Un mouticide : suivi de Arvida: l'écriture de la mémoire
chez Samuel Archibald
Mémoire
Anaël Turcotte
Maîtrise en études littéraires - avec mémoire
Maître ès arts (M.A.)
UN MOUTICIDE
suivi de Arvida : l’écriture de la mémoire chez
Samuel Archibald
Mémoire
Anaël Turcotte
Sous la direction de :
Résumé
Ce mémoire en recherche-création se déploie en deux parties, soit une création littéraire et un essai réflexif. En première partie se trouve Un mouticide, un roman d’anticipation rétrofuturiste. Dans l’esprit d’un conte philosophique tourné au burlesque, le récit est articulé autour de trois personnages, soit une jeune fille révoltée, un professeur d’histoire aigri et un agriculteur nostalgique, qui vivent une crise identitaire et une désillusion par rapport à leur place dans leur communauté. Dans un monde réinventé à la limite de l’utopie communiste, parodiant des aspects à la fois du roman du terroir, de fictions dystopiques et de La République de Platon, une narration moqueuse oppose un univers déterministe aux personnages et à leur quête de sens.
L’essai réflexif consiste en une analyse des thèmes de la mémoire, de l’écriture et du mythe dans Arvida de Samuel Archibald, recueil de nouvelles paru en 2011.L’objectif de la réflexion est de dégager un portrait général de l’œuvre en tant que construction partagée entre la mémoire, l’histoire et la fiction, sachant qu’Archibald se met en scène dans sa fiction en tant qu’auteur d’Arvida, et que la plupart des histoires se déroulent avant sa naissance. Les trois histoires au centre de la réflexion sont celles sous-titrées « Arvida », soit « Mon père et Proust », « Foyer des loisirs et de l’oubli » et « Madeleines ». Dans ce parcours d’idées seront abordées les questions de l’imaginaire nordique, de l’héritage, du narrateur-auteur et de la littérature fantastique pour montrer comment Archibald réussit à dépeindre une mythologie américaine nordique propre à la région du Saguenay.
Mots-clés : Arvida, Samuel Archibald, néo-ruralité, néoterroir, mémoire, écriture, américanité, nordicité, nouvelle.
Abstract
This master’s thesis in research and creation is divided into two parts, a novel and an essay. First is Un
mouticide, a retro-futuristic prospective novel with a humorous twist. The narrative, in the likeness of a
philosophical tale, branches into three characters’ storylines: a young outraged girl, a bitter old history teacher, and a nostalgic farmer who go through an identity crisis and become disillusioned about their community. In a reimagined world at the limits of being a communist utopia, and parodying aspects of the roman du terroir and Plato’s Republic, a mocking narrator opposes a deterministic universe with the characters’ quests for meaning. The essay consists of an analysis of the themes of memory, writing and myth in Arvida, a book of short stories by Samuel Archibald published in 2011. The objective of the research is to depict the writer’s work as a construction between memory, history and fiction, knowing that Archibald stages his appearance in the stories as the author, and that most stories take place before his birth. The main three stories around which the reflection is articulated are subtitled “Arvida”: “Mon père et Proust”, “Foyer des loisirs et de l’oubli” and “Madeleines”. Throughout this journey, Nordic imaginary, heritage, fantastic literature and the author-narrator are discussed, to show how Archibald depicts a unique American and Nordic mythology specific to the Saguenay region in the province of Quebec.
Keywords: Arvida, Samuel Archibald, neoterroir, neorural literature, memory, writing, americanity, nordicity, short story.
Table des matières
Résumé ... ii
Abstract ... iii
Table des matières ... iv
Liste des abréviations, sigles, acronymes ... vi
Remerciements ... vii UN MOUTICIDE ... 1 Partie 1 – Étincelles ... 2 Histoires ... 3 La poignée de porte ... 7 Le carnet noir ... 11 Monojoly-la-vaillante ... 13 Nuances ... 17 Vercel ... 18 Correspondances ... 21 Résonnances ... 22 Le baptême ... 25 PARTIE 2 — Ignition ... 28 Le dernier humain ... 29
Alexandre chez Diogène ... 34
L’ascension de Georges ... 38 Ludmilla au Patronat ... 41 Fumée au grenier ... 45 La vie en société ... 47 PARTIE 3 — Déflagrations ... 50 L’initiation ... 51
Le voyage d’Alexandre ... 63
Ludmilla hors de la caverne ... 69
Georges ... 73 Ludmilla ... 77 Dubuc ... 80 PARTIE 4 — Crépitements ... 85 Le passant ... 86 La flamboyante ... 89 L’enfant sauvage ... 93 PARTIE 5 — Le printemps ... 97
Des souris et des filles ... 98
La chute ... 101
Alexandre le Grand ... 105
ÉPILOGUE ... 108
Renaissances ... 109
Arvida : l’écriture de la mémoire chez Samuel Archibald ... 114
Introduction... 115
Chapitre 1 Représentation de la mémoire dans Arvida ... 119
Chapitre 2 Écriture de la mémoire dans Arvida ... 129
Conclusion... 143
Liste des abréviations, sigles, acronymes
Remerciements
Je remercie d’abord et avant tout ma directrice de recherche Sophie Létourneau qui aura réussi à ramener sur le droit chemin mon esprit frivole. Sans sa patience et sa compréhension, je n’aurais jamais mené à bien ce projet.
Je remercie ma famille et mes proches pour leur soutien inestimable à travers les épreuves et les insécurités. Je remercie aussi mes collègues, ami.e.s et êtres humains précieux que sont Lux, Pamela Couture, Éric Leblanc, Maxime Plamondon et Émilie Turmel, ainsi que toutes les personnes avec qui j’ai eu la chance de collaborer au sein des collectifs RAMEN et Exond&. Vous m’avez permis de croire en mes mots et en la littérature.
UN MOUTICIDE
Histoires
Devant la fenêtre, il cherchait dans le chuchotement des feuilles du boisé une manière de briser le silence. La classe de septième année attendait que le vieux professeur réplique à Ludmilla. Le poil de ses épais sourcils gris battait sur son front au gré des brises. Il caressa un moment la poche de son veston, là où il rangeait toujours un carnet noir, près du cœur, mais il se retint de le sortir. Les élèves échangeaient des regards transpirants. Scénario classique : la petite Ludmilla aux mille questions avait énoncé une terrible objection face à son professeur d’histoire. Celui-ci laissait l’ignorante digérer ses paroles dans la tranquillité inconfortable de la classe. La jeune blonde buvait chaque jour les paroles de l’enseignant, à l’affût de la moindre faille dans ses discours prétentieux. On pouvait se méprendre et la juger fragile à la vue de sa minceur et de ses yeux clairs, mais Ludmilla mordait d’une férocité sans commune mesure. Au bout de deux cent quatre-vingt secondes bien comptées dans sa tête, Lord Dubuc frotta son éternelle moustache.
— Vous saurez, mademoiselle, que l’Histoire est bel et bien terminée. Évidemment que le temps continue de passer, mais depuis 2080 il n’arrive plus rien. J’ai été conçu cette même année et je vous confirme que le progrès a cessé dès mon arrivée en ce monde. Nous n’aurons plus besoin de créer de nouveaux manuels pour étudier notre passé, puisqu’il est écrit et que nous n’avons aucune façon de le connaître davantage. Il n’y aura plus d’événements notables pour l’humanité, et c’est tant mieux. J’ai appris mille métiers, servi toutes les causes, bravé les obstacles d’une vie tumultueuse et je dois avouer qu’enseigner l’histoire doit être le pire des maux en ce bas-monde, car il faut y endurer vos remarques idiotes.
Lord Dubuc jubilait en imaginant le visage piteux de Ludmilla. Elle le fixait toutefois avec une moue dégoûtée, les paumes posées à plat sur son pupitre. Déçu, il replaça son veston. Il détestait voir cette élève user d’un vocabulaire adulte. Le front proéminent et le nez pointu du professeur lui donnaient l’allure d’un Jacques Cartier sans barbe. Il compensait la grossièreté de ses traits avec sa moustache et
sa supériorité intellectuelle. C’est ce qu’il se racontait devant le miroir pour mieux dormir, du moins.
— Donc, comme je vous disais avant de me faire interrompre, nous avons perdu plus de quarante ans d’archives. Les seules données restantes sont celles de la compagnie Z. inc. qui nous fournit le fameux Z-cola. Par la faute de ce manque dans les archives, nous ne savons pas ce qui a causé la Grande Explosive de 78.
Ce que Lord Dubuc ignorait, c’est qu’en 2078, la compagnie Z. inc. avait épuisé la ressource naturelle « ingrédient Z » essentielle à la création de Z-cola, anciennement Zopium Premium. La boisson, extrêmement populaire partout dans le monde vers le milieu du XXIe siècle, n’a cessé d’être produite que pendant la
Grande Explosive, jusqu’à ce qu’un substitut soit découvert en 2080. Fait cocasse : les derniers castors se sont éteints peu avant cette date.
— Quelqu’un peut me dire ce qu’il connait de cette guerre?
