PHILIPPE BELLEY
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LA TECHNOLOGIE DANS LE SYSTÈME DE MARIO BUNGE ET SON APPLICATION À L’INGÉNIERIE SOCIALE:
LE CAS DU DÉVELOPPEMENT DURABLE
Mémoire présenté
à la Faculté des études supérieures de l’Université Laval
pour l'obtention
du grade de maître ès arts (M.A.)
FACULTÉ DE PHILOSOPHIE UNIVERSITÉ LAVAL
DÉCEMBRE 2000
Résumé
Les problèmes de nature pratique occupant un espace sans cesse grandissant, les disciplines technologiques se trouvent de plus en plus au cœur de notre société. Ces disciplines comportent une structure logique et un mode de raisonnement propres, qui se distinguent de ceux utilisés en science et en éthique. Le présent mémoire cherche à identifier cette structure, à en montrer les présupposés épistémologiques. En prenant pour base les travaux de l'éminent épistémologue Mario Bunge et leur prolongement dans la théorie des plans de Daniel Sen¡, à savoir le modèle technologique, qui prend essentiellement la forme du plan, est analysé en ses deux principales composantes, à savoir la justification factuelle et la justification normative. Le modèle sera ensuite exemplifié par une application à un cas d’ingénierie sociale, le développement durable.
François Tournier Directeur de recherche Philippe Belley
What is the use of studying philosophy if all it does for you is to enable you to talk with some plausibility about some abstruse questions of logic, etc., and if it does not improve your thinking about the important questions of everyday life.
Ludwig Wittgenstein Lettre à Norman Malcom 16/11/1944
Table des matières
RÉSUMÉ... Il TABLE DES MATIÈRES...IV AVANT-PROPOS...VII
INTRODUCTION... 1
CHAPITRE 1 INTRODUCTION À LA PHILOSOPHIE DE LA TECHNOLOGIE DE MARIO BUNGE... 6
1. CONCEPTION DE LA SCIENCE... 7 1.1. Distinctionsdebase...7 1.1.1. Science pure... 8 1.1.2. Science appliquée... 10 1.1.3. Technologie...10 1.2. Fondementsphilosophiques... 13 2. CONCEPTION DE LA TECHNOLOGIE...14 2.1. Définition... 14 2.2. TECHNOLOGIE ET TECHNIQUE...15 2.3. Artefact... 16 2.4. Designstechnologiques... 17 2.5. Plans...18 3. PRATIQUE TECHNOLOGIQUE...19 3.1. Technologies classiques... 20
3.2. Technologiesdelavieetdel’esprit...22
3.3. Technologiesdel’information... 24
3.3.1. Révolution de l'information... 24
3.3.2. Intelligence artificielle...26
3.4. Technologiesgénérales...27
3.4.1. Théorie générale des systèmes... 27
3.4.2. Théorie de la décision...29
3.5. Sociotechnologies...30
3.5.1. Management... 30
3.5.2. Ingénierie sociale... 35
4. ÉTHIQUE ET TECHNOLOGIE...37
4.1. Théoriedesvaleurs...37
4.1.1. Intrinsèque et instrumental...37
4.1.2. Valeurs individuelles et sociales...38
4.1.4. Résumé... 40
4.2. Valeuretconnaissance... 40
4.2.1. Statut sémantique et épistémologique...40
4.2.2. Valeurs et science...40 4.2.3. Valeur et technologie...41 4.2.4. Résumé... 41 4.3. ÉTHIQUE ET SCIENCE...42 4.4. ÉTHIQUE ET TECHNOLOGIE...44 4.5. Théoriedel’action...46 4.5.1. Action individuelle...46
4.5.2. Buts, moyens et plans...49
4.5.3. Action collective...50
4.5.4. Management... 51
CHAPITRE 2 PRÉSENTATION DE LA THÉORIE DES PLANS DE DANIEL SENI... 52
1. INTRODUCTION... 52
1.1. Théoriescientifiqueetthéorietechnologique...55
2. PLAN...56
2.1. QU’EST-CE QU’UN PLAN?... 56
2.2. Qui faitdesplans?...61
2.3. Modèledesintermédiairesdélégués... 63
3. ÉLABORATION DES PLANS... 65
3.1. Différentesclassesdesystèmessociotechniques... 65
3.2. Approcherationnelle (ousociotechnique)...66
3.3. Théoriedel’action...69
3.4. Planscommesystèmespropositionnels... 70
4. JUSTIFICATION DES PLANS...71
4.1. Justificationdespropositionsfactuelles...72
4.2. Justificationdespropositionsmorales... 75
CHAPITRE 3 APPLICATION À LA GESTION DE L’ENVIRONNEMENT : LE CAS DU DÉVELOPPEMENT DURABLE... 80
1. INTRODUCTION... 80
1.1. DÉVELOPPEMENT DURABLE : UN PLAN SOCIOTECHNOLOGIQUE...83
2. JUSTIFICATION DES PROPOSITIONS FACTUELLES...84
2.1. PRÉMISSES GÉNÉRALES... 84
2.2. Observationsetdonnéesempiriques... 85
2.2.1. Population et ressources naturelles... 85
2.2.2. Nourriture... :... ...86
2.2.4. Énergie... 86
2.2.5. Industrialisation... 87
2.2.6. Océans... 87
2.2.7. Changements climatiques... 88
3. JUSTIFICATION DES PROPOSITIONS MORALES...88
3.1. Butsetdesiderata... 88
4. CONCLUSIONS ET INSTRUCTIONS... 95
4.1. RÔLE DE L’ÉCONOMIE ET DE LA TECHNOLOGIE... 95
4.2. Contrôledelapopulationmondiale... 97
4.3. SÉCURITÉ ALIMENTAIRE... 99
4.4. ÉNERGIE... 101
CONCLUSION... 103
ANNEXE A MARIO BUNGE : POUR UNE PHILOSOPHIE SYSTÉMISTE...107
BIBLIOGRAPHIE... 113
LISTE DES TABLEAUX ET FIGURES Tableau 1 : Distinction entre science pure, science appliquée et technologie... 7
Figure 1: Le processus technologique...58
Figure 2: Le problème... 61
Figure 3: Le plan... 61
Avant-propos
On peut certes se demander comment un bachelier en philosophie peut en venir à traiter de la technologie lors de son mémoire de maîtrise. Après avoir complété mon baccalauréat, j'ai réalisé une maîtrise en aménagement du territoire et développement régional afin notamment d'approfondir les questions environnementales, qui me préoccupaient déjà avant mon entrée en philosophie. J’ai alors noté que l'aménagement du territoire, l'urbanisme et la gestion de !'environnement — de même que plusieurs autres disciplines connexes — partagent certaines caractéristiques sur le plan de la rationalité et souvent sur le plan méthodologique. La base commune de ces disciplines provient de leur nature technologique. J’ai donc voulu analyser les fondements épistémologiques propres à ces disciplines afin de mieux asseoir ma pratique.
Je tiens à souligner !'incommensurable aide, la très grande ouverture d'esprit et le dynamisme sans pareil de mon directeur de thèse, M. François Tournier. Il constitue sans aucun doute l'un des êtres les plus intéressants qu'il m'a été donné de connaître et ce, non seulement comme professeur mais aussi comme individu. Je voudrais également remercier MM Mario Bunge et Daniel Seni, que j’ai pu rencontrer à quelques reprises. Ils m’ont éclairé grâce à certains conseils judicieux et la lecture de leurs ouvrages s’est avérée un véritable plaisir. Enfin, j’aimerais mentionner les fructueux échanges que j’ai eu l’occasion d’entretenir avec trois de mes collègues de baccalauréat, MM Stéphane Bérubé, Christian Hallé et Thierry Toutant.
