CONCLUSIONS
DES XIXes JOURNÉES
RELANCE
Jean-Louis MARTINAND L.I.R.E.S.T. . E.N.S. Cachan
A. GIORDAN, J.-L. MARTINAND el D. RAICHVARG, Acles JIES XIX, 1997
Il n'est pas dans la coutume des Journées de Chamonix de formuler ces recommandations balancées et consensuelles qui pennettent de clore tant de conférences internationales. Nous voulons maintenir ouvert le questionnement, éveiller la curiosité, stimuler le doute. Donc: ni synthèse, ni conclusion. Je connais pourtant le petit malaise que ressentent certains: citoyenneté, finalement, qu'est-ce-que cela veut dire? Je n'ai pas le goût des définitions: je vous renvoie à vos dictionnaires et encyclopédies préférés, pour y lire les rubriques consacréesàcitoyen, civisme ou citoyenneté. Je ne suis pas sûr que vous serez beaucoup plus avancés; rien ne dispense de poser soi-même les problèmes et de chercher des réponses. De ce point de vue, le constat qui ressort de ces journées, c'est que leur thème a intéressé beaucoup de monde et a stimulé, activé, une dynamiQue intellectuelle. Nous avons été nombreuxàdiscuter sur les droits, les devoirs, les engagements des citoyens, sur les lieux, les communautés, de la commune au monde, au sein desquels et avec lesquels la citoyenneté peut se "pratiquer", les moyens qui la permettent où la contraignent. Je suis rassuré: sur les relations entre sciences, technologies et citoyenneté, il n'y a pas eu parmi nous unanimité; les frictions fécondes continueront.
Il ne s'agit pas cependant de cacher les difficultés du débat. Certaines discussions, la position de certains problèmes souffrent non seulement du manque de définitions partagées et explicites, mais encore - et je crois surtout - de la carence de certaines notions et distinctions.
Du côté des notions, permettez-moi de relever l'absence surprenante de la notion d'entreprise. Au moment ou l'on parle tant de mondialisation des productions, des services, des échanges, des communications, ne pas envisager l'entreprise, avec ses logiques professionnelles et ses structures de pouvoir et de savoir, comme un des lieux les plus décisifs de la citoyenneté est étonnant. J'ajoute que les établissements d'enseignement et de diffusion, les laboratoires de recherche sont de plus en plus pensés et gérés comme des entreprises économiques: cet aspect du problème de la citoyenneté est resté occulte.
Du côté des distinctions, je pense qu'en rester - même si la fonnule du titre pourrait y inciter, mais on ne peut tout dire dans un appel -àla seule opposition "scientifico-technique"jpolitique est réducteur, et donc dangereux. Deux distinctions-oppositions me semblent absolument nécessaires: la première est celle du scientifiQue, où les valeurs de vérité ont un rôle essentiel, et celle du techniQue, où les problèmes de décisions sont proéminents, avec des notions primordiales comme celles de fonctionnalité ou de dimensionnement. La seconde distinction est celle du et du juridiQue; nou s aurions certainement dû approfondir, dans leurs rapport ou développement des sciences et des techniques, les questions de nonnes, de règlements, de responsabilité.
Ces manques n'ont pas entravé l'émergence des interrogations et des débats qui ont marqué les séances plénières et sans doute les ateliers et les espaces de communication. Peut-être, cependant, est-il intéressant d'aller plus loin en affrontant des paradoxes.
Examinons dans cet esprit la question de la démocratie faceàla science. Certains l'ont rappelé: il doit y avoir mariage, ou au moins convergence entre démocratie et science. Il est vrai que dans le travail et la validation scientifiques, le statut social n'importe pas, en principe. Depuis le XVIIIe siècle, l'idée que l'instruction publique et l'éducation civique pour un plein exercice de la citoyenneté, doivent
prendre appui sur la rationalité scientifique et le partage du savoir, a pris de plus en plus de force. Non sans résistances d'ailleurs, et non sans limites: la citoyenneté a été longtemps masculine et propriétaire.
Mais cet appui mutuel "en principe" est-il réel? Est-il réel dans la pratique scientifique? Qui peut dire que l'évaluation des scientifiques, l'expertise d'articles sont exempts de considérations sociales? Cet appui mutuel est-il réel dans les usages de la science? Comment expliquer l'emploi que font certains prix Nobel de leur notoriété scientifique pour promouvoir et imposer des idées pédagogiques plus ou moins naïves et simplicistes,àl'instar d'étoiles du spectacle vantant des médecines allematives ? Surtout, réfléchissons au sens du principe démocratique: tout citoyen compte pour un, qu'il connaisse bien ou mal, qu'il soit "infomlé" ou non. Comment, en démocratie, apprécier l'avis d'un "expert" faceàl'avis d'un citoyen? Que vaut l'avis du citoyen "qui ne veut pas savoir" ? Penser ces problèmes, et on sent bien qu'il y a urgence, implique des perspectives plus complexes, historiques. Il faut penser le rôle des médiations, des groupes, des procédures, des institutions. Il faut distinguer pour les mêmes personnes, les rôles différents, par exemple entre expert et citoyen. En tout cas retenons que les rapports entre démocratie et expertise, scientifique, technique, sociale, sont une préoccupation majeure pour l'avenir.
