UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL
ANALYSE DES FANS DU CANADIENS DE MONTRÉAL : RITUEL FESTIF ET PROFANE
D'UNE PASSION PARTISANE POUR LE HOCKEY AU QUÉBEC
MÉMOIRE PRÉSENTÉ
COMME EXIGENCE PARTIELLE DE LA MAÎTRISE EN SOCIOLOGIE
PAR
JEAN-RAPHAËL CLOUTIER
Avertissement
La
diffusion de ce mémoire se fait dans le respect des droits de son auteur, qui a signé le formulaire Autorisation de reproduire et de diffuser un travail de recherche de cycles supérieurs (SDU-522 - Rév.01-2006). Cette autorisation stipule que «conformément à l'article 11 du Règlement no 8 des études de cycles supérieurs, [l'auteur] concèdeà
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Montréal une licence non exclusive d'utilisation et de publication de la totalité ou d'une partie importante de [son] travail de recherche pour des fins pédagogiques et non commerciales. Plus précisément, [l'auteur] autorise l'Université du Québec à Montréal à reproduire, diffuser, prêter, distribuer ou vendre des copies de [son] travail de rechercheà
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[ses] droits de propriété intellectuelle. Sauf entente contraire, [l'auteur] conserve la liberté de diffuser et de commercialiser ou non ce travail dont [il] possède un exemplaire.))- - -
-REMERCIEMENTS
Permettez-moi de présenter des remerciements d'une part, à des personnes qui ont collaboré de près à la préparation de ce mémoire, d'autre part, à des gens qui nous ont accueilli dans leur structure d'organisation et enfin, à des personnes qui nous ont apporté une aide et des encouragements tout au long de notre recherche et de son écriture.
Avant tout, je désire adresser des remerciements à ma directrice, Mme Anouk: Bélanger, professeure au programme de sociologie de l'Université du Québec à Montréal, qui a accepté de me diriger et d'être présente tout au long du déroulement de ce projet. Je voudrais particulièrement la remercier pour avoir partagé avec moi sa passion pour le hockey et le Canadien de Montréal, ainsi que pour ses conseils, ses suggestions et la qualité de son encadrement pédagogique.
De même, je veux remercier le propriétaire de la Taverne Normand, Là où le sport est roi, mais plus particulièrement son gérant, M. Mathieu Leblanc, pour m'avoir accueilli dans son établissement et avoir accepter d'y exécuter mon travail d'observation empirique. C'est que j'y ai vécu un réel plaisir à venir observer des fans du Canadien et participer à ce rituel festif. Ceci m'a permis de pouvoir combiner l'utile à l'agréable, c'est-à-dire, de faire mon travail d'observation tout en écoutant les matchs de hockey.
Également, je voudrais adresser des remerciements à mon père M. Michel Cloutier qui m'a offert son support, soit de m'avoir fait parvenir par courrier, des articles de journaux portant sur le Canadien de Montréal ainsi pour avoir eu la gentillesse et la patience de lire et de m'aider dans la correction de mes textes. Aussi, je voudrais remercier tout spécialement mon épouse, Karine Provost, pour ses encouragements constants lorsqu'il m'arrivait de douter ou de vouloir remettre en cause la réalisation de ce projet. Elle a su m'appuyer et m'écouter lors de moments plus difficiles. Elle a aussi collaboré par des réflexions et des observations, étant elle-même une fidèle fan du Canadien de Montréal.
Enfin, je veux adresser des remerciements aux membres de nos familles respectives et à nos amis proches pour leur support et leur soutien constants tout au long de la réalisation de ce projet. À tous ces gens, je les remercie pour leur contribution gratuite à notre apprentissage du processus de recherche dans le domaine des sciences sociales. Leur présence fut fort appréciée tout au long de notre cheminement.
A V ANT -PROPOS
Depuis ma tendre enfance, le hockey est présent dans ma vie. À partir du moment où mon père m'a acheté mes premiers patins jusqu'au jour où j'ai su patiner sans tomber et manier un bâton de hockey, j'ai toujours ressenti la fièvre de ce sport. Je collectionnais les cartes de hockey, j'organisais des mini-tournois dans la ruelle avec mes amis mais surtout, je ne manquais pas un seul samedi soir pour voir les héros de mon enfance, les joueurs du club de hockey Canadien de Montréal, rivaliser contre leurs adversaires. J'enfilais alors mon chandail identifié à Guy Carbonneau et je m'installais bien confortablement dans mon fauteuil en rêvant un jour, de jouer pour ce grand club. Entre les périodes, lors des entractes, j'imitais les passes, les feintes et les prouesses des joueurs que je venais de voir exécuter. Mon père me laissait regarder environ deux périodes avant d'aller au lit. Mais ce qu'il ne savait pas ou semblait ne pas savoir, c'est que j'écoutais le reste de la joute à la radio, tout en m'imaginant et en recréant l'action dans ma tête. Puis, je m'endormais en rêvant aux buts de Mats Naslund et aux arrêts de Patrick Roy.
Lors de mes premières études universitaires en sociologie, je me suts toujours intéressé dans mes différents cours, aux fonctions sociales des jeux et des sports. C'est lors d'un cours sur les rites et symboles, que l'idée m'est venue d'analyser les rassemblements des fans de sport comme étant un rituel quotidien symbolique et riche. Car, pour mes amis et moi qui étions tous des fans de hockey, les joutes étaient non seulement des prétextes aux rassemblements mais permettaient aussi à chacun de nous de se réunir afin de fèter, d'échanger et de partager ensemble notre passion. Parce que le hockey est pour beaucoup de québécois et de canadiens, un sport national et parce que le Canadien de Montréal fait partie intégrante de notre vie sociale et de notre culture à plusieurs niveaux, j'ai opté pour consacrer mon mémoire de maîtrise à un sujet qui me passionne. Tout comme la devise qui fait office de slogan dans la chambre des joueurs du Canadien de Montréal : « Nos bras meurtris vous tendent le flambeau, à vous toujours de le porter bien haut », le hockey nous démontre qu'il n'est pas qu'un simple sport professionnel mais qu'il véhicule de nobles valeurs et qu'il est pour notre peuple, synonyme de fierté, de passion, de courage et de fraternité.
