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Les squatters de la rivière Gatineau entre 1812 et 1870

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Mathieu Sabourin

Les squatters de la rivière Gatineau entre 1812 et 1870

Mémoire présenté

à la Faculté des études supérieures de l'Université Laval dans le cadre du programme de maîtrise en histoire

pour l'obtention du grade de Maître es arts (M.A.)

Département d'histoire Faculté des Lettres

Université Laval Québec

2010

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«[...] le jour n'est pas éloigné où les habitants de l'est et de l'ouest de l'Amérique canadienne se visiteront les uns les autres en passant par l'Outaouais [...] » Arthur Buies L'Outaouais Supérieur. 1889.

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Résumé

Au XIXe siècle, la région de l'Outaouais est en plein essor économique, principalement propulsé par le développement effréné de l'industrie forestière. En moins d'un demi-siècle, le confluent des rivières Gatineau et des Outaouais passe d'un endroit largement inhabité à l'une des plus importantes plaques tournantes du commerce du bois au Bas-Canada. En marge de l'exploitation forestière, un certain nombre de colons osent s'aventurer en Haute-Gatineau pour occuper les tenes nouvellement accessibles. Ces squatters s'installent donc illégalement sur un territoire appartenant essentiellement à la Couronne. Lorsque les autorités décident finalement d'explorer les rives de la rivière Gatineau aux alentours de 1840, les arpenteurs rencontrent alors ces poches de population installées depuis plusieurs décennies. Peu de choses sont donc connues sur ces squatters, tant sur leurs origines que sur la nature des entretiens avec les autres groupes sociaux présents sur la rivière Gatineau à la même époque.

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Avant-propos

La rédaction d'un mémoùe de maîtrise est avant tout un combat contre soi-même. Cependant, ce travail n'aurait pu voù le jour sans l'aide et la collaboration de plusieurs personnes qui m'ont permis de vaincre cet affrontement.

Tout d'abord, je souhaite exprimer ma reconnaissance envers Monsieur Laurier Turgeon, professeur titulaire au département d'histoire de l'Université Laval. Malgré les contraintes de temps et de localisation engendrés par mon éloignement du campus universitaire, il eut la patience et la détermination de m'appuyer jusqu'à la fin de ma rédaction.

Je tiens également à remercier quelques personnes qui ont été à l'origine de cette aventure. Merci à mes anciens collègues et amis de chez Cùcare Consultants, David, Julie, Louis-Pascal et Michel pour m'avoir fait découvrir les joies des rapports de missionnaùes et du Cil A! Merci à Jocelyn Gadbois sans qui je ne serais probablement pas où je suis présentement sans ses encouragements. Finalement, merci à Réal Léveillée pour m'avoir apporté une stabilité à une époque quelque peu instable.

J'aimerais exprimer ma gratitude envers ma belle-famille, Pierre, Denise, Stéphanie, Marco, Fabien et Claudie pour leur soutien et leurs conseils. Vous êtes les meilleurs!

Merci à Mireille et Lise. Vous êtes à l'origine de mon intérêt pour la lecture et les études. Je ne pourrai jamais vous remercier suffisamment. Vous êtes tout simplement ma famille.

J'adresse à mes parents, Conrad et Nicole, mes plus sincères remerciements. Vous m'avez encouragé dans tous mes projets et je sais que vous avez sacrifié beaucoup pour mon bien-être personnel. Je vous serai éternellement reconnaissant. Merci mille fois.

Finalement, j'aimerais dédier ce mémoùe à ma femme, Corinne. Tu m'as épaulée dans les moments les plus difficiles et tu as toujours été présente pour me remonter le moral lorsque j'étais prêt à jeter l'éponge. Cette aventure universitaire n'aurait pu être possible sans ta

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Table des matières

Résumé iii Avant-propos iv Table des matières v Liste des figures vii

Introduction 1 1. Le XIXe siècle au Bas-Canada; une mise en contexte 19

1.1. La nouvelle priorité du pouvoir britannique : la colonisation 20

1.1.1. L'importance des alliances 20 1.1.2. De l'alliance à la nuisance 23 1.2. Situation socio-économique du Bas-Canada 25

1.2.1. La réalité agricole de l'époque 26 1.2.2. Les mouvements de population 29

1.2.2.1. L'immigration au Bas-Canada 30 1.2.2.2. L'émigration au Bas-Canada 32 1.3. L'Outaouais : terre en émergence 34

1.3.1. Philemon Wright et le système de colonisation «Leader et associés» 34

1.3.2. L'Outaouais et l'émergence de l'industrie forestière 37

2. Les squatters de la rivière Gatineau 44

2.1. Les archives d'arpentage 45 2.1.1. La source et l'importance de John Newman 45

2.1.2. Les squatters : une présence incontestable 48

2.2. Le coup d'œil missionnaire 53 2.2.1. La source, ses limites et la futilité du Père Laverlochère 54

2.2.2. Les ordres religieux et les squatters 56 2.2.2.1. Les missions catholiques avant 1844 56 2.2.2.2. L'établissement officiel des Oblats et la suite des missions 59

2.3. Qui sont ces squatters? 63 2.3.1. Origine et statut social 64

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2.3.2. Le cas du Lac Sainte-Marie 70

3. Relations et interactions 77 3.1. Relation avec le gouvernement 78

3.1.1. Rencontre sur le terrain 78 3.1.2. Rencontre au parlement 83 3.2. Relation avec les compagnies forestières 89

3.2.1. Le système agro-forestier 89 3.2.2. Les suites du système agro-forestier 94

3.3. Relation avec les Autochtones 97 3.3.1. Réciprocité ou animosité? 98

3.3.1.1. Les propos de la Commission Bagot 98 3.3.1.2. Edward Burk et la création de la réserve de Maniwaki 102

3.3.1.3. Le mécontentement des Algonquins 110

Conclusion 114 Annexes 121 Bibliographie 139

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Liste des figures

Figure 1 : Territoire à l'étude 6 Figure 2 : Début approximatif du commerce du bois équarri dans l'est du Canada 40

Figure 3 : La vallée de la Gatineau 51 Figure 4 : Démographie dans le nord de l'Outaouais 65

Figure 5 : Ethnicité dans les cantons de Bois-Franc, Egan South, Montcerf et Deléage 66 Figure 6 : Nombre d'entrées concernant la Haute-Gatineau dans «Registraires paroissiaux

d'Aylmer et Gatineau, comté de Wright, 1841-1853 » 71 Figure 7 : Plan de la jonction des rivières Gatineau et Désert 105

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Introduction

Le phénomène de colonisation est intrinsèque au développement social et culturel de l'Amérique du Nord. Naturellement, l'arrivée de millions d'Européens à partir du XVIIe

siècle explique l'importance de ce concept à l'intérieur des différentes sociétés qui se sont épanouies sur le nouveau continent. Cependant, le goût de nouveaux horizons ne s'est pas dissipé une fois le débarquement de ces nouveaux arrivants sur la côte est de l'Amérique. Les terres peu densément occupées de l'ouest ont rapidement été convoitées et un mouvement migratoire fait lentement mais sûrement son apparition, entraînant la colonisation graduelle des terres de l'intérieur.

Lorsqu'il est question de la conquête de l'ouest de l'Amérique du Nord, il est difficile de mettre de côté l'histoire des États-Unis. En 1893, l'historien Frederick Jackson Turner propose sa théorie du Frontier, qui essentiellement tente de tisser un lien entre les particularités du développement américain et l'avancement continuel de colons vers l'ouest1. Théorie grandement critiquée au cours du dernier siècle, le concept de frontier

reste aujourd'hui malgré tout un point de repère pour les historiens contemporains. Cette théorie a naturellement subi quelques modifications au cours des années. John C. Weaver définit son interprétation : «[...] frontiers occurred when migratory Europeans entered a region where a government that claimed sovereignty had scarcely any practical authority.

1 William Cronon, «Revisiting the Vanishing Frontier: The Legacy of Frederick Jackson Turner», The Western Historical Quarterly, vol. 18, no. 2 (avril 1987), p. 157.

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Seeing this fragility, yet having faith in the inevitability of order, some risk-takers - a spectrum of operators ranging from the impoverished to the rich - moved beyond "the limits."»2.

