© Emilie Giguère, 2020
Les expériences de travail des femmes cadres :
s'intégrer, tenir et trouver sa place dans l’encadrement
Thèse
Emilie Giguère
Doctorat en sciences de l'orientation
Philosophiæ doctor (Ph. D.)
Les expériences de travail des femmes cadres :
s’intégrer, tenir et trouver sa place dans l’encadrement
Thèse
Émilie Giguère
Sous la direction de :
Louise St-Arnaud, directrice de recherche
Québec, Canada
ii
Résumé
Les transformations du monde du travail ont bouleversé les processus d’intégration et de maintien au travail des travailleurs, notamment ceux des femmes, davantage confrontées à des formes de travail précaire, temporaire et atypique. Qu’en est-il pour les femmes cadres, une des catégories socioprofessionnelles les plus élevées au sein du marché du travail? L’objectif de cette thèse est de mieux comprendre les expériences subjectives des femmes cadres concernant leurs processus d’intégration, de mobilité et de maintien au travail. Cette recherche s’appuie sur un cadre conceptuel formé à la rencontre de trois perspectives théoriques qui prennent en compte les expériences vécues par les femmes cadres. La méthodologie s’inscrit dans une recherche narrative. Cinquante-et-une entrevues individuelles ont été menées auprès des femmes cadres dans un processus en va-et-vient, entre la collecte et le traitement et les analyses du matériau. Ces entrevues ont été analysées à l’aide des stratégies de l’examen phénoménologique des matériaux et des catégories conceptualisantes afin d’entrer en contact avec le sens de leurs expériences. À la suite de la réalisation, du traitement et des analyses des entrevues individuelles, trois entrevues de groupe ont été menées avec les participantes volontaires des entrevues individuelles. Ces entrevues de groupe ont contribué à peaufiner le processus de théorisation. Ces différentes étapes ont permis de construire un processus de théorisation répondant au but et aux objectifs spécifiques de la recherche. Les résultats révèlent le désir de plusieurs femmes cadres d’arriver à tenir à la fois leur projet professionnel (travail d’encadrement) avec leurs différents projets de vie, notamment sur les plans familial, personnel et scolaire. Tout au long de leur parcours de vie professionnelle, elles traversent différentes zones de tensions et de conflits et vivent d’importants tiraillements entre leur vie professionnelle, conjugale et familiale. Le traitement et les analyses du matériau montrent que plusieurs femmes cadres cherchent à trouver leur place au sein du marché du travail, une place où elles peuvent faire une différence par leur rôle de leader en apportant une contribution humaine, sociale et financière à une organisation, une place qui permet d’intégrer plusieurs projets de vie en même temps sans qu’il y ait trop de sacrifices à faire, une place où elles peuvent se développer et s’accomplir dans le travail. Toutefois, cette place ne leur est pas donnée, elle se définit et se clarifie pour chacune des femmes cadres au courant de leur parcours de vie professionnelle, ce qui les amène à adopter différentes stratégies d’intégration et de maintien au travail. De plus, la possibilité de trouver cette place dépend grandement des contextes organisationnels et de vie dans lesquels elles se retrouvent et des rapports sociaux auxquels elles sont confrontées, qui influencent la dynamique de la reconnaissance au travail et la construction de leur
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identité. Des analyses de cette thèse émergent différents choix, renoncements et compromis effectués par les femmes cadres en fonction des stratégies déployées pour s’intégrer et se maintenir dans l’encadrement. Enfin, les voies d’émancipation par le travail des femmes cadres sont dégagées et discutées.
iv
Abstract
The recent transformations in the organization of work have upset the integration and job-retention processes of employees, especially women, who are increasingly confronted by forms of precarious, temporary and atypical work. And how does this translate to female executives, one of the highest socio-professional categories in the labour market? The aim of this thesis is to understand the subjective experiences of female executives regarding their integration, mobility and job retention processes. This research is based on a conceptual framework which integrates three theoretical perspectives to consider the female executives’ experiences. The methodology is based on a narrative research. As such, 51 individual interviews were conducted with female executives using a back-and-forth process between the collection, processing and analysis of the material. The interviews were analyzed using a phenomenological examination of materials and conceptual categories to foster a deep understanding of their experiences. These analysis strategies helped to build a theorization process centred around the specific purpose and objectives of the research. Following the completion, processing and analysis of the individual interviews, three group interviews were conducted with the volunteer participants from the one-on-one interviews. These group interviews helped to further refine the theorization process. The results reveal the desire of several female executives to hold both their professional projects (supervision and management) with other life projects, such as family, personal and school projects. Throughout their professional life, female executives navigate through different areas of tension and conflict. They also experience significant tension between their professional, marital and family life. The processing and analysis of the material shows that many female executives seek to find their place in the labour market, a place where they can make a difference with their leadership role by making a human, social and financial contribution to an organization. As such, they seek a place that allows them to integrate several life projects at the same time while reducing the sacrifices necessary to do so, as well as a place where they can grow and be accomplished through their work. However, this place is not readily given them. Rather, for each of the female executives, this place must be created, defined, clarified and negotiated throughout their career path. As a consequence, they develop different work integration strategies as well as various strategies to maintain themselves in the executive sphere. Moreover, the opportunity to find this workplace depends greatly on the organizational and life contexts in which they find themselves and the social relationships they face. This in turn influences the work recognition dynamics and the construction of their identity. The analysis of this thesis highlights the different choices, renunciations and compromises made by
v
female executives in light of the strategies they mobilize to integrate themselves to their workplace and maintain their executive position. Finally, the female executives’ various pathways to emancipation through the work are identified and discussed.
vi
Table des matières
Résumé ... ii
Abstract ... iv
Table des matières ... vi
Liste des tableaux ... xi
Liste des figures ... xii
Remerciements ... xiii
Introduction ... 1
Partie 1 : Chapitres 1 à 6 ... 6
1. Chapitre 1 : Perspectives disciplinaires du travail ... 8
1.1 Origine et étymologie du travail ... 9
1.2 Travail et perspectives de la philosophie ... 10
1.3 Travail et perspectives de la sociologie du travail ... 14
1.3.1 Travail et sociologie des rapports sociaux de sexe ... 18
1.4 Travail et perspectives de l’ergonomie ... 21
1.5 Travail et perspectives de la psychologie du travail ... 22
1.6 Travail et perspectives de la psychosociologie ... 24
1.7 Travail et perspectives de la psychodynamique du travail ... 25
1.8 Place occupée par le travail dans les travaux en sciences du counseling et de l’orientation ………...28
1.9 Synthèse et réflexions ... 30
2. Chapitre 2 : État des connaissances sur le travail des cadres : où sont les femmes? ... 32
2.1 Portrait du groupe des cadres ... 32
2.2 Rôles et travail des cadres ... 40
2.3 Transformations des formes d’organisation du travail et leurs effets sur le travail des cadres ………...47
2.4 Analyses du « travail réel » et stratégies/conduites développées par les cadres ... 50
2.5 Synthèse et réflexions ... 57
3. Chapitre 3 : État des connaissances sur le travail des femmes cadres : de quelles dimensions du travail est-il question? ... 60
3.1 Portrait des femmes cadres et division sexuelle du travail d’encadrement ... 60
3.2 Culture organisationnelle, représentations et stéréotypes ... 65
3.3 Stratégies d’intégration des femmes cadres ... 67
3.3.1 Stratégies de masculinisation ... 68
3.3.2 Stratégies de féminisation ... 70
3.3.3 Stratégies de navigation entre la masculinisation et la féminisation... 72
3.4 Éléments entourant les trajectoires de carrière des femmes cadres ... 73
3.4.1 Des barrières qui persistent ... 73
3.4.2 Effets de l’arrivée des enfants dans les parcours ... 79
3.4.3 Travail domestique et répartition avec le conjoint ... 81
3.4.4 Relation entre les différentes sphères de vie ... 83
3.5 Pratiques de gestion des femmes cadres ... 90
3.6 Synthèse et réflexions ... 93
4. Chapitre 4 : Travail, subjectivité, reconnaissance et construction de l’identité : des dimensions peu abordées des expériences de travail des femmes cadres ... 96
vii
