• Aucun résultat trouvé

Le prophétisme dans l'Institut des Sœurs de la Charité de Saint-Louis

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2021

Partager "Le prophétisme dans l'Institut des Sœurs de la Charité de Saint-Louis"

Copied!
516
0
0

Texte intégral

(1)

Gisèle Roy

P¿) ,5

U L

& %%%

1

LE PROPHÉTISME DANS L’INSTITUT

DES SOEURS DE LA CHARITÉ DE SAINT-LOUIS

TOME 1

Thèse

présentée

à la Faculté des études supérieures

de l’Université Laval

pour l’obtention

du grade de Philosophiae Doctor ( Ph D.)

FACULTÉ DE THÉOLOGIE ET DE SCIENCES RELIGIEUSES

UNIVERSITÉ LAVAL

QUÉBEC

JANVIER 2000

(2)

La présente thèse se consacre à Γidentification du prophétisme chez les Sœurs de la charité de Saint-Louis, Notre recherche se veut un prolongement et un approfondissement de notre mémoire de maîtrise: « Marie-Louise-Élisabeth de Lamoignon, son charisme et son prophétisme », fondatrice de la même congrégation.

Cette histoire religieuse consistant en une rétrospective de l’œuvre, elle se compose de faits historiques et sociaux, de faits de vie consacrée et d’actions apostoliques. Puisque cette congrégation revêt un caractère international, nous traiterons de la vie de l’institut en général jusqu’à la période conciliaire. Pour !’après concile, nous nous bornerons à la vie religieuse et apostolique de l’institut, dans les trois provinces de l’Est canadien que nous connaissons mieux.

Nous nous servirons d’instruments épistémologiques, soit les travaux des historiens, des sociologues et des théologiens puis nous consulterons les archives de l’institut. Nous discernerons les événements sociaux déclencheurs de prophétisme. Enfin, nous proposerons des pistes de réflexions pour des prospectives d’avenir.

(3)

RÉSUMÉ EN 350 MOTS

La présente recherche se consacre à !’identification de l’action prophétique dans la congrégation des Sœurs de la charité de Saint-Louis. Une hypothèse guide l’ensemble: la lecture de la vie de la fondatrice, !’observation de son vécu, sa spiritualité, ses activités apostoliques de même que le vécu des sœurs sont susceptibles de nous aider à identifier plusieurs facteurs contribuant à déceler des modèles et des temps de prophétisme dans cette congrégation. Ce premier travail constitue de véritables appuis théologiques, spirituels et apostoliques pour aider à mettre en évidence des caractéristiques dans les différentes étapes de la vie des sœurs de ce même institut.

Le principal outil est la vie consacrée apostolique et son adaptation dans l’espace et dans le temps. Le problème principal rencontré, c’est que l’histoire de cette congrégation n’a jamais été écrite et c’est un travail que nous devons d’abord effectuer.

La démarche critique de la recherche adopte, dans un premier temps, une définition du concept prophétique de la vie consacrée et de la formation des instituts de vie religieuse. Pour ce faire, nous avons utilisé les travaux des sociologues: Lemieux, Rouleau, Rocher, Weber, Séguy, Bastide; des historiens: Langlois, Bergeron, Audet; des théologiens: Rahner, Lesage, Congar, De Certeau. Dans un deuxième temps, la recherche utilise les documents des archives de la communauté pour connaître et comprendre la vie de la comtesse

(4)

annales des différentes fondations, nous établissons les principales activités apostoliques. L’histoire de cet institut fait corps avec Γhistoire de la France de 1789 et en partie avec celle du Québec d’après 1903. Nous reconstituons les faits historiques du contexte social et religieux de l’institut, pour souligner l’importance des facteurs socioculturels et des valeurs dans le changement.

L’évolution de l’institut à travers les bouleversements sociaux: la persécution religieuse française, la révolution tranquille québécoise et l’aggiomamento de Vatican II, comportent des facteurs positifs de transformation et de relance de la vie religieuse apostolique guidée par un prophétisme agissant tout en tenant compte de ses origines. L’espérance est perçue comme un des facteurs principaux

Raymond Lemieux Directeur de la recherche de son devenir. c—éLa_ Gisèle Roy Auteure

(5)

AVANT-PROPOS

Je remercie Monsieur Raymond Lemieux, directeur de cette thèse, dont la grande disponibilité m’a permis de réaliser ce projet depuis longtemps rêvé. En même temps qu’un maître, il fut un guide éclairant mes incertitudes et mes faiblesses. Tout en apportant beaucoup d’intérêt à ma démarche, il a su me laisser assez de liberté dans la poursuite de mes objectifs pour éprouver mes capacités. Ses remarques judicieuses me furent très profitables et d’un encouragement constant.

Je tiens aussi à dire ma profonde gratitude à Monsieur Jean-Paul Rouleau, qui a guidé mon travail de maîtrise, et m’a encouragée à poursuivre au doctorat. Je le remercie d’avoir cru en moi, ce qui a soutenu mes efforts tout au long de cette recherche.

Merci aussi à ma communauté qui m’a soutenue de toutes les façons dans la réalisation de ce travail. Ma reconnaissance va particulièrement à sœur Françoise Turcotte qui fut une bonne conseillère et qui a su réaliser la partie technique avec patience, courage et compétence.

(6)

Noble Dame, humble servante de Dieu, elle a aimé et servi Dieu et les pauvres. Son charisme envoûte encore après deux cents ans.

Elle s’est laissée gagner à l’amour de la croix dont elle a décidé de devenir l’épouse.

La contemplation fut son havre de repos; c’est là, au pied de la croix,

qu’elle a savouré les douceurs réservées aux âmes saintes. Elle a bu à la coupe de son divin époux

et en a retiré le nectar

dont seuls les initiés peuvent apprécier la valeur.

Qu’elle soit remerciée pour l’œuvre qu’elle a édifiée et pour toutes les personnes qui ont bénéficié de sa tendresse et de sa compassion.

(7)

ABRÉVIATIONS

A.A.

Apostolicam Actuositatem

A.C.L.R.

Archives de la congrégation des Sœurs de la charité de Saint- Louis, à Rome ( inédit )

A V

E. Autour du vœu d’éducation ( inédit )

C. Constitutions, Sœurs de la charité de Saint-Louis ( inédit )

C.C. Communauté chrétienne

C.L.A.

IV6 Conférence générale de l’épiscopat latino-américain

C. R.C.Q.

Conférence religieuse canadienne du Québec

D.

C. Droit Canon

D.O.

Décrets et orientations du Chapitre ( inédit )

D.O.V

Discours d’ouverture de Vatican II

D.Q.

Dictionnaire québécois

D.R.C.

Deux regards sur une congrégation ( inédit )

D.

V. Dei Verbum

E.

B.P.B.

Extraits du bulletin paroissial de Belz ( inédit )

E.N. Evangelii Nuntiandi

EU. Encyclopediae Universalis

(8)

PC. Perfectae Caritatis

Pr.C. Premières constitutions ( inédit )

P . R. II Petit Robert II

R. Μ. V. Règlements pour la maison de Vannes ( inédit )

R.N. Rerum Novarum

RPF. Rapport de la province de France ( inédit )

S.C. Sacrée congrégation des Religieux

S.E. Sous le souffle de l’Esprit ( inédit )

TR. Téléroma ( inédit )

(9)

TABLE DES MATIERES

RÉSUMÉ EN 150 MOTS... 2

RÉSUMÉ EN 350 MOTS... 3

AVANT-PROPOS... 5

HOMMAGE À MÈRE SAINT-LOUIS... 6

ABRÉVIATIONS... 7

TABLE DES MATIÈRES... 9

INTRODUCTION GÉNÉRALE... 14

1- L’HYPOTHÈSE...16

2- NOTRE INTÉRÊT POUR LE SUJET... 17

3- L’ À-PROPOS DU SUJET... 17

4- LA CONSTRUCTION DU CADRE OPÉRATOIRE DE NOTRE RECHERCHE...21

5- LE CHOIX DE LA STRATÉGIE GÉNÉRALE DE LA VÉRIFICATION...26

6- CHOIX D’UN INSTRUMENT DE COLLECTE DE L’INFORMATION...27

7- L’ARTICULATION DU TRAVAIL COMPREND TROIS SECTIONS:... 28

1) Un aspect théologique et spirituel:... 28

2) Une étude sociologique et historique...31

3) L’analyse du prophétisme dans l’institut...32

PREMIÈRE PARTIE...33

La question du prophétisme dans un institut religieux...33

CHAPITRE 1... 34

DU PROPHÉTISME... ...34

1.1 Le prophétisme, un phénomène humain universel... 36

1.2 Le prophétisme hébreu dans l’Ancien Testament...38

1.3 Le prophète et l’altérité... 39

1.4 La transmission de la parole, spécificité du prophète... 40

1.5 Des DIVERSES FORMES de prophétisme dans l’histoire... 44

1.6 Le prophétisme des religieux... 46

CHAPITRE H...51

(10)