Introduction
Souvent négligée par les épistémologues, la philosophie de la technologie soulève pourtant des problèmes originaux et importants qui méritent toute notre attention. Pour notre part, nous nous sommes intéressés à ce domaine d’étude suite à un questionnement sur ce que nous appelons les sciences de la gestion particulièrement celles qui se préoccupent de la gestion de !’environnement, sur leur nature, leur mode d’évaluation et la rationalité sur laquelle elles s’appuient. Ces disciplines, à notre avis, se démarquent à la fois des sciences sociales et des sciences pures, tant par leur démarche que par leurs buts. Cherchant à clarifier cette particularité, la lecture des ouvrages de Mario Bunge — professeur de philosophie à l’Université McGill et reconnu mondialement pour ses travaux en philosophie des sciences et de la technologie — éclaira notre lanterne intelligemment et nous permit de faire le point sur notre travail. Avec clarté et précision, Bunge propose une analyse pénétrante de la technologie et de son objet (l’artificiel), au point de devenir l’élément essentiel de ce mémoire. En effet, l’ensemble de notre travail reposera désormais sur la base de son analyse.
Comme nous l’avons brièvement mentionné, notre intention initiale consistait à comprendre d’un point de vue philosophique la particularité des sciences de la gestion. Après un passage chez des philosophes comme Herbert Simon (1969) et Andreas Faludi (1973; 1986), nous n’étions toujours pas satisfaits de la tournure de notre travail; nous avions besoin d’une synthèse. Nous l’avons trouvée chez Bunge. Nous pouvons à présent affirmer que les sciences de la gestion sont en fait une branche de la technologie que l’on nomme sociotechnologie et dont la principale activité conceptuelle est la planification. Nous tenterons de le montrer dans ce travail.
Cette caractérisation de ce qu’on appelait les sciences de la gestion nous semble fort souhaitable mais pour comprendre les avantages de cette typologie, nous devons d’abord nous pencher sur la philosophie de la technologie. Malgré le peu d’importance accordée généralement à la philosophie de la technologie dans les cursus philosophiques universitaires, il existe une littérature étonnamment abondante sur le sujet. Nous avons consulté de nombreux ouvrages généraux portant sur cette question mais à chaque fois, comparés à la simplicité et la clarté des livres de Bunge, nous nous retrouvions devant des théories plus ou moins satisfaisantes.
Par exemple, Ferré (1995) introduit dans sa définition de la technologie des expressions comme « intelligence » et « outil », deux termes qui demandent encore plus d’explication que sa propre définition. Il y a ceux qui s’attardent longuement sur la philosophie de Martin Heidegger dont le style philosophico- apocalyptique nous laisse sans voix. Un philosophe sérieux comme Joseph Agassi (1985) aborde la question sous un angle intéressant, soit celui des rapports entre la technologie et la société, les arts et la religion, mais qui n’est pas celui que nous recherchons. Les travaux de Matteshich (1978) sont de loin les plus intéressants du lot mais se ramènent essentiellement à ceux de Bunge. Conséquemment, au risque de paraître dogmatique, nous nous concentrerons presque exclusivement sur les travaux de Bunge.
Dans ce contexte, il nous importe donc de présenter fidèlement la philosophie1 de la technologie de Bunge afin de clarifier les différents concepts reliés à la pratique technologique. Cette présentation formera le premier chapitre de notre mémoire. Dans un premier temps, nous établirons certaines distinctions de base qui existent entre technologie et technique, artificiel et naturel, plan et design, science et technologie, etc. Nous serons ensuite en mesure de fournir une
1 Pour une présentation sommaire du système philosophique de Bunge et de son caractère systémiste, nous référons le lecteur à l’annexe.
définition de la technologie qui comprend les buts, la méthode et les fondements de cette discipline.
Dans un deuxième temps, nous aborderons les cinq grandes familles technologiques telles que définies par Bunge: i) les technologies classiques; ii) les technologies de la vie et de l’esprit; ni) les technologies de !’information; iv) les sociotechnologies et v) les technologies générales. Nous analyserons ce qui caractérise chacune de ces branches et les raisons pour lesquelles nous considérons que les sociotechnologies doivent être étudiées à part. Nous introduirons par le fait même certaines notions touchant la société et sa conceptualisation philosophique.
Finalement, nous terminerons notre premier chapitre en nous penchant sur l’éthique systémiste de Bunge et sur sa théorie de l’action. Ce passage par l’éthique s’avère indispensable afin de saisir pleinement les enjeux propres à la pratique technologique. Comme nous le verrons, il y a un aspect moral impliqué par toute forme de planification. La justification des propositions morales d’un plan revêt une importance aussi grande que la justification de ses propositions. Dans cette optique, il est à propos de clarifier certains concepts comme ceux de « valeur intrinsèque », « désir légitime », « besoin élémentaire », etc. Dans le cas des sociotechnologies, cet aspect moral est d’autant plus important que l’agent et le patient sont des personnes humaines. Nous toucherons également au problème de la distinction entre « fait » et « valeur » et à celui de la possibilité de justifier rationnellement des propositions morales.
Nous ne prétendons pas endosser intégralement toutes les thèses de Bunge; sur certains points, nos opinions divergent même si ces divergences demeurent mineures. En contrepartie, nous croyons que les ouvrages de Bunge représentent un point de départ idéal pour toute recherche dans ce domaine. D’autres auteurs appuient ce point de vue. De fait, Daniel Seni (1993), dont la thèse de doctorat intitulée Elements for a Theory of Plans constituera l’objet de
notre second chapitre, endosse également le système philosophique de Bunge. Le chapitre sera entièrement consacré à l’analyse de l’activité centrale de la technologie : la planification. Nous examinerons en premier lieu ce qui distingue la théorie des plans des autres théories traitant de la gestion et de la planification. Nous verrons ce qui caractérise une approche philosophique de la planification versus une approche sociologique ou béhaviorale puis, une fois établis les fondements de la légitimité rationnelle de la théorie des plans, nous répondrons à certaines questions : « Qu’est-ce qu’un plan? », « Qui fait des plans? », « Quand et pourquoi doit-on en faire? », etc. Cette section nous familiarisera avec les concepts majeurs de la théorie des plans et nous permettra de voir dans quelle mesure une théorie de l’action rationnelle est indispensable à celle-ci.
À la section suivante, il sera question de la justification rationnelle des plans. Toujours en nous basant sur les travaux de Sen¡, nous définirons la justification rationnelle et ce qui doit être justifié dans un plan. Ceci nous amènera à considérer les bases rationnelles pour la justification des propositions factuelles. Nous réviserons les réponses traditionnelles à cette question (positivisme, Popper, Kuhn, Lakatos) et la version améliorée de la vérisimilitude de Bunge.
Nous traiterons ensuite du problème de la justification rationnelle des propositions morales. D’un point de vue logique, épistémologique et sémantique, il faut dépasser l’interdiction logique de déduire un énoncé normatif d’un énoncé descriptif et nous démontrerons comment le dépassement de cette interdiction se vérifie dans la pratique technologique. Finalement, nous expliquerons en quel sens l’éthique doit être conçue comme une sorte de « métatechnologie » et quel est son rôle dans ce contexte.
Ces deux premiers chapitres nous auront permis de faire le point sur les plus récentes avancées en philosophie de la technologie et d’enfin nous tourner vers l’objet de nos premières investigations : la gestion de !’environnement. Pour ce
faire nous tenterons d’analyser à l’aide des outils conceptuels de Bunge et Seni, l’une des plus grandes tentatives de planification environnementale, à savoir le développement durable. L’analyse du développement durable (désormais DD), conçu comme un plan sociotechnologique d’ingénierie sociale (grande envergure), constituera notre troisième et dernier chapitre. Comme il existe plusieurs versions du DD, nous avons choisi la version, en quelque sorte, canonique de ce plan. Il s’agit de la version du rapport Brundtland commandé par l’ONU au milieu des années 1980. Les principes du DD y sont exposés clairement et exhaustivement. Ainsi, lorsqu’il sera question de DD, nous ferons référence à ce texte à moins d’avis contraire.