INTRODUCTION ... p.l
CHAPITRE 1
LES RASSEMBLEMENTS SPORTIFS COMME RITES FESTIFS ... p.6 1.1 La notion de rite ... p. 7 1.2 Les différentes fonctions du rite ... p.12 1.2.1 Les rites créent la communauté ... p.12 1.2.2 Le rite fabrique des histoires ... p.13 1.2.3 Les rites comme médiateurs en situation de crises ... p.14 1.2.4 Les rites comme inducteurs d'interactions sociales ... p.l5 1.3 L'interactionnisme symbolique ... p.16 1.4 Le rite profane ... p.17 1.4.1 Le sacré et le profane ... p.18 1.4.2 Les rites profanes ... p.20 1.4.3 La contre-structure du rite ... p.22 1.5 Les rites profanes et festifs ... p.22 Conclusion ... p.24
CHAPITRE II
LE CANADIEN DE MONTRÉAL, UNE lllSTOIRE DE FIERTÉ ... p.26 2.1 Les origines du hockey au Canada : création du sport national. ... p.26 2.2 La création du club hockey le Canadien de Montréal.. ... p.27 2.3 Deux équipes, une ville à partager ... p.29 2.4 De la grande noirceur à des temps plus glorieux ... p.30
VI
2.5 Le phénomène Maurice Richard ... p.32 2.5.1 Le mythe Maurice Richard ... p.33 2.6 Un temps de changement ... p.37 2.6.1 Le passage de l'imaginaire radiophonique à l'ère télévisuelle ... p.37 2.6.2 Les débuts d'un temps nouveau ... p.39 2.6.3 Les glorieuses années d'une révolution tranquille ... p.40 2.6.4 La série du siècle: prélude à la mondialisation d'un sport ... p.41 2.7 Le Canadien, une équipe centenaire ... p.42
2.7.1 Vers un nouvel engouement sportif ... p.42 Conclusion ... p.46
CHAPITRE III
LE CANADIEN DE MONTRÉAL ET SES FANS ... p.48 3.1 La Taverne Normand, là où le sport est roi ... p.49 3.2 Être fans de sport, l'affirmation d'une identité ... p.SO 3.2.1 Définition et classification des fans de sport ... p.51 3.2.2 Les fans du Canadien, le résultat d'un processus de
socialisation dès l'enfance ... p.53 3.3 Les objets et les rites sportifs ... p.55 3.4 L'événement sportif et l'alcool ou l'art du« boire social » ... p.59 3.5 L'observation des fans durant les matchs ... p.60 3.5.1 L'avant-match ... p.60 3.5.1.1 «C'est une question d'ambiance» ... p.63 3.5.1.2 «C'est le désir d'être ensemble» ... p.64 3.5.2 Le match ... p.67 3.3.2.1 Les soirées du hockey, des manifestations festives ... p.67
3.5.3 L'après-match, les trois étoiles de la soirée ... p.71 3.5.3.1 Notre troisième étoile : la célébration ou le « post-mortem » ... p. 71 3.5.3.2 Notre deuxième étoile du match: la remémoration ... p.72 3.5.3.3 Notre première étoile: le rituel.. ... p.73 Conclusion ... p.74
CHAPITRE IV
LES RASSEMBLEMENTS SPORTIFS :
MISE EN SCÈNE RITUELLE ET FESTIVE D'UNE PASSION PARTISANE
POUR LE HOCKEY ... p.75 4.1 L'univers formel et normatif des rassemblements sportifs ... p.75 4.2 La dimension spectaculaire et festive des rassemblements sportifs ... p.77 4.3. La Taverne Normand, un lieu symbolique ... p.80 4.4 Les rassemblements sportifs. Mise en scène d'un agir performatif ... p.81 4.5 L'agir des fans lors des rassemblement sportifs ... p.82 4.6 Pour les fans du Canadien de Montréal, l'histoire continue ... p.86 4.7 Les fans de sports sont bien servis ... p.87 4.8 Le Canadien de Montréal, une équipe qui rassemble ... p.88 Conclusion ... p.91
CONCLUSION ... p.93
ANNEXE A ... p.96 ANNEXE B ... p.97 BIBLIOGRAPHIE ... p.98
RESUMÉ
Ce mémoire porte sur l'étude de rassemblements rituels et festifs impliquant des fans du club de hockey le Canadien de Montréal, à la Taverne Normand de la rue Mont-Royal, à
Montréal. En observant leurs actions et leurs interactions démontrées lors de matchs télévisés, nous avons pu constater que leurs comportements partisans se manifestent selon des rituels riches de sens et hautement symboliques. La présentation de différents événements historiques qui auront marqué l'histoire de ce sport national de même que celle du Canadien de Montréal, nous aura permis préalablement d'illustrer l'ampleur d'une ferveur sportive pour le hockey, chez les partisans québécois et d'établir les fondements des manifestations rituelles profanes et festives vécus par les fans de la Taverne Normand.
les sociétés d'aujourd'hui. Le système sportif contemporain est une véritable institution avec ses acteurs, ses enjeux, ses lois, ses valeurs et ses relations économiques. Le sport est un phénomène social qui imprègne la vie quotidienne des individus. Après la sacra-sainte météo qui meuble les conversations de tous les jours, les sports, notamment les prouesses du Canadien de Montréal, sont dans l'environnement québécois, au cœur des conversations courantes. Il est intéressant d'observer cette présence constante dans les cultures en ce qui concerne les manifestations sportives. On se précipite dans les billetteries pour avoir les meilleures places ; on se déguise aux couleurs de son club favori en affichant un esprit très souvent nationaliste. Cette frénésie pour les sports nous propose des questionnements sur la fonction de ceux-ci dans la vie sociale. Ces événements s'enchaînent et s'affichent présentement comme étant les plus grands rassemblements d'individus visionnant ou participant à une même activité. Coupe du monde de football, Jeux olympiques, Super Bowl et Série mondiale de baseball sont parmi les quelques événements sportifs les plus célébrés par la population mondiale.
Au Canada et au Québec, le hockey fait partie intégrante du patrimoine national. Précisément au Québec, nous avons la chance de pouvoir miser sur une équipe sportive reconnue et de haut calibre. En effet, 1 'équipe de hockey Canadien de Montréal s'affiche dans l'imaginaire collectif des Québécois comme une fierté nationale. Fort de ses vingt-quatre conquêtes de la Coupe Stanley, le Canadien de Montréal peut s'affirmer comme étant l'équipe de hockey qui a remporté les grands honneurs, le plus grand nombre de fois. Ayant une importante richesse historique, notamment en raison des nombreuses conquêtes de la Coupe Stanley et par des idoles comme Maurice Richard, Jean Béliveau et Guy Lafleur, le club de hockey le Canadien de Montréal est synonyme de fierté pour le peuple Québécois. Pour beaucoup de fans des années cinquante et suivantes, le samedi soir était synonyme de réjouissances et de célébrations, car le réseau français de télévision Radio-Canada présentait La Soirée du Hockey. Le temps s'arrêtait durant les trois périodes de jeu. Plus rien ne comptait; c'était un rituel qui réunissait parents, frères et sœurs, amis et voisins,
présentateurs et analystes ainsi que tous ceux et celles qui participaient à l'organisation et la présentation de cette tète.
Même si tous les individus du Québec ne sont pas des fans de hockey, il n'en demeure pas moins que ce sport fait partie de la culture et de notre histoire à différents niveaux. Pour la majorité des individus qui suivent le hockey de temps à autre, celui-ci est une source de divertissements et de plaisirs. Mais pour les fans, le hockey devient aussi un élément qui contribue à l'affirmation de soi. Les fans de hockey connaissent toutes les équipes, les joueurs, leurs entraîneurs, les échelons de la direction, leurs nombreuses statistiques, etc. Les fans sont les premiers à participer à des forums de discussions et d'échanges portant sur des événements et sur l'actualité sportive. Ceux-ci sont également les premiers à se retrouver la veille des joutes, aux guichets pour bénéficier des meilleures places disponibles. Ils sont des milliers à suivre de près les joutes du Canadien et à soutenir leurs héros. Complètement fans, les partisans du tricolore ne cachent pas leur engouement pour leur sport et leur club favoris. Nombreux sont les drapeaux qui voilent les fenêtres, qui trônent fièrement devant les commerces et qui s'agitent à tout vent sur les routes du Québec. Accessoires et vêtements à 1 'effigie du Canadien font partie de la garde-robe quotidienne des partisans. Les lignes ouvertes téléphoniques ainsi que les forums de discussions sportives sont parmi d'autres nombreux moyens de communication que les fans du Canadien utilisent afin d'afficher leur appartenance à leur équipe. Tout ces éléments sociales viennent illustrer significativement l'ampleur grandissante d'une ferveur sportive pour le hockey au Québec. Les fans du Canadien ne demandent pas mieux que de voir leur équipe remporter 1' enjeu final : la Coupe Stanley.