Au cœur de ce groupe de « risk-takers », nous retrouvons le squatter qui, par définition, est un individu qui occupe illégalement la terre3. Au cours du XLXe siècle, ce

phénomène d'occupation prend progressivement de l'ampleur, et ce, un peu partout à travers les colonies occidentales. En général, on observe l'apparition de squatters lorsque le gouvernement au pouvoir est incapable de maintenir la cadence entre l'allocation de lots de terre et l'expansion coloniale4. Dans certains autres cas, l'appât du gain est un motif

suffisant pour attirer les spéculateurs dans ces régions peu ou pas développées. Aux Etats-Unis, les squatters, ou les «backwoodsmen», étaient couramment associés à cette dernière catégorie. Us étaient perçus comme des moins que rien, «the scum of America, shunned by white man and red alike, and worthless to themselves and their fellow men» . A cette époque, l'Amérique est en pleine expansion vers l'Ouest et ces squatters représentent une société différente, ayant sa propre culture ainsi que son système de valeurs distinct qui ne fait pas l'unanimité chez l'élite6. Comme les squatters américains ne semblent pas

s'identifier aux valeurs de la côte atlantique, ils sont tout simplement ostracises par la bourgeoisie de l'est et, conséquemment, par la majorité de la population. Ce n'est cependant pas le cas d'autres colonies d'origine britannique. En Australie, un autre endroit connaissant le squattage de terres inoccupées, ces habitants illégaux ont un tout autre statut.

Néanmoins, les squatters américains et australiens sont habités par le même désir, soit la possession de territoires, sentiment consolidé par le vieil adage européen dictant que la

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terre est ultimement synonyme de pouvoir . Cependant, l'activité commerciale et le climat

2 John C. Weaver, The Great Land Rush and the Making of the Modern World, 1650-1900, Québec, McGill-Queen's University Press, 2003. p. 73.

3 John C. Weaver, « Beyond the Fatal Shore : Pastoral Squatting and the Occupation of Australia, 1826 to 1852 », The American Historical Review, vol. 101, no. 4 (octobre 1996), p. 983.

4 Weaver, « Beyond the Fatal Shore », p. 982.

5 Ray Allen Billington, Land of Savagery Land of Promise; The European Image of the American Frontier in the Nineteenth Century, New York, W.W. Norton & Company, 1981, p. 162.

6 Robert W. McCluggage, «The Pioneer Squatter», Illinois Historical Journal, vol 82, no. 1 (printemps 1989), p. 51.

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ont des répercussions directes sur le fond et la forme des squatters. En effet, en Australie, la commercialisation de la laine et l'aridité de l'environnement poussent les squatters à occuper de grands territoires afin d'accommoder leur cheptel. Cette occupation à grande échelle et le soutien des métropoles font en sorte que vers la moitié du XIXe siècle, le terme « squatter » change formellement de signification et est maintenant davantage associé aux riches propriétaires de bétails qu'aux brigands . Nous comprenons donc qu'à l'inverse des États-Unis, les squatters australiens sont une partie intégrante de la société, voire même de la bourgeoisie locale.

Le Bas-Canada9 n'échappe pas au phénomène des squatters. Des groupes d'individus

s'installent et occupent des terres un peu partout dans la colonie britannique. Dans les Cantons-de-1'Est, l'attribution de grands territoires à une poignée d'individus au début du XLXe siècle favorise le squattage de terres laissées en friche par ces propriétaùes1 . Selon

les données du recensement du Bas-Canada de 1842, 46 % des familles de cette région ne sont pas propriétaire des terres qu'elles occupent11. Il n'est donc pas étonnant de voir les

squatters et les propriétaires terriens des Cantons-de-1'Est s'affronter en justice afin d'éclaircir les questions de titres sur la terre. Cependant, outre les quelques notes provenant des déclarations de la Cour, le manque d'information nous empêche de connaître l'identité de ces squatters12.

Le Saguenay connaît aussi une période d'occupation illégale de son territoire. Bien que cette région s'ouvre officiellement à la colonisation en 184213 suite à l'expiration de

l'entente commerciale avec la Compagnie de la Baie d'Hudson (CBH) limitant tout accès au Domaine du Roi14, plusieurs familles ont eu l'opportunité de s'établir sur ces terres

8 Weaver, « Beyond the Fatal Shore », p. 983.

9 Malgré le fait que l'Acte de l'Union unisse le Haut-Canada et le Canada en 1841, le terme « Bas-Canada » sera employé tout au long de ce mémoire, car il reste tout de même courant à l'époque de l'union.

10 John I. Little, «Contested Land : Squatters and Agents in the Eastern Townships of Lower Canada», The Canadian Historical Review, vol 80, no. 3 (septembre 1999), p. 388.

11 Little, «Contested Land », p. 387. 12 Little, «Contested Land », p. 410.

13 Christian Pouyez et Yolande Lavoie, Les Saguenayens : Introduction à l'histoire des populations du Saguenay XVIe-XXe siècles, Québec, Presses de l'Université du Québec, 1983, p. 130.

14 Le Domaine du Roi, ou Postes du Roi, était un « vaste territoire s'étendant du nord du Saint-Laurent jusqu'à la ligne de partage des eaux de la baie d'Hudson, entre la limite est de la seigneurie des Éboulements (à l'est

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avant cette date d'ouverture. Donc, en 1837, la CBH échoue lamentablement à s'introduire dans le marché lucratif du bois, soit un an après avoù obtenu l'autorisation de couper 60 000 billots sur le territoire qu'elle occupe. Elle se voit donc obligée de vendre sa licence de coupe à la société des Vingt et Un, dirigée par Thomas Simard de Charlevoix 5. Plusieurs

membres de cette société, au lieu de s'en tenir à la coupe de bois, ont décidé de coloniser la région. Selon les explorations de l'agent des terres Georges Duberger en 1843, M. Simard est bien installé à la rivière des Petites-Bergeronnes et a construit « trois maisons, une grange, un magasin et des établis »16. En 1845, près de 3000 squatters occupent fermement

les terres du Saguenay, qui sont à l'époque à peine arpentées17.

Comme le Saguenay, la région de l'Outaouais connaît une période de développement intense au XLXe siècle grâce à l'explosion du commerce du bois. L'ouverture de l'intérieur des terres perpétrée par les exploitants forestiers offre aux squatters un accès privilégié à la rivière Gatineau, l'un des plus importants cours d'eau s'écoulant dans la rivière des Outaouais. Contrairement aux colonisateurs des plaines américaines, des pâturages australiens ou du Domaine du Roi, l'identité des premiers habitants permanents qui s'établissent tant bien que mal en Haute-Gatineau, c'est-à-dire ces squatters, est imprécise. L'histoùe de ces pionniers mérite d'être attentivement étudiée.

Problématique et hypothèse

Le présent mémoire porte sur les squatters de la rivière Gatineau, entre 1812 et 1870. Ces dates ne sont pas arbitraires. 1812 représente le changement d'attitude de l'Empire britannique envers ses colonies d'Amérique du Nord. De plus, environ à la même époque, l'Outaouais devient un joueur d'importance dans le commerce du bois canadien. Pour ce qui est de 1870, l'occupation illégale des terres de la Couronne en Haute-Gatineau est largement en déclin. Le phénomène est bien évidemment toujours présent, mais à ce moment, il est encadré par le gouvernement. Notre objectif est essentiellement d'observer

de Québec) et le cap Cormorant ». « Postes du Roi », dans www.thecanadianencyclopedia.com, page consultée le 4 mai 2010.

15 Pouyez et Lavoie, Les Saguenayens, p. 130-131.

16 Pierre Frenette, « Pionniers et squatters de la Haute-Côte-Nord : les explorations de Duberger », Revue d'histoire de la Côte-Nord, no. 24-2 (1997), p. 5-9.

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ces pionniers qui ont été en mesure de tuer profit de la déréglementation. Tout en cherchant à apporter une nouvelle vision au développement de l'Outaouais au XLXe siècle, ce mémoire a entre autres pour objectif de redonner à cette population quasi oubliée sa place dans l'histoùe socio-économique de la région de la Vallée de la Gatineau.

Qui sont les squatters de la rivière Gatineau? Voilà la question élémentaùe au centre de notre étude. Cette interrogation, qui à première vue semble évidente, voire simpliste, a à peine été effleurée par les études précédentes portant sur l'histoire de l'Outaouais au XLXe siècle. Cependant, avant d'analyser les caractéristiques à la base de l'identité du « squatter », il est primordial de prouver leur existence sur le territoùe à l'étude qui se définit autour de la rivière Gatineau, des cantons d'Al win et Hincks au sud aux cantons de Lytton et Sicotte au nord18. Comment ces squatters sont-ils représentés dans les fonds

d'archives? Quelle est l'ampleur démographique de ce groupe en Haute-Gatineau? Est-il assez important pour être considéré comme un acteur social d'envergure dans la région? Ces questions devront être explorées avant de poursuivre notre analyse. Par la suite, une image générale de ces squatters pourra être établie. Les spécificités sociales de ces derniers, tels que leur niveau de vie, demeurent largement inconnues. Leur origine reste également obscure. Conséquemment, nous avons peu d'informations sur la langue de la majorité des squatters de la Haute-Gatineau. Ces deux éléments, soit l'origine et la langue, irrémédiablement reliés, devront être analysés en conséquence.

