UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE Faculté d’éducation
Quand la criminalité rapporte : Les apprentissages réalisés dans les activités criminelles mobilisés dans le processus d’insertion professionnelle
par
Marie-Michelle Pariseau
Mémoire présenté à Faculté d’éducation en vue de l’obtention du grade de
Maîtrise ès Sciences (M. Sc.) Maîtrise en orientation
Décembre 2017
UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE Faculté d’éducation
Quand la criminalité rapporte : Les apprentissages réalisés dans les activités criminelles mobilisés dans le processus d’insertion professionnelle
par
Marie-Michelle Pariseau
A été évalué par un jury composé des personnes suivantes :
Rachel Bélisle, professeure titulaire _________________________________ Présidente du jury
Eddy Supeno, professeur adjoint _________________________________ Directeur de recherche
Patricia Dionne, professeure adjointe _________________________________ Autre membre du jury
SOMMAIRE
Ce mémoire par article se penche sur les apprentissages réalisés dans l’exercice d’activités criminelles mobilisés dans le processus d’insertion professionnelle chez de jeunes adultes diplômés ou non. Plusieurs auteurs soutiennent que le processus d’insertion professionnelle des jeunes adultes est complexe et multidimensionnel (Goyette et Turcotte, 2004 ; Trottier, 2001). Afin d’avoir une compréhension plus fine de ce processus, notamment chez de jeunes adultes, il importe de s’attarder sur leur rapport au travail (Dubar, 2001) et sur ce qui se déroule au sein de leurs différentes sphères de vie (Goyette et Turcotte, 2004). Au sein de la sphère de vie professionnelle plus spécifiquement, des activités liées à l’économie informelle qui comprend notamment des activités délinquantes et criminelles (Bureau et Fendt (2010) pourraient avoir une influence certaine sur le processus d’insertion professionnelle. Ici, des jeunes adultes, diplômés ou non peuvent être tentées de s’investir dans des activités délinquantes et criminelles pour pallier les difficultés liées à l’insertion sur le marché du travail (McCarthy et Hagan, 2004). Car, malgré le degré de dangerosité associé à l’exercice de ces activités, il est possible d’en retirer des avantages variés (Charrette, 2010): des gains financiers, une reconnaissance symbolique et la réalisation d’apprentissages variés. En ce qui concerne la réalisation d’apprentissages variés, si des écrits relatent les apprentissages réalisés nécessaires à l’exercice d’activités criminelles, peu d’écrits s’attardent sur les apprentissages réalisés dans l’exercice d’activités criminelles et qui sont mobilisés dans le processus d’insertion professionnelle, car leur caractère illégal rend leur reconnaissance formelle impossible (Roy et Hurtubise, 2004). En effet, le casier judiciaire constitue un enjeu important en ce qui a trait à l’employabilité auprès de la population judiciarisée (Pager, 2003). Pourtant, dans une perspective d’apprentissage tout au long et tout au large de la vie (Delors, 1996), les apprentissages réalisés dans des activités criminelles pourraient influencer le processus d’insertion professionnelle chez des jeunes adultes, voire pallier à l’impact souvent négatif que peut avoir le casier judiciaire sur leurs recherches d’emploi et leur insertion professionnelle. Ainsi, l’objectif général de cette recherche
est d’établir en quoi la mobilisation des apprentissages réalisés dans les activités criminelles par de jeunes adultes participe ou non à leur processus d’insertion professionnelle.
Les éléments théoriques mobilisés dans le cadre de cette recherche pour répondre à l’objectif général de recherche sont la modélisation du système d’activité d’Engeström (2001) et son concept de franchissement des frontières (1995). Ici, la catégorisation des activités criminelles du Ministère de la Sécurité publique (2015) et les caractéristiques du processus d’insertion professionnelle selon Vincens (1997) permettent de circonscrire les activités criminelles et les activités liées au processus d’insertion professionnelle chez des jeunes adultes diplômés ou non. La modélisation du système d’activité d’Engeström sert ensuite à comprendre les différentes caractéristiques et composantes de ses activités. C’est d’ailleurs par cette modélisation qu’il est possible de cibler certains apprentissages réalisés dans l’exercice d’activités criminelles. Puis, le concept de franchissement des frontières est utilisé, au regard des difficultés rencontrées par les jeunes adultes dans la réalisation d’activités liées au processus d’insertion professionnelle pour comprendre de quelle manière certains apprentissages réalisés dans l’exercice d’activités criminelles sont mobilisés dans des activités liées au processus d’insertion professionnelle. À ces égards, trois objectifs de recherche ont été établis afin de répondre à l’objectif général de recherche : Identifier et décrire les activités criminelles de jeunes adultes et les apprentissages qui y sont liés; identifier et décrire le processus d’insertion professionnelle de jeunes adultes et les activités qui y sont liées; cibler des apprentissages réalisés dans l’exercice d’activités criminelles mobilisés dans le processus d’insertion professionnelle.
Au regard des objectifs spécifiques et de l’objectif général de cette recherche, celle-ci repose sur un devis qualitatif. La stratégie de recrutement préconisée a été l’échantillonnage volontaire non probabiliste par réseaux en raison notamment de la difficulté à approcher des personnes possédant les critères d’inclusion de la recherche : être âgé(e) de plus de 18 ans, avoir réalisé une ou des activités délinquantes et/ou
criminelles et avoir été jugé(e) pour celles-ci et résider dans la région de l’Estrie. Nous avons utilisé le site Facebook pour approcher différentes personnes qui seraient susceptibles de connaître des gens qui répondaient aux critères d’inclusion. Quatre participants ont été recrutés ainsi. Puis, deux autres participants ont été approchés au sein d’une maison de transition. Une compensation monétaire de 30 dollars était offerte lors des entretiens. L’échantillon de cette recherche est constitué de six personnes de sexe masculin âgées de 21 à 40 ans (moyenne d’âge : 26 ans). Trois participants n’ont pas leur diplôme d’études secondaires : un a arrêté après le secondaire un, un après le secondaire deux et le troisième après le secondaire quatre. Les trois autres participants ont complété des études secondaires, dont deux des études professionnelles. La collecte de données s’est déroulée de décembre 2016 à mars 2017 sous forme d’entretiens semi-dirigés appuyés par un guide d’entretien. Les entrevues, d’une durée variant entre 111 minutes et 183 minutes ont été réalisées dans une maison de transition (n=2), dans un établissement d’enseignement (n=2) et chez les participants dans des pièces fermées (n=2). Une analyse inductive délibératoire (Savoie-Zajc, 2004) des données a été réalisée, puis une retranscription intégrale des entretiens (Demazière et Dubar, 1997) et une analyse thématique des données (Paillé et Mucchielli, 2012). Puis, des fiches synthèses ont permis une analyse transversale des données pour faire ressortir les particularités du discours des participants et discerner des apprentissages mobilisés qui n’avaient pas été rapportés lors des entretiens.
À la lumière des analyses effectuées à partir de la conceptualisation de l’activité humaine d’Engeström, (2001), les résultats de cette étude montrent d’une part les composantes des activités criminelles (cinq des six participants ont abordés la vente de drogue comme activité criminelle et le sixième participant a abordé une invasion à domicile) ainsi que les apprentissages qui y sont réalisés : capacité d’analyse et d’observation, aptitudes en calcul mental, en vente et à créer des liens facilement avec les autres pour offrir un bon service à la clientèle. Le cadre d’analyse permet également de conceptualiser les composantes des activités liées au processus d’insertion professionnelles abordées par les jeunes adultes rencontrés comme trouver des milieux
de travail potentiels et leur faire parvenir leur curriculum vitae. La retombée associée à ces activités, soit d’obtenir une entrevue d’embauche et de rencontrer l’employeur s’avère difficile, voire impossible puisque selon eux, leur casier judiciaire constitue un obstacle important à la réalisation de ces activités. Ici, le concept de franchissement de frontières d’Engeström (1995) a permis de comprendre de quelle manière certains apprentissages réalisés dans l’exercice d’activités criminelles sont mobilisés afin de compenser l’impact que peut avoir leur casier judiciaire dans leur recherche d’emploi et lorsque ceux-ci tentent de s’insérer professionnellement.