4.1 Travail et construction de l’identité ... 96
4.2 Dynamique de la reconnaissance et construction de l’identité ... 103
4.3 Synthèse générale ... 108
5. Chapitre 5 : Cadre conceptuel de la recherche ... 111
5.1 Objectif général et objectifs spécifiques ... 111
5.2 Cadre conceptuel et principaux concepts à l’étude ... 111
5.3 Description détaillée des principaux objectifs ... 129
6. Chapitre 6 : Méthodologie ... 133
6.1 Contexte de l’étudiante-chercheure ... 136
6.2 Paradigmes et les perspectives théoriques ... 136
6.3 Stratégie de recherche ... 156
6.3.1 Recherche narrative à partir d’entrevues individuelles et de groupe ... 159
6.3.1.1 Type de matériau oral collecté (histoire ou récit) et prise en compte de la temporalité ……….159
6.3.1.2 Explicitation par la personne de ses expériences en considérant la perspective temporelle ... 161
6.3.1.3 Place des dynamiques subjectives et intersubjectives dans la recherche narrative et place accordée à la parole permettant d’entrer en contact avec le vécu affecté des participantes... 163
6.4 Stratégie d’échantillonnage ... 164
6.4.1 Choix des personnes à rencontrer ... 166
6.4.2 Choix des milieux ... 167
6.4.3 Critères d’inclusion, d’exclusion et de diversification de l’échantillon ... 169
6.5 Stratégie de recrutement ... 169
6.6 Stratégie de collecte des matériaux ... 170
6.6.1 Entrevues individuelles et de groupe ... 171
6.6.1.1 Caractéristiques de l’entrevue individuelle ... 171
6.6.1.2 Étapes pour se préparer à l’entrevue individuelle ... 177
6.6.1.3 Caractéristiques de l’entrevue de groupe ... 180
6.7 Stratégies d’analyse ... 182
6.7.1 Examen phénoménologique des matériaux ... 183
6.7.2 Analyse à l’aide des catégories conceptualisantes ... 184
6.7.3 Reconstitution et analyse des parcours de vie ... 186
6.7.4 Stratégies d’analyses des entrevues de groupe ... 187
6.8 Respect des critères de scientificité ... 187
Partie 2 : Chapitres 7 et 8 ... 192
7. Chapitre 7 : Résultats, analyses et points de discussion ... 193
7.1 Présentation générale du processus de collecte, de traitement et des analyses des matériaux ... 193
7.2 Portrait des participantes et mise en contexte de leur travail d’encadrement ... 199
7.2.1 Portrait des participantes ... 200
7.2.2 Description des postes occupés : du statut formel à la place réelle ... 206
7.2.3 Enjeux vécus au sein des contextes organisationnels ... 210
7.2.4 Place occupée par le travail dans la vie des femmes cadres et enjeux de rémunération ………. 214
viii
7.2.5 Synthèse et point de discussion ... 218
7.3 Enjeux de l’intégration, de la mobilité et du maintien au travail des femmes cadres ... 225
7.3.1 Multiplicité des activités de travail visibles et invisibles et arrangements individuels et conjugaux ... 225
7.3.1.1 Multiplicité des activités de travail des sphères d’encadrement et domestique .... 226
7.3.1.2 Processus de négociation et arrangements conjugaux ... 245
7.3.1.3 Mise en discussion dans les entrevues de groupe ... 250
7.3.1.4 Synthèse et point de discussion ... 252
7.3.2 Conduites au travail des femmes cadres en fonction des valeurs et des intérêts .... 262
7.3.2.1 Conduites qui considèrent à la fois des valeurs et des intérêts du monde humain et social et économique et instrumental ... 266
7.3.2.2 Conduites axées sur des valeurs et des intérêts du monde humain et social ... 276
7.3.2.3 Conduites axées sur des valeurs et des intérêts du monde économique et instrumental ... 281
7.3.2.4 Mise en discussion dans les entrevues de groupe ... 287
7.3.2.5 Synthèse et point de discussion ... 290
7.3.3 Dynamiques relationnelles et rapports de coopération des femmes cadres avec les équipes, les collègues et les patrons ... 308
7.3.3.1 Dynamiques relationnelles et rapports de coopération avec les employés ou les équipes de travail ... 308
7.3.3.2 Dynamiques relationnelles et rapports de coopération avec les collègues ... 321
7.3.3.3 Dynamiques relationnelles et rapports de coopération avec le patron ... 325
7.3.3.4 Synthèse et point de discussion ... 330
7.4 Événements et transitions qui caractérisent les parcours de vie professionnelle des femmes cadres ……….348
7.4.1 Du parcours scolaire à l’entrée dans l’encadrement ... 349
7.4.1.1 Choix d’orientation scolaire et professionnelle initiaux ... 349
7.4.1.2 Défis de conciliation étude-travail-famille ... 351
7.4.1.3 Du premier poste occupé sur le marché du travail au premier poste de cadre .... 352
7.4.2 Parcours de vie professionnelle : des passages entre les niveaux hiérarchiques à la possibilité de trouver sa place dans l’encadrement ... 360
7.4.2.1 Événements marquants de la vie professionnelle des femmes cadres et diversité des passages entre les niveaux hiérarchiques ... 362
7.4.2.2 Renoncements à l’ascension hiérarchique à travers des parcours ascendants, latéraux et descendants ... 364
7.4.2.3 Interactions entre les parcours de vie professionnelle et conjugale ... 367
7.4.2.4 Interactions entre les parcours de vie professionnelle et familiale ... 370
7.4.3 Perspectives d’avenir ... 375
ix
7.4.3.2 Vouloir monter sans savoir si ce sera possible ; sinon se maintenir en poste ... 377
7.4.3.3 Vouloir monter, mais pas maintenant ... 378
7.4.3.4 Vouloir monter, mais être plafonnées... 379
7.4.3.5 Se voir « nulle part » et vivre des tiraillements ... 379
7.4.3.6 Vouloir quitter son poste pour prendre sa retraite ... 380
7.4.3.7 Vouloir quitter son poste et être en questionnement quant à son avenir professionnel ……….381
7.4.3.8 Vouloir quitter l’encadrement et s’engager dans un projet entrepreneurial ... 382
7.4.4 Mise en discussion dans les entrevues de groupe ... 382
7.4.5 Synthèse et point de discussion ... 385
7.5 Souffrance au travail des femmes cadres et stratégies de défenses mises en œuvre ... 401
7.5.1 Formes d’expressions de la souffrance au travail et souffrances vécues ... 402
7.5.2 Formes d’aides professionnelles utilisées ... 411
7.5.3 Stratégies défensives ... 413
7.5.4 Mise en discussion dans les entrevues de groupe ... 429
7.5.5 Synthèse et point de discussion ... 431
7.6 Dynamiques de la reconnaissance au travail et construction de l’identité des femmes cadres ……….459
7.6.1 Dynamiques de la reconnaissance au travail ... 460
7.6.1.1 Se sentir reconnues pour leurs efforts et leur contribution ... 460
7.6.1.2 Se sentir reconnues pour leurs efforts, mais peu reconnues pour leur contribution ……….464
7.6.1.3 Se sentir peu ou pas reconnues pour leurs efforts, mais reconnues pour leur contribution ... 467
7.6.2 Construction de l’identité ... 470
7.6.2.1 Se définir et s’identifier aux groupes des femmes et des cadres ... 470
7.6.2.2 Se définir et s’identifier uniquement au groupe des cadres ... 472
7.6.2.3 Se définir et s’identifier uniquement au groupe des femmes ... 476
7.6.3 Synthèse et point de discussion ... 478
7.7 De la femme privilégiée à la femme libérée : les enjeux de l’émancipation par le travail des femmes cadres ... 489
7.7.1 Émancipation par le travail et voies d’émancipation pour les femmes cadres ... 489
7.7.2 Contribution à la culture (kultur) et voies d’émancipation ... 494
7.7.3 Continuité entre les activités de travail visibles et invisibles et voies d’émancipation ………. 499
7.7.4 Arrangements conjugaux et voies d’émancipation ... 505
7.7.5 Mise en discussion dans les entrevues de groupe ... 507
8. Chapitre 8 : Discussion générale et conclusion ... 509
8.1 Principaux apports théoriques de la thèse ... 510
8.1.1 Contributions à la perspective de la psychodynamique du travail ... 510
x
8.1.3 Contributions à la perspective des parcours de vie professionnelle dans les sciences
du counseling et de l’orientation ... 520
8.2 Contributions épistémologiques et méthodologiques de la thèse ... 525
8.3 Contributions sociales de la thèse ... 527
8.3.1 Pistes de réflexion pour soutenir l’intégration et le maintien au travail des femmes cadres ………. 528
8.4 Limites de la portée des résultats de la thèse... 535
Conclusion ... 538
Bibliographie ... 540
Annexe A : Lettre d’invitation à participer au projet de recherche ... 600
Annexe B : Message téléphonique ou par courriel d’introduction aux femmes référées par un tiers 601 Annexe C : Message diffusé sur les réseaux sociaux ... 602
Annexe D : Formulaire de consentement pour l’entrevue individuelle ... 603
Annexe E : Formulaire de consentement pour l’entrevue de groupe ... 608
Annexe F : Guide d’entrevue individuelle ... 613
Annexe G : Fiche d’identification des femmes cadres ... 616
Annexe H : Guide d’entrevue de groupe ... 618
Annexe I : Liste des noms fictifs associés aux entretiens ... 621
Annexe J : Stratégies individuelles de conciliation ... 623
Annexe K : Description détaillée des contraintes, changements et transformations qui affectent le travail des femmes cadres ... 626
xi
Liste des tableaux
Tableau 1 : Exemple du processus dynamique de la construction des catégories conceptualisantes selon Paillé et Mucchielli (2016)……….195-196 Tableau 2 : portrait de l’échantillon………202-203
xii
Liste des figures
Figure 1 : cadre conceptuel de la recherche………..……….……….129 Figure 2 : sous-catégories qui illustrent le continuum des conduites au travail des femmes cadres en fonction des rapports entretenus entre le monde humain et social et le monde économique et instrumental………..265 Figure 3 : les formes de boulot sale et de sale boulot éthique et les stratégies mobilisées par les femmes cadres en fonction des cinq sous-catégories qui représente leurs conduites au travail………..………...306 .