18 Pour un aperçu de l'ensemble du territoire sélectionné dans le cadre de cette recherche, consulter la figure 1 à la page 6.

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Figure 1 : Territoire à l'étude 19

Lorraine I p. .. / W / P l c a^ j Maine j m

Ministère des Ressources naturelles et de la Faune du Québec, Cantons, Seigneuries et Bassins du Québec, Québec, Bureau de l'arpentage et du cadastre, février 2004.

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Outre les caractéristiques fondamentales mentionnées précédemment, l'étude d'une population peut se faire à travers l'analyse des relations qu'elle entretient avec ses voisins qui, en Outaouais, sont multiples et distincts. En d'autres mots, quelle était la place des squatters dans le tissu social de la Haute-Gatineau? Est-ce que les « Autres » percevaient cette présence comme un bienfait pour le développement de la région ou bien comme une nuisance? Ce questionnement, qui cherche essentiellement à mettre en lumière ces habitants occupant illégalement les terres de la Couronne, nous permettra finalement de comprendre l'impact de ces squatters sur le développement politique, économique et social de la rivière Gatineau.

Malgré l'absence apparente des colons illégaux dans l'historiographie de l'Outaouais du XLXe siècle, nous croyons que le squattage des terres de la Couronne a indéniablement eu lieu sur la rivière Gatineau entre 1812 et 1870. Bien qu'il ne soit pas possible de précisément quantifier ce phénomène, les sources sont en mesure de nous informer sur la provenance de ces squatters. Deux hypothèses sont plausibles lorsqu'il est question de leur origine. Une présence majoritaùement francophone sur les rives de la Gatineau pourrait expliquer la migration interne en provenance du Bas-Canada; la situation précaire causée par le surpeuplement de la vallée du Saint-Laurent au XLXe siècle aurait contribué au développement des régions limitrophes, telle que l'Outaouais. La deuxième théorie reposerait sur l'arrivée massive d'immigrants en provenance d'Europe qui, au lieu de s'établir à l'intérieur du couloir laurentien, auraient opté pour certaines localités moins industrialisées, ayant plus de potentiel au développement durable. Dans ce cas, nous serions en mesure d'observer une population culturellement plus hétérogène, peut-être même majoritairement anglophone. Dans les deux cas, nous estimons que les squatters ne sont généralement pas fortunés, que l'occupation des terres n'est pas un choix stratégique, mais bien une nécessité. Naturellement, pour répondre adéquatement à cette interrogation, il sera nécessaire d'élargù notre recherche afin d'inclure à notre analyse le contexte historique du Bas-Canada à cette époque.

Nous croyons que les squatters de la Haute-Gatineau sont généralement marginalisés par les autres acteurs sociaux présents sur le territoire. Lorsque nous identifions les

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« Autres », nous parlons ici du gouvernement, de l'industrie forestière et des Amérindiens, ce dernier groupe étant fortement appuyé par le clergé. Tout imposants dans leur propre domaine, ces piliers de la Haute-Gatineau ont vraisemblablement les moyens d'imposer leur volonté aux squatters. Nous prévoyons donc être en mesure d'observer cette domination, laissant peu de place aux besoins et aux volontés des squatters.

Historiographie

La colonisation est un sujet considérable dans l'historiographie québécoise. Pendant près de 300 ans, l'expansionnisme était beaucoup plus qu'une simple politique gouvernementale, mais bien une réalité sociale. Plusieurs historiens de renom se sont penchés sur les questions entourant ce sujet et leurs réflexions ont permis de façonner de nombreuses thèses, certaines toujours pertinentes aujourd'hui. Quelques régions démontrant plus de spécificités historiques que d'autres ont davantage attiré l'attention des chercheurs; c'est le cas du Saguenay-Lac-Saint-Jean. Dès 1972, Gérard Bouchard s'intéresse au développement démographique d'une douzaine de villages du Saguenay. En peu de temps, ce modeste projet prend de plus en plus d'importance pour finalement créer en 1978 le Programme de Recherches sur la Société saguenayenne qui, entre autres, se concentre sur l'histoire socio-culturelle ainsi que sur l'analyse des structures sociales et de l'industrialisation . L'Outaouais n'a malheureusement pas joui de ce traitement privilégié. Outre l'apport au développement de l'histoire culturelle du Québec, les travaux de Bouchard et de ses acolytes sur les Saguenayens démontrent le potentiel historique d'un projet analogue centré sur la Haute-Gatineau.

Il ne va pas sans dire que les cours d'eau ont eu une importance capitale dans la colonisation du territoire québécois, et ce, depuis les premières incursions européennes au XVIe siècle. Le Saint-Laurent est certainement le couloir maritime le plus important au Québec, voire en Amérique du Nord. D est donc naturel que les historiens aient été en mesure d'élaborer des théories historiques fusionnant ces deux éléments, soit le mouvement de colonisation au XLXe siècle et le fleuve. L'une de ces théories est la thèse

laurentienne avancée par Donald G. Creighton qui affirme principalement que le fleuve

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Saint-Laurent, voie d'accès permettant une ouverture vers l'intérieur du continent, est à la base de l'unité canadienne. Cette thèse est cependant critiquée, notamment lorsqu'il est question du rôle joué par les Canadiens-Français dans la trame historique du fleuve Saint-Laurent. Creighton repousse ces derniers à l'arrière-plan, les Franco-canadiens étant de simples spectateurs au déroulement de l'histoire . Les historiens Normand Séguin, Serge Courville et Jean-Claude Robert effectuent dans les années 1980 un retour sur le sujet en s'éloignant de la vision « durhamienne » de l'histoùe canadienne, dont celle de Creighton, pour favoriser une approche rationnelle du développement socio-économique de la vallée du Saint-Laurent22. En d'autres mots, Courville et ses collègues tentent de remettre le terme

« socio » dans « socio-économique ». Serge Courville approfondit d'ailleurs ses propos dans son ouvrage Immigration, colonisation et propagande . L'auteur s'attarde principalement à expliquer l'évolution du XLXe siècle québécois à travers les grands changements démographiques qui s'opèrent à cette époque. Il est même question des efforts entrepris par certains membres influents de la société canadienne-française pour mousser la colonisation vers l'Outaouais. Ce mémoire ne concerne pas le couloir laurentien. Toutefois, l'approche historique de ces chercheurs nous sera donc grandement utile, car dans l'historiographie du développement de la Haute-Gatineau au XLXe siècle, l'aspect social n'est pas profusément exploité. Dans l'optique d'une étude portant essentiellement sur le peuplement de la région de la Haute-Gatineau, les œuvres de ces derniers historiens permettent de bien encadrer l'analyse des sources retrouvées lors des recherches en archives.

Les études historiques sur les squatters au Québec sont peu nombreuses. Plusieurs auteurs font vaguement référence à ce phénomène sans y porter une attention particulière. Deux chercheurs, Eric Whan24 et John Irving Little, ont cependant touché directement au

sujet. Ces derniers, se concentrant exclusivement sur le phénomène du « squattage » dans la région des Cantons-de-1'Est, utilisent une approche plus juridique pour traiter de la

21 Serge Courville, Jean-Claude Robert et Normand Séguin, Le pays laurentien au XIXe siècle, Trois-Rivières, Centre d'études québécoises, Université du Québec à Trois-Trois-Rivières, 1992, p. 3.

22 Courville et als, Le pays Laurentien, p. 5.

23 Serge Courville, Immigration, colonisation et propagande : Du rêve américain au rêve colonial, Québec, Éditions MultiMondes, 2002, 699 p.

24 Eric Whan, «Improper Property: Squatters and the Idea of Property in the Eastern Townships of Lower Canada 1838-1866», Mémoire de maîtrise, Montréal, Université McGill, 1996, 126 p.

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question. Les squatters de cette région, qui occupaient essentiellement des terres privées, ont défendu leurs « acquis » en cour en affrontant les véritables propriétaires. Ces auteurs observent tout de même un dialogue entre les propriétaires terriens et les occupants illégaux, même s'il passe davantage par l'intermédiaire de la justice. L'analyse de Whan sur l'intervention de l'état dans la gestion du problème causé par les squatters est valable et utile à notre compréhension du rôle du gouvernement. La situation dans la région de la Haute-Gatineau reste tout de même différente. Dans cette région, les terres occupées par les squatters n'appartiennent généralement pas à un propriétaùe laissant sa terre en friche. Ces terres sont la propriété de la Couronne britannique. Le dialogue entre les colons illégaux et le propriétaùe foncier, qui dans le cas de la Haute-Gatineau est effectivement le gouvernement, est donc bien différent de celui présent dans les Cantons-de-1'Est. L'intérêt de ces travaux réside donc dans le fait qu'ils prouvent l'existence de problèmes reliés aux squatters dans d'autres régions du Bas-Canada au XLXe siècle.