Parce que les stades et les arénas ne peuvent accueillir tous les fans de hockey dans un même endroit en un même temps, c'est vers d'autres lieux que les fans se rassemblent afin de pouvoir regarder les joutes. Les salons des habitations privées demeurent des endroits de choix pour célébrer, d'autres se sont particulièrement révélés. En effet, les pubs et les tavernes ne sont pas les repères de quelques vieux habitués de l'endroit mais ils accueillent de plus en plus de nombreux fans jeunes et moins jeunes, hommes et femmes, venus regarder et assister à la présentation des joutes de hockey sur grand écran. Ces endroits privilégiés
sont pour une nouvelle catégorie de fans de hockey et de bien d'autres sports de compétition, des milieux favorables aux rassemblements de même que propices à la communication et aux divertissements festifs. Dès lors, il devient pertinent d'étudier ces rassemblements de fans de hockey dans ces nouveaux lieux consacrés aux représentations télévisuelles sportives, parce que constituant une forme de rituel contemporain. Parce que toutes les sociétés ont un puissant besoin de croyance et de symbolisation, les rites et les rituels enrichissent la vie des individus en leur créant un univers de sens et de valeurs. On peut interpréter les rituels comme des manifestations théâtrales à forte charge symbolique qui expriment plusieurs dimensions de la condition humaine. On ne peut envisager les sports contemporains simplement comme étant des manifestations qui viennent abrutir les masses d'individus. Derrière tout un système de valeurs, ils sont créateurs de liens sociaux et favorisent la communication et les interrelations. Notre vie quotidienne est ponctuée de débuts et de fins qui rythment notre quotidien. Pour les aider à traverser ces périodes de transition, les individus ritualisent les moments importants de la vie. Chaque individu ressent un fort désir de célébrer ou de se recueillir afin de symboliser ses actions. En effet, toute société a un puissant besoin de symboliser les événements de la vie. Et depuis que les églises sont de plus en plus désertées, plusieurs individus cherchent à trouver un sens à leur vie dans la pratique de nouveaux rites et dans la fréquentation de nouveaux lieux de culte.
Au cours de cette recherche, nous nous intéresserons aux rassemblements d'amateurs de sport, mais plus précisément aux rassemblements des fans des Canadiens de Montréal dans une taverne particulière. Les événements sportifs sont des occasions pour les fans du sport de pouvoir se rassembler et fêter devant ce qu'on qualifie dans les milieux de la sociologie et de la communication, le sport-spectacle. Parce qu'il suggère aux spectateurs la combinaison des formes ludiques et esthétiques, le sport-spectacle prend toute sa richesse dans le jeu des athlètes mais aussi avec la participation active des fans dans les stades, notamment les arénas et plus particulièrement dans les bars ou tavernes. Grâce notamment aux médias mais surtout à la télévision, il y a un déplacement du spectacle dans des lieux qui sont moins coûteux et facilement accessibles à l'ensemble de la population. Ce sont précisément ces rassemblements de fans de hockey qui seront au centre de notre recherche. En bref, nous cherchons à savoir quels sont les actions, les comportements et les pratiques des fans du Canadien de Montréal lorsqu'ils se rassemblent dans les bars et les tavernes?
Nous estimons que ces manifestations de passton partisane se présentent et s'inscrivent comme un rituel festif à forte charge symbolique. En fait nous croyons que les rassemblements de fans de hockey renforcent le lien social par un phénomène d'imitation et d'identification. Dès lors, il y aurait établissement d'un sentiment de communauté et de fraternité qui se créerait entre les fans, notamment par l'usage et la consommation de certains objets spécifiques associés au hockey et au Canadien de Montréal. Ainsi, la ritualisation de 1' événement deviendrait un accessoire permettant différentes formes de communication entre les acteurs et spectateurs, ce qui contribuerait à la construction de récits et d'histoires, de mythes et de légendes. Ceci assurerait la continuité d'une conscience collective et de l'imaginaire collectif des Québécois autour de l'image du Canadien de Montréal.
Cette étude ne tentera pas de démontrer si nous pouvons comparer 1 'engouement pour le Canadien de Montréal à une nouvelle forme de religion. Il y aurait certainement un parallèle à faire entre la religion et le hockey au Québec, mais ceci n'est pas notre objectif. Nous n'envisageons aucunement d'observer les actions et les comportements des fans de hockey sous un angle religieux mais uniquement sous celui d'un rituel profane comme l'expose le sociologue et anthropologue Claude Rivière. En effet, nous nous baserons sur les travaux de ce dernier afin d'observer et d'analyser les rassemblements de fans de hockey en tant que rituels séculiers (certes sacrés), mais avant tout festifs et théâtralisés. Comme nous l'avons précisé plus haut, notre sujet de recherche porte sur les comportements, les attitudes et les pratiques des fans dans les bars et les tavernes lors de joutes de hockey du Canadien de Montréal. En utilisant une grille d'analyse, nous pourrons ainsi observer les différentes pratiques de fans et analyser ces rassemblements dans leurs dimensions spatiales, temporelles et interactionnelles.
Notre mémoire est divisé en quatre parties. Dans le premier chapitre, nous exposerons les bases de notre théorisation, c'est-à-dire que nous exposerons les différents concepts qui définissent le rite avec comme objectif de démontrer que les rassemblements de fans du Canadien de Montréal dans les bars et les tavernes sont des manifestations sociales qui se déroulent selon un cadre rituel et où les interactions s'exécutent selon certains codes et certaines règles ritualisées. Pour ce faire, nous utiliserons les théories de Pascal Lardellier et
de Denis Jeffrey ainsi que les concepts du rite profane développés par Claude Rivière. Nous aurons aussi recours à certains éléments théoriques énoncés par l'anthropologue Victor W. Turner, particulièrement ceux de sa conception des rituels. Enfin, nous reprendrons certains concepts-clés du courant de pensée de l'interactionnisme symbolique afin d'analyser l'agir des fans.
En deuxième chapitre, nous discuterons de 1' intérêt particulier porté au hockey au Québec et au Canada. Pour ce faire, nous exposerons les grandes lignes socio-historiques de la création du hockey. Nous présenterons ensuite la progression du club de hockey Canadien de Montréal à travers les époques ainsi que ses principaux acteurs, tel que Maurice Richard. Ce retour historique démontrera que le hockey n'est pas uniquement un sport quelconque mais que le hockey est le sport d'une nation en quête de sens et d'identité où les individus-fans ont un réel besoin de s'identifier à des héros et par lesquels se développe un sentiment d'appartenance à une communauté.
Au troisième chapitre, nous définirons la notion de fan et nous présenterons les résultats de nos observations. Ceux-ci reposeront sur une observation des pratiques rituelles des fans du Canadien de Montréal ainsi que sur différentes discussions informelles que nous avons eues avec plusieurs fans lors d'un terrain de recherche menée à la Taverne Normand,« là où le sport est roi ».
Enfin, en se référant notamment à l'ensemble des auteurs et des théories qui sont présentées au premier chapitre de cette recherche et en y intégrant les faits qui illustrent l'amplitude d'une ferveur pour le hockey au Québec ainsi que les résultats de nos observations empiriques, le dernier chapitre sera consacré à l'analyse des rassemblements de fans du Canadien de Montréal en tant que manifestation d'un rituel profane et festif.
CHAPITRE 1
LES RASSEMBLEMENTS SPORTIFS COMME RITES FESTIFS
Pour emprunter au titre d'un livre de Pierre Sansot, il faut être sensible aux formes de la vie sociale (Sansot, 1986) et s'ouvrir aux éléments de notre quotidien qui nous offre une multitude de rites et de rituels afin de guider notre chemin de vie. En effet, nous retrouvons une quantité de rites et rituels qui rythment le cours de notre vie quotidienne et le parcours de notre existence. Nous sommes appelés à certains moments de notre vie, à ritualiser certains événements afin de donner un sens à notre vécu. Que ce soit lors de rencontres improvisées entre amis ou lors de rassemblements festifs à grand déploiement ou bien lors d'événements transitoires (naissance, baptême, mariage, décès) marquant le cours de la vie, nous sommes constamment interpellés à vivre et à symboliser nos actions. La place qu'occupent les rites dans les relations sociales, nous amène constamment à nous redéfinir tout en nous véhiculant certaines valeurs socialement établies. Les rites et rituels ne sont pas uniquement des manifestations empruntées aux sociétés dites « archaïques ». ll ne faut pas non plus les réduire simplement à des survivances d'un passé historique, mais les envisager davantage comme des éléments qui s'actualisent à travers le temps et dans leur manifestation. En constante évolution, les rites progressent et permettent aux individus de répondre à certains de leurs besoins fondamentaux. Ces rites qui ponctuent notre quotidienneté, sont très présents dans notre sphère sociale et nous nous devons de rester attentifs et sensibles à l'endroit de ces manifestations qui nous permettent d'être, de faire et de sentir.