xiii
Remerciements
Mes remerciements s’adressent d’abord à ma directrice de recherche, Louise St-Arnaud, qui m’a accompagnée et soutenue tout au long de mon parcours doctoral. Son intérêt pour mon projet, son écoute, sa sensibilité, sa disponibilité, sa rigueur, son regard critique et constructif sur ce travail ont été d’une aide significative pour mener cette thèse à terme. La profondeur des échanges et des réflexions a également contribué à alimenter la réalisation de ma thèse. Par ailleurs, je souhaite remercier Louise pour les opportunités de communications dans des congrès, les occasions de publications, de rencontres, de formations et de collaboration qu’elle m’a offertes tout au long de mon parcours.
Je remercie les femmes cadres qui ont participé à ma recherche et qui ont accepté de parler de leur travail. Je les remercie d’avoir trouvé le temps de me rencontrer malgré leurs agendas chargés et de s’être mobilisées afin de partager les expériences qu’elles vivent. Sans leur participation, ce projet n’aurait pas été possible.
Je remercie mes ami(e)s et mes collègues d’université pour leur soutien, les échanges et les discussions que nous avons pu avoir tout au long des étapes qui caractérisent le parcours doctoral. Se retrouver avec des collègues qui sont confrontés à des réalités semblables m’ont été d’un important réconfort. Par ailleurs, la réalisation de ma thèse doctorale a impliqué des négociations, des choix et des compromis avec d’autres projets de vie. À cet égard, je remercie mon conjoint, Sébastien, d’avoir accepté mon statut « prolongé » d’étudiante de même que d’avoir accepté de reporter la réalisation de certains de nos projets communs afin que je puisse concrétiser mon désir de m’accomplir professionnellement à travers ma thèse. Je remercie également mes parents et mes sœurs pour leur soutien tout au long de ces années d’études doctorales.
Enfin, mes derniers remerciements s’adressent aux différentes organisations et aux personnes qui m’ont fourni un soutien financier, matériel ou technique : le Fonds de Recherche du Québec – Société et Culture (FRQSC), le Département des fondements et des pratiques en éducation, le Centre de recherche et d’intervention sur l’éducation et la vie au travail (CRIEVAT) ainsi que le Fonds Desjardins en développement de carrière.
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Introduction
Au courant du dernier siècle, d’importants progrès ont été rendus possibles pour les femmes au sein de la société : l’accès à l’éducation des jeunes filles, l’obtention du droit de vote, l’intégration au marché du travail, la reconnaissance de la capacité juridique des femmes mariées de même que la création de politiques sociales et de santé. Ces progrès ont contribué à faire tomber certains préjugés ainsi que certaines barrières rencontrées par les femmes tant sur le plan de l’éducation, de la politique ou du travail. Ces progrès ont permis aux femmes d’obtenir des gains sociaux importants en ce qui concerne leurs droits, notamment le droit de vote, le droit à l’avortement, le droit à l’égalité et à l’équité en emploi, marquant d’importantes avancées. En effet, les femmes d’aujourd’hui peuvent s’appuyer sur ces gains pour avoir accès à l’éducation et s’intégrer au marché du travail. Néanmoins, en ce qui a trait à certains enjeux actuels vécus par les femmes, de nombreuses tensions et controverses subsistent ; pensons, par exemple, au mythe selon lequel l’égalité serait atteinte (ou presque) ou encore aux formes de violence vécues par les femmes qui défendent ou affirment leurs positionnements féministes (Navarro, 2017; Radio-Canada, 2019b; Ruel-Manseau, 2016). Plus spécifiquement en ce qui concerne les situations des femmes dans les lieux décisionnels et de pouvoir, rappelons les tensions, les controverses et les débats à l’égard des mesures favorisant la parité (Elkouri, 2018b; L'actualité, 2019; Lambert, 2018) ou aux réflexions à propos de la possibilité de mettre en œuvre des mesures de discrimination positive qui soulèvent des points de vue divergents (Lévesque, 2018; Myles, 2018; Navarro, 2018).
Malgré ces avancées significatives concernant la place des femmes au sein de la société, on observe encore aujourd’hui une sous-représentation des femmes dans les lieux décisionnels et les postes de pouvoir, dont ceux de l’encadrement. Autrement dit, les postes de décision et de gestion dans les organisations, publiques comme privées, ont historiquement été occupés par les hommes et le sont encore aujourd’hui de manière majoritaire. Dans plusieurs contextes, les femmes cadres demeurent confrontées au « plafond de verre », soit à des mécanismes/pratiques organisationnels, à des freins/obstacles ou à des inégalités/formes de discriminations invisibles et durables qui viennent complexifier l’avancement de leur parcours professionnel, notamment en termes d’ascension au sommet des hiérarchies (Barreto, Ryan et Schmitt, 2009; Lee-Gosselin et Ann, 2012a). On retrouve également des stéréotypes/normes/règles qui marquent l’encadrement et le métier de cadre qui se répercutent au sein de cultures organisationnelles masculines ou à travers la persistance des boys’
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club. Ces aspects contribuent à maintenir en place d’importantes inégalités quant à la nature des postes occupés par les femmes (place dans la hiérarchie, secteurs) et à leurs conditions d’accès et d’exercice (Boulet, 2013; Statistique Canada, 2019c). Somme toute, au-delà du phénomène du « plafond de verre », peu d’études ont documenté la réalité du parcours professionnel de ces femmes et les spécificités du travail qu’elles déploient pour arriver à exercer leur métier. En ce sens, les dimensions relatives au travail, à la subjectivité, à la dynamique de la reconnaissance au travail et à la construction de l’identité tendent à demeurer invisibles des connaissances produites sur le travail des femmes cadres, qui s’avèrent des pistes intéressantes à considérer.