Se pencher sur ces apprentissages offrirait un soutien plus adapté aux personnes judiciarisées en ce qui concerne leurs enjeux d’insertion et ainsi relancer les réflexions sur les interventions adoptées auprès de ces individus. Cette recherche contribue également à cet effort scientifique mené dans plusieurs champs disciplinaires de faire sortir de l’invisibilité sociale des apprentissages que réalisent des populations vulnérables sur qui pèse souvent un regard normatif.
TABLE DES MATIÈRES
SOMMAIRE ... 3
TABLE DES MATIÈRES ... 7
REMERCIEMENTS ... 9
INTRODUCTION ... 10
PREMIER CHAPITRE – PROBLÉMATIQUE ... 12
1. LE CONTEXTE ... 12
2. LES ÉLÉMENTS QUI INFLUENCENT L’INSERTION PROFESSIONNELLE ... 13
2.1 Le rapport au travail ... 14
2.2 La sphère de vie professionnelle ... 16
3. PORTRAIT DE LA POPULATION ... 20
3.1 Les jeunes adultes ... 20
3.3 Les jeunes adultes et les conduites déviantes ... 22
4. LES RETOMBÉES DES ACTIVITÉS CRIMINELLES ... 26
5. ÉTAT DE CONNAISSANCES SUR LES APPRENTISSAGES RÉALISÉS DANS LES ACTIVITÉS CRIMINELLES... 29
6. OBJECTIF GÉNÉRAL DE RECHERCHE ... 33
DEUXIEME CHAPITRE – CADRE D’ANALYSE ... 34
1. LA MODÉLISATION DE LA THÉORIE DE L’ACTIVITÉ SELON YRJÖ ENGESTRÖM ... 35
2. LES ACTIVITÉS CRIMINELLES ... 39
3. MODÉLISATION DU PROCESSUS D’INSERTION PROFESSIONNELLE ... 41
3.1 Modélisation du processus d’insertion professionnelle selon jean vincens . 42 4. OBJECTIFS SPÉCIFIQUES DE RECHERCHE ... 45
TROISIEME CHAPITRE – MÉTHODOLOGIE ... 47
1. STRATÉGIE DE RECHERCHE MOBILISÉE ... 47
2. POPULATION ET ÉCHANTILLON ... 48
3. STRATÉGIE DE COLLECTE DE DONNÉES ... 50
4. STRATÉGIES D’ANALYSE DE DONNÉES ... 52
QUATRIÈME CHAPITRE – ARTICLE SCIENTIFIQUE ... 56 CONCLUSION ... 86 REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES ... 91 ANNEXE A ... 103 ANNEXE B ... 105 ANNEXE C ... 107 ANNEXE D ... 133 ANNEXE E ... 136 ANNEXE F ... 138 ANNEXE G... 140 ANNEXE H... 145 ANNEXE I ... 147 ANNEXE J ... 149
REMERCIEMENTS
Rien de tout cela n’aurait été possible sans mon directeur, Eddy Supeno, sans son soutien, ses nombreux conseils et sa patience sans limites dans la rédaction de ce mémoire. Pour m’avoir tant appris et pour m’avoir transmis l’amour de la recherche, je ne saurais à quel point lui dire merci.
Je souhaite remercier les membres de mon jury, pour leurs judicieux conseils, leur rigueur et leur grande disponibilité. Ce fut pour moi un privilège d’avoir bénéficié de leurs expertises pour réaliser cette recherche. Sur le même ton, je tiens à souligner que le Centre d’études et de recherches sur les transitions et l’apprentissage (CERTA) fut pour moi un repère réconfortant durant ces heures de rédaction et d’analyse.
Je suis particulièrement reconnaissante des encouragements soutenus de mes collègues d’étude et amis, Venessa, Amélie, Myriam, Guillaume, Éliane, Thomas, Vicky, Isabelle, Pier-Luc et Audrey. Merci à vous tous. Merci également à mes collègues de travail pour avoir pris soin et plus spécialement à Tania, Ginette, Chantale et Nancy ainsi qu’aux intervenants qui ont cru en ma recherche, Yan et Julie.
De manière plus personnelle, je tiens à remercier David, mon conjoint, pour sa présence et son écoute à chaque étape de cette grande aventure et pour m’avoir accompagnée tous ces samedis soir à la bibliothèque. Merci aussi à Coco pour sa présence lors de toutes ces heures de rédaction.
Je terminerai en remerciant et en dédiant mon mémoire aux jeunes hommes qui ont participé à ma recherche, pour leur ouverture et leur immense générosité. Sans eux, je n’aurais été en mesure de mener ce travail à terme.
INTRODUCTION
Le premier chapitre porte sur la problématique et est divisé en six sections. La première section présente le contexte décrivant le marché du travail au Québec dans lequel cette recherche se situe. La seconde section décrit l’insertion professionnelle, notamment au regard du rapport au travail et de la sphère de vie professionnelle. La troisième section présente la population à l’étude composée des jeunes adultes, diplômés ou non, qui ont exercé des activités criminelles. La quatrième section se penche sur les retombées associées à l’exercice d’activités criminelles. La cinquième section fait état des connaissances sur les apprentissages réalisés dans l’exercice d’activités criminelles. Finalement, ce chapitre se termine avec la présentation de l’objectif général de recherche.
Le second chapitre porte sur le cadre d’analyse. Celui-ci débute avec une présentation des éléments de la modélisation du système de l’activité humaine de Yrjö Engeström (2001) et du franchissement des frontières (Engeström, Engeström et Kärkkäinen (1995). Sont ensuite présentées les caractéristiques des activités criminelles selon le Ministère de la Sécurité publique du Québec (2015) ainsi que les caractéristiques et les activités qui sont liées au processus d’insertion professionnelle selon Jean Vincens (1997). Puis, les objectifs spécifiques de recherche sont présentés.
Le troisième chapitre porte sur la méthodologie. Ce chapitre présente plus spécifiquement la population à l’étude et l’échantillon, la stratégie de collecte des données, la stratégie d’analyse des données et les enjeux éthiques associés à cette recherche.
Le quatrième chapitre présente la proposition d’article scientifique soumise à la revue Criminologie de l’Université de Montréal. L’article est structuré en cinq sections, soient une introduction, le cadre d’analyse, la méthodologie, une présentation des résultats associés aux objectifs de recherche établis au sein du second chapitre du
mémoire et une conclusion qui présente les limites et les retombées potentielles de la recherche.
Finalement, ce travail se clôt sur la conclusion du mémoire. Les limites de la recherche et des pistes potentielles pour des recherches futures y sont décrites.
PREMIER CHAPITRE – PROBLÉMATIQUE
Le premier chapitre est divisé en six sections. La première section présente le contexte de cette recherche. La deuxième section aborde l’insertion professionnelle, notamment en fonction du rapport au travail et de l’interinfluence des sphères de vie. La troisième section présente les caractéristiques des jeunes adultes diplômés ou non et les caractéristiques de leur insertion professionnelle, puis plus spécifiquement sur les jeunes adultes ayant des conduites délinquantes et/ou criminelles. La quatrième section porte sur les retombées associées à l’exercice d’activités criminelles. La cinquième section dresse l’état des connaissances à ce jour sur les apprentissages réalisés dans les activités criminelles et la sixième section de ce chapitre présente l’objectif général de recherche.