Afin de construire le cadre théorique qui nous permettra d'interpréter les rassemblements des fans du Canadien de Montréal sous l'angle d'un rituel profane et festif,
il est d'abord demandé de clarifier ici et de définir le concept de rite. Nous présenterons donc ici les concepts du sacré et du profane. De plus, nous élaborerons une définition du concept de rituel mais plus précisément celui de rituel festif profane. Nous ne pas procéderons à l'élaboration d'une définition heuristique des rituels car, nous retrouvons une quantité innombrable de rites, tous différents les uns des autre. De plus, en dépit d'une abondante littérature scientifique traitant du sujet, il serait presque impossible de faire un recensement et une classification exhaustives des écrits. Par contre, les auteurs retenus afin de construire notre cadre théorique jetteront les bases de notre modèle d'analyse.
1.1 La notion de rite
Il existe un grand nombre de recherches et d'écrits sur la notion de rite et aspirer à en circonscrire les limites dépasse le cadre d'un projet de mémoire. Nous allons donc nous référer à certains auteurs jugés pertinents pour notre recherche pour élaborer une définition de rite et de rituel. Notre première attention porte sur les travaux de Pascal Lardellier. Celui-ci considère pour plusieurs raisons, qu'il est important d'être ouvert à l'importance des rites dans nos sociétés. En effet, « les rites constitueraient des charnières symboliques dans notre quotidien, des petits moments répétitifs et privilégiés qui rassurent et auxquels on revient incessamment, car ils assurent le passage et la transition, articulent du sens sur le cours des choses, tout en produisant de la mémoire et de l'appartenance» (Lardellier, 2005, p.8). Lardellier précise que les rites sont de forts indicateurs de la santé sociale car ils sont l'expression symbolique de liens sociaux, d'une mémoire collective et d'un passé fondateur, d'une culture partagée et dont les membres de la communauté sont appelés à partager des idéaux communs en ce qui attrait à leur attachement et à leur existence. Lardellier définit les rites selon sept « traits spécifiques » (Ibid, 2005, p.15-19) qui veulent permettre de répondre aux problèmes sémantiques quant au sens qu'on donne au terme de« rite».
a. « Le rite se caractérise par son caractère formel et normatif»
Les rites sont souvent présentés comme des formes sociales stabilisées par les coutumes et les traditions. En fait, afin de respecter 1 'ordre et le déroulement du rite, les
acteurs doivent se plier aux exigences cérémonielles souvent imposées et contraignantes. Par contre, «s'ils acceptent cette contrainte, individus et communautés y trouvent à l'évidence un bénéfice secondaire» (Ibid, 2005, p.16) social et institutionnel. Il existe un ordre à respecter dans le rite. Il y a un début qui s'orchestre dans une mise en scène, une communion ou une célébration du participant et une fin ou un retour à une « normalité ». Mais avant tout, il faut conférer au rite une certaine souplesse. Tout comme le désigne Claude Rivière, le rite a une certaine souplesse qui lui permet de s'adapter aux différents changements auxquels il est soumis. Il a la capacité de s'ajuster aux changements spatio-temporels, aux cultures ainsi qu'aux individus.
b. «Le rite se caractérise par sa dimension spectaculaire »
C'est par une mise en scène particulière que s'opère le jeu des acteurs et des spectateurs. Cette mise en scène des relations sociales est souvent considérée comme un spectacle à part entière où l'événement se déroule en déployant beaucoup d'artifices, de décorums, de costumes, de musiques et de chants. Plusieurs rassemblements rituels, telles les grandes manifestations sportives ou les concerts de musique, mettent en présence plusieurs éléments spectaculaires afin de faire vibrer la foule et de faire vivre des émotions. Aussi, cette spectacularisation permet la retransmission à grande échelle de valeurs par des thématiques dramatiques. La dimension festive qui s'opère, devient alors un des buts de ces rituels ou de ces spectacles ritualisés. Dès lors,« l'efficacité de ce contexte rituel tient autant à un décorum délibérément destiné à produire l'émergence de l'être ensemble, qu'à des facteurs comme la force de conviction générale de la situation et la légitimité qu'on lui accordera» (Lardellier, 2005, p.89). De ce fait, l'importance que prendra le rite, se trouvera dans le fait d'y croire et d'y trouver un sens. Ainsi, la logique du rite s'effectue parce qu'il permet à l'individu de satisfaire son émotivité.
c. « Les rites sont des espaces-temps sociaux hautement symboliques »
Parce qu'il est hautement symbolique et qu'il met en présence des lieux, des objets, des gestes et des paroles, le rite dénaturalise et défonctionnalise ceux-ci. Il y a transformation
dans l'usage du corps et des biens. Ainsi, le rite permet de les réinvestir symboliquement en leur octroyant un nouvel état, un nouveau statut, une nouvelle fonction qui viendront le renforcer. Martine Segalen mentionne : « définis par leur propriété morphologique et à travers leur efficacité sociale, les rites se caractérisent par des actions symboliques manifestées par des emblèmes sensibles, matériels et corporels [ ... ] à travers sa dimension symbolique, le rite est un langage efficace en ce sens qu'il agit sur la réalité sociale » (Segalen, 1998, p.21). Aussi, les rites permettent-ils de rattacher l'individu à la communauté ainsi que le présent au passé. Les rites favorisent la création d'une mémoire collective par leur répétitivité, leur continuité, leur survie, c'est-à-dire, leur rapport au temps.
d. « Les rites sont performatifs parce qu'ils précipitent la réalité et transforment les rapports»
L'aspect performatif nous renvoie à l'aspect de «performance » dans le sens où il y a une mise en scène et une représentation corporelle de l'agir communicationnel sous les dimensions de l'esthétisme et de la dramaturgie. Le déroulement de l'agir s'effectue selon le rôle des participants dans l'accomplissement de différentes tâches spécifiques qui font en sorte que le rituel s'effectue selon un ordre établi. Christoph Wulf exprime :«qu'il faut considérer ces rituels, à l'instar des œuvres artistiques et littéraires, comme le résultat d'un processus culturel au cours duquel des forces sociales hétérogènes sont placées dans un ordre accepté>> (Wulf, 2005, p.13). Le caractère performatif du rite vient démontrer que la communication entre les individus dépend de leur rapport et de leur engagement corporel envers les autres. Lors de l'acte rituel, les individus transmettent beaucoup d'information par l'intermédiaire de leurs corps. Certains gestes, postures et attitudes nous informent sur les sentiments des participants de même que sur l'émotivité du groupe. Pour sa part, Rivière exprime que le rite « dans sa fonction expressive ou émotive est ce qui permet aux locuteurs d'exprimer leur affectivité soit à travers des mots, soit au moyen de signes gestuels et posturaux dans une situation de représentation théâtrale, même dans les rites de face à face >> (Rivière, 1995, p.58)". Nous voyons qu'il en résulte des modèles culturels et sociaux représentatifs qui démontrent le caractère unique et singulier des rites, dévoilant ainsi leur importance en tant qu'agents socialisateurs, émetteurs de modèles culturels.