L’objectif principal de cette thèse est de mieux comprendre les expériences subjectives des femmes cadres concernant leurs processus d’intégration, de mobilité et de maintien au travail. S’inscrivant dans une perspective constructiviste-subjectiviste, cette thèse s’appuie sur un cadre conceptuel qui regroupe une théorie du travail vivant, une théorie féministe et une théorie des parcours de vie professionnelle. Pour comprendre les expériences vécues par les femmes cadres, il a été nécessaire d’entrer en contact avec leur travail réel. L’ouverture et l’écoute de leur parole ont été priorisées afin qu’elles puissent s’exprimer librement, notamment sur leurs expériences, leurs difficultés et leurs ambivalences à propos de leur travail. En ce sens, le lecteur est invité à faire de même pour se laisser toucher par le vécu de ces femmes que les sciences du travail ont très peu étudié. De cette manière, la thèse présentée dans ce document comporte plusieurs chapitres et de nombreuses pages. Ces chapitres ont été nécessaires afin de bien introduire et circonscrire la problématique de recherche et la méthodologie, de présenter les résultats, les discussions et les conclusions de la thèse.
Plan de la thèse
Cette thèse est présentée en deux parties. La première partie regroupe les chapitres 1 à 6 : 1) les perspectives disciplinaires du travail ; 2) l’état des connaissances sur le travail des cadres ; 3) l’état des connaissances sur le travail des femmes cadres ; 4) les dimensions peu abordées des expériences de travail des femmes cadres, soit le travail, la subjectivité, la reconnaissance et la construction de l’identité ; 5) le cadre conceptuel de la recherche et 6) la méthodologie. La deuxième partie regroupe les chapitres 7 et 8 : 7) les résultats, les analyses et les points de discussion et 8) la discussion générale et la conclusion.
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Le premier chapitre pose un regard sur le concept central de travail qui structure cette thèse. Il débute par sa définition étymologique. Ensuite, différentes perspectives disciplinaires qui ont étudié la question du travail et le travail des femmes, soit la philosophie, la sociologie du travail, l’ergonomie, la psychologie du travail, la psychosociologie et la psychodynamique du travail, sont détaillés. La place occupée par le travail dans les travaux en sciences du counseling et de l’orientation est aussi examinée. Les apports et les limites de chacune des perspectives sont soulevés. Enfin, ce chapitre se termine en dégageant les perspectives pour lesquelles nous retenons un intérêt.
Le chapitre deux fait l’état des connaissances dans la littérature scientifique sur le travail des cadres, en apportant un attention plus spécifique à la place occupée par les femmes au sein de ces travaux. Il débute par une description du groupe des cadres pour ensuite présenter les rôles et les aspects qui caractérisent leur travail. Puis, une description des transformations des formes d’organisation du travail et de ses effets sur le travail des cadres est effectuée. Vient ensuite une présentation des analyses du travail réel et des stratégies/conduites mobilisées par les cadres. Enfin, ce chapitre se termine par une synthèse des éléments retenus pour construire la problématique de ce projet en posant un regard spécifique sur la place occupée par les femmes au sein de ces travaux.
Le chapitre trois fait l’état des connaissances dans la littérature scientifique qui se penche sur le travail des femmes cadres en interrogeant les dimensions du travail dont il est question. Il débute par une présentation du portrait des femmes cadres au regard de la division sexuelle du travail. Les éléments à propos de la culture organisationnelle, des représentations et des stéréotypes sont examinés ainsi que leurs effets sur les processus d’accès et de promotion dans l’encadrement. Les différentes stratégies d’intégration sont aussi définies. Ensuite, les aspects des parcours de carrière des femmes cadres et les défis rencontrés sont exposés. La dernière sous-section présente les éléments qui caractérisent les pratiques de gestion des femmes cadres. Enfin, le chapitre se termine par une synthèse des éléments et un point de réflexion à propos des explications théoriques mobilisées par les chercheurs pour produire des connaissances scientifiques sur les femmes cadres.
Le chapitre quatre examine le travail, la subjectivité, la reconnaissance et la construction de l’identité, des dimensions peu abordées des expériences de travail des femmes cadres. Les conceptualisations des différentes perspectives qui ont étudié les liens entre le travail et la construction de l’identité et la
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dynamique de la reconnaissance et la construction de l’identité sont explicitées. Enfin, une synthèse générale regroupe les éléments théoriques et les éléments de la recension qui ont été retenus à chacun des chapitres précédents (1, 2, 3 et 4) pour en arriver à construire/poser spécifiquement l’objet de la recherche.
Au chapitre cinq, l’objectif général et les objectifs spécifiques de la recherche sont élaborés et explicités en considérant les choix théoriques et les éléments de la recension retenus. Le cadre conceptuel construit pour étudier l’objet de la recherche est clarifié en considérant les trois théories retenues — la psychodynamique du travail, la sociologie des rapports sociaux de sexe et le cadre d’analyse des parcours de vie professionnelle dans les sciences du counseling et de l’orientation — de même que les définitions des principaux concepts à l’étude qui en découlent.
Le chapitre six définit la méthodologie de la recherche. Les aspects ontologiques, épistémologiques et méthodologiques sont précisés en recherchant une cohérence avec l’objet de recherche et son cadre conceptuel. Les différentes étapes de la méthode employée sont définies — l’étudiante-chercheure et son contexte, les paradigmes et les perspectives théoriques, la stratégie de recherche, la stratégie d’échantillonnage, la stratégie de recrutement, la stratégie de collecte des matériaux, les stratégies d’analyse et le respect des critères de scientificité — et les choix effectués sont justifiés tout au long de la démarche. Chacune des décisions liées à la méthodologie a été réalisée de façon à rechercher la cohérence avec le cadre conceptuel et les orientations épistémologiques et ontologiques, toujours dans le but de répondre aux objectifs de recherche.
Le chapitre sept présente les résultats (le processus de théorisation) en explicitant le processus de collecte, de traitement et d’analyse des matériaux, de même que notre choix de ne pas diviser les résultats des analyses et des discussions. Les résultats et les analyses de cette thèse ont été divisés en six grandes sections : 1) le portrait des participantes et la mise en contexte de leur travail d’encadrement ; 2) les enjeux de l’intégration, de la mobilité et du maintien au travail des femmes cadres ; 3) les événements et les transitions qui caractérisent les parcours de vie professionnelle des femmes cadres ; 4) la souffrance au travail des femmes cadres et les stratégies de défense mises en œuvre ; 5) la dynamique de la reconnaissance au travail et la construction de l’identité des femmes cadres et 6) de la femme privilégiée à la femme libérée : les enjeux de l’émancipation par le travail des
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femmes cadres. Pour chacune des sous-sections, des synthèses et des points de discussion sont intégrés afin d’alléger la lecture de la thèse et de favoriser le travail de liaison entre les résultats, les analyses, les interprétations et les discussions appuyées par le cadre conceptuel et la recension de la littérature sur le travail des cadres hommes et femmes au sein de chacune des sous-sections qui composent le processus de théorisation.
Finalement, le chapitre huit vise à discuter des contributions théoriques, méthodologiques et sociales de la thèse. Il ouvre sur des réflexions plus larges à propos des défis de l’intégration, de la mobilité et du maintien au travail des femmes cadres. Enfin, les limites de la thèse sont également discutées.