2.1 Des origines de la vie consacrée... 53

2.2 Des diverses formes de la vie consacrée...56

2.3 Des lois défavorables aux institutions religieuses... 59

2.4 Des structures de la vie consacrée...62

2.5 Les religieux et le monde... 64

2.6 L’essentielle vie communautaire...66

2.7 De la nécessaire remise à jour...70

CHAPITRE III...76

DE L’INSTITUT RELIGIEUX...76

3.1 De l’émergence d’un institut religieux... 78

3.2 De l’esprit d’un institut religieux... 82

3.3 De la spiritualité d’un institut religieux... 85

3.4 De l’activité du religieux...87

3.4.1 Des vœux de religion...88

3.4.2 De l'apostolat des religieux...93

3.4.3 De la vie de prière et de l’union à Dieu...95

3.5 De l’inculturation de l’Évangile... 97

DEUXIÈME PARTIE... 104

L’institut des Sœurs de la charité de Saint-Louis...104

CHAPITRE IV...105

MARIE-LOUISE-ÉLISABETH DE LAMOIGNON-MOLÉ,...105

FONDATRICE D’UNE CONGRÉGATION RELIGIEUSE...105

4.1 La comtesse... 107

4.2 La veuve Molé...110

4.3 La fondatrice...113

4.4 La vie spirituelle de la fondatrice... 114

4.4.1 Du contenu de ses lettres... 116

4.2.2 Du contenu des conférences... 126

4.4.2.1 De l’esprit de l’institut... 128

4.4.2.2 Le portrait idéal de la sœur de la Charité de Saint-Louis tracé par la fondatrice... 135

CHAPITRE V...142

LE CADRE DE LA FUTURE FONDATION DE MADAME MOLÉ... 142

5.1 Le climat social de la France au XVIIIe siècle... 143

5.2 L’Église de la fin de l’Ancien Régime et de la Révolution... 146

5.3 Le milieu de Vannes en Bretagne...155

5.4 L’Église de Vannes sous la Restauration... ... 158

CHAPITRE VI...162

LES GRANDS ÉVÉNEMENTS SCOLAIRESDU XVIIIe SIÈCLE FRANÇAIS...162

6.1 Le système français d’éducation au XVIIIe siècle... 164

6.2 Rapports de la situation politique avec l’institut des Sœurs de la charité...169

6.3 Mort de la fondatrice et charisme de fonction pour celles qui restent...170

6.4 Reprise de l’éducation par l’État français...172

6.5 Pendant ce temps chez les Sœurs de la charité de Saint-Louis...182

6.6 Les congrégations sont menacées de dissolution... 187

CHAPITRE Vil... 199

DE LA CRISE DE 1902... 199

7.1 Delà sécularisation des sœurs de France... 201

(11)

11

7.3 De LA GUERRE DE 1914-1918...209

7.4 De l’entre deux guerres... 211

7.5 De la guerre 1939-1945... 216

7.6 De l’après-guerre... 220

CHAPITRE VH!... 226

L’ÉMIGRATION DE L’INSTITUT...226

8.1 LE PEUPLE CANADIEN-FRANÇAIS...228

8.2 ׳ La situation économique du Canada français... 234

8.3 La situation politique au Canada français... 239

8.4 La situation de l’éducation au Canada français...242

8.5 L’arrivée des sœurs françaises en Amérique... ...247

8.5.1 Les fondations dans la province de Québec...247

8.5.2 Fondation aux États-Unis... 258

8.5.3 Fondations dans l Ouest canadien... 259

8.6 La communauté se prolonge à Haïti... 261

8.7 Les sœurs émigrent à Madagascar... 266

8.8 Fondations en Afrique... ... 269

8.9 Le généralat est transféré de Vannes à Rome... 270

TROISIÈME PARTIE... 275

Déconstruction et reconstruction; les mises en causes contemporaines du charisme... 275

CHAPITRE IX... 276

LE CONTEXTE D’UNE SOCIÉTÉ EN CHANGEMENT...276

9.1 Delà constatation de l’arrivée de la modernité dans nos sociétés occidentales... 279

9.2 Réaction de l’Église devant la montée de la modernité... 287

9.3 Sécularisation dans le contexte de la modernité...289

9.4 Une autre conséquence de la modernité: la Révolution tranquille au Québec...290

9.5 L’Église s’engage dans le mouvement de la modernité en proposant une mise à jour de SON SYSTÈME... 296

CHAPITRE X...304

SITUATION D’INCONFORT DES SŒURS ENSEIGNANTES...304

10.1 Le concile et la vie consacrée... 307

10.2 Renouveau conciliaire chez les Sœurs de la charité de Saint-Louis... 315

103 La COMMUNAUTÉ s’engage dans une réflexion post conciliaire...319

10.3.1 Un retour aux sources de la vie chrétienne et spirituelle de l'institut... 321

10.3.2 Un retour à l'inspiration originelle de la fondatrice... 323

10.3.3 Une adaptation de l'institut aux conditions nouvelles d'existence...324

10.4 Un sondage questionnaire et une période de deux ans d’essai permettant les ajustements nécessaires À l'institut... 328

10.5 Des décrets et des recommandations du chapitre spécial formulés en vue de la rédaction DES NOUVELLES CONSTITUTIONS DE L'INSTITUT... 330

10.5.1 L'esprit de l'institut...331

10.5.2 L'engagement apostolique... 333

10.5.3 La consécration religieuse... 334

10.5.4 La vie de prière... 337

10.5.5 La vie communautaire... 339

10.5.6 La formation initiale et la formation continue...340

10.5.7 Le gouvernement central et l’administration locale... 342

CHAPITRE XI... 346

(12)

11.1 Nouvelles expériences de vie dans l’institut: réussites et faiblesses... .. 349

11. 2 L’image statistique de la congrégation en 1976 comparée à celle de 1970, soit avant la MISE À JOUR...351

11.3 L’IMAGE HISTORIQUE DE L’INSTITUT... 352

11.4 La VIE DE PRIÈRE DANS L,APRÈS-CONCILE... 353

11.5 La VIE FRATERNELLE... 355

11.6 La VIE PROFESSIONNELLE ET L’ENGAGEMENT APOSTOLIQUE... 356

CHAPITRE XII... 367

LA MISSION ÉDUCATIVE DES SŒURS... 367

DE LA CHARITÉ DE SAINT-LOUIS... 367

12.1 Le vœu d’éducation dans l’institut... 368

12.2 L’évangélisation dans la mission éducative de l’Église... 375

12.2.1 Qu ‘est-ce qu 'évangéliser?... 379

12.2.2 ... dans la mission éducative de l'Église...382

12.2.3 ... selon les constitutions des Sœurs de la charité de Saint-Louis... 385

CHAPITRE XIII... 390

BILAN DES VINGT-CINQ DERNIÈRES ANNÉES... 390

13.1 Expérience de mort des années post conciliaires...392

13.2 L’engagement auprès des pauvres...396

CHAPITRE XIV... 402

LA VIE CONSACRÉE : UNE UTOPIE ET/OU MYSTÈRE DE DIEU?...402

DES PROSPECTIVES D’AVENIR... 402

14.1 De l’utopie et de ses différentes formes...403

14.2 Sociologie de l’utopie selon Mannheim... 406

14.3 L’utopie socialiste du XIXesiècle, celle de Saint-Simon et celle de Charles Fourier... 408

14.3.1 L'utopie saint-simonienne... 408

14.3.2 L'utopie de Charles Fourier... 410

14.4 L’utopie chrétienne: libérer l’homme de l’injustice...412

14.5 L’UTOPIE DE LA VIE CONSACRÉE DANS UNE CONGRÉGATION RELIGIEUSE... 418

14.5.1 La vie religieuse, une démarche utopique guidée par l’espérance... 419

14.5.2 La vie consacrée, une réponse à un appel de Dieu...424

14.6 Prospectives à l’aube du troisième millénaire... 427

14.7 Vers un nouveau départ... 432

TABLEAU SYNOPTIQUE DE LA THÈSE... 440

CONCLUSION GÉNÉRALE... 441

TROIS GRANDES ÉTAPES DANS LA VIE DE L’INSTITUT... 443

A) La construction... :...444

B) La déconstruction... 445

C) La RECONSTRUCTION... 446

PRÉSENCE DU PROPHÉTISME DANS L’INSTITUT... 447

PROSPECTIVES D’AVENIR... 452

BIBLIOGRAPHIE... ... 457

Pour introduire le prophétisme...457

A LA DÉCOUVERTE DE LA VIE CONSACRÉE... 461

(13)