Nous démontrerons au départ que le DD est bel et bien un plan sociotechnologique. Nous devrions être à même de montrer que sa structure conceptuelle est bien celle d’un plan sociotechnologique et que ses éléments correspondent à ceux d’un plan de ce genre. Un fois ce fait entendu, notre tâche consistera à présenter les propositions factuelles et morales qui forment le DD. Nous terminerons notre enquête en soulignant les points forts et les points faibles du DD d’un point de vue philosophique.
En conclusion, nous reprendrons les grandes lignes de notre travail et présenterons nos commentaires critiques vis-à-vis Bunge et Seni. Car si nous endossons pour l’essentiel l’ensemble de leurs arguments, certains points méritent d’être débattus plutôt qu’acceptés dogmatiquement. Nous nous pencherons entre autres sur le choix entre divers plans équivalents en termes de buts et sur l’écart entre le plan et sa réalisation pratique. Finalement, nous ouvrirons la voie à certaines pistes de recherche prometteuses en philosophie de la technologie.
Chapitre 1
Introduction à la philosophie
de la technologie de Mario Bunge
Nous aurions pu présenter de façon globale les diverses parties du Treatise on Basic Philosophy de Mario Bunge, une synthèse de ce que l’auteur considère comme le cœur de la philosophie contemporaine. Toutefois, soulignons d’entrée de jeu qu’une œuvre aussi vaste et dense que celle exposée dans le Treatise on Basic Philosophy— une encyclopédie qui comprend huit tomes — ne se résume pas facilement. Évidemment, il faut ajouter que la philosophie de Bunge ne se limite pas au Treatise; elle comprend aussi quelques centaines d’articles publiés dans diverses revues scientifiques et philosophiques et au-delà d’une cinquantaine de livres.
Parallèlement, nous croyons important de souligner ici que plusieurs théories, idées ou concepts discutés dans ce chapitre et dans le suivant ouvrent la voie, de manière évidente, à de nombreux débats. Nous ne discuterons pas ici comme tel ces questions, et ce pour deux raisons majeures. D’une part, certains d’entre eux — les théories de la décision par exemple — offrent un terrain de discussion suffisamment vaste pour leur consacrer un mémoire complet. D’autre part, le but du présent mémoire consiste à présenter le modèle de Bunge et voir dans quelle mesure il constitue un modèle épistémologique qui s’applique adéquatement aux disciplines technologiques. Puisque l’objectif se limite à appliquer le modèle de Bunge, nous nous contentons de reprendre ses principales idées le plus fidèlement possible, sans discuter des nombreux points matière à débat. Ainsi, malgré le caractère argumentatif habituel en philosophie, le lecteur devra se rappeler à quelque reprise cette mise en garde.
1. Conception de la science
1.1. Distinctions de base
Une discipline doit autant que possible définir certains termes de base afin de bien cerner son objet, sa méthode et les buts qu’elle vise à atteindre. À cet effet, Bunge établit certaines distinctions claires entre science pure, science appliquée, technologie et technique. Selon nous, il importe de bien asseoir ces distinctions (cf. tableau 1) pour suivre les arguments qui en découlent, notamment ceux concernant l’objet de la technologie et les différents types d’activités technologiques.
Tableau 1 : Distinction entre science pure, science appliquée et technologie
Sciences pures
Sciences appliquées Technologies Industrie, commerce et services
Mathématiques Toutes Toutes Consultation
Astronomie ׳ Optique, télescope (radio etX), photométrie, bolométrie Design d’instruments astronomiques; invention et développement de plaques photographiques Industrie optique, industrie photographique, etc. Physique atomique
Physique des semi-conducteurs, électronique Design de radios, téléviseurs, ordinateurs, calculatrices, etc. Manufacture et entretien d’appareils électroniques Chimie Chimie hydrocarbonique
Génie pétrolier (prospection, forage, raffinement, etc.)
Construction et
entretien de machinerie pétrolière, plate-formes de forage, etc.
Biologie Biologie des plantes
comestibles
Phytotechnologie des plantes comestibles (création de nouvelles variétés, étude de nouvelles méthodes de culture) Agriculture, industrie alimentaire, marketing alimentaire Sociologie Sociologie du développement
Plans de développement Implantation des plans
En définitive, retenons que leurs buts respectifs caractérisent la distinction fondamentale entre les sciences pures, les sciences appliquées et la technologie :
«That of basic science is to understand the world in terms of patterns; that of applied research is to use this understanding to make further inquiries that may prove pratically useful; and that of technology is to control and change reality through the design of artificial systems and plans of action based on scientific knowledge.» (Bunge 1983b: 215)
1.1.1. Science pure
Le professeur de McGill estime que les philosophes échouent généralement à caractériser vraiment une science pure. La littérature à ce sujet véhicule bon nombre d'idées fausses. Selon Bunge, un champ de recherche scientifique R se caractérise à partir de dix conditions (Bunge 1983b: 202):
(i) La communauté de recherche de R présente les mêmes caractéristiques que tout autre champ de recherche en général;
(ii) L’association professionnelle qui accueille cette communauté possède les caractéristiques de tout autre champ de recherche;
(iii) Le domaine d’objets de R est composé exclusivement d'entités réelles passées, présentes ou futures;
(iv) Les fondements philosophiques de R comprennent: a) une ontologie des choses en devenir (changing things); b) une épistémologie réaliste et c) une éthique de la recherche;
(v) Le fondement formel de R est un ensemble à jour de théories logiques et mathématiques;
(vi) Le fondement théorique de R est une collection à jour de données, d'hypothèses, de théories et de méthodes de recherche raisonnablement confirmées;
(vi¡) La problématique de R consiste exclusivement en des problèmes cognitifs concernant la nature du domaine d'objets de R et en des problèmes concernant d'autres composantes de R;
(vin) L’arrière-fond de connaissance de R est une collection à jour de théories, d'hypothèses et de données testables et compatibles;
(ix) Les objectifs de la communauté de recherche inclus la découverte de lois, la systématisation des hypothèses et le raffinement des méthodes de recherche;
(x) Les méthodes de recherche sont exclusivement des procédures vérifiables, analysables, critiquables et justifiables.
Pour constituer une science, un champ de recherche doit satisfaire entièrement toutes ces conditions; s'il échoue, il se classera comme non-scientifique. Si un champ de recherche satisfait partiellement ces conditions, il est qualifié de semi- scientifique ou proto-scientifique, et s’il se trouve en voie de les satisfaire toutes, il s'agira d'une science émergente. Toutefois, un champ de recherche non- scientifique qui prétend être scientifique se nomme une pseudo-science.
«The difference between science and protoscience is a matter of degree, that between protoscience and pseudoscience is one of kind. The difference between protoscience and pseudoscience parallels that between error and deception. Physics has been the paragon of science since Galileo, psychology and sociology are developing sciences, literary criticism is a nonscientific research field, and parapsychology is a bogus science.» (Bunge 1983b: 203)
Bunge reconnaît que sa caractérisation de la science peut potentiellement se transformer avec le temps. Cependant, cela ne signifie pas que ses critères deviendront futiles ou inexistants.
«Likewise the standards of mathematical rigor are changeable in time, sometimes quickly, but this proves only that rigor can be improved, not that it does not exist. We need a definite set of criteria of scientificity, however time-bound, if we wish to
produce, teach, and promote genuine basic science rather than something else, be it technology or ideology, and if we do not wish to be taken in by charlatans posing as scientists.» (Bunge
1983b: 207)
1.1.2. Science appliquée
Le concept de science appliquée est ambigu: il peut signifier !'application d'une science pure à un objet particulier ou l'usage d'un savoir scientifique dans un but pratique. Ce qui intéresse Bunge, c'est cette seconde signification, qui est la plus commune: « the investigation of cognitive problems with possible pratical relevance. » (Bunge 1983b: 208)
Dans un article consacré spécifiquement à cette question, Bunge (1983c) identifie les points de comparaison entre les sciences appliquées et le sciences pures. Ainsi, les sciences appliquées, comme les sciences pures, s'occupent de découvrir de nouveaux savoirs. Bien qu’ils exploitent les connaissances des sciences pures, les chercheurs en sciences appliquées travaillent sur des problèmes qui leur sont propres. Leur champ d'investigation est également plus restreint que celui des chercheurs en sciences pures et ils visent toujours, même à long terme, un but pratique. Dit autrement, la science appliquée est une sorte d’hybride.
