VALERIE COTE
FABULATION COSMIQUE
du microcosme au macrocosmeMémoire présenté
à la faculté des études supérieures de l'Université Laval dans le cadre du programme de maîtrise en arts visuel
pour l'obtention du grade de Maître es Arts (M.A.)
ECOLE DES ARTS VISUELS
FACULTÉ D'AMÉNAGEMENT, D'ARCHITECTURE ET DES ARTS VISUELS UNIVERSITÉ LAVAL
QUÉBEC
L'univers se retrouve dans une cellule. Ou bien dans le grain de poussière qui virevolte dans la lumière. Pour toi, Nicolas...
Remerciements
Mes premiers remerciements vont à mes parents. Merci de m'avoir épaulée et soutenue dans les moments heureux comme dans les moments plus difficiles. Je n'aurais pas parcouru tout ce chemin sans vous.
Merci à Louise, d'avoir pris de ton temps pour commenter mes oeuvres. Je suis reconnaissante de l'aide apportée au sujet de la présentation de mes oeuvres, je suis vraiment contente du résultat final. J'ai réussi à trouver le moyen de ne pas mettre de cadre apparent.
Un remerciement à Denis, qui m'a aidée à mieux m'exprimer en français, la qualité de mon écriture s'est grandement améliorée grâce à toi.
Un gros merci à Nicolas, qui m'a lue en profondeur et a pu trouver des erreurs que moi je ne voyais plus. Il m'a soutenue tout au long de cette maîtrise, quand ça allait bien et quand je manquais d'inspiration. Merci d'être là avec moi mon amour.
Je tiens à remercier mon directeur de recherche, Bernard Paquet, qui a su me remettre sur la bonne voie, et me guider tout au long de ce projet de maîtrise, lorsque je ne savais pas trop vers où mon travail me menait.
Un remerciement à mes évaluateurs, Richard Baillargeon et François Giard, d'avoir pris de votre temps pour considérer mon projet de maîtrise.
Résumé
Ce mémoire décrit la création de six univers selon les possibilités de retrouver des similarités dans le microcosme comme le macrocosme. Ces assemblages se veulent trompeurs, c'est-à-dire que mes visuels suggèrent un sujet, mais ils ne représentent pas toujours ce que c'est en réalité. Je souhaite créer des mondes imaginaires. Dans chacune de ces fresques, il y a des tableaux, mais il est difficile de discerner les oeuvres peintes de celles qui sont imprimées.
Table des illustrations
Mes oeuvres Figure 33 Figure 34 Figure 35 Figure 36 Figure 41 Figure 42 Figure 43 Figure 47 Figure 48 Figure 49 Figure 50 Figure 55 Figure 56 Figure 57 Figure 58 Figure 62 Figure 63 Figure 64 Figure 65 Figure 66 Figure 71 Figure 72 Figure 73 Figure 74 Figure 75.Fraise. Peinture à l'huile et acrylique, 36x48 po.
.Coeur de tournesol. Impression jet d'encre sur du canevas, 28x40 po. .Museau de chien. Impression jet d'encre sur du canevas, 24x24 po. _ .Bois vieilli. Impression jet d'encre sur du canevas, 22x28 po.
.Chaise rouge. Impression jet d'encre sur du canevas, 24x36 po. Pigeon vert et violet. Impression jet d'encre sur du canevas, 24x36 po. Chat du Mexique. Impression jet d'encre sur du canevas, 24x36 po. Oeil de chat. Impression jet d'encre sur du canevas, 30x43 po. Goutte de glace. Peinture à l'huile et acrylique, 18x24 po. _Tronc d'arbre. Impression jet d'encre sur du canevas, 18x24 po.
Ciel nuageux. Impression jet d'encre sur du canevas, 24x40 po. . Verre brisée. Impression jet d'encre sur du canevas, 24x36 po. _ Plume perlée. Peinture à l'huile et acrylique, 30x36 po.
.Perroquet. Impression jet d'encre sur du canevas, 30x36 po. .Oiseau en vol. Impression jet d'encre sur du canevas, 36x48 po.
Arbre rouge. Impression jet d'encre sur du canevas, 22x30 po.
Feuille rouge, Québec. Impression jet d'encre sur du canevas, 28x40 po. Branche. Peinture à l'huile et acrylique, 30x40 po.
Grappe de raisin. Peinture à l'huile et acrylique. 20x24 po. .Étincelles de feu. Impression jet d'encre sur du canevas, 22x30 po. .Corail. Xel-Hà, Mexique. Impression jet d'encre sur du canevas 24x36 po.
Coeur de pissenlit. Impression jet d'encre sur du canevas 24x36 po. .Rides de bonheur. Peinture à l'huile et acrylique. 24x36 po.
Sculpture de peau. Impression jet d'encre sur du canevas. 24x36 po. .Eau crystalline, Ontario. Impression jet d'encre sur du canevas. 24x36 po.
.44 _44 _44 _44 _48 .48 _48 51 51 51 51 55 55 55 55 _58 58 .58 _58 _58 61 61 61 61 61
Table des illustrations. Fabulation cosmique
Mon processus de création
Figure 1 Figure 2 Figure 4 Figure 5 Figure 6 Figure 7 Figure 8 Figure 9 Figure 12 Figure 13 Figure 14 Figure 15 Figure 16 Figure 17 Figure 18 Figure 19 Figure 25 Figure 26 Figure 30 Figure 31 Figure 32 Figure 37 Figure 38 Figure 39 Figure 40 Figure 44 Figure 45 Figure 46 Figure 51 Figure 52 Figure 53 Figure 54 Figure 59 Figure 60 Figure 61 Figure 68 Figure 69 Figure 70 Figure 76 Figure 77 Figure 79
.feuille formant un écran au soleil .feuilles géantes à l'île d'Orléans _
mouvement d'une goutte glissant sur un filament gluant .reflet d'une goutte
un verre au moment où il se brise _du verre cassé sur une table lumineuse _un lever de soleil en Gaspésie
variations sur un même thème,
un champignon que l'on retrouve au parc des Grands Jardins. _deux perroquets se toilettant à Xel-Hà, au Mexique
_un arbre de la Saskatchewan
_feuille sur le sol de la Basse-Ville, Québec .variations sur mon voyage au Mexique _un ver dans une fraise
Moi dans ma jeunesse
.inventaire de photographies en noir et blanc
photographies en macro de différents éléments de m o n environnement .une algue (10'')
.paysage de la Gaspésie (101)
. g r o u p e de photographies représentant 1 0 ' . . g r o u p e de photographies représentant 1 0 ' . .voyage au coeur de l'amour
.une vision plus éloignée du tournesol
_une version différente de la même fleur, mais arrivée à un stade évolutif différent _une vue du visage du chien
.une prise de vue montrant la porte sous un autre angle, de plus loin Je collet du pigeon
.une vue de la maison dans la rue .chat anonyme se t o i l e t t a n t
.essai manqué parmi tant d'autres de l'oeil du chat
.une vue des nuages quelques instants avant la f o r m a t i o n intéressante visuellement .une fenêtre givrée
. u n tronc d'arbre
.une autre vue de près de la plume .la plume dans son environnement
.deux perroquets, pris un instant après la photo de celui de dos
.une version différente de la branche
une version différente de la grappe de raisins .une version différente du feu
. u n récif fossilisé du Mexique .des pistils de pissenlit .sculpture de ma peau 17 18 19 19 .20 20 20 21 _23 .24 .24 .25 .26 _27 .29 _30 .38 _38 _39 .39 .40 .45 .45 .46 .47 49 .49 .50 .52 .53 .53 .54 .56 .56 .57 .59 .59 60 62 63 .64
Table des illustrations. Fabulation cosmique Figure 82 Figure 83 Figure 84 Figure 85 Figure 87 Figure 88 Figure 89 Figure 90 Figure 91 Figure 92 Figure 95
.interprétation d'un oiseau en vol à partir d'une tache de peinture
_un nez de chien comparé à une version microscopique d'une graine de la fraise. .du verre cassé comparé à une plume vue au microscope
un minuscule fossile de corail sur la plage _une fleur
.première oeuvre peinte, la voici comparée à la photographie de droite. Elle n'est pas terminée, je me suis rendue compte qu'elle ne convenait pas à mon projet, parce qu'elle était t r o p petite, 12x12 po.
.un détail de la peinture de la g o u t t e de glace .un détail de la peinture de la plume
. p h o t o et peinture de la goutte de glace .peinture et photo du pigeon mort
67 68 69 70
71
.Processus de création de la plume perlée
72 73 73 74 75 77 Oeuvres d'artistes Figure 3 : Figure 10 Figure 11 Figure 20 Figure 21 Figure 27 Figure 78 Figure 93 Figure 94 Figure 96 Figure 97
.FRIEDMAN, Tom. Untitled, 1995. 66 x 76 x 58.5 cm.,
a starburst construction made w i t h thousands of toothpicks.