13

Sur l’évolution de la société: la sociologie...477

Pour un éclairage spirituel : la théologie...484

La religion et son contexte social...489

Les archives de l’institut : son histoire et son évolution... 493

L’évangélisation à travers le monde... ... 494

ANNEXE 1...496

SUPÉRIEURES GÉNÉRALES ET LES DIVERS PALIERS DE GOUVERNEMENT... 496

Supérieures générales Papes Evêques Gouvernement civil... ANNEXE 2...500

DATES MARQUANTES DANS L’HISTOIRE DE L’INSTITUT...500׳

ANNEXE 3... 508

(14)

« L’envoi du Christ ‘jusqu’aux extrémités de la terre’ demeure aussi actuel que le jour où il a retenti auprès des premiers témoins. Une poignée d’hommes sont partis partager l’espérance qui avait transformé tout leur être. A la source de ce témoignage, une certitude: celle du Christ ressuscité toujours vivant, ‘exalté par la droite de Dieu’ (Ac 2,33): un envoi: ‘Allez, faites de toutes les nations des disciples’ (Mt 28,18): une assurance: ‘je suis avec vous jusqu’à la fin des temps’ (Mt 28, 20); une force intérieure: ‘Vous allez recevoir la puissance de l’Esprit’ (Ac 1,8) ». (Jean Rigal,

1985:10).

Les groupes religieux naissent d’une idée assemblant des valeurs dont l’enjeu est la contribution personnelle. Selon Bastide: « Les idées sont le reflet de nos besoins » (Bastide, 1975: 70). Marx nous rappelle que tout homme se donne une projection, un projet pour réussir sa vie.

(15)

15

« Les idéologies sont le terreau des systèmes sociaux et des systèmes scientifiques »(Dumont, 1974: 171). Elles s’intégrent dans la société et contribuent à maintenir les hommes ensemble. C’est à l’intérieur de la collectivité que se trouvent les raisons de l’ordre et les raisons du désordre entraînant sa modification. « La société est toujours le lieu d’affrontement permanent entre facteurs de maintien et facteurs de changement » (Balandier, 1971: 107).

Habituellement la force motrice des idées et des projets est génératrice de dérangements. Dans le contexte religieux, il y a lieu de distinguer entre l’idéologie et le prophétisme. « Le prophète fuit l’idéologie. Il interpelle fidèlement la société à propos des enjeux importants affectant le sort historique de son peuple. Cela requiert intelligence, passion, persévérance et courage » (Baum, 1990: 42). L’histoire humaine est la place du mystère de Dieu, du mystère du rachat et son explication est en référence avec Jésus Christ. Les actions suscitées par les prophètes dépassent l’injustice, elles favorisent la solidarité et la réconciliation.

Les idéologies sont définies comme des ensembles d’idées; elles rendent compte rationnellement du mouvement et de la direction de l’histoire. Mobilisant des personnes, elles rendent possible un projet social promouvant la justice pour tous. Ces idéologies peuvent configurer des objectifs et des conflits d’une plus vaste étendue. « Elles sont utilitées et sont souvent nécessaires pour la reconstruction d’une société, mais elles sont toujours partielles et provisoires » (Baum, 1990: 41).

Cependant, l’individu ne peut se contenter de se soumettre à des idéologies. Il a la faculté de les contester grâce à sa force spirituelle au nom d’une autre vision ou d’une autre espérance. On reconnaît habituellement, chez les fondatrices de communautés, la présence d’un charisme personnel, mis au service d’une cause qu’elles estiment urgente pour une société donnée. Leur message, héritage divin pour un groupe, paraît approprié pour saisir la dynamique du changement apporté.

(16)

Dans le cas qui nous intéresse, Madame Mole de Champlâtreux, fondatrice de la congrégation des Sœurs de la charité de Saint-Louis, a généré un changement social et spirituel au sein de la société française du ΧΥΙ1Γ siècle. Douée d’un charisme personnel pour la justice sociale et la compassion, elle entraîne à sa suite au delà de 3000 femmes attirées par sa spiritualité et par son œuvre. Notre intention est de tenter de comprendre la dynamique de création d’une nouveauté chez la fondatrice. Ce travail de réflexion et d’analyse nous amène à refaire le parcours des étapes importantes de la congrégation, tout en essayant d’identifier l’authenticité des valeurs de Madame Molé à travers la continuité de son projet.

1- L’hypothèse

Notre hypothèse consiste à nous demander si et comment les Sœurs de la charité de Saint-Louis ont assumé le charisme de fonction de leur congrégation. En d’autres termes, peut-on affirmer que l’héritage spirituel et apostolique légué par Madame Molé de Champlâtreux, la fondatrice, a été conservé dans toute son authenticité et mis en action pendant toute la vie de la congrégation. Si oui, comment? Si non, quelle évolution devrait-on entreprendre pour comprendre le devenir de cette congrégation? Si les Sœurs de la charité de Saint-Louis admettent que leur fondatrice fut un prophète pour la congrégation et pour le monde, de quelle façon ont-elles su appliquer les enseignements reçus pour éclairer la mission qui leur est propre.

Reconnaître la valeur prophétique de la fondatrice, c’est identifier une parole de Dieu adressée à toutes les sœurs qui suivront cet appel dans la concrétisation du projet initial. Cette reconnaissance prophétique devrait donner force de loi à travers toute la complexité de la vie apostolique et spirituelle des différentes périodes de la vie, depuis la mort de la fondatrice survenue en 1825.

(17)

17

2- Notre intérêt pour le sujet

Faire l’étude d’une congrégation religieuse, à la fin du XXe siècle, peut paraître paradoxal. Cependant, cette recherche est motivée par une double constatation: d’une part, la vie religieuse est discréditée dans la société actuelle et les congrégations souffrent d’une crise d’identité et de plausibilité; d’autre part, nous posons la question du message annoncé autrefois par la fondatrice à savoir s’il est encore recevable. C’est à partir de ces deux postulats que se soulève la question de !’actualisation et de la survie du prophétisme dans la congrégation!

Il ne suffit pas de constater qu’une communauté religieuse ait survécu, depuis bientôt deux siècles, à travers les vicissitudes de l’histoire. Notre préoccupation est de parvenir, à l’aide d’une analyse, si limitée soit-elle, à mettre en évidence les principaux critères qui ont guidé les differentes générations de religieuses, dans leur vie spirituelle et dans leurs activités apostoliques. Le problème nous paraît fondamental, non pas dans le sens d’affirmer que cette congrégation a subsisté aux différents obstacles et même à de grands conflits existentiels, mais dans le sens de déceler la trame de fond qui permet de dévoiler l’authenticité persistante du prophétisme depuis ses origines. A notre connaissance, cet effort d’explication n’a pas été fait d’une façon approfondie, du moins dans le sens précis que nous désirons le faire.

3- L’ à-propos du sujet

Nous constatons actuellement, une perte d’audience des communautés religieuses dans la société, particulièrement avec la nouvelle génération. A une époque de dépérissement de la pratique religieuse, la vie consacrée pose question, on reconnaît moins sa pertinence qu’autrefois. La liberté de même que l’engagement définitif sont des valeurs qui semblent remises en question. Dans cette société du

(18)

temporaire, F à-propos du discours sur le don total de soi, dans la vie religieuse, fait sourire bien des sceptiques. On ne peut nier cependant, que certains groupes de religieux continuent, plus discrètement qu’autrefois, à consacrer leur vie à Dieu, en se donnant un style de vie simple joint à une œuvre apostolique. Cette remarque ne nous empêche pas de nous rappeler l’importance, il n’y a pas si longtemps, des communautés religieuses dans la société.

La vie congréganiste mixte de pratiques sociales et religieuses s’insérait à la fois dans le temps de l’Église et dans celui de la société. A l’intérieur du catholicisme, le triomphe des congrégations est celui d’une novation qui s’est imposée lentement. Ce ne fut qu’après une longue gestation que la vie active compatible avec l’état régulier s’est installée dans les congrégations féminines au XIXe siècle. La montée des congrégations de femmes, en France, a eu des effets percutants dans la société d’alors.

