Schwa initial en français laurentien
Distribution et nature
Mémoire
Marie-Pier Picard
Maîtrise en linguistique
Maître ès arts (M.A.)
Québec, Canada
Schwa initial en français laurentien
Distribution et nature
Mémoire
Marie-Pier Picard
Sous la direction de :
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Résumé
En français laurentien (FL), il existe un phénomène d’apparente interversion du schwa et de la consonne qui le précède. On le retrouve dans certains clitiques et en syllabe initiale de certains mots. À titre d’exemple, on peut entendre le prononcé [œl], je [œʒ] ou regarde [œʁgard]. L’absence de schwa à l’initiale absolue du mot est une généralisation classique de la distribution du schwa en français de référence (Dell 1973 ; Martinet 1960), mais celle-ci est indéniablement contredite en FL. Si le schwa initial laurentien a été remarqué par les linguistes au moins depuis La Follette (1960), il n’a encore jamais fait l’objet d’études spécifiques, notamment quantitatives.
À première vue, le schwa à l’initiale absolue semble provenir d’une métathèse, qui consiste en une interversion de phonèmes, et certains linguistes l’ont déjà expliqué comme telle. Toutefois, d’autres linguistes analysent ce phénomène comme étant l’épenthèse d’un schwa prothétique.
Par l’étude des productions de 48 locuteurs québécois, ce travail vise à établir la distribution du SI laurentien au regard de facteurs internes et externes pertinents ainsi qu’à en comprendre la nature phonologique. Nous verrons que le SI apparait principalement dans le pronom je, le pronom le et le préfixe re- et qu’il est sensible à la nature des contextes segmental, lexical et prosodique. Il s’avèrera aussi que le lieu d’origine des locuteurs a une influence considérable
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sur sa production. Pour ce qui est de la nature phonologique, il apparaitra que certains SI sont prothétiques, alors que d’autres sont lexicalisés.
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Tables des matières
Résumé ... iii
Liste des cartes et des tableaux ... vii
Remerciements ... viii 1. Introduction ... 1 1.1. Objectifs ... 1 1.1.1. Distribution ... 2 1.1.2. Nature du phénomène ... 2 1.2. Méthodologie ... 4 1.3. Structure du mémoire ... 5
2. Revue de la littérature et cadre théorique ... 6
2.1. Le schwa à l’initiale absolue ... 6
2.2. Le schwa et les autres contextes ... 13
2.2. Cadre d’analyse de la métathèse ... 22
2.2.1. Le modèle de Blevins et Garrett (1998) ... 22
3. Méthodologie ... 30
3.1. PFC ... 30
3.1.1. Le sous-corpus québécois ... 32
3.2. Les zones linguistiques ... 33
3.3. Les locuteurs ... 35
3.4. Les facteurs ... 37
3.4.1. Le rôle des variables ... 37
3.4.2. Le contexte segmental ... 38 3.4.3. Le contexte lexical ... 42 3.4.4. Le contexte prosodique ... 44 3.4.5. Le lieu d’origine ... 45 3.4.6. L’âge ... 45 3.4.7. Le genre ... 47
3.5. Les tests statistiques ... 47
4. Résultats ... 49
4.1. Résultats généraux ... 49
4.1.1. Le contexte segmental ... 54
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4.1.4. Le lieu d’origine ... 75
4.1.5. L’âge des locuteurs ... 78
4.1.6. Le genre ... 80
4.2. Synthèse des résultats... 83
5. Nature phonologique ... 85
5.1. La métathèse ... 85
5.1.1. La métathèse perceptuelle ... 86
5.1.1 La métathèse compensatoire ... 88
5.1.3 La pseudo-métathèse ... 89
5.2. La chute suivie de l’épenthèse d’un schwa prothétique... 89
5.3. L’épenthèse d’un schwa prothétique ... 90
5.4. La lexicalisation du schwa initial ... 91
6. Conclusion ... 92
Bibliographie ... 94
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Liste des cartes et des tableaux
Carte 1. PFC : Les 29 points d’enquête québécois ... 32
Carte 2. Les deux grandes zones linguistiques du Québec ... 34
Carte 3. Situation géographique des points d'enquête à l’étude ... 36
Tableau 1. Schwas non étymologiques en FL selon Déchaine (1991) ... 10
Tableau 2. Synthèse des positions théoriques ... 13
Tableau 3. Métathèses en français du Havre ... 25
Tableau 4. Métathèses en rotuman ... 26
Tableau 5. Pseudométathèses en léti ... 28
Tableau 6. Dérivation de la pseudométathèse en léti ... 29
Tableau 7. Balises de Cohen pour le V de Cramer (1988) ... 48
Tableau 8. Prononciation du schwa selon les items ... 50
Tableau 9. Production des SI par locuteurs ... 51
Tableau 10. Segment précédent l’item avec SI ... 55
Tableau 11. Consonne initiale de l’item avec SI ... 55
Tableau 12. Segment suivant le schwa dans l’item avec SI ... 56
Tableau 13. Contexte segmental du SI selon les catégories consonne, voyelle et pause ... 57
Tableau 14. Fréquence des types de prononciation du schwa dans je selon le contexte précédent ... 58
Tableau 15. Fréquence des types de prononciation du schwa dans je selon le contexte suivant ... 58
Tableau 16. Fréquence des types de prononciation du schwa dans le déterminant le selon le contexte précédent ... 59
Tableau 17. Fréquence des types de prononciation du schwa dans le déterminant le selon le contexte suivant ... 60
Tableau 18. Fréquence des types de réalisation du schwa dans les verbes débutant par le préfixe re- selon le contexte précédent ... 61
Tableau 19. Fréquence des types de prononciation du schwa dans les verbes débutants par le préfixe re- selon le contexte suivant ... 62
Tableau 20. Corrélation du contexte segmental et de la prononciation du schwa pour je, le et re- ... 63
Tableau 21. Contexte précédent l’item avec schwa indéterminable ... 64
Tableau 22. Contexte suivant le schwa indéterminable ... 65
Tableau 23. Contexte lexical du SI ... 69
Tableau 24. Le SI dans les verbes en re- ... 70
Tableau 25. Le schwa indéterminable selon les items ... 71
Tableau 26. Contexte prosodique du SI ... 74
Tableau 27. Contexte prosodique du schwa indéterminable ... 74
Tableau 28. Le SI par items selon le lieu d’origine ... 76
Tableau 29. Le SI selon le lieu d’origine ... 77
Tableau 30. Le schwa indéterminable selon le lieu d’origine ... 77
Tableau 31. Le SI selon la catégorie d’âge... 79
Tableau 32. Le schwa indéterminable selon la catégorie d’âge ... 80
Tableau 33. Le SI selon le genre ... 81
Tableau 34. Le SI par items selon le genre ... 81
Tableau 35. Le schwa indéterminable selon le genre ... 82
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Remerciements
Le premier et plus considérable merci va à ma directrice, Marie-Hélène Côté. Du fond du cœur, merci d’avoir accepté de diriger ce projet et de l’avoir fait avec tant d’humanité et de franchise. Merci également pour toutes les discussions, par courriels, dans ton bureau ou ailleurs. C’est une grande chance pour moi de connaitre une femme de ton envergure et de pouvoir m’en inspirer dans plusieurs sphères de ma vie. Je profite aussi de l’occasion pour te remercier de m’avoir permis de travailler pendant deux ans pour PFC. Ça va me manquer!
