Expérience de conviction ultramoderne et quête de
sens: L'efficacité symbolique du sens disponible dans
les sociétés de culture ultramoderne
Thèse
Denis Auger
Doctorat en sciences des religions
Philosophiæ doctor (Ph. D.)
Expérience de conviction
ultramoderne et quête de sens
L’efficacité symbolique du sens disponible
dans les sociétés de culture ultramoderne
Thèse de doctorat
Denis Auger
Sous la direction de :
Résumé
En devenant ultramoderne, l’Occident semble renier l’identité simplement Moderne où se trouvent encore ses fondements comme civilisation et les racines anthropo-logiques d’une possible fondation de l’expérience de conviction des sujets ultramo-dernes. Ce phénomène constitue un changement radical et une rupture en regard de la Tradition, mais aussi et surtout en regard de la simple Modernité.
L’efficacité symbolique du sens disponible dans la culture et l’expérience de convic-tion des sujets à l’égard de ce sens disponible deviennent alors des enjeux straté-giques pour la production de conditions épistémiques d’une expérience de
convic-tion authentiquement ultramoderne qui permettrait de recouvrer une force de con-viction nécessaire face aux défis que pose aujourd’hui l’avenir de l’humanité.
Nous avons proposé une théorisation de ces conditions épistémiques de l’expé-rience de conviction en adoptant un point de vue novateur qui permet de com-prendre la sociogenèse et la sémiogenèse de cette expérience subjective du sens. Nous avons en effet proposé une approche structurale, morphodynamique et
émer-gentielle à la fois du sens disponible et de l’expérience subjective consciente et
in-consciente de ce sens disponible, aujourd’hui en ultramodernité.
Notre hypothèse principale a alors été que l’économie capitaliste mondialisée des biens symboliques et du sens disponible crée des conditions pour la sociogenèse
d’une « in-efficacité symbolique » du sens disponible : une inefficacité symbolique
qui désamorce des conditions anthropologiques structurales et morphodynamique nécessaires à la survenue d’une sémiogenèse de l’expérience de conviction.
L’apport spécifique de notre thèse réside dans une articulation théorique originale de ces deux paradigmes explicatifs, sur la base d’une vision structuraliste, mor-phodynamique et émergentielle de l’efficacité symbolique et de l’expérience subjec-tive et communautaire du sens. Après Michel Foucault, nous y décrivons une sorte de « pensée du dehors » qui affecte le sujet en suscitant en lui la reconnaissance d’homologies entre des formes saillantes dans le sens disponible et des formes
pré-gnantes originelles et originaires de son attente de sens.
Ce dehors est celui du sens disponible et de l’inconscient de sujets déterminés comme des « sous-jets » sémiocognitifs à la fois d’un désir, d’une jouissance et d’un dire subjectifs structurellement ineffables dans les dits d’une quête de sens. Trois hypothèses nous ont permis de penser ces enjeux d’efficacité symbolique, d’expérience de conviction et de quête de sens en nous situant autrement que dans l’horizon nébuleux actuel d’une postmodernité désenchantée qui s’avère soit dépri-mée et nihiliste faute d’un fondement du sens, soit illusionnée et euphorique à la suite d’une soi-disant libération du sujet en regard de la contrainte traditionnelle ou simplement moderne d’un fondement du sens.
D’abord, l’économie capitaliste d’innovation et de désuétude permanentes des biens symboliques et ainsi du sens disponible crée en continu une dissolution de
l’autorité des représentations et ainsi une fragilisation de l’identité et de l’intégrité
des communautés de sens d’où des instances fondatrices et des instances
d’autori-sation du sens assuraient une régulation du croyable. Les sociétés occidentales
sont ainsi plongées dans un état de déstructuration symbolique (dit de «
communi-tas ») récurrent qui les empêche d’assurer une intégration des différences sociales.
L’expérience de conviction est ainsi confrontée à l’infondé et à l’arbitraire d’un sens disponible qui, même s’il continue d’être vécu comme une clôture symbolique, n’ap-paraît plus sous le mode de l’évidence naturelle : d’où une suspension de l’assenti-ment et un échec de l’expérience de conviction.
La quête de sens généralisée actuelle résulte de cette problématique épistémique de suspension de l’assentiment et de cet échec de l’expérience de conviction à l’égard du sens disponible proposé par des institutions du sens et des institutions à programme ancrées et fondées dans la simple modernité ou dans la tradition. Ce n’est donc pas la désuétude de la modernité portée par ces institutions qui produit l’expérience d’inconviction et la quête de sens, mais bien cette inefficacité symbo-lique du sens disponible et cette suspension de l’assentiment et de l’expérience de conviction qui produisent cette désuétude apparente.
Cette suspension de l’assentiment et de l’expérience de conviction suscite alors, sous le mode d’une quête de sens individuelle généralisée, une immense demande de sens à laquelle répond un marché d’offre de sens aujourd’hui prolifique. C’est ainsi la demande de sens résultant de la suspension de l’assentiment et de l’expé-rience de conviction qui produit une offre de sens prolifique, et non l’inverse. Ce marché d’offre de sens et les errances du croire qu’il produit — par exemple comme innovation religieuse — ne s’expliquent donc ni surtout par une désuétude de la modernité ni surtout par une désuétude des institutions du sens, y compris dans le champ religieux, mais bien par une problématisation de l’efficacité symbolique du sens disponible et ainsi de l’assentiment et de l’expérience de conviction à l’égard de ce sens.
Abstract
By becoming ultramodern, the West seems to be renouncing to its simply
Modern identity, where its foundations as a civilization and the
anthropo-logical roots of a foundation of its conviction are still to be found. This phe-nomenon constitutes a radical change and a rupture with regard to Tradi-tion, but also and above all with regard to simple Modernity. The symbolic effectiveness of the available meaning and the subjects' experience of
convic-tion with regard to this available meaning then become strategic issues for
the identification of epistemic conditions of an authentic ultramodern
experi-ence of conviction.
We have proposed an approach that is at once structural, morphodynamic and emergential for a theorization of the available meaning and of the con-scious and unconcon-scious subjective experience of this meaning available to-day in ultramodernity. We then described the conditions of semiogenesis and the conditions of sociogenesis of the symbolic effectiveness with which the available meaning produces or does not produce an experience of assent and conviction. Our main hypothesis was then that the globalized capitalist economy of symbolic goods and available meaning creates in the West a sociogenesis of a symbolic inefficiency of available meaning, than source of a failure of the experience of conviction, because this symbolic inefficiency is contrary to universal and inevitable anthropological conditions for an ef-fective semiogenesis of the experience of conviction to occur.
The specific contribution of our thesis seems to us to lie in the relationship between these two theoretical paradigms, based on a structural, natural-istic, morphodynamic and emergential epistemic postulates. Inspired by Michel Foucault, we describe a kind of “pensée du dehors” that is internal-ized and affects the subject by inciting him to search for homologies between semiocognitive forms that stand out in the available sense, and semiocogni-tive forms that originate from and are prevalent in his own expectation of
meaning. Three hypotheses have enabled us to think of these issues of sym-bolic effectiveness, of experience of conviction, and of the quest for meaning in ultramodernity, other than in the nebulous horizon of a postmodernity disenchanted and either depressed and nihilistic due to a lack of a founda-tion of meaning, or euphoric due to a so-called liberafounda-tion from tradifounda-tional or simply modern constraint of a foundation of meaning.
First, the capitalist economy of permanent innovation and obsolescence of symbolic goods and available meaning continuously creates a dissolution of
authority of representations, thus weakening the identity and integrity of
communities of meaning from which founding authorities and authorization
authorities ensured a regulation of the credible. Western societies are thus
plunged into a state of symbolic destructuring that prevents them from en-suring an integration of social differences. The experience of conviction is thus confronted with the unfounded and the arbitrary of available meaning, then no longer appearing as natural evidence, hence a suspension of assent and of the experience of conviction.
The current generalized quest for meaning results from this epistemic prob-lem of suspending the experience of conviction about the available meaning, especially with regard to the meaning proposed by institutions of meaning and programmatic institutions rooted in modernity or tradition. It is therefore not the obsolescence of modernity carried by these institutions, which pro-duces the experience of inconviction and the quest for meaning, but rather this symbolic inefficiency of the available meaning and this suspension of the experience of conviction, which produce this apparent obsolescence of modernity.