HAINLEY, B., D. COOPER et A. SEARLE. Tom Friedman, Londres, Phaidon, 2001, p. 81 18
.BOUIN, Bernard. Le Miroir, le printemps, 2005. 130 x 194 cm, p. 26 21 .BOUIN, Bernard. Le Miroir, l'automne, 2005. 130 x 194 cm, p. 26 21
.BOURÉLY, France. Punaise des bois, p. 81 30 .BOURÉLY, France. Naissance d'un bourgeon de lierre, p. 116 31
.BERTRAND, Yann Arthus. Bora Bora.
Adresse URL :http://www.yannarthusbertrand2.org (104) 38 .VOLPE, Giorgia. (Page consultée le 8 avril 2009) [en ligne]
Adresse URL: http://www.gi.poro.org/ 63 .NIQUETTE, Michel. Dispositif 5, 1992. Acrylique etcibachrome sur bois, (tryptique)
VERDIER, Jean-Émile. «Michel Niquette, Du plan du tableau en vérité»,
Vie des arts, n" 157, hiver 1994, p. 65 75 .RICHTER, Gerhard. SeestùcA: (Welle), 1969/234 - 200 x 200 cm. Op., cit., p. 100 76
.CELMINS, Vija. Untlited (ocean), 1969, graphit on acrylic g r o u n d on paper, 35 x 47 cm.
RELYEA, L, R. GOBER et B. FER. Vija Celmins, Londres, Phaidon, 2004, p. 30 _ 7 8 PELLAN, Alfred. Végétaux marins, 1964, Corporation of the city of Kingston.
MARTIN, Michel et Sandra Grant Marchand. A l f r e d Pellan, Québec,
Table des illustrations. Fabulation cosmique
Références visuelles
Figure 22 : SÉGUIN, Marc et Benoît VILLENEUVE. M 3 1 ,
la galaxie d'Andromède, distante d'environ deux millions d'années lumières,
Saint-Laurent, Éditions du Renouveau Pédagogique, 1995, p. 92 36
Figure 23 Figure 24 Figure 28 Figure 29 Figure 67 Figure 83 à droite : . Figure 84 à droite : _ Figure 86
. p h o t o d'un atome d'uranium.
Adresse URL : http://php.educanet2.ch/bibex/elec/elec_chap1a.jpg (1010)
.CISTE : poils en t o u f f e (feuille).
Adresse URL : http://sites.univ-provence.fr/wmeb/galimages2/037final.GIF (104)
.SÉGUIN, Marc et Benoît VILLENEUVE. Planète terre (10') .SÉGUIN, Marc et Benoît VILLENEUVE. Nébuleuse d'Orion (1020)
.CHEMECH Computer Modeling.
(Page consultée le 13 avril 2009) Une molécule [en ligne] Adresse URL:
http://chemech.site90.net/web.images/molecule_47c2a71153edc_hires.jpg _http://farm1. static. flickr.com/37/87680047_c8f074fd6b.jpg?v=0
_38 .38 .38 38 59 .68 .http://icb.u-bourgogne.fr/SCAI/Analyses/MEB/plume90c.jpg
.SÉGUIN, Marc et Benoît VILLENEUVE.
La Voie Lactée dans la direction d u Sagittaire, p. 33
69
Table des matières
Introduction 12
Microcosme 13 Chapitre 1Instants d'émerveillement 16
1.1 La beauté de l'ordinaire 17 Flânerie. 18 L'accident 19 Subjectivité 20 1.2 Fascination de l'éphémère 22Instant d'émerveillement déterminé par la durée de vie de la scene _ 23
Moment éphémère défini par le voyage 25 Moment éphémère défini par ma mémoire 26
1.3 Les instants se collectionnent 28
Chapitre 2
Mondes imaginaires 33
2.1 Trou noir 34 2.2 Une étincelle d'espoir dans le chaos 36
Trouver l'infini dans ce qui est éphémère 36
2.3 La puissance de dix 38 Formation de nouvelles galaxies 40
Table des matières Fabulation cosmique Chapitre 3
Fabulation cosmique 43
3.1 Le monde de la fraise 44 Le tournesol __45 Le museau de chien __46 La porte de grange 46 3.2 Univers semblable 48L'univers du bol immacule 49 L'univers du pigeon 49 L'univers du chat de gouttière 50
3.3 Vers le macrocosme ou le microcosme? 51
L'oeil du chat 52 Le ciel orageux de la Saskatchewan 53
La goutte de glace 53 La carte topographique 53 3.4 Observation de la plume 55
La plume perlée 56 Le perroquet 57 3.5 Voyage au coeur de la feuille 58
La fleur et la branche dans le sac de raisins 59
Le feu de camp 60 3.6 Structure de la peau 61
Le corail du Mexique 62 Le coeur du pissenlit 62 Les plis de la peau 63 Les pieds dans l'eau 64 3.7 Analyse partielle 65
Chapitre 4
Ambiguïté 66
3.1 Similarités improbables 67 3.2 Une galaxie dans un grain de sable 70
3.3 Systèmes analogiques 72 La peinture comme moyen d'appropriation de la photographie 73
Du vrai ou du faux7 75
3.4 Contempler le temps 77 Temps d'arrêt 79
Table des matières Fabulation cosmique
Conclusion 82
Macrocosme 83 Bibliographie 85 Annexe d'oeuvres 87Microcosme
J'ai oeuvré de manière intuitive, l'idée de mon projet de maîtrise m'étant d'abord inconnue. La photographie me convenait parfaitement, en raison de son caractère spontané. Le désir de retrouver la simplicité et le plaisir pur de l'art demeurait présent dans mon esprit. L'errance caractérisée par le voyage définit la beauté inouïe se retrouvant dans la simplicité. Il s'agit de redécouvrir le monde avec des yeux d'enfant. Une prise de conscience face à l'éphémérité de la vie s'est ensuivie, chacun de mes sujets captés s'est révélé fugace. Parfois le moment s'étale sur une période de temps appréciable, quelques fois il est aussi court qu'un battement de cils. Ces instants éphémères s'accumulent, forment les balbutiements d'une langue inventée, chaque image pouvant être associée à un mot. Ce langage, essentiellement formé de ces éléments, s'organise. La possibilité de former mes propres phrases est envisageable et je bâtis lentement les fondations de mon futur thème central.
J'ai alors le sentiment que la période d'errances photographiques tire à sa fin. Il y a un lien unissant tous ces visuels; je dois le dénicher. Il est impossible pour moi de le trouver en ce moment, je dois prendre du recul. C'est dans une période de vide antiproductif que tout s'illumine. Je décèle le filon jusque-là ignoré. La phrase clé est : « Trouver l'infini dans ce qui est éphémère ». Je me suis questionnée sur l'immensité de l'univers. Est-il probable de retrouver les mêmes organisations cosmiques au niveau de l'infiniment petit? Il serait intéressant de dénicher des systèmes solaires à l'échelle atomique; la puissance de dix étant une manifestation de cette théorie hypothétique. La disposition de mes fresques visuelles selon cette méthode s'est avérée
Introduction. Microcosme
Chacun de ces mondes provient de mon imagination. Je redécouvre mon enfance en me créant des fresques fantaisistes où il est possible de fabuler. « Le monde de la fraise » se résume en un voyage dans le microcosme de celle-ci; cet univers est une création chimérique de sa surface microscopique. « Univers semblable » dénote les ressemblances existant entre les éléments de nature pourtant divergents. « Vers le macrocosme ou le microcosme? » établit une confusion quant à la nature du voyage. Plongez-vous votre regard vers un minuscule croissant? Ou vers une scène s'agrandissant notablement? « Observation de la plume » nous suggère un périple vers l'immensité du vol de l'oiseau. Les vues microscopiques nous permettent de comprendre de façon chimérique, les mécanismes de celle-ci. « Voyage au coeur de la feuille » propose une pérégrination au centre de la feuille, jusqu'à l'électron. « Structure de la peau » nous transporte vers l'univers cellulaire et transcende la métaphysique des molécules.
La métaphore de ces six assemblages est subtile, comme une légère brise nous bernant au sujet de sa direction. H y p o t h é t i q u e m e n t , les similarités a u t h e n t i f i e n t leur présence, malgré l'improbabilité de la situation. Je les retrouve toujours après avoir décidé définitivement de leur disposition. J'aime cet état de fait, parce que je ne souhaite pas que ma recherche devienne scientifique, je désire qu'elle demeure chimérique. La magie de ces mondes se communique par le biais de la grandeur d'impression de ces fresques. L'observateur se sent alors petit, et en les regardant attentivement, il a l'impression de se transformer en un astronaute explorant des terres inconnues par le hublot de son vaisseau spatial.