Il aurait été pratiquement impossible d’étudier en profondeur un aspect de la variation du français sans la bonne volonté de tous les participants du projet PFC. Merci à tous ceux qui acceptent de prêter leur voix à la science! Ce que vous faites est inestimable. Je lève également mon pouce à la pétillante équipe de PFC qui œuvre/a œuvré sur le territoire québécois et grâce au travail de qui j’ai eu accès à un solide corpus.
Un bon morceau de ma gratitude va à Félix Gauthier, qui m’a aidée sans compter depuis le début de mes études universitaires. Je n’oublie pas les heures passées à revoir mes travaux ni les milliers de pages imprimées! Beaucoup de reconnaissance également pour mes amis (en particulier Camille, Carolane, Caroline, Cyril, Guillaume, Élyse, Julie-Anne et Mikella) ainsi que pour ma sensationnelle famille saguenéenne (plus spécifiquement ma marraine Guylaine, mon frère Jean-Philippe et mes grands-parents Julienne et Jean-Guy). Vous êtes
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des merveilles de chaleur et d’humour. Merci à ma mère Nathalie Boudreault pour l’écoute patiente et le coup de main financier durant la période sèche ; il y a de ces générosités qui font la différence. Merci à Myriam Paquet-Gauthier pour les semaines d’été en Haute-Gaspésie. Je me demande si beaucoup de mémoires ont eu la chance de naitre dans un endroit aussi charmant que ta maison!
Finalement, le plus amoureux des mercis va à Hugo Saint-Amant Lamy. L’année de rédaction qui s’achève aurait été franchement plus éprouvante sans ta présence. Grâce à ta légèreté, les creux n’étaient jamais si profonds et les difficultés prenaient rapidement la consistance du vent. Merci d’avoir été là pendant les mois d’éloignement par le biais de messages quotidiens et d’inégalables envois postaux. Merci d’être là au complet depuis le solstice d’été.
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1. Introduction
En français laurentien (FL), il existe un phénomène d’apparente interversion du schwa1 et de la consonne qui le précède. On le retrouve dans certains clitiques
et en syllabe initiale de certains mots. À titre d’exemple, on peut entendre le prononcé [œl], je [œʒ] ou regarde [œʁgard]. L’absence de schwa à l’initiale absolue du mot est une généralisation classique de la distribution du schwa en français de référence (Dell 1973 ; Martinet 1960), mais celle-ci est indéniablement contredite en FL. Si le schwa initial laurentien a été remarqué par les linguistes au moins depuis La Follette (1960), il n’a encore jamais fait l’objet d’études spécifiques, notamment quantitatives.
Le phénomène sera nommé « schwa initial » (SI).
1.1. Objectifs
Ce travail vise à établir la distribution du SI laurentien2 au regard de facteurs
internes et externes pertinents ainsi qu’à en comprendre la nature phonologique. Comme le font remarquer Auger et Villeneuve (2007 : 50), il y a une grande quantité d’écrits théoriques sur l’alternance entre l’absence et la présence du schwa, mais les analyses quantitatives se font peu nombreuses. En ce qui concerne directement le SI, elles sont inexistantes, et ce autant en FL qu’en
1 On désigne aussi cette voyelle avec les noms e caduc, e instable, e féminin, e français, entre autres.
2 On retrouve le SI dans d’autres variétés de français (par ex. en français acadien et cajun) ainsi que dans certains créoles à base française (par ex. en haïtien). Une telle recension ne fait cependant pas partie des objectifs de ce mémoire.
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français de référence (FR). Par ricochet, l’étude contribuera à nous renseigner sur le comportement du schwa en français laurentien, qui est très complexe. 1.1.1. Distribution
Des données issues de huit points d’enquête du sous-corpus laurentien du projet Phonologie du Français Contemporain (Côté 2014; Côté, Saint-Amant Lamy et Milne 2016) seront analysées afin d’étudier l’impact du conditionnement segmental, lexical et prosodique sur l’occurrence du SI. Le lieu d’origine, l’âge et le sexe des locuteurs seront aussi pris en compte, afin d’étudier la variation dans l’espace et selon le sexe ainsi que l’évolution récente du phénomène au Québec. 1.1.2. Nature du phénomène
À première vue, le SI peut sembler provenir d’une métathèse, c’est-à-dire d’une permutation de phonèmes. Il a déjà été présenté comme tel (Brent 1971 ; Carton et al 1983 ; Gendron 2014). D’autres linguistes, plus nombreux (La Follette 1960 ; Déchaine 1991 ; Côté 2005, 2009 ; Auger et Villeneuve 2007 ; Sampson 2010, 2015) analysent ce phénomène du français comme une épenthèse à l’initiale absolue, appelée schwa prothétique3. Cette épenthèse s’accompagne
généralement d’une chute de schwa après la consonne initiale.
Des rapprochements entre distribution et théories permettront ensuite de clarifier l’essence de ce phénomène segmental. Avons-nous affaire à une métathèse, à
3 Selon la définition de La Follette (1960), la prothèse est l’épenthèse d’un phonème non étymologique à l’initiale du mot.
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l’épenthèse d’un schwa prothétique ou à un autre processus? Pour le savoir, les caractéristiques du SI seront d’abord comparées aux caractéristiques exposées dans un modèle global de la métathèse (Blevins et Garrett, 1998). Le phénomène sera ensuite mis en parallèle avec l’analyse du schwa prothétique en français, dans laquelle il est postulé que le SI est épenthétique et sert à respecter des contraintes phonotactiques (La Follette 1960 ; Déchaine 1991 ; Auger 2007; Sampson 2010, 2015). À titre d’exemple, on pourrait dire que l’épenthèse d’un SI dans le gout [œlgu] évite une violation de l’échelle de sonorité puisque la liquide et l’occlusive se retrouvent dans deux syllabes différentes. Les comparaisons seront appuyées par des données de corpus.
La représentation sous-jacente (RSJ) du schwa sera aussi considérée. S’il y a métathèse, cela implique que celui-ci soit sous-jacent, donc que la RSJ pour le soit /lœ/. S’il y a prothèse, deux représentations sont possibles. D’abord, celle où le schwa de la RSJ /lœ/ chute. Il s’ensuit l’ajout d’un schwa prothétique à l’initiale absolue. Ensuite, celle où le schwa est tout simplement absent de la RSJ, qui est /l/.