Suspension of assent and of the experience of conviction then arouses, in the form of individual quests for meaning, as an immense demand for
mean-ing to which a prolific market of meanmean-ing offers now responds. Thus, it is the
conviction that produces a prolific offer of meaning, and not the opposite. This market for the supply of meaning and the wanderings of believing that it produces – for example as religious innovation – can therefore be explained neither by an obsolescence of modernity nor by an obsolescence of the in-stitutions of meaning, including in the religious field, but rather by a prob-lematization of the symbolic effectiveness of the available meaning and thus of the consent and experience of conviction towards this meaning.
Table des matières
Résumé ... ii
Abstract ... iv
Table des matières ... vii
Remerciements ... xiii
INTRODUCTION : QUÊTE DE SENS ET EXPÉRIENCE DE CONVICTION ... 1
Une quête de sens normale aux divers âges de la vie ... 4
Une quête de sens qui est aussi un symptôme ... 6
Un manque de sens par manque de fondement du sens ... 8
Une source morphodynamique de l’efficacité symbolique ... 10
Une épistémologie « naturaliste » de l’efficacité symbolique ... 13
Présentation du document ... 14
PREMIÈRE PARTIE : POSITIONNEMENT DE LA RECHERCHE ... 25
Chapitre « I » ... 25
CONTEXTE ÉPISTÉMIQUE D’UNE APPROCHE STRUCTURALE DU SENS ... 25
CONTEXTE HISTORIQUE ET ÉPISTÉMIQUE DE SOUPÇON ... 27
Un a priori épistémique et théorique qui s’est imposé à la recherche ... 27
Les « maîtres du soupçon » créent la base d’une critique de la modernité ... 30
Une herméneutique du soupçon dans les sciences sociales ... 32
VISION STRUCTURALE DE L’EFFICACITÉ SYMBOLIQUE ... 34
Un structuralisme à la fois symptôme et vecteur d’ultramodernité ... 34
Une épistémè structurale du « ça pense » adéquate à l’ultramodernité ... 39
Un tournant anthropologique et linguistique qui redéfinit l’efficacité symbolique .... 44
Chapitre « II » ... 48
BUTS, OBJET, QUESTION, HYPOTHÈSES DE RECHERCHE ... 48
BUTS DE LA RECHERCHE ... 48
Un véritable concept de l’expérience de conviction ... 48
Une grammaire de l’expérience de conviction ... 49
Une expérience de conviction « authentiquement » ultramoderne ... 51
Une éthique ultramoderne de l’expérience de conviction ... 53
OBJET, QUESTION ET HYPOTHÈSES DE RECHERCHE ... 59
L’approche et l’objet de la recherche ... 59
La question de recherche ... 68
Les hypothèses de recherche et la thèse proposée ... 75
DEUXIÈME PARTIE : PROBLÉMATIQUE DE FONDEMENT ET DE VÉRITÉ DU SENS .... 82
Chapitre « III » ... 84
OBJECTIVITÉ ET CLÔTURE MORPHOLOGIQUE DU SENS DISPONIBLE ... 84
L’ARBITRAIRE CONVENTIONNEL ET L’OBJECTIVITÉ DU SENS DISPONIBLE ... 84
UNE RÉALITÉ CONSTRUITE DANS LE SYMBOLIQUE, L’IMAGINAIRE ET LE RÉEL .... 89
Un ordre Symbolique constitué comme un système de signifiants ... 91
Un Imaginaire source de représentations faisant système ... 93
Un Réel construit comme une Réalité Imaginaire dans un ordre Symbolique ... 93
LE SENS DISPONIBLE DES CULTURES PREMIÈRE ET SECONDE ... 95
Une culture première infantile source de formes de l’attente de sens de l’adulte ... 95
Une culture seconde critique des évidences naturelles de la culture première ... 97
Des formes d’attente de sens projetées sur les formes du sens disponible ... 98
LES SUBSTANCES ET LES FORMES SÉMIOCOGNITIVES DU SENS DISPONIBLE ... 101
Le caractère causal des formes du sens indépendamment de sa substance ... 101
Les formes saillantes et les formes prégnantes de l’expérience de conviction ... 105
Les formes originelles, originaires et prégnantes de l’attente de sens ... 108
Chapitre « IV »... 115
ALTÉRITÉ INTERNE ET TRANSCENDANCE DU SENS DISPONIBLE ... 115
LE « VISIBLE DÉFINI » ET L’« INVISIBLE DÉFINI » DU SENS DISPONIBLE ... 115
L’enjeu sémiocognitif du « visible défini » et de « l’invisible défini » ... 115
Rapport du sujet au cadre sémiocognitif source du visible et de l’invisible ... 116
L’ÉPAISSEUR ET LA PROFONDEUR DU SENS DISPONIBLE ... 119
La profondeur systémique structurale et morphodynamique du sens disponible ... 119
Une solution sociologique affinitaire à l’insoutenable légèreté du sens disponible .. 122
LE SENS DISPONIBLE, L’ALTÉRITÉ INTERNE DU SENS ET LE SENS AUTRE ... 124
Le sens disponible subjectivement réalisé et le sens disponible encore virtuel ... 124
Une altérité du sens disponible au sein même du sens disponible ... 126
Les sources de mobilisation créatrice d’une altérité du sens par un sujet ... 128
LA TRANSCENDANCE SÉMIOCOGNITIVE ET L’APPEL À COMPLÉTUDE DU SENS .. 131
LES NIVEAUX PHÉNOMÉNOLOGIQUES DE L’EXPÉRIENCE DU SENS ... 139
L’immédiateté non-réflexive spontanée de l’expérience de conviction... 139
Les objets statiques et dynamiques de l’expérience de conviction ... 141
Chapitre « V » ... 147
FONDEMENT ET VÉRITÉ MALGRÉ L’ARBITRAIRE ET LA CLÔTURE DU SENS ... 147
LE PROBLÈME DU SENS DISPONIBLE POUR UN SUJET ... 147
Le sens disponible vécu comme des ombres sur les murs d’une caverne de sens .. 147
Le problème de l’objectivité, de l’extériorité et de la clôture du sens pour le sujet .. 152
L’épistémologie du fondement, l’épistémique de la fondation et les valeurs ... 157
Un réalisme naïf attendant des figures substantielles de fondement du sens ... 164
FONDATION ET FONDEMENT PAR DÉVOILEMENT DU MORPHODYNAMISME ... 170
Une quête de sens en quête de vérité symbolique morphologique... 170
Une vérité par dévoilement des conditions morphodynamiques du sens ... 177
Des pédagogies de la vérité par dévoilement d’une « pensée du dehors » du sens ... 180
TROISIÈME PARTIE : VECTEURS D’EFFICACITÉ SYMBOLIQUE ET D’EXPÉRIENCE DE CONVICTION ... 186
Chapitre « VI » ... 190
SE CONVAINCRE D’UNE COMPRÉHENSION DE LA RÉALITÉ ... 190
DE LA DYNAMIQUE DU CROIRE À CELLE DE L’EXPÉRIENCE DE CONVICTION ... 193
L’expérience de conviction, le croire, la croyance et les croyances ... 193
L’extension et la généralisation des concepts de « croire » et de « croyance » ... 197
LA DÉTERMINATION DU SUJET SÉMIOCOGNITIF PAR LE SENS ... 203
Une expérience de conviction malgré la perte d’un rapport réaliste à la Réalité ... 203
Un dévoilement du sens par autocompréhension de l’expérience de conviction ... 207
Chapitre « VII » ... 213
MORPHODYNAMISME, ÉMERGENCE ET INDIVIDUATION DES OBJETS DE SENS... 213
STRUCTURALITÉ ET MORPHODYNAMISME DU SENS ... 215
La conversion du structural et du morphologique en expérience subjective... 215
L’émergence morphodynamique au-delà du structuralisme logico-combinatoire ... 222
L’ontologie naturelle des formes et leur phénoménalisation comme effets de sens . 228 Le tropisme morphodynamique, l’émergence et l’individuation discrétisante ... 235
SYSTÈME DE CONTRÔLE DE L’ÉMERGENCE DES FORMES ... 239
L’individuation du Réel et du sens disponible par l’émergence de formes ... 239
Exemple de morphodynamisme et de contrôle de l’émergence des formes ... 244