La p e i n t u r e , ce c o m p l é m e n t essentiel
Désireuse d'ajouter une touche plus subjective à mon travail, parce que ces mondes imaginaires proviennent de mon imagination; j'ai décidé de commencer à peindre. Le résultat s'est avéré surprenant, le tableau se révèle non moins réaliste que la photographie sélectionnée. C'est une manière de m'approprier la fiction de l'instantané. Il y a un élément trompeur de plus, comment discerner les différences entre les deux disciplines? Il devient très difficile d'établir des conclusions, car chacune d'entre elles a adopté des caractéristiques familières de l'autre spécialité, elles se sont amalgamées. Ces toiles me permettent de contempler le temps, en raison de la durée interminable de leur exécution. Je peux alors comprendre plus profondément la
Introduction. Microcosme
Après la réalisation de ces tableaux, j'ai constaté que leurs couleurs étaient plus « vivantes » que celles représentant la photographie. Paradoxalement, le résultat devient plus « réaliste ». Au niveau de la photographie, comme à celle de la peinture, je compose un hymne à la couleur.
L'exposition « Fabulation cosmique » est une collection d'éléments abstraits, parfois trompeurs, dans le but ultime de faire voyager la fantaisie de l'observateur. Six mondes provenant de mon imaginaire sont nés de cette théorie relatant les ressemblances existant entre les univers provenant de l'infiniment grand, comme du petit. J'établis ainsi des ressemblances pourtant improbables entre les mondes différents. J'apprécie le fait que ce projet de maîtrise ait débuté et continué de façon intuitive.
Chapitre 1
1.1
La beauté de l'ordinaire
Sortir de chez soi comme si l'on arrivait de loin; découvrir un monde qui est celui dans lequel on vit; commencer sa journée comme si l'on débarquait de Singapour, si l'on n'avait jamais vu le paillasson de sa porte ni la figure des gens de son palier... ; voilà qui révèle l'humanité présente, ignorée.1
A
chaque fois que je m'apprête à prendre des clichés, je m'aventure en terre inconnue. Je pars en voyage, étrangère en territoire inexploré. Je suis de nouveau une enfant découvrant le monde avec des yeux éblouis. Grâce au médium photographique, je discerne en totalité les éléments qui auparavant n'auraient peut-être même pas attiré mon attention, restant ainsi à la périphérie de mon champ de vision. La photographie me permet de m'attarder sur toute la beauté cachée par le masque de la familiarité. Notre regard s'attache habituellement au sens littéral de ce que l'oeil capture. Par une photographie d'une évidente simplicité, Figure 1, j'élimine l'association entre le sujet et l'image. J'écarte ainsi toutes mes références visuelles reliées au vocabulaire.Figure 7 Figure 1 feuille f o r m a n t un écran _u soleil
Chapitre 1. Instants d'émerveillement - La beauté de l'ordinaire
Le mot « feuille » ne produit alors aucune image correspondante. Généralement, nous associons le terme feuille à une représen-tation commune. Figure 2. Je tente d'enrayer cette analogie, pour pouvoir la montrer sous un angle nouveau. La scène ne représente plus à mes yeux une quelconque feuille, mais un labyrinthe sinueux composé de lignes organiques. Au moment de prendre ce cliché,
il faisait soleil. J'ai regardé la feuille et je me Figure2
suis demandé à quoi elle pourrait bien ressembler si elle formait un écran par rapport au soleil. J'observais alors avec des yeux d'enfant, découvrant par le fait même une autre dimension
attribuée au mot « feuille ». Figure 1. Le soleil en dévoilait les veines, les plaçant en avant-plan. Je découvrais un réseau circulatoire, que je n'avais jamais vu auparavant. « Comme le semeur a confiance dans la puissance du grain pour jaillir de l'écorce, chacun doit avoir foi en la force de son propre regard pour se libérer de toute vision préconçue » 2. Je reconnais aussi la beauté familière dans plusieurs
oeuvres de Tom Friedman. Il réalise des structures fascinantes à
L
partir de matériaux ordinaires. Par exemple, il utilise ici des cures^ ^ dents pour réaliser sa sculpture. Le familier se transforme admira-Figure3 blement, nous dévoilant ses facettes inédites. Figure 3.
Flânerie
« La machine de l'esprit est l'énergie de l'amour, grâce à laquelle il est permis à notre âme de s'élever dans ce monde-ci. Cette "machine" est la contemplation, qui pousse l'âme humaine
à s'élever. Implicite dans cette définition est l'idée, bien sûr, que la " c o n t e m p l a t i o n " est aussi
un acte inventif, une construction » 3. La flânerie est nécessaire pour découvrir les aspects
nouveaux de mon entourage.
. îles géantes a l'Ile d'Orléans
Figure 3 FRIEDMAN, Tom Untitled, 1995. 66 x 76 x 58 S cm , a starburst construction made with thousands of toothpicks EY, B, D. COOPER et A SEARLE haidon, 2001, p. 81
Chapitre 1. Instants d'émerveillement - La beauté de l'ordinaire
Je dois prendre mon temps, marcher lentement et laisser errer mon regard partout. J'aime être en état de contemplation, ou je semble ne rien faire; l'émerveillement est pour moi source de créativité. Je peux passer une heure ou bien une minute devant un sujet pour tenter de découvrir un nouvel aspect. Tout dépend de la vitesse à laquelle je me dissocie de l'image familière qui se dégage du mot. Certains sujets sont plus aptes à dévoiler leur beauté cachée. D'autres le f o n t par accident.
L'accident
Il m'est arrivé parfois de m'attarder sur le détail d'une scène en particulier. Ce que j'avais dans l'idée de photo-graphier au départ se révèle moins intéressant que le virage brusque que j'ai décidé d'emprunter. Je change d'idée; c'est bénéfique. Figure 4-5. Je capte une goutte d'eau s'écoulant doucement d'un filament gluant. J'affectionne le reflet au bas de la goutte. Figure 5. Je tente d'immortaliser l'image, mais celle-ci ne me satisfait pas entièrement. Je change d'idée, je cherche à capter la goutte au moment où elle glisse sur le filament. Figure 4. Je m'aperçois qu'il est possible d'en voir le mouvement et cet aspect m'inter-pelle. Finalement, lorsque je les compare en grand, c'est mon accident provoqué que je préfère. J'ai su immortaliser quelque chose de nouveau pour moi, ce mouvement, cette beauté invisible à mes yeux, mais devenue visible grâce au capteur. Quelquefois, lorsque je n'arrive pas à obtenir le résultat escompté, les circons-tances provoquent les événements à mon insu, ce que j'appelle « l'accident ». Le virage brusque que j ' e m p r u n t e à cet instant se révèle bénéfique; et le résultat bien meilleur que ce que j'avais initialement envisagé de photographier.
Figure 4
Figure 5
Figure 4 mouvement d'une goutte glissant sur un filament gluant Figure 5 reflet d'une goutte
Chapitre 1 Instants d'émerveillement - La beauté de l'ordinaire
1
<_g*^?.
Figure 6
L'accident peut être provoqué par une idée que j'avais en tête avant de prendre des clichés. Figure 6-7. Je ressens une curio-sité insatiable pour ce qui est imperceptible à l'oeil nu. Mon objectif m'autorise à voir l'impossible dans certains cas. Je me suis demandé, par exemple, s'il était possible de suspendre le temps, pour voir ma vaisselle à l'instant même du choc, lorsque sa forme originelle est encore identifiable. Figure 6. Je me suis
aperçue que cet instant était infiniment court, pareillement à un millionième de seconde, et pratiquement impossible à saisir. Après avoir cassé volon-tairement toute ma vaisselle, j'ai réorienté mes recherches. En cherchant parmi les débris de verre, j'y ai trouvé quelques morceaux intéressants. Je les ai captés, mais le résultat ne me convenait pas encore, puisqu'ils n'étaient beaux qu'en les regardant à la lumière. C'est là que l'idée de les prendre avec la table lumineuse m'est venue. La lumière dévoilant des
Figure 7 aspects inédits du verre. Figure 7.