— C’est à cause des artistes extrémisses que ma mère a dit, proposa un garçon de la première rangée.
— Vrai. Un demi-point pour l’effort, mais vous auriez pu prononcer normalement. En fait, les pays de l’époque sont entrés dans une folle compétition culturelle. Les textes parlent d’un bris du désœuvrement, d’une révolution de pensée. Deux ans de pure action. On notait alors les œuvres en fonction de leur degré de méta. Les artistes et artisans déchaînés ont érigé des œuvres colossales. Cyrus, nommez-moi deux monuments issus de la Grande Explosive.
Un garçon somnolent répondit une énormité sans consonnes. Lord Dubuc lui signala de se recoucher.
— Je vais vous aider. Le mur de Gatineau, le pont Matane-Baie-Comeau, la Tour Suspendue sur le Lac des Nations, la Cathédrale Notre-Sieur-des-Majuscules! Ne
— Vous avez jamais quitté Monojoly, rouspéta Ludmilla. Mon père vous connait, vous savez rien, vous parlez à travers votre calvitie. Qu’est-ce qui vous dit que tout ça, ça existe encore, que rien a changé? Vous avez jamais vérifié.
Lors de la fondation de Monojoly, Lord Dubuc dormait encore dans le ventre de sa mère. Il sortit un jour du ventre, mais jamais de la ville. La fille tenait un point vital.
— Pourquoi les auteurs de livres mentiraient-ils, Ludmilla? À quoi servirait un livre qui ne raconte pas la vérité? Les gens écrivent à propos de ce qu’ils savent, ça s’appelle le partage des connaissances. Jeune ignorante, va. Va en retenue, oui. Pour les autres, c’est l’heure du dîner.
Cette fois, le professeur arborait un teint à peine pourpré. Ludmilla sortit sans passer par le bureau des retenues; elle lirait un peu dans le sous-bois et retournerait plus tard chez elle pendant que Lord Dubuc réciterait quelques passages de son fameux petit carnet noir. Rien de bien important, pensa-t-elle.
La polyvalente de Monojoly était dirigée par le Patronat, tout comme le conseil municipal, la bibliothèque, l’église et le bureau des Communications. Peu de choses échappaient au contrôle de l’organisation qui de toute façon plaisait bien à tous les habitants du village. À la fin de la Grande Explosive, c’est le Patronat qui s’occupa de diriger les peuples vers les régions pour y pratiquer le défrichage, l’agriculture, la bonne morale et la construction de maisonnettes en bois.
Ludmilla leva les yeux de son Anthologie des contes d’antan. Les bâtiments, tous en bois, luisaient d’un fini clair. L’aspect sobre du bois sablé et de la pierre différait des églises aux parvis de béton et des écoles en brique décrites dans ses livres. Les contes parlaient de curés espiègles, de diable et de dieu, de feux-follets et de bêtes à sept têtes. À quoi pouvaient penser les gens de l’époque, constamment terrorisés par des créatures? Lord Dubuc avait peut-être raison. Les gens n’écrivent que sur ce qu’ils pensent savoir. Et pourtant, l’imagination existe. Par exemple, elle pouvait imaginer des animaux magiques et des personnages farfelus habitant les
forêts de Monojoly. Des monstres dans les bois d’une ville si propre? Pourquoi pas. Les belles planches recèlent parfois les traces de nœuds insoupçonnés. La réflexion de Ludmilla fut interrompue par un cri lointain.
La poignée de porte
— Georges! Georges! Viens voir! À la radio, écoute bien, t’auras jamais vu quelque chose de même.
L’homme monta en grognant, poussa la porte de petit bois de ses grosses mains pleines de suie. Il s’enfargea deux fois dans le prélart bossu pour s’arrêter sur une chaise de la cuisine.
— As-tu vu mon tournevis jaune, Line? cria le vieux, mais pas trop fort car il était vieux.
— Écoute c’est horrible si ce qu’ils disent est vrai.
Ses mains noircies pâlissaient d’ennui, c’est peu dire. — J’suis sûr que je l’ai mis quelque part.
— Tu m’écoutes, Georges? — Ah bin oui, c’t’affaire!
On sonna à la porte. Mais pas une sonnerie complète, seulement le ding. Georges et Mme Line se tournèrent vers l’entrée, la bouche à demi ouverte. On attendait le dong avant de réagir. Les secondes s’écoulaient et la peau de Georges bronza d’un teint avec le soleil qui perçait la petite fenêtre bleue de la cuisine. Un grésillement électrique émanait de la boîte de la sonnette. Le tictac régulier de l’horloge se mêlait au rythme du bourdon. La deuxième tonalité refusait de se manifester. C’est Mme Line qui brisa leur torpeur, avant de manquer se saliver dessus.
— Bin voyons. C’est étrange. Le bouton est peut-être collé.
Elle trouva devant la porte un homme de dos, le doigt planté sur la sonnette. Cheveux roux en brosse taillés au ciseau, nuque blanche sans indice de pilosité, trois grains de beauté en ligne droite sur la tempe, dos de largeur moyenne, long
imperméable bleu foncé, souliers bruns abîmés au talon. Il ne réagit pas au grincement des gonds. Mme Line toussa.
— Je peux vous aider? fit-elle.
L’homme sursauta. Elle aussi. Son énorme bouche battait comme celle d’un poisson avalant des bulles. On lui aurait donné vingt ans, mais quelques rides profondes compliquaient l’estimation.
— Bonjour, oui. Je. Je… mon nom : l’inspecteur Guillaume Vercel. Pardon, j’ai cru apercevoir des chanterelles gazouiller près de votre grange mais ça n’a aucune importance je suis venu vous poser quelques questions pour une enquête vous avez sûrement…
— Oui, ils en parlaient à la radio! C’est ce que je disais à Georges. Georges! Son mari ravala un filet de bave.
— Vous êtes venu inspecter, comme ça? dit-elle. Ça veut dire que vous venez du vrai gouvernement? J’étais jeune la dernière fois qu’on a vu des gens du gouvernement à Monojoly. Comment ça se passe dans le reste du Québec? Oh! Est-ce que le Grand-Port de Gaspé a été reconstruit après l’incendie?
— Ah, le Québec tourne comme sur des roulettes. Vous savez, depuis que je suis en poste, nous avons si peu de criminels au Centre pour purger les peines de bureaucratie que parfois nos supérieurs doivent relever leurs manches et les aider.
Yoleau! comme disaient nos aïeux. Enfin bon, je suis content qu’on m’ait appelé à
enquêter. Je ne partirai pas d’ici sans avoir mis la main sur le fou qui court en ce moment les rues de votre village. Peut-être qu’il marche, c’est possible. On a déjà retrouvé des criminels assis; plus rares, ceux-là.
L’inspecteur parlait, mais Mme Line repensait à ce qu’il venait de dire à propos des chanterelles trente secondes plus tôt. Elle était pourtant certaine de
— Puis-je rentrer?
— Oui oui, mais enlevez votre doigt du bouton, s’il vous plaît.
Dong! La sonnette fut dé-sonnée. Georges retrouva un peu de la vie qui
l’habitait parfois.
— Monsieur Vaisselle, fit-il. Qu’est-ce qui vous amène ici?
— Si tu m’avais écouté, Georges. L’inspecteur Vermicelle enquête sur un crime. — Un mouticide.
Georges fronça les sourcils, accusant du regard Mme Line et l’inspecteur. — C’est quoi cette niaiserie-là?
— On a tué un mouton ce matin sur la place Rivard. — Pourquoi vous avez fait ça? demanda Georges.
— Pas moi, « on » quelqu’un. Il est même possible que cette personne ait agi par exprès.
— Bin voyons.
— Un individu a vraisemblablement sacrifié l’animal sans le faire cuire ni le manger. C’est incompréhensible. En rinçant à l’eau froide, on a réussi à récupérer une bonne partie de la viande. Il s’agissait du mouton favori du Seigneur Lamontagne. On raconte que l’arrière-grand-mère de cette bête aurait allaité elle-même le Seigneur dans son enfance.
Georges commença à imaginer la chose, mais chassa rapidement cette pensée.
— Ne trouvez-vous pas ça étrange? continua Vercel. Pourquoi quelqu’un déciderait de tuer un être sans s’en nourrir?
— Oui, c’est bizarre, fit Mme Line. Vous avez des questions pour nous? C’est peut-être nous qui avons fait le crime, pour autant que vous sachiez. Autant nous innocenter dès le départ, ce sera une affaire de faite.
— Je comprends. Voici : avez-vous vu un meurtrier passer dans votre champ récemment? Un individu louche taché de sang de mouton? Avez-vous trouvé un couteau à mouton ou un outil servant à ouvrir un animal laineux du cou au ventre pour en extraire les intestins et les répandre de manière aléatoire au sol? Avez-vous participé récemment à l’éventrement d’un mouton à des fins maléfiques ou par divertissement? Attendez un instant, j’en ai une dernière. Êtes-vous fou ou folle?