La question de la lexicalisation s’insère dans ces considérations. Une forme comme [œl] ou comme [œʁgard] pourrait s’être lexicalisée chez certains locuteurs. Une forme comme tu regardes produite [tœʁgard] le laisse penser. La chute du [y] de tu ne s’observe que dans les contextes où une voyelle suit immédiatement, par exemple tu imites prononcé [timit]. On ne verra pas cette chute devant une consonne, par exemple *tu roules [trul]. On pourrait en déduire
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que dans [tœʁgard], le verbe est analysé comme débutant par un segment vocalique, donc [œʁgard]. Cependant, il est aussi permis de penser que la chute du /y/ de tu puisse être sensible uniquement à la forme de surface du verbe qui suit plutôt qu’à sa forme sous-jacente. En fait, il s’agit de savoir si la forme de surface est également la forme sous-jacente (lexicalisée) ou si elle n’en est que la forme de surface. La chute du [y] peut sans doute être sensible à la forme sous-jacente et/ou à la forme de surface du verbe. On pourrait même imaginer que les locuteurs varient sur ce point. Dans tous les cas, la lexicalisation reste une analyse probable et l’observation des données, à travers les potentiels cas comme [tœʁgard] ou les hiatus impliquant un SI (p. ex. il va regarder [ilvaœʁgard]), pourra aider à clarifier cette question.
En définitive, il y aurait 4 options concernant la nature du SI4 : la métathèse (/lœ/
[œl]), la chute suivie d’une prothèse (/lœ/ [l] [œl]), la prothèse seule (/l/ [œl]) et la lexicalisation du schwa initial (/œl/).
1.2. Méthodologie
L’absence d’études quantitatives concernant le SI justifie assurément une étude de corpus dans le cadre du projet international Phonologie du Français Contemporain (Durand & Lyche 2003 ; Durand, Laks & Lyche 2009). Le projet a pour but la création d’un fonds empirique permettant la description du français oral dans toute sa pluralité et est en voie d’offrir une des plus importantes bases
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de données, toutes langues confondues. Pour cette étude, les productions de 48 participants au projet issus de huit localités québécoises seront analysées. 1.3. Structure du mémoire
Le deuxième chapitre présente une revue de la littérature concernant le SI et les aspects du schwa qui sont pertinents à son étude. Le troisième chapitre contient la description des facteurs internes et externes à la langue ainsi que la méthodologie utilisée pour extraire et analyser les données. La distribution du phénomène à l’étude ainsi que les résultats des analyses statistiques sont le sujet du quatrième chapitre. Finalement, le cinquième chapitre viendra conclure ce travail par une discussion sur la nature du SI et le soulèvement de quelques interrogations. Des pistes pour approfondir le sujet y seront également discutées. En définitive, ce travail propose d’esquisser une vue d’ensemble du phénomène, de toucher au théorique et à l’empirique, au synchronique et au diachronique, au phonologique et au social.
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2. Revue de la littérature et cadre théorique
La question du SI doit être située dans le contexte plus large du comportement du schwa, pour lequel sera adoptée la définition de Côté (2000 : 80), qui le décrit comme « a vowel that alternates with Ø in the same lexical or morphological context ». Le schwa est par nature instable et Côté exclut de sa définition les occurrences de cette voyelle qui sont ou bien toujours présentes et se comportent comme un [œ] stable – elle donne l’exemple de squelette [skœlɛt] –, ou bien toujours absentes – elle donne l’exemple de samedi [samdi]5). Sa définition
phonologique du schwa s’oppose à une définition orthographique, selon laquelle un schwa correspond à un <e> potentiellement prononcé [œ]. Concernant le timbre, en FL, il a été constaté que le schwa n’est pas phonétiquement différent de la voyelle mi-ouverte antérieure arrondie [œ] (Séguin, 2010).
En premier lieu, une synthèse de ce qui a été écrit sur le SI sera faite. Ensuite, les éléments de la distribution du schwa qui pourraient s’avérer utiles à la compréhension du SI seront survolés.
2.1. Le schwa à l’initiale absolue
Cette section portera sur la revue de la littérature concernant les analyses possibles du phénomène. Elle se terminera avec un tableau synthétique des différentes positions endossées par les auteurs.
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En se basant sur le parler de Charlevoix, La Follette (1960) est le premier à fournir une explication complète du SI laurentien. Pour lui, ce schwa est épenthétique et il « sert alors comme une espèce de voyelle d’appui à l’endroit d’une consonne suivante, liquide la plupart du temps qui, elle, est presque toujours suivie immédiatement d’une consonne par suite de la chute d’un autre schwa6» (p. 29).
Il note que c’est devant l’article défini masculin singulier le et le préfixe re- que l’on voit le plus souvent le SI. Il ajoute que celui-ci peut parfois apparaitre devant des consonnes non liquides telles que [z] [ʒ] ou [d]. L’analyse de La Follette (1960) s’appuie essentiellement sur le fait que le SI rend l’articulation plus aisée.
Dans l’énoncé reculez-vous, par exemple, la chute du schwa du préfixe re- crée un groupe de deux consonnes à tension croissante [ʁk], mais avec le développement d’un schwa prothétique, cette combinaison de deux consonnes croissantes se trouve transformée en un groupe composé d’une consonne décroissante [ʁ] et d’une consonne croissante [k] : ce qui revient en somme à l’établissement d’une division syllabique entre les deux consonnes (p.30).
Il fait allusion à la variante [a] qu’on retrouve parfois devant [ʁ]. Il propose que celle-ci soit attribuable à l’influence ouvrante de la consonne (p.31) et ne mentionne pas la variante [a] devant [l].
Dans sa thèse sur le français au Canada, Brent (1971) désigne le phénomène parfois comme une métathèse et parfois comme un schwa à l’initiale absolue. Le sujet est abordé de manière oblique, Brent s’intéressant principalement à
6 La Follette ne donne pas d’exemple où la consonne suivant le SI n’est pas suivie d’une consonne.
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l’accentuation pouvant être mise sur la voyelle. À l’instar de La Follette (1960), Brent (1971) présente la variante du SI avec [a] et donne remis [aʁmis], reculé [aʁkule] et le nez [alne] comme exemples. Le schwa étant selon lui la seule voyelle ne pouvant porter un accent tonique de tout l’inventaire vocalique du FL, cette variante en serait la manifestation accentuée. Le SI n’étant pas au cœur de son travail, il fait l’économie d’une analyse et s’en tient à une courte description. L’apposition du mot « métathèse » sur le phénomène semble être ici essentiellement une affaire de terminologie.
Carton et al. (1983) étiquètent eux aussi ce phénomène du français comme étant une métathèse classique. L’ouvrage n’amène aucune explication, on y trouve simplement les contextes favorables à l’avènement de ladite métathèse qui sont le déterminant le et le préfixe re-. Walker (1984 : 95-96) appelle le phénomène transposition ou métathèse, mais aussi, de façon contradictoire, insertion de schwa. Il note que le phénomène se retrouve majoritairement dans le déterminant le et le préfixe re-. Il existe, en position non initiale de mots lexicaux, d’apparentes interversions schwa-liquide (comme la forme bien connue grenouillle prononcée [gœrnuj]). Il présente brièvement ce type de cas en prenant soin de le différencier du SI qu’il considère comme un phénomène distinct et touchant une sélection d’items plus restreinte. Aucune position théorique n’est endossée ; au contraire, il insère la conjonction ou entre métathèse et insertion de schwa : « Nonetheless, the general role of sequential constraints, particularly those involving
consonant-9
liquid sequences, in influencing metathesis or insertion of schwa7 is clearly
evident » (p.96). Outre la question de la terminologie, on voit aussi que pour Walker c’est essentiellement le contexte segmental qui provoque le phénomène, le schwa apparaissant pour répondre aux contraintes phonotactiques de la séquence.