«Applied science lies between science and technology, but there are no borderlines between the three domains: each shades into the other. The outcome of a piece of basic research may suggest an applied research project, which in turn may point to some technological project.» (Bunge 1983b: 209)
1.1.3. Technologie
Selon Bunge, la technologie est souvent confondue avec la science ou l’industrie. Il faut dire que cette ambiguïté permet à certains scientifiques de soutirer du financement pour leur recherche en promettant des résultats
concrets. Mais si cette confusion est compréhensible, elle est néanmoins corrigible (Bunge 1996 : 197). Contrairement aux chercheurs des sciences pures et appliquées, les technologues ne cherchent pas à faire des découvertes. Leur tâche consiste à inventer de nouveaux artefacts et de nouveaux procédés. Pour ce faire, le technologue peut puiser ses connaissances dans la recherche pure, la recherche appliquée ou la recherche technologique:
«In fact we conceive of technology as the design of things or processes of possible practical value to some individuals or groups with the help of knowledge gained in basic or applied research.» (Bunge 1983b: 214)
Bref, il importe de ne pas confondre ces trois activités, car elles ne visent pas les mêmes objectifs:
« That of basic science is to understand the world in terms of patterns; that of applied research is to use this understanding to make further inquiries that may prove practically useful; and that of technology is to control and change reality through the design of artificial systems and plans of action based on scientific knowledge. » (Bunge 1983b: 215)
Les choses produites par la technologie peuvent être aussi bien physiques, chimiques, biologiques que sociales. En ce sens, la définition de Bunge englobe tous les champs de connaissance orientés vers l'action qui utilisent certaines connaissances scientifiques:
(i) Physiotechnologies: génie civil, mécanique, électrique, nucléaire, etc. (ii) Chimiotechnologies: chimie industrielle, génie chimique.
(iii) Biotechnologies: pharmacologie, médecine, médecine dentaire, médecine vétérinaire, bio-ingénierie, etc.
(iv) Psychotechnologies: psychiatrie; pychologie clinique, industrielle, commerciale; éducation.
(v) Sociotechnologies: science du management (ou recherche opérationnelle), droit, planification urbaine et régionale, science militaire, etc.
(vi) Technologies générales: théorie des systèmes linéaires et du contrôle, sciences de !'information, intelligence artificielle, science des ordinateurs, etc.
Le processus technologique peut être décomposé en différents moments : choix d’un champ d’investigation + formulation d’un problème pratique + acquisition de connaissances + invention de règles techniques + invention d’artefacts + plan + test préliminaire + test d’évaluation + correction éventuelle du plan ou du design.
(Bunge 1996: 199)
L’acceptation du plan ou du design technologique ne revient pas en général au technologue lui-même. Il se contente souvent de conseiller son client ou son patient. Ce principe s’applique surtout dans le cas des sociotechnologues qui doivent conseiller des organisations publiques ou privées. Leurs plans peuvent être remaniés, ignorés ou acceptés intégralement. La décision revient toujours au client.
Bunge distingue également entre deux types d’inventions technologiques : les innovations (primaires) et les améliorations (secondaires). Les innovations technologiques viennent régler un problème pour lequel aucune machine, organisation, processus, produit ou plan n’existe encore. Au contraire, une amélioration portera sur un artefact déjà existant mais dont le rendement (ou la capacité à atteindre le but fixé) ne nous satisfait pas totalement.
« Whether primary or secondary, once adopted and implemented, an invention becomes an innovation. Innovations are not ideas but social events, such as the Industrial revolution, the diffusion of domestic appliances, social legislation, and the ongoing information-processing revolution. Resistance to technological innovation is ambiguous : it may be either an
indicator of backwardness, reluctance to learn and adapt, or fear that the innovation in question may have undesirable social consequences, such as mass unemployment, pollution, or cultural degradation. » (Bunge 1996 : 200)
La tâche des technologues consiste donc à conseiller de façon à résoudre efficacement des problèmes pratiques, par l’innovation ou l’amélioration des outils disponibles (plan, processus, design, artefacts).
1.2. Fondements philosophiques
Nous venons de présenter la conception de la science de Bunge. Cette conception, le réalisme scientifique, s’appuie sur une ontologie et une épistémologie pour former un système philosophique complet. Afin de présenter les liens entre ces différents éléments, nous nous référons à un texte de Gerhard Vollmer (1990), intitulé « Against instrumentalism ».
Comme le mentionne Vollmer, l’ontologie, l’épistémologie et la philosophie des sciences (méthodologie) de Bunge représentent trois facettes du réalisme. Voici ces trois thèses :
(i) Réalisme ontologique : il existe un monde réel dont l’existence et les structures sont indépendantes de tout système cognitif et donc indépendantes de tout observateur. En fait, les observateurs sont eux- mêmes des sous-systèmes de ce monde : ils interagissent avec le monde et entre eux.
(ii) Réalisme épistémologique : il nous est possible de connaître le monde extérieur, du moins partiellement. Nous pouvons le reconstruire symboliquement à partir de nos interactions avec lui. Le réalisme épistémologique suppose le réalisme ontologique sinon il n’y aurait rien à connaître, le monde n’étant rien d’autre qu’une création de l’esprit.
(ii¡)' Réalisme méthodologique : les termes scientifiques font références à des objets réels. Les théories scientifiques tentent de décrire (ou de reconstruire) les structures du monde extérieur. Ces structures ne sont pas toujours accessibles directement à nos sens et les descriptions scientifiques que l’on en donne peuvent être incomplètes, préliminaires, conjecturales, faillibles et parfois fausses. Le but de la science est (et doit être) de produire des connaissances objectives, audacieusement conjecturées, rigoureusement testées, sérieusement critiquées et, si possible, appliquées de façon bénéfique. Le réalisme méthodologique présuppose le réalise ontologique et épistémologique.
Mentionnons que l’éthique de Bunge est également réaliste; nous y reviendrons à la fin du chapitre.
2. Conception de la technologie
2.1. Définition
Le professeur de l’Université McGill définit la technologie comme suit:
« Technology may be conceived of as the scientific study of the artificial or, equivalently, as R & D(research and development). If preferred, technology may be regarded as the field of knowledge concerned with designing artefacts and planning their realisation, operation, adjustment, maintenance and monitoring in the light of scientific knowledge. » (Bunge 1985b: 231)
Les technologies ne sont jamais isolées dans une société qui favorise la recherche et développement (désormais R & D). À titre d’exemple, les découvertes en pharmacologie influencent les technologies mises de l’avant par la médecine. De même, un système de technologies peut se définir formellement ainsi:
T = <C, S, D, G, F, B, P, KA, M , V>
C: la communauté des professionnels spécialisés;
S: la société (incluant son environnement, son économie, sa politique et sa culture);
D: le domaine, composé d’entités réelles naturelles ou artificielles;
G: l’arrière-fond philosophique, ce qui inclut une ontologie des choses sous le contrôle humain, une épistémologie réaliste teintée de pragmatisme et une éthique de !’utilisation des ressources;
F: l’arrière-fond formel, c'est-à-dire les théories mathématiques et logiques sous-jacentes;
B: l’arrière-fond spécifique, c'est-à-dire l’ensemble des théories, des hypothèses, des méthodes, et des plans développés dans le champ de technologique de T et les disciplines connexes;
P: la problématique, à savoir les problèmes cognitifs et pratiques reliés; K: le fond de connaissances, ensemble des connaissances (théories,
hypothèses, méthodes) disponibles et qui sont compatibles avec B; A: les buts généraux de la communauté C
M: une méthodologie, à savoir l’ensemble des procédures analysables et justifiables, en particulier, la méthode scientifique et la méthode
technologique;
V: les valeurs touchant les choses ou les processus artificiels ou naturels.