1. LE CONTEXTE
Plusieurs changements d'ordre économique, culturel et politique dans les sociétés dites industrialisées ont notamment des incidences sur le fonctionnement du marché du travail au Québec : « les emplois sont de plus en plus ''irréguliers'' : ils sont plus souvent à temps partiel ou à durée déterminée, offrent une rémunération réduite et sont plus rarement encadrés par des conventions collectives » (Molgat, 2004, p. 18), ce qui a par voie de conséquence des impacts notables sur la qualité des emplois. Selon Mercure et Vultur (2010), il y a un recours grandissant à des formes d’emplois atypiques de la part des employeurs. La flexibilité en emploi devient ainsi une stratégie chez plusieurs employeurs pour réorganiser le temps de travail, les conditions de travail et la qualité des emplois (Fournier et Bourassa, 2000; Mercure et Vultur, 2010; Tremblay, 2008). Les travailleurs doivent s'adapter à cette nouvelle réalité, ce qui peut souvent, mais pas toujours, impliquer de vivre une instabilité professionnelle, voire de la précarité1. Ainsi, les changements du marché du travail rendent les processus
1 Ulysse (2009) aborde la précarité en emploi au regard des changements du marché du travail. Ici, la précarité fait référence à des thématiques comme le chômage, la pauvreté, l’exclusion et de l’inégalité.
d’insertion professionnelle complexifiés et dynamiques (Supeno, 2013). Les jeunes adultes, bien qu’ils constituent un bassin de main-d’œuvre potentiel notamment en raison du vieillissement de la population québécoise (Gouvernement du Québec, 2011), ne se voient pas pour autant garantis d’une place sur le marché du travail. Cela se remarque d’autant plus auprès de jeunes adultes ayant un casier judiciaire. En effet, selon le Comité consultatif clientèle judiciarisée adulte (2017), un casier judiciaire constitue un obstacle majeur qui limite l’accès au marché du travail. Au regard de ce contexte du marché du travail, la prochaine section se penche sur les éléments qui ont une influence sur le processus d’insertion professionnelle, notamment chez des jeunes adultes.
2. LES ÉLÉMENTS QUI INFLUENCENT L’INSERTION PROFESSIONNELLE
Il est possible de dire que le passage de la vie scolaire à la vie active renvoie généralement au processus d’insertion professionnelle (Fournier, Béji et Croteau, 2002), processus qui est complexe (Trottier, 2001). Ici, le diplôme constitue encore un levier important pour s’assurer d’une insertion professionnelle durable, mais il n’est pas le seul. En effet, un ensemble d’éléments autres que la formation scolaire doit être pris en considération dans l’analyse du processus d’insertion professionnelle (Gauthier, Hamel, Molgat, Trottier, Turcotte et Vultur, 2004). Différents éléments individuels sont à tenir en compte dans l’analyse du processus d’insertion professionnelle :
l’origine sociale et le sexe, les aptitudes personnelles et l’initiative dont [les jeunes adultes] font preuve, l’expérience professionnelle et les compétences acquises en dehors du système éducatif (autoformation, participation à des activités de bénévolat ou à des organismes communautaires), les stratégies qu’ils élaborent, le réseau de relations sur lequel ils peuvent s’appuyer ou non, le mode de recrutement des entreprises et le comportement des employeurs, le segment du marché du travail (primaire ou secondaire) dans lequel ils s’insèrent, les catégories d’emplois auxquels ils ont accès, les facteurs de discrimination systémique ou latente dans le marché du travail, la concurrence entre les sortants, diplômés ou pas, de la formation initiale et les travailleurs ou les chômeurs
expérimentés, la réglementation du travail qui peut favoriser les travailleurs en place, les politiques d’emploi et d’aide à l’insertion (Trottier, 2006, p. 7-8).
On peut ainsi constater que des activités exercées dans différentes sphères de vie peuvent avoir des répercussions sur le processus d’insertion professionnelle, ce qui peut mener à des situations variables (Deschenaux, et Laflamme, 2009, n.p.). Par ailleurs, l’insertion professionnelle est également influencée par le sens et la place que l’individu accorde au travail (Dubar, 2001). Le rapport au marché du travail peut être perçu sous deux angles, soit le rapport à l'emploi et le rapport au travail (Malenfant, LaRue, Mercier et Vézina, 2002). Selon ces auteurs, le rapport à l'emploi concerne l'intégration sur le marché du travail et des sentiments qui en découlent, telles la stabilité et la sécurité tandis que le rapport au travail renvoie plutôt au sens que l'individu accorde au travail au sein de son « projet de vie » et à la satisfaction que celui-ci en retire. Plus spécifiquement, trois éléments sont associés au rapport au travail : « un revenu (des moyens pour se réaliser), un emploi (un statut social) et une activité professionnelle (un savoir reconnu, des tâches valorisantes) » (Ibid., p. 126). Le rapport à l’emploi et le rapport au travail sont donc intimement liés au processus d’insertion professionnelle.
L’insertion apparaît comme multidimensionnelle, ce qui implique de s’attarder aux différentes sphères de vie des jeunes adultes (Goyette et Turcotte, 2004) et à leur rapport au travail pour bien comprendre le processus d’insertion professionnelle. Les prochaines sous-sections portent plus spécifiquement sur ces éléments.
2.1 Le rapport au travail
En ce qui concerne plus précisément le rapport au travail, Fournier et Bourassa (2000) indiquent que le travail possède différentes fonctions chez les jeunes adultes : la fonction économique (besoins de consommation et plus largement d'une autonomie financière et personnelle), la fonction sociale (créateur d'un statut social et
socialisation) et la fonction psychologique (comme moyen de se réaliser et de s'épanouir en tant qu'individu et de développer un sentiment de compétence). Bidart et Longo (2007) indiquent que la place du travail dans la vie, l'image du monde du travail et les dimensions du travail (notamment selon les expériences vécues, les opportunités et les interactions avec les autres) sont des composantes du rapport au travail. Dans une recherche menée auprès de jeunes adultes en situation de grande précarité à Montréal, Robert et Pelland (2007) définissent trois types de rapport au travail dans lesquels ces jeunes adultes s’inscrivent. L'acceptation/résignation englobe le rapport au travail des personnes qui sont souvent « victimes » des transformations du marché du travail et considèrent la perte ou l'absence d'emploi comme un risque de mettre en danger leur identité sociale. La résistance se rapporte aux personnes qui conçoivent que le travail n'est pas une finalité en soi. Ils contestent sans cesse le travail salarié comme étant inadéquat, mais ne s’en détournent pas et cumulent des expériences de travail variées. L'expérimentation implique que le travail salarié n'est qu'une manière parmi d'autres de se définir pour les jeunes: être en emploi n’est pas nécessairement un but à atteindre, car il est possible de s'épanouir autrement. Pour Kodsi et Molgat (2008), le travail permet d'obtenir une autonomie personnelle, en se détachant par exemple des parents, mais également une autonomie financière, puisque le travail représente pour plusieurs personnes une façon de répondre à des besoins de consommation et de socialisation. Dans un rapport de Longo (2011) sur une enquête longitudinale auprès de jeunes adultes concernant leur insertion sociale et professionnelle, l’auteure distingue le rapport à l’activité (rôle de l’activité professionnelle), du rapport à l’emploi (critères basés sur l’expérience, sur ce qu’est un bon emploi), du rapport au travail (raisons qui mènent à travailler) qui composent le rapport à la vie professionnelle.
Ainsi, le rapport au travail peut être analysé sous différents angles. Dans tous les cas, dans un contexte postfordiste, le travail n’a plus la même dimension structurante qu’autrefois (Vultur et Bernier, 2013). Autrement dit, le rapport au travail n’est plus aussi homogène dans la population, car on observe de grandes variabilités
non seulement entre les tranches d’âge, mais à l’intérieur des tranches d’âge aussi. C’est le cas ici en l’occurrence des jeunes adultes: si les personnes diplômées ont une vision plus « expressive » du travail, les personnes non diplômées en ont une vision plus « instrumentale » (Mercure et Vultur, 2010). Selon Longo (2011), « les parcours et les expériences vécues contribuent à confirmer, à relativiser ou à modifier l’importance et le sens que l’on donne au travail » (p. 18). En ce sens, il importe aujourd’hui de considérer le rapport au travail lorsqu’on analyse l’insertion professionnelle des jeunes adultes.
Mais, pour bien comprendre l’insertion professionnelle chez des jeunes adultes diplômés ou non, le rapport au travail ne semble pas la seule chose à considérer. Effectivement, selon Goyette et Turcotte (2004), s’attarder aux différentes sphères de vie serait être une voie d’analyse potentielle. La section suivante se penche donc sur les sphères de vie et plus spécifiquement la sphère de vie professionnelle pour mieux saisir les caractéristiques du processus d’insertion professionnelle.