Certains articles et ouvrages généraux seront aussi nécessaùes pour répondre adéquatement au questionnement de recherche. Bien que l'histoire du peuplement de l'Outaouais n'a pas fait couler autant d'encre que la colonisation du Saguenay ou de la vallée du Saint-Laurent, lorsqu'il est question de l'histoire de l'Outaouais il est impossible d'ignorer l'ouvrage imposant de Chad Gaffield . Les travaux de ce dernier s'inscrivent immanquablement dans le mouvement de régionalisation de l'histoire du Québec des années 1980, appuyé par l'Institut québécois de recherche sur la culture. Malgré le fait que ce volume reste une œuvre générale, l'auteur dresse un portrait assez complet de l'évolution historique de l'Outaouais. En ce qui concerne la période du XLXe siècle,

Gaffield y consacre plus de 150 pages, passant par les premières années de colonisation à l'âge d'or du commerce du bois et du développement socioculturel de la région. Cet ouvrage est incontestablement une base importante de cette étude. Il est possible d'en dire de même de l'ouvrage de John W. Hughson et Courtney CJ. Bond, Hurling Down the

25 Chad Gaffield, dir, Histoire de l'Outaouais, Louiseville, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994, 876 p.

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Pine26. Ce livre est probablement le document le plus complet de l'histoire de l'industrie

forestière en Outaouais, particulièrement en Haute-Gatineau. Les deux premiers chapitres sont littéralement une mine d'information sur les grands personnages de l'Outaouais et leur implication dans le développement de la région. Les auteurs ont lors de leurs précédentes recherches, méticuleusement identifié la toponymie de la Haute-Gatineau, par exemple en démontrant l'étendue des installations forestières de la famille Wright et Gilmour. Ce travail permet donc de correctement visualiser le territoire autour de la rivière Gatineau et de bien situer géographiquement la provenance des sources à l'étude. De plus, Hughson et Bond abordent les questions sociales entourant la vie de chantiers et, indirectement, informent sur les squatters de la rivière Gatineau. Cet ouvrage est indispensable à la compréhension de l'histoire économique de la rivière Gatineau.

En définitive, il est possible de constater que l'histoire de l'Outaouais, depuis le dernier cinquante ans, n'est pas particulièrement un sujet de prédilection pour les historiens canadiens. Cependant, les sources existent bel et bien. Elles dissimulent une multitude d'informations pertinentes pouvant contribuer à la compréhension du Québec du XLXe siècle. Ce mémoùe fut donc produit afin de combler ce vide historique en commençant à débroussailler ces fonds d'archives.

Choix et justification des sources

L'étude des squatters de l'Outaouais renferme pour l'historien des défis singuliers. Le chercheur doit naturellement se baser sur les écrits afin de tirer des conclusions sur son sujet d'étude. Toutefois, en ce qui concerne les squatters, il est particulièrement difficile de trouver des documents provenant de cette communauté. La plupart de la recherche doit, faute de choix, s'appuyer sur des sources indirectes. Celles-ci proviennent donc de personnes ayant eu des contacts assez importants avec la communauté squatter de la rivière Gatineau pour que ceux-ci soient notés ou décrits dans un ouvrage quelconque. Les archives utilisées dans le cadre de cette recherche sont en général de deux types : les

26 John W. Hughson et Courtney CJ. Bond, Hurling Down the Pine: The story of the Wright, Gilmour and Hughson Families, Timber and Lumber Manufacturers in the Hull and Ottawa Region and on the Gatineau River, 1800-1920, Old Chelsea, The Historical Society of the Gatineau, 1964, 130 p.

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sources produites dùectement sur le terrain et les sources institutionnelles provenant du gouvernement colonial.

Les sources provenant du terrain sont de première importance, car elles contribuent à mettre la lumière sur le mode de vie des squatters. L'un des groupes ayant eu des contacts soutenus avec cette population est les missionnaires, particulièrement les Oblats de Marie-Immaculée. La rivière des Outaouais et la rivière Gatineau furent pendant de nombreuses années la voie privilégiée par les missionnaires Oblats pour atteindre les populations amérindiennes de l'Abitibi, de la baie d'Hudson et de la Haute-Mauricie. Pratiquement à chaque année, une expédition quittait Montréal afin de répandre la Bonne Nouvelle chez les Autochtones. Vers le milieu du XLXe siècle, les Oblats ont même établi une résidence

permanente à rivière Désert, maintenant connue sous le nom de Maniwaki . Afin de démontrer le progrès de leur travail à leurs supérieurs, les missionnaires ont constamment mis sous écrit leurs observations. La présence missionnaire dans la région est donc indéniable. Malgré le fait que leur but premier était l'évangélisation des communautés autochtones, les rapports de missions produits par les missionnaires contiennent une abondance d'information sur les mœurs et coutumes des Amérindiens, sur leurs explorations à l'intérieur des terres et, notamment, sur les populations blanches établies sur le territoùe. Les lettres du père Desautels, du père Andrieux et du missionnaire jésuite Dominique du Ranquet28 apportent une quantité importante de renseignements sur les

habitudes de vie et l'organisation sociale des squatters.

Le deuxième groupe en importance ayant échangé suffisamment avec les squatters sur le terrain pour laisser des traces en archives est les arpenteurs-géomètres. Ces derniers, qui travaillent pour le bureau de l'arpenteur général qui à son tour répond directement au

27 Un terrain fut octroyé aux missionnaires oblats en 1851 après de nombreuses demandes au gouvernement fédéral. Une réserve sera créée au même endroit pour la population algonquine en 1853 et comptait 18 530 hectares. Jacques Frenette, «Kitigan Zibi Anishnabeg : le territoire et les activités économiques des Algonquins de la rivière Désert (Maniwaki), 1850-1950», Recherches amérindiennes au Québec, vol. 23, nos 2-3 (1993), p. 40.

28 Fernand Ouellet et René Dionne, Journal du père Dominique du Ranquet missionnaire Jésuite en Ontario de 1843 à 1900 de la mission qu'il fit en 1843 dans l'Outaouais supérieur sous la direction de l'abbé Hippolyte Moreau; Tensions socioculturelles en dehors des peuplements majoritaires blancs au milieu du XIXe siècle, Ottawa, Vermillon, 2000, 267 p.

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Gouverneur29, ont patrouillé l'ensemble des terres du Québec pour faire l'évaluation des

ressources naturelles disponibles. Les rapports se consacrent donc à décrire l'envùonnement en général, comme la situation des cours d'eau et la qualité des sols et du bois. Cependant, certains arpenteurs ont pris l'habitude de noter la présence d'établissements ou de groupements de population. Ces archives, qui sont aujourd'hui conservées au Ministère des Ressources Naturelles et de la Faune du Québec (MRNFQ), peuvent témoigner de l'emplacement des squatters sur le territoire. Les carnets des arpenteurs peuvent aussi confirmer qu'il existe des agglomérations sur les rives de la rivière Gatineau ou bien si les squatters cherchent à se disperser un peu plus à l'intérieur des terres. Naturellement, la présence d'information sur les squatters dans les carnets d'arpentage dépend exclusivement de l'intérêt de l'arpenteur à décrire davantage leur envùonnement. C'est d'ailleurs la grande faiblesse de ces archives. Le rapport d'arpentage reste, à la base, une source technique et essentiellement quantitative par rapport à l'histoire du peuplement de l'Outaouais. Le recensement de la population n'étant pas le but premier des arpenteurs, la prise de notes sur les établissements de squatters dépend donc de la volonté de l'arpenteur d'aller au-delà de son mandat initial. U reste que l'information que certains arpenteurs apportent pourra, dans le cadre de cette recherche, clarifier quelques questions par rapport aux squatters, particulièrement au niveau de l'ampleur du mouvement et par rapport à leur disposition générale sur le territoire.

Les sources institutionnelles permettent également d'aborder l'objet d'étude sous un angle différent. Ces documents, produits loin des terres occupées par les squatters, permettent de comprendre la réaction des politiciens face à ce phénomène particulier. Premièrement, les documents officiels produits par le gouvernement colonial, comme les commissions d'enquête, permettent de comprendre quel genre d'actions a été entrepris afin de régler le « problème » des squatters. Étonnamment, d'une recommandation à l'autre, l'opinion des hommes d'État change considérablement. Par exemple, la commission

29 Le bureau de l'arpenteur général existera pendant 80 ans, soit de 1765 à 1845. L'organisme sera absorbé par le Bureau des terres de la Couronne en 1845. Claude Boudreau, «Organisation, pratique et structure de la cartographie au Québec : 1760-1840», thèse de doctorat, Québec, Université Laval, 1991, p. 161.