Georges rougissait d’indignation. — Vous, êtes-vous fou? cria-t-il.
Avant que d’autres mots ne soient prononcés, Ludmilla rentra de l’école, livre à la main. Allô Line, allô Georges. Elle fonça tête première dans le grand imperméable bleu. Vercel tremblait, parvenant mal à réprimer le dédain qui l’assaillait. L’inspecteur bégaya des au revoir hâtifs et franchit la sortie avant même qu’on comprenne qu’il était parti. On haussa collectivement les épaules.
— T’arrives tôt de l’école, jeune fille. Encore expulsée?
— Dubuc se sentait pas bien, mentit Ludmilla. C’était qui le grand roux bizarre? — J’te raconterai tout ça tantôt, dit Mme Line. Lave-toi un peu, t’es toute crottée. On n’ira pas amanchés comme ça à la messe de cinq heures.
Le carnet noir
Revenons au moment où Lord Dubuc venait d’expulser Ludmilla de sa classe. Ayant retrouvé ses couleurs et peigné sa moustache, il reprit le cours à précisément une heure et trois minutes. Il n’attendait pas le retour de Ludmilla. Elle entendrait le cours, assise sur un rocher près de la fenêtre. Le professeur se doutait de sa présence.
— Nous parlions de la fin de l’Histoire. N’êtes-vous pas heureux d’être nés après l’Histoire? Vous n’avez pas à vous en faire avec les révolutions et les désagréments du progrès. La Science a échoué lorsqu’on l’a poussée trop loin; il en est de même pour l’Histoire. Tout ça, c’est fini, classé, nous pouvons observer en toute tranquillité l’œuvre de l’humanité. À la fin des jours comptés, soit aujourd’hui, chacun occupe sa place et tout le monde vit ensemble un bonheur égal. Aucun de vous ne pourrait survivre seul dans la nature sauvage, alors il est très important de conserver notre belle société. Il existe des enfants nés d’or, d’autres d’argent et puis ceux de bronze, comme toi, Trétiane. J’ai composé une pensée à ce sujet.
Les élèves voulurent soupirer en chœur, mais au risque d’offusquer le bonhomme, ils inspirèrent. Lord Dubuc sortit son petit carnet noir, l’ouvrit à la section « Éducation et valeurs ».
— « Le têtard, s’il veut devenir crapaud, doit se préparer à sortir de l’eau. L’harmonie passe par l’acceptation de sa propre mort pour les autres. » Vous ne valez rien sans votre communauté et vous servez les intérêts de tous : le vôtre, par la même occasion. Les enfants d’or, comme moi, deviendront Lord ou Lorde au sein du Patronat. Peut-être même Surlord ou Surlorde si vous vous avérez de vrais génies. Toi, Trétiane, tu vendras des fleurs ou bien tu travailleras en construction. Il n’y a aucune honte à cela. Tu occuperas un métier qui ne demande pas de méta-réflexion, selon tes habiletés propres. Vois-tu, si l’erreur est humaine, cela ne veut pas dire que tu es obligée d’incarner à toi seule cet aspect de l’existence.
La jeune fille laissa glisser trois larmes tièdes vers son menton. Le professeur scruta son carnet de longues secondes.
— Heureusement, les boulets ne flottent pas, trancha-t-il avec le sourire.
Le fameux carnet contenait un résumé de ses pensées, colligées depuis des décennies. Ainsi, il n’oublierait jamais ce qu’il pense et son environnement ne pourrait corrompre son « esprit supérieur ». La postérité de Monojoly pourrait utiliser cet ouvrage comme source d’apprentissage. Peut-être Lord Dubuc rêvait-il de mettre fin à la Morale autant qu’il chantait le deuil de l’Histoire?
Lord Dubuc jeta un coup d’œil pour repérer la blondeur de Ludmilla près de la fenêtre, mais elle s’était sauvée, écœurée de son discours. Il connaissait les réactions de Ludmilla. Elle ne supportait pas les vérités. Une lueur perça le sous-bois. Une flamme? Ludmilla! Lord Dubuc renvoya tous les élèves et courut, maudissant la jeune fille.
Essoufflé par sa course, il chercha la source du feu avant qu’il ne se répande à travers les feuilles sèches. Il ne s’était pas trompé, l’air sentait la fumée et la malice. Il trouva un feu de fortune encore chaud. Les brindilles d’allumage n’avaient pas brûlé jusqu’au bout, signifiant qu’on venait de les casser avec un pied ou une pierre. Lord Dubuc inspecta le sol, espérant détecter des traces de pas, des fibres de tissus ou des excréments. Il ne pensa pas à consulter les cieux à la recherche d’inspiration divine ou d’attaques aériennes, ce qui lui aurait apporté une aide considérable car une branche lui tomba sur la tête et il perdit conscience.
Monojoly-la-vaillante
Les habitants de Monojoly entraient dans l’église à la file indienne, suivant l’odeur de l’encens et des autres Monojoliens. L’église Louise-Rivard — nommée en l’honneur de la première Seigneuresse fondatrice du village — accueillait ses disciples et ses travailleurs en procession de fourmis. L’édifice, un amphithéâtre construit de bois rond, comportait une seule et énorme cloche pendue au plafond. Quelque Lord fier d’accomplir son devoir la sonnait en tirant une grande corde. Les milliers de bancs étaient placés en demi-cercle devant l’autel du Seigneur. Au fond de la salle, surplombant les deux entrées du Patronat, huit gigantesques statues de bronze représentant des hommes et des femmes nus, tête baissée et visage caché dans leurs grandes paumes de métal.
Tous les citoyens entrèrent en rangs et chacun s’assit au siège qui lui était assigné, selon le numéro de quartier et l’adresse. Line Lavoie, Georges Dubé et Ludmilla Jansson du quartier F-4 loin derrière. On avait placé l’inspecteur Vercel sur un siège d’invité près de l’autel avec les disciples du Patronat. Il regardait le plafond et ses souliers en alternance, la bouche entrouverte. Le tableau presque complet d’une communauté. Ne manquait que le professeur d’histoire du quartier D-4, rangée deux, siège six. Souffrait-il d’une maladie?
La cloche cessa de vibrer. Le Seigneur Lamontagne se plaça à l’autel, suivi de ses Surlords et Surlordes. Habituellement vêtu d’une toge brune et verte, il portait en ce jour une robe noire. Aidé par l’acoustique de la bâtisse, il cria son discours. — Ce lundi est un triste lundi. Un sang pur a coulé sans motif. Comme vous le savez, mon mouton favori vient de passer le sabot à gauche. Pendant la journée du Travail, qui plus est. On a bafoué l’esprit du lundi, le Jour des Humains et de ce qu’ils produisent de plus beau : une ville harmonieuse et travaillante. Je dédie cette messe à son souvenir tendre et moelleux. Bêlons en mémoire de Typhon.
— Là n’est pas une raison pour cesser nos activités du lundi. Le banquet et les festivités auront toujours lieu, comme à chaque semaine. N’ayez crainte, l’inspecteur Vercel s’occupera de trouver le coupable de cet affront. Cet homme porte le visage de la justice.
Il invita Vercel à se présenter au peuple. Georges grinça des dents, appuyé par sa fille. L’inspecteur cligna des yeux en déphase, comme sorti d’un sommeil profond. Prenant la place du Seigneur Lamontagne, il trébucha sur le lutrin.
— Guillaume Vercel. J’ai l’honneur d’enquêter dans — et sur — votre charmant village. Au cours du processus d’enquête, je tâterai le pouls de la population et l’air de la cité. J’agirai donc en tant que citoyen de Monojoly. Faites comme si je n’y étais pas, ignorez-moi. Sauf bien sûr si je vous parle. Si je miaule ou si je caquette, cela peut vous confondre, mais n’y portez aucune attention. Je ne suis pas censé en arriver là, mais on ne sait jamais. D’ailleurs, tant que l’enquête n’avance pas, je vous considère tous et toutes comme suspects. Pour autant que je sache, je pourrais avoir commis ce crime moi-même, n’est-ce pas? Il ne faut jamais écarter les hypothèses. Merci.
On alloua dix secondes d’écho aux mots de l’inspecteur pour s’assurer qu’ils aient bel et bien disparu au fond de la tapisserie. Le Seigneur Lamontagne remercia Vercel qui glissa jusqu’à son siège. Ludmilla, même avertie, ne s’attendait pas à un tel spectacle. On continua la messe dans l’ordre habituel. Lecture de maximes, mention des services publics, hymnes à la grandeur de l’humain, lecture de la morale municipale, récital de passages d’œuvres d’avant-guerre, communion par l’ingestion d’une louche de Z-cola. Les traditions rassemblent le peuple, dirait le Seigneur Lamontagne.