Déchaine (1991) soutient que le SI est épenthétique et qu’il n’apparait que devant liquide. Pour elle, la proposition d’un schwa en RSJ dans ce contexte est totalement arbitraire. Sans affirmer que tous les schwas sont absents de la RSJ en FL, elle dit qu’ils le sont au moins en finales de mots, dans les clitiques ainsi que dans les mots ayant une première syllabe liquide + schwa comme lever, levure, repas ou recevant, entre autres (p.2). Il en va de même des items débutants par le préfixe re- tels que repogner, revirer, renouveler ou reboiser (p.2). Tous ces mots ont en commun d’avoir trois réalisations possibles pour la première syllabe :
1. Le schwa apparait après la liquide ; 2. Le schwa apparait avant la liquide ; 3. La liquide apparait seule.
Déchaine (1991 : 6) soutient que s’il y avait uniquement ces exemples, une analyse où le schwa est sous-jacent (et où il y a métathèse en 2 et effacement en 3) serait équivalente à une analyse où il n’y a pas de schwa sous-jacent (et où il y a épenthèse en 1 et en 2). Elle note cependant que des apparitions de
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schwas non étymologiques devant liquide se retrouvent ailleurs qu’à l’initiale absolue de mots (p.6) :
Tableau 1. Schwas non étymologiques en FL selon Déchaine (1991)
flɥɛ fəlɥɛt Fluet
klwe kəlwe Clouer
brwet bərwet Brouette
trɥit terɥit Truite
La présence de la semi-voyelle semble aller de pair avec celle du schwa. Selon Walker (1984 : 96), il y a en français une contrainte qui empêche la plupart des suites CLG (consonne-liquide-glissante). Il faut qu’un schwa se retrouve devant la liquide pour que G apparaisse. C’est ainsi que CLV deviendrait CəLGV : ouvrier /uvrie/→uvərje. Quoi qu’il en soit, il s’agit ici de schwas non étymologiques et épenthétiques qui sont pour Déchaine un argument très lourd en faveur d’un SI lui aussi épenthétique. Picard (1991 : 45), qui cherche aussi à défaire l’hypothèse supposant qu’il y aurait eu métathèse de re- à er- dans les mots commençant avec ce préfixe, affirme que l’on retrouve l’épenthèse de cette voyelle ailleurs devant /r/ et donne les exemples Patrick [ə] Roy et Val [ə] Royal. Il amène ensuite l’idée que si le préfixe commençait réellement par un schwa, la
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gémination avec /l/ devrait avoir lieu « ce qui n’est pas le cas, par exemple je
/l/l’organise, mais je le r’garde (et non *je /l/l’ergarde) » (p.45).
Côté (2005 : 86) analyse aussi ce schwa comme une épenthèse à l’initiale. Elle mentionne que celle-ci « se fait surtout avec les liquides [r, l], moins avec les fricatives [ʒ], et encore moins avec les occlusives ».
Un travail comparatif sur les clitiques du français québécois et du picard de Vimeu a été effectué par Auger et Villeneuve (2007), qui dépeignent le picard comme étant une langue proche parente du français. Malgré le fait que peu de Picards se sont installés en Nouvelle-France, « les nombreuses similarités entre le picard et le normand peuvent expliquer les ressemblances entre les deux variétés » (p.55). L’objectif du travail de Auger et Villeneuve (2007) est de contribuer à l’étude du schwa en français québécois en s’intéressant à la réalisation du phonème dans les monosyllabes grammaticaux et de voir s’il est possible de proposer une analyse uniforme de schwa dans ce contexte. Les auteures amènent une dimension intéressante à leur étude de corpus en comparant le comportement du schwa dans les clitiques québécois au schwa dans les clitiques en picard. Leur conclusion à propos du SI est que l’épenthèse devant clitiques observe une systématicité en picard, mais que ce n’est pas le cas en français québécois. En effet, une fois les règles régissant les suites de consonnes et les contacts syllabiques prises en compte, l’épenthèse de [e]8 dans les clitiques du
8 Il existe deux types de [e] en picard : un fait partie de la RSJ, l’autre est épenthétique et apparait pour briser des séquences de consonnes complexes.
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picard se montre régulière. Inversement, le SI ne montre aucune systématicité. Ce qui est impossible en picard et appelle ipso facto une voyelle épenthétique, principalement les suites de trois consonnes, peut être produit en FL. Auger et Villeneuve (p.53) donnent l’exemple de mais conme éj té connouos (mais comme je te connais, prononcé [kɔmʒtœkɔnɛ] en FQ) où l’épenthèse de [e] devant [ʒ]
vient obligatoirement briser la suite de trois consonnes. En français québécois, l’épenthèse de schwa devant [ʒ] dans le même contexte est certes possible, mais pas obligatoire ni prévisible.
Considérant la taille de l’échantillon étudié par Auger et Villeneuve, c’est-à-dire les entrevues de quatre locuteurs ainsi que quatre heures de télévision, et vu l’intérêt porté uniquement aux clitiques (il n’est pas question des mots lexicaux débutant par une consonne et un schwa), les conclusions de leur travail concernant le schwa initial des clitiques peuvent être enrichies.
Finalement, Gendron (2014 : 146) nomme le phénomène métathèse et le décrit comme étant une « modification de la forme du mot par transposition de sons voisins ». Il donne les exemples escouer, escousse, erfus et ermarque. La mention est brève et couvre à peine le tiers d’une page d’un ouvrage qui en fait 280.
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Tableau 2. Synthèse des positions théoriques9
Cadre Métathèse Épenthèse Incertain
Qui Brent (1971) Carton et al. (1983) Gendron (2014) La Follette (1960) Déchaine (1991) Côté (2005, 2009) Auger et Villeneuve (2007) Sampson (2010, 2015) Walker (1984) Commentaires Analyses superficielles
Unanimité seulement pour l’épenthèse devant
liquides. (Mention pour l’épenthèse devant les autres consonnes chez La Follette seulement.)
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2.2. Le schwa et les autres contextes
Certaines informations sur la distribution générale du schwa en FL pourraient être utiles à la compréhension de son comportement à l’initiale. Cette section sur les schwas non-initiaux portera donc sur des points pertinents à l’étude du SI. Puisque les linguistes s’entendent pour dire que le facteur interne le plus déterminant pour la chute du schwa est la nature des consonnes environnantes (p. ex. Walker 1984 ; Picard 1991 ; Scheer 2000 ; Côté 2009 ; Geerts 2011), il en sera spécifiquement question, d’abord pour les consonnes dans les suites de morphèmes, ensuite pour les syllabes initiales de mots polysyllabiques.
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Un survol de ce qui a été dit de la représentation sous-jacente du schwa, un élément crucial pour déterminer la nature phonologique du SI, viendra clore cette revue de la littérature.