Au lendemain de la Révolution de 1789, les congrégations religieuses ont été grandement modifiées par le régime bonapartiste. Plus de neuf dixièmes des religieuses, encore vivantes au début du siècle, ont été définitivement sécularisées. Des congrégations nouvelles ont vu le jour. Elles résultèrent d’un vigoureux courant protestataire qui s’est développé dans la trace de la Révolution. Le traumatisme des persécutions religieuses, pendant la révolution de 1789, ainsi que l’ignorance et l’indifférence à l’égard de la foi, ont fortement marqué le début du XDT siècle.

Souvent fondés par des femmes remarquables, les nouveaux instituts religieux s’imposent d’emblée. Toutes les congrégations importantes, à quelques exceptions près, ont vu le jour entre 1800 et 1850. A cette époque, on compte soixante-six mille congréganistes en France. Les diverses formes d’assistance qu’elles contrôlent entièrement sont à peu près toutes déjà existantes. Sans cesse à la recherche de formes nouvelles pour une action plus immédiate sur la société, leur

(19)

19

présence est signalée dans les écoles, les hôpitaux, les prisons. De plus, ces femmes se lancent à la conquête du monde. En quelques années, c’est en Europe, dans le nouveau monde, aux portes de l’Afrique et de l’Asie que nous les trouvons. Leurs imposantes propriétés manifestent leur puissance récemment acquise.

Mais, 1860 marque la date de leur essoufflement; le temps des fondations est pratiquement terminé. La baisse des vocations provoque leur ralentissement. Elles se dirigent alors vers les « bonnes terres » de chrétienté. La législation anticongréganiste du début du XXe siècle, avec la guérilla fiscale, seront propices à un second épuisement.

«En 1880, en France, sept femmes sur mille sont religieuses. Le temps des fondations est clos et celui des congrégations est à son apogée. Le premier est celui de l’émergence, de la novation, de la mobilisation des élites pour favoriser l’éclosion d’un modèle efficace d’action sur la société dans l’Église. Le second est celui de la durée, de !’institution, de la popularisation de ce modèle auprès d’une plus grande masse de personnes » (Langlois, 1984: 309).

Le modèle congréganiste a fait la preuve de sa modernité, il a su s’adapter à toutes les situations, en même temps qu’il s’est intégré dans la tradition de la vie régulière. Les conjonctures offertes aux femmes à cette époque leur ont permis de prendre une place dans la société française. Les congrégations, pour se développer, ont dû faire appel à des femmes d’action. Elles leur ont offert des postes de responsabilité répondant à leur esprit d’initiative et à leur liberté d’entreprise. Une grande variété de métiers répondaient aux aptitudes des personnes désireuses de servir Dieu et la société dans un institut religieux.

Les quatre cents congrégations nouvelles ont vu le jour dans une période de quatre-vingts ans. Jusqu’en 1960, elles vont se maintenir, grâce à la solidité de leurs institutions, officiellement reconnues par l’Église. Mais au début du XXe

(20)

siècle, c’est particulièrement en Amérique, qu’elles gagnent en dynamisme. Cela va durer une soixantaine d’années.

Depuis I960, le recrutement diminue de lui-même puis, au tarissement de plus en plus évident des vocations, s’ajoute le départ accru des plus jeunes. Le vieillissement devient inquiétant, la diminution des effectifs perceptibles, les regroupements inévitables. Pour faire face à cette situation difficile, les congrégations se transforment: elles adaptent leurs œuvres, leur costume, leur mode de vie traditionnel. Elles tentent de chercher des voies nouvelles pour un avenir incertain. Le temps n’est plus où les congrégations offraient un modèle dominant d’organisation des élites dans l’Église ni la forme d’action spécifique religieuse sur la société.

Le déclin des instituts religieux sera-t-il le résultat de conjonctures comme le fut leur éclosion. Bien des causes peuvent être évoquées devant la disparition des congrégations religieuses mais, là n’est pas notre sujet. Est-ce prématuré de dire que le phénomène congréganiste est passé à l’histoire. Est-ce aussi faire la preuve d’une ambition démesurée que de risquer un retour en arrière de deux cents ans, pour tenter d’identifier le prophétisme qui a fait vivre cette congrégation?

D’abord, la fondation d’un institut religieux est incontestablement un événement unique pour les personnes qui en sont membres. L’inquiétude que vivent les communautés religieuses actuellement est réelle. Elle est la traversée du désert. La vie religieuse qui est devant nous ne sera évidemment pas celle de jadis. Si la crise des vocations est devenue alarmante, trouvera-t-on une adaptation éventuellement favorable au recrutement pour aujourd’hui?

(21)

21

4- La construction du cadre opératoire de notre recherche.

Notre démarche se veut un regard critique sur l’ensemble de cette congrégation dite internationale. En effet, implantée dans différents milieux culturels de tendances religieuses et spirituelles composites, le vécu des membres de la congrégation oeuvrant alors, pourra nous fournir un éclairage dans cette entreprise. C’est dans cet esprit que nous appréhendons une mise en évidence d’un certain prophétisme. A l’intérieur d’une dialectique passé-présent, nous nous proposons une incursion heuristique dans le voisinage des personnes qui ont mené les destinées de la communauté. Certes, il ne s’agit pas là d’une confrontation, mais bien d’une relecture du passé pour en dégager une interprétation, limitée bien sûr, mais défendable nous l’espérons.

Nous n’avons pas la naïveté de prétendre analyser tout le vécu de la congrégation; nous envisageons une approche partielle, voire épisodique; ainsi notre démarche sera d’apporter une contribution à cette congrégation à laquelle nous appartenons.

Une remarque nous semble importante à cette étape-ci, c’est la distanciation du chercheur par rapport au sujet. Intervenir dans cette histoire, pour tenter de découvrir le prophétisme de cette congrégation dont nous sommes, tout ensemble, juge et partie, nous pose des défis. D’abord, nous nous abstiendrons de confondre

objectivité et neutralité.

L’objectivité ne signifie pas l’absence de jugement sur le passé, en fonction du présent, mais le constant effort pour dépasser nos préférences et notre propre jugement, de façon qu’ils ne s’interposent pas comme un prisme déformant, entre le chercheur et la réalité. Donc, afin de garder la distanciation nécessaire avec le sujet, nous éviterons les préjugés et nous essaierons de mettre en veilleuse nos

(22)

prénotions, dans la mesure du possible, pour ne pas altérer la nature des événements.

Nous ne prétendons pas être exempte d’impartialité totalement. C’est assurément un idéal difficile à atteindre. Nous tenterons cependant de marcher sur cet étroit chemin de crête, où l’on refuse la neutralité, tout en nous attardant à l’objectivité. Nous devrons rendre compte des faits passés en les replaçant dans les contextes qui leur conviennent.

Nous dirons les mérites et les erreurs de cet institut. Nous nous placerons sur ces deux plans différents. Le lecteur éprouvera peut-être le sentiment d’une contradiction; cependant, c’est en cela que consiste l’objectivité croyons-nous! On ne peut comprendre le déclin des congrégations religieuses qu’en décrivant ce qu’elles ont été, donc en remontant loin dans le passé.

L’objet de notre recherche appartient à la fois au passé et au présent, puisqu’il s’agit d’une congrégation qui fait partie de la grande histoire, particulièrement de l’histoire de France, au tournant du XIXe siècle. Le fait de la Révolution de 1789 a quelque chose de primordial dans la fondation de cette congrégation par Marie- Louise-Élisabeth de Lamoignon, Madame Molé.

Originaire d’une grande famille de la noblesse française à la réputation respectée, sinon enviée, cette jeune fille a été tôt marquée par une grande sensibilité spirituelle. Devenue comtesse par son mariage avec le riche et noble avocat, Edouard-François Molé de Champlâtreux, elle mènera une vie exemplaire par sa charité envers les pauvres et les prisonniers. Veuve au moment de la Révolution, et mère de trois enfants, elle se tourne vers Dieu et songe à lui donner sa vie.

Dans des situations politiques nouvelles, les conjonctures lui seront favorables pour la fondation d’un institut de charité. Sa condition sociale, sa culture intellectuelle,

(23)

23

sa fortune et sa vie spirituelle sont autant de conditions propices à la réalisation de son projet. Les filles de la noblesse sont très présentes au lendemain de la Révolution. Plusieurs d’entre elles ont pu réagir d’une façon affective au drame qui les a personnellement bouleversées.

Femmes d’expérience, parfois âgées, elles sont bien accueillies par une administration impériale qui cherche, par tous les moyens, à se rallier les anciennes familles. Madame Molé, dame de la grande société, éduquée, riche et noble, dirigée par un prêtre à la spiritualité éprouvée, présentait le modèle désiré pour la fondation d’un institut. L’évêque de Vannes, Mgr de Pancemont et Napoléon ne pouvaient demander plus à Madame Molé pour approuver son œuvre.