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Partie 1 : Chapitres 1 à 6
La première partie de cette thèse présente de manière détaillée les éléments retenus de la recension qui ont permis de construire la problématique de recherche, de composer le cadre conceptuel, de définir les objectifs de la thèse ainsi que d’effectuer des choix méthodologiques cohérents avec les dimensions ontologiques, épistémologiques et théoriques du projet. Avant d’entrer au cœur de l’objet de recherche de cette thèse — le travail des femmes cadres —, nous avons choisi, au chapitre un, de dresser un aperçu de la manière dont le travail, en tant que concept fondamental de la thèse, a été défini selon différentes perspectives disciplinaires centrales et complémentaires de notre domaine de recherche, les sciences du counseling et de l’orientation. Ce choix a permis d’identifier les problématiques, les enjeux théoriques, les écoles de pensées du domaine de recherche et des domaines complémentaires de manière à répondre aux objectifs de l’examen de doctorat du programme de doctorat en sciences de l’orientation de l’Université Laval. Le chapitre deux définit la population à l’étude, les cadres et ce que l’on connaît de leur réalité de travail. Ce chapitre permet de situer les apports et les limites des connaissances produites à propos du travail des cadres (hommes et femmes) et de soulever un questionnement quant à la place occupée par le groupe des femmes cadres au sein de ces travaux. Le chapitre trois présente un état des connaissances sur le travail spécifique des femmes cadres et soulève des interrogations à propos des dimensions du travail dont il est question. Cette ouverture sur le travail nous permet d’ouvrir sur les aspects relatifs au travail, à la subjectivité, à la reconnaissance et à la construction de l’identité au chapitre quatre, des dimensions peu abordées des expériences de travail des femmes cadres et qui s’avèrent particulièrement pertinentes dans le champ des sciences du counseling et de l’orientation. Le chapitre cinq expose l’objectif général et les objectifs spécifiques de la recherche de même que le cadre conceptuel construit à partir de trois théories — la psychodynamique du travail, la sociologie des rapports sociaux de sexe et le cadre des parcours de vie professionnelle dans les sciences du counseling et de l’orientation — en précisant les principaux concepts à l’étude. Au chapitre six, les aspects méthodologiques de la thèse sont détaillés, notamment le choix des paradigmes de recherche et des stratégies de recherche, la stratégie d’échantillonnage, la stratégie de recrutement, la stratégie de collecte des matériaux, les stratégies d’analyses ainsi que le respect des critères de scientificité. Cette première partie est organisée de manière à rendre compte de l’ensemble des éléments qui ont été considérés pour construire la problématique/l’objet de la recherche et la méthodologie envisagée. L’organisation des chapitres au sein de cette première partie est à l’image d’un entonnoir qui part des dimensions
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générales aux dimensions spécifiques, de manière à présenter les résultats, les éléments de discussion et la conclusion dans la deuxième partie de cette thèse.
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1.
Chapitre 1 : Perspectives disciplinaires du travail
Dans le cadre de ce projet doctoral qui s’intéresse au travail des femmes cadres, il nous est apparu primordial d’exposer brièvement les différentes perspectives disciplinaires qui ont étudié la question du travail et, plus spécifiquement, le travail des femmes de même que de situer ce projet à l’égard des fondements de notre domaine de recherche (psychologie, sociologie et psychosociologie1), des
domaines complémentaires (philosophie, ergonomie, sociologie des rapports sociaux de sexe et psychodynamique du travail) et du champ des sciences du counseling et de l’orientation. Le but de ce premier chapitre consiste à introduire le lecteur à ces différentes perspectives disciplinaires du travail afin qu’il puisse comprendre les choix que nous avons engagés par la suite, notamment en ce qui concerne le cadre conceptuel du projet. Il est à noter que nous avons cherché tant dans la littérature scientifique anglaise que française afin de trouver des conceptualisations du travail. Toutefois, les travaux de langue française prédominent dans cette section pour leurs apports significatifs à l’égard de la notion de travail. D’abord, le concept de travail peut être qualifié de plurivoque, en raison de son utilisation dans différents contextes de recherche par des chercheurs de disciplines variées (Billiard, 1993; Chamoux, 1994, 1998; Clair, McConnell, Bell, Hackbarth et Mathes, 2008; Dejours, 2013; Dujarier, 2012; Garo, 2003; Gaulejac, 2011; Guillevic et Chiva, 2005; Lhuilier, 2013; Méda et Vendramin, 2013). Il fait l’objet de plusieurs discussions concernant sa définition, sa signification et son utilisation dans le champ scientifique. Par ailleurs, parmi les recherches qui se penchent sur cette question, Hirata (1993) souligne que la dimension sexuée y occupe une place très marginale. Cette première section présente l’origine et l’étymologie du travail ainsi que les manières dont certaines disciplines se sont intéressées au travail et, plus spécifiquement, au travail des femmes. Quelques éléments clés sont présentés de manière synthétique selon les perspectives disciplinaires suivantes : la philosophie, la sociologie du travail et la sociologie des rapports sociaux de sexe, l’ergonomie, la psychosociologie, la psychologie du travail et la psychodynamique du travail. La place occupée par le travail dans le champ des sciences du counseling et de l’orientation sera aussi examinée.
1 Selon le programme de baccalauréat en sciences de l’orientation, la psychologie, la sociologie et la psychosociologie
sont les trois disciplines qui permettent de mieux comprendre les interactions entre l’individu et son environnement https://www2.ulaval.ca/les-etudes/programmes/repertoire/details/baccalaureat-en-orientation-b-ed.html
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1.1 Origine et étymologie du travail
Le dictionnaire historique de la langue française Le Robert, rédigé par Rey (2012), mentionne qu’étymologiquement, le travail est arrivé à l’an 1130. Découlant du verbe travailler qui apparût à l’an 1080, ce verbe signifiait se tourmenter et se torturer avec le tripalium, un instrument composé de trois pieux permettant d’attacher les animaux pour les ferrer ou les soigner et aussi utilisé pour punir les esclaves. À cette première signification s’ajoute celle utilisée pour décrire les douleurs des femmes dans l’enfantement ou pour désigner une personne à l’agonie (Rey, 2012). Il est intéressant de constater que, tel que souligné par Bazin (2015), le sens attribué au travail est d’abord relié aux idées de souffrance et de contrainte. Un peu plus tard, dans l’ancien français, le travail a évolué et signifié que l’action de travailler et les efforts déployés dans le cadre du travail permettaient une transformation (Rey, 2012). Cette idée de transformation possible par l’effort a permis de penser l’action de travailler comme une action courante exercée pour assurer sa subsistance. À cette première racine étymologique reliée au latin tripalium, Bazin (2015) ajoute deux autres racines étymologiques : une racine « factuelle » nommée laborare et une racine « noble », nommée ergon (epyvoy en grec). Sous la racine laborare, le travail prend le sens des efforts fournis par l’homme dans le but de produire, de cultiver ou d’administrer afin de parvenir à une réalisation qui pourra être appréciée et reconnue, source de fierté. Sous la racine appelée ergon qui prend forme dans la Grèce antique, le sens attribué au travail se situe dans la valeur du résultat obtenu pour une action humaine. En ce sens, l’œuvre synonyme de travail réfère à « l’expression de la volonté de l’homme, à sa capacité de transformer le monde » (Bazin, 2015, p. 134).
En ce qui concerne le travail des femmes, il est intéressant de constater que leur travail est associé aux douleurs de l’enfantement et dès lors, l’action d’accoucher est conceptualisée comme un travail. Toutefois, il aurait été pertinent de considérer tout le travail à travers les efforts qui sont faits les mois précédant l’accouchement, ces éléments étant parties prenantes du travail des femmes selon certaines perspectives féministes (Daune-Richard et Devreux, 1992; Devreux, 1991; Vandelac, 1981). De même, il aurait été intéressant de considérer le travail domestique, notamment les soins et l’éducation des enfants comme étant partie intégrante du travail. On peut penser que dès ces conceptualisations, certaines divisions et catégorisations entourant ce qu’est et n’est pas du travail de même que ceux qui travaillent par rapport à ceux qui ne travaillent pas ont été formés. En ce qui concerne le travail des
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femmes d’un point de vue historique, plusieurs chercheurs s’entendent pour dire qu’elles travaillent depuis toujours, que ce soit au sein des tribus amérindiennes ou pendant la révolution industrielle (Applebaum, 1992; Baillargeon, 2012; Battagliola, 2004; Bélisle et Pinard, 1985; Dumont, Jean, Lavigne et Stoddart, 1982; Gérard et Sullerot, 1974; Prentice, 1996). Toutefois, la compréhension du travail des femmes demeure limitée notamment en raison de leur exclusion de plusieurs écrits historiques, produits en grande partie par des hommes (Buscatto, 2014; Clair, 2012; Lasvergnas, 1986; Thébaud, 2005; Yeager, 2005). De plus, même si plusieurs chercheurs s’entendent pour dire que les femmes travaillent depuis toujours, leur travail demeure sociopolitiquement contrôlé par l’influence des hommes, notamment au sein des instances politiques ou religieuses (Dumont et al., 1982; Prentice, 1996; Scott, 1991). Considérant ces aspects, nous constatons que plusieurs des éléments de l’origine et l’étymologie du travail sont essentiellement rattachés au travail des hommes. Les sections qui suivent s’intéressent à définir le travail au sein de différentes perspectives disciplinaires.