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Bagot30 et le rapport de Lord Durham31 proposent et aident dans l'adoption d'initiatives

faisant en sorte que les squatters obtiennent les droits de la terre qu'ils occupent alors sans trop de complications32. Cependant, dans un Ordre du Conseil de la Commission des terres

de la Couronne de 185933, l'accessibilité à la propriété pour les squatters devient beaucoup

plus difficile, car le gouvernement ne reconnaît plus les droits reliés à l'occupation preemptive. L'évolution des politiques concernant les squatters entre 1838 et 1859 mène immanquablement vers certains questionnements par rapport aux positions du gouvernement.

Lorsqu'il est question du corpus de sources de cette recherche, il est primordial de mettre l'emphase sur le fait que la documentation est essentiellement indirecte. Le peu de vestiges historiques laissés par ce groupe force les chercheurs à reconstituer leur histoire à l'aide des archives d'acteurs ayant entretenu des contacts avec eux. U est donc important, comme chercheur, d'éviter le surcodage comme en tirant des conclusions erronées ou simplement fausses lors de la mise en commun des documents.

Démarche méthodologique

Le choix d'une méthode de travail est un exercice demandant une réflexion sur l'orientation de cette recherche. En optant pour une méthodologie plutôt qu'une autre, l'interprétation des données peut différer considérablement et il est fort probable que les conclusions ne soient pas les mêmes. L'objectif de notre recherche étant d'identifier et de comprendre le phénomène des squatters de la rivière Gatineau de 1812 à 1870, l'analyse qualitative de contenu s'adapte le mieux aux objectifs de ce projet.

30 Cette commission d'enquête a comme principal objectif de fournir un aperçu général de la condition des Autochtones au Canada. Une partie du rapport fort révélatrice porte sur la présence de squatters d'origine euro-canadienne sur les terres réservées aux Amérindiens. Assemblée nationale du Québec, Journaux du gouvernement colonial, Rapport sur les Affaires des Sauvages en Canada, soumis à l'Honorable Assemblée Législative pour son information, 20 mars 1845.

31 John George Lambton, Report on the affairs of British North America, from the Earl of Durham, Londres, House of Commons, 1839, 126 p.

32 Whan, «Improper Property», p. 2.

33 Journal de l'assemblée legislative de la Province du Canada 17: app. 17, Commissioner of Crown Lands P.M. Vankoughnet, «Regulations for the Sale and Management of the Public Lands», 7 janvier 1859.

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L'analyse qualitative fournit aux historiens certaines techniques méthodologiques utiles à la recherche. Selon Alex Mucchielli, cette démarche n'est pas restreinte par une codification rigide et conséquemment, reste malléable au fil des découvertes historiques34.

La recherche qualitative prône donc davantage la description des processus, la profondeur de l'analyse et la richesse des données35. Plus spécifiquement, cette recherche sera basée

sur une approche contextuelle qui guidera essentiellement l'analyse des sources récoltées lors du dépouillement des fonds archives. Ce type d'analyse consiste à faire ressortir des archives, principalement textuelles, un certain nombre de données afin de les confronter aux spécificités du contexte historique de la région à l'étude . L'analyse contextuelle permet donc de traiter de la question des squatters de manière ordonnée et structurée afin de faire ressortir des résultats claùs de sources essentiellement indirectes.

La recherche en archives portant sur l'Outaouais comporte des difficultés de taille. Le manque de systèmes de classification est généralisé lorsqu'il est question des fonds anciens portant sur l'histoùe de l'est du Québec. À titre d'exemple, la première phrase de l'outil de recherche du fonds RG1 Ll (Land Books) de BAC mentionne ceci : « Searching in the land records at the Public Archives of Canada requires some background study and detective work if one is to obtain the maximum benefit from the work ». L'auteur de cet outil de recherche ne mâche pas ses mots. Lors du dépouillement des demandes de terres pour la rivière Gatineau, nous avons été surpris de constater qu'une certaine partie des documents que nous cherchions étaient classés dans la section « Haut-Canada » du fonds d'archives et non dans la division « Bas-Canada » où ils se devraient de l'être.

Ce manque d'ordre dans les fonds d'archives nous sollicite donc d'en faùe lors de notre classement personnel. C'est dans cette optique qu'il a été créé, à l'aide du programme « Microsoft Access », une base de données contenant l'ensemble des documents pertinents au questionnement de recherche. Cet outil de travail a principalement été conçu pour structurer la recherche et faciliter l'étape de rédaction de cette étude. Chaque document a

34 Alex Mucchielli, «Pertinence de la recherche qualitative», dans Alex Mucchielli, dir., Dictionnaire des méthodes qualitatives en sciences humaines et sociales, Paris, Armand Colin, 1996, p. 159.

35 Mucchielli, «Pertinence».

36 Alex Mucchielli, «Contextuelle (analyse historique)», dans Alex Mucchielli, dir., Dictionnaire des méthodes qualitatives en sciences humaines et sociales, Paris, Armand Colin, 1996, p. 39.

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minutieusement été inventorié en saisissant l'auteur, le titre, la date de production, le type de source et la notice bibliographique. Une série de mots-clés a été élaborée à partir de la problématique dans le but de les apparier aux documents pour une consultation rapide des sources inventoriées. De plus, une section a été confectionnée pour indiquer si certains documents pouvaient être liés l'un à l'autre. Cette rubrique a particulièrement été utile lorsqu'il fut question de retracer les déplacements d'un individu à travers les différentes sources d'archives. Par exemple, cette méthode de travail a permis entre autres d'en apprendre davantage sur Amable McDougall, résident illégal du Lac Sainte-Marie et sur Edward Burk, squatter notable de la région de Maniwaki. Conjointement, un suivi de dépouillement détaillé fut constitué pour encadrer la recherche archivistique qui se déroula dans plusieurs centres d'archives à la fois.

Cette base de données comprend donc deux niveaux d'analyse. Le premier consiste à dégager, en quelques phrases, l'idée générale du document d'archives. Cette étape a principalement permis de faire le tri dans le corpus de sources sélectionnées. Les documents peu pertinents ont été écartés de la recherche pour faire place aux écrits riches en information. Le deuxième niveau d'analyse a été beaucoup plus considérable en termes de travail. Les documents ayant été conservés lors du premier niveau d'analyse ont été revisités, mais cette fois avec beaucoup plus de perspicacité. Chaque passage pouvant le moindrement répondre à l'une des questions de recherche a été retranscrit ainsi qu'annoté. La retranscription était une nécessité, car la grande majorité de notre corpus est écrit à la main et certains auteurs ont bien évidemment une calligraphie complexe. Ce processus a donc permis de comprendre en profondeur les propos tenus dans les sources sélectionnées. De plus, cette retranscription nous a donné le temps d'analyser chaque document et de faùe les liens entre les différents types de fonds documentaires, ce qui s'est avéré fondamental pour cette recherche.

Afin de répondre adéquatement au questionnement initial de cette étude, l'élaboration d'un plan thématique composé de trois chapitres est la solution la plus cohérente. Toutefois, avant de s'attarder directement aux squatters de la Haute-Gatineau, il est fondamental d'établir adéquatement le cadre contextuel du Bas-Canada au début du XLXe

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siècle. Le premier chapitre sera donc consacré à exposer les différents facteurs qui ont contribués à l'établissement de colons sur les terres de la Couronne, soient les lots appartenant toujours au gouvernement. Le premier chapitre se divisera donc en trois sous-sections. La première consiste à comprendre les changements d'orientation politique qu'entreprend l'Empire britannique par rapport à ses colonies. En effet, le Canada devient au cours du XLXe siècle une véritable colonie de peuplement lorsque les conflits militaires cessent. Cela entraîne certains ajustements politiques d'importance. Deuxièmement sera explorée la situation socio-économique du Bas-Canada. Plus particulièrement, il sera question d'examiner l'état défaillant du système agricole dans le couloir laurentien ainsi que des mouvements de population qui en résulte, soit l'exode de Canadiens-Français vers les États-Unis et l'arrivée massive d'immigrants venus d'Europe. Finalement, nous conclurons ce chapitre en nous penchant sur l'émergence de l'Outaouais au début du XLXe siècle sur l'échiquier bas-canadien. L'établissement des premiers colons officiels, dirigé par Philemon Wright, et l'expansion soudaine du commerce forestier seront principalement étudiés. Pour faire suite à cette démonstration, il sera possible de mieux comprendre les raisons expliquant la présence d'habitants illégaux sur les terres de la Haute-Gatineau.