e. « Les rites exercent aussi toujours une action sur le corps »
Le rite dicte des manières d'être, d'agir et de penser dans un processus d'intégration et d'abandon des participants au protocole cérémonial. Sans s'y soumettre totalement, l'individu qui participe à un rituel doit agir en fonction de certaines règles qui instituent le rite. Le corps devient ainsi vecteur d'une grande richesse symbolique. Tout comme le mentionne Pierre Sansot : « le corps humain quand il vibre, est à la fois du côté du signifiant et du signifié, et il constitue une extraordinaire matrice de sens [ ... ] Chaque fois que le corps exulte, le nôtre ou d'autres corps avec lesquels nous entrons en sympathie, nous ne cessons de donner un sens plein à ce que nous voyons s'engendrer devant nous » (Sansot, 1986, p. 70-71 ). Dès lors, le corps devient un outil à la symbolisation de valeurs et dicte la conduite et l'agir des individus. De plus, lors d'une célébration rituelle, le corps est souvent agrémenté de vêtements et de costumes symboliques qui expriment l'appartenance aux contextes. L'usage de vêtements et d'objets spécifiques sont souvent détournés de leur utilité première et placés dans un contexte symbolique qui permet d'amplifier la valeur intrinsèque du rite. Ainsi, certains objets qui peuvent sembler communs et banals dans la vie courante deviennent sacralisés dans un contexte de ritualisation. Le pouvoir de symbolisation constitue la force du rite et de son efficacité.
f. « Les rites exercent pour la plupart d'entre eux une médiation »
Les rites ont leurs croyances en des idéaux et des valeurs ainsi que leur propre histoire. Ils sont célébrés parce qu'ils ont une importance pour les individus, pour les communautés. Cette célébration s'explique en grande partie par l'importance de déifier un être, de sacraliser un moment ou un événement. Elle tire son bénéfice grâce au bien-être qu'elle procure. A ce sujet, Lardellier mentionne : «Nombre de rites sont donc devenus des tètes, voire de simples événements commerciaux, en perdant tout à la fois leur dimension formelle et la conscience de la médiation» (Lardellier, 2005, p.l9). Selon lui, le rite cesse d'être un rite lorsqu'il perd son caractère formel et ne devient qu'une simple fête. Par contre, c'estjustement ce pouvoir de se réinventer et de s'épanouir, ainsi que de revitaliser et de provoquer une continuité, qui confère au rite toute sa force et son habilité à perdurer aux années. Pour François-André Isambert, « la fête revêt donc des formes rituelles, obligatoires, sans que le rite ait ici
nécessairement le caractère religieux, ni l'obligation à une valeur morale »(lsambert, 1982, p.161 ). Le rite peut s'orchestrer sous une forme festive sans pour autant perdre sa dimension formelle et son caractère transcendantal. La fête, tout comme le rite, s'organise et se produit selon un ordre et un contexte, ainsi qu'il amène l'individu tant à communier qu'à communiquer durant un instant unique et symbolique. Pour renchérir, Denis Jeffrey mentionne : « Le rituel, dans son déroulement et son organisation, est foncièrement malléable, ses formes sont flexibles et diverses. C'est pourquoi il est important de souligner que ce qui se transmet, d'une génération à une autre, c'est moins la forme d'un rituel que la valeur symbolique qu'il représente» (Jeffrey, 2003, p.36).
g. « Les rites se caractérisent aussi par leur temporalité particulière et répétitive »
Un rite se manifeste lorsqu'il est répété mats toute action répétée n'est pas nécessairement un rite pour autant. «Dès qu'il est collectif et répété, le rite constituera un moment de célébration institué pour la communauté qui y viendra régulièrement » (Lardellier, 2005). Par sa répétition, le rite lie le passé au présent. Un rite se caractérise toujours selon son rapport au temps particulier. En effet, les rites deviennent des célébrations historiques parce qu'ils sont singuliers dans leur répétitivité. Le rite permet le discours et le vécu de même qu'il participe à l'élaboration des mythes et d'un imaginaire. Aussi, il permet aux actes répétitifs d'être symboliques parce qu'ils participent fondamentalement à l'élaboration de celui-ci. Lors d'un rituel, une action est symbolique parce qu'elle donne un nouveau sens à l'action et lui donne de l'importance selon le contexte. Boire un verre d'eau pour se déshydrater n'a pas la même fonction symbolique que le geste de porter un« toast» lors d'un événement particulier. Dès lors, il y a un détachement, un changement de temporalité qui font qu'une action particulière prend tout son sens lorsqu'elle est symbolisée, contrairement à l'impact d'acte jugé quotidien, routinier et sans réel rapport symbolique. «Quand un rituel devient réflexe, habitude et routine, il perd sa puissance d'évocation, d'enchantement, de symbolisation» (Jeffrey, 2003, p.37).
1.2 Les différentes fonctions du rite
Dans son livre «Éloge aux rituels», Denis Jeffrey explique l'importance des rituels dans la vie des individus. En effet, « les rites expriment les dimensions les plus profondes de la condition humaine» (Jeffrey, 2003, p.S). Selon lui, l'être humain se définit et se représente à travers une quantité de rites qui contribuent à son développement. À travers les différentes étapes de la vie, l'individu est appelé à ritualiser certains moments, parfois pour contrôler des émotions, d'autre fois pour simplement célébrer la vie. Il est important de bien saisir les éléments fondamentaux du rite, c'est-à-dire, ceux de pouvoir symboliser nos activités et d'y reconnaître son importance à créer du sens. Pour Jeffrey :
D'une façon générale, le rite donne à vivre des symboles passablement codifiés par une culture qui ont du sens pour un individu ou une collectivité. Ils sont relatifs à des moments de vie qui rappellent aux hommes leur jardin intérieur, leur identité et leurs conduites vis-à-vis des forces qui les débordent. C'est pourquoi ils sont souvent teintés de mystère. Le rite se répète au besoin et trouve son efficacité dans une logique symbolique fondée sur ce qu'elle rapporte en termes existentiels : apaisement, assurance, protection, paix de l'esprit, sécurisation, participation, libération, remémoration, purification intérieure, guérison, autorisation, passage, maîtrise de soi, transformation, différenciation, reconnaissance, identification, reliance, appartenance à un groupe, surplus d'énergie, enchantement, etc. (Jeffrey, 2003, p.l4).
1.2.1 Les rites créent la communauté
On confere aux rites plusieurs utilités, différentes fonctions qu'il importe de bien cerner. Ils ont cette capacité à rassembler des individus et de faire naître des communautés. « Les rites assurent et stabilisent les communautés par le biais du contenu symbolique des formes d'interaction et de communication, et surtout par les processus performatifs de l'interaction et de la génération de sens» (Wulf, 2005, p.14). En fait, nous ne pouvons dissocier les rituels des communautés car, ils sont des éléments qui permettent la cohésion et les liens sociaux par l'intégration et l'encadrement des individus à des normes et à des valeurs. Cet esprit de communauté peut également s'interpréter, tout comme l'entend Victor W. Turner dans sa conception des communitas (Turner, 1990). Pour lui, la communitas est « essentiellement une relation entre des individus concrets, historiques, idiosyncrasiques.
Ces individus ne sont pas répartis en segments, dans des rôles et des statuts, mais sont plutôt en présence les uns les autres à la manière du « Je » et « Tu » {Turner, 1990, p.129). Ils font partie d'un groupe, d'une association, d'un mouvement où leurs relations sont homogènes, indifférenciées, spontanées et dictées par la proximité des échanges entre individus égaux, contrairement à l'hétérogénéité du système social où les rapports entre les individus sont principalement structurés et hiérarchisés. Ainsi, pour Turner, les rituels sont inscrits dans l'activité humaine pour assurer la cohésion et maintenir l'équilibre social. L'un des principaux buts des communitas est d'assurer la sociabilité des acteurs sociaux tout en suspendant les rôles quotidiens de tous et chacun, et ainsi de favoriser l'unification des liens sociaux, de former un esprit de communauté, d'adhérer à des valeurs collectives et ce, tout en étant conscient en tant que membre dans le groupe, de sa nature, de son individualité et de sa place. Les rites sont créateurs de communautés parce qu'ils font appel aux émotions pour instaurer des sentiments d'appartenance. Dès lors, ils favorisent un contexte intégrateur propice à diverses interactions entre les participants par des formes ritualisées de communication. En effet, les rites intensifient les formes d'interactions par la proximité, 1' accélération et 1' accroissement des contacts entre les individus. Cette intensification des formes de communication s'effectue par des échanges, des rencontres ou bien simplement par des conversations aux buts communs. C'est notamment cette notion du« commun» qui permet aux rites de pouvoir orchestrer le lien social. Ainsi, l'efficacité du rite sera de mettre en commun par différentes formes de communication, un bien-être collectif axé sur le partage d'émotions réciproques.