À la sortie de l’église, pour la fête du lundi, on avait installé une bonne centaine de kiosques pour présenter et troquer les produits artisanaux des travailleurs. On réservait le centre de la place Rivard pour les danses nocturnes
occupait cet espace avec diverses activités fondamentalement humaines : ici un cercle de poésie, là une compétition de cri. Ludmilla se percha sur le perron de l’église, tentant de discerner des traces du crime commis le même matin. Une tache de sang, un boyau oublié, une arme, le coupable? Hélas, le Patronat avait tout nettoyé, blanchi et oublié. Elle ne trouverait rien sur la place Rivard impeccable et fraîchement brossée à tout instant. Les disciples ne perdaient jamais une seconde pour polir l’image de Monojoly. Elle eut un haut-le-cœur. Cette propreté systématique lui donnait l’envie de mettre le feu à un bâtiment, juste pour causer un peu de désordre.
Les fêtes du lundi ne changeaient jamais de formule. Les autres jours non plus, d’ailleurs. L’accumulation de ses cours d’histoire avec Lord Dubuc et la répétition des mêmes préceptes et des mêmes tâches contrastaient avec les mondes contenus dans ses livres. Autrefois, on avait de l’ambition. Les gens rêvaient ensemble d’un monde meilleur. Le maintien de l’ordre lui semblait un simulacre de projet de société. Pour susciter la rêverie chez ses concitoyens, elle devrait agiter le système.
On envoyait les fous au Centre en soupirant de satisfaction, en faisant confiance aux forces patronales et gouvernementales. Tant que l’ordre régnait à Monojoly, on n’avait aucune raison de contester des enquêtes, mais Ludmilla ne pouvait accepter de demeurer dans l’ignorance. Cette histoire de meurtre, elle n’en verrait jamais l’aube d’une vérité, à moins de mener une enquête elle-même. Un mouton éventré, c’était l’occasion parfaite de brasser le Patronat. Même ses livres d’avant-guerre ne contenaient pas d’actes d’une violence aussi gratuite. Mue par une soif de connaissance et une ambition naïve, elle se promit de résoudre cette histoire de meurtre louche avant l’inspecteur. Nulle opportunité d’accomplir un fait notable ne se représenterait de son vivant. D’abord, elle se renseignerait. Elle confronterait son ami Lord Jaco afin de lui soutirer des détails sur l’animal. Elle nota pour elle-même qu’elle garderait un œil sur l’inspecteur.
craquelées. En fin de journée, le soleil émettait ses derniers réconforts, en même temps qu’on servait la soupe commune. Les histoires des itinérants-conteurs se mêlèrent au sirotage jovial et aux rires bien sentis. Georges se surprit à formuler une pensée pour son ancien ami et vieux rival, Lord Dubuc. De quels maux souffrait cet égo sur deux pattes pour s’absenter de la messe?
Nuances
Il reprit conscience d’un coup, endolori et ankylosé jusque dans le visage. Une grande fissure lui traversait le corps, résonnant comme une petite corde de métal tendue dans ses os. L’obscurité rouge des paupières fermées, une pression à vide sur ses poumons; il ne parvenait pas à respirer. Il vomit une vase grumeleuse qui lui irritait la gorge. La même boue lui chauffait les yeux et obstruait ses oreilles. À travers ses vêtements détrempés, la sensation du sol lui révéla qu’il reposait dans la terre molle et que des pas approchaient à la course. Dans les nuances de luminosité, il détecta quelque mouvement au-dessus de lui. Il voulut appeler à l’aide, comprendre, mais il tardait à reprendre son souffle. Ses muscles endormis ne répondaient plus et ses poignets étaient liés. Les ombres cessèrent de bouger devant lui. Il ne discernait que le son étouffé d’une voix humaine puis un frottement sur son visage. De l’eau pour lui laver les yeux. À vrai dire, de l’eau chaude. Un goût âcre. Son sauveur n’avait peut-être qu’une vieille bière à portée de main? Il ouvrit la bouche pour se rincer le gosier et retrouver la parole. Saveur d’urine. Définitivement de l’urine. Ses larmes se mélangèrent aux autres fluides.
Vercel
Georges, la bouche pleine de sauce, faillit s’étouffer en vantant la qualité du mouton servi ce soir-là. En tout cas, Typhon va nous manquer! Mme Line lui administra deux claques sur l’épaule. Ris pas du malheur des autres. C’est une vraie
tragédie, même si c’est délicieux. Ludmilla essuya deux postillons sous son œil. Elle
espionnait les passants un à un. Quel visage pouvait dissimuler la personnalité d’un sadique ouvreur de mouton? Celui de M. Courvoyer, l’éleveur qui fournissait les bêtes chaque lundi? Difficile de croire qu’il tolèrerait une telle perte de viande. Mme Jacqueline, la cordonnière? Trop sollicitée. Lord Dubuc? Un vieil eugéniste, mais pas un débile. Il donnait son cours le matin du meurtre, de toute façon. Quel citoyen soupçonner, surtout dans cette communauté où tout le monde observait son prochain? Quelle sorte de criminel passerait sous la surveillance minutieuse du Patronat? On n’avait pas éventré un mouton derrière une cabane, non. On l’avait éventré à l’endroit public le plus visible. C’était un message ou une déviance, rien d’autre, pensa-t-elle. Les pistes s’éliminaient d’elles-mêmes. Elle brûlerait tous les décors et parviendrait à dévoiler le coupable et son motif. Où commencer? On avait dissimulé les éléments d’enquête si rapidement, de sorte que personne ne vit la carcasse ou même le sang de Typhon. Cette histoire de meurtre tenait-elle la route? On aurait pu inventer ce drame de toute pièce. Son intuition indiquait deux possibilités : ou bien la présence de l’enquêteur Vercel cachait quelque chose, ou bien c’est le Patronat qui brouillait des pistes.
Un imperméable bleu coiffé d’une crête de feu passa devant leur table. Georges cessa de mâcher pour éviter qu’il ne les repère. Ludmilla, sa complice, fit de même, mais Mme Line, imbibée de questions, ne roula pas sa langue sept fois avant de l’utiliser.
— Vous trouvez pas ça étrange de manger du mouton trucidé?
— Madame Line Lavoie! Justement je pensais à vous. Nous n’avons pas pris le temps de discuter tout à l’heure, je devais partir.
Il s’appuya sur un dossier de siège vide. Ses pupilles perçaient celles de Mme Line, pleines du reflet des torches qu’on allumait sur la place Rivard.
— Inspecteur Vermeil! Vous êtes pas un ‘tit garçon du coin, vous, hein?
— Vous tenez un point. C’est mon nom de famille qui me trahit. Je suis né en Russie, mais ma mère est danoise.
— Ah! Un réfugié. Vous avez grandi au gouvernement?
— Oui, hélas. Je suis devenu enquêteur par la force des choses. L’appel de la justice. Je pratique ce métier depuis plus de vingt-cinq ans et j’ai résolu plus d’une poignée d’affaires farfelues. En général je m’occupe d’histoires de vol. Des vols à main armée, des vols à main libre, des vols de nuit, des vol-au-vent. C’est la première fois que je m’attaque à un meutre… mourtre… mouticide, dis-je. L’expérience m’a appris une chose cruciale sur les criminels : ils sont comme des oiseaux.
— Ils volent? tenta Mme Line. — Ils se cachent pour courir. — Les oiseaux?
Mme Line oublia qu’elle remettait en doute la pertinence du sujet et se posa des questions sérieuses sur les oiseaux. Lorsque l’inspecteur se rendit compte de la présence de Ludmilla à sa gauche, son visage déboula. Le sourire pétillant se transforma en imitation de neutralité. Il serra la main de Georges qui sentit la sueur froide à travers les longs doigts de l’inspecteur. Chacun l’interrogeait d’un sourcil levé en silence, alors il esquissa un adieu et s’éclipsa.
On sortit les estrades autour de l’église, on ouvrit la grande porte et on couvrit les torches. Le festival du lundi s’apprêtait à commencer. Les gens frissonnaient, le poil leva sur tous les bras et quelques personnes sanglotèrent. Chacun la tête levée vers l’église, on attendait sans bruit. Le Seigneur Lamontagne tira de tout son poids sur la grande corde et la cloche vibra avec son village. Il riait comme un enfant. On envoya les sept feux d’artifice. Un grand éclat éblouissant perça les neuf heures. Un même feu reflété sur trois mille paires d’yeux. Les couleurs fondirent sous les applaudissements.