La fondatrice a généré un processus de changement social, religieux et spirituel à une époque de bouleversement d’une certaine société. Changement social, en établissant des maisons de charité pour les enfants pauvres et abandonnés. Changement religieux et spirituel en fondant un institut de vie consacrée. En nous situant dans le contexte de la fin du ΧΥΙ1Γ siècle, le traumatisme de la Révolution et la spiritualité du temps invitaient les saintes âmes à s’offrir avec le Christ. Elles s’engageaient à restaurer ce que l’humanité avait blessé tant dans l’Église que dans la société.

La fondatrice a dû elle-même payer une lourde rançon à cet événement déstabilisateur pour le peuple français. Madame Molé a vécu la mort de son mari, le comte Molé, guillotiné par fidélité à son roi et à son pays. De plus, éveillée très tôt aux communications divines, la fondatrice a vite fait de se tourner vers Dieu et de s’offrir en victime de réparation pour les péchés de son peuple. La spiritualité christologique, centrée sur la Passion, a grandement contribué à sa formation spirituelle. Sa contemplation s’orientera vers la croix de Jésus à laquelle elle veut prendre une part très active.

(24)

Toujours dans ce contexte révolutionnaire, la fondatrice constate les dégâts causés aux citoyens et à l’Église. Devant un peuple désemparé, aux valeurs meurtries et aux mœurs affaiblies, il fallait contribuer activement à la reconstruction de l’Église de France et, par le fait même, du pays. Dans cette visée, la fondatrice ouvre des maisons de charité pour l’éducation et !’instruction des enfants pauvres et abandonnés et des maisons de retraites spirituelles.

L’éducation et !’instruction des enfants sont orientées, dès le début, vers la formation de toute la personne. Cela ne consiste pas seulement dans l’assimilation des matières académiques, mais aussi, dans !’apprentissage d’un métier. C’est la nouveauté de la fondatrice. « Il faut former non seulement de bonnes chrétiennes, mais aussi de bonnes citoyennes capables de participer à la reconstruction du pays », disait-elle! Les maisons de retraites spirituelles permettront la participation à l’évangélisation des masses populaires et l’hospitalité des vieillards aidera ces derniers à trouver la paix de Dieu.

Le prophétisme de la fondatrice se traduit donc en termes de nouveauté et d’espérance: la participation à la reconstruction de l’Église et de la société par l’éducation et l’évangélisation. Cette nouveauté a-t-elle toujours été présente au cœur de la mission des Sœurs de la charité de Saint-Louis? Comment s’est traduit le prophétisme jusqu’à aujourd’hui? Nous examinerons, certes, d’un oeil que nous voulons critique, le passé, le passif et l’actif de la congrégation de même que sa présence actuelle au monde.

Il nous paraît évident que la comtesse Molé a vécu un charisme personnel et un prophétisme particulier. Il nous semble non moins clair qu’un certain nombre de religieuses, au-delà de trois mille selon les archives de la congrégation, n’auraient pas été ou ne seraient pas ce qu’elles sont sans l’héritage qu’elles ont reçu de la fondatrice. Cependant une question se pose ici en contrepartie: ont-elles été ce

(25)

25

qu’elles auraient dû être? Le sont-elles aujourd’hui? Nous décrirons justement ce patrimoine légué par la fondatrice.

Dans le règlement pour la maison de Vannes, en 1803, la fondatrice écrivait:

« Le but de cet institut est de procurer la gloire de Dieu par une charité authentiquement évangélique, embrassant les deux aspects: a) l’amour de Jésus crucifié; b) l’amour du prochain réalisé par un double apostolat extérieur et intérieur ».

Dans une de ses conférences, elle exprime ce que signifie procurer la gloire de Dieu:

« La gloire de Dieu et notre salut sont ici comme inséparables; et en effet, cette gloire de Dieu, dans l’Incarnation du Verbe divin, consiste à sauver les hommes et à opérer l’ouvrage de notre Rédemption, tellement que, dans ce mystère, Dieu glorifié et l’homme sauvé, c’est proprement la même chose » (Molé, 1938: 23).

Pour la fondatrice, procurer la gloire de Dieu, c’est encore faire connaître ses perfections par les mêmes moyens que le Sauveur des hommes est venu glorifier son Père. Les perfections de Dieu sur lesquelles elle attire !’attention sont la miséricorde, la justice et la charité. En effet, la miséricorde de !’Homme-Dieu descend jusqu’à nous; la justice veut rendre à chacun ce qui lui appartient et la charité, dans le service du frère, lui assure !’éducation et l’évangélisation.

Ne retrouve-t-on pas, aujourd’hui comme hier, une société en état de sourde révolution; une société où les valeurs sont très malmenées, où les familles éclatent, où les parents démissionnent, où les jeunes se droguent et se suicident, où les prisons regorgent, où le sida fait des ravages impressionnants? Après deux cents ans, le message de la fondatrice est-il toujours pertinent?

(26)

Si l’État a repris le contrôle des œuvres promues par les communautés religieuses, comment les membres de cet institut réussissent-ils à faire connaître encore aujourd’hui la miséricorde, la justice et la charité de Dieu? Parce que la fondatrice représente une figure marquante, qui a laissé ses traces dans une société en pleine révolution, provoquée par un désir de changement, il nous semble important de raconter le vécu de cette femme qui s’est rendue maîtresse de son destin.

De plus, nous ne pouvons pas étudier un groupe humain sans le replacer dans le milieu dans lequel il est inséré. Comment analyser l’évolution d’un institut religieux consacré à des œuvres d’éducation et d’évangélisation sans connaître les normes et les lois de ces valeurs, dans les sociétés respectives, tenant compte de Pinculturation? Certes, nous aurons à décrire certains événements majeurs arrivés dans la société pendant certaines décennies et à en établir le lien avec la prise de position de la congrégation.

Nous considérerons les modifications survenues dans l’orientation apostolique de la communauté, en évaluant la nouveauté des œuvres par rapport aux aspirations de la fondatrice. Le monde est en constante évolution, les congrégations religieuses n’y échappent pas; elles subissent, elles aussi, le choc des changements! Elles doivent s’adapter à la nouveauté pour survivre. Les virages à opérer sont parfois difficiles, douloureux même!

5- Le choix de la stratégie générale de la vérification

Pour appliquer le plus efficacement possible le cadre opératoire, de manière à obtenir la réponse la plus pertinente à notre question spécifique, nous avons choisi l’enquête par !’observation des faits et les facteurs qui les influencent. Notre étude s’étendra depuis la fondation de la congrégation, soit de 1803 à nos jours. Nous devrons nous intéresser aux différents milieux concernés par notre question. Notre

(27)

enquête sera sélective, ne retenant que les éléments propres à trouver une réponse à la question posée: le prophétisme et les voies d’avenir de ce prophétisme.

Nous avons choisi l’enquête parce que c’est l’instrument qui nous semble le plus approprié à notre recherche. Nous aurons à déterminer la nature de !’observation que nous voulons réaliser de même que le type d’information à recueillir et, par conséquent, le genre de traitement des données à effectuer. Puisqu’il s’agit d’un groupe comptant actuellement moins de mille membres, sept cent quatre-vingts pour être précise, nous étalerons notre étude des débuts de la congrégation jusqu’à maintenant, afin d’obtenir une meilleure représentativité.

6- Choix d’un instrument de collecte de !’information

Nous pouvons rejoindre le passé par les traces qu’il a laissées. L’information constitue l’élément de base pour la vérification de l’hypothèse. Nous chercherons à utiliser le plus de faits possible de nature à étayer notre argumentation. Tenant compte du degré d’accessibilité de cette information, nous avons choisi !’observation documentaire.

L’observation documentaire est l’analyse d’écrits qui servent de preuves ou de renseignements. Dans cette optique, nous utiliserons les documents d’archives de la congrégation qui traduisent la vie officielle de l’institut, les biographies et les écrits de la fondatrice, les récits de la fondation, les lettres des supérieures majeures et leurs rapports quinquennaux, les annales de la communauté, les archives locales des maisons, les nécrologies, les différentes études effectuées lors d’événements particuliers à l’institut tels les célébrations d’étapes, Vaggiomamento.

Nous consulterons aussi les lettres apostoliques des évêques, les encycliques et les directives du Saint-Siège concernant la vie religieuse et la vie missionnaire, des

(28)

documents conciliaires tels Lumen Gentium, Gaudium et Spes, Perfectae Caritatis, Ad Gentes, etc...