La transcendance sémiocognitive, l’indexicalité des formes et la vacuité du sens .. 253
Chapitre « VIII » ... 260
INCONSCIENT « EXTIME » DE DÉSIR ET DE JOUISSANCE D’UN DIRE DE VÉRITÉ .... 260
Une histoire de la notion de sujet qui oscille entre Je pense et Ça pense ... 262
L’enjeu de l’« ex-sistence » du sujet au-delà de son état de « sous-jet » du sens ... 271
UN INCONSCIENT MORPHODYNAMIQUE DE DÉSIR ET DE JOUISSANCE ... 277
Un désir de source morphodynamique dans diverses couches de langages ... 277
Le désir vécu universellement comme désir d’objets réels et substantiels ... 283
Un désir en quête de jouissance et / ou de « bonnes formes » du sens ... 286
DE L’INCONSCIENT SYMBOLIQUE À L’INCONSCIENT RÉEL ... 290
Des concepts pour penser le sujet comme sous-jet de son inconscient ... 290
L’inconscient symbolique du désir et l’inconscient réel de la jouissance ... 295
L’inconscient réel est « désir de l’inconscient d’être » jouissance de la lalangue... 301
LA JOUISSANCE SOURCE DE FONDATION DU SENS RÉALISÉ ... 306
L’incompatibilité apparente de deux jouissances de fondation du sens réalisé ... 306
Le « désir de l’inconscient d’être » aussi jouissance d’un dire « ex-time » de vérité .. 310
Une dynamique inconsciente de jouissance qui est une expectative de forme ... 317
UNE ÉTHIQUE DE DÉVOILEMENT DE LA VÉRITÉ DU SUJET ... 323
L’impératif éthique d’un dévoilement de la vérité du dire extime de jouissance ... 323
Le « désir de l’inconscient d’être » jouissance, source d’un désir de sens et de vérité du sens... 328
Chapitre « IX » ... 330
ENJEUX EXISTENTIELS POUR LE SOUS-JET D’UNE « PENSÉE DU DEHORS » ... 330
L’ÉPISTÉMÈ FOUCALDIENNE D’UNE « PENSÉE DU DEHORS » DU SENS ... 331
NOTRE VISION D’UNE « PENSÉE DU DEHORS » EN ULTRAMODERNITÉ ... 335
UNE « PENSÉE DU DEHORS » SOURCE DE QUESTIONS EXISTENTIELLES ... 346
L’espérance d’une densité ontologique de la « choséïté » des objets de sens. ... 346
Le problème épistémique de l’impossible substantialité de la « chose » ... 349
Quelle posture épistémique pour le sujet confronté à sa propre pensée du dehors 353 QUATRIÈME PARTIE : TRANSITION VERS UNE ÉPISTÉMÈ ULTRAMODERNE ... 367
Chapitre « X » ... 376
AUTORITÉ DES REPRÉSENTATIONS ET DES INSTITUTIONS DU SENS ... 376
L’ENVIRONNEMENT SOCIOCULTUREL DE L’AUTORITÉ DES REPRÉSENTATIONS . 379 Une autorité qui se reçoit du sens disponible organisateur d’une communauté .... 379
L’autorité des représentations au cours du cycle d’évolution des communautés .... 383
L’autorité des représentations et la véridiction dans les communautés affinitaires 386 INSTANCES FONDATRICES, INSTANCES D’AUTORISATION ET VÉRIDICTION ... 395
Des instances fondatrices sources véridictoires de l’autorité des représentations .. 397
Des instances d’autorisation dotées de pouvoir au sein des institutions du sens ... 399
UNE AUTORITÉ DES REPRÉSENTATIONS QUI AUTORISE ... 408
Une autorité des représentations qui régule aussi les phases de communitas ... 408
L’antistructure de la communitas en quête d’une autorité des représentations ... 412
Chapitre « XI » ... 420
CRISE ÉPISTÉMIQUE DU CROIRE ET DU FONDEMENT DE LA MODERNITÉ ... 420
UNE CRISE DE LA MODERNITÉ QUI EST UNE CRISE ÉPISTÉMIQUE ... 420
La transition ultramoderne et le malaise épistémique dans la civilisation ... 420
Une crise de la modernité non pas thématique et idéologique mais épistémique .... 424
Quel modèle de modernité « ultramoderne » à défendre et promouvoir ... 426
L’ULTRAMODERNITÉ DES RAPPORTS DE LA RAISON ET DU CROIRE ... 428
Un croire ultramoderne dérégulé symptôme d’une transition épistémique ... 428
Une raison habitée par un croire et un croire organisé par une raison ... 430
Un nouveau statut du croire dans la condition sémiocognitive ultramoderne ... 436
L’IMPACT D’UNE ANOMIE QUANT AU FONDEMENT DU SENS ... 442
Une anomie du fondement faute d’instance fondatrice et d’instance d’autorisation 442 L’anomie qui suscite un marché du sens et une perte d’autorité des institutions .. 447
L’impact d’un croire dérégulé sur le « comment » et sur les « finalités » ... 453
POUR UNE NOUVELLE NORMATIVITÉ ULTRAMODERNE DU CROIRE ... 457
Chapitre « XII » ... 462
L’ULTRAMODERNITÉ ELLE-MÊME POUR AUJOURD’HUI ET POUR DEMAIN ... 462
UNE ULTRAMODERNITÉ AU-DELÀ DES DIVERSES CRISES DE LA MODERNITÉ ... 462
Un raisonnement postmoderniste qu’il faut faire fonctionner à rebours ... 462
La société du risque, la modernité réflexive, la modernité radicale, etc. ... 467
Une postmodernité réflexive désenchantée ou une ultramodernité hypercritique ... 475
LES ENJEUX D’UNE ULTRAMODERNITÉ ÉPISTÉMIQUE ... 481
L’enjeu mais aussi le problème des ressources convictionnelles en ultramodernité 481 Un monde qui devient à nouveau chaotique et radicalement impénétrable... 485
Positivité de l’épistémè déconstructionniste et nihiliste de l’ultramodernité ... 490
Les enjeux sociopolitiques et institutionnels de l’expérience d’inconviction ... 495
CONCLUSION ... 501
ULTRAMODERNITÉ DE L’EXPÉRIENCE DE CONVICTION QUÉBÉCOISE ... 501
Fatigue culturelle de la société québécoise d’héritage canadien-français ... 501
Fantasme désenchanté d’une Révolution tranquille donnant accès à la modernité 504 Innovation religieuse, symptôme et refoulement d’un problème sociétal ... 510
POUR UNE RECHERCHE ÉPISTÉMIQUE SUR LE CHRISTIANISME QUÉBÉCOIS ... 518
Une quête de sens qui demeure de forme épistémique chrétienne ... 519
Un éventuel style authentiquement ultramoderne du christianisme ... 523
Remerciements
Cette thèse ne serait pas parvenue à bon port sans le soutien de quelques personnes, et celui d’institutions universitaires et d’organismes auxquels j’ai participé, où j’ai pu séjourner ou qui m’ont octroyé des ressources.
Je voudrais d’abord remercier mon directeur de recherche, le professeur Raymond Lemieux de l’Université Laval, qui, en plus d’avoir été un inspira-teur de premier plan et un interlocuinspira-teur attentif et confiant tout au long de la longue maturation de ma recherche, m’a ouvert les portes de trois uni-versités où ma réflexion s’est amorcée, approfondie et finalement terminée. J’ai ainsi bénéficié d’une immersion scientifique interdisciplinaire et inter-culturelle dans trois milieux de recherche en sciences sociale : en Études québécoises à l’Université du Québec à Trois-Rivières, en Sociologie de la modernité religieuse à l’École des hautes études en sciences sociales de Pa-ris (EHESS), et en Sciences des religions à l’Université Laval de Québec. J’ai ainsi bénéficié du soutien scientifique de deux autres chercheurs, que je voudrais aussi remercier : le théologien Robert Mager à l’UQTR, et la so-ciologue du religieux Danièle Hervieu-Léger à l’EHESS. J’ai bénéficié d’une bourse de l’Université du Québec à Trois-Rivières pour un séjour à l’EHESS, d’une bourse de trois ans du Fonds de recherche société et culture du Qué-bec, et d’une bourse d’études doctorales de l’université Laval.