Correspondances
Un rayon de soleil le fit sursauter. La simple vision d’une couleur; il avait oublié ce réconfort. Une main rude lui tint le menton. Il transpirait de panique. Une sensation familière lui caressa le visage : les fibres humides d’un chiffon. On le nettoyait avec des gestes raides mais attentifs d’une mère. Il ne tremblait plus. Ses yeux toujours irrités et pleins d’eau, il n’identifiait qu’une silhouette à contre-jour. Des doigts glissèrent derrière ses dents pour y déposer des feuilles. Il mâcha quatre coups. Une odeur de menthe et de basilic. Avec la langue il découvrit la texture des herbes fraîches, ainsi que la brise du matin. La même main grossière détacha ses poignets qui s’écrasèrent sur le sol mollasse. Un plus petit doigt mouillé lui désengorgea les oreilles. Tous les indices de vibration étouffée devinrent des accords riches. Aux gestes fermes de l’individu succédaient des respirations profondes et lentes. On le dépouilla de ses vêtements en lambeaux. Ses jambes brûlaient. Il se tiendrait tranquille. Il ne lui restait plus assez de forces pour parler. Il pleura. On le coucha sur une surface sèche en l’enveloppant dans une grosse couverture de laine piquante. Une voix grave murmura. Tout va bien aller maintenant, vous êtes un
Résonnances
Au loin le banquet résonnait, les pas de danse, les chansons traditionnelles, les rires. Ludmilla avait emporté une chandelle dans son sac pour lire sur le gazon. La lune s’obscurcissait peu à peu. Elle n’avait jamais assisté à une éclipse auparavant. Georges lui avait expliqué le phénomène à peu près : l’ombre de la terre, le soleil, la rotation, la réfraction qui rougit la lune. La pénombre grugeait la lumière à une vitesse imperceptible lorsqu’on l’observait sans broncher, mais de tourner la tête vers d’autres occupations et de la retrouver accrochée au même endroit, on s’étonnait de constater son évolution. Ainsi Ludmilla comprenait-elle l’Histoire, comme les grands mouvements célestes. Elle avait envie de quérir Lord Dubuc juste pour lui pointer son manque de perspective, mais en vain puisqu’il répondait absent aux festivités. La noirceur prenait des bouchées de ciel. Ludmilla scruta l’ombre en arc sur la lune. De quel pays provenait cette ombre? De quelles villes percevait-elle la silhouette à ce moment? Y avait-il à quelque part une fille d’une autre nationalité perchée sur le sommet d’une tour, brandissant la main dans l’espoir que sa projection dans l’éclipse parvienne à quelqu’un? Hélas, Ludmilla pouvait à peine visualiser l’ailleurs, l’au-delà des montagnes. L’étroitesse de son expérience dans le petit village commençait à peser sur ses idées. Avant que l’astre ne se couvre tout de cuivre, il demeurait une petite arche brillante sur son côté. Elle souhaita que tous les regards de la province se croisent à cet endroit précis, sur cette minuscule ficelle lumineuse et que chacun articule un vœu pour l’avenir. Cependant, elle regretta ce souhait, appréhendant la nature des requêtes des bas esprits, des vilains, des ignorants, des naïfs. Avait-elle perdu foi en sa communauté ou avait-elle seulement trop mangé du mouton mort dans la violence? La petite rouge flottait maintenant entre les étoiles, attendant sa renaissance parmi la régularité des jours. Ludmilla ne croyait pas une seconde à une époque, passée ou future, où les gens eurent cessé de contempler les astres. Quelle lumière les guiderait? Prise d’un soudain désir de rapprochement, elle déclara une trêve de pensées jusqu’à l’aube et rejoignit ses parents adoptifs à l’estrade, sous une couverture.
Elle se réveilla dans un fumet de pain grillé et de café. Georges buchait du bois dans le fond de la cour et Mme Line finissait son mot croisé. Lorsque la fille se présenta à l’école, les élèves sortaient de la classe. Lord Dubuc n’était pas rentré ce matin-là. Aucun détail de la part de Surlord Brevisse, le directeur. Ludmilla sentit se disperser la boule qui s’était formée dans sa gorge à l’idée de revoir son professeur d’histoire. Ses camarades de classe redécouvraient le plaisir de respirer à pleins poumons dans le périmètre de l’école. Elle rentra donc chez elle. Après ses réflexions de la veille, il lui fallait maintenant un plan d’action pour la journée.
— Pas supposée être à ton cours, fille? interrogea Mme Line.
— Non non, Lord Dubuc était pas là. J’espère qu’il fait une laryngite, ça va lui fermer la trappe un certain temps.
Georges sortit de la salle de bain, devançant le son de l’eau en vrille. — Ludy? Pas supposée être à l’école, f…
— Lord Dubuc fait une méningite, coupa Mme Line. Y’est bin malade.
— Ah, poussa-t-il en haussant les épaules. Ça adonne bien, j’ai besoin d’aide pour corder du bois.
Ludmilla regrettait de ne pas être restée lire sur sa roche près de l’école. Georges fendait les bûches sur une souche usée tandis qu’elle ramassait les morceaux. Ludmilla le voyait un peu comme son grand-père. Adoptée à l’âge de quatre ans par le couple, elle s’était toujours amusée seule ou avec les enfants des voisins. Ses parents, trop usés pour courir avec ou après elle, la laissaient s’occuper à son gré. Georges lui apprenait les mots, les livres, l’univers et Mme Line lui montrait la critique et comment vider un lièvre. Son père adoptif, toujours mal rasé sauf une fois par mois, avait un visage doux, ridé comme ceux qui froncent souvent les sourcils. Le soleil reflétait dans ses yeux gris, ce qui lui donnait un air plus ancré. Il s’était pourtant mérité à de nombreuses occasions le titre de lunatique. Ludmilla était née quelque part en Gaspésie et, abandonnée au Patronat de Méthane, on
l’envoya à Monojoly chez un couple sans enfants choisi au hasard. Elle ne ressemblait en rien à Georges d’apparence, mais ils possédaient tous deux une mémoire de béton et leur entêtement trouvait des résonnances complices chez l’autre. Lui percevait Ludmilla comme une étrange bête, un animal mythique descendu des nuées pour manger de son pain. Elle absorbait ses paroles et parlait très peu, mais lorsqu’elle émettait une opinion, il se voyait chaque fois impressionné, compte tenu de son jeune âge.
Plutôt détaché de la vie publique, il s’intéressait peu à l’histoire du mouton assassiné. Enfin, c’est ce qu’il croyait, mais depuis l’arrivée de la nouvelle, une étincelle avait allumé en lui ce qui se transformerait plus tard en feu de grange. Il commençait à ressentir cette granule décalée, ce changement de séquence qui chamboulerait son quotidien. En quoi le meurtre d’un mouton rimait-il avec le for intérieur d’un bonhomme de soixante ans? Nous-mêmes ne le savons pas, mais d’une certaine manière, le chaos opérait ses voies mystérieuses et exponentielles, planifiant la rencontre désordonnée de plans pourtant parallèles de l’existence. Rêvassant, il tomba une fois encore dans les limbes de sa mémoire.
Il avait rencontré Lord Dubuc en maternelle, lorsqu’il se nommait Pierre-Oreste Dubuc. En onzième année, son camarade s’était engagé dans l’ordre patronal et Georges griffonnait encore des poèmes pour les filles sur le dos de sa guitare. La rencontre des garçons remontait à la maternelle. Entre chaque bûche fendue, un nouveau souvenir surgissait ainsi. Sa rencontre avec Line Lavoie, la mort étrange de son père, l’accident de sa mère, l’adoption de Ludmilla. La ficelle du temps se déroulait d’une manière bien différente de laquelle elle s’était enroulée naturellement. Il lança un morceau de bois à sa droite pour entendre le toc franc du bouleau contre une bûche abandonnée. Ludmilla s’était poussée. Il haussa les épaules, puis continua son incursion en lui-même jusqu’à manquer de bûches.
Le baptême
Il se réveilla pour de bon. Combien de jours passèrent entre la première perte de conscience et ce matin frais, il ne le saurait jamais. Il se trouvait au milieu de la forêt. On l’avait assis dans une chaise roulante barrée, puis on l’a emmitouflé dans de grosses couvertures et des fourrures de martre cousues. On lui avait aussi enfilé d’autres vêtements, plus légers que son costume d’enseignant. À sa droite un sentier battu, à sa gauche une cabane de bois. La cheminée ne crachait aucune fumée, mais il percevait l’odeur marquée d’un feu. Il tenta de se lever en défaisant les couvertures. Ses deux jambes défaillirent, hurlantes.
— Ne bougez pas, fit une voix posée et profonde, vous vous êtes cassé les jambes. Cassé les jambes? Il ne gardait aucun souvenir. L’homme vint lui parler au-dessus de l’épaule, sa grosse main sur sa clavicule et un bol de gruau bouillant offert de l’autre main. Condamné à rester assis, il opta pour la prudence. Ignorant tout de l’individu perché sur lui et de sa propre situation, il ne voulait pas brusquer un fou dangereux, ni se montrer ingrat devant son sauveur. Il choisit donc de taire l’épisode de l’urine en bouche, question de sauver son honneur dans le meilleur des cas. — À qui ai-je affaire?
Une approche directe. Très bien joué. Il ne se perdrait pas dans les discussions inutiles sur la température. L’homme s’accroupit devant la chaise. Ses traits ne correspondaient pas à son vocal réconfortant : un long visage carré, un nez de vautour, deux énormes sourcils noirs, des paupières tombantes et en général un visage coulant comme si l’extérieur de sa face avait fondu au soleil. L’homme mystérieux possédait deux fois sa largeur d’épaules.
— Me voici, cher invité. Dis-moi, suis-je ton ami ou ton ennemi? La question lui paraissait absurde.
Voilà.