2.2. Technologie et technique
Les êtres humains ont toujours maîtrisé quelques techniques; leur survie en dépendait. Qu’il s’agisse de la taille d’un silex ou de la façon d’allumer un feu, ils devaient être en mesure de transformer leur monde afin de le rendre habitable. Ces savoir-faire, même s’ils étaient transmissibles, ne s’appuyaient toutefois sur aucune connaissance définie. Ils ignoraient la nature du feu comme ils ignoraient
la structure atomique de leur silex. Ainsi, une technologie se distingue d’une technique par le fond de connaissances sur lequel elles s’appuient. Une technique repose sur une tradition de savoir-faire alors qu’une technologie s’appui sur des connaissances scientifiques. La pratique technologique représente un processus de R&D qui entretient des rapports étroits avec la science pure et appliquée.
2.3. Artefact
Une chose est dite artificielle si elle remplit les trois conditions suivantes :
(i) Elle doit être optionnelle : cela signifie que sa production est le résultat d’une décision face à un choix. Ceci exclut toutes les créations animales (toile d’araignée, barrage de castors, nid d’oiseaux, etc.).
(ii) Sa production doit être guidée par un savoir appris : ce qui signifie que tous les artefacts sont le fruit du travail d’un être rationnel (par des êtres humains ou des machines créées par des humains).
(ii!) Sa production doit avoir une valeur sociale : cette valeur peut-être actuelle ou potentielle, positive ou négative.
Le concept d’artificialité s’inscrit en continuité avec l’ontologie de Bunge. En effet, comme celle-ci distingue trois types de faits, nous retrouverons trois types d’artefacts :
(i) Choses artificielles : métaux, outils, machines, plantes et animaux domestiques, les fermes et les écoles.
(ii) États artificiels : détournement de rivières, éradication des maladies, prospérité économique.
(i¡¡) Changements artificiels : apprendre à lire, cultiver le sol, former un gouvernement.
Les artefacts reposent entièrement sur le travail d’un être rationnel et en ce sens, ils sont inséparables. Bunge inclut cet aspect dans sa définition :
« A concrete (material) system is an artefact if every one of its states depends upon prior or concurrent states of some rational being. According to this definition not only tools and machines, as well as the products manufactured with their help, but also cultivars, domestic animals, test tube babies, and social organizations are artefacts. » (Bunge 1985b : 223-224)
Selon Bunge, un artefact constitue un système possédant des propriétés émergentes et donc possiblement, des lois émergentes. Ses composantes demeurent soumises aux lois naturelles. Bunge soutient donc, à un moindre degré, que les choses artificielles et naturelles doivent être étudiées séparément.
2.4. Designs technologiques
Un design technologique est une représentation d'une chose ou d'un processus artificiels anticipés à l'aide d'un savoir scientifique. (Bunge 1985b: 225) Un design est dit technologique s'il s'appuie sur des connaissances scientifiques et il est technique s'il s'appuie sur des connaissances pratiques. Selon la définition de Bunge, un design technologique comporte toujours des diagrammes, des atlas et un texte. Ces diagrammes peuvent être des dessins sur papier, sur un écran d'ordinateur ou un modèle réduit en trois dimensions. Le texte d'un design peut également inclure des formules mathématiques, chimiques ou autres.
Même si certains designs technologiques comportent une dimension artistique et esthétique, le but fondamental de la technologie est l'utilité fonctionnelle:
« In other words, the aim of technological design is to create functional systems, i.e. systems discharging effectively and efficiently certain functions useful to some people. » (Bunge 1985b: 226)
Pour être fonctionnel, un design technologique doit remplir les conditions suivantes:
(i) il ne doit pas violer les lois de la nature; (ii) il doit être réalisable;
(i¡¡) il doit performer effectivement et efficacement; (iv) son coût ne doit pas excéder certaines limites; (v) ses bénéfices doivent supplanter ses inconvénients.
Comme on peut l'imaginer, il existe une grande variété de problèmes touchant le design. Cet output conceptuel de la technologie a été abondamment développé par Herbert Simon (1969) qui a déjà suggéré qu'il serait possible de construire une science unifiée du design. Selon Bunge, cette possibilité reste bien mince, voire inexistante:
« Every design problem calls for specialized knowledge as well as creative imagination. And the knowledge required for designing a chemical factory is quite different from that called for the design of a social program aiming at the redistribution of wealth. In other words, there can be no general design method enabling one to execute designs in a rule-directed manner and without any substantive knowledge. » (Bunge 1985b: 228)
2.5. Plans
Comme nous l'avons vu, les designs technologiques constituent des représentations des choses ou des processus. Les plans, pour leur part, sont des guides pour l'action des êtres rationnels. La planification se veut en quelque sorte l'inverse de la prédiction: plutôt que de prévoir l'état final d'un système à partir de certaines informations, un plan doit indiquer quel stimulus amènera un
système à un état final connu et désiré. Un plan doit nous indiquer les moyens pour arriver à une fin donnée. On appelle ce genre de raisonnement instrumental (Mattessich 1978).
Mentionnons à nouveau qu'en technologie, l'objet et le sujet (l'agent) sont inséparables: ils forment un « supersystème ». Nous nous pencherons plus longuement sur ce concept au chapitre 2. Toutefois, nous pouvons dès à présent fournir une définition plus rigoureuse:
« A plan (or program) for a system over a given time interval is a state function prescribing the history of the system over that interval under the action (work) of humans or their proxies. » (Bunge 1985b: 230)
Cette branche conceptuelle a été développée récemment par Daniel A. Sen¡ dans sa thèse de doctorat Elements of a Theory of Plans . Nous présenterons les grandes lignes de cette théorie au chapitre suivant.
Selon Bunge, il faut juger des mérites de la planification par ses fruits, c’est-à- dire en évaluant les résultats avant, pendant et après sa mise en œuvre. Or, seule !’expérimentation peut nous renseigner avec certitude sur les mérites d’un programme. Gilbert, Light et Mosteller (1975) ont démontré que sur 28 programmes sociaux américains visant la délinquance, 12 se sont avérés positifs, 3 négatifs et 13 sans effet apparent. Même si ces programmes ont été rigoureusement élaborés, ils ont essuyé des échecs. Malgré tout, Bunge croit que la technologie reste un outil indispensable pour notre développement comme société.
3. Pratique technologique
Bunge divise le champ technologique en cinq branches: i) les technologies classiques tel que l'ingénierie; ii) les technologies de la vie et de l'esprit tel que la
médecine; iü) les technologies de !'information tel que !'intelligence artificielle; iv) les technologies générales tel que la théorie générale des systèmes (General system theory, GST) et v) les sociotechnologies comme le management.
3.1. Technologies classiques
L'ingénierie est généralement considérée comme la technologie par excellence: c'est la plus ancienne et la mieux établie. Cette discipline est devenue scientifique dans le courant du XVIIIe siècle. L'ingénierie moderne s'appuie sur une base scientifique qui devient de plus en plus importante avec les années. Pensons par exemple aux connaissances nécessaires à la création de l'ordinateur.
L'ingénierie réinterprète les énoncés scientifiques de manière pratique. Il ne s'agit pas de simples traductions: le facteur humain et la notion de but se trouvent absents de la plupart des observations scientifiques. Réinterprétées, les lois scientifiques deviennent des règles technologiques; par exemple, la seconde loi du mouvement de Newton (f=ma) devient en langage technologique: pour un corps de masse /77, si une accélération a doit lui être appliquée, une force f=ma
doit s’exercer. Mutatis mutandis, l'ingénierie sociale procède de la même façon. Mentionnons que ce qui vaut pour les énoncés scientifiques, vaut également pour les systèmes scientifiques: dans l'optique de l'ingénierie, les systèmes scientifiques peuvent devenir des systèmes pragmatiques (alors que l'inverse n'est pas vrai).