Examinons enfin, toujours en traquant les paradoxes, la question des disciplines.Àcôté des logiques professionnelles (des organisations et des agents), et souvent liéesàelles au moins par les structures de formation, il y a les logiques spécifiques des disciplines. Certaines oppositions dans nos débats trouvent leur origine dans la non-reconnaissance, la non prise en compte des particularités de fonctionnement, des principes d'unité et de structuration de certaines disciplines; je pense par exempleàla technologie "de culture" dans l'enseignement général ouàla technologie de spécialité dans la formation de techniciens.
Mais ici encore il faut aller plus loin. Face aux enjeux mondiaux et locaux de l'environnement, aux problèmes publics et personnels de la santé ou de la sécurité, on dit souvent qu'il s'agit de questions "interdisciplinaires". En eux-mêmes, ces enjeux, ces problèmes n'ont rien de disciplinaires mais n'ont rien non plus d'interdisciplinaire: ils sont a-disciplinaires. C'est lorsqu'on confie leur étudeàdes organismes de recherche qu'ils deviennent interdisciplinaires, parce que ces organisations sont structurées en disciplines; ce n'est pas le cas lorsqu'ils sont étudiés par une commission parlementaire.
À l'école, leur prise en compte passe par la distinction entre "enseignement de" (enseignements de contenus structurés en disciplines scolaires) et "éducation pour" (éducation pour l'environnement, la santé, la sécurité). Il s'agit en effet de prendre en compte des enjeux en tant que tels, non d'enseigner des connaissances, d'autant qu'ici les savoirs sont incertains, qu'il faut apprécier des risques selon différents points de vue, et promouvoir des comportements. Dans cette perspective, il est alors possible de s'interroger sur les contributions des disciplines, avant tout méthodologiques et instrumentales, et le montage des actions formatrices de comportements individuels et collectifs. C'est pourquoi la réflexion sur les rapports entre disciplinaire/non disciplinaire/interdisciplinaire est-elle aussi urgente.
Il y a donc encore beaucoupàfaire: c'est cela l'intérêt, et le succès de ces Journées.
Quelques références récentes...
AGAZZI E., Le bien, le mal et la science, Paris: P.U.F., 1996.
FRELAT-KAHN B., Le savoir, l'école et la démocratie, Paris: Hachette, 1996.
GODARD O. (dir), Le principe de précaution dans la conduite des affaires hwnaines, Paris: Éd. M.S.H. et I.N.R.A., 1997.
HÉRIARD., DUBREUIL B., Imaginaire technique et éthique sociale, essai sur le métier d'ingénieur, Bruxelles: De Boeck, 1997.
KAHN A., Société et révolution biologique, pour une éthique de la responsabililé, Paris: I.N.R.A. éditions, 1996.
MALLET É., LE BRAS, H. (dir), Penser le XXle siècle - Science et démocratie, Paris: Éd. Passages, 1996.
MA YOR F., FORTI A., Science et pouvoir, Paris: Maisonneuve et Larose, 1995.
PLANTIER 1. (dir), La démocratie à l'épreuve du changement technique, des enjeux pour l'éducation, Paris: L'Harmattan, 1996.
ROQUEPLO P., Entre savoir et décision, l'expertise scientifique, Paris: LN .R.A. éditions, 1997. TREPOS J-Y., La sociologie de l'expertise, Paris: P.U.F., Col. Q.SJ., 1996.
VINCK D., Sociologie des sciences, Paris: A. Colin, 1995.
12 Questions d'actualité sur l'environnement, Paris: Min. Environnement et Z'éditions, 1996. Le savant et le politique aujourd'hui, colloque de la Villette (7-6-1996), Paris: Albin Michel et C.S.J., 1996.
Les sciences de la prévision, Paris: Seuil Points, 1996.
... et
moins récentesBAYET A.,Lamorale de la science, Paris: Éd. Rationalistes, 1947.
HABERMASJ.,Latechnique et la science comme idéologie, Paris: Gonthier, 1968, trad. française 1973, éd. Poche 1978).
COUTEL C. (choix et présentations), La république et l'école, une anthologie, Paris :Presses-Pocket, 1991.
SALOMON J-J., Le destin technologique, (éd. poche 1993), Paris: Gallimard, Folio, 1992. DEFORGE, Y., De l'éducation techniqueàla culture technique - Pour une maîtrise sociale de la technique, Paris: E.S.F., 1993.
FOUREZ G. et coll., Alphabétisation scientifique et technique, Essai sur les finalités de l'enseignement des sciences, Bruxelles: De Boeck, 1994.