Subjectivité
Je capte à ma façon les objets familiers qui deviennent alors particuliers. Mes images semblent être teintées de ma subjectivité. La question qui se pose présentement est : est-ce moi qui imprè-gne les objets familiers de ma vision, ou se
laissent-ils voir eux-mêmes? Je serais portée à répondre que la perception intimiste du contexte dans lequel j'évolue se dévoile dans mes représentations picturales. « Il nous faut donc admettre que l'image que nous avons l'impression d'avoir sous les yeux n'existe pas. Il s'agit d'une fresque virtuelle, d'une création, du produit d'un compromis
entre nos neurones et notre rétine » 4. Figures 6 un verre au moment ou il se bnse
Figure 7 du verre cassé sur une table lumineuse Figure 8 un lever de soleil en Gaspésie
Chapitre 1 Instants d'émerveillement - La beauté de l'ordinaire
Ce que j'ai devant les yeux existe seulement dans l'interprétation que j'y fais. Dans ce visuel, j'ai l'impression que les roches flottent dans le vide. Figures. La séparation entre le reflet et la matérialité de la roche n'existe pas, parce qu'elles ne font qu'un avec le reflet projeté dans l'eau. Il est rare de pouvoir contempler des roches flottant dans le vide. J'ai capté ce moment, parce que ce décor habituel avait quelque chose de surnaturel. Une image vaut mille mots et il y a mille et une façons de l'interpréter. Un objet, une scène peuvent se photographier de différentes façons, les possibilités sont nombreuses et se décuplent encore lorsque le nombre de photographes augmente. Figure 9. Deux artistes se retrouvant au même endroit ne réaliseront pas les mêmes prises, ayant tous deux des valeurs et des idéologies différentes. Il serait même possible, après une telle séance photographique, de déterminer la signature de l'artiste. Celles qui seront choisies soigneusement par la suite posséderaient sa propre signature, une empreinte particulière bien personnelle.
Les scènes ineffaçables que nous pouvons tous revoir en fermant les yeux, ce ne sont pas celles que nous avons contemplées avec un guide à la main, mais bien celles auxquelles nous n'avons pas fait attention sur le moment et que nous avons traversées en pensant à autre chose, à un péché, à une amourette ou à un ennui puéril. Si nous voyons l'arrière-plan, c'est que nous ne l'avons pas vu alors. De même façon, Dickens ne retint pas dans son esprit l'empreinte des choses; il mit plutôt sur les choses l'empreinte de son esprit.5
L'empreinte que j'applique sur les instants de ma vie me rappelle en tout temps son éphémérité. Ils ne durent que le temps d'un clin d'oeil, toutefois il est possible de reconnaître ma touche personnelle. Ce sont des moments simplissimes, mais au moyen de la photographie, je peux les rendre immuables et exceptionnels.
Figure 9
Figure 9 ' variations sur un même theme, un champignon que l'on retrouve au parc des Grands Jardins 5 BENJAMIN, Walter Op cit , p 455
1.2 Fascination de l'éphémère
Figure W
L
a beauté est très souvent éphémère et je tente dela capter au bon moment. Ce moment est fugace, comme à chaque fois que mes yeux se régalent d'un festin visuel. Je les nomme mes instants d'émerveillement. J'ai deux significations bien personnelles du mot « instant » : il appartient au flot continuel de la vie, ou devient instan-tané, quand je retire une tranche de ce flot évolutif sur qui le temps relâche son emprise. Lorsque je m'apprête à prendre un cliché, je suis le témoin impuissant de son évolution. Je peux parfois rester là, à contempler mon sujet pendant des heures, parfois la scène ne dispose que d'une durée de vie très brève et je dois me hâter. Il reste que cet instant est toujours éphémère; il évolue, change, se transforme. Bernard Bouin aussi est fasciné par le temps
qui passe. Ses oeuvres expriment l'éphémérité de la vie; son évolution. Dans son Miroir, nous ressentons l'évolution de la vie humaine, saison après saison. Figure 10-11. est pour moi une sorte de reflet qui me renvoie à mon propre questionnement sur et de la fragilité de ma vie. Pour lui, comme pour moi :
Figure 10 BOUIN, Bernard Le Miroir, le printemps, 2005 130x194cn Figure 11 BOUIN, Bernard Le Miroir, l'automne, 2005 130x194cn
Figure 11
oeuvre, le Son miroir la fugacité
Chapitre 1. Instants d'émerveillement Fascination de l'éphemere
Les heures du jour, leurs lumières changeantes sont les couleurs de ses différents états d'âme. La nature, son unicité, sa singularité sont pour lui la métaphore idéale des temps de l'existence. [...] Dans un autre ensemble intitulé Miroir, le miroir renvoie une image des saisons : le printemps évoque une annonciation, l'été traduit la notion de plénitude, l'automne exprime la fuite du temps et l'hiver le poids de la mémoire des choses vécues. [...] En peignant l'invisible, l'inexprimable, il nous renvoie à nos propres questionnements. La mort, la vie, le temps qui passe, la mémoire des choses vécues laissent une trace indé lébile sur notre seul bien : l'existence.6
Ce qui est captivant en photographie, c'est l'immortalité de l'image. L'instant éphémère devient immuable. Un peu comme immobiliser une étoile filante dans sa course effrénée. Il devient pos sible d'arrêter le temps pour savourer cette seconde figée, précise, qui devient un phare, une balise pour moi qui suis
souvent incapable de suivre le flot conti F'9ure u
nuel du temps. Je me promène, je voyage, je flâne à la recherche de ces instants d'émerveillement. Figure 12. Cet instantané devient mon repère, c'est la visualisation de l'un de mes souvenirs. Cette image m'aide à le garder vivace. L'éphémère dans mon travail de recherche possède quant à lui trois sens : il définit la durée de vie de la scène, la fugacité d'un séjour hors de chez moi et le temps pendant lequel la scène reste vivante dans ma mémoire.
Instant d'émerveillement déterminé par la durée de vie de la scène
Lors d'un voyage dans l'Ouest canadien, le ciel grondait, mais quelques rayons de soleil tra versaient les nuages. La lumière était donc vraiment unique. Assise devant la fenêtre, dans un cassecroûte, j'ai remarqué cet arbre rouge devant un mur vert. Figure 13. L'ensemble concordant harmonieusement. J'ai pris plusieurs photographies pour ne garder que la première. La lumière étant changeante, j'ai dû me hâter avant que celleci ne soit voilée par les nuages. Une seconde de plus, et je perdais cet effet diffus de lumière filtrée.
Figure 12 deux perroquets se 1 ■ ^a, au Mexique
Chapitre 1. Instants d'émerveillement - Fascination de l'éphémère
Figure 13
Je n'ai eu le temps de prendre qu'une photographie. Il est facile de le constater avec les autres photos. L'arbre semble plus noir que rouge, et le mur ne possède plus la même chaleur, le décor semblant soudain plus terne.
Il y a des circonstances comme celles-ci où il est indispensable de faire vite, mais il m'arrive plus souvent de disposer de plus de temps pour photographier un détail, une scène qui m'a marquée. Cette feuille photographiée lors d'une de mes nombreuses marches à l'extérieur en est un
exemple. Figure 14. Elle était brisée, je n'aurais pas pu en distinguer le contour, si la pluie n'avait pas laissé une trace visible de son ancienne forme. L'eau coulant sur la feuille plaquée au sol avait dessiné le pourtour, avant que celle-ci ne se brise. La scène était vraiment très belle. Photographiée plusieurs fois, J'ai réalisé plus tard que si je n'avais pas capté ce moment bien précis, il m'aurait été impossible de retrouver la même scène. Chaque moment du hasard est pour moi unique. J'avais le temps de capter le sujet sous différents angles, mais si j'étais revenue le lendemain pour prendre ce cliché, rien n'aurait plus du t o u t été pareil. La dégradation bien avancée de la feuille témoigne du caractère
éphé-mère de la scène. Figure 14
Figure 13 un arbre de ta Saskatchewan 14 4euille sur le sol de la B
Chapitre 1. Instants d'émerveillement - Fascination de l'éphémère
Figure 15
Moment éphémère défini par le voyage
Il m'arrive souvent de voyager sur de courtes périodes. La durée de vie de mes voyages étant très courte, je considère ces périples comme fugitifs. En voyage, je ne dispose pas de beaucoup de temps et je sais pertinemment que mes futures excursions ne m'offriront pas, ou peu de possibilité de retourner vers les mêmes lieux. J'ai eu une chance inouïe de pouvoir partir au Mexique. Un voyage, que je considérais comme une opportunité photographique, puisque j'étais précisément à la recherche de formes et de couleurs nouvelles. J'ai été gâtée par cet endroit vraiment merveilleux. La faune et la flore sont totalement différentes. Je n'avais pas à me considérer comme une étrangère, t o u t était inexploré. C'est un festival de couleurs chatoyantes, de motifs variés et de textures nouvelles pour mes pupilles. Je suis saisie un moment par la transparence de la mer, charmée par les nuances colorées des gens et des bâtiments à l'isla Mujeres, surprise par un singe jouant le rôle d'animal de compagnie, t o u t m'émerveille. La poésie et la beauté des lieux me subjuguent. Chaque instant me saisit de la même façon. Et n'en finissent plus de s'accumuler sur ma pellicule. Le Mexique me fascine par Ses couleurs. Figure 15.
Chapitre 1. Instants d'émerveillement - Fascination de l'éphémère
Moment éphémère défini par ma mémoire La photographie permet de ne pas oublier ces instants d'émerveillement. Ils sont pour moi comme l'empreinte indélébile d'un moment de ravissement. Si celui-ci n'est pas immortalisé par l'image, le souvenir furtif que j'en retiens s'efface et ses pourtours disparaissent. Or, nos souvenirs sont semblables à cette feuille qui jonche le sol, et dont l'usure causée par le temps ne laisse que les nervures, ces grandes lignes d'un moment de vie qui a su nous marquer.