2.1.2.1. La nature des consonnes adjacentes au schwa
Dans cette section, il sera question de la distribution du schwa en regard des consonnes environnantes. L’idée sera ensuite de voir si le SI obéit aux mêmes contraintes. Les suites de morphèmes, à l’intérieur desquels se trouvent les clitiques, ainsi que la première syllabe des mots polysyllabiques seront vus. 2.1.2.1.1. Le schwa des clitiques
Grammont (1914 : 115) écrivait que le schwa se prononçait seulement lorsque nécessaire afin d’éviter la création de groupes triconsonnantiques. Dans son étude sur l’interaction entre la chute du schwa et les contraintes phonotactiques au sein des groupes de consonnes en FL, Picard (1991) prouve largement que cette loi n’a pas toujours cours10, loin de là. Il démontre que le sujet est beaucoup
plus complexe que ce que décrivait Grammont. Il faut d’abord départager deux types de groupes de consonnes aux frontières de mots : les groupes lexicaux et les groupes dérivés (p.36). Les phonèmes se comportent différemment selon qu’ils se trouvent au sein d’un groupe ou de l’autre. Les groupes lexicaux existent déjà tels quels, alors que les groupes dérivés sont ceux formés par la chute du
10 On retrouve même des suites de quatre consonnes. Picard (1991 : 1) cite d’ailleurs Fouché (1956 : 99) qui donne l’exemple de pas d(e) scrupules.
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schwa d’un clitique. Picard montre que si un groupe lexical de type LLL11, comme
perl(e) rare (où la RSJ est /rl#r/), peut être produit, ce n’est pas le cas avec les groupes dérivés LLL de trois morphèmes comme vers le restaurant où la RSJ est
/r#lə#r/ (p.36).
Toutes les séquences de trois consonnes venant de C(ə)#CC seraient admissibles, même la plus rare O(ə)#OO, comme dans queue d(e) ptérodactyle (p.39-40). Le cas de figure est cependant différent si la suite O(ə)#OO provient de trois morphèmes distincts comme dans sept de trop12 puisque le schwa ne
pourra pas s’effacer (p.41). Pour ces groupes de trois morphèmes, ce n’est qu’avec la présence médiane d’une fricative qu’on peut voir la chute d’un schwa (ou de deux), comme dans il veut qu(e) j(e) reste (p.42)13.
Picard (1991) propose qu’il y ait un ordre à la chute des schwas. Dans cette hiérarchie, le premier d’une séquence à disparaitre serait, sauf rarissimes exceptions, celui de la syllabe initiale des mots polysyllabiques : « Dans une phrase comme il a voulu le lever, c’est le cheva du verbe qui tombe en premier, et qui
11 Selon Picard (1991) : L = liquide et glide, F = fricative, O = occlusive, nasale, affriquée. 12 Picard fait la démonstration que les liquides qui suivent ou précédent un groupe d’occlusives ont le même effet que les voyelles. De ce fait, il ne considère pas le [r] de trop comme une quatrième consonne.
13Charette (1991 : 36) soutient que deux schwas consécutifs ne peuvent être effacés et que, par
conséquent, dans une séquence comme envie de te le demander, neuf combinaisons sont possibles. Cette analyse semble défaillante puisqu’elle ne prend pas en compte la catégorie des consonnes en jeu.
16
empêche alors celui du pronom de faire de même, étant donné que ceci créerait un groupe LLF inacceptable. On a il a voulu le l’ver, et non * il a voulu l’lever» (p.44).
Pour ce qui est des monosyllabes grammaticaux, il les classe selon que la consonne soit une liquide, une fricative ou une occlusive. Il faudrait d’abord effacer le schwa du clitique liquide (le), par exemple si je l’veux14, puis le schwa
des fricatives (ce, je, se), par exemple quand j’te parle, et finalement celui des occlusives (de, me, que, te) s’il y a lieu, par exemple vous avez pas d’autre choix que d’me répondre ou vous avez pas d’autre choix que de m’répondre, les suites d’occlusives amenant généralement deux possibilités (p.46).
Le fait que les schwas dans les monosyllabes avec consonnes occlusives soient les derniers à chuter rejoint ce qu’explique Côté (2000 : 140) lorsqu’elle écrit que celles-ci « suffer more than other consonants from not appearing in prevocalic
position ». Les occlusives seraient moins saillantes perceptuellement puisque la fermeture complète qui leur est caractéristique, pendant laquelle aucun air ne circule, ne fournit aucun indice perceptuel du lieu d’articulation de la consonne, celui-ci étant uniquement indiqué par les transitions formantiques depuis le segment précédent ou vers le segment suivant.Une partie du segment occlusif se retrouve donc à être complètement silencieux. Les indices internes des
14 La forme si j’le veux peut également s’entendre, ce à quoi Picard (1991 : 46) répond qu’elle n’est pas typiquement québécoise : « De façon générale, il faut savoir distinguer ce qui est usuel en québécois de ce qui est acceptable en français ».
17
nasales, des fricatives et des liquides seraient plus solides et ces segments resteraient perceptibles même sans indices de transition.
2.1.2.1.2. La syllabe initiale des mots polysyllabiques
Il est connu que schwa en première syllabe ne se comporte pas comme ailleurs. Le comportement caractéristique à cette position ne peut être étendu au schwa en général (Côté 2000 : 81). Il n’y a pas de règles systématiques régissant l’effacement du schwa en syllabe initiale, outre le fait que si cette syllabe est le préfixe re-, le schwa est toujours effaçable (Picard 1991 : 44). À l’intérieur des premières syllabes, re- semble détenir un statut particulier. Dans une étude sur les mots avec schwa décrit dans quatre dictionnaires de prononciation, Walker (1994 : 217) écrit que le schwa des mots avec préfixe re- est instable à un très haut degré, 94% des occurrences étudiées pouvant se prononcer sans lui. Dell (1977: 142) relève également « une tendance des groupes dont la première consonne est r à favoriser l’épenthèse [après la consonne initiale] moins que les autres ».
Malgré certaines propensions, la chute du schwa en syllabe initiale de mots polysyllabiques n’est attribuable à aucune contrainte phonétique absolue. En effet, il peut en résulter toutes les séquences possibles de deux consonnes et la majorité de celles de trois consonnes. Paradoxalement à cette grande possibilité de chute, Picard (1991 : 44) fait remarquer que certains mots maintiennent leur
18
schwa sans raison apparente, par exemple jeton ou cheminée 15, alors que des
mots au profil similaire ne les conservent pas, par exemple jeter ou chemin. On peut donc dire que si certains éléments nous permettent de prédire dans quels contextes l’effacement du schwa est impossible, aucune règle infaillible ne peut prédire sa chute. En effet, lorsque toutes les conditions d’effacement sont présentes, on remarque une variation dans la production des locuteurs, variation attribuable à de nombreux facteurs, par exemple le degré de formalité du contexte de parole (Geerts, 2011).
Malgré certaines spécificités attribuables au profil de chaque mot (Racine & Grosjean, 2002) et de la variation due aux facteurs externes, les tendances restent marquées. Il est intéressant de noter que les occlusives initiales favorisent la prononciation du schwa après la consonne initiale alors que les fricatives favorisent sa chute.