1.2 Travail et perspectives de la philosophie
2Dans les débuts de la discipline de la philosophie autour du Ve siècle, le travail n’est pas pensé comme
une catégorie d’analyse philosophique, mais plutôt comme une nécessité qui empêche les activités politiques, philosophiques et les loisirs (Rogue, 2005). Il signifie le combat de l’homme contre la nature pour subvenir à ses besoins de nécessité (Verlhac, 2012). En ce sens, certains philosophes grecs ont conceptualisé le travail comme une activité indésirable et nuisible à la quête de l’excellence morale possible dans l’espace public, séparé de l’espace privé, où les hommes s’engageaient dans des activités libres, de nature politique et de loisirs en tant que citoyen de la cité (Billiard, 1993). Pendant cette période, le travail a été associé à la nécessité et a été relégué à l’espace domestique, soit aux femmes, aux artisans ou aux esclaves (Billiard, 1993) qui ne pouvaient atteindre le statut de citoyen dans la cité (Dewerpe, 2001). Progressivement, la conceptualisation du travail a pris un autre sens entre autres avec les Stoïques qui donnent une signification positive aux activités reliées au ponos, à la vie et aux relations entretenues entre les hommes dans la cité (van den Hoven, 1996). La place occupée par le travail pendant la modernité a conduit la philosophie à repenser et à revoir les
2Bien que nous aurions aimé présenter une plus grande diversité des travaux dans ce champ, notamment provenant de sources anglaises, plusieurs ouvrages consultés (The Oxford Dictionary of Philosophy, Cambridge Dictionary of Philosophy, The Blackwell Dictionary of Western Philosophy, A dictionary of Philosophy) n’ont pas défini spécifiquement le concept de travail, ce qui explique que la plupart des travaux présentés dans cette section se situent en contexte français.
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conceptualisations entourant le travail afin qu’il s’élève comme source de dignité et d’estime (Rogue, 2005; Verlhac, 2012).
Selon Larrère (2004), trois penseurs seraient à l’origine de la définition du travail pendant la modernité : John Locke (1632-1704) Adam Smith (1723-1790) et Karl Marx (1818-1883). Dans ses travaux, Locke (1632-1704) cherche à comprendre le passage de la propriété commune à la propriété privée, par exemple la terre donnée par Dieu aux hommes vers la transformation où l’homme possède la terre et exclut les autres hommes de sa propriété (Arneson, 2004; Garo, 2003; Larrère, 2004). Locke conceptualise que, par l’activité de travail, l’individu est en mesure d’assurer sa subsistance ; ses actions physiques lui permettent de conserver sa vitalité de même que de créer de nouveaux objets, sources de valeur. En ce sens, c’est par le travail qu’il est possible d’accroître les valeurs des biens ou des objets, notamment la terre qui acquiert une valeur ajoutée par le travail effectué à son endroit. Locke situe la propriété comme un droit, plus spécifiquement, le droit acquis par celui qui a effectué l’ouvrage. Selon Larrère (2004), Locke est l’un des premiers philosophes à conceptualiser le travail comme étant plus positif, comparativement au sens donné pendant les périodes précédentes.
De son côté, Smith (1723-1790) définit le travail dans sa relation à sa valeur d’échange. Le travail humain est conceptualisé comme étant créateur de valeur, permettant l’enrichissement, ce qui est considéré comme bénéfique d’un point de vue sociétal (Clair et al., 2008; Garo, 2003; Larrère, 2004; Méda, 1998; Méda et Vendramin, 2013). Selon Sennett (2000), les conceptualisations de Smith à propos du travail ont permis le progrès matériel de la société, mais ont délaissé le progrès moral. À ce sujet, Méda et Vendramin (2013) rapportent que Smith a attribué une définition purement instrumentale au travail : « le travail c’est cette puissance humaine ou machinique qui permet de créer de la valeur, le travail est ce qui crée de la valeur » (p.18). Selon Smith, c’est le capitaliste qui est au cœur de l’augmentation de la richesse sociale et qui dispose du pouvoir de décider la manière optimale de créer cette richesse (Pinard, 2008). Le travail permet à l’individu d’investir, d’entretenir et de stimuler le travail salarié, et le travail improductif permet au travailleur d’assurer son entretien en consommant son revenu (Larrère, 2004).
Par ailleurs, dans sa théorie classique, Smith présente les avantages de la division des tâches de travail entre les ouvriers (Applebaum, 1992; Dewerpe, 2001). Plutôt que d’avoir un ouvrier qui fabrique
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un produit du début à la fin, la parcellisation des tâches permet, selon Smith, de développer les savoir-faire individuels des ouvriers, de réduire le temps de production et de stimuler la créativité. Selon lui, la division du travail est au cœur de l’invention des machines, puis de la capacité d’amélioration la puissance productive (Applebaum, 1992). Parmi ses limites, le travail productif parcellisé peut devenir ennuyant de même que conduire à l’appauvrissement des capacités mentales du travailleur (Arneson, 2004). Enfin, Smith a conceptualisé les relations entre la division du travail, l’échange et le marché à la base des rapports sociaux (Mercure, 2003). Il a pensé les bases de la modernité et les assises libérales toujours présentes dans le contexte contemporain. En somme, les conceptualisations du travail selon Smith proposent d’un côté, la création et la production d’une valeur surtout économique et également sociale de même que l’amélioration des processus productifs par le biais, entre autres, de la division du travail. Toutefois, ces transformations ne sont pas sans conséquences physiques et psychologiques pour ceux qui effectuent le travail. De plus, la division du travail, même parcellisée, exclut la part du travail productif, mais invisible relégué à l’espace privé.
Pour sa part, Karl Marx (1818-1883) s’est intéressé à la lutte des classes au sein de la société capitaliste, où l’analyse du travail occupe une place centrale dans le but d’émanciper les hommes des rapports de domination (Labica, 2005). Pour comprendre le travail, Marx a conceptualisé deux classes sociales au sein de l’économie capitaliste : celle des bourgeois ou des capitalistes et celle des prolétaires ou des ouvriers afin de penser les enjeux économiques et les rapports sociaux entre les classes. La division du travail est également un concept sur lequel Marx s’est penché (Lefebvre, 2005). Tout d’abord, il remarque que les différentes tâches et activités à accomplir dans le cadre du travail se trouvent divisées et réparties entre les travailleurs. Ces tâches peuvent être divisées en fonction du métier ou de la profession des travailleurs, de manière à ce qu’ils coopèrent à l’atteinte d’un but commun. De cette manière, le travail est un lieu de rapports entre les hommes et pas seulement un rapport de l’homme à la nature (Garo, 2003). Selon Marx, l’arrivée des machines dans le mode de production a entrainé une nouvelle forme de division du travail qualifiée de moderne (Lefebvre, 2005). Cette forme de division verticale du travail sépare les travailleurs-ingénieurs ou fabricants des machines qui développent et pensent le travail des ouvriers sur les machines et des ouvriers qui exécutent le travail. Cette conceptualisation de la division moderne du travail est apparue quelques années avant l’arrivée de l’organisation scientifique du travail.
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Marx a aussi opéré une distinction entre les activités de travail humaines et les activités animales (Rogue, 2005). Selon lui, les travailleurs effectuent un détour par leur esprit, c’est-à-dire qu’ils pensent, réfléchissent, conceptualisent dans leur travail, ce qui n’est pas le cas des animaux. Contrairement aux activités animales qui relèvent davantage de l’instinct et de la nature, les activités de travail humaines comportent des échecs et des imperfections qui seraient la preuve de leur supériorité selon Marx ; l’animal s’adapte à la nature tandis que l’homme peut adapter la nature à lui (Rogue, 2005). Il s’est aussi intéressé au procès de travail composé, entre autres, du travail proprement dit qui se définit par les actes qui se passent entre l’homme et la nature. Par exemple, les forces et les mouvements du corps permettent de transformer la matière et de lui donner la forme désirée. Au-delà de la transformation de la matière et de la nature extérieure, le travail transforme l’homme lui-même, créant et développant des capacités qui sommeillent en lui (Garo, 2003). En ce sens, le travail ouvre sur la possibilité de développement personnel et de réalisation de soi (Arneson, 2004). Marx est l’un des chercheurs qui a pris en compte et intégré la subjectivité du travailleur dans le procès de travail, tout en considérant dans ses analyses les rapports de pouvoir entre les classes. Il est également l’un des penseurs de la modernité ayant élevé le travail à un niveau de première importance (Applebaum, 1992). Depuis ses travaux, peu de philosophes ont poursuivi des études sur le travail (Verlhac, 2012).