Notre cerveau a tant de choses à interpréter F' 9u r e '6
dans une journée que ces détails tombent facilement dans l'oubli. La magie de l'instant d'émerveillement ne se produit qu'à la seconde de la découverte. C'est une trouvaille, mais c'est un moment anodin, à peine perceptible. Lorsque j'étais en période de photographie dans ma démarche artistique, je me devais de transporter mon appareil partout. Quelques fois, je recherchais ce moment, parfois il surgissait de façon inopinée, comme un signe du hasard. J'aime ces rencontres que j'affectionne tout particulièrement. Voici une preuve irréfutable de ces occurrences du hasard. Figure 16.
La quiétude du petit déjeuner me pousse à l'observation, car je savoure l'ambiance feutrée de ce moment béni. Je me délecte paisiblement de fraises, leur goût sucré et fruité émoustillant mes papilles. Soudain, je découvre avec horreur un ver à l'intérieur. La scène me répugne, mais après mon sursaut de dégoût, je me suis dit que cet événement insolite et inhabituel pouvait être inspirant. Je suis fascinée à l'idée d'avoir pénétré dans l'intimité de ce ver. Rien de l'extérieur ne laissait supposer sa présence. Je l'avais surprise sans le vouloir, au coeur de sa maison, en plein repas, pour lui couper la tête. Ce moment est pour moi éphémère, car il aurait vite été oublié si je n'avais pas réalisé un instantané. Je me souviendrai toujours avoir failli manger un ver, mais avec le temps, les détails de la scène s'effacent inexorablement, et le souvenir s'estompe; cette photographie témoigne de sa présence.
Chapitre 1 Instants d'émerveillement - Fascination de l'éphémère
Comme le disait Luc Lang, au sujet du travail de Gérard Richter. « Ainsi, la peinture fait trace et porte-témoignage, dans l'histoire de l'art, de l'Histoire tout court, commuant cette fois le caractère précaire et fugace d'une actualité aveugle en une mémoire de l'Histoire rendue au regard » 7. Je considère mes clichés et mes peintures comme des balises, des instants figés dans
les méandres de ma mémoire.
C'est la raison pour laquelle nos photographies de jeunesse deviennent si précieuses, elles gardent nos souvenirs bien vivants. Nous dévoilant des aspects oubliés. Sans photographie, je n'aurais aucun moyen de me revoir enfant. Figure 17. Ce sont des traces im-portantes de notre passé qui me définissent. C'est là toute l'essence et la beauté de la photographie. Elle
F,9ure 17 m e définit par ce que je fais dans le présent et ce
que j'ai réalisé dans le passé. Elle matérialise le regard que je porte sur le monde. La mémoire est évolutive et sélective, mais j'assure la pérennité et la vivacité de celle-ci en me créant des inventaires de ces fresques visuelles.
Figure 1 7 moi dans ma je,
1.3 Les instants se collectionnent
C
omment pourrions-nous qualifier un artiste? Par la qualité de sa maîtrise ou la reconstruc-tion de ses souvenirs? Je peux me comparer à un bon conteur, utilisant mes photographies comme si chacune d'entre elles pouvait être reliée à un mot de mon langage imaginaire. Je crée mes propres phrases, ensuite je les emploie pour bâtir ma propre histoire. « Le conteur, comme l'artiste, est un pèlerin perpétuel : le but du voyage n'a d'intérêt que d'y croire assez pour tenter de s'y rendre; l'essentiel est le chemin et son cheminement; c'est parfois fatigue, c'est souvent merveille. Le pire, de loin le pire, est de se croire arrivé : celui-là a le nez dans un cul de sac » 8.Chaque image est associée à un mot; il serait impossible de bâtir une histoire avec seulement un visuel. L'accumulation de clichés forme une fresque imaginaire. Difficile au départ d'avoir la moindre idée du sujet principal d'un projet de maîtrise, je me laissais guider par mon intuition.
« The intellect has little to do on the road to discovery.
There comes a leap in consciousness, call it intuition or what you will, and the solution come to you, and you don't know how or why ». Albert Einstein.9
Mes mots images sont les outils indispensables de ma créativité, mais je n'avais pas réalisé encore à quel point. Ils représentent en quelque sorte une multitude de connexions pouvant s'établir, se briser, se lier de nouveau avec d'autres. Similaire à la prolifération d'un rhizome.
8 DUBÉ, Jean Sébastien, et autres L'art du conte en dix leçons, Boisbriand, Planète Rebelle, 2007, p 16 9 CARSON, David et Lewis BLACKWELL 2 n d sight: graphie design after the end o f p r i n t
Chapitre 1 Instants d'émerveillement - Les instants se collectionnent
L'un comme l'autre est pratiquement impossible à détruire. À l'image du rhizome, le réseau d'images forme mon nouveau « langage ». Mes mots-images toujours présents sont pour moi des pictogrammes qui m'offrent la possibilité de jouer en créant de nouveaux scénarios à l'infini. « N'importe quel point d'un rhizome peut être connecté avec n'importe quel autre, et doit l'être [...] le rhizome opère sur le désir par poussées extérieures et productrices » 10.
L'inventaire d'images s'organise progressivement. Travail nécessaire, pour pouvoir imaginer son propre monde. Il est commun au début de penser posséder aucun répertoire, compte tenu de ma nature désordonnée. Je me suis rendu compte que ce côté de ma personnalité pouvait prendre une tout autre signification : le recensement de mes visuels se comparait à un rhizome. J'ai brisé des connexions, en ai rétabli d'autres. Suivant les méandres d'une inspiration continuellement insatisfaite, mon idée a germé de l'ensemble d'images chaotiques. Chacune de ces photographies était fin prête pour entamer la deuxième phase du projet par l'utilisation de cette matière première. Pour créer, il m'était absolument indispensable de posséder cette banque de données. Figure 18. Mon appareil photo aura été le témoin physique de cet inventaire de souvenirs, comme une marque indélébile de mon moi intérieur.
Le mot latin inventio a donné naissance à deux termes distincts en anglais moderne. L'un est notre mot « invention », signifiant la «création de quelque chose de nouveau » [...] L'autre terme en anglais moderne, dérivé du latin inventio, est « inventaire ». L'inventaire suppose un ordre. Inventorier, c'est dénombrer des éléments et les placer en certains endroits d'une structure générale de façon que chaque article puisse être aisément et immédiatement accessible.11
Figure 18
Figure 18 inventaire de photographies en noir et blanc
10 DELEUZE, Gilles, et Felix GUATTARI Rhizome, Paris, les editions de minuit, 1976, p l i 11 CARRUTHERS, Mary, Op cit , p. 22-.
Chapitre 1 Instants d'émerveillement - Les instants se collectionnent
Au fil du temps et de l'accumulation de photographies, il fallait leur trouver le point commun. Les imprimer devenait indispensable pour les observer à distance. Je les ai tous placés sur le mur. Plusieurs hypothèses intéressantes se sont détachées, dont celle de réunir les clichés dans un premier temps par leur couleur. Ils ont ainsi pu être groupés par thème : rouge, vert, jaune, noir, blanc, etc. Figure 18. Cette idée trop générale ne permettait pas d'élucider le mystère de la cohésion de ces oeuvres photographiques.
Quelque chose d'intangible les reliait, mais il était encore impossible de savoir quoi. Je voue une réelle passion à la macrophotographie. Figure 19, pour laquelle je me suis procuré l'objectif le mieux adapté pour réaliser ce genre d'exercice. Un excellent moyen de découvrir les objets familiers dans leur plus stricte intimité. Ainsi par cette méthode, se révélaient des aspects inédits. Certains clichés étaient pris si près, qu'ils étaient méconnaissables; ce casse-tête en forme de navette n'est rien d'autre que du poulpe d'orange.
Chapitre 1. Instants d'émerveillement - Les instants se collectionnent
Ces petites oreilles qui pointent ne sont pas celles d'un animal curieux, mais les feuilles en bois d'une pomme de pin. Là, une fourmi semblant découvrir une nouvelle planète foule en réalité le sol d'une pomme.
Je ressens une curiosité intarissable pour l'environnement. Le désir de percer le mystère des choses du quotidien. Lors de la visualisation de mes clichés, je suis fascinée par la découverte de ces mondes imaginaires. Elles sont captées la majorité du temps en macrophotographie et élargies sur mon écran d'ordinateur. Ces images deviennent poétiques et j'éprouve une vive sensation de liberté. Parfois, elles s'amalgament avec le concept d'abstraction. Je peux alors les interpréter de la manière désirée. Je venais de déceler un filon, un fil conducteur qui allaient t o u t droit me conduire vers l'idée principale de mon projet. La phase photographique touchait à sa fin, je me devais de franchir cette étape, pour accéder à de nouveaux horizons.