Sur un plan plus personnel, j’ai une gratitude spéciale à l’égard de mes amis Michèle et Claude pour leur soutien attentif et fidèle. J’ai aussi une dette et beaucoup de reconnaissance pour d’autres institutions ou organismes où ma recherche a des racines scientifiques ou existentielles : à Québec, le Groupe interdisciplinaire freudien de recherche et d’intervention clinique et culturelle (GIFRIC), le Centre de spiritualité Manrèse, le groupe la Courte-pointe, le couvent des Dominicains et celui des Assomptionnistes, et à Paris le couvent Dominicain de Saint-Jacques.
INTRODUCTION : QUÊTE DE SENS ET
EXPÉRIENCE DE CONVICTION
Depuis le milieu du vingtième siècle environ émerge et se consolide en Oc-cident un nouveau stade de développement de la modernité issue des Lu-mières, que nous proposons de définir comme une « ultramodernité1 ». Cette
ultramodernité est une radicalisation de la réflexivité critique inhérente à la volonté rationalisatrice de la « simple modernité » au cours des siècles pré-cédents. Cette rationalisation a pris la forme de l’industrialisation capitaliste et d’une institutionnalisation des places sociales et du pouvoir dans des so-ciétés sous tutelle et régulation par des États-nations. Elle est aujourd’hui en voie de mondialisation. Toutefois :
Nous sommes désormais dans une situation où, comme le dit Edgar Mo-rin, « les développements de notre civilisation en menacent les fonde-ments ». L’ultramodernité, c’est toujours la modernité, mais la modernité désenchantée, problématisée, autorelativisée. C’est une modernité qui subit le contrecoup de la réflexivité systématique qu’elle a enclenchée : celle-ci n’épargne rien, pas même les enchantements qu’elle a pu pro-duire dans sa phase conquérante. L’ultramodernité, c’est donc la “dé-sabsolutisation” de tous les idéaux séculiers qui, dans un rapport cri-tique au religieux, s’étaient érigés en nouvelles certitudes et avaient été de forts vecteurs de mobilisations sociales2.3
La radicalisation de la réflexivité critique ultramoderne et sa contagion au-jourd’hui à toutes les couches de la société proviennent vraisemblablement
1 Ce concept est proposé par Jean-Paul Willaime, et par Danièle Hervieu-Léger qui l’utilise
entre autres dans son livre Catholicisme, la fin d’un monde, où elle écrit : « on préférera donc — pour souligner à la fois la continuité de cette époque avec la période précédente et la nouveauté qui procède en même temps de l’extrême accélération du changement — le terme d’“ultramodernité” qu’utilise aussi Jean-Paul Willaime ». Dans Danièle Hervieu-Lé-ger, Catholicisme, la fin d’un monde, Paris, Bayard, 2003, p. 85.
2 Jean-Paul Willaime, « Individu, communauté, société », dans Les Semaines Sociales de
France « Les religions, menace ou espoir pour nos sociétés ? », 2008, p. 7.
3 NB Les citations figurant en notes de bas de page sont présentées conformément au
FTSR, « Guide de présentation des travaux écrits », Faculté de théologie et de sciences re-ligieuses de l’Université Laval, septembre 17, 2018. Elles sont abrégées par des points de suspension lorsqu’elles réfèrent à des documents déjà cités.
du fait que ces sociétés sont devenues des sociétés « hyperinformation-nelles ». Ce sont ainsi des économies capitalistes qui investissent désormais leur raison instrumentale dans la production d’objets consommables tout autant dans l’ordre du sens que sous la forme d’objets matériels.
Le « sens disponible » dans la culture des sociétés occidentales est ainsi en-combré de simulacres de sens qui défilent devant nous sous forme d’objets, mais aussi en chacun de nous sous forme de représentations du monde et de nous-mêmes, dans un imaginaire hypertrophié qui évolue sans cesse dans des cycles de plus en plus rapides de désuétude programmée du sens dont ces objets et ces représentations sont censés être porteurs pour les sujets qui les consomment.
S’ensuivent alors une sorte de saturation, mais aussi une relativisation et une disqualification à la fois du sens vécu sous forme d’évidences naturelles et des institutions qui le portent et le régulent. Se crée ainsi un nouveau rapport des sujets avec le sens disponible dans la culture, celui d’une « ex-périence de conviction » faible ou nulle, résultant d’une « efficacité symbo-lique » elle aussi faible ou nulle.
Or une telle suspension de l’assentiment ne peut qu’être vécue douloureu-sement par tout sujet socialisé à une culture de simple modernité, comme l’ont été les boomers et les générations précédentes et comme l’a probable-ment aussi été la génération « X ». Qu’en est-il aujourd’hui de la génération « Y » et des millénariaux ? La question demeure ouverte à des investigations ultérieures.
Mais il est toutefois douteux que dans un futur prévisible, une telle suspen-sion de l’assentiment résultant d’une efficacité symbolique et d’une expé-rience de conviction faibles ou nulles ne puisse jamais être adéquate à l’at-tente et à l’exigence de sens d’un sujet humain. En tout cas tant que l’onto-genèse infantile d’un tel sujet continuera à survenir dans le cadre anthro-pologique actuel d’une immersion dans une langue maternelle, et au cours
de relations et de manipulations opératoires réussies avec des objets et des situations de la vie quotidienne.
L’enjeu de cette ontogenèse est en effet la construction de la capacité sémio-cognitive et de l’inconscient du sujet dans un écart relativement stable au monde des objets, mais aussi dans un rapport naïvement réaliste avec ce monde, tel que semblent l’exiger encore aujourd’hui la conformation et le fonctionnement de l’esprit humain et du substrat cérébral qui en assure les principales opérations sémiocognitives.
Comment alors délimiter et définir cette problématique sociale et culturelle de l’efficacité symbolique perdue ou réduite et celle de l’expérience de con-viction faible ou nulle et les enjeux qu’elles impliquent pour les humains qui y sont soumis ? Comment aussi comprendre ces enjeux avec une profondeur anthropologique adéquate aux enjeux civilisationnels qu’ils impliquent ? Comment enfin les comprendre en vue de libérer les sujets à la fois de l’im-puissance cognitive des « pèlerins » de la quête de sens et de l’intégrisme restaurateur des « convertis4 » ?
Telles sont les diverses formulations générales de la question de recherche et du but de la thèse que nous avons développée pour y répondre. Cette thèse ne prétend toutefois pas être un ouvrage savant ni la présentation d’un état achevé de cette question. C’est plutôt le résultat d’un effort con-jectural constituant une phase préliminaire de formulation et de documen-tation d’hypothèses, à l’intérieur d’une démarche plus large conçue comme une démarche hypothético-déductive devant déboucher ultérieurement sur une étape empirique de test d’hypothèse.
Que le lecteur veuille donc bien nous suivre dans les méandres encore tâ-tonnants du raisonnement que nous proposons pour l’heure, faute de pou-voir dresser un état des lieux dans des données empiriques qui seront plus
4 Danièle Hervieu-Léger, La religion en mouvement: le pélerin et le converti, Paris,
que bienvenues en leur temps, peut-être sous le mode d’une recherche fai-sant suite à la compréhension conjecturale du phénomène présentée dans ces pages.
Une quête de sens normale aux divers âges de la vie
De nos jours, la quête de sens est quelque chose de relativement répandu et qui touche, à un moment ou à un autre, à des degrés divers et selon des modalités différentes, toutes les catégories de personnes et toutes les tranches d’âge. Cette quête peut être conjoncturelle et passagère, mais elle peut aussi être une posture caractéristique de la personnalité et de la dyna-mique du sujet.
À condition de pouvoir déboucher sur une expérience de conviction déjà là ou surgissant en cours de route, elle peut même s’avérer une disposition permettant au sujet d’entrer et de se maintenir dans un engagement social, politique, scientifique, professionnel, artistique, religieux, etc.
Mais la quête de sens survient souvent aussi comme la tonalité subjective d’un épisode de vie difficile plus ou moins circonscrit, amorcé à la faveur de situations ou d’événements déstabilisants (séparation, deuil, perte d’emploi, etc.) ou à la suite d’un processus normal de maturation personnelle lors des passages d’un des âges de la vie au suivant5.
