Déterminants de l’adoption de la lutte intégrée en
horticulture au Québec
Mémoire
Nounanwa Rock Eric Hounhouigan
Maîtrise en agroéconomie - consommation
Maître ès sciences (M.Sc.)
Québec, Canada
iii
Résumé
En raison des préoccupations grandissantes du public pour la sécurité sanitaire des aliments et la protection de l’environnement, le gouvernement a considérablement accru la promotion de techniques de production durables comme la lutte intégrée. En 2014, un sondage a été administré auprès de 1 973 producteurs de fruits et légumes au Québec. Nous avons construit un modèle de régression logistique ordonné dont la variable dépendante est basée sur le potentiel de rationalisation des pesticides relatif à l’adoption des pratiques de lutte intégrée. Les résultats montrent que la méconnaissance (p<0,0001), le faible niveau de souci environnemental (p=0.03), la vente directe au consommateur uniquement (p=0,01) et la production de légumes versus fruits sont négativement associés à l’adoption. Aussi, l’information reçue (p<0,0001) et l’incitation à adopter d’un conseiller indépendant (p=0,001) sont positivement reliées à l’adoption. Les bases et principes qui régissent la lutte intégrée demeurent encore incompris et constituent un frein à l’adoption.
v
Abstract
Because of growing public concerns about food safety and environmental protection, governments have increased the promotion of efficient and sustainable agriculture production techniques, such as Integrated Pest Management (IPM). In 2014, a mailed questionnaire about IPM adoption was distributed to a sample of 1,973 Quebec fruit and vegetable growers. We constructed an ordered logistic regression model whose dependent variable was the overall potential reduction in pesticide use calculated based on the number of IPM practices adopted. Results show that lack of IPM knowledge (p < 0.0001), low environmental concern (p = 0.03), selling produce directly to consumers (p = 0.01) and vegetable production, as opposed to fruit production, each significantly reduced IPM adoption. However, quantity of information (p < 0.0001) and encouragement by an independent crop advisor (p = 0.001) were positively associated with IPM adoption. Many producers are still poorly informed about IPM practices and principles, which is a barrier to adoption.
vii
Table des matières
Résumé ... iii
Abstract ... v
Table des matières ... vii
Liste des tableaux ... ix
Liste des figures ... xi
Remerciements ... xv
1. Introduction ... 1
2. Cadre théorique d’analyse ... 10
2.1 Identification et choix d’un modèle d’analyse ... 10
2.2 Les déterminants de l’adoption ... 14
2.2.1 Les avantages comparatifs de l’innovation ... 14
2.2.2 La faisabilité : une perception basée sur la complexité, la compatibilité et l’information ... 15
2.2.3 Les facteurs sociodémographiques ... 17
3. Méthodologie de l’étude ... 19
3.1 Analyse conceptuelle ... 19
3.1.1 Conception de la variable dépendante : le niveau d’adoption ... 19
3.1.2 Conception des variables indépendantes ... 23
3.2 Collecte de données ... 26
3.2.1 Sondage ... 26
3.2.2 Échantillonnage ... 31
3.2.3 Contenu du questionnaire ... 35
3.3 Démarches et méthodes d’analyses statistiques ... 36
3.3.1 Questions et hypothèses de recherche ... 36
3.3.2 Description des principaux outils statistiques ... 38
4. Résultats ... 41
4.1 Le niveau d’adoption : entre la faisabilité perçue et l’adoption réelle ... 42
4.2 Adoption de la lutte intégrée et opinions des agriculteurs à l’égard des consommateurs ... 47
4.3 L’adoption de la lutte intégrée et le souci environnemental ... 53
4.4 Les déterminants de l’adoption de la lutte intégrée en horticulture au Québec ... 55
4.4.1 Résultats du Logit ordonné ... 55
5. Discussion ... 65
6. Conclusion ... 71
ANNEXE 1 : Tableaux explicatifs ... 81 Annexe 2 : Questionnaire Type ... 89
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Liste des tableaux
Tableau 1. Statistiques descriptives pour l’indice d’adoption (n=509) ... 23
Tableau 2. Statistiques descriptives pour le niveau d’adoption (n=509) ... 23
Tableau 3. Variables indépendantes créées à partir d’une analyse de fiabilité ou de corrélation. ... 25
Tableau 4. Traitement de l’échantillon. ... 34
Tableau 5. Représentativité de l’échantillon. ... 41
Tableau 6. Statistiques descriptives pour les variables utilisées dans la spécification du modèle de régression logistique binomiale (n=359). ... 45
Tableau 7. Résultats de la régression logistique binomiale : variable dépendante « faisabilité perçue » (n=359). ... 46
Tableau 8. Opinions des agriculteurs à propos des consommateurs. ... 47
Tableau 9. Tableau croisé entre le niveau d’adoption et l’opinion des producteurs à l’égard l’aversion des consommateurs pour les fruits/légumes présentant des dommages physiques (n=494) ... 49
Tableau 10. Comparaisons par paire pour 1er cas. ... 50
Tableau 11. Tableau croisé entre le niveau d’adoption et l’opinion des producteurs à l’égard de l’aversion des consommateurs pour les pesticides (N=456) ... 51
Tableau 12. Comparaisons par paire pour 2e cas. ... 52
Tableau 13. Tableau croisé entre le niveau d’adoption et le niveau de souci environnemental (n=429) ... 54
Tableau 14. Comparaisons par paires pour 2e cas. ... 54
Tableau 15. Résultats du Backward. ... 56
Tableau 16. Information sur les variables continues. ... 58
Tableau 17. Information sur les variables catégorielles. ... 58
Tableau 18. Estimations des paramètres du logit ordonné. (n=466) ... 60
Tableau 19. Effets marginaux pour logit ordonné. ... 62
Tableau 20. Pondération des pratiques considérées selon les experts (Carottes-Oignons) ... 81
Tableau 21. Pondération des pratiques concernées par les experts (Fraises-Framboises). ... 82
Tableau 22. Pondération des pratiques concernées par les experts (Pomme de terre). .... 83
Tableau 23. Pondération de pratiques concernées par les experts (Pomme) ... 83
Tableau 24. Profil régional des répondants. ... 86
Tableau 25. Le consommateur est prêt à payer plus cher pour des fruits et légumes produits en LI * Niveau d’adoption ... 87
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Liste des figures
Figure 1. Modèle adapté de Rogers (2003)……….……...19 Figure 2. Anomalie de type 1………...…. 33 Figure 3. Anomalie de type 2……….…... 33 Figure 4. Pourcentage des producteurs selon le ratio des niveau d’adoption de la lutte intégrée (n=509)………..…….42 Figure 5. Classification des producteurs selon leurs pratiques adoptées (n=509)
……….………..………....42 Figure 6. Effet marginal de la méconnaissance sur la probabilité de faible adoption VS forte adoption (Fruits et légumes)……….…….……...……63 Figure 7. Effet marginal de la méconnaissance sur la probabilité de forte adoption VS forte adoption (Fruits et légumes)………...…….….…63 Figure 8. Effet marginal de la quantité d’information sur la probabilité de faible adoption VS forte adoption (Fruits et légumes)……….……..…63 Figure 9. Effet marginal de la quantité d’information sur la probabilité de forte adoption VS forte adoption (Fruits et légumes)……….………..…63 Figure 10. Modèle élaboré à partir des résultats obtenus. ……….…....……….65
xiii « Le découragement est la mort morale. » La Rochefoucauld
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Remerciements
La réalisation de ce mémoire a été possible grâce au concours de plusieurs personnes à qui je voudrais témoigner toute ma reconnaissance.