Vos yeux sont-ils capables de franchir la frontière de l'invisible? Avez-vous déjà affronté l'obscurité de la nuit pour scruter les étoiles, avez-vous plongé dans les profondeurs de l'eau sombre, fureté sous les lourdes pierres, rampé dans les grottes souterraines? Avez-vous escaladé un mur pour savoir ce qui se cache derrière, dompter votre vertige pour jouir du regard des oiseaux, vous êtes-vous déjà acharné sur un texte énigmatique ou sur un tiroir secret, avez-vous cherché le trésor caché dans le grenier? Avouez-vous avoir au moins une fois dans votre vie collée votre oeil au trou d'une serrure? 12
Cette citation m'interpelle et chacune de ces questions me renvoie à une de mes expériences personnelles. Les oeuvres de France Bourély sont troublantes. Figures 20-21. Cette scientifique se passionne de la photographie microscopique d'insectes, et de matériaux divers, par exemple le cristal, le tissu, le sel, etc. Elle définit comme une exploratrice des mondes invisibles. Elle est subjuguée par ses propres découvertes, et ses photographies sont teintées de sa vision des choses.
Figure 20
Figure 20 : BOURELY, France Punaise des bois, p 81
Chapitre 1. Instants d'émerveillement - Les instants se collectionnent
Figure 21
Nous y découvrons de nouveaux continents, de nouvelles formes de vie. Ce que nous pensons être disgracieux frappe l'oeil de sa beauté et de sa grâce. Sa technique me fascine énormément, parce que, comme elle, je suis aussi attirée par les mondes invisibles. Ses photographies de petits objets familiers nous les montrent sous un nouveau jour. Un intérêt pour les mondes invisibles à découvrir, que je partage.
Je suis maintenant prête à former mes propres phrases, avec mes mots-images répertoriés dans cet inventaire intérieur et intuitif.
Chapitre 2
2.1 Trou noir
L
'univers est colossal, il est constitué essentiellement de matière sombre. Comme un désert titanesque parsemé de quelques oasis rarissimes et bienfaiteur. Le même phénomène survient dans le microcosme. Presque la totalité de la matière englobant l'atome est constituée de néant. Il est probable que la compréhension des lois qui régissent l'univers se transmet grâce à l'existence du vide. Par exemple, il serait ardu de déchiffrer un roman, s'il ne comportait aucun espace blanc. C'est ce qui nous permet de comprendre un texte. Ô combien ces normes ont régi ma production; je fais la lumière sur ce qui est nébuleux, au moment où je cesse de m'interroger sur la raison fondamentale de mon projet. Je lâche prise.LuniversestcolossaletconstituéessentiellementdematièresombreCommeundéserttitanesqueparsemé dequelquesoasisrarissimesetbienfaiteursLemêmephénomèneadvientdanslemicrocosmePresquela totalitédelamatièreenglobantlatomeestconstituéedenéantllestprobablequelacompréhensiondeslois quirégissentluniverssetransmetgrâceàlexistenceduvide.llseraitardudedéchiffrerunromansilne comportaitaucunespaceblancCestcequinouspermetdecomprendreuntexte13
Jusque-là, je me laissais guider par mon intuition. La période d'observation sert à trouver le lien unissant tous ces clichés. Ce cycle est conséquent à une surexposition de mes fresques visuelles, je deviens aveugle. Je me noie dans une profusion de photographies.
Chapitre 2. Mondes imaginaires - Trou noir
Donc, je suis dans un trou noir, je ne sais pas quelle est l'idée principale, le noyau central de mon projet. Je décide de m'éloigner quelque temps de mes oeuvres. Je laisse voguer mon esprit, car le néant est fructueux et riche en fantaisies. Cette période creuse est un ressourcement de mes sens, je laisse mûrir ma pratique antérieure.
I then boarded up the windows and the closets, painted the entire space white, and made this obsenely white, empty space. [...] At this point I sort of dropped the idea of making art; it was more about discovering a beginning. [...] There was something about this space... I didn't know at this time the significance of the 'white cube'. For me, this was more like a mental space that had been cleared away.14
Cette période d'intervalle est fructueuse, car grâce à celle-ci, j'ai pu trouver la moelle, la quintessence de mon projet.
2.2 Une étincelle d'espoir dans le chaos
Trouver l'infini dans ce qui est éphémère
J
e prends beaucoup de photographies de choses infiniment petites et je possède aussi des clichés de scènes infiniment grandes. J'ai trouvé le fil conducteur de mon projet de maîtrise à un moment aussi improbable qu'incongru. Je me suis mise à réfléchir sur le concept de l'univers sans penser que tout ça peut avoir un lien avec ce que je fais. J'ai émis ma propre hypothèse à ce moment-là. Tout est éphémère et les éléments sont imbriqués les uns dans les autres. « Trouver l'infini dans ce qui est éphémère. » Je me suis toujours demandé si l'univers était un monde fini ou infini. Si l'univers est en expansion, c'est un monde fini. Il est impossible d'agrandir l'infini. Et si c'est un monde fini, est-ce que c'est en forme de sphère? Qu'y a-t-il de l'autre côté de l'univers, de cette sphère? Figure22. Est-ce une cellule faisant partie d'un autre organisme vivant? Si c'est le cas, alors l'univers est infini, parce qu'il n'y a pas de commence-ment ni de fin. L'univers est peut-être fini, mais le nombre d'univers serait infini. En fait, c'est un peu conçu de la même façon que le reflet généré par deux miroirs. Il y a des milliers et
des milliers de reflets. Figure22
Figure 22 SEGUIN, Marc et Benoit VILLENEUVE M 3 1 , la galaxie d'Andromède,
Chapitre 2 Mondes imaginaires - Une étincelle d'espoir dans le chaos
Lorsque je me rapproche de quelque chose avec mon appareil photographique, ça me semble petit, mais cette chose est peut-être aussi immense que l'univers. « Nos pensées, en quête d'infini, s'enfuient vers des cieux sans nuage, sur des terres sans limites. Pourtant, nous piéti-nons à chaque instant sur des mondes si vastes qu'en une seule vie, personne, pas même un Magellan, ne pourrait espérer en accomplir le tour » 14. Il nous est impossible de voir plus loin
qu'une certaine limite dans l'univers et cette démarcation est encore plus étriquée lorsque nous regardons dans l'infiniment petit. Il y a une limite où le regard de l'homme peut plonger, mais nous avons la capacité d'imaginer ce qu'il y a hors de cette frontière. Cette théorie du macrocosme et du microcosme me fascine. C'est en fait basé sur les ressemblances qui peuvent exister entre l'infiniment grand et l'infiniment petit. Dans l'infiniment grand, il y a un nombre incalculable d'étoiles qui vivent et qui meurent. Autour de certaines étoiles, des planètes gravitent. Sur leur surface, il est possible que des êtres vivants respirent. Il est possible que le même phénomène se produise, dans l'infiniment petit. Hypothétiquement, le proton et les électrons représenteraient un soleil autour duquel les exoplanètes tourneraient.
To see a world in a grain of sand, And a heaven in a wild flower, Hold infinity in the palm of your hand, And eternity in an hour.15
Mes interprétations d'une structure moléculaire ou cellulaire ne représentent pas la réalité, mais j'aime beaucoup le fait d'imaginer ces landernaux extrêmement petits; comme si nous créions des mondes imaginaires pour y jouer et les considérer réels. Ma vision elle-même de l'univers est une théorie non verifiable, mais elle recèle de nombreuses possibilités. J'imagine des microcosmes différents à partir d'instants courants. Grâce à mes outils de création, il m'est possible de capter les instants, pour ensuite les rassembler pour créer différents décors. Je me suis questionnée au sujet de l'application de cette théorie sur mes photographies. Je me suis mise à observer les facettes inédites de mes prises de vue. Au moment où je me questionnais sur cette hypothèse, j'ai reçu un courriel qui exhibait des images du monde de l'infiniment grand jusqu'au microcosme, avec la méthode de la puissance de dix. J'ai commencé à classer mes visuels selon cette méthode; elle est intimement reliée à ma perception de l'univers.
14 BOURELY, France Mondes Invisibles, Paris, Editions de la Martmiere, 2002, p 10 15 BLAKE, William, (Page consultée le mardi 14 avril 2009) Auguries of Innocence, [en ligne] Adresse URL http://www.artofeurope.com/blake/bla3
2.3 La puissance de dix
Figure 29 Figure 28 Figure 27 Figure 26
L
a puissance de dix est une façon de voir le monde de loin comme de près. L'image commence à 10°, c'estàdire 1 mètre. L'image ainsi visualisée mesure 1 mètre. L'immensité du sujet est parallèle à l'augmentation de l'exposant.>ex/elec/elec c h a p l a jpg (10 ' ) wmeb/galimages2/037final GIF (10 Figure 23 p h o t o d'un atome d'uranium Adresse URL httpv/php
Figure24 CISTE poils en touffe (feuille) Adresse URL http://sites.ui . ;■ .•• Figure 25 une algue (10 • )
Chapitre 2. Mondes imaginaires La puissance de dix
Par exemple, l'image de la terre, figure28, correspond à 107, c'estàdire 10 000 000 mètres. Lorsque
l'image photographique représente le monde microscopique, l'exposant diminue et devient négatif : 10 10 (0,000 000 0001 m). Figure 23.