1.2.2 Le rite fabrique des histoires
Le rite fait également appel aux traditions, à la mémoire et à l'histoire. Il appelle les individus à se souvenir et à donner un sens à leurs actions. C'est la dimension espace-temps qui permet à l'individu de se remémorer le passé, le présent et d'envisager le futur. Le rite permet la communication, le discours, le récit, les échanges et les témoignages. Il peut occasionner la formation d'histoires et de mythes. « Les rites sociaux et communautaires se soutiennent quasi-invariablement d'un mythe fondateur, et le politique est fécond de ces légendes le nimbant de mystère et de grandeur. La « tradition » sous-tendant toujours le
principe de ritualité renvoie elle-même systématiquement à d'illustres aïeux, à des pratiques immémoriales» (Lardellier, 2003, p.l 04). D'autant plus que, pour que son efficacité symbolique s'opère, il faut que la communauté partage et adhère aux mythes fondateurs. Or, «le contexte rituel, par son recours à l'affectif et au partage d'émotions collectives, est propice à susciter ces adhésions » (Ibid, 2003, p.l 05). Pour que les mythes se transportent dans le temps, il en dépend de la qualité de ces récits. Chaque récit a son identité, transmet son propre message et renvoie à son imaginaire. Les récits façonnent l'identité de l'individu et y transmettent un savoir et un bagage de connaissances. Ils reflètent les rêves et les idéaux des nations, façonnent des modèles, suscitent des désirs et instaurent des croyances. En se perpétuant dans le temps, les récits deviennent des légendes et des mythes. Les récits présentent des personnages, des héros mais aussi des valeurs et des émotions qui permettent de s'y identifier. Ces héros, par leurs actions et leurs histoires, participent à la mise en scène de récits mythiques où la communauté y voit la représentation d'un idéal commun. Pour ainsi dire, « les mythes et les rites ont cette même finalité : ils procèdent à une sublimation et à une idéalisation, éminemment structurantes pour les communautés qui les performent, en vue de retrouver leur intégralité originelle. Et c'est là que la médiation rituelle situe son efficacité symbolique : favoriser ce contact générant, cette intercession bénéfique, qui permet aux communautés de se ressouder, en communiant au creuset de leur valeurs fondatrices » (Ibid, 2003, p.107).
1.2.3 Les rites comme médiateurs en situation de crises
Également, les rites permettent de contrôler certaines situations de crises et d'épreuves. Que ce soit pour apaiser des souffrances ou pour célébrer des moments heureux, les rites sont fondamentalement et symboliquement utiles dans les différentes étapes de la vie des individus. Et c'est principalement dans la manière dont sont exercées ces petites actions médiatrices que s'expriment leurs véritables significations. En fait, le rite ouvre une dimension symbolique qui éduque et façonne la sensibilité. « Il opère, dans sa réalité la plus profonde, avec des symboles qui donnent à vivre du sens» (Jeffrey, 2003, p.27). «L'énergie produite dans l'agir rituel commun dépasse l'individu singulier et contribue à la création d'une communauté solidaire» (Wulf, 2005, p.l7). Cette solidarité témoigne de l'esprit
grégaire de l'homme et lui confie cette force de pouvoir se regrouper lors d'un incident ou un accident.
On parlera de «rite de passage» lorsque l'individu sera appelé à traverser une situation, à traverser d'un état à un autre. Les rites de passage auxquels nous devons les travaux majeurs d'Arnold Van Gennep, (1992) renvoient aux notions de transformations et de changements symboliques. Pour ce dernier, tous les rites de passage ou de transition sont marqués par trois phases distinctes : d'abord, celle de la séparation où il y a l'établissement et une mise en place de frontières symboliques entourant l'individu. C'est le renoncement de sa « vie antérieure », un moment d'arrêt, une mort symbolique visant à la rupture de l'individu à son ancienne condition. S'ensuit la phase de la marge (phase liminaire ou seuil) où l'individu est marginalisé de la sphère sociale ou du reste du groupe. Il est dans un état autre, séparé du monde extérieur. La troisième phase d'agrégation consiste en la réintégration de l'individu dans son environnement sous un aspect ou un état différent. Dès lors, le rite de passage permettra le retour à la vie sociale par cette transformation symbolique, cette métamorphose symbolique de l'individu.
1.2.4 Les rites comme inducteurs d'interactions sociales
Nous pouvons également identifier les rites comme des sources d'interactions sociales. En se référant aux travaux d'Erving Goffman, notamment ceux présentés dans« La mise en scène de la vie quotidienne et Les rites d'interactions», celui-ci démontre que les rites d'interactions sont essentiels dans la construction identitaire des individus et de ses rapports sociaux. Pour lui, les individus sont des acteurs sociaux jouant certains rôles et le jeu de ceux-ci est structuré et ritualisé. Le processus de ritualisation s'organise de façon théâtrale et l'acteur est constamment en train de se défmir en fonction du regard d'autrui. Goffinan porte davantage son analyse sur les rites d'interactions au niveau du comédien, de l'acteur, à la différence même de Turner qui définit davantage l'individu en tant que metteur en scène d'un spectacle.
Les pratiques et les conduites ritualisées constituent des masques symboliques où leurs significations s'inscrivent dans un contexte social et culturel. Ainsi, le jeu de l'acteur devient conditionné par l'ensemble de la vie sociale et se soumet aux normes socialement établies. Le principe fondamental est celui « de faire bonne figure » et de ne pas bousculer l'ordre des choses. De ce fait, « le rituel se trouve être un acte formel et conventionné par lequel un individu manifeste son respect et sa considération envers un objet de valeur absolue ou envers sa représentation» (Goffman, 1973, p.73).
1.3 L'interactionnisme symbolique
L'interactionnisme est un courant de pensée issu de l'école de Chicago au milieu du 20ème siècle. Pour les tenants de cette école de pensée, l'individu se construit un univers de sens en relation avec ce qui 1 'entoure, et interprète les faits selon les différentes significations qui lui sont données. Pour l'interactionnisme, « l'individu est un acteur interagissant avec les autres éléments sociaux et non un agent passif subissant de plein fouet les structures sociales en raison de son habitus et de la force du système » (Breton, 2004, p.46). Aussi, le comportement des individus n'est jamais tout à fait libre ou déterminé; il s'inscrit dans un débat permanent qui favorise l'adaptation, l'innovation et l'imagination. «Une action peut être plus ou moins intentionnelle, lucide ou, à l'inverse, effectuée avec distraction, ou même dans le regret immédiat de l'avoir accomplie. Elle obéit à une signification pour l'autre qui l'a perçue» (Ibid, 2004, p.48). Par contre, l'individu n'est pas sans savoir ni sans être aveugle de ses actes. Bien souvent, celui-ci a des motivations et des raisons d'agir qui motivent et conduisent ses actions selon des buts quelconques ou pour s'intégrer à la logique sociale auquelle il est intégré. Dans l'interactionnisme, «toute action est accomplie en prévision du comportement des autres, en se mettant mentalement à leur place, en envisageant leur marge de manœuvre >> (Ibid, 2004, p.48). Le monde social de l'interactionnisme est d'abord le monde social de l'autre. En effet, l'individu attribue un sens à ses actions en fonction des perceptions que les autres ont de lui et vice-versa. Les interactions sont autant de nature verbale que provenant de la symbolique corporelle. Ainsi, « les regards, les mimiques, les gestes, les postures, la distance à 1 'autre, la manière de le toucher ou de l'éviter en lui parlant, sont les matières d'un langage écrit dans l'espace et le
temps; ils renvoient à un ordre de sens» (Ibid, 2004, p.54). Ainsi, une interaction est comparable à une forme d'homéostasie qui maintient un univers de sens et une interdépendance entre les sujets.