— Comment pourrais-je juger en fonction de votre apparence? C’est à vous de me dire ce qu’il en est.
— Je te croyais plus alerte, dit-il en secouant la tête. Peut-être que ton réveil tarde, je vais te laisser une chance. N’as-tu pas vu le soin avec lequel tu as été enveloppé pour la nuit? N’as-tu pas remarqué le gruau fraîchement préparé entre tes mains? Ce sont là des signes positifs. Qu’en penses-tu?
— Vous êtes un allié dans ce cas, répondit-il à défaut de mieux.
L’homme lui donna trois tapes sur la clavicule. Il faillit renverser son gruau sur les cuisses de l’autre.
— Je t’ai mis les mots en bouche. Je sais bien que tu n’as aucune idée. C’était injuste de ma part. La bonne réponse dans ce cas est de se taire, car tu ne sais rien. En contrepartie, j’ai lu ton petit carnet de pensées pendant ton sommeil. Je connais tout de toi.
Ses yeux s’agrandirent. Horrifié, il fouilla ses nouveaux vêtements.
— Je l’ai laissé dans mon cabanon, continua le géant. Maintenant, nous pouvons dire que je te connais et que tu ne me connais pas. Je te trouve intéressant… Lord Dubuc? Un vilain nom pour un être si prometteur. À partir de maintenant, tu t’appelleras Alexandre. Comme le Grand conquérant. Voilà un nom digne de ton visage.
Alexandre l’écoutait sans comprendre le but de cette mise en scène. Il se réjouit néanmoins d’être tombé sur un hôte distribuant du gruau chaud plutôt que sur un tortionnaire cinglé.
L’homme se leva, courut vers un rocher en guise de podium et, se servant d’une fourrure comme cape, il leva un second bol de gruau vers les cieux en hurlant. — Mon nom est Diogène de Paris. Votre humble et dévoué hôte.
— Vous venez de Paris? demanda Alexandre.
— Non, mais j’ai toujours souhaité en provenir. Maintenant, mangeons en silence. Ils dégustèrent leur gruau, chacun abandonné dans les yeux de l’autre.
Le dernier humain
Elle traversa l’agora de la place Rivard. La pierre portait les traces linéaires du balayage régulier et la mémoire des vibrations musicales. Le Patronat avait rangé les kiosques et les estrades de la veille. Même les disciples s’étaient vidés eux-mêmes de la place. Seul un passeur de balai esquiva le regard de Ludmilla lorsqu’elle se tourna vers lui. Rien ne changeait à Monojoly, sauf les saisons et les raisons de ne rien faire. Ce matin-là, la brise portait l’odeur des feuilles rouges, et le village aseptisé n’affichait aucune trace de l’automne sinon la couleur des forêts qui circonscrivaient son espace. La fille marcha vers l’atelier de Lord Jaco. Son mentor de principe possédait la plus impressionnante collection de sculptures et de machines en bois. Il avait créé des modèles d’animaux qui se meuvent avec la force du vent. Des mécanismes d’hélices, de poulies et de poids emmagasinaient l’énergie puis à l’aide de retardateurs et de leviers automatiques, les sculptures reproduisaient avec une fidélité déconcertante le mouvement naturel des bêtes. Le Patronat l’avait accepté dans ses rangs à l’âge de quinze ans pour son premier modèle d’écureuil volant. Lorsqu’elle franchit l’entrée, il travaillait sur un plan d’ours noir. Lord Jaco se retourna sur son tabouret. Il appuya ses bras sur sa panse énorme, leva un fin sourcil noir. Il s’était beaucoup attaché à Ludmilla au fil des années. La jeune curieuse posait beaucoup de questions sur son métier et elle le percevait comme un « frère déraciné », étant lui-même adopté par deux hommes du quartier B9. Habituée d’entrer à l’improviste, Ludmilla s’assit sur un banc à côté de lui.
— Il se passe des affaires étranges, Jaco.
— Ah oui? feignit-il. Pas la puberté toujours? Tu vas voir, ça pique et c’est mauvais pour le moral.
— Le meurtre du mouton, l’espèce d’imbécile qui enquête, les gens du village, le fendant à Dubuc. Tout ce que je pensais stable part en morceaux. Les choses ont changé cette semaine ou bien tout le monde est devenu con? Comment c’était, toi, quand t’étais plus jeune?
— Eh bien, je n’ai jamais vraiment porté attention aux autres. J’ai toujours le nez dans mes constructions. Monojoly n’a jamais changé à ma connaissance et je n’ai jamais vu d’autre enquêteur que notre cher Vercel. Nous vivions une sorte d’harmonie jusqu’à cette semaine. Sans blagues.
— Il s’est rien passé depuis ta naissance? Les mêmes jours, les mêmes cycles, les mêmes fêtes, les mêmes mentalités?
— En gros, oui. Mais le village ne s’est pas bâti en une nuit. De ce qu’on m’a dit, la tranquillité règne depuis seulement une trentaine d’années.
— Trente ans? Je peux pas croire que personne se soit levé un matin pour réclamer quelque chose de nouveau. Où se cache l’avant-garde, qu’on la déterre?
— Je comprends ce que tu veux dire. C’est simplement ton esprit qui grandit. Tu verras, ça va s’estomper avec l’âge. Il y a des choses qu’on apprend avec l’expérience et l’habitude.
— Foutaises. Je suis peut-être jeune, Jaco, mais j’ai lu assez de livres pour savoir que les vieilles choses se font remplacer par les jeunes choses. Quelque chose doit se passer bientôt, non?
— Non. C’est ça, le but. Il ne se passe rien, mais c’est pour une raison, je t’assure. Critiquer et vouloir tout démolir, c’est tentant, mais ça vient avec des risques. Les risques, c’était bon pour le début du millénaire, mais on n’en prend plus.
— On fait quoi avec le progrès?
— Attends, je t’explique. L’humanité a fait des conneries. Des stupidités de jeunesse. Moi, par exemple, j’ai joué au bilboquet près du poêle à bois une fois et je me suis brûlé.
— J’ai compris que c’était dangereux, continua-t-il. Ensuite, j’ai recommencé et je me suis encore brûlé. J’ai appris à ne pas prendre de risques inutiles. La vie est plus belle sans brûlures. Même chose pour les humains. On a fait des conneries pendant des siècles avant de comprendre qu’on ne pouvait pas faire confiance à notre propre espèce. On a maturé collectivement. On est devenus une société adulte.
Ludmilla se leva de son banc.
— Si je comprends ce que t’es en train de me dire, on a échangé le progrès pour la tranquillité.
— Un résumé simple, mais juste. Moi, ça me va, je n’ai pas besoin davantage que de rester en vie, bien en sécurité.
— Voyons. Il me semble qu’on devrait essayer des affaires. Même si on est tranquilles, on vit quand même des malheurs pis des bonheurs. Tant qu’à rien changer, on pourrait au moins faire quelque chose, se grouiller le cul.
— Tu verras quand tu vieilliras.
Est-ce que tout le monde au Patronat partageait cette vision? Cette passivité qu’on lui présentait comme l’achèvement, le paroxysme de l’humanité, elle le concevait comme un échec. Il lui fallait voir plus loin. Elle évita la question, mais elle y reviendrait.
— Ah bon. D’accord. J’ai sûrement besoin de sommeil. Peut-être une petite fièvre en suspens.
— Attends. Je vais nous faire du bouillon de poulet. Regarde.
Il profitait de chaque occasion d’utiliser ses gadgets. Il tira une corde qui activa un briquet sous des brindilles qui s’enflammèrent. Il tira sur deux autres cordes pour placer une bûche au-dessus de la flamme et faire couler deux portions de bouillon dans la marmite. Les avancées technologiques avaient été interdites quelque part après la guerre par un consortium mondial, mais Lord continuait de
construire de magnifiques inventions sous le couvert de l’art. Ludmilla se doutait que la flamme du progrès se cachait en lui, même s’il la lui dissimulait. Elle n’arrivait pas à le diagnostiquer de ce confort vieillot des gens qui refusent le changement. Peut-être qu’il jouait la comédie pour la faire réagir, lui qui se montrait excité à chaque nouveau projet, à chaque découverte. Elle visait juste : Lord Jaco se jouait de la nature entêtée de Ludmilla. Certains abandonneraient, rassurés ou découragés. D’autres s’en empareraient comme un défi. Les deux complices burent leur bouillon au son d’une boîte à musique. Elle accepta le silence du Lord comme un accord tacite, et comme un avertissement. Son enquête dérangerait le Patronat, elle s’en doutait.
— Les animaux que t’as construits, ils sont tellement réalistes. On dirait une parodie de la faune. Ils agissent, ils regardent, ils marchent. Ton nouveau modèle de hibou crie presque comme un vrai. Tu m’impressionnes.
— Oui, je suis fier de ce que j’accomplis. Je m’inspire de la réalité pour créer de nouveaux êtres. Si je les laissais dans un pré, ils vivraient aussi longtemps, voire plus longtemps encore qu’un vrai animal. Ils se déplaceraient au gré du vent de la même manière que les arbres prolongent leur existence grâce au soleil. De loin, on ne verrait en somme aucune différence, sauf l’absence de réactions et d’évolution. — Et de reproduction.