La physique et la chimie fournissent à l’ingénierie ses règles de base. « In particular, engineering design and planning are based on physics and chemistry: these sciences supply the specific principles of engineering. » (Bunge 1985b: 242) Toutefois, l'ingénieur a besoin de davantage d'informations pour arriver à ses fins: il doit prendre en compte les données et les desiderata de son projet. Il doit connaître les ressources disponibles, les contraintes
écologiques, économiques et sociales de même que les utilisateurs potentiels de son design. L'ingénieur ne peut pas s'en remettre aux seuls informations disponibles dans des manuels; il doit pouvoir compter sur l'expérience de ses collègues.
L'ingénierie moderne se distingue de sa version traditionnelle:
«Traditional engineering focused on artefact, overlooking the environmental and social constraints. Some of the contemporary engineering projects are so vast, than the traditional approach has proved woefully inadequate to deal with them. Only a systemic approach, which takes into account the natural and social environment, as well as the internal organizational problems, can cope with such huge sociotechnical systems. Systems engineering, still young and short on environmental and social issues, has been developed precisely to deal with such macroengineering problems. » (Bunge 1985b: 243)
L'approche systémiste du design et de la planification nous rappelle que (a) tout les artefacts sont des systèmes compris dans un environnement naturel et social, et qui doivent être utilisés par les membres d'une organisation sociale; et (b) qu'un artéfact est inadéquat si sa composition, son environnement ou sa structure (externe ou interne) n’est pas fonctionnel.
L'ingénieur conçoit des machines ou des procédés. Selon Bunge, une machine constitue un genre d'artéfact particulier, non-vivant et conçu pour assister un travail. La machine possède des propriétés spécifiques: manœuvrabilité, versatilité, sécurité, ainsi que des propriétés économiques comme un faible coût de production ou d'opération. « These properties are neither physical nor chemical: they are emergent properties resulting from the particular interplay between machine and user.» (Bunge 1985b: 244) La physique et la chimie s’avèrent insuffisantes pour expliquer le fonctionnement d'une machine: nous devons connaître sa fonction, son utilité et son utilisateur.
Quant aux procédés, Bunge donne l'exemple des systèmes de contrôle artificiels de la météo. Cette branche de la technologie est une des plus ambitieuses. Elle tente de recréer certaines conditions climatiques à petite échelle afin d'éventuellement pouvoir les reproduire à grande échelle dans le monde réel. Selon Bunge, il n'est pas surprenant de constater l'échec de ces démarches: « It may be that what is needed is no further field tests but deeper theoretical and experimental studies on the mechanisms of water droplet and hail pellet formation in open systems. » (Bunge 1985b: 245) Appliquée à grande échelle, la technologie revient à « jouer à Dieu ».
3.2. Technologies de la vie et de l’esprit
Les biotechnologies et les psychotechnologies visent le contrôle des organismes avec l'aide de la biologie et de la psychologie. Bunge prend l'exemple de la médecine. L'application de la méthode scientifique en médecine pose des problèmes méthodologiques et moraux absents dans d'autres branches de la technologie. Par exemple, l'effet placebo pose des problèmes méthodologiques d'un nouveau genre: il faut tenir compte de l'influence du patient et du médecin sur le traitement et tenter de l'éviter (double blind).
La médecine est d'un intérêt certain pour la philosophie:
« One of the philosophically attractive features of medical research is that it is conducted on all biotic levels: molecular and cellular, organ (e.g. heart) and system (e.g. cardiovascular), whole organism, and community. Because of this plurality of levels, problems of emergence appear frequently in medical research. » (Bunge 1985b: 248)
La médecine scientifique est apparue avec le modèle biologique. Ce modèle reconnaît l'existence de propriétés et processus émergents comme la division cellulaire ou la mort. En psychologie, la reconnaissance des processus mentaux est venue compléter ce modèle explicatif: « over the past decades, medecine
has gradually, though almost tacitly, adopted the systemic model of man as a biopsychosocial entity. » (Bunge 1985b: 249)
L'adoption de ce modèle a eu des conséquences importantes sur la pratique médicale. Premièrement, le patient et son style de vie sont considérés en entier. Deuxièmement, en traitant !,ensemble, les différentes parties et leurs relations se trouvent intégrées. Troisièmement, l'approche systémiste rappelle au médecin qu'il doit tenir compte de !'environnement naturel et social de son patient. Quatrièmement, en considérant le corps comme un système, on risque moins de croire qu'il existe des drogues parfaites et sans danger, qui n'affecteront pas les autres organes. Cinquièmement, le médecin qui favorise l’approche systémiste aura tendance à intégrer des traitements et des rapports variés.
L'existence de maladies sociales réfute les modèles spiritualiste, physique, chimique et même biologique et vient confirmer le modèle systémiste de l'homme. Toutefois, il ne faut pas exagérer cette réalité et en venir au sociologisme comme les apôtres de l'antipsychiatrie. Il est faux de prétendre que la maladie mentale n'a rien à voir avec le cerveau. Même si certaines maladies ont une origine sociale:
« Antipsychiatry is basically false: (a) some mental illnesses are clearly traceable to brain disorders and can be kept under control with the help of drugs; (b) other mental illnesses are traceable to wrong learning and can be corrected by behaviour therapy, and (c) there is no mental illnesses without brain dysfunction - monistic thesis rejected by antipsychiatry, which retains the dualistic distinction between organic and nan-organic illnesses. » (Bunge 1985b: 256)
Bunge conclut que les psychotechnologies sont moins avancées que les biotechnologies. Elles sont retardées par l'ancien mythe voulant que l'esprit soit une entité plutôt qu'une collection de fonctions cérébrales et par l'individualisme qui nous amène à sous-estimer le contexte social. Leur amélioration passe par
l'adoption du point de vue biologique et de l'approche systémiste dans leur étude de l'homme.
3.3. Technologies de l’information
3.3.1. Révolution de !'information
La révolution de !'information a deux composantes: les télécommunications et l'ordinateur. Bunge s'intéresse surtout à l'ordinateur:
« (...) the computer has posed a number of interesting philosophical questions, such as whether it will ever acquire all our mental abilities, and whether it is the best guide to formulate a general theory of intelligence. » (Bunge 1985b: 262)
Un ordinateur est une machine automatique programmable pour le traitement de !'information. Un ordinateur ne sait rien: il emmagasine et transforme certaines représentations physiques de nos connaissances. Ce qui distingue l'ordinateur des autres machines, c'est son caractère programmable. Nous devons distinguer les programmes rigides (qui permettent la reproduction d'un cycle d'activités) et flexibles. Une machine ayant un programme flexible est capable de changer le cours de son activité si elle reçoit de nouvelles informations ou si elle en produit.
Ce qui est philosophiquement problématique, c'est la notion même de programme informatique:
« A computer program is a very special kind of artefact: one that can be incorporated into a general purpose computer to turn it into a special purpose machine - much as attaching different tools to a lathe turns it into so many special machines. A computer program represents and commands at the same time: it is both blueprint and operational plan. » (Bunge 1985b: 265)
De plus, contrairement à d'autres designs, le programme peut être détaché de la machine: ils sont même souvent vendus et entreposés séparément. Selon Bunge, cette caractéristique est à l'origine de la conception erronée voulant qu'un programme soit quelque chose d'immatériel. Si un programme « intègre » effectivement des idées, ces idées ne sont pas désincarnées: ce sont des artefacts matériels comme un manuel d'instructions ou une partition musicale. En outre, l'ordinateur et le programme ne peuvent fonctionner séparément: ils fonctionnent uniquement comme un système composé.