Dès lors, nous pouvons affirmer que l'interactionnisme symbolique est un paradigme interprétatif. Pour les interactionnistes, les règles ne préexistent pas à l'action, mais au contraire, sont régies par les sujets à travers les différentes situations auxquelles ils sont confrontés. Pour les interactionnistes, la réalité sociale n'est pas la répétition d'un modèle, mais une permanente construction sociale. Ainsi, les normes, les règles et les modèles sont en constante évolution et favorables aux changements. « Les procédés interprétatifs mis en jeu par les acteurs assignent des significations aux événements au fur et à mesure de leur déroulement... Les procédés interprétatifs fournissent des « normes » opératoires et significatives pour l'interaction» (Ibid, 2004, p.61). Enfin, pour l'interactionnisme symbolique, il y a trois lignes directrices auxquelles nous pouvons associer les interactions sociales. Premièrement, « les humains agissent à 1 'égard des choses en fonction du sens que les choses ont pour chacun eux » . Deuxièmement, « le sens est dérivé ou provient des interactions de chacun avec autrui». Finalement, c'est dans« un processus d'interprétation mis en œuvre par chacun dans le traitement des objets rencontrés que ce sens est manipulé et modifié» (Ibid, 2004).
1.4 Le rite profane
À cette étape-ci du mémoire, nous nous proposons de définir ce qu'est le rite profane. Nous voulons montrer en tenant compte de la dialectique du sacré et du profane en quoi la ritualité des rassemblements de fans de hockey peut se définir comme des cérémonies festives et profanes. Comme le souligne Segalen,« En effet, nombre d'actions cérémonielles ne se revendiquent pas d'une pensée religieuse ou d'un rapport immanent au sacré, cependant, en raison des pulsions émotives qu'elles mettent en jeu, en raison des formes morphologiques qu'elles revêtent et de leur capacité à symboliser,on leur reconnaît le qualificatif de rituel avec tous les effets qui y sont attachés » (Segalen, 1998, p. 70). La conceptualisation du rite profane nous conduira à présenter le phénomène des
,
-rassemblements sportifs comme des rituels séculiers où «les objets, symboles, comportements, idées, qui font partie des rites séculiers, sont aussi inquestionnables que ceux des rites religieux et peuvent avoir un aussi fort impact affectif et mobilisateur » (Rivière, 1994, p.74).
1.4.1 Le sacré et le profane
Dans le processus de définition du rite, il convient de présenter et d'intégrer deux notions qui le caractérisent et qui lui sont indissociables. En effet, la dialectique entre le sacré et le profane a préoccupé plusieurs auteurs et théoriciens ont consacré leurs recherches. Sans prétendre redéfinir les concepts du sacré et du profane, nous présentons ici ces notions afin de permettre l'énoncé de notre définition du rite profane. Les multiples recherches ont un point en commun : les gens ont besoin de sacraliser certaines actions pour en dégager une certaine signification. Donc, même s'il est vrai que les rites sont souvent associés aux domaines du religieux et du sacré, il n'en demeure pas moins qu'il existe une nouvelle façon de se représenter ce qui est sacré. Cette définition de ce qui est sacré est différente pour tous et chacun. Pour certains, le sacré se manifeste dans des rites comme la célébration d'un événement sportif ou en partageant une bonne bouteille de vin tout en jasant de tout et de rien avec un ami ou tout simplement par une marche dans les bois. En ce sens, un objet, un être ou un événement peut-il être en même temps de l'usage du profane mais appartenir à la sphère du sacré?
« Le sacré » est souvent caractérisé par son rapport avec ce qui est mythique et mystique de même que par son appartenance à la sphère des croyances et des pratiques religieuses. Le sacré apparaît comme un élément de ce qui est défendu, dangereux, interpellant et instaurant des forces extérieures dont l'homme ne peut contrôler. «Le sacré se définit comme le «réservé», le «séparé»; il est mis hors de l'usage commun, protégé par des prohibitions destinées à prévenir toute atteinte à 1' ordre du monde, tout risque de le détraquer et d'y introduire un ferment de trouble» (Caillois, 1950). Il se manifeste presque exclusivement par des interdits menacés de ce qui pourrait venir le profaner. Le sacré a cette capacité de transcender l'existence des individus de manière à influencer leurs croyances et
leurs représentations du monde. Est sacré ce qui a été symbolisé, amené à incarner autre chose. Il est un élément culturel et chaque société sacralise certains éléments afin de séparer le «pur de l'impur>>. Un être, un objet ne peuvent échapper à leur première apparence. Une église est avant tout une structure, édifiée et composée de matériaux divers. Mais en lui conférant une toute autre nature, en devenant des symboles et en fonction de la valeur parallèle attribuée par l'homme, l'objet peut être élevé à la sphère du sacré. Dès lors qu'il est vénéré, il se présente comme un « interdit ». Quiconque violerait cet interdit, bouleverserait l'ordre de la communauté et serait sujet à des réprimandes de la part de sa communauté. Celle-ci ne peut se passer du sacré, car le rapport rituel au sacré a pour fonction d'organiser l'intégration, la différenciation et l'échange dans une communauté.« Ce qui est fondamental pour le rituel, c'est la foi dans le caractère transcendantal et sacré de la communauté» (Wulf, 2005, p.l7).
Pour sa part, « le profane » peut être défini comme ce qui est commun, ce qui peut être exercé sans contrainte et qui ne nécessite généralement aucune des précaution liées à la transgression du sacré. Notre modernité démontre que la religion est de moins en moins présente dans les activités sociales. «La religiosité tend ainsi à s'investir par un processus à la fois de déplacement dans un monde séculier [ ... ] Le sacré religieux, comme le sacré politique ou social, c'est l'au-delà de notre prise et l'au-delà de notre pouvoir; c'est le mythe ou l'assurance intime d'une totalité qui assumerait la charge de ce dont je ne suis pas responsable » (Rivière, 1995, p.16-17). Les rites profanes tout comme les rites religieux, ont aussi un fort impact affectif et mobilisateur, car ils permettent à l'ensemble des individus de pouvoir exprimer et ritualiser certaines valeurs pouvant transcender l'individu. Le champ du sacré se déplace et s'étend au reste de l'activité sociale. Comme le démontre Rivière; «Le sacré n'a que le sens qu'on lui suppose à travers une extériorité: ce qu'on exprime verbalement et ce qu'on ritualise; il apparaît que les hiérophanies (manifestation du divin et du sacré), de théophanies (manifestation de Dieu) qu'elles étaient, deviennent de plus en plus des kratophanies (manifestation de puissance)» (Rivière, 1995, p.17). Alors, la sphère du sacré se métamorphose et tend à se déplacer dans plusieurs institutions sociales autres que celle de la religion. La représentation du sacré n'appartient plus inclusivement au domaine du mythe et du religieux, mais se manifeste dans de nouvelles sphères sociales et séculières où la modernité tend à imposer sa rationalité. Ainsi, « le rite ne se présente plus comme un
ensemble de pratiques prescrites ou interdites, liées à des actes magiques ou religieux, selon les dichotomies du sacré et du profane. Il acquiert plutôt un sens vécu qui confere à un moment particulier de l'existence, une valeur symbolique »(Jeffrey, 2003, p.26). L'individu dans ses multiples croyances, dans son mode de vie, dans sa participation à une ou plusieurs communautés, participe à ce déplacement du sacré, car il devient lui-même créateur d'un sacré apportant un sens à ses actions, un sens à sa vie. En l'analysant ainsi, les rites et les symboles n'ont de sens que ceux que les individus leur attribuent. Et si le rite se garde toujours d'avoir une «aura» religieuse, il se présente toutefois dans tous les domaines du monde social. Donc, il se peut qu'un rite qui s'identifie comme profane ou séculier puisse néanmoins être considéré comme sacré pour ses participants.