7- L’articulation du travail comprend trois sections:

1) un aspect théologique et spirituel, 2) une étude sociologique et historique, 3) l’analyse du prophétisme dans l’institut.

1) Un aspect théologique et spirituel:

Nous établirons certains concepts propres à éclairer notre étude soit:

- le prophétisme dans ses différentes formes, - la vie consacrée à travers le temps,

- la mission des religieux dans l’Église avant et après Vatican II, - l’inculturation dans les différents milieux d’insertion.

a) Le prophétisme dans ses différentes formes.

Nous aurons à décrire le prophétisme comme un ensemble d’activités et de rôles sociaux qui renvoient au personnage du prophète. Ce phénomène bien répandu depuis l’antiquité relève du domaine de l’insondable, du sacré, du mystérieux. Certaines figures prophétiques font leur apparition à des moments déterminés de l’histoire, elles prennent une forme précise suivant leurs stratégies d’action et leur pouvoir mobilisateur. Souvent, elles reçoivent leur titre des personnes témoins de leur charisme.

(29)

29

A différentes époques de l’histoire, on fait mention de toutes ces voix de femmes et d’hommes qui savent discerner les signes des temps, qui dérangent les installés et rendent l’espoir aux malheureux. Les prophètes parlent au nom d’un Autre, se posant ainsi comme intermédiaires entre la société et la divinité de qui ils reçoivent leur mission. Leur message est destiné à faire connaître au peuple la signification des événements et les desseins de Dieu.

b) La vie consacrée à travers le temps

On ne peut concevoir une congrégation religieuse sans la rattacher expressément à la vie consacrée à Dieu par les vœux de religion. Consacrer sa vie à Dieu, c’est ne vouloir vivre que pour lui. Et la vie religieuse est la façon personnelle dont quelqu’un structure l’expérience vécue de sa relation aux autres et à Dieu, en référence à Jésus-Christ.

Toutes les formes de vie religieuse sont constitutives de la proclamation de l’Évangile. La spécificité du religieux est d’être critique, prophétique et novateur. Pour être vrai, son langage doit découler d’une incontestable expérience de Dieu vécue dans la modernité. C’est dans cette vision de l’authenticité du religieux, totalement donné à Dieu pour le service de la parole aux frères, que peut être assurée la survie de la vie religieuse à travers le monde.

En 1983, la sacrée congrégation pour les Religieux et les instituts séculiers a publié le document « l’Enseignement de l’Église sur la vie religieuse »:

« La consécration est le fondement de la vie religieuse... elle est un acte divin. Dieu appelle quelqu’un qu’il met à part pour lui être consacré de façon spéciale. L’union au Christ par une consécration dans la profession des conseils évangéliques peut se vivre au milieu du monde, en travaillant dans le monde et s’exprimer par les moyens du siècle » (S.C., 1983: no: 5).

(30)

c) La mission des religieux dans l'Église avant et après Vatican II

L’Église reconnaît la vie consacrée comme partenaire dans son rôle de prédication du Royaume. Elle demande aux religieux d’imiter le Christ dans les vertus d’humanisme chrétien et de vie sociale paulinienne comprenant l’amour des pauvres et l’hospitalité. Le rôle de suppléance assumé par les religieux dans les œuvres signifie, pour eux et pour le monde, que la perfection de la vie chrétienne s’extériorise, particulièrement dans la charité exercée auprès des frères.

Pie XII disait aux religieuses en 1959:

« Le service essentiel que rend la vie religieuse c’est d’exister et de vivre au milieu des hommes en un état public. Elle témoigne ainsi, en un monde qui en a tant besoin, de l’idéal évangélique et de la réussite de cet idéal comme société... La vie religieuse est appelée à collaborer dans l’Église à toutes les formes de l’apostolat et de la charité fraternelle » (Pie XII, cité par Carpentier, 1967: 180).

Dans son exhortation apostolique Evangélica Testificatio en 1971, Paul VI s’adresse aux religieuses ainsi:

« Plus pressante que jamais, vous entendrez monter, de leur détresse personnelle et de leur misère collective, la clameur des pauvres. N’est-ce pas aussi pour répondre à leur appel de privilégiées de Dieu que le Christ est venu allant même jusqu’à s’identifier à eux? Dans un monde en plein développement, cette persistance des masses et d’individus misérables est un appel insistant à une conversion des mentalités et des attitudes tout particulièrement pour vous qui suivez de plus près le Christ » (E T. no: 17).

(31)

31

d) L ’inculturation dans les différents milieux d’insertion

Puisque la mission des Sœurs de la charité de Saint-Louis s’est insérée dans des cultures et des milieux différents, nous devrons tenir compte de l’inculturation. Ce phénomène se rapporte à une approche nouvelle dans l’évangélisation des cultures. Elle marque l’effort réalisé pour faire pénétrer l’Évangile dans les autres cultures de façon à favoriser la croissance des valeurs propres du message du Christ. L’homme doit se situer dans une perception de la culture comme une réalité humaine à évangéliser. Jean-Paul II disait qu’il faut se mettre à l’écoute de l’homme moderne pour le comprendre et pour inventer un nouveau type de dialogue, permettant de porter l’originalité du message évangélique au cœur des mentalités actuelles.

2) Une étude sociologique et historique

Cette étude de la société nous permettra de situer le cadre de la fondation de la congrégation. Il s’agit d’une rétrospective débutant avec la fin de l’Ancien Régime et la Révolution de 1789. Il est primordial de rappeler ces faits afin de connaître la mentalité et les conditions dans lesquelles a pris naissance l’institut. Nous décrirons donc le climat socioculturel et religieux de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle en France.

Nous rejoindrons le milieu spécifique où fut fondé l’institut, soit le diocèse de Vannes, pour connaître l’état de la société et la situation de cette Église locale. Nous devons présenter la vie de la fondatrice dans ses grands traits, puis nous identifierons le charisme personnel et le prophétisme particulier de la fondatrice à l’aide de ses écrits: les lettres à ses directeurs spirituels, les conférences à ses sœurs.

Nous préciserons le but de l’institut de même que son esprit et sa spiritualité. Nous définirons le charisme de fonction, c’est-à-dire le mode de transmission qui en

(32)

garantit la légitimité. Enfin, nous découvrirons les milieux d’insertion soit l’Angleterre, le Canada Est et le Canada Ouest, les États-Unis, les Antilles, Madagascar et l’Afrique occidentale plus précisément le Mali et le Sénégal, et l’Italie.

3) L’analyse du prophétisme dans l’institut

Cette partie ayant directement pour objet la recherche d’une réponse à notre hypothèse, comparera les données du chapitre I intitulé « Du prophétisme » avec le vécu de la congrégation dans le déroulement de son histoire. La persistance du modèle à travers les nombreuses mutations visant à opérer le changement sera le test de la vivacité du message adapté à la culture et aux valeurs charismatiques de la fondatrice. Enfin, nous conclurons en proposant des prospectives d’avenir à chercher ensemble par le chapitre-congrès prévu pour l’an deux mille.

(33)

PREMIÈRE PARTIE

(34)

DU PROPHÉTISME

« Vous avez raison de fixer votre attention sur la parole des prophètes, comme sur une lampe brillant dans Γobscurité jusqu’à ce que paraisse le jour et que l’étoile du matin se lève dans vos cœurs. Car vous savez cette chose essentielle: aucune prophétie de l’Écriture ne vient d’une intuition personnelle. En effet, ce n’est jamais la volonté d’un homme qui a porté une prophétie: c’est portés par l’Esprit que des hommes ont parlé de la part de Dieu » (2P 1, 19-21).

La naissance d’un groupe religieux dépend d’une idée religieuse. La finalité de ce projet prend des aspects divers selon le temps, le lieu et les circonstances de son avènement. L’idée vient d’une personnalité particulièrement sensible et plus perspicace que les autres à identifier un besoin spécifique, urgent. C’est à partir d’une expérience intérieure spirituelle, vécue intensément, que l’inspiré concrétise

(35)

35

son projet, malgré l’apparence irrationnelle parfois utopique de cette exécution. Weber qualifie de «... prophète, un porteur de charismes purement personnels qui, en vertu de sa mission, proclame une doctrine religieuse ou un commandement divin » (Weber, 1971: 464).