2.2 La sphère de vie professionnelle
En ce qui concerne les sphères de vie, il ne semble pas y avoir de définition ou de conceptualisation précises2 (Supeno et Bourdon, 2015, p. 30). Considérer l’influence des différentes sphères de vie dans l’analyse du processus d’insertion professionnelle « constitue donc une avenue prometteuse pour mieux comprendre les modalités d’intégration sociale des jeunes adultes non diplômés » (Supeno, 2013, p.96), car les sphères professionnelle, familiale, résidentielle, affective et les autres s’influencent étroitement et s’articulent entre elles (Bidart, Mounier, Pellissier, Lavenu, Le Gall et Volant, 2002)3. L’intersignification (Dupuy et Le Blanc, 2001) des
2 L’utilisation d’une terminologie équivalente permet de cibler des écrits qui s’apparentent aux sphères de vie. Supeno et Bourdon (2015) ont répertorié quelques écrits qui se penchent notamment sur les contextes (Grossetti, 2006; Lahire 2001), les dimensions (Galland, 2007; Gauthier, Hamel, Molgat, Trottier, Turcotte et Vultur, 2004), les parcours de vie (Elder, 1998; Goyette, Chénier, Royer et Noël, 2007) et les domaines de vie (Le Blanc, 1993) ce qui peut s’apparenter aux sphères de vie, sans pour autant en traiter explicitement.
3 Pour Curie (2009), il est question de domaine de vie : professionnel, familial, de sociabilité formelle et informelle, etc.
sphères de vie est donc une voie d'analyse qui permet d'améliorer l’intelligibilité du processus d'insertion professionnelle (Bidart et Longo, 2007) notamment, car il est particulièrement difficile de tracer les frontières de chacune des sphères tant celles-ci s’entrecoupent et s’interinfluencent entre elles4. En cela, le sens accordé au travail n’est pas seulement associé à la sphère professionnelle, mais au système large d’expériences et d’activités présentes dans les autres sphères aussi (Almudever, Le Blanc et Hajjar, 2013). Ainsi, certains éléments dans la sphère de vie professionnelle tels que la déviance, la délinquance et la criminalité pourraient influencer le rapport au travail chez des jeunes adultes et teinter leur processus d’insertion professionnelle.
On retrouve, au sein de la sphère professionnelle, le travail5. Le travail renvoie à des activités de production, aux conditions de l’exercice d’activités (Bourdon et Vultur, 2007) qui sont porteuses de sens (Fouquet, 2011). Le travail se rapporte donc à des activités qui sont déclarées et rémunérées (ex. : l’emploi), déclarées et non rémunérées (ex. : bénévolat, stages) puis non déclarées et rémunérées (ex. : garde d’enfants sans permis, vente de drogue, prostitution, etc.). La première forme d’activité est associée au travail formel tandis que les deux dernières formes d’activités sont associées au travail informel. Ce qui différencie le travail formel du travail informel est la nature du dit travail et des biens et service qui y sont échangés (Karabanow, Hughes et Kidd, 2010). En fait, « la qualification d’''informel'' est donc fonction à la fois de la nature de l’acte (transgression ou non d’une règle), mais aussi de la réaction des autres face à cet acte » (Ibid., p. 7). Ainsi, l’économie informelle6 représente toutes activités économiques qui ne sont pas reconnues ou ne peuvent être échangées sur le
4 Il existe d’ailleurs un débat dans la littérature sur les frontières entre les différentes sphères de vie à savoir qu’il semble difficile de cerner qu’est-ce qui fait partie d’une sphère et qu’est-ce qui n’en fait pas partie, surtout dans l’optique où celles-ci sont étroitement liées entre elles.
5 À différencier de l’emploi qui fait partie du travail et qui réfère à une relation sociale entre l’individu et une organisation (Fouquet, 2011). Ainsi, l’emploi peut se rapporter au travail formel, défini par un cadre et des normes reconnus par la société.
6 L’économie informelle peut être par exemple du bénévolat, du travail domestique (Vaillancourt et Favreau, 2001) et des activités délinquantes et criminelles.
marché du travail, et une partie d’entre elles sont considérées comme déviantes7 au regard des activités liées à l’économie formelle (Bureau et Fendt, 2010).
Quelquefois, « le travail informel n'est pas vu comme un choix; il est plutôt perçu comme nécessaire à la survie quand le travail formel est tout simplement inaccessible » (Karabanow et al., 2010, p. 16). Cela va dans le sens de Bureau et Fendt (2010) lorsqu’ils écrivent que pour certains, l’économie informelle peut représenter une solution aux difficultés d’insertion dans l’économie formelle qui est « trop rigide, trop taxée, trop peu accueillante pour des populations mal formées ou mal intégrées » (p. 14). En ce sens, le travail informel peut devenir une stratégie pour des individus qui ne sont pas en mesure, pour diverses raisons, de s’insérer dans l’économie formelle8. Bureau et Fendt (2010) présentent la classification de Gourévitch (2002) qui permet de distinguer trois formes d’économie informelle selon trois couleurs : rose, grise et noire. La forme rose représente l’économie informelle associée à l’économie alternative, l’économie sociale, l’économie marchande et l’économie solidaire. La forme grise représente l’économie informelle associée à la fraude et le piratage, la falsification de documents, la corruption et la cyberdélinquance. La forme noire représente l’économie informelle associée à l’économie souterraine, l’économie délinquante, l’économie clandestine et le commerce hors la loi. Ainsi, dans l’économie informelle, certaines activités sont illégales (McCarthy et Hagan, 2004).
Dorso (2012) définit les activités illégales comme des activités « qui se déroulent et se déploient sans autorisation ou en violation des règles ou des usages établis » (p. 36), dont le trafic de drogue, le vol à l’étalage, la revente de biens (Bureau et Fendt, 2010). Par ailleurs, les activités criminelles peuvent représenter ce que Roy et Hurtubise (2004) nomment comme des formes atypiques du travail. Celles-ci
7 Pour Becker (1985), l’infraction aux règles données par un groupe social constitue la déviance et les individus qui transgressent ses règles sont étiquetés comme des « outsiders ».
8 Il est à noter que les jeunes adultes, surtout en contexte d’itinérance –contexte qui n’est pas nécessairement associé à l’économie délinquante– utiliseront cette stratégie pour subvenir à leurs besoins en faisant par exemple la manche (Robert et Pelland, 2007), en pratiquant l’art du cirque et le squeegee (Roy et Hurtubise, 2004).
possèdent des caractéristiques qui peuvent s’apparenter au travail légal, même si elles ne sont pas reconnues comme telles notamment « en raison de barrières culturelles, légales, morales, institutionnelles et politiques » (Ibid., p. 128). En fait, les activités qui composent l’économie informelle noire (Gourévitch, 2002) peuvent être associées à la déviance, à la délinquance et à la criminalité. Rappelons que ces activités relèvent de la sphère professionnelle même si certaines d’entre elles sont illégales. La déviance9 peut donc être vue comme étant des comportements, des conduites désapprouvées qui transgressent des normes et des valeurs propres à un groupe d’individus dans un contexte donné (Cusson, 1992). La déviance est alors un construit social, dans l’optique où c’est le groupe d’individus en présence qui instaure les normes en vigueur (Poupart, 2001). En ce sens, une personne pourrait avoir des comportements déviants ou non, influencés par des facteurs d’ordre social, économique et personnel. Ce qui distingue la criminalité de la délinquance est l’âge de l’individu même si ces termes peuvent sembler indifférenciés (Doyon et Bussières, 1999). Ainsi, la délinquance concerne les mineurs (moins de 18 ans) et la criminalité les personnes majeures (18 ans et plus au Canada). Il s’agit, du point de vue sociologique, psychologique et criminologique, de la seule distinction entre les deux (Ibid.).