Le deuxième chapitre portera essentiellement sur deux aspects. En premier lieu, il y aura lieu de confirmer hors de tout doute, à l'aide des archives de l'époque, que les terres de la rivière Gatineau ont effectivement été squattées avant 1870. Cette étape permettra, entre autres, d'extraire les premières informations de ce groupe, par exemple l'ampleur du mouvement et leur répartition géographique sur le territoire. Par la suite, il sera possible d'identifier les principales caractéristiques associées à ces squatters, comme l'ethnicité, la langue et le niveau de pauvreté. D'ailleurs, l'origine de ce groupe est une question centrale qui méritera certainement une attention particulière dans le cadre de cette recherche. Selon la disponibilité des informations dans les fonds d'archives, nous serons capables de brosser un portrait général des squatters de la Haute-Gatineau.

Finalement, le dernier chapitre sera dédié à comprendre la nature des relations qu'entretenaient les autres acteurs sociaux de la région de la rivière Gatineau avec les squatters. Trois groupes sont spécifiquement identifiés, soit le gouvernement colonial, les

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exploitants forestiers et les Amérindiens. L'analyse de ces relations aidera à déterminer si les squatters étaient perçus comme faisant positivement partie du développement de la Haute-Gatineau ou s'ils étaient plutôt une entrave au progrès de la région. Les positions de chacun des acteurs sociaux permettront d'en apprendre davantage sur les squatters et sur la place sociale qu'ils occupaient en Haute-Gatineau.

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1. Le XIXe siècle au Bas-Canada; une mise en contexte

Le Canada connaît, au XLXe siècle, des transformations notables influençant grandement les sphères économiques et sociales. La Nouvelle-France est un souvenir de plus en plus lointain. Nous assistons aux derniers combats d'envergure dans les colonies britanniques en Amérique du Nord37. Les mouvements de population s'accentuent, autant

au niveau national qu'à l'international. Ces changements ouvriront une nouvelle ère pour la colonie, avec son lot d'avantages, mais aussi de problèmes.

Avant de pénétrer plus en profondeur dans l'objet de cette étude, il est important de s'attarder à quelques-unes de ces transformations, car sans une bonne compréhension de celles-ci, il est difficile de saisù ce qui se passe en Outaouais et particulièrement en Haute-Gatineau au XLXe siècle. Trois aspects de l'histoùe du XLXe siècle canadien seront donc brièvement explorés: le changement d'orientation politique des colonies britanniques en Amérique du Nord, la situation socio-économique au Bas-Canada, particulièrement par rapport à l'agriculture, et finalement l'arrivée des premiers colons ainsi que l'émergence du commerce forestier en Outaouais.

37 Le 18 juin 1812, Les États-Unis déclarent la guerre à l'Angleterre. Comme le Canada est la seule possession britannique en Amérique du Nord, la plupart des combats auront lieu sur la frontière commune des deux États. Pierre Berton, «Guerre de 1812», dans www.thecanadianencyclopedia.com, page consultée le 9 mai 2009.

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1.1. La nouvelle priorité du pouvoir britannique : la colonisation

Le début du XLXe siècle représente un moment important pour l'histoire du Canada. Ce territoire, autrefois ignoré par les puissances coloniales, se déniche de plus en plus une place sur l'échiquier mondial. Les Britanniques comprennent à cette époque que le Canada peut être un instrument clé à leur propre développement. Les terres acquises peuvent fournir une quantité de ressources maintenant indispensables comme le bois, et peuvent abriter une multitude de colons . Ces derniers, une fois établis, représentent un marché intéressant pour écouler les produits de la mère patrie. Ce changement idéologique, soit de l'expansion militaire à l'expansion via la colonisation, s'opère suite au dernier conflit armé en Amérique du Nord britannique, la guerre de 1812 entre les États-Unis et la Grande-Bretagne.

Cette transformation s'observe particulièrement bien dans la relation entre le pouvoir britannique et les communautés amérindiennes39. En période de guerre, ces derniers sont

des alliés indispensables. Cependant, lorsque les armes sont remplacées par la fourche, les Autochtones se métamorphosent en « nuisance ». Afin de bien comprendre les changements de priorité du pouvoir britannique, nous proposons donc d'explorer la relation que ce dernier maintient avec les Amérindiens du Canada.

1.1.1. L'importance des alliances

Lorsque les Français renoncent à leurs colonies en Amérique du Nord, ce n'est pas seulement la Nouvelle-France qui disparaît. Les Autochtones de la vallée du Saint-Laurent et des Grands Lacs perdent un système d'alliance. Effectivement, lors de leurs campagnes en Amérique, les Français cherchent davantage la collaboration commerciale et militaire des Amérindiens que la confrontation. Par exemple, une alliance en matière de commerce avec les Autochtones du Brésil au XVIe siècle a permis un accès plus facile au bois de

38 Fernand Ouellet, Le Bas-Canada 1791-1840: changements structuraux et crise, Ottawa, Éditions de l'Université d'Ottawa, 1976, p. 198.

39 II est important de noter que le but de cette section est de proprement imager la transformation des priorités coloniales britannique en citant l'exemple des relations avec les Amérindiens. Malgré le lien étroit entre les squatters et les Autochtones, les questions concernant les Premières Nations ne seront pas au cœur de ce mémoire.

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teinture40. Dans cette situation, les Français ont rapidement compris que les ressources du

Nouveau Monde s'avèrent plus disponibles par l'établissement d'alliances que par l'utilisation de la force. Dans le cas de la Nouvelle-France où les conditions environnementales sont beaucoup plus problématiques pour les Européens, l'établissement d'alliances demeure indispensable.

Pendant le régime français et une partie de l'époque britannique, les relations euro-amérindiennes évoluent sur un terrain d'entente commun basé sur un respect de nature économique, identifié comme le Middle Ground par l'historien Richard White41. Toujours

selon White, cette zone tampon située entre les territoires européens et autochtones permet l'existence d'un dialogue entre les deux cultures. Comme chaque partie a une vision très personnelle de ce qu'implique une alliance économique et militaire, ce Middle Ground offre à ces derniers la chance de mieux comprendre les objectifs de chacun4 . Il est

important de mentionner que ce terrain d'entente dépend largement de la propension des différents partis à la négociation et du rejet de la force comme instrument d'intimidation. L'obtention de biens se faisait par l'entremise du dialogue qui ne pouvait exister qu'à travers la compréhension de la culture et des mœurs de l'Autre43. Il est évident que ce type

de système ne peut fonctionner que lorsque chaque membre de l'alliance a matière à négocié. Pendant la majorité du régime français, les Européens étaient à la recherche de fourrures tandis que les Amérindiens cherchaient à obtenu des produits manufacturés. La victoire britannique déstabilise considérablement les réseaux commerciaux établis sur les terres jadis françaises. Le Middle Ground survit à la chute de la Nouvelle-France, mais à cause des nouvelles procédures politiques britanniques, il en sort affaibli.

Le changement de régime apporte donc du nouveau dans les relations euro-amérindiennes. Premièrement, les Anglais sont beaucoup plus réticents à formuler des alliances à la manière française. L'Angleterre préfère la rédaction de traités écrits, comme

40 Olive Patricia Dickason, Les premières Nation du Canada : Depuis les temps les plus lointains jusqu 'à nos jours, Québec, Septentrion, 1999 (1992), p. 173.

41 Richard White, The Middle Ground : Indians, Empires , and Republics in the Great Lakes Region, 1650-1815, Cambridge, Cambridge University Press, 1991, p. 50.

42 White, The Middle Ground, p. 51. 43 White, The Middle Ground, p. 52.

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le dicte la tradition européenne, afin d'établir une relation hiérarchique avec les peuples amérindiens44. Sans adversaire apparent en Amérique du Nord à la suite de la Conquête, les

dirigeants britanniques se permettent d'utiliser davantage de fermeté envers les Autochtones. D'ailleurs, l'une des premières actions du commandant en chef britannique, Jeffrey Amherst, fut d'irradier le système de distribution de « présents » aux nations amérindiennes45. Cependant, les circonstances pousseront le pouvoir britannique à revoir

ces politiques restrictives. Les hostilités réapparaissent en Amérique du Nord à la suite de la guerre d'indépendance américaine de 1776. L'Angleterre fait à nouveau face à un ennemi ayant la capacité de remettre en question la souveraineté de ses propres frontières territoriales. D n'est donc pas étonnant que le gouvernement colonial anglais se retourne vers les Amérindiens pour la négociation d'une nouvelle alliance militaire. Entre 1784 et 1788, chaque année, l'équivalent de £20 000 de marchandises est distribué sous forme de « présents » aux Autochtones afin d'assurer leur fidélité en cas de conflit avec les Américains46. D est cependant vrai que la victoùe britannique en 1760 provoque quelques

changements dans les relations avec les Amérindiens. Contrairement aux alliances françaises, les traités anglais mettent en priorité l'importance du bien foncier tout en reléguant la paix à l'arrière-plan47. D reste que dans la vallée du Saint-Laurent et

particulièrement dans les Grands Lacs, les réseaux d'alliances restent de mise grâce à l'apport incontestable au niveau économique et militaire des Autochtones. Toutefois, l'Angleterre est visiblement plus rigide dans ses relations que l'était la France.