Tout individu est ainsi susceptible de vivre à un moment ou l’autre de sa vie une remise en question de ses valeurs, des objets de son désir, de ses re-pères symboliques, et globalement de son identité et de sa participation au lien social dans une communauté de sens. La quête de sens est à la fois le lieu privilégié et probablement le principal processus par lequel s’opèrent
5 Jacques Ross, Les âges psychologiques de la vie adulte : devenir maître de sa destinée,
ces transformations, et elle vise souvent à construire ou à recouvrer une cohérence subjective momentanément perdue.
Dans les sociétés occidentales, comme d’ailleurs dans toute société, chaque passage entre les grandes périodes du cycle de la vie humaine, de la nais-sance à la mort, délimite des enjeux et un contexte différents pour cette quête de sens, et il donne une forme et des contenus spécifiques à ces re-mises en question.
Ces moments de passage sont l’occasion d’une quête de sens plus ou moins intense et mobilisatrice du sujet, parce qu’ils requièrent chaque fois la réé-mergence d’une expérience de conviction et d’un assentiment de niveaux suffisants à l’égard de ces contenus de sens, permettant ainsi de solutionner des défis psychologiques, sociaux, économiques, spirituels et religieux, etc. En effet, chaque passage d’un âge de la vie à un autre exige du sujet qu’il se représente adéquatement certains défis existentiels imposés par les valeurs et les normes de la vie en société, notamment par l’injonction faite à chacun aujourd’hui de s’épanouir pleinement et authentiquement en tant que sujet libre et autonome.
Chaque passage exige aussi du sujet un effort de créativité pour trouver une solution satisfaisante et viable à ces défis. L’enjeu de ce travail de compré-hension, de représentation et de créativité au cours d’un processus de quête de sens consiste chaque fois à entrer tôt ou tard dans une expérience de conviction suffisamment satisfaisante pour soutenir la motivation et l’action permettant au sujet de s’inscrire dans du lien social.
Une quête de sens qui est aussi un symptôme
Posée sommairement en lien avec les passages entre divers âges du cycle de la vie humaine, la quête de sens semble être une affaire essentiellement in-dividuelle et privée, quelque chose de normal et même de banal, pour lequel un peu de counseling psychologique ou encore une recherche spirituelle ou philosophique un peu plus intense constituent les principales sinon les seules interventions appropriées, exception faite d’interventions médicales qui visent à contrôler les états dysphoriques ou dépressifs et les symptômes psychosomatiques (angoisse, panique, etc.) qui peuvent aussi caractériser plus ou moins l’état psychique de manque où se trouve le sujet en quête de sens.
Toutefois, divers phénomènes sociaux et culturels plus ou moins massifs semblent aussi liés, au moins en partie, à ces états de manque et à ces remises en question au cours de la quête de sens à l’échelle des individus. Et ces phénomènes semblent plus marqués, plus fréquents, plus générali-sés, et peut-être plus déstabilisants que ce ne fut probablement le cas à d’autres époques et pour d’autres générations.
Parmi ces manifestations sociales attribuables en partie à la quête de sens, pensons, par exemple, à la multiplication de diverses formes de malaise in-dividuel comme l’épuisement professionnel, la consommation d’antidépres-seurs et de tranquillisants, ou encore à diverses problématiques relevant explicitement d’une fragilité du lien social, comme des taux de divorces éle-vés, des liens intergénérationnels tendus, des taux de suicide éleéle-vés, etc. Peut-être faudrait-il aussi verser au dossier des aspects sociaux de la quête de sens des phénomènes aussi hétéroclites que : l’actuel échec scolaire d’une proportion élevée de jeunes et, en particulier de garçons au Québec – mais qui est aussi un phénomène occidental tout sauf anecdotique et insi-gnifiant en regard de la problématique de l’efficacité symbolique et de
l’expérience de conviction –, le succès politique de divers populismes sources de risque démocratique, l’errance idéologique de plusieurs organismes et réseaux séculiers et ecclésiaux ayant vocation à être des systèmes sociaux intervenants mobilisés par un idéal ou un charisme, et, bien sûr, le refuge utilitariste, consumériste et économiciste d’une très grande partie des po-pulations occidentales.
Quant au phénomène social de la quête de sens dans le champ spirituel et religieux, pensons aux parcours plus ou moins stéréotypés de nombreux « pèlerins » et de nombreux « convertis »6, et globalement aux phénomènes
d’innovation religieuse et de religion à la carte qui se sont apparemment généralisés.
Il faut aussi considérer au moins en partie comme manifestation du phéno-mène sociétal de quête de sens, la « désinstitution » et la perte d’autorité des institutions du sens et des institutions du croire que sont, par exemple, l’École, l’Église, l’Hôpital, le Politique, le Travail, la Science, etc., dont les missions consistent à encadrer et jusqu’à un certain point à guider le deve-nir et l’être-sujet des individus dans leur rapport à la société7.
En réalité, les phénomènes individuels, sociaux et culturels qui paraissent liés de près ou de loin à la quête de sens et au manque de sens, soit comme causes soit comme effets, semblent si importants aujourd’hui qu’on est obligé de considérer la quête de sens comme un phénomène social qui dé-borde la simple coïncidence de multiples quêtes de sens individuelles par ailleurs normales chez un nombre relativement grand d’individus aux di-verses étapes du cycle de la vie humaine.
On peut même se demander si, en tant que phénomène socioculturel et in-dépendamment des formes particulières qu’elle revêt aux divers âges de la
6 D. Hervieu-Léger, La religion en mouvement...
7 C’est d’ailleurs ce que le sociologue François Dubet désigne comme un phénomène
so-cial général de « désinstitution » de l’expérience soso-ciale, in François Dubet, Le déclin de l’institution, L’épreuve des faits, Paris, Seuil, 2002.
vie, la quête de sens n’est pas aujourd’hui une sorte de symptôme : si elle n’est pas l’effet et la manifestation d’une transformation profonde des pro-cessus qui, par un effet de fondement de nature sociale et de nature sémio-cognitive, assuraient une autorité des représentations et globalement une efficacité symbolique du sens disponible dans la culture; si elle n’est pas ainsi l’effet et la manifestation d’une relativisation des cadres socioculturels institués qui assuraient la transmission d’une matrice de sens tenant lieu de raison commune8 dans chaque société occidentale organisée jusque-là
autour d’une identité nationale.
On pourrait même formuler l’hypothèse — et c’est précisément celle qui oriente l’ensemble de la présente recherche — que ce qui est devenu problé-matique avec cette transformation, ce n’est pas tant en soi la perte de sens révélée par la quête de sens ou globalement la perte de repères constitués de normes, d’institutions, de valeurs ou d’artefacts qui composaient les cul-tures occidentales au temps de la Tradition ou de la Simple modernité; mais plutôt — bien sûr avec comme effet cette perte de repères — la possibilité même d’une expérience de conviction satisfaisante pour l’esprit, résultant d’un nouveau rapport ou suscitant un nouveau rapport spontané ou réflexif des sujets ultramodernes avec le sens disponible dans la culture.
Un manque de sens par manque de fondement du sens
C’est en effet dans le cadre d’un rapport du sujet au sens disponible qu’une expérience de conviction est induite et émerge, réflexivement et consciem-ment, ou spontanément et inconsciemment. Mais elle émerge chez le sujet d’une façon qui n’est pas du tout automatique et nécessaire dans le contexte ultramoderne actuel. Son surgissement chez un sujet s’avère plutôt
contingent et comme l’effet de conditions sociales et de processus sémioco-gnitifs qui peuvent être présents ou ne pas l’être, ou qui, hérités d’un état antérieur de la société et de la culture et y demeurant prégnants, peuvent s’avérer anachroniques et ainsi plus ou moins efficaces à générer une expé-rience de conviction satisfaisante pour l’esprit.
De plus, non seulement ces conditions sociales et ces processus sémioco-gnitifs organisent-ils le sens disponible dans la culture, ils le valident aussi en lui donnant plus ou moins efficacement du fondement pour un jugement de véridiction9 qui déterminera ou non comme expérience de conviction plus
ou moins satisfaisante le rapport actuel intrinsèquement nécessaire et en aucun cas évitable du sujet avec le sens disponible dans la culture.
Même si la multiplication et l’intensification de la quête de sens constituent un phénomène social et culturel en soi, notre recherche considère donc qu’il s’agit surtout d’un symptôme révélateur du phénomène plus profond et plus structurant qu’on peut définir comme le manque d’une expérience de
convic-tion satisfaisante pour l’esprit, faute d’un « effet de fondement » adéquat dans le cadre anthropologique général des mécanismes sociaux et sémiocognitifs de l’efficacité symbolique dans les sociétés humaines ultramodernes ac-tuelles.