La prosodie et la longueur des mots peuvent également avoir une influence sur le schwa en première syllabe. Plus un mot serait long, plus il verrait augmenter la probabilité de voir le schwa de sa première syllabe tomber (Côté 2000 ; Geerts 2011 ; Picard 1991). Le fait que la syllabe initiale soit très éloignée de l’accent tonique qui se trouve habituellement sur la syllabe finale la rendrait plus faible et
15 Les items lexicaux dans lesquels le schwa est un [œ] stable (donc qui n’est plus vraiment un schwa si on s’en tient à la définition donnée au début du chapitre) sont assez nombreux. On peut aussi penser à belette, besogne, besoin, femelle, guenon, peser, rebelle,semestre et vedette,
19
donc plus sujette à une réduction phonétique (Geerts, 2011)16. La chute du schwa
serait de ce fait plus fréquente en début de mots que dans les mots monosyllabiques.
Sheer (2000) impute la faiblesse de la première syllabe d’un mot polysyllabique à ce qui se trouve à sa gauche, c’est-à-dire la frontière qui délimite la marge du lexème. On sait qu’un schwa en début de mot tombe plus facilement si le mot qui le précède se termine par une voyelle. Geerts (2011) inclut aussi la question de la pause à la gauche en faisant une distinction entre les syllabes de début de mots et celles de début de phrase. Comme Côté (2009), il croit que la longueur de la coupure intonative a une importance sur le phénomène : plus elle est soutenue, moins le schwa suivant tombe.
Ces informations sur le schwa dans les clitiques et les syllabes initiales de mots polysyllabiques nous permettront de voir si le SI a un comportement qui se rapproche de ces schwas ou si au contraire il s’en distingue complètement. 2.1.2.2. La représentation sous-jacente du schwa
La littérature sur la RSJ du schwa est copieuse. Beaucoup d’auteurs se sont questionnés à savoir s’ils avaient affaire à un processus d’épenthèse, d’effacement, un mélange des deux ou une analyse par supplétion. Pour Martinet (1933), le schwa serait un lubrifiant phonétique sans statut phonologique,
16 Certains cas viennent contredire cette thèse. La paire cheval/chevalier, où le schwa chute presque toujours dans cheval (qui est plus court) et presque jamais dans chevalier (qui est plus long), en est un. D’autres facteurs, tel que la fréquence, pourraient entrer en compte.
20
à-dire qu’il ne se trouverait jamais dans les RSJ, qu’il ne serait pas un phonème. Il apparaitrait en surface par un processus d’épenthèse essentiellement conditionné par le besoin mécanique de séparer un groupe consonantique. Mezzetta (2002 : 20) commente la thèse de Martinet :« Malgré de nombreuses critiques de sa position, en particulier parce qu’elle ne saurait expliquer pourquoi l’épenthèse du chva serait obligatoire dans un mot comme pelage [pəlaʒ], mais impossible dans plage [plaʒ] dans des contextes identiques, ce dernier ne s’est jamais expliqué au cours de sa longue carrière de linguiste17. »
La théorie inverse, dans laquelle le schwa serait sous-jacent, a été abondamment défendue. Mezzetta souligne à ce propos les travaux de Grammont (1894), Martinon (1913), Dell (1973) et Selkirk (1978), pour ne nommer que ces auteurs. Dans ces analyses, le schwa serait présent dans les RSJ, souvent fidèle à la graphie, mais pas toujours, et des syncopes surviendraient au cours de la dérivation qui le feraient chuter. On suppose donc un phonème à la présence sous-jacente indéfectible, mais dont la représentation de surface présente une grande variation, ce qui n’est pas toujours simple à concilier. Mezzetta (2002 : 20) écrit : « Si la représentation sous-jacente /pəluz/ de pelouse est pratiquement
identique à celle de pelage /pəlaʒ/, il est difficile d’expliquer pour des raisons simplement phonologiques pourquoi la syncope est possible dans la première et non dans la seconde ».
17 Selon la définition adoptée dans ce mémoire, le mot pelage ne contient aucun schwa. Le schwa étant par essence instable.
21
Certaines analyses sont plus nuancées que les deux précédentes. Côté (2000 : 81) considère que la distribution du schwa n’est pas uniforme. Selon elle, les schwas aux frontières de mots et de morphèmes sont épenthétiques alors que les schwas internes sont sous-jacents : « The distribution of schwa vs Ø at boundaries depends on independent phonological and morphological conditions, and vowels do not have to be posited underlyingly. But morpheme-internal schwas, which are found only in the first syllable of polysyllabic morphemes (e.g. demain above), are unpredictable and cannot be epenthetic. »
Côté et Morrison (2007) soutiennent qu’il n’y a pas d’arguments dans la littérature pour des schwas sous-jacents aux frontières et, qu’en l’absence d’arguments, il vaut mieux s’en tenir à une approche épenthétique en ce qui concerne ces contextes. Il a été mentionné plus tôt que Déchaine (1991 : 2) suggère qu’en FL les schwas en finales de mots, en début de mots liquide + schwa, dans les clitiques ainsi que les préfixes re- ne se trouvent pas en RSJ et qu’ils sont donc épenthétiques, alors que les autres, ceux à l’intérieur des morphèmes, pourraient être sous-jacents.
Dans les trois analyses précédentes, il peut chaque fois advenir une divergence entre la RSJ postulée et certaines formes de surface possibles. Ce n’est pas le cas avec l’analyse par supplétion, dans laquelle on ne donne pas au phonème un statut phonologique sous-jacent particulier, différent des autres phonèmes. Il y aurait plusieurs RSJ du même mot, des représentations que le locuteur aurait apprises et qu’il utiliserait selon ce que le contexte (segmental, prosodique,
22
stylistique, etc.) lui demande (Mezzetta 2002 ; Racine & Grosjean 2002 ; Racine 2008).
En définitive, comme le fait remarquer Racine (2008), si tous les auteurs constatent le rôle atypique du schwa dans le système phonologique, ils peuvent diverger radicalement quand vient le temps de lui attribuer un statut.
2.2. Cadre d’analyse de la métathèse
Dans cette section, un modèle global de la métathèse, élaboré par Juliette Blevins et Andrew Garrett (1998) sera présenté. Il a été sélectionné pour sa description très complète des métathèses consonne-voyelle (CV) à travers les langues du monde et préféré au modèle de Hume (2004) qui, même s’il est plus récent, traite d’une seule classe de métathèse.
2.2.1. Le modèle de Blevins et Garrett (1998)
Le but des deux auteurs est de faire la démonstration que la métathèse18 est un
phénomène aussi naturel d’un point de vue phonétique que des phénomènes tels que la coarticulation ou la lénition. Vu la différence entre l’input et l’output d’une métathèse, « with no phonetic process bridging the gap » (p.508), celle-ci serait,
selon Blevins et Garrett, largement considérée comme un phénomène à part, plus motivé phonologiquement que phonétiquement, quand il n’est pas
18 Pour une liste de tous les cas de métathèses relevés jusqu’à présent ainsi que des informations sur la plupart d’entre elles, voir la base de données en ligne d’Elizabeth Hume à l’adresse suivante : http://www.ling.ohio-state.edu/~ehume/metathesis/.
23
simplement décrit comme une erreur de performance19. Blevins et Garrett
s’opposent à cette vue et se dressent également contre l’analyse prévalente qui affirme que l’interversion se produit pour satisfaire des contraintes phonotactiques. Selon eux, l’optimisation phonotactique n’explique rien. Ils démontrent plutôt que la métathèse serait essentiellement attribuable à la réinterprétation d’une séquence ambigüe. Ils affirment que la réinterprétation est fréquemment à l’origine de changements sonores et qu’elle est donc des plus naturelles. Il faudrait selon eux cesser de croire que la métathèse sert à obtenir une meilleure structure syllabique, tel que l’affirmaient Grammont (1950 : 239) et Hume (1997, 1998), entre autres.