Je voudrais tout d’abord adresser toute ma gratitude à mes parents, qui ont cru en moi et sans lesquels je n’aurais pas eu la chance d’effectuer ces études à l’université Laval. Je remercie la directrice de ce mémoire, Gale West, pour son soutien, sa disponibilité et surtout ses judicieux conseils, qui ont contribué à alimenter ma réflexion. Je remercie également l’IRDA particulièrement Luc Belzile et son équipe qui ont bien voulu financer ce projet de recherche.
Je désire aussi remercier les professeurs du département d’économie agroalimentaire et des sciences de la consommation, qui m’ont surtout encouragé, mais aussi qui m’ont fourni les outils nécessaires à la réussite de mes études universitaires. Je remercie en particulier Jean Robitaille pour le temps et l’énergie qu’il a consacrés afin de m’épauler dans mes problématiques d’ordre méthodologiques et statistiques.
Je voudrais exprimer ma reconnaissance envers les amis et collègues qui m’ont apporté leur support moral et intellectuel tout au long cette démarche.
Enfin, pour une personne qui m’est chère et que je ne pourrais passer sous silence, je remercie ma fille d’avoir été ma motivation et ma source de courage tout au long de ces années loin de ma famille.
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1. Introduction
Au moment de constituer son panier d’épicerie, le consommateur moderne évalue et choisit ses aliments par rapport au prix, mais aussi en fonction de plusieurs attributs de qualité. Ces attributs dépendent du type de produit (aliments frais ou déjà transformés). Des éléments tels que la couleur, la texture et autres attributs visibles sont des facteurs d’apparence qui influencent les préférences des consommateurs pour des produits tels que la viande bovine, les mandarines, les fleurs comestibles, les pommes de terre, etc. (Baker, 1999; Jemison, Sexton & Camire, 2008). L’analyse des différentes études consacrées à la production et à la consommation des fruits et légumes a permis de classer les différentes préoccupations des consommateurs en trois catégories à savoir : les préoccupations relatives à l’esthétique, les préoccupations relatives aux risques de maladies liées à la consommation, ainsi que celles relatives à l’empreinte environnementale laissée par la production.
Concernant l’aspect esthétique, Gauthier (2012) rapporte que les consommateurs sont souvent très préoccupés par les dommages physiques lorsqu’il s’agit d’effectuer des achats de fruits et légumes. Yue et coll. (2007) ont analysé la volonté de payer des consommateurs pour des pommes. Ils ont conclu que la présence de dommages physiques pèse considérablement dans la prise de décision du consommateur. Certains aliments (par exemple les aliments biologiques) sont soumis à des moyens de gestion limités et peuvent parfois, ne pas être aussi attrayants que les aliments produits de façon conventionnelle. En conséquence, lorsqu’ils ne sont pas marqués d’un signe distinctif (tel qu’un écolabel de production certifié biologique), les fruits et légumes présentant des dommages physiques sont aussitôt dévalués sur les marchés de produits frais. Certains auteurs précisent même que très peu de consommateurs sont prêts à les acheter tels quels, même s’ils sont produits sans apports de pesticides chimiques (Williamson, S., Sutton, B., 2000). Il semble évident qu’il y a au niveau du consommateur, une certaine tendance à systématiquement rechercher le fruit ou légume parfait (Baker, 1999).
Hormis les préoccupations liées à l’apparence physique des aliments, il y a eu une certaine prise de conscience des consommateurs sur les liens entre les méthodes de production à la ferme et la qualité des produits alimentaires à l’épicerie (Thøgersen & Ölander, 2002). Au fil du temps, ces préoccupations sont devenues des forces distinctives
dans les processus de prise de décision des consommateurs d’aliments frais (Viaene & , Verbeke, W., Gellynck, 2000.) Il en résulte deux autres types de préoccupations observées au niveau des consommateurs à savoir, les questions de santé et d’environnement (Gil, 2000).
En production agricole, l’utilisation de pesticides chimiques a connu une augmentation spectaculaire au cours des 30 dernières années (Weisenburger, 1993). Actuellement, parmi les 600 ingrédients actifs que comprennent les pesticides utilisés pour contrer la pression des ravageurs, seulement 100 environ sont adéquatement identifiables à travers les données toxicologiques disponibles. L’exposition de l’homme à l’agrochimie est devenue de plus en plus problématique puisque plusieurs problèmes ont été identifiés dans la documentation scientifique comme étant une conséquence directe de l’utilisation des produits chimiques. Il s’agit des problèmes de santé humaine tels que la neurotoxicité aiguë et chronique (due aux insecticides, fongicides, fumigants), l’atteinte des poumons (paraquat), des brûlures chimiques à l’ammoniac anhydre (Helmers, Haut & Knapp,1971) et la toxicité infantile due aux nitrates dans les eaux souterraines (Thompson, 2001). Aussi, une variété de cancers a également été associée à une exposition à divers pesticides, en particulier des cancers hématopoïétiques (Pearce et Reif, 1990). Des anomalies immunologiques et leurs effets sur la reproduction ont également été signalés (Mattison, Bogumil, Chapin & coll., 1990). L’utilisation des pesticides dégrade la santé humaine. De plus, les fruits et légumes frais présentent plus de risques pour la santé, car, du fait qu’en général ils sont souvent consommés crus, ils sont moins susceptibles de subir des traitements visant à les débarrasser de résidus de pesticides (Gil, 2000). Ces risques sont devenus d’importants facteurs de prise de décision au niveau des consommateurs qui recherchent de l’assurance (Moser, Raffaelli & Thilmany-McFadden, 2011; Williams & Hammitt, 2001).
En plus des problèmes liés à la santé humaine, les consommateurs demandent de plus en plus d’informations sur la façon dont les aliments sont produits. Ils insistent sur la réduction de l’impact environnemental lié à la production. Yue & coll. (2007) soulignent que la dévaluation des produits alimentaires frais suite à leur rejet par le consommateur est un aspect pouvant dissuader les producteurs et les amener à transiter d’une agriculture conventionnelle à une agriculture davantage biologique. Selon Ott (1990), un des
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arguments avancés par les groupes environnementaux pour réduire l’utilisation des pesticides est qu’une grande quantité de pesticides est utilisée uniquement pour garantir une apparence parfaite aux aliments. Cela a entrainé des critiques sur les méthodes de production de l’agriculture intensive et a conduit à une augmentation des demandes de renseignements au sujet des méthodes de production utilisées pour les fruits et légumes en particulier (Vermeir & Verbeke, 2006).
Du point de vue du producteur, le contrôle de la qualité est tout aussi pertinent, car il accroît l’efficacité de la production pour garantir des aliments sains et de haute qualité pour le consommateur. Cependant si le nombre de pulvérisations de produits chimiques est réduit ou éliminé dans la production des aliments frais, des défauts physiques pourraient apparaitre (Ott, 1990). Les producteurs sont confrontés à une multitude de risques (insectes nuisibles, maladies, mauvaises herbes, ravageurs vertébrés) qui sont dus à une pression environnementale d’autant plus forte en production maraîchère (Yue et coll., 2007, MAPAQ, 2012). Garantir une qualité physique en limitant ou en supprimant l’apport de pesticides chimiques n’est pas chose aisée. Il existe donc un paradoxe entre ce que le consommateur veut (c’est à dire, l’aliment physiquement parfait produit avec une moindre quantité de pesticides et à un prix raisonnable), et ce que le producteur est capable de lui offrir dans ces conditions.
C’est en raison des préoccupations grandissantes du public à l’égard de l’innocuité alimentaire et de l’environnement que le Ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ) a mis au point en 1992, une stratégie phytosanitaire avec la contribution de différents partenaires, dont le ministère de l’Environnement et l’Union des producteurs agricoles (UPA). Cette stratégie visait alors, à l’horizon de l’an 2000, à réduire de 50 % l’utilisation des pesticides dans le domaine agricole. En 1997, la stratégie phytosanitaire était l’objet d’un recentrage. On y visait notamment une accentuation de l’adoption de la gestion intégrée des ennemis des cultures, communément appelée lutte antiparasitaire intégrée (MAPAQ, 2012).
