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ARTheque - STEF - ENS Cachan | L'idée de nature n'est pas naturelle

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Academic year: 2021

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L’IDÉE DE NATURE N’EST PAS NATURELLE…

André GIORDAN,

LDES, Université de Genève, Genève, Suisse

L’idée de Nature s’impose à nous comme une évidence. Il n’est pas un jour où on ne la convoque pour vanter les mérites d’un cosmétique, d’une nourriture. Il est fait encore appel à elle en matière d’énergie, d’automobile… pour préconiser l’enseignement agricole ou pour dénoncer les OGM. Mais ne prêtons-nous pas trop à la Nature ? Certes il y a des « enfants naturels » ? Les autres seraient-ils surnaturels ?... Il y a même des « morts naturelles » pour les opposer aux… accidentelles, du thon au naturel et des « nombres entiers naturels ». Il existe encore des besoins « naturels » et des manières, des comportements « naturels » pour les assouvir, alors qu’ils changent totalement suivant les cultures et les époques.

Et que dirent des « candidats naturels » aux élections françaises ! « Chassez le naturel, il revient au galop ».

L’IDÉE DE NATURE À TRAVERS LES ÉPOQUES

Dans l’Antiquité, chez les Sumériens, les Egyptiens, la Nature est « divinité », une mère nourricière, fertile et féconde. Chez certains Grecs anciens, la nature est au contraire -ou en complément- productrice de sens. Evoquer la Nature, n’est-ce pas surtout parler de l’homme et de

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d’Achille et l’intelligence d’Ulysse. En se basant sur la Nature, l’homme peut se comprendre, comprendre son destin et surtout l’accepter avec sagesse.

Pour Pindare, un poète grec du Ve siècle av. J.-C., les générations humaines sont comparées aux récoltes portées par la Terre. Par ces images poétiques, c’est une vision unitaire du monde qui s’exprime : il cherche à faire exister une cohérence entre l’Homme et la Nature.

Pour d’autres, depuis l’Ecole de Millet, celle de Thalès ou d’Anaximène, la Nature n’est que « quête ». On commence à rechercher une substance primordiale unique, que certains trouveront ensuite dans l’eau, l’air ou les maths avec Pythagore. N’est-ce pas encore cette démarche qui perdure aujourd’hui au CERN ?

Toujours pour les anciens Grecs, la Nature se nomme « phusis » ou « phusikos » ; ce qui donnera la physique c’est-à-dire la science de la Nature. Pourtant en France, les sciences naturelles excluent la physique pour se limiter aux sciences de la Vie !...

Quand on change d’époque, à la Renaissance par exemple, les représentations de la Nature s’illustrent par la peinture, notamment à Rome, dans la première moitié du XVIIe siècle. Jusque-là elle n’existe pas en tant que genre pictural à part entière. La Nature était considérée comme un simple élément de décor à l’arrière-plan.

Les plus grands artistes, Carrache, Rubens, Claude Le Lorrain, Poussin… subliment alors ce qu’on nomment les « forces » de la Nature. La Nature devient un nouvel idéal ; incidemment elle se substitue progressivement à l’idée de Dieu.

Dans ce même élan, la Nature -avec notamment Galilée, Descartes- est considérée comme l’objet d’une intelligibilité à conquérir. Pour y parvenir, ces érudits vont user d’abord des cadres mathématiques, ensuite de la méthode expérimentale. Dans la sixième partie du Discours de la méthode (1637), Descartes brandit l’idée de Nature, pour rompre de façon radicale avec la compréhension antérieure, issue de la scolastique d’Aristote, revue et revisitée par l’Eglise.

L’Homme par son savoir doit se rendre comme « maître et possesseur de la nature ». Pressentait-il déjà que son exploitation pouvait lui être dommageable ? Il ajoute un peu plus loin : pour pouvoir utiliser ses ressources, ou agir sur elle, il faut d’abord « en connaître les lois –(..) et s’y soumettre ». Avec le Siècle des Lumières, les savants s’efforcent de décrire et de classer une Nature devenue exubérante, suite aux Grands voyages. Sous le foisonnement des formes et des structures, leur projet est de dégager les lois qui composent un « ordre intelligible ». Pour les penseurs des Lumières, l’idée de Nature se présente également comme une véritable arme idéologique dans le combat mené contre ce qu’ils nomment l’intolérance, la superstition, l’obscurantisme.

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Dans ce siècle de bouillonnement où le pouvoir politique craque de toute part, la Nature devient un outil de critique et le fondement d’un ordre nouveau. On cherche à substituer un droit naturel au droit divin.