La notion de prophétisme est très répandue, elle apparaît comme un facteur essentiel de la systématisation et de la rationalisation de l’éthique religieuse. Le prophétisme relève du domaine de l’insondable, du sacré, du mystérieux. Il est propre à animer les modifications sociales, économiques, culturelles et religieuses d’une société. En effet, il est manifeste dans l’histoire que des transformations ont été opérées sous l’influence de personnalités porteuses d’un message spécifique. Ces figures prophétiques font leur apparition à des moments déterminés et prennent une forme précise, suivant leurs stratégies d’action et leur pouvoir mobilisateur. « Sans exception, les prophètes le sont malgré eux » (Asurmendi, 1985: 8). Ils reçoivent leur titre, à la fois prestigieux et dangereux, de personnes témoins de leur charisme. Leur réputation découle d’une action rayonnante, et leur parole peut atteindre de très grandes distances.

« Être merveilleux et mystérieux, le prophète appartient en quelque façon au monde supérieur et se range du côté du Numen (Otto, 1968: 212). Le numineux1, sentiment propre, isolable, se révèle dans toutes les religions, et celles-ci ont leur cortège de croyances. L’objet religieux appelle le sentiment du mystère, du fascinant, du tout autre. Cependant, avoir une idée de l’absolu ne veut pas nécessairement dire en faire l’expérience, mais la capacité de percevoir la voix intérieure en même temps que la puissance de production religieuse appartient au prophète. 1

1 « C’est aussi l’inaccessible, l’interdit c’est la blessure, le coup de lime quotidien qui nous retient d’oublier, tout en faisant l’histoire, la fin de Γhistoire, la béatitude ou l’échec de l’accomplissement » (Ferrarotti, 1987: 15).

C’est une impression de dépendance religieuse à la manière dont Abraham confesse son sentiment de dépendance devant Dieu: « J’ai eu la hardiesse de m’entretenir avec toi, moi qui ne suis que poudre et cendre » (Gn 33,27).

(36)

1.1 Le prophétisme, un phénomène humain universel

Le phénomène du prophétisme n’appartient pas strictement au domaine du religieux. A différentes époques de l’histoire, on fait mention de ces voix d’hommes ou de femmes qui savent discerner les signes des temps, qui dérangent les installés et qui rendent l’espoir aux malheureux.

Considérer le prophétisme, c’est situer ce phénomène dans le lieu et le temps de son apparition. Retracer l’histoire du prophétisme, c’est retourner à l’ancien empire égyptien, soit trente siècles avant Jésus-Christ. Les prophètes d’alors étaient des interprètes de la culture et de l’histoire, jugeant le vécu et orientant l’avenir.

Déjà en Égypte, la littérature ancienne montre la divination comme constituant l’étoffe même des contes populaires où fourmillent les présages, les prédictions. Chez les Grecs, les prophètes se manifestent comme des héros de la légende antique: Orphée, Bakis, Épéménide; parfois ce sont des personnages semi- légendaires créés par les poètes ou les philosophes tels Cassandre, Tirésias. Les Bakides et les Sibylles forment le clan des diseurs d’oracles et des jeteurs ambulants de sorts. Leurs lieux du culte sont desservis par les Pythies2 ou prêtresses.

Les études anthropologiques relatent qu’en Amérique, chez les Amérindiens, en Inde et dans le Pacifique existaient des devins, des sorciers et des prophètes.

« Sous des formes diverses, le prophétisme fait partie de la culture humaine universelle. L’être humain croit profondément que certaines personnes ont un don spécial, qui leur permet d’entrer en contact avec le

2 « Prêtresse d’Apollon, Pythien à Delphes, chargée de transmettre les oracles du dieu. Assise sur un trépied au-dessus d’une crevasse d’où s’échappaient des vapeurs, le front ceint de lauriers, la pythie entrait en transe et proférait des paroles incohérentes ou des cris recueillis et interprétés par les prêtres du temple comme la réponse du dieu » ( P. R. II, 1991:1477).

(37)

monde divin, pouvant ainsi devenir des intermédiaires pour communiquer le message des dieux à la société dont elles font partie » (Vogels, 1990:13).

Pour les sociétés traditionnelles, la rencontre avec le sacré amène à des rites initiatiques équivalents à une mutation ontologique du régime existentiel. Le néophyte devient autre. Les épreuves d’initiation impliquent d’une façon plus ou moins transparente une transformation radicale de la personne. Au cours des expériences religieuses, l’initié participe à la vie spirituelle, il accède à un autre mode d’existence parce qu’il a accepté d’affronter la mort rituelle, à laquelle succède une nouvelle naissance. Grâce au passage initiatique, le novice parvient à une élévation de son être.

On constate que, dans la pensée archaïque, l’homme doit ressembler à un modèle mythique. Le novice qui, par l’initiation, est introduit aux traditions mythologiques de la tribu, est introduit dans l’histoire sacrée de l’humanité. La cosmogonie représente l’irruption des dieux et leurs puissances créatrices. Ce rite sacral est périodiquement refait afin de reconstituer le monde et la civilisation. La réitération symbolique de la création ramène une ritualisation de l’ère primitive, par conséquent l’existence des divinités et de leurs pouvoirs créateurs.

D’après Eliade, la fonction maîtresse du mythe,3 c’est de révéler les modèles exemplaires de tous les rites et de toutes les activités humaines significatives. La connaissance du mythe introduit dans le secret de l’origine des choses. Le mythe répond à un besoin religieux en faisant revivre une réalité originelle surnaturelle.

3 Le mythe désigne, d’après les savants occidentaux, une «... histoire vraie, hautement précieuse parce que sacrée, exemplaire et significative » (Éliade, 1965: 9).

« Le mythe est un récit qui fait revivre une réalité originelle, et qui répond à un profond besoin religieux, à des aspirations morales, à des contraintes et à des impératifs d’ordre social, et même à des exigences pratiques » (Eliade, 1965: 82).

(38)

C’est toujours par la voie de l’initiation intérieure et de la méditation que les sages, les prophètes et les devins sont arrivés à des conclusions analogues, concernant les vérités premières et dernières. Cependant, si la forme est différente, le fond est le même. Les sages et les prophètes, grands bienfaiteurs de l’humanité, ont par leur force rédemptrice sauvé les hommes de la profondeur de la nature inférieure et de la négation.

1.2 Le prophétisme hébreu dans l’Ancien Testament

Le prophétisme le plus connu est celui déployé dans la Bible, soit le prophétisme hébreu. « Tout au long de l’histoire du peuple élu, Dieu n’a pas été muet. Il s’est choisi des hommes et des femmes, pour cela, on les appelle les prophètes » (Berrard, 1974:29). La chronique des Hébreux rapporte l’existence d’un prophétisme ambiant, le nabi (rendu par prophète dans la septante), omniprésent en Israël; il était l’interprète, le médiateur entre Dieu et le roi. Chez les Grecs, le Phémi, qui signifie parler pour un autre, a mission d’annoncer, de communiquer, de faire connaître publiquement. Son rôle est de proclamer la parole à la manière du héraut.

La religion yahviste fait montre d’un prophétisme hébreu désignant l’appelé. Le voyant définit la fonction de Samuel, il préside aux confréries, mais son rôle de messager divin l’accrédite comme nabi individuel. Tandis qu’Élie et Elisée sont liés au prophétisme collectif, Élie est présenté comme le seul survivant des prophètes mis à mort par Jézabel; Elisée, son disciple, est à la tête des fils des prophètes dont le mode de vie est évoqué au second livre des rois (2R 2, 1-25).

Moïse, sans être appelé prophète par la bible, fut ambassadeur des Hébreux esclaves des Égyptiens auprès du pharaon; (Ex 3,16-20), tandis qu’Amos prêche la justice sociale. Michée (Mi 4, 6-11) se révèle l’ami des petits et des pauvres. Jérémie recommande la vie intérieure, Ézéchiel parle de la grandeur

(39)

39

divine. Isaïe annonce le Messie. Tous les prophètes de ΓAncienne Alliance ont une visée sotériologique, c’est-à-dire qu’ils espèrent le salut. Cette prédiction prophétique fait l’objet de grands thèmes: tous confessent le Dieu unique; en renonçant à toute autre divinité, ils se font les garants de la Tradition. Rappelant les obligations de la loi et le service du culte, ils interprètent l’eschatologie comme l’instauration des structures définitives du peuple de Dieu dans cet univers et ses lois.

1.3 Le prophète et l’altérité

La vocation de prophète se manifeste à un moment du temps; l’inspiré prend conscience de la présence agissante du Dieu vivant et il s’associe à l’action divine. Il sera vrai prophète dans la mesure où il vit d’abord une réelle expérience de Dieu. La rencontre de Dieu ne se prévoit pas, elle advient. Elle s’impose d’abord comme un fardeau, puis comme un bonheur immense, comme une grâce imméritée.