Pour notre recherche, la quête de sens est alors une sorte de révélateur et même une situation quasi expérimentale, où les conditions sociales et les processus sémiocognitifs générateurs de l’effet de fondement, et ainsi de l’expérience de conviction, deviennent en quelque sorte observables par et à travers la formulation explicite ou implicite de leur manque pour des sujets, manque que ces sujets vivent aussi inconsciemment comme un manque d’efficacité symbolique du sens disponible au sein duquel ils sont immergés
9 Algirdas Julien Greimas et Joseph Courtés, Sémiotique : dictionnaire raisonné de la
intimement et extérieurement, et auquel leur quête de sens ne peut donc pas échapper.
Une source morphodynamique de l’efficacité symbolique
En réalité, à la faveur d’un état et d’une émotion, l’insatisfaction, qui aiguil-lonne l’attention cognitive, l’intuition et l’imagination, le sujet de la quête de sens verbalise, explicitement ou implicitement, consciemment ou incons-ciemment, ce qui, de l’intérieur d’une culture première10 intériorisée dans
l’enfance reste prégnant et s’impose à lui comme une forme sémiocognitive nécessaire de son attente de sens et de son attente d’un fondement du sens. C’est d’ailleurs précisément cette forme sémiocognitive originaire et pré-gnante qui guide — un peu à la manière d’un radar ou de la tête chercheuse d’un missile — la quête de sens du sujet vers sa cible. Ce guidage — cette intentionnalité ou cette visée — se fait sur le mode d’une exploration spon-tanée, à l’aveugle et plus ou moins aliénée, ou sous le mode d’une explora-tion attentive, réfléchie et créatrice.
La forme sémiocognitive originaire et prégnante de l’attente de sens du sujet se projette et se cherche alors elle-même dans des formes homologues du sens disponible qui, à cause de cette homologie, sont susceptibles de s’avé-rer subjectivement adéquates. Elle se cherche parmi des formes possibles du sens disponible qui l’environne : certaines sous-jacentes à certains rési-dus thématiques de sa culture première, d’autres formatrices de contenus saillants dans sa culture seconde.
Mais l’expérience de conviction ne survient que lorsque le sujet reconnaît implicitement ou explicitement cette homologie, et ainsi une certaine
10 Fernand Dumont, Le lieu de l’homme : la culture comme distance et mémoire,
adéquation de ces deux ensembles de formes sémiocognitives du sens, qui le situent aussi — respectivement dans sa culture première et dans sa cul-ture seconde — à des places sociales et à des identités à assumer de façons plus ou moins cohérentes ou contradictoires. L’expérience de conviction est ainsi une expérience sociale totale qui fait chaque fois résonner comme en écho l’ensemble du sens disponible pour le sujet.
Ce processus de résurgence de formes originaires et prégnantes dans le ma-tériau symbolique de la culture seconde s’instaure lors de tout moment si-gnificatif de quête de sens, puis il continue et se répète jusqu’à ce que, in-vestissant intuitivement et à tâtons sa quête de sens dans diverses combi-naisons de formes sémiocognitives saillantes de sa culture d’adulte, le sujet reconnaisse inconsciemment que certaines s’avèrent adéquates à une ou l’autre des formes originaires de son attente de sens et de son attente de fondement du sens.
Or, en général ces formes nécessaires de l’attente de sens et de fondement du sens correspondent plus ou moins bien aujourd’hui aux formes sémio-cognitives des contenus de sens dans lesquelles du sens et du fondement du sens sont disponibles dans la culture d’adulte du sujet ultramoderne, qui est au moins en partie une culture seconde plus ou moins à distance et aussi plus ou moins critique de sa culture première.
En effet, le cadre social et les cultures secondes des sociétés occidentales ultramodernes actuelles sont caractérisés à la fois par une prolifération et une désuétude permanentes du sens disponible, et ainsi par une « anomie » d’un type particulier qui s’avère une anomie quant au fondement du sens et des normativités dont il est aussi porteur.
Ce qui fait norme, c’est le fait qu’il faille qu’il y ait des règles, que cela ne se passe pas n’importe comment. En dehors de cela, aucune organisa-tion humaine ne serait concevable et, pour elle, cette exigence de la règle (exigence du fait d’avoir des règles) opère bien comme une norme — quelque chose qui est éventuellement objet d’une conscience d’obliga-tion, d’une souffrance, et fonctionne comme un surmoi. Il y a un désir
— et une crainte — de la règle comme telle. Nous éprouvons le besoin et le devoir d’avoir des règles – et, là, où nous en avons, de les suivre, cela en vertu du simple fait qu’elles nous proposent un ordre, une structure comme telle11.
Notre recherche explore les effets de cette démultiplication, de cette disper-sion et de ce décalage des normativités du sens au sein du sens disponible pour le sujet, de même que l’impact de l’anomie quant au fondement de ce sens en regard de prégnances structurales et formelles originaires issues de la culture première des sujets ultramodernes.
Davantage peut-être que la désuétude et l’étrangeté réciproques des théma-tiques de la culture première et de la culture seconde, le décalage structurel et formel de leurs rapports respectifs à du fondement est, aujourd’hui peut-être plus qu’à d’autres moments historiques, une des sources principales de problématisation de l’expérience de conviction.
En effet dans ces conditions paradoxales de prolifération et de conflictualité interne du sens disponible et d’anomie quant à son fondement, l’attente de sens et de fondement du sens et ainsi l’exigence de fondation de soi du sujet et de son rapport au sens disponible restent sans réponse adéquate, c’est-à-dire sans que puisse survenir un phénomène de reconnaissance implicite d’homologie de formes. Cette attente et cette exigence sont alors ressenties et vécues comme manque, insatisfaction, désir et quête.
11 Jocelyn Benoist, « Structures, causes et raisons. Sur le pouvoir causal de la structure »,
Une épistémologie « naturaliste » de l’efficacité symbolique
Pour notre recherche cette attente de sens, cette attente de fondement du sens et cette exigence de fondation de soi du sujet et d’une identité à assu-mer ne sont pas à penser « psychologiquement » dans l’ordre du besoin. Nous verrons en effet que la prolifération du sens et l’anomie quant au fon-dement du sens doivent d’abord être pensées sociologiquement en termes d’offre et de demande de sens, en termes de manque d’autorité des repré-sentations, et plus globalement en termes de manque d’efficacité symbolique du sens disponible dans les cultures ultramodernes.
De plus, la perspective épistémologique dans laquelle cette recherche engage une réflexion sur l’expérience de conviction, la quête de sens et l’assentiment est aussi celle d’une possible « naturalisation structurale et morphodyna-mique » du « sémiocognitif » à la fois à l’échelle du sens disponible lui-même dans la culture, et à l’échelle de l’expérience qu’un sujet peut en faire dans un contexte sociétal.
Nous verrons aussi que, dans ce cadre théorique et épistémologique, le sens, le fondement du sens et la fondation de soi du sujet ne sont pas à penser en termes de substances des contenus thématiques du sens, mais bien en termes de formes et d’homologies de formes de ces contenus12.
La thèse que propose notre recherche pense donc la triple attente du sujet ainsi que l’émergence et la reconnaissance du sens comme des phénomènes qualitatifs d’auto-organisation ou de réorganisation de contenus ayant une valeur signifiante dans les limites et sous les contraintes du cadre sémioco-gnitif structural de ces contenus.
12 Louis Hjelmslev, Prolégomènes a une théorie du langage : suivi de La structure
Nous pensons ainsi le sens disponible dans son objectivité et son ontologie propres, et nous le pensons en termes de nécessité structurale et de tro-pisme morphodynamique se réalisant à la faveur de l’activité sémiocognitive d’un sujet, entre autres au cours d’une posture de quête de sens.
Nous verrons enfin que ce cadre sémiocognitif structural s’élabore quant à lui chez le sujet sur des bases cérébrales et neurocognitives d’origine phylo-génétique, mais que le registre des formes originaires d’attente de sens, de fondement du sens et de fondation de soi du sujet, qui participe aussi au « système de contrôle » de l’émergence morphodynamique du sens, est, lui, acquis au cours de l’ontogenèse cognitive inconsciente infantile du sujet dans le cadre de sa socialisation à une culture première au sein d’une com-munauté de sens.