In 1977, Charles and Ray Eames made a nineminute film called Powers of Ten that still has the capacity to expand the way we think and view our world. [...] Starting with a sleeping man at a picnic, the film takes the viewer on a journey out to the edge of space and then back into a carbon atom in the hand of the man at the picnic, all in a single shot. It is an unforgettable experience.16
J'ai commencé par étaler mes photographies sur le sol. Certaines de mes images sont abstrai tes, d'autres figuratives. J'ai ensuite découpé plusieurs petites étiquettes portant chacune une inscription du nombre 10, avec un exposant différent. J'ai classé chacun de mes imprimés selon cette méthode. Figure 3031. Il y avait plusieurs photographies dans chacune de ces catégories. J'ai formé de nouveaux groupes, à partir de ceux catégorisés selon la puissance de dix. Ils sont composés de quelques photographies comportant différents points de vue, se répartissant selon l'ordre croissant ou décroissant. Si je débutais par une image représentant un microcosme, je tentais de trouver des visuels représentant des scènes de plus en plus grandes.
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Figure 31Figure 30 groupe de photographies représentant 10 Figure 31 groupe de photogra; ■ int 10
16 EAMES Charles et R EAMES (page 27 avril 2009) Powers of ten, [en ligne] Adresse URL http://www powersof' ■ x php mod=ten day
Chapitre 2. Mondes imaginaires - La puissance de dix
Formation de nouvelles galaxies
Certes, je devais m'assurer que chaque nouveau groupe était cohérent, autant au niveau visuel que thématique. Mes fresques visuelles s'harmonisaient toujours autour d'un thème prédo-minant. Figure 32. Au sein de chacun de ceux-ci, j'assurais la connexion de chaque élément, soit au niveau de la couleur, soit au niveau des éléments visuels que comportait l'image.
Je me suis mise à la tâche virtuellement, avec un logiciel de design. Il me permettait d'agrandir et de diminuer facilement des clichés; toujours à l'échelle de 1/10. Je pouvais facilement les déplacer, pour trouver un arrangement facilitant la lecture et le voyage pour l'observateur.
Chapitre 2 Mondes imaginaires - La puissance de dix
La poésie, la cohésion de mes groupements d'images se dévoilaient subtilement. Avec cet outil de plus dans ma manche, il m'était possible de visualiser le résultat final de mes fresques. Je proposais des voyages vers le macrocosme ou le microcosme à partir d'objets familiers. Je me créais des macrocosmes innovateurs. La puissance de dix s'est révélée être une bonne base pour ces univers différents. Certains de mes thèmes étaient palpables, le mot reliait directement à l'image, mais parfois le sujet abordait un thème plus vague, laissant la place à une interprétation plus personnelle. Comme l'exemple ci-dessus, nous ne pouvons appliquer une image directe-ment reliée au mot « amour ». J'ai imaginé un voyage à partir de ce sujet.
Voyage au coeur de l'amour
Ces photos expriment les différentes étapes de l'amour donnant naissance à la vie. Figure 32. La première photo représente de la pierre, mais elle représente un coeur et la diagonale se dirige directement vers la dernière photo. Cela crée une harmonie entre les deux images. Le visuel en bas à droite représente de la glace, mais elle me fait penser à des spermatozoïdes cherchant l'ovule. La deuxième, troisième et quatrième photo représente l'acte de reproduction de la vie. J'ai aussi créé une concordance entre ces trois photographies, parce qu'il y a une suggestion de ligne verticale dans chacune d'elles. Ce groupe de photographies ne fera désormais plus partie de mon exposition.
Nous manufacturons des réalités, écrit Fernando Pessoa. La civilisation consiste à donner quelque chose un nom qui ne lui convient pas, et à rêver ensuite sur le résultat. Et le nom qui est faux et le rêve qui est vrai créent réellement une réalité nouvelle [...] La théorie présentée précise que nos mots et nos phrases produisent des possibles et des impossibles qui construisent la réalité.17
Certains de mes visuels ne représentent pas toujours la réalité, mais la suggèrent. Quelques-unes de mes images restent abstraites et sont ouvertes à l'interprétation. À partir d'objets familiers, je me bâtis une toute nouvelle réalité, pour que les éléments perceptibles dévoilent petit à petit leurs facettes inédites. « The most beautiful thing we can experience is the mysterious. It is the source of all true art and science » 18.
17 SOLE, Andreu Créateurs de mondes, nos possibles, nos impossibles, Monaco, Edition1 du Rocher 2000, p 258
18 GIFFORD, Robert T FFAR-250, The Visual 8 Performing Arts in Canada, Montreal, Eastman Systems Ine , 2003, p 15
Chapitre 2 Mondes imaginaires - La puissance de dix
Je m'invente mes propres écosystèmes dans le microcosme ou le macrocosme. Je tente de faire voyager celui qui regarde mes oeuvres. Conformément à la contemplation et la flânerie. Admirer quelque chose que l'on ne remarque pas d'habitude. J'ai conçu six univers, nés de cette philosophie de la puissance de dix. Ces assemblages, je les qualifie de trompeurs; j'expliquerai ultérieurement dans le chapitre trois le sens de ce mot, et la raison pour laquelle je peins pour consolider cette idée.
Chapitre 3
3.1 Le monde de la fraise
Figure 33
Figure 35
Figure 36 Figure 33 Fraise Peinture a l'huile et acrylique, 36x48 po
Figure 34 Coeur de f irni mpn •• :'encre sur du canevas, 28x40 po J5 Museau de chii e1 d'encre sur du canevas, 24x24 pc
Chapitre 3 Fabulation cosmique Le monde de la fraise
J
'ai combiné ce groupe d'images à partir du visuel de la fraise. C'était le thème central avant de réaliser la sélection de mes autres visuels. Figure 33. Voici le monde imaginaire de ce ver dans la fraise discernée de façon bien personnelle. J'ai l'impression de prendre une petite section de la première représentation, pour l'agrandir, et la reporter sur l'image suivante, et ainsi de suite. Figure 33343536. Je commence par la fraise vue en entier, un objet anodin de première vue, mais un instant rare et poétique, selon moi. J'apprécie la forme de la fraise coupée en deux. Figure 33. La seconde image exprime la texture et la surface de la fraise. Figure34. Le troisième cliché représente une vue cellulaire d'une graine de la fraise. Figure 35. La dernière représentation nous emporte dans le monde moléculaire. Figure 36. Les lignes directrices de certaines de mes images suivent un flot circulaire, de sorte que la lecture de la fresque se fasse ainsi. Pour moi, ce sont des instants poétiques... Au sein duquel nous explorons le macrocosme devenant microcosme. Je propose ici une errance à l'intérieur de la fraise et je laisse le soin de découvrir un monde nouveau, où les ressemblances familières apparaissent comme des métaphores. Chaque représentation, que comportent ces six groupes, détient sa propre anecdote renfermant une vérité surprenante.Le t o u r n e s o l
Jamais je n'aurais pensé q u ' u n coeur de fleur de tournesol pourrait contenir autant d'infor mations. La nature a le pouvoir de m'offrir ce spectacle visuel. C'est une texture vraiment
^ 1 K V *r_. __l 'M intéressante, la trame semble respecter une grille définie; peutêtre estce seulement un regroupement d'éléments chaotiques. « Les joyaux qui embellissent ses paysages cellulaires ne sont ni superflus, ni disposés au hasard. Ils obéissent à de mystérieuses consignes architecturales qui échappent à notre entendement » '9. Figures 343738. Le
résultat semble privilégier l'harmonie et la répétition.
Figure 37 Figure 38
Figure 37 une vision plus éloignée du t o u " i
Figure 38 ■ une version différente de la même fie'.' i rivée a un stade évolutif different 19 BOURELY France Op. cit , p. 106
Chapitre 3 Fabulation cosmique - Le monde de la fraise
J'aime le fait de ne pas prendre la fleur en entier; l'image laisse libre cours à l'interprétation, si je capture seulement qu'une petite portion de mon sujet. Le coeur semble converger vers un endroit aussi précieux qu'intime, le centre de son être, où elle chérit cette goutte d'eau, un trésor vital à sa subsistance. Figures 34-37.