Ludmilla imagina un monde d’animaux en bois. Lord Jaco, le premier des dieux du futur. Dieu de tas de particules interagissant avec d’autres tas de particules. Un avenir peuplé de colosses immortels piétinant jusqu’à la fin de temps des cadavres au potentiel essoufflé. Une vision pour le moins morbide.
— Tu pourrais construire un humain?
Il laissa sa gorgée de bouillon sédimenter dans sa bouche. Un monde d’humains mécaniques. Il voyait où elle voulait en venir.
— C’est absurde, Ludmilla. Un automate? Un humain qui ne crée rien, vaut mieux l’appeler autrement. L’humanité ne vit pas d’elle-même dans nos carcasses mouvantes, elle se constate quotidiennement dans l’art, l’artisanat.
— En dehors de l’art, on est rien? Des animaux? Mais tout le monde est pas un artiste. Les gens qui créent rien sont moins humains, d’après toi?
— Je crois que nous sommes aussi humains par la raison. Nous pouvons coexister en tant que collectivité, c’est ce qui nous différencie des êtres primitifs. Chez les animaux, tout n’est qu’anarchie, déterminisme ou indifférence. Nous connaissons les avantages de la vie commune et nous formons un grand tout.
— Une fille qui vit seule et sans art est pas humaine?
— J’ai de la misère à imaginer un ermite raisonnable, Ludmilla. Il serait malheureux ou fou de solitude, je pense.
— Des fois la solitude nous rend humain. Ils sourirent, cognant leurs tasses.
Alexandre chez Diogène
Diogène ramena deux carcasses de lièvre déjà arrangées. Alexandre gardait un œil sur son carnet déposé au bord de la vieille table. Dépossédé de ses pensées, non seulement il se sentait nu et vulnérable, mais il craignait de perdre toutes ces années de travail aux mains d’un énergumène instable et insaisissable. Le pauvre captif n’arrivait pas à se souvenir de ce qu’il pensait, son cerveau ramolli ne fournissant plus de nouveaux assemblages depuis des lustres. Diogène avait somme toute réussi à le confondre. Au final, que savait Alexandre de son hôte? Il ne détenait aucun argument contre son « ravisseur » sauf le souvenir vague d’un goût salé. Pour ce qui est du reste — les jambes cassées, la commotion cérébrale, la boue — il ne pouvait tenir responsable ce fou des bois. Pas pour l’instant du moins.
Il regretta ces suspicions; Diogène était peut-être intervenu pour le sauver d’un animal affamé ou d’une chute qu’il s’était infligée lui-même dans un état semi-conscient. Il fouilla sa mémoire à la recherche d’impressions, de moindres indices. Une partie de lui souhaitait voir en l’homme un bon samaritain, un berger attentionné, mais une autre part, d’instinct sauvage celle-là, lui criait de se méfier de lui, de ne pas se laisser prendre. Une troisième voix dans sa tête remettait le tout en question : pourquoi séquestrerait-il un vieil homme désarmé sans demander de rançon ou sans se servir de lui, par exemple pour l’épluchage de patates ou pour des faveurs sexuelles? Les faits ne pouvaient être ignorés : Diogène s’occupait de lui et le gardait en vie. Nécessairement, il ne s’agissait pas là d’un ennemi. À ce moment, une quatrième partie d’Alexandre prit la parole, celle-là plus urgente : son ravisseur ne gaspillerait pas ses réserves hivernales très longtemps pour nourrir un vieux blessé sans valeur ouvrière. Bientôt il le violerait, l’égorgerait et le laisserait pourrir sous les premières feuilles d’octobre. Il trembla de panique.
Diogène lui présenta une assiette de lièvre rôti et de patates bouillies. Alexandre le remercia à mi-voix. Le géant ricana par le nez. Ô le pervers, ô le vicieux, il lisait en lui comme un livre ouvert. Comme un carnet noir ouvert, plutôt. Lui, il ne
conversation stagnait et Alexandre tardait à avancer un pion sur l’échiquier de leur dialogue. Il vit une issue dans l’offensive.
— Et vous, Diogène? Maintenant que vous me connaissez par cœur, dites-moi si je suis votre allié ou si je serai celui qui vous poignardera dans votre sommeil?
— Tant que tu seras blessé, Alexandre, tu verras en moi ta seule chance de survie. Tu es ni mon allié, ni mon ennemi. Tu es mon invité.
— N’avez-vous pas peur de mes capacités? Je pourrais me libérer de ma chaise, vous assassiner et ramper jusqu’à Monojoly.
— Ne sois pas ainsi, voyons. Dans quelle direction te traînerais-tu avec deux jambes cassées dans les racines et les ronces avant de te faire dévorer par les loups, dis-moi?
Il avait raison. Alexandre était perdu et faible. Il devrait jouer le jeu de Diogène jusqu’à sa guérison. Puis il s’enfuirait, s’il vivait encore. Il ignorait encore la raison de sa captivité, mais il ne lui restait aucun autre choix. L’autre souriait à chaque réplique.
— De toute façon, Alexandre, comment sais-tu que quelque chose t’attend à quelque part dans le monde? La vie que tu convoites n’existe peut-être pas. Tu ne te souviens pas de ton arrivée ici et tu ne peux pas prouver que tes souvenirs sont réels. Peut-être que ton carnet noir ne contient qu’une fiction qui ne t’appartient pas et que cette fiction est le seul point sur lequel tu bases ton identité. Je te le dis maintenant : tu es probablement autre chose. Tu es plus complet et plus vivant que ces mots-là. Oublie un instant tout ce que tu crois savoir.
— Absurde. J’ai écrit ce carnet, je m’en souviens. Je suis Lord Dubuc, cria Alexandre. Je l’ai écrit parce que le monde essaie de corrompre ma raison et mon expérience. Je ne veux pas oublier mes promesses, mes principes, mes moments de lucidité. Je veux que mes enfants puissent me lire, que tout le village prenne
connaissance de mon génie pour les milliers de siècles à venir. Je suis d’or. Je suis d’or! Laissez-moi retourner chez moi.
Diogène respirait fort. Alexandre n’arrivait pas à lire l’émotion dans ses yeux tombants. L’ermite leva l’autre par le col entre ses doigts de lutteur. Il scruta la chair de poule au fond des pupilles tremblantes du professeur. Il bouillait. Laissant l’homme retomber dans la chaise, il balança le carnet dans les flammes qui exhalèrent une fumée noire.
— Ton nom est Alexandre, hurla-t-il. Tu es un homme. Je suis ton père, je suis ta mère et je suis ton Dieu. Je suis ton narrateur et ton berger. Accepte ta nouvelle vie et je t’apprendrai à lire, je t’apprendrai à écrire. Je t’apprendrai à parler. Maintenant, bois ton lait, pleutre.
Trois larmes bien pesées tombèrent sur les genoux d’Alexandre, vaines dans la multiplicité et l’infini des jours. Quelle tristesse. Diogène replaça les plis de son manteau.
— Tu veux savoir comment tu es arrivé ici, n’est-ce pas? Je vais te le raconter. Je t’ai trouvé évanoui et blessé dans le bois. Tu respirais fort et tu grognais, comme dans un mauvais rêve. Comme ton coma persistait, j’ai dû t’attacher sur mon cheval pour que tu ne tombes pas, mais en allant cueillir des herbes, un bruit a apeuré mon destrier. Ton corps s’est fracassé sur les troncs et les roches. Hector t’a traîné sur quelques centaines de mètres, puisqu’il croyait être pourchassé.
Diogène se mit à rire. En fait, il explosa de rire, plié en deux sous les secousses de son propre abdomen.
— Et puis, je courais vers toi. Hector t’a chié et pissé dans la gueule. J’ai tellement ri, oh, j’ai tellement ri que ça m’a donné le goût de te laisser là. Mais j’avais faim alors j’ai pris sur moi et je t’ai soigné. Maintenant tu me dois la vie et bien des désagréments évités. Rappelle-toi de cela.
— Tu ne sais pas encore différencier les amis des ennemis, mais c’est correct. Je veux ton bien, Alexandre. Je t’aime, tu sais, et je ne te laisserai pas tomber. Mais si tu me manques de respect, je ne serai pas gentil. Pas gentil. Non.
L’ascension de Georges
Georges secoua la petite échelle de bois, de laquelle tomba une fine poussière. Il la plaça sous la trappe du grenier, ce pour quoi son père l’avait conçue sur mesure. Dans la cour avant, Mme Line écoutait des chansons traditionnelles à la radio de Monojoly, tout en sablant une commode en érable. Quelques-unes de ses préférées jouèrent : Boulet de démolition, Qu’est-ce que l’amour et la gigue instrumentale
Tempête de sable. Georges disposait de tout l’après-midi avant qu’il ne doive
préparer le souper. En fendant ses bûches ce matin-là, il se souvint d’un coffret métallique bleu contenant ses premiers poèmes et lettres d’amour. Par un étrange mécanisme, le clapet de retenue de son conduit mémoriel s’était en quelque sorte brisé, laissant libre cours au reflux des souvenirs. Il accédait à des moments égarés dans l’oubli, à des sensations dont il ne soupçonnait plus la possibilité, avec une clarté vierge. Des tours joués à des oncles, l’air d’une chanson composée, le parfum d’Odile, celui de Laure, celui de Cunégonde, celui de Marius. Il demeura néanmoins avec une image partielle, un fragment irréconciliable : une photo de son père. Un carton en avant-plan.