Pour rendre l’agriculture écologiquement plus durable, les ravageurs agricoles peuvent être gérés avec succès par une moindre utilisation de pesticides chimiques que dans le passé. Ceci a été démontré par des études et des essais pilotes dans la lutte antiparasitaire (Gaul, Mcrae, et Estabrooks, 2002; Labrie, Prince & Bergeron, 2003;
Picanço, Bacci, Crespo, Miranda & Martins, 2007). Ces nouvelles pratiques visent à restreindre le nombre de ravageurs à des niveaux économiquement acceptables par la combinaison des facteurs naturels avec des mesures de soutien chimique compatibles, plutôt que de détruire un nombre maximum de parasites.
Le terme de gestion intégrée des ravageurs est originaire de Californie et a été désigné dans les années 1950 et 1960 comme une stratégie de lutte contre les insectes ravageurs en agriculture. Dans sa première forme, la gestion intégrée des ravageurs a été appelée « lutte intégrée », et visait la suppression synergique des insectes nuisibles à la fois par la lutte biologique et les insecticides (Perkins, 2009). Par la suite, des entomologistes ont défini une stratégie plus formelle, solidement fondée sur la théorie écologique et l’étude de la dynamique des populations d’insectes ravageurs et prédateurs/parasites (Jacobsen, 1997). Plus tard, le concept de lutte intégrée a incorporé de nouveaux organismes nuisibles (mauvaises herbes, maladies, agents pathogènes, nématodes, etc.) et de nouvelles situations (foresterie, lutte antiparasitaire en milieu urbain, élevage et autres). La science de l’écologie a fourni les fondements théoriques de la lutte intégrée dans sa première forme (Stern, Smith, Van den Bosch & Hagen, 1959). Trois points ont défini les éléments clés de la stratégie :
• Tout d’abord, il faut noter la décision de contrôle des ravageurs devait se prendre sur l’identification d’un problème de parasites dans un cadre écologique. Une espèce nuisible est un organisme vivant parmi d’autres dans le paysage, et les interactions entre les différentes espèces et l’environnement physique régissent la croissance ou la baisse de la population d’un organisme nuisible. Les humains aussi devaient être considérés comme l’une des espèces en interaction, parce qu’ils perturbent fortement les écosystèmes et favorisent la croissance des populations de ravageurs (Stern & coll., 1959).
• Deuxièmement, la simple présence d’une espèce nuisible ne constitue pas pour autant un problème de parasites. Un problème de parasites n’existe que lorsque les espèces nuisibles ont atteint des niveaux de population suffisants pour causer des dégâts économiques supérieurs aux coûts nécessaires pour contrôler cette population. Ce niveau de population était nommé le niveau de préjudice
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être atteint. Le seuil économique est le point où les producteurs peuvent engager des actions de contrôle de la population de ravageurs pour empêcher que le seuil de préjudice économique soit atteint (Cuperus, Radcliffe, Barnes & Marten, 1983). • Troisièmement (Stern & coll., 1959), estimait que les experts, qui ont compris la
dynamique des populations d’espèces de ravageurs et de leurs ennemis naturels, devraient guider la prise de décision. La lutte intégrée était une stratégie basée sur une expertise approfondie, et seule une personne compétente pouvait suffisamment s’y connaître pour identifier le seuil économique et l’action appropriée. Les mesures prises pourraient impliquer de nombreuses tactiques, y compris la lutte biologique et l’utilisation d’insecticides, mais l’essentiel était que, ensemble, les stratégies devaient réduire la population de ravageurs en dessous du seuil économique.
De manière significative, les premiers auteurs (Stern & coll., 1959) ont désapprouvé les objectifs d’éradication des populations d’organismes nuisibles, à savoir, amener le niveau à zéro dans une zone de sorte que l’organisme incriminé n’aurait jamais à être traité à nouveau (Perkins, 2009). La plupart n’avaient pas d’objections morales à l’éradication, mais ils croyaient que dans presque toutes les situations, l’éradication était tout simplement impossible à cause des contraintes légales (protection des espèces). Le fait de remédier à l’éradication d’une espèce nuisible donne donc tout son sens au terme de lutte intégrée en tant que synergie entre les pratiques agricoles et la préservation des écosystèmes.
Depuis ses origines dans les années 1950, la définition de la lutte intégrée s’est accentuée beaucoup plus sur la prévention des dommages économiques aux agriculteurs. Aux États-Unis, le centre pour la lutte antiparasitaire intégrée définie la lutte intégrée comme :
« l’utilisation coordonnée des informations sur les parasites et l’environnement ainsi que des méthodes de lutte antiparasitaire disponibles, y compris des méthodes culturales, biologiques, génétiques et chimiques, afin de prévenir des niveaux inacceptables de dégâts des ravageurs par les moyens les plus économiques, et avec le moins de dégât possible pour les biens et l’environnement » (NSF Center for Integrated Pest Management & coll., 2008). Le développement des méthodes de lutte intégrée et de lutte antiparasitaire mettra désormais l’accent sur la dynamique des populations de plantes cultivées et des autres
organismes qui influencent ses rendements. Dans le même temps, les aspects économiques de la lutte intégrée et la possibilité de contamination de l’environnement par les pesticides seront importants pour l’acceptabilité des pratiques de lutte intégrée.
Selon le Ministère de l’Agriculture de la Pêcherie et de l’Alimentation du Québec (MAPAQ, 2013), la lutte intégrée encourage le respect de l’utilisateur, de la santé et de l’environnement tout en assurant une saine rentabilité. Son principe fondamental est que les pesticides doivent être utilisés uniquement quand et là où c’est justifiable et nécessaire. C’est pourquoi elle allie diverses techniques (mécaniques, physiques, culturales, biologiques, etc.) en complément ou en remplacement des pesticides. Selon le MAPAQ, l’utilisation de la lutte intégrée suppose néanmoins une approche en six étapes à savoir :
1. Identifier et connaître les alliés et les ennemis des cultures
2. Apprécier le contexte : régulièrement dépister (c.-à-d. chercher systématiquement la présence d’ennemis des cultures) et évaluer la situation globale (conditions environnementales, abondance des organismes nuisibles et utiles, état de santé des plantes et stade de leur développement)
3. Utiliser des seuils d’intervention (c.-à-d. maintenir les dégâts causés par les organismes nuisibles sous le niveau de nuisance économiquement acceptable, tout en favorisant leurs adversaires naturels)
4. Adapter l’écosystème en le rendant à la fois favorable aux organismes utiles, mais non attrayant pour les organismes nuisibles
5. Combiner les méthodes de lutte (préventives ou curatives) dans un système intégré de défense des cultures
6. Évaluer les actions mises en œuvre quant à leur adéquation, à leurs conséquences et à leur efficacité.
Cependant, savoir plus précisément ce qu’implique l’utilisation de la lutte intégrée dans chaque culture demande un examen plus approfondi sur les pratiques qui ont une
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Plusieurs auteurs ont traité de la question des facteurs à l’origine de l’adoption des pratiques de conservation semblables à la lutte intégrée, et ce, d’un point de vue économique. Par exemple, Sheeder & Lynne (2011) ont montré que les préoccupations économiques sont les principaux moteurs de l’adoption des pratiques de conservation des sols. Aussi, Cary & Wilkinson (1997) affirment que pour encourager l’utilisation de telles pratiques, il faut veiller en premier lieu à ce qu’elles soient économiquement rentables surtout lorsque leur utilisation occasionne des pertes qui ne sont pas compensées par l’État ou d’autres organisations généralement considérées comme bénéficiaires. D’autres auteurs ont travaillé sur l’adoption des technologies de conservation et leurs études suggèrent que le profit croissant ou la richesse est l’un des facteurs importants dans l’explication de l’adoption des pratiques de conservation (Chouinard, Paterson, Wandschneider & Ohler, 2008).