L'inévitable se produit donc en 1812. Les forces américaines affrontent de nouveau l'Empire britannique par l'entremise de ses colonies nord-américaines. Entre les deux belligérants, cette guerre est une continuation des hostilités débutées en 1776. Cependant, pour les Amérindiens, ce conflit marque leur dernière participation active à un combat en tant qu'allié militaùe des Britanniques. Certains affirment même que dans l'Ouest, la guerre sera généralement gagnée par les Autochtones48. Le leader de ce dernier groupe est

44 Dickason, Les premières Nations, p. 173. 4 Dickason, Les premières Nations, p. 175.

46 J.R. Miller, Skyscrapers Hide the Heavens: A History of Indian-White Relations in Canada, Totonto, University of Toronto Press, 1991, p. 85.

47 Dickason, Les premières Nations, p. 185. 48 Dickason, Les premières Nations, p. 217.

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incontestablement le chef Tecumseh, de la nation Chaouanon, qui sera capable de réunir les guerriers de 30 nations amérindiennes afin de combattre l'ennemi des Britanniques49. Par

exemple, la prise du fort Michillimackinac en juillet 1812, et subséquemment la chute de Détroit en automne de la même année, n'aurait pu se produire sans l'intervention de la force amérindienne50. Cependant, le groupe mené par Tecumseh s'allie à l'Angleterre pour

une raison bien simple. Les chefs amérindiens ont espoir suite au conflit de revoir naître un

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Etat proprement amérindien dans la vallée de l'Ohio . Malheureusement, le traité de Ghent en 1814, qui annonce officiellement la fin de la guerre, ne sera pas aussi favorable envers l'allié autochtone.

1.1.2. De l'alliance à la nuisance

Deux éléments formaient le noyau de l'alliance entre l'Angleterre et le monde amérindien au Canada : la guerre et le commerce, particulièrement la traite des fourrures. Dans la première moitié du XLXe siècle, dans les colonies britanniques en Amérique du Nord, ces deux composantes se transformeront considérablement à un point tel que les nations amérindiennes seront incapables de négocier convenablement avec les autorités britanniques.

Le traité signé entre les États-Unis et l'Angleterre en 1814 met fin aux conflits armés en Amérique du Nord britannique. Malgré les tentatives des Britanniques à assurer un territoire exclusivement autochtone dans le traité de Ghent, le refus catégorique des Américains se solde par le maintien du statu quo; les frontières restent sensiblement aux mêmes endroits qu'au début des hostilités . De chaque côté des Grands Lacs, les terres se transforment lentement due à la présence accrue de colons. En 1817, l'accord Rush-Bagot confirme la diminution des tensions entre les deux puissances en réduisant les forces militaires sur les Grands Lacs53. En très peu de temps, la relation presque amicale entre les

Américains et l'Angleterre anéantit complètement l'utilité d'une alliance militaire avec les

49 Dickason, Les premières Nations, p. 215. Miller, Skyscrapers Hide the Heavens, p. 86. 51 Miller, Skyscrapers Hide the Heavens, p. 86. 52 Miller, Skyscrapers Hide the Heavens, p. 87. 53 Dickason, Les premières Nations, p. 220.

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nations amérindiennes54. De surcroît, le commerce des fourrures connaît des difficultés

depuis un certain temps. Une diminution notable des exportations de fourrures est observable au port de Québec55. Le coup de grâce survient probablement en 1821 lorsque

la Compagnie du Nord-Ouest est amalgamée à la Compagnie de la Baie d'Hudson56. De ce

fait, le trafic des peaux ne passe plus à Montréal, détruisant un couloir commercial existant depuis plus de 200 ans. Bien que l'économie canadienne se remette relativement rapidement au moyen du commerce du bois, pour les Amérindiens, chaînon indispensable à la circulation des fourrures, les répercussions sont irrémédiables.

Le Middle Ground se dissout complètement dès la première moitié du XLXe siècle. L'Angleterre a peu d'intérêt à soutenu une relation d'égal à égal avec les nations amérindiennes, car elles ne sont plus une menace à l'intégrité territoriale britannique et leur utilité comme allié militaùe devient tout simplement négligeable57.

Une fois l'établissement d'une paix durable, le gouvernement britannique entreprend la tâche de transférer les terres occupées par les Autochtones à des colons prêts à les cultiver. Pour mettre en œuvre ce projet, le pouvoù britannique impose un nouveau système d'achat de terres qui, contrairement à l'ancienne méthode, répond adéquatement aux objectifs coloniaux de l'époque . En demandant seulement 10% du prix de la terre à l'achat, les intérêts payés au cours des années sur le reste de l'hypothèque par le colon financent le dédommagement versé annuellement aux familles amérindiennes5 . Peu à peu,

l'Angleterre s'accapare des terres de l'Ouest de manière tout à fait légale et sans intervention militaire tandis que les Autochtones reçoivent des compensations monétaùes faisant écho à la distribution de cadeaux des siècles précédents. Finalement, en 1830, le

54 Sherene H. Razack, Race, Space, and the Law : Unmapping a White Settler Society, Toronto, Between the Lines, 2002, p. 37.

55 À titre d'exemple, entre 1793-1812, le Bas-Canada exporte 24% moins de peaux de castors. Dans le cas du rat musqué, les exportations ont diminuées de 66%. Fernand Ouellet, Histoire économique et sociale du Québec 1760-1850 : structures et conjoncture, Montréal, Fides, 1971, p. 175.

56 Ouellet, Le Bas-Canada, p. 175. 57 White, The Middle Ground, p. 517.

58 L'ancien système consiste à s'emparer de larges territoires à l'aide de traités, ce qui pousse l'Angleterre à payer des sommes considérables en dédommagement. Les autorités britanniques comprennent rapidement que ce système n'est pas économiquement viable. Miller, Skyscrapers Hide the Heavens, p. 92.

Miller, Skyscrapers Hide the Heavens, p. 93.

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gouvernement colonial fait passer la gestion des affaires indiennes des officiers militaires aux autorités civiles60. Ce changement définit réellement l'intention du pouvoir britannique

à prendre de l'expansion sur son propre territoùe. Contrairement à la stratégie plus radicale aux États-Unis61, le gouvernement canadien cherche donc à assimiler les Amérindiens au

sein de la population euro-canadienne afin d'accéder plus facilement aux terres. Comme l'explique l'historien R.S. Allen, «[...] British policy changed at this time from a utilitarian plan of using Indians as allies to a paternal programme of gradually incorporating the Indians into white society»62.

L'exemple de l'évolution des relations euro-amérindiennes démontre clairement le changement de perception qui s'opère au début du XLXe siècle chez les Britanniques par rapport à leur colonie, le Canada. Une fois la présence d'une paix persistante, la colonisation des terres à l'ouest de Montréal devient une priorité. Cependant, une expansion territoriale aussi importante doit irrémédiablement se justifier. Qu'est-ce qui pousse le gouvernement colonial à regarder vers l'Ouest pour régler ses problèmes? Afin de trouver réponse à cette question, il est important de comprendre la conjoncture socio-économique du Bas-Canada au XIXe siècle.

1.2. Situation socio-économique du Bas-Canada

L'évolution économique et sociale du Bas-Canada a fait l'objet d'une multitude d'ouvrages à la fois pertinents et volumineux. Nous n'avons qu'à penser aux nombreux ouvrages de Fernand Ouellet ou Normand Séguin. Comme il est impossible dans le cadre de cette étude de s'attarder à l'ensemble des éléments qui ont façonné le nord-est de l'Amérique du Nord du XLXe siècle, deux phénomènes historiques, centraux au développement socio-économique du Bas-Canada, ont été ciblés pour une analyse plus

60 Dickason, Les premières Nations, p. 220.

61 Selon certains historiens, comme l'Américain Howard Zinn, la conquête de l'Ouest des États-Unis s'est faite au détriment des Autochtones qui ont été la cible, au cours du XIXe siècle, de campagnes militaires ayant pour but de libérer les terres pour la colonisation. Toujours selon Zinn, «le coût en vie humaines ne peut être estimé avec précision. Quant aux souffrances, elles sont purement et simplement incommensurables». Howard Zinn, Une histoire populaire des États-Unis : de 1492 à nos jours, Marseille, Agone, 2002 (1980), p. 149.