La trappe du grenier céda après quelques coups de paume. À l’étage s’empilaient des tas de boîtes et de meubles dans le désordre, de la même manière que les mémoires qui habitaient son crâne. Georges sentit son cœur battre assez fort pour faire onduler la trajectoire des poussières dans l’air. La presque totalité du matériel lui appartenait, datant de ses vingt-cinq ans, âge-charnière auquel il avait dû confronter la vie d’orphelin. Il s’était marié en vitesse avec la jeune Line Lavoie et ensemble ils avaient bourré le grenier du vieux mobilier dont il avait hérité à la mort de sa mère. Les gros meubles, ils les avaient brûlés. Partir à neuf, c’est ce qu’il souhaitait. L’unique fenêtre au fond illuminait le carton et les petites commodes recouvertes de draps blancs devenus jaunes. Il ne savait pas s’il était prêt. Il ne l’aurait pas su autrement qu’en éventrant ces boîtes.
collections incomplètes de ses aïeuls, des articles promotionnels, des photos de famille depuis 1980 et des journaux jaunis. Il marqua sur ces boîtes « plus tard ». Il les envoya toutes derrière la trappe d’entrée. Arriva cinq heures. Il ne lui restait que l’important à déballer : ses possessions intimes et celles de sa famille. Il descendit et rangea l’échelle. Mme Line entra en sueur. Elle avait du vernis plein les mains et du bran de scie dans les cheveux.
— Bin voyons Georges, t’as l’air bizarre. — Quoi? Comment?
— T’avais l’air réveillé pendant deux secondes. Ça faisait étrange. — Et toi, t’avais l’air tendre.
Ils se dévisagèrent et éclatèrent de rire. Ils s’embrassèrent à pleine langue dans la pâte de sciure et la poussière de grenier, et trébuchèrent en se chatouillant jusqu’à ce qu’ils s’épuisent et s’effondrent sur le divan.
— Je suis morte. On se fait des crêpes pour souper? — Aucun problème avec ça.
Georges se gratta le torse.
— Tu te souviens à notre mariage ce qu’on a fait avec le sirop? Mme Line frissonna en produisant un petit gloussement. — Ludmilla m’a dit qu’elle dormait chez une amie à soir.
— Tu sais à quoi je pense.
Georges savait que le sirop d’érable annonçait une scène coquine. Il mena Mme Line au salon et grimpa l’échelle du grenier pour sortir sa cassette de succès des années 1950-2050, volume douze. Il l’inséra sans bruit dans le lecteur. L’enregistrement commençait avec A Groovy Kind of Love de Phil Collins. Mme Line
avait allumé des chandelles sur la table à café, près du bol de noix. Ils se déshabillèrent l’un l’autre, habitués aux mouvements, aux corps, aux façons de toucher. Les ardeurs cachées en Mme Line s’éveillaient de nouveau et son mari répondait à ses expirations fréquentes. En apercevant la petite étincelle de malice sous les pattes d’oie de Georges, elle fondit. La musique enterrait les halètements et le frottement des peaux. When you’re close to me, I can hear your heart beat. I
can hear you breathing in my ear. Heureusement qu’ils n’avaient pas retenu leurs
leçons d’anglais, car les larmes dans leurs yeux se seraient transformées en sanglots. When I’m in your arms, nothing seems to matter. My whole world could
shatter, I don’t care. Pendant que Mme Line versait le sirop sur la poitrine de
Georges, il rembobina subtilement la cassette pour prolonger la voix de Phil à l’infini.
My whole world could shatter, I don’t care. Il frotta son torse tout le long du corps de
son amoureuse et lui mordit la nuque. Elle trembla. Il sentit les doigts forts de Mme Line rentrer dans ses cuisses. Il rembobina la cassette à nouveau. My whole world
could shatter, I don’t care. Ils passèrent la nuit enlacés, leurs cœurs battant à
Ludmilla au Patronat
Ludmilla ne se doutait pas que ses parents adoptifs s’adonnaient au sexe sauvage pendant qu’elle s’apprêtait à infiltrer le presbytère du Patronat. Elle s’accroupit dans un buisson près des marches de l’église. Le conseil du mardi du Patronat se tenait au sous-sol du presbytère. Elle trouva une porte entrouverte qui projetait un filet de lumière dans les peupliers. Lorsqu’elle tendit l’oreille, l’inspecteur Vercel apparut de l’autre côté de la place publique, à quatre pattes sur le pavement. Il bêlait à répétition, puis levait la tête comme pour analyser l’écho de ses cris sur les murs des habitations. Il portait une deuxième paire de chaussures sous ses mains. Autant cet homme la fascinait, autant elle avait du mal à le soupçonner d’un crime. Il marchait comme un enfant ou un explorateur, scrutant l’effet de ses pas sur les pierres. Oh! Celle-ci bouge un peu. Woah! Ludmilla sursauta lorsqu’il se lança sur son dos au milieu de la place publique. Les quatre fers en l’air, il ne bougeait plus. Après quelques minutes, elle réalisa qu’il imitait la carcasse de Typhon. Elle haussa un sourcil dubitatif et s’approcha en douce de la porte.
La porte grinça lorsqu’elle entra. Elle entendait le brouhaha lointain des patronaux au sous-sol. Son premier réflexe fut de se glisser dans la ventilation, ce qui échoua, à défaut d’un tournevis dans son sac. Au milieu de la seule descente d’escalier, deux disciples en corvée d’accueil s’ennuyaient derrière leur comptoir. Elle laissa ses souliers près de la porte et roula sous la table sans les alerter. Au bout de deux coins de mur en pierre blanche, une porte en bois de trois mètres sur deux mètres fermait la grande salle. Collant l’oreille près du verrou, elle distingua quelques bribes de discussions à travers l’écho de l’assemblée bruyante. Pour tout le village, on comptait soixante-douze membres du Patronat parmi trois mille habitants. Seuls les Lords, Lordes, Surlords et Surlordes assistaient aux réunions. — Oui… mouton… nous… l’inspecteur fouille les quartiers… comme prévu… fête… ils croient à une… le professeur…
Ludmilla voulut s’approcher. En scrutant les inscriptions au plafond, elle perdit l’équilibre et appuya sur la sonnette avec son nez. Les disciples à l’accueil
descendirent pour trouver une petite fille blonde rouge de honte. Quelques autres sortirent de la grande salle. Ils portaient l’habit mauve et or avec l’insigne du centaure. Elle devait inventer une excuse. Impossible de prétendre être perdue ou abandonnée, on la connaissait déjà. Sur si peu d’enfants au village, pas d’erreur possible. Surtout devant la chevelure caractéristique de Ludmilla et sa propension à parler trop fort.
—Je viens me joindre au Patronat, fronda-t-elle à tout hasard.
Une issue audacieuse. Elle ne possédait ni talent artistique particulier, ni projet communautaire à son actif. Elle ne pourrait jamais être admise. Ils se douteraient qu’elle n’était pas sérieuse, qu’elle les espionnait. Ils la surveilleraient dorénavant. Compte tenu de la situation, c’était là sa seule chance de voir la fin de cette enquête.
Elle demanda à voir le Seigneur en personne. On l’escorta à travers la grande pièce remplie de disciples, de Lords et de Surlords devenus silencieux. Le tapis vert gazon sentait l’épinette. Au bord des murs attendaient des dizaines de tables pleines de bouteilles de vin, de verres fraîchement déposés et de miches de pain entamées. Lord Jaco, qui finissait une bouchée, feignit de ne pas la voir. Il était manifeste qu’elle interrompait un rassemblement mouvementé. Le lecteur sera heureux d’apprendre qu’elle les dérangea un peu avant que certains membres n’adoptent des tendances orgiaques — cela viendrait plus tard, mais nous ne décrirons pas ces actes ici. Le Seigneur se fraya un chemin jusqu’à la fille et l’invita à discuter de sa candidature dans son bureau. Derrière son air déterminé, elle paniquait et cherchait une issue rapide. Sortir par la fenêtre? Trop peu subtil. Fondre dans les fibres du tapis? Peu probable. Plaider l’aliénation mentale? Non, elle se retrouverait au Centre. Il ne lui restait qu’à jouer le jeu et intégrer le Patronat. À bien y penser, cette stratégie battait la précédente. Elle pourrait observer de l’intérieur ce qui se tramait, et deviner qui portait le secret d’un mouton saigné à blanc. Le Seigneur Lamontagne lui servit un jus de raisin.