainsi le hazard avoitformé le soleil, peuplé la terre, établi l'ordre quiy règne, etfabriqué d'une même pâte le monde, et l'être intelligent qui en est spectateur».
«Aristote et ses partisans croyent le monde composé d'une matière première qui n'a... nulle forme, et qui peut recevoir toutes les formes .. de laquelle sont sortis les quatre élémens qui composent
tous les corps, et en laquelle ils se résolvent tous, ou se vont rendre en dernière analyse.
IIya bien quelque différence entre cette matière première, et les atômes. Mais Épicure et Aristote conviennent, en ce qu'ils admettent d'abord un premier fond de matière indéterminée, et capable d'entrer dans toutes sortes d'états et de compositions».
Au passage, l'abbé Pluche défend Gassendi, le chanoine de Digne, contre l'accusation d'athéisme: «Gassendi reprend les atômes, et le vide d'Épicure, pour construire son monde avec cette différence qu'il les met dans la main de Dieu pour les faire marcher selon les sages vûes de la Providence».
À peine a-t-il effleuré le système de Gassendi que ['abbé aborde celui de Descartes : «Descartes rejette le vide, et veut que tout soit plein dans son monde ... Voici comment il en conçoit la création. Dieuforme d'abord une masse immense de matière homogène, et dont toutes les parcelles sont dures, cubiques, ou du moins anguleuses. Ensuite, il imprimeà ces parcelles un mouvement double: il les fait tourner la plupart sur leur centre, et divers pelotons d'entr'elles autour d'un centre commun, ce qu'il nomme tourbillon. Cela fait, selon lui, tout est fait .. et du frottement de ces parcelles écarnées par leurs angles, il s'enformera une poussière très fine, qu'il nomme le premier élément ou la matière subtile .. en second lieu une matière globuleuse qu'il nomme le second élément, ou la lumière .. enfin une poussière massive, striée, branchue, qu'il nomme le troisième élément, dont se formeront toutes sortes de masses. Ce chaos sorti de la main de Dieu s'arrange, selon Descartes, en vertu de la continuation des deux mouvements que Dieu y a imprimés, et devient de lui même un monde semblable au nôtre, dans lequel, quoique Dieu n'y mette aucun ordre ni proportion, ..., on pourra voir toutes les choses tant générales, que particulières qui paraissent dans le vrai monde».Tels sont les égarements de Monsieur Descartes! En un tournemain, Pluche a, ici encore, caricaturé un système que Pascal appelait "le roman de la nature semblable à peu près à l'histoire de Don Quichot".
«Les alchymistes, pour se mettre en état de faire de l'or, et de préparer le restaurant qui empêche de mourir, ... ont été obligés d'étudier lefonddela nature, et ils ont cru trouver que le sel, le soufre, et le mercure, avec quelques autres ingrédiens, dont ils ne conviennent pas encore, étoient,à la vérité, les éléments immédiats des métaux et de tous les corps .. mais qu'ilyavoit réellement une matière première qui prenoit toutes sortes de formes .. ... qu'ainsi il ne s'agissoit que de travailler sur cette matière première .. que de lui présenter différenst moules .. que de lui donner un certain tour, pour
avoir de l'or, de pierreries, et de l'élixir vivifiant». L'abbé poursuit: «Si tous les philosophes systématiques pensent juste sur l'article de la matière première qui les réunit tous .. les alchymistes pensent encore mieux de mettre ces spéculations en oeuvre, etdetourner cette matière au point d'en tirer de l'or et l'immortalité. Malheureusement pour la gloire des philosophes, les alchymistes meurent, et non seulement ils meurent, mais ils vivent moins que les autres: ils se dessèchent la plupart parmi lesfournaux, et dans les exhalaisons meurtrières. Mais à coups sûr ils se ruinent tous. L'inutilité de leurs tentatives prouve lafausseté du principe qu'ils tiennent des philosophes, ...»
«Il suffit, pour bien sentir la grande méprise des philosophes à système, de savoir qu'ils construisent le monde avec une matière infonne, qui d'abord n'étoit ni eau, nifeu, ni métal, ni terre, ni rien de ce que nous voyons aujourd'hui, et qui ensuite par le mouvement est devenu ce que nous voyons. Une expérience constante leur montre à tous s'ils le veulent voir, que pour donner le développement et l'accroissement des espèces passagères qui entretiennent la scène du monde dans la durée des siècles, Dieu a préparé une multitude de natures simples, qui ne sont jamais sorties d'une matière première différente d'el/es-mêmes ; que ces natures n'ont d'autre cause immédiate de leur formation, que Dieu même... ; qu'elles sont invariables comme celui qui leur a donné l'être, que nul mouvement ne peut jamais les altérer, ni les changer, ni les convertir en d'autres natures, ni les résoudre en autres choses que ce qu'elles sont».