Un autre point d'intérêt des programmes flexibles est la capacité des ordinateurs qui les utilisent de prendre des décisions. Même si ces décisions ne sont pas spontanées (elles ont été prévues), elles demeurent des décisions:
« Still, they are decisions made by the computer-program system rather than immediate effects of concurrent decisions made by the user. Only, they are not free decisions. And whatever intelligence they may exhibit was injected by the programmer. So much so that any inadequate decisions are blamed on the latter. » (Bunge 1985b: 265)
Si un ordinateur peut faire certaines découvertes, il reste que ces nouvelles connaissances sont logiquement comprises dans les prémisses et les instructions du programme.
Finalement, Bunge soutient que les ordinateurs ont des effets ambivalents sur les organisations sociales. « On the one hand it increases efficiency and eliminates much drudgery. On the other hand, by leaving routine decisions to the computer one misses the opportunity to learn from mistakes. » (Bunge 1985b: 267) La révolution de l'ordinateur a de bons et mauvais côtés. Il importe d'en tenir compte. Il faut également se souvenir qu'il y aura toujours des différences radicales entre une personne et une machine.
3.3.2. Intelligence artificielle
Les programmes de recherche en intelligence artificielle (désormais IA) sont une branche de l’ingénierie de la connaissance. Leur objectif consiste à concevoir des artefacts capables d'imiter certains traits humains (moteur, sensitif, intellectuel). IA reposait à l'origine sur le dogme behavioriste qui dit qu'on ne doit tenir compte que des comportements. De ce point de vue, l'homme est un système de comportements assez simples. On concevait également les neurones comme des interrupteurs à deux voies. Aujourd'hui, ces principes simplistes ont été abandonnés:
« All workers have adopted the alternative principle that all that matters is information processing - in particular computation - so that a single theory centered on this concept should account for both natural and artificial brains. » (Bunge 1985b: 267)
Après certains échecs, ΓΙΑ est maintenant plus modeste et plus fructueuse: certaines machines parviennent à identifier et à apprendre de nouveaux mots. Toutefois, Bunge considère inutile et sans issue d'adopter le langage behavioriste pour décrire les opérations effectuées par ces machines:
« Take for instance the concept of understanding. To a behaviourist, system X understands stimulus Y if, every time Y impinges upon X, X reacts with the same response Z. This definition of "understanding" has the advantage that it applies to both brain and computer. But, by the same token, it has the fatal flaw that it attributes to practically all things the ability to understand inputs of some kind. (...) There is no advantage in adopting this behaviouristic notion of understanding. »
(Bunge 1985b: 268)
Selon Bunge, il ne faut pas confondre ressemblance et identité. Il n'y a que les animaux qui perçoivent et qui pensent. Nous pouvons bénéficier de l’aide des machines programmables; néanmoins, ces dernières ne « perçoivent » que par le truchement de leur constructeur. Il existe de nombreuses différences entre l'homme et la machine et l’alarmisme en ces matières n’a pas sa place: comme
le dit Bunge, battre un champion d'échecs est une chose, la lutte pour la survie en est une autre. (Bunge 1985b: 272)
Selon Bunge, ΓΙΑ repose sur trois mythes philosophiques:
« (a) the rationalist thesis that intelligence equals reasoning, and the latter computation; (b) the empiricist thesis that new concepts, theories and methods can be built up from examples according to precise rules; and (c) the idealist thesis that mind is an independent matter. » (Bunge 1985b: 274)
L'IA souffre également de trois règles méthodologiques déficientes: (a) qu'elle est une science fondamentale alors qu'elle constitue une technologie; (b) qu'elle peut se passer de la physique, des neurosciences et de la physiopsychologie; et (c) que la cognition est un processus simple qui peut être modélisée par des ordinateurs plutôt que par des systèmes hypothético-déductifs.
En se débarrassant de ces faiblesses, ΓΙΑ devrait être en mesure d'améliorer ses résultats.
3.4. Technologies générales
3.4.1. Théorie générale des systèmes
Bunge définit la technologie générale comme la branche de la technologie qui étudie les caractéristiques communes à des familles entières d'artefacts et les plans en général. Il s’agit d’une branche purement théorique et diversifiée:
« Among these we find the general theory of machines, the theories of deterministic and probalistic automata, the theory of linear systems, control theory (or cybernetics), the statistical theory of information, catastrophe theory, the general lagrangian framework, and decision theory. » (Bunge 1985b: 300)
La théorie générale la plus fréquemment utilisée est sans conteste la théorie générale des systèmes (general systems theory, GST), qu’il ne faut pas confondre avec la théorie de la décision (von Bertalanffy 1969).
Si les GST ont un cadre mathématique bien défini, leurs référents sont beaucoup moins définis. Contrairement aux théories scientifiques, elles ne formulent aucun énoncé nomologique: leur but est essentiellement pratique même si selon Bunge, elles servent aujourd'hui de justification pour s’adonner aux mathématiques pures:
« Only a few such theories (automata theory & theory of information) purport to describe in the detail the systems they refer to, much less to predict their behaviour: they are far too general to be able to make any specific, hence testable, forecast. » (Bunge 1985b: 300)
Le statut méthodologique de la GST demeure incertain et discutable. Des conceptions erronées courent à son sujet. Bunge soutient que: (i) il n'existe pas de GST en réalité, il n'y a que des théories strictement « conceptuelles »; (ii) ce ne sont pas de pures théories mathématiques; (¡ii) elles n'utilisent pas toutes le modèle de la boîte noire; (iv) elles ne peuvent pas résoudre n'importe quelle problème (un problème réel demande une réponse spécifique et non pas générale); (v) les GST sont systémistes et non pas holistiques.
« GST presents a challenge to the classical philosophies of science, none of which reckoned with theories so general that they contain no precise law statements and are therefore
incapable of making testable predictions. » (Bunge 1985b: 302)
Même si les GST ne sont pas testables, il est possible de les améliorer. Bunge croit qu'elles devraient surmonter leur formalisme mathématique et tenter de se rapprocher de leurs référents concrets. En un sens, elles pourraient être confirmées même si leurs prédictions ne peuvent être testées. En regroupant des familles de théories spécifiques et en prenant part au design de systèmes
viables, les GST peuvent être confirmées. Bunge nomme ce processus une confirmation conceptuelle et une confirmation pratique (technologique).
Malgré leur caractère irréfutable, les G ST sont considérées comme étant « parascientifiques » — à savoir qu’elles s’avèrent une composante ou élément de la science — par leur caractère exact et leur capacité à regrouper le savoir scientifique et à guider le design d'artefacts. Même si elles ne peuvent fournir de détails spécifiques à propos de quelque théorie que se soit, elles demeurent utiles:
« GST's are generic frameworks helping one to think of entire genera of entities in a variety of domains, from engineering to city planning. (...) In short, GST's are respectable members of the body of scientifico-technological knowledge » (Bunge 1985b: 303)
Toutefois, leur caractère général en fait aussi des théories métaphysiques. Leur existence défie la philosophie des sciences traditionnelles sur deux points: elles ne peuvent être évaluées par la méthode « deduce-and-check » et elles contredisent l'affirmation voulant que l'ontologie soit séparée de la science et de la technologie.
3.4.2. Théorie de la décision
Comme l’a spécifié Bunge, une technologie s'occupe de design ou de planification. Concernant la planification, les théories de la décision (decision theory, DT) s’avèrent généralement les plus utiles. Elles recouvraient l'ensemble des technologies générales. Selon Bunge, ces deux énoncés sont faux: « in pratice DT is too unrealistic to be of any help in policy design and decision making. » (1985b: 304)
Les DT ont été réfutées expérimentalement. Les humains ne se comportent pas comme le prédit la théorie et même s'ils le faisaient, ils n'obtiendraient pas les
résultats prédits. Selon Bunge (1985b: 306), « DT has turned to be a flop. » Les DT ont néanmoins le mérite de nous présenter les différents choix qui s'offrent à nous; il peut être judicieux de construire un arbre de décision avant de faire des choix importants pour le design d'un artéfact ou la planification d'une action.