Basés principalement sur des études en économie comportementale, plusieurs chercheurs commencent à reconnaitre le rôle des considérations non économiques dans la décision d’adoption. Ces chercheurs ont identifié plusieurs anomalies cognitives et comportementales qui rendent le comportement de l’individu différent de ce qui est prédit dans un cadre néoclassique (Gowdy, 2008; Venkatachalam, 2008). Meier (2006) apporte la preuve que les individus ne sont pas toujours des acteurs égoïstes, mais qu’ils agissent également prosocialement et que leur comportement peut être différent des prédictions des modèles standards. Aussi, Rigby, Young & Burton (2001) montrent que les agriculteurs ne sont pas seulement motivés par des considérations financières, mais aussi par des considérations morales et sociales. Les considérations morales sont liées à l’individu, à ses visions personnelles, à son éthique, etc. Les préoccupations sociales sont celles qui sont relatives à l’environnement dans lequel vit l’individu, par exemple au groupe de référence auquel il s’identifie ou à la pression sociale pouvant provenir de son milieu (Mzoughi, 2011). Dans le domaine de l’environnement, certains auteurs ont commencé à explorer la pertinence des préoccupations sociales et morales lorsqu’il s’agit de la durabilité et du respect de l’environnement (Venkatachalam, 2008). Les individus peuvent avoir des motivations intrinsèques particulièrement fortes lorsqu’il s’agit de la protection de l’environnement, selon (Frey & Stutzer, 2006). En effet, ces auteurs affirment que la motivation morale et la motivation environnementale sont plus importantes qu’on ne le pense. Pour eux, adopter des politiques environnementales en utilisant des incitations de
prix ne rend pas réellement compte de l’importance des motivations dans la protection de l’environnement. L’adoption des pratiques telles que la lutte intégrée est donc influencée aussi bien par des préoccupations économiques que par des préoccupations sociales et morales.
Selon le MAPAQ (2002), deux tiers des entreprises de production maraîchère et fruitière pratiquent la lutte intégrée au Québec. Cette approche est donc bien connue des producteurs, mais les intervenants du secteur pensent qu’il reste encore beaucoup à faire, car, même si l’approche est adoptée par certaines entreprises, elle ne l’est que partiellement. Hollingsworth & Coli (2001) suggèrent que l’adoption de la lutte intégrée ne devrait pas être vue seulement comme un choix dichotomique (adopter ou ne pas adopter), mais plutôt comme un continuum dans lequel l’agriculteur ou le gestionnaire agricole peut adopter la pratique à différents niveaux selon ses besoins. Certaines études ont aussi montré que les producteurs évaluent les risques de baisse de rendement sur des bases normatives avec pour conséquence, des divergences notables entre le risque perçu et le risque réellement attribuable aux ravageurs de cultures (Lohr, Park & Higley, 1999; Sexton & Lei, 2007). En effet, ce manque d’information peut freiner la décision d’adopter l’innovation (Fernandez-Cornejo & Kackmeister, 1996).
Nous savons à présent que les préoccupations économiques morales et sociales peuvent influencer l’adoption des pratiques de conservation semblables à la lutte intégrée. Nous savons aussi que la relation producteur-consommateur était de plus en plus étroite du fait de la prise de conscience du consommateur moderne concernant les méthodes de production. Les études explorées se sont concentrées beaucoup plus sur les facteurs économiques pour tenter d’expliquer l’adoption des pratiques. La volonté des producteurs de respecter les exigences des consommateurs ainsi que leurs motivations environnementales sont des facteurs ayant été moins explorés. Jusqu’à quel point est-ce que le producteur est-il prêt à prendre en compte les exigences du consommateur dans son mode de production? Un producteur ayant un souci des exigences du consommateur serait-il plus porté à adopter la lutte intégrée? Notre étude propose d’expliquer l’adoption de la lutte intégrée en incluant ces facteurs qui sont propres au contexte de production et de consommation des fruits et légumes.
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Cette étude permettra d’apporter un appui aux acteurs du secteur afin qu’ils puissent mieux concentrer leurs efforts sur les raisons qui favorisent ou défavorisent un certain niveau d’adoption de la lutte intégrée.
Le principal objectif de cette étude sera d’analyser et d’expliquer la contribution des facteurs constituants une barrière et ceux favorisant un certain niveau d’adoption de la lutte intégrée dans le secteur maraîcher au Québec.
2. Cadre théorique d’analyse
2.1 Identification et choix d’un modèle d’analyse
Pour répondre à la question de recherche principale concernant les déterminants de l’adoption de la lutte intégrée en horticulture au Québec, la documentation scientifique a été examinée. Les études retenues portaient essentiellement sur l’adoption des pratiques de lutte intégrée et des pratiques semblables à cette dernière. Dans plusieurs de ces études, la lutte intégrée a été influencée par plusieurs facteurs. Cependant, pour mieux comprendre le processus d’adoption du comportement, la recherche a été circonscrite dans un cadre théorique en identifiant les modèles de prédiction du comportement utilisés pour déterminer les facteurs qui influencent l’adoption. À cet effet, principalement trois modèles utilisés pour prédire le comportement des individus face à de nouvelles pratiques ont été identifiés. Il s’agit de la théorie de l’action raisonnée, la théorie de l’action planifiée et la théorie de diffusion de l’innovation.
La théorie de l’action raisonnée (en anglais, Theory of Reasoned Action) provient de la psychologie sociale et a été développée par Fishbein & Ajzen (1975). Ce modèle définit les liens entre les croyances, les attitudes, les normes, les intentions et les comportements individuels. Selon Fishbein & Ajzen (1975), le comportement d’une personne serait déterminé par son intention à l’adopter et cette intention à son tour, serait déterminée par l’attitude de la personne et par ses normes subjectives relatives au comportement en question. Fishbein & Ajzen (1975, p.302) définissent les normes subjectives comme étant la perception d’un individu par rapport au fait que la plupart des personnes qui sont importantes à ses yeux soient d’accord qu’il devrait ou ne devrait pas effectuer le comportement en question. Cela donne l’équation suivante :
Intention comportementale = Attitude + Normes subjectives
Selon la théorie de l’action raisonnée, l’attitude d’une personne envers un comportement serait déterminée par ses croyances envers les effets de ce comportement multiplié par son évaluation de ces effets. Les croyances sont définies par la probabilité subjective de l’individu sur le fait qu’effectuer un comportement particulier va produire des résultats spécifiques. Ce modèle se base donc sur le fait que les stimuli externes influencent les
11 l’intention d’adopter un comportement est aussi déterminée par les normes subjectives qui sont elles-mêmes déterminées par les croyances normatives d’un individu et par sa motivation à se conformer aux normes.
Malgré une importante capacité de prédiction à travers plusieurs études et dans plusieurs domaines, la théorie de l’action raisonnée présente quelques limites qui font qu’elle n’est pas nécessairement une théorie de choix pour notre étude.
D’abord, aucun cas de prédiction du comportement d’adoption de pratiques agricoles n’a été expliqué avec ce modèle. Sur le plan empirique, le degré de généralité élevé du modèle implique une difficulté d’application et d’opérationnalisation des mesures. En effet, le modèle de Fishbein & Ajzen (1975) ne précise pas les croyances entrant en jeu lors de la formation de l’intention envers un comportement donné. Aussi, il n’existe pas encore d’outils permettant de mesurer l’attitude envers la lutte intégrée.