La question du travail des femmes est demeurée peu abordée dans la perspective de la philosophie. En effet, certains chercheurs ont critiqué la nature incomplète de cette conceptualisation du travail selon Marx étant donné que les hommes y représentent le sujet universel au sein d’un modèle asexué, ce qui contribue à exclure les femmes de la réflexion (Bubeck, 1995; Delphy, 2001; Hirata et Zarifian, 2004; Juteau-Lee, 1981; Laurin-Frenette, 1981). Même Simone Weil (1951), qui a critiqué Marx et dont les travaux ont largement témoigné des réalités vécues par les femmes en milieu ouvrier, a amalgamé le travail des femmes dans la notion plus large de « condition ouvrière » alors que ses travaux font état de certains éléments propres au vécu des ouvrières, ce qui aurait pu la conduire à ouvrir plus spécifiquement sur la notion de « condition ouvrière féminine ». D’autre part, ces critiques à l’égard de la conceptualisation du travail selon un modèle asexué pourraient également être adressées à Locke et à Smith pour qui le travail des femmes semble peu considéré dans leurs définitions.
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1.3 Travail et perspectives de la sociologie du travail
La sociologie du travail s’appuie sur certains travaux classiques au sein du champ plus large de la sociologie parmi lesquels on retrouve les travaux de Karl Marx (également décrit dans les ouvrages de philosophie, présentés dans la section précédente), d’Émile Durkheim (1858-1914) et de Max Weber (1864-1920). Tout comme Marx, Durkheim s’est intéressé au concept de division sociale du travail dans une perspective qui prend en compte les structures et les dynamiques de l’organisation du travail de même que les changements sociaux (Lefebvre, 2005). Durkheim a montré que la division sociale du travail est d’abord et avant tout le résultat d’évolutions non recherchées telle la densification des sociétés, ce qui conduit les hommes à délaisser certaines fonctions pour en occuper de nouvelles, dans un contexte où l’ensemble des fonctions sont en compétition les unes avec les autres (Lefebvre, 2005). Un autre grand classique concerne l’œuvre de Max Weber qui s’est penché sur les conditions sociales et religieuses lors de la montée du capitalisme moderne et ses conséquences au sein de la société (Vallas, Finlay et Wharton, 2009).
La discipline de la sociologie du travail est apparue aux États-Unis aux alentours des années 1930 avec les recherches réalisées auprès d’ouvriers à la Western Electric, notamment par Mayo et son équipe (De Coster et Pichault, 1994). En France, la sociologie du travail a pris forme avec les travaux de Georges Friedman (1902-1977) qui ont apporté une critique concernant les études menées dans les ateliers de la Western Electric sur la parcellisation des tâches et le travail à la chaîne, réduisant « en miettes » le travail et le travailleur (Vallas et al., 2009). Selon De Coster (1994a), du côté anglo-saxon, les chercheurs qui ont étudié le travail ouvrier se sont situés davantage dans le champ de la sociologie industrielle. En sociologie du travail, le concept de travail est compris au-delà d’un rapport individuel ; il se déroule dans un contexte sociopolitique précis et dans une période temporelle définie (Vallas et al., 2009). L’étude de ce concept permet aussi de considérer les normes sociales, les relations de pouvoir et la disponibilité des ressources (Budd, 2013). Le travail englobe un large champ d’études, et les influences avec d’autres disciplines au sein de la sociologie peuvent survenir (De Coster et Pichault, 1994). Différents ouvrages en sociologie du travail se penchent sur une variété d’objets, entre autres, les transformations sociohistoriques et les évolutions du travail (De Coster, 1994a; Vallas et al., 2009), l’organisation du travail (Boudon, Besnard, Cherkaoui et Lécuyer, 2012; Volti, 2008), la division du travail (Boudon et al., 2012; De Coster, 1994a), les formes d’emplois ou le
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niveau de qualification des travailleurs (Hall, 1994), la durée, les rythmes ou les temps de travail (Boudon et al., 2012; De Coster, 1994a), l’étude de différents métiers et professions au sein des organisations (De Coster, 1994a; Hall, 1994), le sens, les significations et la place que le travail occupe dans la vie de l’individu (Méda et Vendramin, 2013; Mercure et Vultur, 2010) de même que les questions de l’emploi et du chômage (Boudon et al., 2012).
Par ailleurs, il nous paraît pertinent de présenter certains des travaux d’Everett-Cherrington Hughes (1897-1983), sociologue de l’école de Chicago, qui s’est intéressé à comprendre le travail sous les formes de divisions psychologiques et morales. Ce chercheur a étudié le travail dans sa dynamique d’interaction sociale avec d’autres métiers de même qu’avec le bénéficiaire du travail dans des processus d’influence réciproques. Il dit notamment que :
la division du travail, pour sa part, implique l’interaction ; car elle ne consiste pas dans la simple différence entre le type de travail d’un individu et celui d’un autre, mais dans le fait que les différentes tâches sont les parties d’une totalité, et que l’activité de chacun contribue dans une certaine mesure au produit final. Or l’essence de ces totalités […] c’est l’interaction. (Hughes, 1996, p. 61)
Selon lui, travailler consiste à faire quelque chose pour quelqu’un ou sur quelqu’un. Il souligne que le travail est une des composantes centrales de l’identité des gens et que tous les travailleurs n’occupent pas la même place dans la société. Certains exercent un travail prestigieux, honorable, propre et respectable tandis que d’autres font un travail considéré sale ou minable, ce qui n’est pas sans effets sur le regard que portent les autres sur le travail et sur l’image de soi (Lhuilier, 2005). Aussi, Hughes s’est intéressé à « comprendre comment des métiers modestes et des professions prétentieuses sont concernés par une même exigence : la production du sens du travail et la reconnaissance sociale des tâches assumées » (Lhuilier, 2005, p. 75). Peu importe les représentations associées au métier occupé par un travailleur, Hughes soutient qu’une part de « sale boulot » est présente au sein de chaque métier. Ce sale boulot peut prendre de multiples sens, notamment le sens de physiquement dégoûtant, qui va à l’encontre des conceptions plus héroïques et morales ou le sens des représentations de nature dégradantes associées au travail. Il soulève également que le sale boulot puisse consister à ce qu’un travailleur ne veut pas faire dans son métier/profession et cherche à déléguer en partie ou en totalité à quelqu’un de moins bien placé dans la hiérarchie (Hughes, 1996). En ce sens, on peut penser que le travail d’encadrement comporte une part de sale boulot. Une
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dernière forme de sale boulot touche les tâches douteuses au niveau moral, bien que soutenues par des mesures légales ou législatives (Hughes, 1996). D’autre part, bien que la question de la division morale et psychologique du travail n’ait pas été reliée à la question de la division sexuelle du travail dans les travaux de Hughes, Molinier (2013) mentionne que du point de vue sociétal, dans la « civilisation du travail », les activités de care et le travail domestique effectués en grande partie par les femmes constituent une part de « sale boulot » que les hommes, a priori, ne veulent pas faire, et ce, tant dans la sphère privée que publique. Nous y reviendrons.