1.4.2 Les rites profanes
Afin de présenter les notions qui caractérisent le rite profane, reprenons les fondements anthropologiques du rite tel que défini par Claude Rivière dans « Les rites profanes ». Selon lui, il faut étudier ces nouvelles formes de ritualité hors du cadre religieux mais sous l'angle de représentations symboliques d'un univers chargé de sens pour ses acteurs. Ainsi, les rites et les symboles n'ont de sens que ceux que les individus leur attribuent. Rivière mentionne:« Qu'il soit profane ou religieux, tout rite nous semble pouvoir être appréhendé comme structures d'actions séquentielles, de rôles théâtralisés, de valeurs et finalités, de moyens réels et symboliques, de communication par système codé » (Rivière, 1995, p.77-78). En effet, les rites doivent être considérés comme un ensemble répétitif de conduites individuelles ou collectives, à forte charge symbolique pour les acteurs et les spectateurs, où ceux-ci sont invités à partager certaines valeurs et à se soumettre aux normes établies jugées nécessaires pour le fonctionnement du rite.
Rivière nous propose donc d'observer ces rites profanes en considérant systématiquement le rite (Ibid, 1995, p.49-50).
a- d'abord, «comme séquence temporelle d'actions. Un rite systématique total (initiation) se découpe en séries de rites systématiques élémentaires (épreuves, purification,
sacrifice ... ), chaque séquence rituelle comportant des ritèmes (circumambulation par exemple) et ceux-ci des motifs (sens de la giration, nombre de tours). Parfois la durée structurée renvoie à une durée structurante, celle du mythe ou de l'événement fondateur servant de paradigme à la série de ritèmes »;
b- aussi, «comme ensemble de rôles. La situation des acteurs (en scène, spectateurs ou puissances implorées), leur position (officiant, acolytes, participants) et les conduites stéréotypées sont théâtralisées en une sorte de drame institué. Fonctionnant selon l'axe contrôle-dépendance, le rite souligne à la fois les relations asymétriques interindividuelles, la réciprocité des rôles et le partage d'idéaux communs »;
c- également, « comme structure téléologique des valeurs. Dans un langage allusif s'expriment les choix primordiaux d'un groupe. Verbalement peuvent êtres énoncées des aspirations à réaliser et comportementalement sont traduites des habitudes éthiques et des préférences collectives. Au contenu cognitif s'ajoute une résonance affective liée à la participation, à l'émotion, à la mémoire des acteurs et des spectateurs»;
d- de plus, « comme moyens symboliques ordonnés aux fins à réaliser. Un lieu sanctuarisé, un temps défini et périodique, des objets significatifs, (drapeau, pain azyme, masque, parure), des attitudes (poing levé, garde-à-vous) sont autant de métaphores catalysant l'imagination et à visée intégratrice»;
e- et enfin, «comme système de communication. Dans ces réseaux d'échanges comportant émetteurs, transmetteurs et destinataires, des messages circulent qui s'inscrivent dans des systèmes de signalisation à partir de codes culturellement définis».
Ainsi, nous pouvons en conclure selon le schéma de Rivière, que le rite est un ensemble d'actes symboliques dont la configuration spatio-temporelle est spécifique à son fonctionnement. De même, il permet à ses acteurs d'adhérer à une structure de valeurs et à opérer certains rôles stéréotypés et théâtralisés. De plus, le rite est caractérisé par un système
de communication qui est culturellement défini à partir de codes et dont le sens codé contribue au bien de la morphologie du groupe. Également, le rite met en présence des objets symboliques qui contribuent à l'identification de l'individu et à sa participation en tant que membre d'une collectivité.
1.4.3 La contre-structure du rite
Si le rite permet de mettre de l'ordre dans le désordre, de maintenir formellement une cohésion sociale, d'être perçu comme moyen de négocier avec autrui ainsi que d'agir comme système intégrateur, il peut toutefois devenir victime de différents débordements et de conflits dans sa structure. Pour reprendre les termes de Rivière, le rite peut se heurter à des « contre-structures menaçantes » (Rivière, 1995, p.62). Des éléments venant bouleverser le rite peuvent se produire par des événements inattendus de la part des acteurs ou de ses spectateurs. Il y a alors dissonance dans le rite. Rivière mentionne : «Des contre-structures et contre-pouvoirs menacent les rites, de dérégulation, de dérapage, d'improvisation parfois incontrôlable à un tel point que la perturbation et les débordements en hypothèquent les effets attendus» (Rivière, 1994, p.78). Le rite n'est pas figé, sa mouvance permet à ses acteurs de se l'approprier, de le modifier, de le renouveler. Même dans sa capacité de se transformer et de s'adapter aux changements, il est important que l'ordre préexiste dans le rite car il est menacé par des contre-pouvoirs venant le critiquer, le remettre en question ou bien remettre en doute le sens des valeurs transmises. Cette « contre-structure menaçante » peut se présenter sous diverses formes tels qu'un bris d'équipement, un non-respect vestimentaire, une bagarre ou différents comportements agressifs dépassant les limites du permis ou encore tout simplement une intempérie. Par contre, les rites ont cette capacité de pouvoir se modifier et de s'adapter aux débordements car ils permettent d'apaiser et de relativiser les rapports de forces, tout en réhabilitant l'ordre et l'harmonie.
1.5 Les rites profanes et festifs
Comme nous venons de l'établir précédemment, le rite incite les rassemblements, favorise la création de communautés et participe au lien social. Certains rites sont
caractérisés par leur dimension festive et spectaculaire. Tout comme les rites, les fêtes font appel aux rassemblements et interrompent pour un temps circonscrit le cours de la vie quotidienne sans toutefois être totalement en rupture avec elle. Pareillement, tout comme plusieurs rites « traditionnels », les fêtes ont quelque peu perdu leur caractère sacré qui leur donnait une dimension d'appréhender le monde et la vie. Par contre, il serait faux de croire que la dimension sacrée des fêtes s'est progressivement transformée vers une célébration davantage profane. D'une société à l'autre, la fête et les événements festifs qui rythment les saisons et les individus, provoquent ces réjouissances.
Dans son étude sur la religion, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Emile Durkheim démontre qu'il y a un caractère sacré dans la fête qui se distingue de la vie quotidienne, dite profane. La vie sociale serait caractérisée par la succession d'un temps consacré à l'activité économique et productrice (temps profane) et d'un temps où les relations sociales seraient libérées du cadre normatif quotidien et seraient essentiellement sujettes aux rassemblements festifs (temps sacré). «Que l'on fasse resurgir les passions qui les animent des passions individuelles, refoulées par les normes de la vie quotidienne, ou du rapprochement qui donnerait naissance au phénomène de foule, il s'agit toujours de la libération d'une énergie sociale, considérable renversant tout interdit profane ou religieux, ou mieux, en prescrivant la transgression» ( Isambert, 1982, p.128). Les sociétés recherchent dans la nécessité de célébrer et de festoyer, un moyen de se libérer d'un quotidien qui peut sembler aliénant. La fête transporte les individus dans un état d'exaltation où les interdits sont acceptés, où il est permis de commettre de l'excès et où ce qui était prohibé, devient maintenant socialement accepté. Cette idée de transgression est reprise par Caillois lorsqu'il démontre que la fête amène 1' individu à un « un autre monde, où il se sent soutenue et transformé par des forces qui le dépassent ... car la fête figure pour lui,pour sa mémoire et pour son désir, le temps des émotions intenses et de la métamorphose de son être »(Caillois, 1950, p.125). Avant les réjouissances que procure la fête, la vie sociale est souvent soumise à de nouvelles prohibitions qui viennent amplifier le caractère sacré de celle-ci. « Les débordements et les excès de toute sorte, la solennité des rites, la sévérité préalable des restrictions concourent également à faire de l'ambiance de la fête une monde d'exception» (Ibid, 1950, p.l26). C'est essentiellement ce temps défini et consacré spécialement à la fête qui lui confere sa grandeur et son élévation à la sphère du sacré.