Sur le plan conceptuel, Fishbein & Ajzen (1975) ont supposé que les individus sont rationnels et utilisent systématiquement l’information qui est disponible. Cependant, le contrôle volontaire du comportement peut être bouleversé par des facteurs internes ou externes. En agriculture par exemple, l’application de pratiques agricoles est sujette à des changements de règlementations. Ces règlementations sont souvent ressenties comme de la pression obligeant d’une façon ou d’une autre, le producteur à changer de comportement. Ainsi, l’individu a l’impression de ne plus contrôler la situation.
Aussi, Sheppard Hartwick & Warshaw (1988) ont montré que seule l’intention ne détermine pas le comportement et qu’il existe une autre catégorie de facteurs qui échappent au contrôle de l’individu (conditions facilitatrices se rattachant aux ressources de l’utilisateur) tels que l’argent et le temps. Sheppard & coll. (1988) ont également démontré qu’il n’y a aucune disposition dans le modèle pour considérer la probabilité de ne pas exécuter son comportement ou les conséquences d’un tel échec sur la détermination des intentions. L’hypothèse qui stipule que l’homme est purement rationnel et que son comportement est totalement sous son contrôle a été le point de départ des travaux d’Ajzen (1991) desquels est issue de la théorie du comportement planifié.
Sur le plan empirique, les travaux de validation du modèle ont soulevé la difficulté de son application due à la non-spécification des croyances qui déterminent les normes
subjectives, l’attitude et le contrôle du comportement. Cette difficulté émane du degré de généralité élevé du modèle emprunté à la théorie de l’action raisonnée.
D’un point de vue conceptuel, Compeau, Higgins & Huff (1999) ont comparé la théorie du comportement planifié et la théorie cognitive sociale de Bandura (1989). Ils ont mis en cause le caractère unidirectionnel de la théorie qui modélise les effets de l’environnement social, des croyances cognitives et des attitudes sur le comportement. De plus, la théorie prétend que le contrôle perçu du comportement permet de prévoir le contrôle réel du comportement. Or, ce contrôle perçu peut ne pas être particulièrement réaliste lorsqu’une personne a relativement peu d’informations sur le comportement, quand les conditions ou les ressources disponibles ont changé ou quand de nouveaux éléments sont entrés dans la situation. Dans notre cas, l’on se retrouvera très souvent dans le cas où l’individu a peu d’informations sur les pratiques de lutte intégrée. Il est clair alors que la contribution du contrôle perçu dans la prévision du comportement ne peut être que peu significative dans ce cas précis.
La théorie de la diffusion de l’innovation (en anglais, innovation diffusion theory), proposée en 1962 par Everett Rogers, a été appliquée autant sur le plan individuel (Rogers, 1995) que sur le plan organisationnel (Zaltman, Duncan & Holbeck, 1973). Elle a été développée initialement pour expliquer l’adoption et la diffusion de technologies agricoles et offre un cadre conceptuel au concept d’acceptabilité, car son but est d’expliquer comment une innovation technologique évolue du stade d’invention à celui d’utilisation élargie. Aussi, Rogers (1995) considère que l’adoption ne doit pas être vue comme un simple choix, mais plutôt comme une série d’évènements menant à l’utilisation continue de la technologie étudiée. La théorie de la diffusion des innovations a cependant fait l’objet de plusieurs critiques. Sur le plan conceptuel, elle manque de fondement théorique. En effet, les recherches sur la diffusion des innovations se sont basées sur des développements et des validations empiriques pour construire leur cadre d’analyse. C’est ce qui explique que leurs résultats soient contextuels et non généralisables. Si cet aspect représente une faiblesse pour l’utilisation de cette théorie dans certains domaines (technologies de l’information par exemple), elle offre plus de flexibilité dans notre cas, car elle est applicable à toutes sortes d’innovations en particulier lorsqu’il s’agit de pratiques agricoles (Chau & Tam, 1997). Ainsi, chaque partie du modèle de Rogers peut intégrer de nouvelles variables qui elles,
13 sont basées sur des validations empiriques antérieures. Rogers (1995) trouve cinq éléments qui sont des attributs perçus et qui déterminent l’adoption ou la diffusion d’une nouvelle technologie. Pour Rogers, l’adoption d’une innovation serait déterminée par : son avantage comparatif (non lié au coût d’opportunité), sa compatibilité avec les valeurs du groupe d’appartenance, sa complexité, la possibilité de la tester (testabilité), et sa visibilité. Rogers établit sa théorie sur un ensemble de typologies dans le but de suivre l’évolution du taux d’adoption (décrit par une courbe en S), considéré comme la variable descriptive essentielle de la diffusion. En plus des caractéristiques directement liées à l’innovation ou la pratique, Rogers distingue trois types d’unités de prise de décision qui pourraient influencer le taux d’adoption :
— La décision collective : les individus choisissent collectivement d’adopter ou de rejeter l’innovation. Tous les membres du système social doivent se conformer à la décision du groupe une fois la décision prise. Cette forme de décision s’appliquera moins dans notre cas, car les prises de décisions sont le plus souvent des choix personnels
— la décision individuelle : l’individu choisit d’adopter ou de rejeter l’innovation indépendamment de la décision des autres membres de son système social. Cependant, la décision de l’individu est influencée par les normes de son système et par son réseau d’information interpersonnel sous forme de pression sociale;
— La décision autoritaire : dans ce cas, c’est un groupe d’individus qui prend la décision. L’individu, membre du système, a très peu ou pas d’influence sur le processus de prise de décision. Mais il l’applique cependant.
En résumé selon Rogers, les facteurs qui influencent le taux d’adoption d’une innovation sont : les caractéristiques de l’innovation, l’unité de prise de décision, le canal de communication, la nature du système social et la compétence de l’agent de promotion. L’intérêt majeur de la théorie de Rogers est qu’elle permet de décrire tout le réseau social de circulation d’une innovation au sein d’une société.
Dans la section précédente, quelques modèles théoriques qui ont pour objectif d’étudier le comportement humain de façon générale ont été explorés. Le modèle de Rogers a été retenu comme base théorique pour identifier les facteurs qui déterminent l’adoption de la lutte intégrée en horticulture au Québec. En effet, le modèle de Rogers se prête mieux à
l’exercice que nous tentons d’effectuer compte tenu de son adaptabilité dans des contextes bien définis et surtout parce que nous sommes ici dans un contexte de pratiques agricoles. Plutôt que d’être déduite d’une formalisation théorique fondée sur un schéma propositionnel, la théorie de Rogers repose sur des relations constantes entre un certain nombre de variables observées dans la réalité empirique. Malgré sa limite épistémologique, cette théorie peut fournir des variables clés nécessaires à la compréhension du processus d’adoption. Le but ici est de mettre l’accent sur la relation entre les caractéristiques de l’innovation et l’intensification de l’adoption.
2.2 Les déterminants de l’adoption
Selon Rogers (2003), les attributs de l’innovation font référence aux perceptions individuelles d’un individu par rapport à ses avantages comparatifs, sa compatibilité avec les tâches à accomplir, sa faible complexité, la possibilité d’essai et son fort rayonnement (visibilité des résultats). Elles sont positivement associées à son adoption. La documentation nous donne plus d’informations sur la façon dont ces facteurs ont influencé l’adoption dans différentes circonstances.
2.2.1 Les avantages comparatifs de l’innovation
Plusieurs auteurs ont rapporté dans leurs études, des critères similaires à des avantages comparatifs ou des bénéfices perçus. Les bénéfices perçus liés à l’adoption des pratiques de lutte intégrée et qui semblent avoir eu une influence positive notable sur l’adoption sont : l’efficacité perçue, la rentabilité perçue ainsi que les bénéfices sur la santé et sur l’environnement (Slattery, Livingston, Greene & Klonsky, 2011 ; Blake, Sandler, Coli, Pober & Coggins , 2007; Burton, Rigby & Young, 2008; Mzoughi, 2011; Moser, Pertot, Elad & Raffaelli, 2008; West & Cissé, 2013).