62 R.S. Allen, «The British Indian Department and the Frontier in North America, 1775-1830», Occasional Papers in Archaeology and History, vol. 14 (1975), p. 91.

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poussée. D s'agit donc de la précarité de la situation agricole au début des années 1800 ainsi que la nature des mouvements migratoires au Bas-Canada.

1.2.1. La réalité agricole de l'époque

La crise agricole de la première moitié du XLXe siècle, qui touche particulièrement le Bas-Canada, restructurera la face économique de la colonie. Plusieurs facteurs sont responsables de la chute vertigineuse des profits reliés à l'agriculture. Il est cependant important de comprendre que ces difficultés s'inscrivent dans un cadre beaucoup plus grand qui, ultimement, viendra rejoindre les squatters au nord de la rivière des Outaouais. Avant d'aller plus loin, il faut tout d'abord analyser les adversités en matière d'agriculture que connaît le couloir laurentien.

Jusqu'à la moitié du XLXe siècle, la majorité des terres exploitées au Québec sont régies par le système seigneurial, legs du régime français et maintenu par le pouvoir britannique63. Relativement bien adaptées au style colonial de la Nouvelle-France dû au

faible taux de population, les seigneuries du Bas-Canada commencent à éprouver certains problèmes au début du XLXe siècle. Les exportations céréalières du Bas-Canada s'écroulent; en comparant avec les données de 1801-1802, l'année 1803 inscrit une diminution des exportations d'environ 50 %M. Cette chute n'est pas attribuable à une baisse

de la demande des produits céréaliers à l'international. Au contraire, le Bas-Canada se retrouve dans une situation avantageuse. Les relations économiques avec l'Angleterre et les Antilles sont florissantes. De plus, les provinces bordant le Bas-Canada ne sont pas des compétiteurs sérieux en matière de céréales. Le Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Ecosse sont davantage impliqués dans les commerces de la pêche et de l'exportation de viande de boucherie. Pour ce qui est du Haut-Canada, au début du XLXe siècle, sa population totale équivaut seulement au quart de celle du Bas-Canada65. La production agricole

bas-canadienne se concentre donc sur l'exploitation du blé, élément essentiel à la composition

63 Plus spécifiquement, le régime seigneurial sera aboli au milieu du XIXe siècle, soit en 1853. Bernard Bernier, «La pénétration du capitalisme dans l'agriculture», dans Normand Séguin, dir., Agriculture et colonisation au Québec, p. 77.

64 Ouellet, Histoire économique, p. 184. 65 Ouellet, Histoire économique, p. 181-182.

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du pain qui est à la base de l'alimentation de l'époque66. À la base de ces informations, le

Bas-Canada devrait être un joueur majeur dans l'économie occidentale ce qui ne s'avère pas être le cas. En réalité, la situation agricole de la vallée du Saint-Laurent est de moins en moins reluisante. Comme le problème semble ne pas provenir de la demande, il doit se retrouver dans l'offre. Deux facteurs sont principalement responsables des déboires des agriculteurs au début du siècle : une série de mauvaises années de récolte et les pratiques agraires désuètes des Canadiens-Français.

Tel que précédemment mentionné, les exportations en provenance du Bas-Canada fléchissent sérieusement à partir de 1803. Le début du siècle marque le commencement d'une longue série de récoltes lamentables qui continueront à être de moins en moins productives67. Ces faibles rendements peuvent être entre autres attribués à la détérioration

des conditions climatiques de la vallée du Saint-Laurent au début du siècle 8. La malchance

des agriculteurs ne s'arrête cependant pas au mauvais temps. Les ravages causés par les insectes, comme la « wheat midge » et la mouche de Hesse, ont détruit tout au long du XLXe siècle les labeurs des paysans69. U est donc vrai que le blâme de la crise agricole ne

réside pas entièrement sur les épaules des fermiers et des dirigeants de la colonie du Bas-Canada. La plupart des historiens étudiant le XIXe siècle sont d'accord pour affirmer que ces éléments sont davantage des causes conjoncturelles. Certes, le mauvais temps et les infestations n'ont pas aidé la cause des agriculteurs, mais pour réussir à comprendre cette crise, il faut également considérer le facteur humain. Le maintien de techniques agraires dépassées par le biais de la décision britannique de 1760 de conserver le système seigneurial est à la base de cette crise. En d'autres mots, la mauvaise gestion agricole peut être considérée comme la cause structurelle.

Au début des années 1800, les terres longeant le Saint-Laurent sont cultivées de la même manière depuis bientôt 200 ans. Le régime seigneurial survit à un changement de

66 Fernand Ouellet, Élément d'histoire sociale du Bas-Canada, Montréal, Hurtubise HMH, 1972, p. 42. Collection histoire.

Ouellet, Histoire économique, p. 184.

68 John A. Dickinson et Brian Young, Brève histoire socio-économique du Québec, Québec, Septentrion, 1995, p. 196.

69 Robert Leslie Jones, «French-Canadian Agriculture in the St. Lawrence Valley, 1815-1850», Agricultural History, Vol. 16, No. 3 (juillet 1942), p. 141.

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régime malgré le fait qu'il ne cadre aucunement avec la conception anglaise de la propriété terrienne . Le système seigneurial demeure tout de même présent au Bas-Canada, conservant sa hiérarchie et ses mœurs au sein de la société bas-canadienne . Selon la tradition européenne, il était interdit de semer du blé sur un même lot de terre deux années successives. Cette méthode a pour objectif la régénérescence des sols et éviter leur épuisement. Toutefois, au fil des générations, les colons du Bas-Canada ont délaissé cette pratique. Comme les terres autour du Saint-Laurent sont relativement abondantes à l'époque française, il est plutôt de commun usage de semer le blé dans une section fraîchement déboisée de sa terre lorsqu'une section démontrait des signes de fatigue72.

Dans l'éventualité où un fermier respecte les vieilles traditions, les terres en jachère sont rarement bonifiées d'engrais. Peu de colons sèment de l'herbe ou du trèfle sur leurs terres en repos . L'épandage de fumier n'est pas une pratique commune. En fait, jusqu'en 1860, la majorité des colons de la vallée du Saint-Laurent préfèrent, une fois l'hiver venu, entasser le fumier sur la rivière gelée et laisser couler ce fertilisant dans les cours d'eau 4. D

n'est donc pas difficile d'imaginer que ce système agraùe a appauvri les sols à un point tel qu'au début du XLXe siècle, les récoltes se sont complètement effondrées.

Durant le régime français, l'interaction avec les marchés voisins n'est pas une priorité, faute de demande. La production intérieure répond en général aux besoins de la population. De plus, la précarité de l'époque entraîne la formation d'une société ayant l'habitude d'être autosuffisante, autant en matière de nourriture qu'en matière d'objets de consommation75.

Toutefois, le régime britannique vient brouiller les cartes du système actuel qui est davantage tourné vers l'isolationnisme économique. Un marché international s'ouvre

70 Suite à la conquête de 1760, les Britanniques attribuent au système seigneurial la responsabilité du sous-développement de la colonie, au même niveau que le monopole existant dans le commerce des fourrures. La survie des seigneuries comme pratique agricole est due aux gouverneurs anglais qui voient chez les seigneurs une figure d'autorité. Le système seigneurial maintient, dans l'ancienne colonie française, une structure hiérarchique, essentielle dans la conjoncture sociale de l'époque. Ouellet, Élément d'histoire sociale, p. 96-98.

71 Le système seigneurial obtient officiellement la sanction légale des Britanniques en 1766, quelques années après la conquête. Morris Altman, « Land Tenure, Ethnicity, and the Condition of Agricultural Income and Productivity in Mid-Nineteenth-Century Quebec», Agricultural History, vol. 72, no. 4 (automne 1998), p. 708.

72 Ouellet, Le Bas-Canada, p. 189.

73 Jones, «French-Canadian Agriculture», p. 140. 74 Jones, «French-Canadian Agriculture», p. 141. 75 Jones, «French-Canadian Agriculture», p. 139.

Figure

Figure 1 : Territoire à l'étude  19
Figure 2 : Début approximatif du commerce du bois équarri dans l'est du Canada  117
Figure 3 : La vallée de la Gatineau  143
Figure 4 : Démographie dans le nord de l'Outaouais  178
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