Après avoir étudié une grande quantité de métathèses consonne-voyelle (CV → VC ou VC →CV) répertoriées à travers les langues du monde, Blevins et Garrett en ont détaillé les types possibles. Leur modèle comprend deux classes de métathèses : la perceptuelle et la compensatoire. À cela, s’ajoute la pseudo-métathèse qui, comme son nom l’indique, imite la pseudo-métathèse sans en être réellement une. Pour chacune des trois classes présentées, des critères clairs sont établis et de nombreux exemples sont donnés.
Le modèle engloberait tous les cas de métathèses possibles. Une synthèse en sera donc faite dans cette section. Le but est de pouvoir ensuite comparer les critères établis pour les trois classes aux caractéristiques du SI laurentien. La
24
très intéressante question du degré de naturalité articulatoire de la métathèse ne sera pas traitée ici puisqu’elle ne sert pas le sujet de ce travail.
2.2.1.1. La métathèse perceptuelle
La métathèse perceptuelle (MP) serait le type le plus fréquemment rencontré. Son analyse diachronique inclut quatre composantes, les deux premières étant intimement liées entre elles :
Un segment de longue durée ; Une ambigüité acoustique ;
Elle est généralement systématique ;
Elle se produit dans les syllabes non accentuées.
Les MP proviendraient d’un trait qui franchit son domaine ou qui serait perçu comme le franchissant. Ce segment de longue durée dit « spreader » serait réinterprété comme se situant de l’autre côté d’un segment adjacent, donnant naissance à une interversion. Cette théorie est appuyée par Hume (2004) qui affirme que les phonèmes qui « s’étirent » se retrouvent plus fréquemment dans les transpositions de sons. Le segment long serait donc lui-même à l’origine de la diminution de la saillance perceptuelle qui amène l’ambigüité et finalement la métathèse. Les consonnes liquides (latérales et rhotiques), laryngales et pharyngales ainsi que les semi-voyelles sont les phonèmes qui se retrouveraient impliqués dans les MP. Aucune autre catégorie de phonème n’a été relevée par Blevins et Garrett.
25
La MP serait fréquente dans de nombreuses langues ou variétés de langues, notamment en cayuga, en latin ainsi qu’en français du Havre (p.517) :
Tableau 3. Métathèses en français du Havre
Métathèses Pas de métathèses
brebis [bərbi] écrevisse [ekrəvis]
grenier [gərnje] crevasse [krəvas]
grésil [gərzi] gargouiller [gərduje] épervier [eprəvie]
fermé [frəme]
fourmi [frəmi]
Ce qui se produit ici est systématique : [rə] apparait devant les consonnes labiales fricatives et nasales (f, v, m), alors que l’ordre inverse [ər] apparait devant les autres consonnes. Comment expliquer un tel processus? Blevins et Garrett proposent l’analyse suivante (p.518) :
The critical observation here is that F3 is lowered in the environment of labial consonants – an especially salient effect for fricatives, with their relatively long VC transitions. The general perceptual pattern is for listeners to attribute lowered F3 to a postvocalic segment. Therefore, where there is a rhotic adjacent to the vowel historically, it will be analysed as postvocalic.
26
Dans le cas du français du Havre, mais aussi de manière générale avec la MP, l’interversion serait restreinte aux syllabes non accentuées qui, par leur courte durée, permettraient au segment de longue durée de s’étendre et à l’ordre de la séquence d’être réinterprété.
2.2.1.2. La métathèse compensatoire
La métathèse compensatoire (MC) serait beaucoup plus rare que la MP. Quatre caractéristiques permettraient de la reconnaitre :
Elle réduirait le nombre de syllabes du mot dans lequel elle se produit ; Elle ne préserverait pas la structure ;
Elle serait conditionnée par l’accent tonique ;
Elle affecterait tous les types de segments, ou presque (plutôt qu’une seule classe de segments).
Le fait qu’elle puisse toucher tous les types de segments est, toujours selon Blevins et Garrett, la caractéristique qui la distingue le plus de la métathèse perceptuelle, cette dernière ne pouvant advenir qu’avec des segments de longue durée. Dans la MC, une voyelle située à la frontière (finale ou initiale) de mot, qui est non accentuée et en position faible, irait se joindre par coarticulation à la voyelle suivante ou précédente. Les deux segments vocaliques de la suite VCV fusionneraient ou formeraient une diphtongue. La MC est exemplifiée de façon très limpide par le cas du rotuman20 (p.510) :
Tableau 4. Métathèses en rotuman
RSJ Surface Sens
27
futi fyt ‘tirer’
mose møs ‘dormir’
seseva seseav ‘erroné’
tiko tiok ‘chair’
Ici, la voyelle finale est en position de faiblesse et se joint au segment vocalique précédent, qui, lui, est accentué. La plus longue durée des syllabes accentuées permet de bien percevoir la diphtongue résultant de la coarticulation.
2.2.1.3. La pseudo-métathèse
Certains phénomènes synchroniques imitent fort bien la métathèse alors qu’en réalité aucune interversion segmentale n’advient et n’est jamais advenue. La pseudo-métathèse consiste en une épenthèse suivie d’une chute ou vice-versa. L’absence des caractéristiques attendues dans les deux types de métathèses présentées précédemment trahirait souvent son origine. Par exemple, le phénomène ressemblera à une métathèse perceptuelle, mais touchera des segments qui ne font pas partie d’une classe naturelle de phonèmes de longue durée. Les cas de pseudo-métathèses sont très nombreux, particulièrement dans les langues arabes où le phénomène de copie vocalique serait fréquent, selon les auteurs21.
21 Étrangement, Blevins et Garrett ne donnent pas d’exemples de copie vocalique venant de langues arabes.
28
Dans les langues arabes, l’origine de la pseudo-métathèse est relativement facile à retracer. Cependant, il arrive parfois que le changement soit plus obscur. Pour illustrer un cas complexe, Blevins et Garrett donnent l’exemple du leti, une langue austronésienne parlée sur l’ile de Léti à l’est de l’archipel indonésien (p.510) :
Tableau 5. Pseudométathèses en léti
RSJ Surface Sens
metam metma ‘noir’
kukis kuksi ‘type de sandwich’
lout lo:tu ‘serviteur’
apun apnu ‘ventre’
bulan bulna ‘lune’
ulit ulti ‘queue’
La pseudométathèse en léti est un phénomène très opaque, conditionné par la position syntaxique, le contexte segmental et prosodique. Une explication détaillée du fonctionnement de la langue de de certaines de ses particularités serait nécessaire à la compréhension de l’analyse de Blevins et Garrett22. Si on
simplifie à l’extrême, on peut dire que le phénomène est dû à un phénomène de copie vocalique suivi d’une syncope (p.545) :
29
Tableau 6. Dérivation de la pseudométathèse en léti
Dérivation Sens
apun > apunu > apnu ‘ventre’ bulan > bulana > bulna ‘lune’
ulit > uliti > ulti ‘queue’
La pseudométathèse du modèle de Blevins et Garrett semble rejoindre l’analyse d’un SI épenthétique présenté à la section 2.1.1. La prothèse est un phonème non étymologique à l’initiale de mot dont l’épenthèse est conditionnée par une diversité de facteurs. Dans cette analyse, le SI ne proviendrait pas d’une interversion, mais de l’épenthèse d’un schwa prothétique, précédé d’une chute. Les termes prothèse, prosthèse ou épenthèse ont l’avantage de dire ce qui est postulé, contrairement à pseudo-métathèse, qui signifie seulement ce qui n’est pas. On ne retrouve pas (ou très rarement) le terme pseudo-métathèse dans les travaux sur le SI qui suggèrent que celui-ci n’est pas une métathèse.