Et Pluche de multiplier les exemples qui fondent son principe dans la pratique chimique ordinaire. Citons, pour sa brièveté, l'exemple suivant: «Le mercure mêlé avec le soufre et avec toutes les drogues imaginables s'amassera en cinabre ou sous quelqu'autreforme. Il aura disparu, mais non détruit ni changé. Il est toujours en entier sous ces nouvel/es formes, toujours le méme, et le feu vous le rendra tel que vous l'avez eu tout d'abord 5».
«S'i[n'y a que du temps à perdre pour nous à remuer les atômes de Gassendi, ou à faire pirouetter les corps anguleuxdeDescartes; peut être trouverons-nous mieux notre compte dans les puissances attractives, centripètes, et centrifuges des philosophes du Nord».
«Newton croit... avoir observé dans toute la nature... que tous les corps sont attirés les uns vers les autres... qu'ils tendent les uns vers les autres, et pèsent les uns sur les autres ... Cette action que M. Newton croit voir partout entre un corps et un autre, dans la nature entière, il la nomme attraction, et la donne pour un effet qui est dans tout l'univers, sans qu'il puisse en assigner d'autre cause que la volonté de Dieu qui l'a ordonné pour faire marcher toute la nature».
L'abbé ne manque pas de courage lorsqu'à l'aube d'un combat incertain sur le sol français,il choisit contre le bastion des cartésiens de fournir des armes au camp encore fort clairsemé des newtoniens: préférant - à la rigueur - ceux qui construisent la terre avec des attractions dont la cause est dans l'action permanente de Dieu à ceux qui la construisent avec une matière informe qui s'ordonne par le seul mouvement que Dieu y a mis au départ. Malgré cela, Pluche soupçonne le système de Newton de conduire, comme les autres, à l'athéisme. Mais ce système s'inscrit lui aussi dans l'histoire des idées, et déjà d'autres systèmes l'ont remplacé.
Après avoir évoquer les explications de M. de Molières pour concevoir la marche et l'entretien du monde, Pluche poursuit: <<Je me garderai bien d'entrer ici dans le détail des systèmes qu'ont imaginé sur la pesanteur Mrs Hughens, Bulfinger, Bernouil/i, et bien d'autres. Ce n'est là qu'un
point de la méchanique de l'Univers. Demandez en l'explicationàcinquante physiciens: ils croiront tous vous donner une physique d'autant plus estimable, qu'ils y employeront plus de calculs et de géométrie ... Tous ces calculateurs infatigables, même en partant souvent du même principe, vous conduiront à des sommes différentes,àdifférents méchanismes, et à autant de systèmes, qu'ils sont de têtes».
Voilà qui justifie le contenu du "Spectacle de la Nature" : «Pour nous, nous croyons qu'il nous convient mieux de nous en teniràla décoration extérieure de ce monde, et à l'effet des machines qui forment le spectacle. Nous y sommes admis. On voit bien même qu'il n'a été rendu si brillant que pour piquer notre curiosité. Mais contens d'une représentation qui remplit suffisamment nos sens et notre esprit; il n'est pas nécessaire de demander que la salle des machines nous soit ouverte».
4. APOLOGIE DE LA PHYSIQUE EXPÉRIMENTALE
Dans son "Histoire du ciel". Pluche écrit: «Je voudrois ... avoir épargné (aux professeurs de philosophie) une discussion aussi inutile que pénible (sur les différents systèmes de physique), en leur faisant voir que la plupart des choses naturelles sont des mystères impénétrables à notre raison comme les vérités révélées; qu'il nous doit suffire que les unes et les autres nous soient bien attestées; qu'il est infiniment déraisonnable de vouloir les approfondir, ou les concilier, et les unir géomêtriquement par la prétendue évidencedenos lumières, tandis que Dieu nous en cache le fond, et ne nous en montre à dessein que l'existence et l'usage .. qu'enfin c'est l'usage prudent de toute la nature qui est notre véritable physique 6»
Le scepticisme de Pluche en fait un laudateur de la science qui se fait dans les Académies.«La physique expérimentale, qu'ils (les messieurs de l'Académie des Sciences) ont mise en honneur, est la seule utile, parce qu'elle est la seule conformeànotre état, que nous pouvons sans risque appeler le système de la Providence».C'est cette physique que Pluche appelle avec un brin de provocation: "la physique de Moïse",et l'oeuvre de Réaumur en est l'une des meilleures incarnations: «Il (Réaumur) enseigne avec dignitéàune païsanne comme il faut étendre,àpeu de frais, une couche de vernis chez un oeuf, ... pour le conserver parfaitement frais pendant plusieurs mois. Je serais mille jois plus flatté d'avoir procuré aux pauvres matelots une nourriture si saine, que d'avoir expliqué l'électricité par une attraction qui diminue en raison inverse du quarré de la distance».