Le travail des femmes en sociologie a occupé peu de place dans ses débuts bien que, comme le souligne Tripier (1994), deux des recherches menées dans les études américaines à la Western Electric, — travaux, rappelons-le, fondateurs de la discipline (De Coster, 1994a) — ont été effectuées auprès de femmes immigrantes. Or, ces catégories (sexe ou genre et race) n’ont pas été prises en compte dans l’analyse (Juteau-Lee, 1981; Tripier, 1994). Cette critique est également soulevée par Kergoat (1984) concernant les travaux français de Georges Friedmann sur le travail en miettes. En réalité, les travailleurs dans les ateliers de travail taylorisés ont regroupé des hommes et des femmes. Selon Tripier (1994), ces considérations secondaires que sont le sexe ou le genre et la race risquaient de contaminer et de réduire la portée explicative universelle de leur(s) recherche(s), et ce serait pour cette raison qu’ils ont passé sous silence ces éléments. Il en va de même, selon lui, dans les grandes enquêtes produites dans les années 1960 par certains chercheurs tels Bourdieu3, Crozier, Mendras et
Touraine. À cette liste, Laurin-Frenette (1981) ajoute les travaux de Weber et ceux de Durkheim. Pour expliquer ce phénomène, De Coster (1994b) présente quatre grands facteurs d’explication, soit le facteur naturel associé à la variable sexe, la domination du travail salarié sur le travail non-salarié, l’influence de la pensée marxiste de même que la hiérarchisation du travail intellectuel par rapport au
3 Bien que Bourdieu ait écrit un ouvrage sur la domination masculine (Bourdieu, 2002) qui s’intéresse notamment à
comprendre les mécanismes par lesquels se reproduisent la domination masculine, certaines limites ont été soulevées à propos de ses réflexions. Par exemple, Sintomer (1999) a évoqué que Bourdieu a omis de discuter de certains travaux s’inscrivant dans des perspectives féministes, ce qui « frise la malhonnêteté intellectuelle et constitue une manière désinvolte d’aborder les débats scientifiques dans le champ des sciences sociales » (p.211). De même, Devreux et al. (2002) soulignent que l’auteur et les dominants de manière plus large « oublient de se situer comme dominants, c’est d’ailleurs le propre des dominants de parler en termes soi-disant “neutres”, “objectifs” et universaux. Et c’est ce qui arrive à Bourdieu qui oublie, dans ce livre-là, de se situer socialement comme un homme détenteur d’un fort pouvoir symbolique, son “capital” dans l’institution, et d’ailleurs aussi dans les médias qui, depuis La Misère du monde, l’utilisaient comme un “expert es domination”. » (p.62). Enfin, quelques chercheurs ont soulevé que son ouvrage s’intéresse très peu à la question du travail (Devreux et al., 2002).
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travail manuel. Malgré l’invisibilité des femmes dans ces travaux menés en sociologie du travail, des chercheurs se sont intéressés aux dynamiques démographiques et structurelles entourant l’inscription des femmes dans le travail salarié (Vallas et al., 2009). Certains ont tracé le portrait de l’évolution sociohistorique des formes que prennent le travail domestique et le travail salarié des femmes (Reskin et Padavic, 2002) ou ont conceptualisé la conciliation4 du travail et de la famille (Volti, 2008). D’autres
se sont penchés sur la persistance des formes de discrimination et de harcèlement sur les lieux du travail salarié (Hall, 1994). Malgré ces analyses sociologiques qui ont rendu visibles les femmes dans la discipline de la sociologie du travail et qui ont tenté de mettre de l’avant le caractère genré du travail des femmes (Reskin et Padavic, 2002), peu d’études ont porté sur la compréhension de l’expérience de travail telle que vécue par ces dernières.
De son côté, Kergoat (1984) s’est intéressée au travail des ouvriers et a souligné le manque d’outils d’analyse, au sein de la sociologie du travail, permettant de rendre compte des expériences des femmes à propos de leurs rapports de production et de reproduction. Selon elle, les ordres productifs et reproductifs questionnent le concept traditionnel de travail et « […] c’est seulement dans le sillage du féminisme, grâce au questionnement épistémologique5 qu’il a imposé, que la réflexion sur les
pratiques sociales des ouvrières devenait possible. » (Kergoat, 1984, p.209). Autrement dit, l’apport spécifique de Kergoat a été de montrer que le travail des femmes va bien au-delà du passage de leur invisibilité vers leur visibilité dans les travaux en sociologie du travail et dépasse aussi, selon Daune-Richard et Devreux (1992), la dualité travail/hors travail ; c’est plutôt l’absence d’outils conceptuels d’analyse permettant de rendre compte des expériences au travail des ouvrières qui posait problème. Les chercheures marquent certaines ruptures épistémologiques avec la sociologie du travail (Combes, Daune-Richard et Devreux, 2002) et fondent une nouvelle sous-discipline à la sociologie du
4 La question de la « conciliation » fait l’objet de certaines controverses et limites au sein de la littérature scientifique,
notamment la littérature française (Junter-Loiseau, 1999; Molinier, 2006; Pailhé et Solaz, 2010; Périvier et Silvera, 2010). Ces principales controverses et limites concernent entre autres l’occultation des possibles conflits, défis, difficultés et renoncements qu’impliquent de concilier le travail et la famille, des perspectives individuelles associées aux stratégies de conciliation qui contribuent à faire de la conciliation une affaire de femmes, à masquer les inégalités entre les hommes et les femmes en matière de conciliation et à occulter les dimensions sociales et politiques liées à la conciliation travail-famille (Junter-Loiseau, 1999; Pailhé et Solaz, 2010). Nous avons choisi d’utiliser cette notion de conciliation en considérant ces controverses et ces limites, faute d’avoir un concept plus approprié pour étudier le phénomène (Pailhé et Solaz [2010] soutiennent que la notion d’articulation ou d’interaction renvoie aux mêmes limites que la notion de conciliation).
5 Dans cette perspective, nous avons approfondi notre compréhension des épistémologies féministes à propos de la
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travail : la sociologie du genre ou des rapports sociaux de sexe6 au sein de laquelle elles ont poursuivi
leurs réflexions (Daune-Richard et Devreux, 1992; Kergoat, 1984).
1.3.1 Travail et sociologie des rapports sociaux de sexe
Les apports spécifiques de la sociologie des rapports sociaux de sexe concernent la compréhension du travail à partir des rapports sociaux, incluant à la fois les rapports de production et les rapports de reproduction (Kergoat, 2001a). Autrement dit, la sociologie des rapports sociaux de sexe pose d’emblée l’existence d’une division sexuelle7 du travail qui se caractérise par une séparation des
activités de travail effectuées par les hommes de celles effectuées par les femmes (Fusulier et Nicole-Drancourt, 2015; Kergoat, 2001a). Cette compréhension de la division sexuelle du travail permet de rendre visible la contribution des femmes à la production domestique et au travail de care, où elles demeurent les principales responsables de la production de biens ayant une valeur d’usage pour les autres (Fusulier et Nicole-Drancourt, 2015). De plus, les conceptualisations de la sociologie des rapports sociaux de sexe est élaborée du point de vue de l’oppression des femmes, s’inscrivant au cœur des dynamiques sociales et matérielles afin de penser l’ensemble du social de manière non fragmentée (Kergoat, 1992a). En ce sens, cette perspective lie l’étude des structures sociales ou des aspects matériels à la compréhension des pratiques développées par les femmes à propos du travail et de ses divisions (Daune-Richard et Devreux, 1992; Kergoat, 1984).
6Bien que Dunezat, Heinen, Hirata et Pfefferkon (2010) dans Travail et rapports sociaux de sexe. Rencontres autour de Danièle Kergoat. Paris, France : L'Harmattan., mentionnent la sociologie du genre ou la sociologie des rapports sociaux de sexe, nous utiliserons la sociologie des rapports sociaux de sexe pour nous situer spécifiquement dans la perspective des travaux français qui rendent compte de la subjectivité dans le rapport au travail des femmes, rapport qui prend en compte à la fois les rapports de production et de reproduction comme il sera question dans la section qui suit. Ce choix est important à nos yeux en raison des ambiguïtés entourant l’utilisation du concept de « genre » en français et de « gender » en anglais. De plus, notre choix de ne pas reprendre le concept de genre demeure lié à plusieurs travaux au sein de la littérature scientifique qui le mobilise pour référer aux processus de différenciation notamment par les processus de socialisation, en omettant la prise en compte de la construction des rapports de hiérarchisation/domination. Nous ne disposons pas de l’espace nécessaire ici pour entrer dans une discussion et présenter l’ensemble des éléments qui justifient notre choix, mais nous pourrons en discuter ultérieurement.
7La division sexuelle du travail prend en compte les aspects corporels et biologiques de l’existence humaine comme étant
partie prenante de la division et prend en compte les aspects relatifs aux processus de différenciation sociale (Kergoat, 2001a) ou, dit autrement, à la manière dont les aspects affectifs et invisibles de la division sont interreliés aux aspects sociaux. En ce sens, la division sexuelle du travail se distingue de la division genrée du travail qui s’intéresse principalement aux aspects sociaux (Hartsock, 1987).