On invente le mythe du « bon sauvage » pour opposer les «mœurs naturelles » aux mœurs dépravées d’une société en crise. On tente de fonder les normes de la vie morale comme de la vie sociale sur une Nature supposée « bonne». Pour eux, les lois devraient émaner des règles de la Nature.

L'idée de Nature, par exemple, est au centre de l'œuvre de Jean-Jacques Rousseau. Pour lui, est naturel, tout ce qui est. Mais il distingue ce qui lui est propre et ce que l'artifice y introduit. Dans la Nature, tout est ordre, tout est bon ; l'Homme est l’élément perturbateur !

Rousseau va même jusqu’à faire de la Nature : le meilleur outil pédagogique. Dans le quatrième livre de l'Émile, il nous précise que la Nature est source de connaissance, de compréhension et de réflexion.

Paradoxalement avec Rousseau, puis avec les Romantiques allemands, la Nature redevient une nouvelle divinité qui doit saisir l’individu au plus profond de ses sens. Elle est exaltation, la maîtresse des peines et des joies. On la considère soit comme tourmentée et violente, soit comme consolatrice et maternelle, livrée plus au sentiment plus qu’à la raison.

À la fin du XIXème siècle, le rapport à la Nature change à nouveau. Les élites intellectuelles, en Grande Bretagne, en France et aux Etats-Unis prennent la mesure du travail des hommes sur la transformation de la Nature ; elles constatent les conséquences dramatiques de l’industrialisation avec son cortège de pollutions.

De puissantes sociétés de protection de la Nature se mettent en place. Un premier Parc National, celui du Yellowstone sur le territoire des Indiens Crow, est créé pour la sauvegarder. A la même période, Nietzche veut « dédiviniser » la Nature.

Durant les 30 glorieuses, la Nature redevient sur le devant des préoccupations, suite à 2 publications :

•1962, Printemps silencieux, le livre de la biologiste Rachel Carlson trace un sombre tableau d’une Nature gravement polluée par une série de produits chimiques ; le DTT était alors mis en avant, •1965 Avant que nature meure de Jean Dorst est le premier ouvrage en langue française à défendre la Nature contre l’emprise démesurée de l’homme.

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Cette préoccupation va aller en grandissant quand en :

- 1967, la marée noire d’un superpétrolier, le Torrey Canyon montre concrètement les périls qui guettent les mers et les rivages. D’autres naufrages –jusqu’à la plateforme BP de la Nouvelle-Orléans- par la suite renforceront cette première impression ;

- 1965-1968, on prend conscience de ce qui deviendra le scandale de Minamata -en date d’ailleurs de 1953-. Cette affaire dramatique apporte la preuve du “black-out” par des industriels et des décideurs sur ce qui peut menacer les hommes, opinion qui sera renforcée après Tchernobyl et aujourd’hui Fukushima.

Toutefois l’idée de Nature apparaît plutôt désuète. On préfère alors parler d’« environnement ». Un programme d’Education à l’Environnement est mis en place à cet effet sous l’égide de l’UNESCO, du PNUE, d’abord à Belgrade (1975), puis à Tbilissi (1977). Depuis les années 90 et le Sommet de la Terre de Rio de Janeiro, on lui substitue le vocable de « développement durable »… Les années 80 avaient introduit celui de « biodiversité ».

Devant la critique du DD, et surtout la mise en place du greenwashing, l’idée de Nature fait ces dernières années son retour sur le devant de la scène. Cela se concrétise par une pléthore de livres, d’expositions ; et la voilà cette année à Chamonix.

Mais alors quelle est donc la véritable nature de cette Nature… qu’on tiraille dans un sens ou dans l’autre ? En fait, les représentations de la Nature s’inventent à chaque époque. Mieux chaque auteur se l’approprie à sa façon, réinventant des démarches anciennes. Pour nos journées, qu’en tirer ?

HALTE AUX LIEUX COMMUNS !

D’abord, ne faisons pas de la Nature un étendard. Sa polysémie au contraire doit nous interroger ?... Lors de ces journées, il nous faudra questionner l’idée que nous nous faisons chacun de l’idée de Nature. Trop d’illusions scintillent toujours avec laquelle joue la pub, nous l’avons vu… mais qui s’ancrent dans des réflexes de pensée au quotidien :

« je mange naturel, c’est bon, ça me fait pas de mal… « je mange naturel « ou « bio » », ça ne me fait pas grossir » « je mets des produits naturels, ça ne pollue pas ».

Des éléments des idées anciennes flottent toujours dans notre inconscient culturel. Il nous faudra faire un peu de nettoyage, sous peine de devenir plus nature que nature !