«Lematelot grossier ne sait sur l'aimant que ce que les sens lui en apprennent. Il en connoÎt la direction vers le Nord: voilà toute sa science.Lephilosophe veut savoir la cause de ce phénomène. Il employe les pores en lignes spirales, les attractions, les répulsions: et après y avoir usé pendant des années entières sa méchanique, sa géométrie et ses calculs, ou il avoue qu'il n'y comprend rien lui-même, ou il a le chagrin de ne pouvoir faire goûter son système aux autres.Lephilosophe à système, qui croit tout ignorer quand il ne sait pas la cause de ce qu'il voit, passe sa vieàcourir après des peut-êtres: et demeure enseveli dans un cabinet où il est inutile au reste du genre humain.Le matelot met en oeuvre ce que ses sens lui apprennent de la direction de l'aimant vers le Nord; et avec ce secours il parvient au bout du monde».
«(Si) l'homme peut de son pié parvenir de Brestà Pékin, il ne s'ensuit pas qu'il ira sur la lune, ... Comme la force de l'homme a des bornes, son savoir en a aussi, et ces bornes sont les mêmes que ses besoins. Il se trouve barré partout, quandilse jette dans les spéculations oisives. Maisilva de découverte en découverte, et ces découvertes opèrent des miracles, quand il s'occupeà faire valoir ce qui est autour de lui. Notre raison s'exerce toujours avec succèsàrapprocher de nos usages les vérités d'expérience,. à mettre prudemment en oeuvre les bienfaits du Créateur,. età l'en glorifier: voilà toute la science de l'homme».
Mais peut-êtreya-t-il une raison plus cachée, plus profonde, à la faveur qu'a rencontrée le "Spectacle de la Nature"?
En portant un regard sceptique sur les philosophies à système, Pluche n'incite-t-il pas ses lecteurs, jeunes et moins jeunes, à porter le même regard sur la querelle de la Grâce? En effet,à plusieurs reprises, l'abbé reprend la vieille métaphore: Dieu nous a donné deux livres; par la création, il nous a donné le livre de la nature, exposéà tous les yeux; et par la révélation, la Bible. Chez l'abbé, physique expérimentale et théologie négative vont de pair: les machineries de la nature et Dieu nous sontà jamais cachés. C'est que, dans sa vie comme dans ses ouvrages, Pluche montra la même défiance envers toute autorité, il n'est pas plus ultramontain que sectateur de Newton. Cette défiance autant, sinon plus, que son attachement à ses maîtres jansénistes l'a conduit à refuser son adhésion à la "Bulle unigenitus". Il y perdit son poste de professeur au collège de Laon et, craignant d'être embastillé, il se cacha en Normandie sous une identité d'emprunt, l'abbé Noël, et devint alors précepteur.
Après ce bref aperçu du "Spectacle de la Nature", nous sommes amenésàpenser que cette oeuvre dont une part de son succès au fait qu'elle est plus une oeuvre engagée qu'une "physique des en/ans".
BIBLIOGRAPHIE
1 PLUCHE (A.-N.), Spectacledela Nature ou entretien sur les particularitésdel'histoire naturelle,8 tomes en 9 volumes, Vve Estienne, Paris, 1732 - 1750.
200ANE(c.Y.),Un succès littéraire au XVllI e siècle:Lespectacle de la Nature de l'abbé Pluche, Thèse soutenue en Sorbonne, Paris, 1957.
3 RAICHVARG (D.)et JACQUES (J.), Savants et ignorants, une histoire de la vulgarisation des sciences,Seuil, Paris, 1991.
4 DE SAINT-PIERRE (B.), Etudes de la Nature, (1784), Deterville, Paris, 1804.
5 Ces propos précèdent de plus de cinquante ans, les travaux de Lavoisier. Pour Pluche, les natures simples sont sorties des mains de Dieu comme en sont sorties les espèces animales et végétales; Pluche opte donc pour l'immutabilité des espèces, et si ses propos semblent prémonitoires en chimie, ils ne le sont guère en histoire naturelle.