Les sections précédentes ont montré que, parfois, dans certaines circonstances, des jeunes adultes peuvent se livrer à des activités dites criminelles et qu’il est possible de les considérer comme relevant de la sphère professionnelle. En ce sens, analyser la contribution des dites activités criminelles lorsque de jeunes adultes tentent de s’insérer sur le marché du travail justifie aussi de s’y intéresser scientifiquement. La prochaine section dresse le portrait la population à l’étude dans le cadre de cette recherche, soit des jeunes adultes, diplômés ou non et ayant exercé des activités délinquantes et/ou criminelles.
9 Différentes approches sociologiques abordent la déviance (Tenaerts, 2008). Selon cette auteure, l’approche traditionnelle de la déviance présente celle-ci comme étant soit innée (dès la naissance de l’individu), soit acquise par la réalisation d’apprentissages. Les théories actionnistes se penchent sur l’analyse des avantages et des inconvénients qui motivent le comportement déviant chez l’individu. Finalement, les théories déterministes présentent la délinquance comme la résultante de la crise économique et sociale ainsi que de l’augmentation d’un mode de vie davantage individualiste.
3. PORTRAIT DE LA POPULATION
En plus des changements qui s’opèrent sur le marché du travail, le modèle traditionnel de l'entrée dans la vie adulte par étapes scolaires, professionnelles et familiales (Galland, 2001) n’est plus, ce qui laisse place à des cheminements davantage individuels et souvent, mais pas toujours, erratiques. Les parcours chez certaines jeunes adultes sont de plus en plus discontinus : « les parcours biographiques, dans tous les domaines – formation, travail, résidence, famille – sont de moins en moins linéairement ordonnés et prévisibles » (Bourdon, 2010, p. 2). Dans le même sens, pour Bidart (2005), le processus du passage à l’âge adulte change: les transitions se complexifient, se dissocient et sont plus incertaines. Selon le Gouvernement du Canada (2014), les transitions (quitter l’école, quitter le domicile parental, travailler à temps plein toute l’année, être dans une union conjugale et avoir des enfants) vers l’âge adulte tendent à changer chez les individus âgés de 18 à 34 ans. Effectivement, les transitions tendent à s’allonger en ce qui concerne cette population. Nous nous attarderons plus en détail sur les caractéristiques de cette population.
3.1 Les jeunes adultes
Bien que certains jeunes adultes connaissent un parcours scolaire linéaire et sans interruption jusqu’à l’obtention du DES et même lors d’études postsecondaires, une partie d’entre eux connaît un parcours scolaire davantage flexible ou en discontinuité, parfois par choix : plusieurs jeunes adultes prennent une « pause » durant leur formation, parfois pour expérimenter le marché du travail et être autonomes financièrement puis effectuent quelques fois un retour aux études plus tard (Vultur, 2009). Parmi ces jeunes adultes, certains d’entre eux quittent les bancs d’école notamment parce que ce qui se déroule au sein de leurs différentes sphères de vie rend particulièrement difficile le maintien scolaire.
Ici, les motifs d’interruption de la fréquentation scolaire sont nombreux et variés : « résultats scolaires insatisfaisants, problèmes financiers, attirance du marché du travail, manque d'intérêt ou de motivation pour l'école, conflit avec des enseignants, etc. » (Bourdon et Roy, 2004, p. 12). Plus précisément, Bourdon et Roy (2004), à partir d’une recension des écrits, présentent diverses causes qui, mises en interaction, sont susceptibles d'augmenter les risques d'interruption des études : vivre des échecs scolaires répétés, redoubler, avoir des problèmes de comportement, être dans un environnement familial dysfonctionnel, vivre une grossesse précoce, avoir des problèmes liés à la consommation d'alcool et de drogue en sont des exemples. Par ailleurs, selon Trottier (2006), plusieurs autres raisons seraient à même de contribuer au choix de certains jeunes adultes de quitter le système scolaire dont un manque d’investissement, des problèmes familiaux, des difficultés d’apprentissage, des troubles liés à la santé ou à la consommation de drogue, le besoin d’être populaire et la difficulté du système à accompagner les élèves ayant des difficultés d’apprentissage particulières. Ainsi, certains événements dans les sphères de vie et les caractéristiques personnelles des jeunes adultes auront une influence sur leur maintien scolaire ou non, susceptible de conduire à une interruption de leurs études, et ce, même si l’absence de diplôme aura probablement une influence importante sur leur insertion en emploi (Vultur, 2006). Plus précisément, les jeunes adultes non diplômés « risquent d'être marginalisés ou relégués au marché du travail de second rang caractérisé par des situations d'emploi instables, des emplois faiblement rémunérés, de piètres conditions de travail et de faibles possibilités de promotion » (Trottier et Gauthier, 2007, p. 173-174) et ainsi vivre des épisodes de précarité, notamment sur le plan de l’insertion professionnelle.
Plusieurs auteurs abordent la précarité chez ces personnes. Malenfant, LaRue, Mercier et Vézina (2002) observent deux profils de précarité dans les trajectoires professionnelles. Le premier concerne les gens qui sont passés d'une stabilité d'emploi à une grande instabilité, et ce, abruptement. Le second profil regroupe des personnes ayant eu des emplois précaires et instables. Ce profil peut concerner plusieurs groupes
d’individus, dont les jeunes adultes. Bien que la majorité d’entre elles n’ont peu ou pas d'expérience sur le marché du travail, car elles ont les études pour occupation principale, une portion d’entre elles qui ont interrompu leurs études peuvent connaître de la difficulté à s’insérer en emploi. Elles s’inscrivent alors dans le second profil décrit par Malenfant, LaRue, Mercier et Vézina (2002). Ainsi, l’absence de qualifications reconnues peut souvent – mais pas de manière systématique (Vultur, Trottier et Gauthier, 2002) – constituer un obstacle important à l'intégration professionnelle de cette population (mais pas seulement), « dans un marché du travail concurrentiel où le secteur tertiaire et l'économie du savoir sont en croissance [et où] la formation et les qualifications sont bien souvent considérées comme un critère d'embauche incontournable » (Champagne, Malenfant, Bellemare et Briand, 2013, p. 187). En cela, l’absence de qualifications formelles amène certains de ces jeunes adultes à avoir de la difficulté à s’insérer sur le marché du travail, ce qui aura une influence sur leur processus d’insertion professionnelle. Cette précarité peut ainsi mener à de la vulnérabilité, voire de la désaffiliation sociale10.
Par ailleurs, certaines de ces personnes peuvent avoir des conduites déviantes avant et après avoir interrompu leur parcours scolaire. La prochaine section se penche plus spécifiquement sur les jeunes adultes ayant des conduites déviantes qui comprennent la délinquance et/ou la criminalité.
3.3 Les jeunes adultes et les conduites déviantes
Bien qu’une conduite déviante n’induise pas nécessairement une interruption scolaire, tout comme une interruption scolaire n’est pas nécessairement associée à une conduite déviante, Janosz, LeBlanc et Boulerice (1998) écrivent que plusieurs études démontrent que les personnes ayant cessé leur fréquentation scolaire adoptent plus de
10 La précarité peut être associée aux difficultés liées à l’insertion professionnelle et s’étendre au-delà de ces difficultés, dans diverses sphères de vie chez l’individu.
comportements considérés comme déviants que les personnes diplômées. Ici, la déviance peut être associée à la présence de troubles de comportements11 et/ou à l’exercice d’activités délinquantes. Selon Le Blanc (2010), la consommation de drogues et d’alcool, la rébellion familiale et la promiscuité sexuelle sont des exemples de comportements qui peuvent être associés à la déviance12.
Il s’avère difficile d’expliquer avec justesse les trajectoires délinquantes par manque de données statistiques appropriées (Le Blanc, 2003a). Or, il est possible de cerner les causes variées qui peuvent mener certains jeunes adultes à s’investir dans la déviance. Pour Farrington (2003), six différents facteurs de risque peuvent mener à des conduites déviantes avant l’âge de 20 ans. Les facteurs individuels comprennent notamment une propension à l’impulsivité, à la prise de risques et à des comportements antisociaux. Les facteurs familiaux réfèrent à une faible supervision parentale, une discipline inconsistante, des parents qui exercent des activités criminelles. Les facteurs socioéconomiques sont le revenu familial faible et une famille nombreuse. Les facteurs sur les pairs renvoient notamment aux pairs délinquants et au rejet des autres. Les facteurs scolaires sont associés à l’école qui pourrait présenter un haut degré de délinquance. Finalement, le facteur sur le voisinage évoque un quartier où le taux de criminalité est élevé. Somme toute, la manière dont l’individu a été socialisé à l’école, à la maison et dans son voisinage lors de sa jeunesse peut influencer son entrée dans la délinquance et éventuellement dans la criminalité.