D’autres facteurs influençant l’adoption sont davantage reliés aux croyances et aux attitudes. Dans le cadre d’une étude menée sur l’adoption des pratiques de lutte intégrée en grande culture au Québec, West et Cissé (2013) ont aussi déterminé qu’une perception positive ou négative des liens entre la lutte intégrée et l’agriculture biologique pouvait influencer l’adoption. Les agriculteurs qui pensent que la lutte intégrée équivaut à l’agriculture biologique adopteraient moins la pratique. Ce critère ne s’est pas avéré significatif dans le cadre de leur étude, mais mérite d’être pris en compte dans un cadre de
15 production maraîchère où la notion du biologique est plus importante pour les consommateurs. Ils ont aussi montré qu’un agriculteur qui est soucieux de l’environnement et qui est conscient qu’une pratique réduira les impacts des pesticides sur l’environnement adoptera plus facilement cette pratique (West & Cissé, 2013; Cary & Wilkison, 1997). Les résultats de certaines études suggèrent que les agriculteurs sont de plus en plus soucieux de l’impact des pesticides sur l’environnement et cela peut avoir une influence positive sur leur décision de produire avec moins de pesticides (Rigby, Young & Burton, 2001).
2.2.2 La faisabilité : une perception basée sur la complexité, la compatibilité et
l’information
La faisabilité, au sens large, se définit comme une série d’études à caractère analytique dont l’objectif premier consiste à déterminer si un projet est réalisable. Belzile, Lajoie et Urli (2005) considèrent que la faisabilité prend forme dès qu’un véritable effort est consenti en vue d’accumuler des éléments d’information pour ensuite aboutir à une décision visant à faire ou ne pas faire le projet. Selon Veisi (2012), la faisabilité perçue d’une technologie a un impact direct mais faible sur l’adoption, car son impact réel s’explique à travers d’autres variables qui augmentent ou réduisent le sentiment de facilité d’exécution chez l’agriculteur. Parmi ces variables, nous avons la complexité, la compatibilité, les risques d’utilisation liés à la pratique concernée et l’information. Selon Bourgeault (2009), Gaudreau (2013) et Gauthier (2012), les agriculteurs perçoivent que certaines pratiques de lutte intégrée sont compliquées ou semblent plus difficiles à mettre en œuvre et cela peut avoir une influence sur l’adoption. Si un producteur a le sentiment qu’une pratique est complexe à mettre en œuvre, il n’adoptera pas la pratique.
Certaines études ont démontré que les agriculteurs évaluent aussi les risques liés à l’adoption de nouvelles pratiques telles que la lutte intégrée (Lohr, Park & Higley, 1999; Sexton & Zhen, 2007). Plus précisément, d’autres recherches montrent que les risques perçus de baisse de rendement (Moser et coll., 2008; Blake et coll., 2007) ou de perte de production (Motocu, 2011, Mzoughi, 2011), les risques perçus de défaillances techniques (Cary & Wilkison, 1997; Motocu, 2011; Burton Rigby & Young, 1999), les risques perçus de résistance aux pesticides (Shaw et coll., 2009; Kaine & Bewsell, 2008), les risques perçus ou incertitudes à propos de l’efficacité constituent un frein à l’adoption de la lutte intégrée (TVan Veen, Douglas, Joffe & Cooke, 1998.)
West & Cissé (2013) ont montré que l’accès à plus d’information influence positivement l’adoption de la LI en grandes cultures au Québec. Selon ces auteurs, plus le producteur reçoit de l’information, plus la probabilité qu’il soit un fort adopteur est élevée. Cependant, West & Cissé (2013) précisent que la confiance en la source, la quantité reçue et l’utilité perçue de l’information sont d’importants facteurs à prendre en compte.
Lambert, Sullivan, Claassen & Foreman (2007) mettent l’accent sur l’importance de la compatibilité dans l’adoption des pratiques de conservation agroenvironnementales dans des fermes américaines. En effet, un agriculteur est susceptible d’adopter une telle pratique si les techniques reliées à l’utilisation de cette dernière sont compatibles avec le but de sa production (ou la stratégie marketing) (Ridgley & Brush, 1992). Par exemple, si le but de la production est de vendre sur un marché international ou local, un marché de produits frais ou destinée à la transformation, certaines restrictions sur l’utilisation de pesticides, la présence de résidus chimiques ou encore la recherche d’un avantage concurrentiel peuvent influencer la décision d’adoption (Moser & coll., 2008).
Gaudreau (2013) souligne aussi que les exigences des consommateurs à l’égard de la qualité des fruits et légumes semblent être déterminantes dans la décision des agriculteurs de recourir à une alternative aux pesticides. Kaine & Bewsell (2008) en parlent sous le terme d’exigences du marché. Un agriculteur trouvera la lutte intégrée d’autant plus compatible avec sa production si l’utilisation de la pratique lui permet de vendre sur le marché tout en satisfaisant les attentes des consommateurs (moins de résidus, des produits frais et de qualité, etc.). Sharma & coll. (2011) démontrent par ailleurs que l’existence d’un contrat de vente avant la production peut inciter les agriculteurs à respecter des exigences, les amenant à recourir à des pratiques agricoles plus vertes. Moser & coll. (2008) soutiennent que ces mêmes exigences peuvent être à la base de changement dans les modes de production.
Il existe aussi une autre forme de compatibilité directement reliée à l’utilisation de la pratique. Ju-yong & Yong-hong (2007) montrent qu’il existe une compatibilité technique entre les exigences matérielles de la nouvelle pratique et les ressources dont dispose l’agriculteur. Ainsi, une plus grande compatibilité technique entre l’utilisation des méthodes de lutte intégrée et les ressources matérielles déjà disponibles serait positivement reliée à
17
2.2.3 Les facteurs sociodémographiques
Plusieurs études ont établi que des facteurs démographiques, tels que le revenu, l’âge, le niveau de scolarité, le niveau d’expérience en agriculture, la formation de base de l’individu (formation agricole), l’existence d’une relève agricole, l’existence d’un contrat de vente, le type de marché pour lequel la production est destinée et l’appartenance à une association, ont influencé la tendance d’un agriculteur à adopter des pratiques agricoles (Blake et coll., 2007; Sharma, Bailey & Fraser, 2011; Ju-yong & Yong-hong, 2007; Moser et coll., 2008; Palis, Morin & Hossain, 2005; Mzoughi, 2011, Veisi, 2012, West & Cissé, 2013).
Selon Sharma, Bailey, and Fraser (2011), le statut d’emploi agricole à temps plein est positivement lié à l’adoption et à l’application de la lutte intégrée, car elle nécessite plus d’efforts de gestion. Cependant, concernant le niveau d’expérience ou autres variables mesurant l’expérience, les résultats sont partagés. En effet, selon Blake et coll. (2007), les agriculteurs chevronnés à temps plein en charge de grandes opérations auront tendance à recourir plus souvent à des pratiques de lutte intégrée par rapport aux producteurs les moins expérimentés qui ont travaillé à temps partiel et qui gèrent de petites exploitations. De même, West et Cissé (2013) montrent que l’expérience en milieu agricole se présente comme une composante importante dans l’explication du comportement d’adoption de la lutte intégrée en grandes cultures au Québec. Selon ces auteurs, une grande expérience favoriserait l’adoption. À l’opposé, Sharma et coll. (2011) trouvent que le nombre d’années d’expérience de l’agriculteur est négativement lié à l’adoption de la lutte intégrée. Cette divergence au niveau des résultats pourrait s’expliquer par le contexte des études (Pays : É.-U. et R.-U.; productions : céréales et canneberges).