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Ensuite, il nous faudra dépasser un certain nombre de lieux communs que nous nommons « pensums » :

Pensum n°1- Nature = beauté

La Nature peut être beauté, mais elle peut être totalement désolation.

Pensum n°2- Nature = idéal/harmonie

La Nature peut être un idéal mais c’est aussi le chaos. Pensons aux tremblements de terre, aux Volcans, aux monstruosités humaines –il n’y a rien de plus terribles que les malformations ou les pathologies chez les bébés- ou au marigot où la vie se résume à manger ou être mangé !

Pensum n°3- Nature = ordre

Nature est peut être ordre, mais elle est d’abord désordre. L’évolution de la Vie s’est faite grâce à un certain niveau de désordre : les mutations ou les symbioses. Les organisations humaines ont toujours besoin d’un niveau de désordre pour évoluer…

Pensum n°4- Nature = modèle

Découvrir qu’il y a dans la Nature des lois générales et que leur connaissance est pertinente ne permet pas d’inférer que tout ce qui s’y produit constitue la légalité. Jusqu’où l’ordre naturel peut-il être pris comme modèle ?

Certes nous avons toujours été intéressé par la bionique. Nous avons même développé la physionique. Mais pour nous cependant, ce n’est que de la « matière pour penser », en d’autres termes des procédés ou des processus à repérer ou à prendre en compte pour pallier à notre manque d’imagination.

Arrêtons de faire de la Nature un maître à penser !.. Au nom de la « Nature », on passe facilement de l’observation à l’injonction, du descriptif au prescriptif.

Pensum n°5- La Nature/ versus l’artifice ou encore cette évidence –dirions-nous naturelle !-

d’opposer opposer en permanence Nature et Culture

Où trouve-t-on vraiment une Nature non transformée par la main de l’Homme ? Au fond des océans ou au fin fond de l’Amazonie. Nos belles forêts ne sont pas naturelles ; ce sont des cultures dans les deux sens du terme !

Pourtant la Nature n’est pas uniquement en dehors de nous, elle est également en nous. On oublie que nos intestins abritent une étrange flore de plus de 500 espèces de bactéries, pas facilement

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maîtrisables par nos techniques modernes ! Dans nos propres cellules, les mitochondries n’ont rien perdu de leur « nature » propre, il nous faut composer en permanence avec elles.

Non seulement, la Nature est en nous, mais nous sommes la… Nature –nous l’oublions trop souvent-. Et d’autant plus la Nature… que notre quotidien montre que nous sommes encore peu sortis de notre animalité…

NOTRE RELATION À LA NATURE

Alors quelles relations à la nature introduire dans l’Education ou la Culture scientifiques et Techniques ? L’idée de Nature porte en elle des soubassements philosophique, anthropologique, politique, éthique… Elle traduit les rapports que l'Homme –mais aussi chacun de nous- entretient avec le milieu naturel. D’où les multiples sens qu'il est possible d'attribuer au vocable « nature ». Il nous faut préciser chaque fois d’où l’on parle.

Les relations –anciennes, classique- de l’Homme à la Nature étaient rassurantes certes, mais illusoires. La relation moderne de l’homme à la Nature est inquiétante, mais rationnelle. L’idée de Nature est lourde d'enjeux qui déterminent, et la place de Dieu –comme on disait alors, en fait celle du pouvoir- et celle de l'Homme. Ne faisons pas de la Nature un mot masquant, à l’égal de celui de « crise » qu’on invoque comme une excuse ou un flambeau pour que rien ne change !

Enfin, il nous faudra également sortir de la dualité Nature/Culture. La confiance aveugle en notre technicité nous a poussés à détruire tout ce qui est encore « sauvage » sur la Terre et à convertir tous les hommes au même culte de la consommation.

Certes notre civilisation technique peut nous entraîner à notre perte. Mais la solution n’est pas dans un simple retour à la Nature. Sans doute vaudrait-il mieux mettre en tension Nature et Artifice ?.. Et dans la même direction, nous interroger sur certains de nos vieux réflexes de pensée, comme par exemple notre mode de pensée dual : « ou la Nature » ou « les techniques », « ou l’un ou l’autre » !.. Ne serait-il pas plus judicieux de tenir en tension ces directions qui s’opposent pour sortir par le haut ?

Il en est de même en matière de médiation et d’éducation, il nous faut arrêter de chercher le bozon ultime, la panacée universelle, la « bonne » méthode pédagogique, la stratégie médiatique universelle ! Ne serait-il pas plus pertinent de tenir en tension des approches diverses, voire opposées ou de « jongler » avec elles ?..

Références

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