Dans la littérature consultée, la pratique et la poursuite d’activités délictueuses et criminelles sont influencées par les pairs (Le Blanc, 2010; Stuart,
11 Bien que la présence d’un ou plusieurs troubles de comportement soit souvent associée à la délinquance et inversement, l’un n’induit pas nécessairement l’autre. Dans la littérature consultée, les troubles de comportements chez les jeunes adultes peuvent correspondre notamment à un haut degré d'impulsivité, à la présence de pairs déviants, à une supervision parentale faible – voire absente – et à la faiblesse socioéconomique familiale (Vitaro, Brendgen, Ladouceur et Tremblay, 2001; Vitaro, Wanner, Carbonneau et Tremblay, 2007).
12 Il est à noter que la présence d’un ou de plusieurs de ces éléments n’induit pas nécessairement une conduite déviante.
Fondacaro, Miller, Brown et Brank, 2008; Vitaro et Tremblay, 1998; Warr, 1998), par les relations familiales et le rapport au travail (Honey, Osgood et Marshall, 1995; Lanctôt, 2005a; Ouelette, 2012; Vitaro, Brendgen, Ladouceur et Tremblay, 2001; Vitaro, Wanner, Carbonneau et Tremblay, 2007). En ce qui concerne l’influence des pairs et les relations familiales, on remarque que les troubles de comportements et la délinquance sont influencés entre autres par la socialisation lors de l’adolescence13. Selon Warr (1998), le passage vers des comportements criminels résulte en une transformation sociale influencée par les relations et plus largement, le réseau social de l’individu14. Ainsi, une personne fréquentant des pairs déviants pourrait – mais pas systématiquement – s’impliquer dans la déviance. Dans le même sens, « l’implication dans une délinquance grave durant l’adolescence est associée à un faible engagement à l’école, à une surveillance parentale relâchée et à une gamme d’influences criminogènes provenant des pairs » (Cernkovich, Kaukinn et Giordano, 2005, p. 131). Il peut donc advenir un phénomène que Dorso (2012) définit comme une tension entre les pôles d'affiliation (affiliation aux normes dans un besoin de reconnaissance, de cadres et de confiance) et de différenciation (suite aux pressions exercées par l'affiliation à des pairs déviants, il peut y avoir rejet des normes de manière légale ou non). La différenciation peut mener à des conduites déviantes, à la délinquance et la criminalité15.
Par ailleurs, à partir du moment où de jeunes adultes peinent à s’insérer professionnellement, développer ou maintenir l’exercice d’activités délinquantes
13 Les troubles de comportements et la délinquance ont un impact sur l'adaptation sociale de l'individu, qui peuvent persister au-delà de l'adolescence et impliquer des déficits sociaux importants à l'âge adulte (Ayers, Williams, Hawkins, Peterson, Catalano et Abott, 1999; Cernkovich, Kaukinen et Giordano, 2005; Lanctôt et Le Blanc, 2000; Lanctôt, 2005b).
14 La présence de pairs déviants aurait une influence sur la pratique d’activités délinquantes à l’adolescence, car les infractions sont davantage commises en groupe (Warr, 1998). Le Blanc (2003b) écrit d’ailleurs que la « conduite délinquante a toujours été reconnue comme une activité de groupe » (p. 402). D’autres travaux se sont également penchés sur la collaboration et la codélinquance dans l’exercice d’activités criminelles dont Morselli et Tremblay (2004) et Morselli, Tremblay et McCarthy (2006). 15 Selon Ouelette (2012), il est possible de mettre en relation les sources de contrôle social informel (travail, relation de couple, réseau social) à des circonstances qui correspondent davantage à un mode de vie déviant (prêt usuraire, réseau criminel, etc.).
pourrait alors constituer une stratégie pour compenser les difficultés à s’insérer sur le marché du travail. En effet, Warr (1998) écrit que la stabilité en emploi notamment réduirait de manière significative l’implication dans la délinquance. En ce sens, les difficultés à s’insérer sur le marché du travail peuvent dans certains cas influencer, c’est-à-dire favoriser l’exercice d’activités délictueuses, voire l’exercice d’activités criminelles. Ici, des jeunes adultes peuvent avoir des conduites déviantes tout en étant à l’école, mais peuvent également continuer d’avoir des conduites déviantes même après avoir quitté le système scolaire lorsque les conditions de travail et la précarité en emploi agissent comme
un puissant incitatif à déserter complètement le marché officiel du travail et à adhérer au « capitalisme de butin » de la rue où, en s'intégrant à des gangs et au commerce de la drogue, ils arrivent au moins à sauvegarder un sens viril de l'honneur, à maintenir le respect d'eux-mêmes, et même à nourrir certains espoirs de richesse économique (McCarthy et Hagan, 2004, p. 144).
Ainsi, des jeunes adultes s’investissent dans la criminalité à différentes intensités, parfois pour pallier les difficultés liées à leur insertion professionnelle et pour y obtenir des gains symboliques. En 2008 et 2009 au Canada, sur le total des infractions rapportées16 (383 846), 224 738 ont été réalisées par des adultes âgés de 18 ans à 34 ans (Gouvernement du Canada, 2012)17. En plus de pallier les difficultés liées à l’insertion sur le marché du travail, la criminalité et les activités qui y sont liées offrent certaines retombées, tant sur le plan personnel que sur le plan professionnel. La prochaine section aborde donc les retombées possibles associées à l’exercice d’activités criminelles.
16 Ce chiffre représente le nombre d’infractions minimales réalisées au Canada en 2008 et 2009 étant donné la notion du chiffre noir de la criminalité. Ce chiffre fait référence aux infractions commises qui ne peuvent être comptabilisées. Il est impossible de rapporter avec exactitude le nombre d’infractions commises pour différentes raisons : certains actes ne sont pas connus des policiers, certains actes ne sont pas rapportés par les victimes et finalement, le système de la Déclaration uniforme de la criminalité ne conserve que l’infraction la plus grave commise lors d’un événement, ce qui ne permet pas de comptabiliser toutes les infractions commises (Ouimet, 2003).
17 Il est entendu les termes jeunes adultes utilisés dans ce texte font référence à des jeunes adultes, diplômés ou non, qui ont exercé des activités criminelles et/ou des activités délinquantes.
4. LES RETOMBÉES DES ACTIVITÉS CRIMINELLES
Malgré les inconvénients et le degré de dangerosité liés aux activités criminelles, certains jeunes adultes peuvent être tentés par celles-ci, notamment car elles peuvent en tirer des avantages variés (Morselli et Tremblay, 2004). Effectivement, lorsque les bénéfices sont supérieurs aux risques possiblement encourus dans l’exercice d’activités criminelles, il devient tentant de s’y investir (Charrette, 2010). Cette section vise donc à présenter diverses retombées associées à l’exercice d’activités criminelles pour mieux saisir les motivations possibles pour certains jeunes adultes à s’y investir, notamment lorsque leur insertion sur le marché du travail est infructueuse ou laborieuse. En cela, nous présenterons trois types de retombées qui sont, nous le verrons, généralement associées au travail légal : les gains financiers, la reconnaissance symbolique et la réalisation d’apprentissages variés.