Selon Keyes (2000), un changement positif ou négatif est troublant parce que les gens recherchent la stabilité. Les individus réagissent au changement de différentes manières (Schiffer, 2011). Une piste intéressante serait d’identifier d’autres facteurs pouvant agir sur l’adoption et expliquer ces résultats tels que : la motivation et la résistance au changement.
Un modèle conceptuel a été construit à partir des variables identifiées dans la littérature comme déterminants potentiels. La figure 1 ci-dessous s’inspire des variables identifiées
dans la littérature comme ayant une influence sur l’adoption de la lutte intégrée et dont les réalités sont proches de celles du Québec.
Figure 1. Modèle adapté de Rogers (2003).
Cette étude répondra principalement à la question de recherche suivante :
« Quels sont les facteurs qui favorisent ou limitent significativement l’adoption de la lutte intégrée en horticulture au Québec? ». Plus spécifiquement :
- Existe-t-il une relation entre le fait d’avoir le souci des exigences du consommateur et le niveau d’adoption de lutte intégrée en horticulture?
- Existe-t-il une relation entre le fait d’avoir le souci de l’environnement et le niveau d’adoption de lutte intégrée en horticulture?
- Quels sont les prédicteurs de la faisabilité perçue de la lutte intégrée
Pour répondre à chacune de ces questions, une méthodologie de recherche a été développée et adoptée. La section suivante présente en détail, les différentes étapes suivies. Bénéfices perçus & croyances Informations Complexité perçue Compatibilité Risques perçus Profit perçu Faisabilité perçue Souci du consommateur Motivation
(Intrinsèque & extrinsèque)
Souci de l’environnement
Niveau
d’adoption
Facteurs sociodémographiques e S i d ééé F s19
3. Méthodologie de l’étude
3.1 Analyse conceptuelle
3.1.1 Conception de la variable dépendante : le niveau d’adoption
Pour répondre à la principale question de recherche, la première étape consistait à construire la variable « niveau d’adoption ».
En effet, il est difficile de dire que la lutte intégrée est constituée d’un nombre bien précis de pratiques, car à ce jour, aucun cahier de charge n’existe pour dire quand un producteur applique ou pas la lutte intégrée. Cependant, il existe tout de même des références claires sur ce qu’est la lutte intégrée, en particulier du côté du MAPAQ. Le MAPAQ s’en tient strictement à sa définition officielle, que l’on retrouve dans sa Stratégie Phytosanitaire Québécoise en Agriculture (SPQA). Cette définition inclut des notions de santé et de sécurité à la ferme, entre autres. Cependant, notre définition se limite davantage à la lutte intégrée comme technologie adoptée dans la production et le contrôle des ravageurs des cultures.
L’identification des pratiques de lutte intégrée en horticulture, plus précisément dans les cultures de carottes, oignons, fraises, framboises, pommes et pomme de terre, s’est faite sur la base d’une étude précédemment menée sur l’adoption de la lutte intégrée en grande culture (céréales à paille, maïs et soya).
Ø Protocole de sélection des pratiques dans le projet de lutte intégrée en
grandes cultures
Dans l’étude portant sur l’adoption de la lutte intégrée en grande culture, l’identification des pratiques s’est fait grâce à la contribution d’un comité d’experts. Pour y arriver, les experts avaient sélectionné des pratiques de lutte intégrée dans les productions concernées pour ensuite les pondérer en fonction de leur potentiel de rationalisation des pesticides. Au total, 26 pratiques avaient été répertoriées. Cependant, toutes les pratiques n’avaient pas le même potentiel de réduction des pesticides. Dans ce contexte, chacune des pratiques avait été pondérée par 13 personnes, soit quatre membres du comité d’experts en plus de neuf conseillers en grandes cultures du MAPAQ. Six des conseillers du MAPAQ ont noté les pratiques en duo et l’échelle de notations était de 10. À la suite de cet exercice de
présélection, les pratiques par cultures avaient été présentées en ordre décroissant des notes moyennes attribuées. D’après les notations des experts, certaines pratiques se retrouvaient en tête de liste pour toutes les cultures (ex., applications localisées, dépistage, désherbage mécanique), ce qui signifiait que certaines pratiques étaient incontournables lorsqu’on parlait de lutte intégrée. Aussi, les coefficients de variation indiquaient le degré d’accord avec lequel les personnes avaient noté les différentes pratiques. Par exemple, un faible coefficient de variation relatif à la note moyenne accordée à une pratique indiquait que les experts se mettaient relativement d’accord sur cette note, que celle-ci ait été faible, moyenne ou élevée. Ensuite, une note moyenne ajustée avait été calculée en multipliant la note moyenne par la différence entre 1 et le coefficient de variation. Cet ajustement visait à tenir compte à la fois de l’évaluation faite par les personnes qui ont noté les pratiques ainsi que de leur niveau d’accord sur cette notation. Cela permettrait de discriminer deux pratiques qui afficheraient sensiblement la même note moyenne, mais qui n’obtiendraient pas le même degré d’accord des personnes consultées (coefficient de variation différent). Finalement, deux types de sélection des pratiques ont été suggérés. Pour la sélection 1, les pratiques sélectionnées étaient celles dont les notes moyennes ajustées dépassaient la moyenne de celles-ci. Pour la sélection 2, la logique était la même à l’exception que la médiane des notes moyennes ajustées était utilisée plutôt que la moyenne. Le but était de savoir si on obtiendrait approximativement le même nombre de pratiques pour chaque culture concernée. Cet exercice avait permis de retenir un certain nombre de pratiques jugées pertinentes lorsqu’on parle de lutte intégrée en grandes cultures au Québec.
Ø Protocole de sélection des pratiques dans le mémoire
Dans le cadre de ce mémoire, la sélection des pratiques s’est effectuée en reprenant deux questionnaires, soit celui provenant du projet « grandes cultures » dont nous avions parlé plus tôt et un autre questionnaire préparé par le MAPAQ dans le cadre d’une enquête à venir sur l’adoption de la lutte intégrée dans toutes les productions agricoles au Québec (MAPAQ, 2012.)
Les deux questionnaires ont été révisés parallèlement. Dans le cas du questionnaire du MAPAQ, les questions qui ne relevaient pas davantage d’éléments relatifs à la pratique de
21 travail). Concernant le questionnaire sur le projet « grandes cultures », l’examen s’est concentré sur les sections portant sur les pratiques de lutte intégrée qui sont incluses ou non dans l’indice d’adoption et dont la méthodologie de sélection des pratiques a été expliquée précédemment.
Ø Choix des cultures et calcul d’un indice d’adoption
Les cultures impliquées dans le cadre de notre étude sont les suivantes : les carottes et les oignons, les fraises, les framboises, les pommes de terre et les pommes. Le choix de ces cultures s’est fait parce que le nombre de producteurs québécois dans chacune de ces cultures assurait une certaine force statistique à l’étude. Aussi, nous avions choisi des cultures utilisant assez massivement les pesticides afin que la lutte intégrée y ait un bon potentiel quant à la rationalisation des pesticides.
Pour chacune de ces cultures, il a été retenu le nombre de pratiques suivant : - 21 pratiques de lutte intégrée en production de carottes,
- 22 pratiques de lutte intégrée en production d’oignons, - 19 pratiques de lutte intégrée en production de fraises, - 19 pratiques de lutte intégrée en production de framboises, - 18 pratiques de lutte intégrée en production de pommes de terre, - 18 pratiques de lutte intégrée en production de pommes.
Pour ce qui est de l’exercice de notation des pratiques pour déterminer leur pondération dans l’indice d’adoption de la lutte intégrée dans ces cultures, d’autres spécialistes pour chaque culture ont été consultés. Cette pondération tient compte du potentiel de rationalisation des pesticides pour chaque pratique selon la culture concernée. Les tableaux 20 à 23 en annexe montrent les noms des pratiques retenues ainsi que leurs pondérations respectives.