Présentation du document
Le document comprend quatre (4) parties organisées en douze (12) chapitres précédés d’une Introduction, et suivis d’une Conclusion où nous mettons l’accent sur la situation et les enjeux de l’ultramodernité chez les québécois de souche francophone québécoise. Il comprend aussi une bibliographie des documents cités. Enfin, il comprend une Annexe présentant sommairement une intention de recherches intitulée Pour une recherche épistémique sur le
christianisme québécois (de souche québécoise francophone).
La Première partie présente le positionnement de la recherche, à savoir les buts, l’objet, la question de recherche et les hypothèses de recherche, de même que le contexte historique et épistémique de l’approche sémiocogni-tive structurale et morphodynamique du sens choisie pour cette recherche. Les Deuxième et Troisième parties de la thèse développent ce que nous avons appelé une sémiogenèse de l’efficacité symbolique et de l’expérience
de conviction, à partir d’une vision morphodynamique naturaliste du sens disponible et du rapport du sujet sémiocognitif au sens disponible.
La Quatrième partie présente l’idée d’une sociogenèse de l’efficacité symbo-lique et de l’expérience de conviction à travers l’autorité des représentations et les cycles de structuration et de déstructuration – de communitas – du sens disponible et des rapports sociaux dans les communautés de sens. Nous y décrivons comment les conditions ultramodernes de production et de circulation du sens disponible affectent les sociétés occidentales, et en quoi s’y déroule aujourd’hui, à notre avis, une transition vers une véritable épistémè ultramoderne, par-delà les crises de la modernité.
Introduction : QUÊTE DE SENS ET EXPÉRIENCE DE CONVICTION
L’introduction présente un résumé de la raison d’être, de la problématique et des grandes options théoriques de la thèse. Nous y montrons comment la quête de sens constitue aujourd’hui le symptôme d’une problématique plus profonde de l’efficacité symbolique du sens disponible et de l’expérience de conviction. Nous présentons ensuite l’enjeu de la quête de sens comme celui d’un fondement du sens suscitant une expérience de conviction. Puis, nous décrivons comment l’efficacité symbolique résulte d’un morphodynamisme du sens en en proposant une vision naturaliste.
PREMIÈRE PARTIE : POSITIONNEMENT DE LA RECHERCHE
Chapitre « I » : Contexte épistémique d’une approche structurale du sens. Nous présentons ensuite ce qui nous semble constituer le contexte histo-rique et épistémique de la recherche, qui nous a incité à proposer une vision structurale et morphodynamique de l’efficacité symbolique du sens dispo-nible. Nous constatons d’abord que l’Occident ultramoderne vit aujourd’hui une ère de soupçon plus ou moins généralisé à la suite d’une percolation de
la vision critique des « maîtres du soupçon » jusque dans le sens commun des sociétés occidentales. Dans ce contexte, nous nous sentons tous plus ou moins inconsciemment mis en demeure d’opter épistémiquement pour ce qui s’avère une sorte de « pensée du dehors » seule capable, peut-être, de penser l’efficacité symbolique du sens disponible dans la culture au-delà de ce contexte de soupçon, d’agnosticisme, voire d’athéisme épistémique ultra-moderne.
Chapitre « II » : Buts, objet, question, hypothèses de recherche. Nous y pré-sentons les buts de la recherche, qui sont : l’élaboration d’un véritable con-cept et d’une sorte de grammaire de l’expérience de conviction ; comment une expérience de conviction pourrait-elle être « authentiquement » et éthi-quement ultramoderne ; enfin, comment le christianisme pourrait-il repen-ser le style de son inculturation dans l’épistémè ultramoderne. Nous présen-tons ensuite l’objet, la question et les principales hypothèses qui orientent la recherche.
DEUXIÈME PARTIE : PROBLÉMATIQUE DU FONDEMENT ET DE LA VÉ-RITÉ
Chapitre « III » : Objectivité et clôture morphologique du sens disponible. Dans ce chapitre, nous construisons le concept de « sens disponible » dans la cul-ture. Nous le présentons comme un ordre symbolique et un imaginaire, comme arbitraire, conventionnel et dans un certain écart au réel, porté par des communautés de sens et qui s’imposent ainsi objectivement comme un environnement clos du pensable et du ressentable pour le sujet. Nous le présentons alors comme du langage à un second degré, constitutif de « rai-son commune » pour les communautés de sens et les sociétés, et résultant pour chaque sujet de la juxtaposition d’une culture première et d’une cul-ture seconde. Enfin, nous le présentons comme un ensemble de formes sé-miocognitives virtuelles possibles, prégnantes chez le sujet ou saillantes dans la culture, dont certaines seulement sont phénoménalisées par un
processus morphodynamique d’émergence et de reconnaissance d’homolo-gies de ces deux ensembles de formes.
Chapitre « IV » : Altérité interne et transcendance du sens disponible. Puis, nous présentons le problème que constitue pour le sujet le fait d’être lui-même inclus dans l’extériorité, l’objectivité et la clôture du sens disponible. Nous définissons alors le sens disponible comme du visible défini et de
l’in-visible défini, où le sujet sémiocognitif se trouve lui-même inclus et dont il
ne saurait sortir y compris sous un mode réflexif, mais qui recèle néanmoins une sorte d’altérité interne vers laquelle sa quête de sens et ses processus créatifs peuvent se tourner en vue d’y découvrir ou d’y créer un sens autre. Nous constatons toutefois à quel point, dans le système capitaliste ultramo-derne actuel, le mode de production et de circulation du sens disponible déploie ce sens en une innovation et une désuétude permanentes, et ainsi en une sorte de surface indéfiniment dépourvue d’effets de fondement ren-dant difficile l’accès à une expérience de conviction.
Enfin, nous décrivons un effet de transcendance sémiocognitive et un appel
à complétude des formes du sens inhérents au processus d’émergence de
ces formes, qui sont suscités chez le sujet dès l’amorce de leur émergence jusqu’à leur phénoménalisation complète, perceptible et reconnaissable. Nous montrons aussi que ces effets de transcendance sémiocognitive et d’appel à complétude des formes du sens ouvrent sur la nécessité morpho-dynamique d’une extériorité sémiocognitive absolue du sens disponible lui-même, considéré globalement comme une forme en émergence.
Chapitre « V » : Fondement et vérité malgré l’arbitraire et la clôture du sens. Nous présentons ensuite pourquoi le fondement du sens et la fondation du rapport du sujet au sens constituent des enjeux et même des problèmes existentiels pour le sujet sous l’aspect de la véridiction du sens et ainsi de l’expérience de conviction à l’égard du sens. Nous proposons alors que l’effet de fondement et l’effet de fondation résultent de deux façons différentes, de
l’homologie de formes saillantes dans le sens disponible avec des formes originelles et originaires prégnantes d’attente et d’exigence de sens chez le sujet. Nous présentons ensuite une vision sémiocognitive symbolique et non substantielle de ces effets de fondement et de fondation, supposant qu’ils pourraient provenir d’un processus de dévoilement des conditions morpho-dynamiques de production du sens, plutôt que d’une posture épistémique de saisie d’une supposée substantialité imaginaire de tels objets.
TROISIÈME PARTIE : VECTEURS DE L’EFFICACITÉ SYMBOLIQUE ET DE L’EXPÉRIENCE DE CONVICTION
Nous revenons ensuite à l’aide de trois perspectives théoriques complémen-taires sur le phénomène sémiocognitif de l’efficacité symbolique du sens dis-ponible et sur le phénomène de l’expérience de conviction.
Chapitre « VI » : Se convaincre d’une compréhension de la réalité. Nous pro-posons une extrapolation du concept de croire en le généralisant à celui
d’ex-périence de conviction, qui s’avère ainsi pertinent pour penser cette
expé-rience dans les diverses modalités de rapport du sujet au sens disponible :
croyance, savoir, lien social, schémas d’action, etc. Nous abordons ainsi la
question ou l’enjeu de la détermination du sujet par le sens, en explorant comment l’expérience de conviction pourrait être possible sans un rapport réaliste à la Réalité.