Le museau de chien
J'ai trouvé un animal domestique, d'un âge vénérable. Il dormait de son sommeil profond et s'abandonnait à une immobilité absolue. Figure 39. Je me suis approchée de son museau. L'oeil rivé sur sa truffe, j'ai remarqué une texture captivante. J'ai découvert cette particularité Figure 39 fascinante en affichant celle-ci sur mon écran d'ordi-nateur. Figure 35. La représentation est semblable à un réseau enchevêtré de cellules. Je trouve intéressant que le chien, un concept très familier dans nos vies, contînt une facette inédite, délectable pour mon regard.
La porte de grange
Je voulais mettre en évidence les formes variées, les nombreuses courbes. Il y a un contraste évident entre la peinture usée par le temps et la couleur terne du bois vieilli. J'ai le sentiment que les sinuosités du bois remplissaient jadis une fonction, lorsque le bois existait en tant qu'arbre. Ce moment d'une beauté et d'une simplicité désarmante m'a stupéfaite. Figure 36.
La beauté est une sensation qui surgit subitement du profond de nous-mêmes, elle soumet à sa loi impérieuse tous nos autres sens, s'empare de notre esprit, et fait disjoncter nos neurones. Puis ce tumulte intérieur s'apaise et devient béatitude, des hormones de plaisir se répandent en nous, et le chaos cède place à l'harmonie. L'ordre revient peu à peu, avec en plus un sentiment de paix cosmique qu'aucun autre sens ne peut nous transmettre.20
Je considère cette porte vieillie par le temps beaucoup plus intéressante visuellement en compa-raison à celles qui sont neuves. Dans un élément vétusté se cache une sagesse passionnante.
Figure 39 une vue du visage du chien 20 BOURELY, France Op cit , p 109
Chapitre 3. Fabulation cosmique Le monde de la fraise
Je la contemple en ayant l'impression qu'elle puisse faire partie de l'un de mes microcosmes inouïs. J'ai le pouvoir de lui attribuer une histoire extravagante. J'ai capté ce moment sous différents angles, de près, comme de loin. Figure 40. Je préfère celle captée de près, car il est plus difficile de reconnaître sa véritable nature.
Figure 40
32 Univers semblable
Figure 41 Figure 42 Figure 43
L
'union de ces trois visuels m'est naturelle. La composition de ces images est semblable, même si les sujets sont différents. Dans ce cas bien précis, je ne propose pas un voyage dans l'infiniment grand ou petit, je propose des univers autosuffisants, existant indépendamment-mais possédant plusieurs similarités. Chacune de ces images contient un petit élément en avant-plan, entretenant une relation étroite avec l'arrière-plan.Figure 41 Chaise rouge Impression jet d'encre sur du canevas, 24x36 po Figure 42 Pigeon vert et violet Peinture a l'huile et arcylique, 24x36 po Figure 43 Chat du Mexique i ; ir du canevas, 24x36 po
Chapitre 3 Fabulation cosmique Univers semblable
Ces univers ne pourraient exister sans la présence de ces sujets. Dans chacune de mes photo graphies, il y a une notion de passage du temps. Le sol est usé et les bâtiments prennent de l'âge. La chaise de la première image est vieille et rouillée. Le pigeon est mort, il n'est pas éternel.
L'univers du bol immaculé
J'ai souvent croisé cette scène, à cause de sa proximité. Son côté immuable recelait une poésie visuelle. Figure 41. Il y a une histoire palpable, mais indéchiffrable. Elle se déroule sous mes yeux, un peu comme un dialogue visuel. J'ai l'impression que les éléments entretiennent une relation exclusive. Il est rare que je puisse contempler une maison blanche, où je vis. Elle a une archi tecture particulière, un peu comme les deux autres images. J'ai le sentiment que la chaise et le bol ne pourraient se retrouver nulle part ailleurs.
L'univers du pigeon
Ce quartier est unique en son genre, par la couleur de ses maisons et commerces, par les situations uniques que ces sujets peuvent créer. Figure 44. Devant moi, une scène incomparable se déroule. Il y a ce pigeon mort devant une maison mauve et verte. J'étais si emballée de me laisser guider par mon intuition, que je n'ai pas remarqué que la couleur du collet du pigeon se coordonnait parfaitement à la couleur de la maison. Figure 45. Ce n'est que bien plus tard que quelqu'un m'a fait remarquer ce petit détail. Cet aspect est devenu vraiment important pour moi par la suite. Mon inconscient savait il déjà que les couleurs coordonnaient? Ou n'estce que
le résultat du hasard? J'ai découvert la métaphore qui m'était jusquelà cachée. Le pigeon vert et mauve qui a choisi de mourir devant une maison verte et mauve est intrigant pour moi. L'oiseau a décidé de créer une relation avec la maison, pour ainsi créer un monde (son univers).
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Chapitre 3 Fabulation cosmique - Univers semblable
J'étais une des rares privilégiées à avoir la chance de pouvoir savourer la poésie et la fragilité de la scène. Je suis passée devant la maison le lendemain et le pigeon avait disparu. Je me suis considérée alors comme étant chanceuse de pouvoir immortaliser ce moment.
L'univers du chat de gouttière
A u Mexique, des chats et des chiens anonymes se baladent un peu partout dans les rues. Au moment de prendre cette image, j'ai été charmée par la diversité des formes et des couleurs de ces nombreuses sculptures. Figure 43. Je suis sortie à l'extérieur, j'ai aperçu ce chat. Je me suis installée devant,
j'ai attendu le moment idéal, l'oeil rivé à mon viseur. Il s'est Figure46
mis à se toiletter. Figure 46. L'instant m'a alors frappée, c'est un peu ce que je souhaitais exprimer. Ces animaux appartiennent à leur environnement. Pour moi, cette représentation est très descriptive de la région. Ce chat me semble aussi à l'aise qu'un chat d'intérieur. Il profite de la générosité des hommes, se nourrit, s'abrite. Il crée ainsi son propre écosystème où il lui est possible de survivre.
33 Vers le macrocosme ou le microcosme?
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Figure 47 Figure 50Figure 47 Oeil de 'ession jet d'encre sur du canevas, 30x43 po Figure 48 Goutte de glace Peinture a hu • et acrylique, 18x_
Figure 49 Tronc d'a'i mevas, 18x24 po Figure 50 Ciel nuageux Impression iu canevas, 24x40 po
Chapitre 3. Fabulation cosmique - Vers le macrocosme ou le microcosme?
D
'une façon poétique, je tente de créer une confusion quant à la nature du voyage. Au fil de la scrutation de ces clichés, je me demande si je plonge mon regard dans l'iris, ou bien si je vois ce que l'oeil prend en considération. La deuxième et la troisième image, sont possiblement une interprétation d'une cornée d'oeil, ou peut-être seulement un élément que l'oeil regarde. Figure 48-49. J'affectionne particulièrement la ressemblance existant entre les deux photos du haut. Les repères visuels sont similaires. J'ai le sentiment que l'image du haut à droite est une carte topographique de la seconde. Les photographies sont prises à des endroits différents et la matière qui les compose diffère, mais la forme est semblable. Le dernier cliché représente-t-il une vue du ciel nuageux, ou est-ce un voyage à l'intérieur de l'iris bleu? Je perçois ce voyage comme en étant un de contemplation. Mon esprit vagabonde et mes yeux se perdent en chacune des images composant ma fresque. Sachant ce que ces images veulent réellement dire, j'aime bien reconstruire la réalité, pour en proposer une nouvelle.L'oeil du chat
Je suis assise devant la télévision et je caresse paresseusement mon chat. Je l'observe plus attentivement et je découvre quelque chose de vraiment particulier. Je regarde l'oeil de mon chat de côté et je découvre que l'iris de son oeil semble vraiment droit. Il y a comme un vide transparent et insondable dans la cornée. « Comme la Béatrice de Dante, je me glisse dans l'intimité de la rose, car il est vrai qu'en s'approchant du coeur, on peut arriver à en percevoir les secrets... » 21. Figure47. C'est vraiment magnifique. Je m'installe ensuite
et je tente de communiquer ce que je comprends. Il y a plusieurs obstacles à ma façon de voir les choses... L'oeil du chat reflète ce qu'il y a dans la chambre, fenêtre, lit, bureau, stores. Figure si. Les premières photographies ne me satisfont aucunement. Je m'efforce de prendre des clichés à l'extérieur, mais la lumière est beaucoup trop forte. L'environnement se répercute plus intensément dans la cornée, le contraste étant fortement incisif. Je retourne donc à l'intérieur et je tente d'effacer tous ces reflets dans l'oeil de mon chat. Je prends mon trépied. En fait, je ne souhaite pas voir tous ces miroitements, car je souhaite communiquer mon idée du vide. Après de nombreuses tentatives, j'obtiens le résultat souhaité. Figure 47.
Figure 51 essai manque parmi tant o : du chat 21 BOURELY, France O;