Le prophétisme nous montre l’élu comme l’envoyé, le médiateur de la transcendance. Le prophète reçoit sa mission de la divinité et il est chargé de transmettre le message; à l’issue de la rencontre prophétique, l’appelé est changé, il est jeté ailleurs; son existence devient le paradoxe de son être; son élection l’a transformé. Il est placé devant l’absolu à qui il obéit sans comprendre.

« Il apprend que l’altération prophétique va jusqu’à ébranler les fondements mêmes de la personne morale. Sans référence aucune à une disposition humaine, sans se justifier, l’altération se réalise » (Néher, 1955: 310). L’appelé obéit à une puissance supérieure, obscure peut-être mais presque inexorable. À la suite de cette transformation, il est au service de l’absolu, prêt à lutter pour la justice

(40)

et la liberté. Il va jusqu’à rompre avec sa famille, se lancer dans une aventure, parfois folle aux yeux des siens.

Mais c’est toujours au nom de l’absolu qu’il se soustrait à son propre moi pour s’engager dans une action en réponse à un appel intransigeant. Même s’il n’en saisit pas les exigences, il les accepte. Il se soumet intégralement à l’absolu parce qu’il est convaincu qu’il participe à une mise en route füt-t-elle difficile, abrupte parfois. Quoique enrichissante, l’altération est déchirante parce qu’elle implique un combat, un corps à corps. « Entre Dieu et le prophète, il y a une lutte, un saisissement. Dans ce débat, l’Esprit et la parole sont toujours vainqueurs » (Néher, 1955: 320).

On trouve chez Jérémie cette exclamation:

« Ô! Étemel, tu m’as séduit, et je me suis laissé séduire; tu as eu le dessus, tu as vaincu... Je me dis bien : je ne veux plus penser à lui, ni parler en son nom! Mais alors, il y avait au-dedans de moi comme un feu brûlant, contenu dans mes os; je m’épuisais à le dompter, mais j’étais vaincu...»! (Jr20, 7,9).

1.4 La transmission de la parole, spécificité du prophète

La communication divine n’est que le début d’une relation interpersonnelle de Dieu avec son élu. Cette liaison va se prolonger durant toute la vie du prophète. Il sera porteur de la parole de Dieu et il devra la proclamer. « Le prophète est celui qui parle au nom et à la place de quelqu’un d’autre, au nom de la divinité qui l’inspire ou l’envoie » (Melançon, 1974: 70).

Le discours du prophète est basé sur sa capacité de mobiliser les intérêts religieux. Il reçoit la parole comme une énergie qui fait de lui un interprète de

(41)

41

Dieu. Il capte une parole lui révélant des vérités profondes, la parole apte à franchir la distance entre la divinité et l’homme. « Cette parole est plus qu’un message de Dieu, elle en est le messager» (Keller, 1989 :41). L’expérience de la parole s’accompagne, chez le prophète, du sentiment d’une présence, c’est le sentiment très vif d’une mise en relation avec la divinité, c’est ce qu’exprime Monloubou: « L’expérience de la parole inclut pour le prophète la perception que Dieu est bien le sujet qui parle au fond de son être, perception qui suscite en lui une absolue certitude »(Monloubou, 1968: 241).

La parole humaine que transmet le prophète est une révélation divine destinée à d’autres; cette parole prophétique est valable en autant que le prophète fait corps avec le groupe, avec la communauté à laquelle elle est adressée. La parole se veut créatrice et par conséquent elle sera l’occasion de réflexion et de changement. Souvent, le prophète participe à la subversion de l’ordre établi et à la remise en place de ce bouleversement. Il substitue de nouvelles valeurs aux anciennes et transforme les présupposés de l’existence humaine.

Lorsqu’il propage une idée, c’est toujours pour un projet autour duquel il aspire à mobiliser les foules. Le message du prophète est enraciné dans le temps et dans l’espace. « Le prophète chrétien a comme mission de rendre actuelle la parole, autrement dit Jésus-Christ, non en la répétant mais en l’actualisant » (Asurmendi, 1985:165). Le prophète voit les problèmes de son temps avec les yeux de Dieu; il vit intensément au présent et devient interprète pragmatique de l’actualité. Inséré dans la vie sociale, il s’engage dans la défense des opprimés. L’événement parle à tout son être et il l’interprète dans le contexte social pour en discerner l’action de Dieu dans la vie et l’histoire des hommes.

La prophétie consistera en des gestes, des paroles et des attitudes propres à dénoncer les situations d’injustice et à indiquer les voies de l’ajustement et de l’harmonie. Le prophétisme connote toujours une dimension politique. Il est lié

(42)

au pouvoir de décider, et à celui, plus particulier pour un peuple, de tirer des trames de son destin. C’est pourquoi les prophètes sont engagés dans l’histoire de leur siècle; sensibilisés aux problèmes de leur époque et capables de chercher l’adaptation la meilleure pour que le message soit reçu et produise toute son efficacité.

La prédiction du prophète s’inscrit dans l’ordre dynamique, c’est-à-dire que son rôle consiste à secouer, réveiller l’auditeur. Le prophète est obligatoirement exigeant et ne recule ni devant le scandale, ni devant les malentendus. La rigueur du nabi est parfois impressionnante. Uleyn parle de l’élenchein4, soit le fait de faire voir à quelqu’un sa culpabilité et de l’inviter à se convertir. « Le prophète révèle par une parole lumineuse le péché et l’erreur qui demeuraient cachés jusque là. Ce qui était voilé est dévoilé, mis au clair » (Uleyn, 1966:29).

La force prophétique réside entre deux éléments essentiels de la prophétie, soit entre le geste accompli et la parole prononcée. Geste et parole annoncent conjointement l’événement et en livrent à l’avance la signification dans le plan de Dieu. Cette analogie s’insère dans une tension entre le présent et l’avenir des relations de Dieu avec son peuple. Le dessein de l’acte prophétique est de laisser présager l’action imminente de Dieu.

Le prophète ne cherche pas à prédire l’avenir, mais à aider le peuple à se placer devant le Dieu de son avenir, à déceler déjà, dans le présent, les signes annonciateurs de cet avenir. Cette anticipation du futur dans l’actuel peut prendre une allure très précise. L’action prophétique se place au centre d’une actualité toujours récente où Dieu agit. La paradoxale élection du prophète le blesse et exige une remise en route. Dressé devant !’Autre, il est captif et

4 Voir aussi « Toute Écriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, réfuter, redresser, former à la justice: ainsi l’homme de Dieu se trouve-t-il accompli, équipé pour toute bonne œuvre ». (Paul 2Tm. 3,16-17).

(43)

43

contraint, même si l’absolu refuse de s’expliquer. « C’est une marche avec Dieu mais vers la nuit de l’inexplicable » (Néher, 1955:334).

L’inexpliqué d’hier pourra se démasquer peu à peu. La vision prophétique dévoile le sens des choses parce que tout est signe dans la prophétie. Même s’il y a des altérations et des paradoxes dans la vision, la concordance des choses se révèle discordante. Tous les prophètes ont connu un signe, et l’appel de l’absolu triomphe toujours. Saint Pierre nous rappelle cette vérité: « Ce n’est pas d’une volonté humaine qu’est jamais venue une prophétie, c’est poussés par l’Esprit

Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu » (2P. 1,21).

« Le prophétisme atteste qu’une révélation reste la source vivante d’un comportement religieux, qu’elle ne saurait être définie une fois pour toutes dans le message originel, qu’elle continue d’animer l’expérience humaine en général, ainsi que l’expérience religieuse en particulier » (Freund, 1989: 62). Le prophétisme est d’inspiration fondamentalement religieuse, et le prophète nanti d’un charisme particulier exerce sur ses disciples un ascendant privilégié. Parce qu’il est muni d’un charisme particulier, le prophète est envoyé à la communauté qui le fait naître. « Une communauté où le prophétisme peut surgir détermine elle-même qui est prophète » (Vogels, 1990: 120). C’est le peuple qui confirme le prophète dans son rôle et le soutient dans sa position.

Le prophète dénonce habituellement les manquements du peuple et invite à la conversion; c’est pourquoi le message crée de la tension dans la communauté. Bien qu’appelé de Dieu, le prophète demeure humain, avec ses limites. L’accomplissement de son message sera le test de la véracité de son élection. Son message doit être conforme à l’Évangile de Jésus-Christ5 Cependant, le prophète vit dans un milieu social avec ses particularités de lieu et de temps. Ses

5 Paul dans son épître aux Galates est formel sur ce point: « Il ne faut pas suivre quelqu’un, même pas un ange, qui prêcherait un autre Évangile » (Ga 1, 8-9).

Références

Documents relatifs