Nous proposons que lerelativisme vécu par défaut d’un tel rapport réaliste est anthropologiquement insoutenable pour tout sujet, et qu’il l’est ainsi in-directement pour toute communauté de sens et bien sûr pour toute société. Nous nous demandons alors comment une expérience de conviction pour-rait être possible sans une attitude épistémique spontanément réaliste de-venue impossible en ultramodernité. Nous proposons alors une possible pé-dagogie de l’expérience de conviction par dévoilement des conditions sémio-cognitives de production du sens, un peu comme la littérature et les arts en
général le font par une sorte d’autocompréhension dans leurs domaines res-pectifs.
Chapitre « VII » : Morphodynamisme, émergence et individuation des objets
de sens. Dans cet important chapitre, nous présentons les principaux
con-cepts de notre approche morphodynamique naturaliste du sens : morpho-genèse, système de contrôle, individuation, émergence, métastabilité des formes. Nous commençons par examiner le problème de la conversion du structural et du morphologique en expérience subjective. Nous sommes alors amené à privilégier un morphodynamisme émergentiel au-delà du lo-gico-combinatoire des sémiotiques structurales.
Les effets de sens sont alors abordés à l’intérieur d’une ontologie naturaliste des formes et de leur phénoménalisation, considérant ce morphodynamisme comme un tropisme naturel d’émergence, d’individuation discrétisante et de phénoménalisation de formes dans des substances substrat. Nous abordons aussi directement par un exemple le concept de « système de contrôle » de l’émergence des formes impliquant deux couches de réalité où le cumule de microchangements dans l’une produit des changements qualitatifs dans l’autre, conformément à la Théorie des catastrophes.
Chapitre « VIII » : Inconscient « ex-time » de désir et de jouissance d’un dire de
vérité. Dans ce très important chapitre de notre cadre théorique, nous
po-sons d’abord la question préalable : qu’est-ce qu’un sujet ? Une esquisse historique de la notion de sujet nous fait alors voir que cette notion a oscillé entre deux visions au cours de son histoire : celle du Je pense, et celle du
Ça pense. Notre thèse adopte une vision de type « Ça pense », en concevant
le sujet comme un « sous-jet » du sens disponible qui s’avère pour lui une sorte de « pensée du dehors ». Se pose alors pour nous l’enjeu de l’« ex-sis-tance » d’un sujet au-delà de son état de « sous-jet » du sens, et celui de la conception de ce sujet en tant que sous-jet de désir et de jouissance. Mais qu’est-ce que le désir et le désir de jouissance d’un sujet « sous-jet » ?
Nous proposons une vision du désir comme émanant de sources morpho-dynamiques dans les couches de langage d’une sorte de feuilleté sémioco-gnitif où des formes sémiocognitives émergent en se « contrôlant » mutuelle-ment sous l’effet de l’activité sémiocognitive du sujet. Nous découvrons alors un sujet désirant des objets de sens réels et substantiels alors que ces objets ne sont que morphodynamiques, évanescents et vides de toute substance hors des substances substrat. Mais il s’agit au fond d’un sujet dont le désir est une quête de jouissance plutôt qu’une quête de « bonne forme » du sens, ce qui a d’importantes conséquences pour nous concernant l’enjeu de l’ex-périence de conviction. Nous rappelons alors deux visions de l’inconscient : l’inconscient symbolique du désir orienté vers un objet passé perdu à retrou-ver ; et l’inconscient réel de traces mnésiques de jouissance infantile, ex-sis-tant comme un dire « extime » orienté vers sa phénoménalisation future dans les dits d’une parole.
Mais ce dire de jouissance dans les dits d’une parole et le morphodynamisme des formes du sens et de reconnaissance de leurs homologies sont apparus inégalement pertinents pour susciter un effet de fondement du sens et ainsi une expérience de conviction. En effet, l’expérience de conviction provient-elle du rapport du sujet au sens disponible, donc du sens et par le sens, ou provient-elle du rapport du sujet à lui-même en tant qu’il est aussi cet in-conscient réel de traces mnésiques de jouissances infantiles de sons sans le sens, donc hors sens même si c’est dans le sens ? Au terme de cette réflexion, il nous a semblé que faire face sans compromis à la vérité de son propre dire
extime est un impératif éthique pour tout sujet dans ses rapports de désir
et de jouissance au sens disponible. Et c’est sur la base de cet impératif éthique que devrait se penser pour un sujet en situation d’ultramodernité l’idée d’une authenticité ultramoderne de son croire et de son expérience de conviction sous diverses modalités de rapport au sens.
Chapitre « IX » : Enjeux existentiels pour le sous-jet d’une « pensée du
analyses et propositions concernant la sémiogenèse de l’efficacité symbo-lique et l’expérience de conviction, et nous tentons d’en ressaisir le sens avant de passer à la Quatrième partie de notre thèse, où nous développons l’idée d’une transition en cours vers une épistémè ultramoderne. Nous ten-tons de formuler ainsi avec une certaine précision en quoi cette transition recèle un problème civilisationnel de nature épistémologique et épistémique. Après Michel Foucault nous avons désigné ce problème comme l’avènement d’une « pensée du dehors » du sens à l’intérieur même du sens, de même que sa généralisation et sa consolidation éventuelles dans des pratiques so-ciales requérant aussi une éventuelle pédagogie du sujet, laquelle appuierait des pratiques de dévoilement des processus épistémologiques de fondement du sens, et des processus épistémiques de fondation de l’expérience de con-viction à l’égard de ce sens.
Trois questions de portée existentielle se posent alors pour nous, qui con-cernent au fond l’enjeu d’une possible ou d’une impossible transcendance
objective et réelle de trois instances constituant le socle de l’expérience
sé-miocognitive du sujet désirant, malgré la réduction de ces instances aux conditions structurales et morphodynamiques de leur localisation et de leur production dans l’épaisseur objective du sens disponible : 1) y a-t-il une transcendance objective et réelle de l’OBJET du désir ; 2) y a-t-il une trans-cendance objective et réelle du SUJET du dire et des dits par lesquels cet objet est visé ; 3) y a-t-il une transcendance objective et réelle d’une VÉRITÉ aussi bien du désir, de l’objet qu’il vise, que du sujet lui-même.
QUATRIÈME PARTIE : TRANSITION VERS UNE ÉPISTÉMÈ ULTRAMO-DERNE
La Quatrième partie de notre thèse aborde l’enjeu de l’expérience de convic-tion sous un angle différent : celui de la sociogenèse de l’expérience de con-viction et celui de sa problématisation dans le cadre du passage des sociétés occidentales de simple modernité à ultramodernité.
Nous y présentons d’abord une vision de l’autorité des représentations et des institutions, puis le malaise épistémique qui sévit à notre avis dans l’en-semble de la civilisation occidentale ultramoderne, et enfin la problématique d’une ultramodernité au-delà de la crise actuelle de la modernité.
Chapitre « X » : Autorité des représentations et des institutions du sens. Des conditions plus sociologiques que sémiocognitives peuvent constituer des vecteurs d’efficacité symbolique et d’expérience de conviction. Le Chapitre « X » présente le concept d’autorité des représentations et des institutions, de concert avec une théorie d’origine anthropologique concernant l’évolution des communautés de sens à travers des cycles de structuration et déstruc-turation (communitas) au cours desquels cette autorité fluctue.
Nous présentons d’abord l’autorité des représentations dans l’environne-ment dont elle émerge et duquel elle se reçoit : d’abord c’est une autorité qui se reçoit du sens disponible organisateur d’une communauté de sens ; c’est une autorité dont la reconnaissance et ainsi l’efficacité fluctuent au cours des différentes phases de transformation des communautés ; l’autorité des représentations fonctionne différemment autour des enjeux de fondement et de véridiction du sens, lorsqu’elle s’établit dans des communautés hétéro-gènes ou dans des communautés électives et affinitaires.
Nous proposons un concept de l’autorité des représentations comprenant trois dimensions : d’abord des instances fondatrices sources de fondement de l’autorité des représentations ; des instances d’autorisation au sein des institutions du sens, qui sanctionnent la validité des instances fondatrices ; le fait que l’autorité des représentations délimite le rapport des sujets à la vérité et à l’altérité du sens disponible, régulant ainsi les limites franchis-sables ou non lors des phases de communitas, au cours desquelles les com-munautés sont au fond en quête d’une nouvelle autorité des représenta-tions.