Une première retombée à l’exercice d’activités criminelles peut être liée aux gains que la personne jeune adulte en retire au plan financier. Selon Tremblay et Morselli (2004), « bon nombre de criminologues estiment qu’il n’y a pas de relation causale entre le besoin d’argent et le penchant à la délinquance » (p. 6). Or, plusieurs écrits abordent la criminalité comme une stratégie chez des jeunes adultes pour obtenir des gains illicites et ainsi subvenir à leurs besoins (Charest et Tremblay, 2009; McCarthy et Hagan, 2001; McCarthy et Hagan, 2004; Morselli et Tremblay, 2004; Robitaille, 2004; Uggen et Thompson, 2003). Tout comme au sein de l’économie légale, les gains financiers auront une influence sur le rapport au travail chez certains jeunes adultes. De plus, ces revenus illicites sont souvent un supplément pour le manque − ou l’absence − de revenus au sein de l’économie légale. Plus précisément, McCarthy et Hagan (2004) abordent le rapport à l’argent d’individus en situation de grande précarité à Toronto où les gains réalisés au sein des activités criminelles peuvent agir comme un effet régulateur sur le comportement délinquant. Dans l’économie informelle, certaines pratiques illégales permettront à ces personnes d’obtenir une autonomie financière que le marché du travail ne leur permet pas. Ainsi,
les retombées financières et l’atteinte d’une certaine autonomie sont rapides, ce qui peut inciter des jeunes adultes à s’investir dans ces activités criminelles et à y rester un certain moment.
Une deuxième retombée de l’exercice d’activités criminelles concerne la reconnaissance symbolique qui peut y être associée. En fonction de certaines activités criminelles, l’exercice de tâches spécifiques, l’obtention de responsabilités plus importantes et l’atteinte d’un certain statut social (Adler et Adler, 1983)18 sont des exemples de reconnaissance symbolique qu’il est possible d’acquérir. La reconnaissance obtenue par le statut social qu’apportent les activités criminelles a d’ailleurs une influence certaine sur l’entrée et le maintien dans la pratique de ces activités (Hochstetler, 2000). On peut penser qu’un haut statut social dans l’économie informelle illicite est plus tentant qu’un statut social faible dans l’économie formelle. Par ailleurs, il semble que l’exercice d’activités criminelles amène un certain prestige – ce qui peut être une forme de reconnaissance symbolique – bien que peu de recherches se soient penchées sur le sujet (Charrette, 2010)19. Selon Bureau et Fendt (2010), l’implication dans l’économie informelle répondrait à des besoins identitaires pour s’épanouir socialement et psychologiquement lorsque l’économie formelle ne permet pas de répondre à ces besoins. Dans une recherche menée auprès de jeunes adultes en situation de rue à Montréal, Côté, Blais, Bellot et Manseau (2013) indiquent que les activités criminelles, souvent pour répondre à la précarité vécue au sein de la rue, deviennent un levier d'insertion sociale, car « l'intégration au milieu criminel leur procure non seulement une certaine autonomie économique, mais aussi une image sociale de réussite » (p. 249). Dès lors, les activités criminelles peuvent constituer une ressource pour certains jeunes adultes afin de répondre à leurs différents besoins au
18 Ces auteurs se penchent sur l’expérience de criminels qui se spécialisent dans l’importation de drogues illégales. Au regard des résultats amenés par ces auteurs, une certaine hiérarchie est établie entre les personnes qui exercent cette activité criminelle en fonction des compétences et du savoir-faire qu’elles possèdent, mais également en fonction de leur réputation auprès d’autres personnes trafiquantes de drogue.
19 Certaines caractéristiques des activités illégales ont une influence sur le prestige qui y est associée, comme la couleur de la peau, le sexe et l’âge (Ibid.).
niveau psychosocial lorsque le marché du travail ne leur offre pas cette reconnaissance, ce qui aura une influence sur leur rapport au travail.
Une troisième retombée est liée aux apprentissages réalisés au sein d’activités criminelles. Letkemann (1973), qui se penche sur les activités criminelles associées aux cambriolages, présente trois formes d’apprentissages nécessaires dans la réalisation d’activités criminelles : les apprentissages mécaniques (incluant les outils et la procédure à suivre), les apprentissages organisationnels (la planification et l’exécution de l’activité) et les apprentissages sociaux (contrôler les formes de tensions et composer avec les victimes). Adler et Adler (1983) précisent que pour connaître une certaine réussite dans l’importation de drogues illégales, cela exige souvent des connaissances, de l’expérience, de l’équipement, un réseau de contacts et des compétences particulières. Hochstetler (2000) écrit que l’expérience criminelle se façonne dans la pratique et que des connaissances y sont développées, sans toutefois les décrire. Pour Uggen et Thompson (2003), les individus qui exercent des activités criminelles « acquièrent des compétences et de l’expérience, reçoivent une tutelle informelle qui peut prendre la forme de gains illicites » (traduction libre, p. 148)20. Dans une étude qui présente les retombées du travail sur l’identité personnelle et professionnelle d’individus en situation de précarité, Roy et Hurtubise (2004) décrivent que des activités telles que la vente de drogue permettent de développer des compétences variées: « encadrement et formation de la main-d’œuvre (pusher et squeegee), mode de surveillance des activités, contrôle de la qualité des produits (la drogue doit être de bonne qualité pour maintenir le marché), constitution de réseaux (pour écouler la marchandise ou donner les services) » (Ibid., p. 134). Pour leur part, Bureau et Fendt (2010) avancent que de nombreux apprentissages entrepreneuriaux doivent être réalisés, que cela nécessite beaucoup de patience, de travail et de talent
20 « Criminal offenders gain analogous skills and experience, receiving informal tutelage that may yield
pour que la personne trafiquante d’armes ou de drogue puisse réussir dans l’économie informelle21.
En cela, les apprentissages réalisés dans le cadre d’activités criminelles peuvent s’apparenter à bien des apprentissages non seulement reconnus socialement, mais aussi souvent valorisés en termes d’employabilité sur le marché du travail (ex. : esprit d’entrepreneuriat) 22. Si cette section se penchait sur trois retombées liées aux activités criminelles recensées dans la littérature, la prochaine section fait plus spécifiquement état des connaissances sur les apprentissages réalisés dans l’exercice d’activités criminelles mobilisés dans le processus d’insertion professionnelle.
5. ÉTAT DE CONNAISSANCES SUR LES APPRENTISSAGES RÉALISÉS DANS LES ACTIVITÉS CRIMINELLES
Certains apprentissages ne sont pas réalisés qu’en milieux formels, tels que l’école par exemple, mais dans une multitude d’espaces également informels et non formels (Bélisle, Michaud, Bourdon, Garon et Chanoux 2008). Dans un ouvrage de 2011, Biesta, field, Hodkinson, Macleod et Goodson font état de théories sur l’apprentissage, notamment sur celles qui se penchent sur les apprentissages informels, réalisés hors du système scolaire au sein de contextes variés, de manière volontaire ou involontaire, consciemment ou non. Ce qui est le cas des apprentissages réalisés dans l’exercice d’activités criminelles. Dans la littérature consultée, quelques théories abordent la manière qu’une personne apprend à exercer une ou plusieurs activités criminelles. Basée sur la supposition qu’une infraction est commise lorsqu’il existe
21 Selon Larue, Campeau, Côté et Saint-Arnaud (2007), des compétences (la compétence personnelle, la compétence sociale et la compétence professionnelle) liées à une insertion professionnelle réussie sont formées à partir de connaissances construites dans les diverses expériences au sein des différentes sphères de vie. Cela pourrait concerner les activités déviantes au sein de la sphère de vie professionnelle. 22 Il en est de même pour Bellot (2003), qui écrit que l’expérience de la rue qui peut parfois être associée à des activités criminelles est une manière de vivre des transitions vers le passage à l'âge adulte et permet de développer des stratégies, des compétences et des apprentissages qui limiteront ou non l’accès à des opportunités d’insertion, mais n’aborde pas spécifiquement ces stratégies, ces compétences et ces apprentissages.