L’observation de ces tableaux montre que toutes les pratiques n’ont pas eu le même potentiel de rationalisation des pesticides et ne valaient pas le même nombre de points
même si la pratique est utilisée pour deux productions à la fois. Par exemple, la pratique intitulée « Je m’assure que le réglage du pulvérisateur est fait au moins une fois par année par une personne accréditée » (tableau 20) a une valeur de 7 points pour le producteur de carottes qui dit l’avoir pratiqué, tandis que la même pratique équivaut à 6,6 points pour un producteur d’oignons. L’utilisation d’une telle pratique dans la production de carottes revêt un plus grand potentiel de rationalisation de pesticides que dans la production d’oignons. L’étape suivante a été de calculer l’indice d’adoption des individus à partir des valeurs attribuées à chaque pratique. Quelques exemples illustratifs sont proposés pour montrer comment l’indice d’adoption a été calculé.
Supposons qu’un individu i réponde : « Oui je l’ai fait » pour une pratique P1 donnée, nous
lui attribuons le nombre de points X1 associé à l’utilisation de cette pratique par les
experts. Son score total (Si) équivaut à la somme des scores correspondants aux
pratiques pour lesquels il aura répondu : « Oui je l’ai fait », soit Si =X1 +X2 +…+Xn. Ensuite,
nous calculons une moyenne du score total obtenu par le répondant. Par exemple, supposons que l’individu i est en fait producteur de carottes qui a obtenu un score total Si
(exemple Si =60,8 points). Sa moyenne sera égale à mi = Si/Smax (où Smax égale le score
maximal atteignable si toutes les pratiques sont cochées « oui » pour la culture), soit 60,8/121,8 dans ce cas pour les carottes (tableau 20.)
Étant donné que pour certaines productions, les agriculteurs concernés produisaient à la fois des carottes et des oignons, ou des fraises et des framboises, la moyenne de leur score a été calculée en faisant la moyenne des scores du même individu divisé par deux. Si par exemple, un individu Z produisant à la fois des fraises et des framboises obtenait un score de Ss=20 pour la production de fraise et un score total de Sf=80 pour la production
de framboise, sa moyenne totale serait égale à la moyenne pour la production de fraise Ss/Smax_fraise (soit 20/88, 3) additionné à sa moyenne pour la production de framboise
Sf/Smax_framboise (80/84, 3) le tout divisé par deux. Les chiffres obtenus représentent l’indice
23 Tableau 1. Statistiques descriptives pour l’indice d’adoption (n=509)
Variable
n Minimum Maximum Moyenne Écart-Type
Indice d’adoption 509 0 1 , 67 , 21
Après le calcul de l’indice d’adoption, les agriculteurs ont été classés selon les indices obtenus afin de définir des niveaux d’adoption. Les résultats du tableau 2 montrent que selon notre classification, le groupe des « faibles adopteurs » contient 148 individus avec des scores allant de 0 à 0,60. Le groupe des « adopteurs modérés » contient 203 individus avec des scores allant de 0,61 à 0,80 puis le groupe des « forts adopteurs » contient 153 individus avec des scores allant de 0,80 à 1. Une ANOVA à une voie a été ensuite réalisée pour s’assurer que la moyenne entre les trois groupes était statistiquement différente. Tableau 2. Statistiques descriptives pour le niveau d’adoption (n=509)
Niveau d’adoption
Faible Moyen Élevé
Indice d’adoption
Moyenne 0,41 0,72 0,88
Minimum 0,00 0,61 0,81
Maximum 0,60 0,80 1,00
n 148 208 153
3.1.2 Conception des variables indépendantes
À partir de la recension des écrits, plusieurs variables ont été identifiées comme ayant une influence potentielle sur l’adoption. Aussi, les résultats d’une étude qualitative préliminaire menée par Gaudreau en 2013 et portant sur le même projet ont influencé la formulation des questions de notre sondage. Cette étude qualitative avait consisté en une série d’entrevues réalisées auprès de 30 producteurs horticoles du Québec. Elle visait donc à circonscrire les risques et les autres facteurs qui pouvaient influencer l’adoption des pratiques de lutte intégrée. De plus, ces entrevues ont permis de mieux saisir la dynamique des différentes cultures retenues, afin d’élaborer des questionnaires adaptés pour chaque culture.
Dans le modèle conceptuel proposé, plusieurs facteurs avaient été identifiés comme étant susceptibles d’influencer l’adoption de la lutte intégrée en horticulture à savoir :
- la faisabilité perçue (complexité perçue + compatibilité perçue + risques perçus + connaissance +résistance au changement + expérience en culture maraîchère), - le dégrée de pro-environnementalisme chez l’agriculteur (ou encore souci de
l’environnement),
- le souci des exigences du consommateur par l’agriculteur, - la motivation (intrinsèque et extrinsèque),
- les variables sociodémographiques (sexe, âge, niveau de revenu, niveau de scolarité, absence ou présence de relève agricole, contrat avant production, etc.) Bien que les questions qui composent les différents groupes de variables indépendantes proviennent d’une littérature existante (articles, étude qualitative), la première étape pour regrouper les variables par concept a été de procéder à une analyse en composantes principales (ACP) et aux tests de vraisemblance (alpha de fiabilité) avec le logiciel SPSS 21.
Ø 1re
étape : création d’indices pour les variables indépendantes présentes dans le modèle.
L’analyse de la composante principale (ACP) est une technique statistique utilisée pour l’identification des dimensions (facteurs) qui composent un instrument de mesure. Elle permet de regrouper plusieurs questions ayant une corrélation importante entre elles et de donner un sens à chaque regroupement à travers une analyse lexicale des mots employés dans chaque regroupement de questions. Le test de fiabilité quant à lui sert d’échelle pour retenir les regroupements les plus significatifs (Cronbach, 1951). Ces regroupements sont caractérisés par un coefficient alpha > 0,70 ou un coefficient de corrélation > 0,60 significatif à 0,001. Dans la présente étude, il en résulte de ces analyses, 11 regroupements de variables indépendantes. Chacun de ces groupes pouvait être subdivisé en sous-groupes dont certaines conservaient une fiabilité intéressante après regroupement. Le tableau 3 fait un point des regroupements retenus par l’analyse factorielle.
25 Le choix des variables indépendantes a été guidé par le principe de parcimonie qui veut qu’un bon modèle comprenne un nombre optimal de variables et par la présence d’un lien théorique connu ou présumé avec la variable dépendante. Les éléments qui ont été considérés lors de cette étape sont les suivants :
- les objectifs ainsi que les hypothèses de recherches, - la présence de variables confondantes,
- la présence de corrélation avec la variable dépendante, et - la puissance statistique (Cohen, 1992).
Tableau 3. Variables indépendantes créées à partir d’une analyse de fiabilité ou de corrélation.
Nom de la variable Élément mesuré
Sous-mesure Cronbach /Corr Nombre d’items Avantages comparatifs Croyances positives envers la LI 0,72 4 Visibilité des résultats Expérience positive vécue au préalable 0.65** 2 Souci de l’environnement Préoccupations environnementales sur le long terme 0,77 4
Compatibilité perçue Compatibilité générale perçue de la LI avec les buts de production
0,71 6
Complexité perçue Difficulté perçue à mettre en pratique la LI
0,73 4
Risques perçus Risques perçus liés à la perte de revenu
0,72 4
Quantité d’infos Quantité d’information reçue
N.A N.A
Résistance Résistance au changement
0,79*** 2
Motivation Motivation à adopter Intrinsèque 0,79 4 Extrinsèque 0,81 4