Bunge soutient qu'il est possible de construire des DT plus réalistes basées sur des prévisions faites sur la base de modèles mathématiques, sur des probabilités objectives, sur des valeurs objectives et subjectives ainsi qu'individuelles et collectives:
« But any such theory will be useless unless accompanied by the following rules: (a) it pays to invest in modelling and testing, or at least simulating, before drawing decision trees, and (b) whereas minimizing uncertainty is always desirable, maximizing expected utility is irrational in some cases and immoral whenever it involves harming others. » (Bunge 1985b: 306)
3.5. Sociotechnologies
3.5.1. Management
Le management et la communication sont les éléments qui assurent la cohésion entre les groupes sociaux. « In fact managing relations are included in the structure of every social organization, from the family to the business or cultural concern to the nation. » (Bunge 1985b: 274) Sans management, les systèmes sociaux deviendraient anarchiques et s'écrouleraient.
Le management d'une société peut dépendre d'une seule personne aidée par des experts ou un groupe. Les membres du groupe peuvent être engagés ou élus. Le degré de participation définit le type de management: d'autoritaire à participatif, en passant par déléguatif et consultatif. Le management peut s'appliquer à toute une société ou à des sous-systèmes de celle-ci. Ainsi, la sociotechnologie se divise en deux branches: le management et l'ingénierie
sociale. La première s'occupe de !'administration des sous-systèmes de la société: c'est de la sociotechnologie à petite échelle. L'ingénierie sociale s’intéresse aux problèmes globaux:
« It designs or redesigns institutions, and devises plans for dismantling old ones and setting up new ones. » (Bunge 1985b: 275)
Les nouvelles sociotechnologies se distinguent de l'approche traditionnelle: (a) elles utilisent les résultats des sciences sociales; (b) elles se préoccupent des nouveautés de la recherche en science sociale; (c) elles se basent sur la science sociale pour concevoir de nouveaux systèmes sociaux et (d) elles tentent d'évaluer objectivement la performance des systèmes sociaux. Comme les autres technologies, le management travaille à partir de plans et de designs. Ces plans peuvent s'appliquer à des commerces ou des institutions.
La science du management se distingue de l'ingénierie sociale non seulement par son échelle mais aussi par ses problèmes: avec de larges groupes sociaux, de nouveaux problèmes émergent.
« We take managing to be the organizing, coordinating, controlling and evaluating of the activities of the human components of a sociosystem, as well as of the performance of the system as a whole - be it a pride of lions, a wolf pack, a troop of baboons, or a formal human organization. Scientific management is management conducted in the light of management science, the discipline that studies the former in the light of (a) principles and data drawn from psychology, sociology, and economics; (b) the scientific method (for testing hypotheses) and the technological method (for testing things and procedures); (c) scientific or technological procedures, such as the gathering of statistics, sampling, automatic information processing, computer simulation, and quality control, and (d) models of organizations and processes, such as block diagrams, decision trees, and mathematical models. » (Bunge 1985b: 276)
Les spécialistes du management sont divisés sur la nature des firmes et des groupes sociaux. Certains les définissent comme des machines, d'autres comme des organismes ou des systèmes sociaux. Le modèle de la machine met en évidence deux caractéristiques: les organisations sociales sont des artefacts et ils ont besoin de contrôle, de plans, de budgets et d’examens périodiques. Le modèle de l'organisme met l'emphase sur la totalité de !'organisation et les besoins internes et externes nécessaires à sa cohésion. Selon Bunge, ces deux modèles restent des métaphores. Les organisations modernes sont des systèmes sociotechniques: elles utilisent des machines, ont recours à un savoir technologique et sont organisées selon les principes scientifiques du management:
« In them control is not achieved through constant supervision (machine metaphor) or spontaneously (organism metaphor) but through planning and evaluation conceived of as ongoing processes. And cohesion or "organicity" is not achieved most effectively through coercion but through human relations, incentives, and participation. » (Bunge 1985b: 278)
Quel que soit le type de management, il implique la prise de décision. Une décision sera dite rationnelle si elle se base sur la construction et l'étude d'un arbre de décision où aucune estimation subjective n'est présente et où les branches qui présentent un risque trop élevé ont été éliminées.
La prise de décision doit être éclairée par des principes. Certaines écoles de management favorise l'opportunisme. Selon Bunge, ce genre d'approche est de peu d'intérêt : elle ne tient pas compte de la planification et n'a pas de contenu intellectuel. C'est un exemple d'irrationalisme.
En fait, il existe deux genres de managers: ceux qui suivent les recettes traditionnelles et ceux qui s'intéressent à la recherche dans le domaine du management scientifique et qui sont prêts à essayer de nouvelles voies. Bunge
considère la première école inintéressante puisqu'elle ne cherche pas à découvrir de nouveaux principes.
Quel est le statut méthodologique de ces principes? Bunge propose que nous les considérions comme des règles sociales qui doivent passer le test de l'expérience et de la théorie. Elles doivent connaître un succès pratique et être justifiées par des théories issues de disciplines reconnues (psychologie, sociologie, économie ou recherche opérationnelle).
La recherche opérationnelle {operational research, désormais OR), est l'une des rares innovations qui nous vient de la deuxième guerre mondiale. P.M.S. Blackett la définit comme l'analyse scientifique des opérations. À l'origine, IOR servaient à planifier la protection des convois navals:
« Soon it was realized that certain problems call for new knowledge - new theories concerning human operations, new models of man-machine systems, and new tools of systems analysis. So, a number of existing theories were refurbished, expanded, oppressed into service - e.g. queuing theory, optimal control theory, game theory, decision theory, etc. Even these proved eventually insufficient to tackle some operational problems, so even newer theories were invented, such as search theory, linear programming, the theory of flows in networks of any kind, etc. » (Bunge 1985b: 282)
Le statut épistémologique de l’OR peut paraître incertain. Certains la voient comme une science, d'autres comme une technologie. Selon Bunge, il s'agit d'un cas typique de technologie basée sur la science. Leur statut épistémologique n'est pas problématique contrairement à leur futur: l’OR vit une crise sévère au point que certains praticiens annoncent sa fin prochaine et son remplacement par une discipline de design et de planification.
Il y a plusieurs raisons qui explique cette crise: (a) Les modèles OR ignorent souvent !'environnement social et la valeur sociale des organisations; (b) l’OR sous-estiment les conflits internes; (c) les experts en OR sont généralement
engagés pour améliorer un système existant et non pour le remettre en question; (d) en devenant une discipline académique, l’OR a accentué le fossé entre théorie et pratique; (e) l’OR parvient rarement à éviter les catastrophes (elles arrivent souvent in extremis).
Ces écueils peuvent être évités si les OR se rapprochent de la pratique et des sciences sociales: « by asking it to help design (or redesign) organizations as well as plan them, not just run them; and by increasing the participation of all concerned in the very design of OR models. » (Bunge 1985b: 283)
Finalement, Bunge analyse les différents types d'organisation. La tradition favorise les organisations hiérarchiques. Même des innovateurs comme Simon (1977: 100 ss.) ont défendu ce modèle en soulignant que les systèmes stables que l'on rencontre dans la nature sont pyramidaux. Bunge considère qu’il ne s’agit pas d’un bon argument: une hiérarchie ne possède pas nécessairement un caractère pyramidal. De plus, l'expérience ne prouve pas que les hiérarchies sont les meilleurs systèmes d'organisation, sur le plan de l’efficacité et de la morale.
Historiquement, les organisations ont pris quatre types de formes: autocratique, délégatoire, consultatif et participatif. Les trois premiers types sont pyramidaux; le dernier a une « web structure ». Aujourd'hui, les experts croient que l'efficacité technique et la satisfaction des travailleurs augmentent avec leur participation dans !'organisation:
« In participative organizations, centralization is secured by participation itself, which involves the sharing of responsibilities and generates a cooperative attitude and an esprit de corps that enhance the feeling of belonging as well as work satisfaction. In addition to these advantages, participative management has, unlike its alternatives, the merit that it harmonizes with the ideal of integral democracy. » (Bunge 1985b: 284)