une situation appropriée pour une personne déterminée, Sutherland expose une théorie génétique du comportement criminel en 1966. Selon cet auteur, le comportement criminel est appris au contact d’autres personnes qui agissent comme des modèles criminels, soit par la communication ou par imitation. Becker, en 1985, écrit que les comportements déviants, comme fumer de la marijuana, est un comportement qui est appris, notamment par imitation. Inspirés des travaux de Sutherland, Akers et Jennings (2009) proposent la théorie de l’apprentissage social comme une contribution aux travaux de Sutherland pour mieux comprendre l’implication dans la criminalité en se basant sur le comportement. Selon eux, la personne apprend en groupe à partir d’interactions sociales auprès de personnes criminelles. Les apprentissages réalisés sont alors la résultante de renforcements ou de discriminations du comportement criminel. Tout comme pour les auteurs précédemment cités, l’imitation joue un rôle particulièrement important selon Akers et Jennings dans la réalisation des apprentissages nécessaires à l’exercice d’une ou plusieurs activités criminelles. Ainsi, la plupart des apprentissages à développer pour exercer une ou plusieurs activités criminelles se réalisent par imitation. Par ailleurs, le capital social23 chez certains
jeunes adultes leur permettrait notamment d’apprendre à exercer des activités criminelles, à développer des compétences variées et favoriserait leur succès criminel (McCarthy et Hagan, 2001; McCarthy, Hagan et Cohen, 1998). D’autres auteurs se penchent sur le mentorat qui permet de développer des apprentissages nécessaires à l’exercice d’activités criminelles. Adler et Adler (1983) présentent en quelques mots seulement l’existence d’une forme de mentorat dans l’apprentissage des rudiments de certaines activités criminelles. Morselli, Tremblay et McCarthy (2006), qui se penchent sur le mentorat d’activités criminelles auprès d’un échantillon de 268 hommes dans cinq prisons fédérales du Québec, rapportent que les néophytes peuvent retirer plusieurs avantages en s’associant à un mentor. En effet, les personnes qui sont « sponsorisées » par un mentor augmentent leurs chances de réussir dans l’exercice
23 Selon Morselli, Tremblay et McCarthy (2006), le capital social fait référence aux ressources potentielles dans les relations interpersonnelles. Ces auteurs précisent par ailleurs que le capital social est essentiel au succès dans des occupations particulières notamment en ce qui concerne les activités criminelles.
d’activité(s) criminelle(s), d’augmenter leur capital social en créant des liens significatifs auprès d’autres personnes du milieu, d’obtenir des informations privilégiées et d’accéder à des positions particulières dans l’exercice de ces activités. Toutefois, ces auteurs n’abordent pas les apprentissages possiblement réalisés par le mentorat de manière spécifique.
Bien que la littérature consultée soit plutôt abondante sur la manière dont un individu apprend à exercer une ou plusieurs activités criminelles lors de l’entrée dans la criminalité, peu d’écrits s’attardent aux apprentissages réalisés durant l’exercice d’activités criminelles. En outre, peu d’écrits semblent se pencher sur la mobilisation de ces apprentissages vers d’autres activités, notamment celles liées au processus d’insertion professionnelle24 Selon Morselli et Tremblay (2004), les apprentissages réalisés dans l’exercice d’activités criminelles – les auteurs ne précisent pas lesquels – ne sont pas portés à être reconnus de manière formelle. En effet, « le capital social et humain [que les personnes délinquantes] acquièrent tout au long de leur trajectoire de délinquance n’est pas « transférable » au marché du travail qui exige, de manière générale, une attestation officielle des qualifications des candidats à l’emploi » (Ibid., p. 116). Ainsi, s’il est possible de mobiliser certains de ces apprentissages sur le marché du travail, la reconnaissance de cette mobilisation s’avère difficile, voire impossible, car le caractère illégal de ces activités rend la reconnaissance formelle impossible (Roy et Hurtubise, 2004). Pourtant, cela pourrait contribuer à divers registres au processus d’insertion professionnelle, car « celui qui brille par ses talents de revendeur de cocaïne, devrait briller avec le même éclat dans la vente d’autres produits » (Morselli et Tremblay, 204, p. 109).
De plus, dans un rapport produit par le Comité consultatif clientèle judiciarisée adulte en 2014, plusieurs problématiques sont rencontrées par les personnes judiciarisées selon les organismes d’employabilité fréquentés par ces
personnes, notamment des difficultés liées au marché du travail et les compétences professionnelles (méconnaissance des techniques de recherche d’emplois, manque d’expérience dans les entrevues d’embauche, formation plus ou moins qualifiante, etc.) et le casier judiciaire (difficultés à se trouver un emploi, préjugés associés au casier judiciaire influençant l’insertion sociale, etc.). Non seulement l’insertion professionnelle auprès de jeunes adultes est complexe et empreinte de difficultés, mais cela se fait d’autant plus ressentir lorsque ces personnes possèdent un casier judiciaire. La recherche de Devah Pager (2003) sur les contrecoups du casier judiciaire sur l’employabilité en fait état. Il s’agit d’une recherche où deux postulants aux qualifications similaires – mais dont l’un des deux possède un casier judiciaire – ont approché 150 employeurs. Les résultats de cette recherche indiquent que le casier judiciaire diminue de près de moitié les possibilités d’obtenir un emploi et que le casier judiciaire est discriminatoire dans le processus d’embauche, et ce, sans considérer les habiletés potentielles pour exercer l’emploi en question. Des difficultés liées à l’insertion professionnelle et sociale peut alors résulter, de la part des personnes judiciarisées, à se réinvestir dans la criminalité.
Bien que des recommandations liées à la diminution de la discrimination associée au casier judiciaire sont proposées et mises en place, notamment en favorisant la reconnaissance des acquis et des compétences développées lors de l’incarcération (Comité consultatif clientèle judiciarisée adulte, 2002)25 – qui peuvent faire référence à des formations et des formes de stage et donc à du travail déclaré non rémunéré – il semble que peu d’écrits abordent les apprentissages réalisés au sein des activités criminelles qui pourraient avoir une influence sur l’insertion professionnelle. Pourtant, dans une perspective d’apprentissage tout au long et tout au large de la vie (Delors, 1996), les apprentissages réalisés dans des activités criminelles pourraient influencer le processus d’insertion professionnelle chez des jeunes adultes. Au regard de cet
25 Gariepy-Delisle (2014) aborde la reconnaissance des acquis réalisés lors de l’incarcération chez la population judiciarisée au sein de pays ayant adopté des politiques d’apprentissages tout au long de la vie.
énoncé, la prochaine section présente l’objectif général de recherche.
6. OBJECTIF GÉNÉRAL DE RECHERCHE
Chez les jeunes adultes notamment, l’insertion est particulièrement difficile, ce qui peut mener certains d’entre eux – mais pas systématiquement – à s’investir dans la criminalité. Les retombées associées à l’exercice d’activités criminelles sont nombreuses, dont le fait de réaliser des apprentissages qui, a priori, pourraient être mobilisés sur le marché du travail. Or, à notre connaissance, très peu, voir aucune recherche ne semble s’être penchée spécifiquement sur le sujet à ce jour. Pourtant, s’y intéresser conduirait potentiellement à une double retombée. D’une part, s’attarder aux apprentissages réalisés dans les activités criminelles et mobilisés dans le processus d’insertion professionnelle constitue une avenue prometteuse pour avoir une compréhension plus ajustée du processus d’insertion professionnelle chez certains jeunes adultes judiciarisés. D’autre part, cela pourrait relancer la réflexion sur les stratégies d’interventions utilisées par les personnes intervenantes œuvrant auprès de cette population (conseillers d’orientation, travailleurs sociaux, psychologues, criminologues et autres) pour favoriser leur insertion et leur maintien en emploi. La reconnaissance de ces apprentissages permettrait peut-être d’offrir ensuite des soutiens plus adaptés aux besoins de ces personnes en ce qui concerne leurs enjeux d’insertion. Et plus largement, cette recherche pourrait contribuer à cet effort scientifique mené dans plusieurs champs disciplinaires de faire sortir de l’invisibilité sociale des apprentissages que développent des populations vulnérables sur qui pèse souvent un regard normatif.
Ainsi, l’objectif de cette recherche est d’établir en quoi la mobilisation des apprentissages réalisés dans les activités criminelles par de jeunes adultes participe ou non à leur processus d’insertion professionnelle.