La différence serait-elle simplement terminologique? Selon Sampson (2010), on atteste la présence de voyelles non étymologiques en initiale de mot depuis le tout début de l’histoire du latin. Ces épenthèses ne viendraient pas toujours de la suite d’une chute tel que présenté dans la pseudo-métathèse. Par exemple, si le [i] épenthétique de per iscritto en italien est une prothèse, il n’est pas une pseudo-métathèse puisqu’il ne donne pas l’impression d’une transposition de sons.
30
3. Méthodologie
3.1. PFC
Le projet international Phonologie du Français Contemporain (PFC) (Durand et al., 2002, 2009) a pour but la création d’un fonds empirique permettant la description du français oral dans toute sa pluralité. PFC a vu le jour au début des années 2000 et est en voie d’offrir une des plus importantes bases de données, toutes langues confondues. En plus d’être précieuse pour la recherche et l’enseignement du français (langue maternelle, seconde ou étrangère), la base est une porte d’entrée dans l’univers varié de la francophonie, donnant une vitrine à des variétés jusqu’ici peu ou pas décrites. Elle se présente également en outil inestimable de conservation du patrimoine linguistique23. Le projet a été fondé
par Jacques Durand (ERSS, Université de Toulouse-Le Mirail), Bernard Laks (Université de Paris Ouest Nanterre La Défense) et Chantal Lyche (Université d'Oslo). Il est présentement codirigé par Helene Andreassen (Université de Tromsø), Olivier Baude (Université Paris Nanterre), Marie-Hélène Côté
23 Une partie de la base de données est accessible à tous et se trouve à l’adresse suivante : http://www.projet-pfc.net/
31
(Université de Lausanne), Sylvain Detey (Université Wasada), Julien Eychenne (Université Hankuk), Elissa Pustka (Université de Vienne) et Isabelle Racine (Université de Genève).
La cueillette et le traitement du matériel sonore s’effectuent selon un protocole simple et constant qui assure la comparabilité des données. Chaque point d’enquête implique la participation d’une douzaine de locuteurs (parfois plus), idéalement six hommes et six femmes répartis symétriquement en trois groupes d’âge.
Toute personne participant à l’enquête doit réaliser quatre tâches : lecture d’une liste de mots, lecture d’un court texte, conversation guidée (formelle) et conversation libre (informelle)24. Lors de la conversation guidée, qui dure environ
20 minutes, l’enquêteur pose une suite de questions visant à esquisser le profil sociolinguistique de l’enquêté, ce qui donne lieu à une conversation de nature biographique. Quant à la conversation libre, qui dure environ 30 minutes, elle n’est pas balisée, tous les sujets sont permis. Elle peut avoir cours entre l’enquêté et l’enquêteur ou entre deux enquêtés (ou même trois) qui se connaissent bien. Les enregistrements recueillis sont par la suite transcrits avec le logiciel Praat (Boersma & Weenink, 2017), révisés puis codés pour l’étude du schwa et de la
24 Les listes de mots et le texte sont accessibles dans le Bulletin n°1, disponible à l’adresse suivante : http://www.projet-pfc.net/bulletins-et-colloques/bulletins-pfc/bulletin-pfc-n-1/1-bulletin-pfc-n-1.html
32
liaison avant d’être mis en ligne. Les enquêtes anonymisées sont ensuite disponibles au grand public.
3.1.1. Le sous-corpus québécois
Dans les dernières années, sous la direction de Marie-Hélène Côté (Côté 2014 ; Côté, Saint-Amant Lamy & Milne 2016), le nombre d’enquêtes menées au Québec s’est considérablement accru. Jusqu’à présent, 29 enquêtes ont été complétées sur le territoire et deux sont encore à prévoir25. À l’heure actuelle, le
nombre total de locuteurs pour le Québec est de 41226.
Carte 1. PFC : Les 29 points d’enquête québécois
(Carte adaptée de Côté, Saint-Amant Lamy & Milne 2016)
25 L’enquête pilote et l’enquête de Saguenay ont été menées respectivement par Jacques Durand et Luc Baronian.
26 Sept enquêtes ont aussi été faites hors Québec. Elles ne sont pas pertinentes à la présente étude.
33
Les données soumises à l’analyse dans le cadre de ce travail proviennent exclusivement du sous-corpus québécois laurentien27. Il a été déterminé que la
conversation libre serait la seule tâche prise en compte puisque son caractère informel en fait la tâche la plus susceptible de nous fournir des occurrences de SI, qui relève du registre familier.
3.2. Les zones linguistiques
Deux variétés de français cohabitent sur le territoire du Canada. À l’est, se trouve le français acadien (275 000 locuteurs) et du Québec aux Rocheuses se trouve le français laurentien (6,5 millions de locuteurs) (Côté, 2014). Au Québec, deux grandes régions linguistiques ont été décrites par les auteurs, notamment dans Verreault et Lavoie (1999), où la distinction s’effectue essentiellement sur la base du lexique, ainsi que dans Dolbec et Ouellon (1999), qui ont proposé que la distinction s’applique aussi à la phonologie. La frontière de ces deux grandes zones se situe aux environs de la ville de Trois-Rivières, comme le soulignait déjà le père Laurent Tremblay en 1941 (Verreault & Lavoie 1999 : 155) :
Dans Lotbinière on parle encore comme à Québec, dans Mégantic on parle déjà comme à Montréal ainsi que dans Nicolet, Saint-Hyacinthe, Sherbrooke, etc. Sur la rive nord, à Deschambault, on parle encore comme à Québec, tandis qu’un peu plus loin à Sainte-Anne-de-la-Pérade on parle comme à Montréal et [il en est ainsi] à Trois-Rivières, Joliette, Louiseville, etc.
34
Le cas d’opposition phonologique est/ouest le plus connu est sans contredit celui de l’isoglosse du lieu d’articulation du phonème /r/ (Dulong & Bergeron 1980 ; Verreault & Lavoie 1999 ; entre autres). Le /r/ fut longtemps apical (ou « roulé ») à l’ouest alors qu’il était dorsal à l’est. Aujourd’hui la distinction ne subsiste que chez les personnes âgées : le /r/ dorsal s’est étendu à l’ouest, devenant ainsi la norme.
Carte 2. Les deux grandes zones linguistiques du Québec
(Carte tirée de Côté, Saint-Amant Lamy & Milne 2016)
En ce qui concerne le schwa, Côté (2009 : 96) suggère que celui-ci se comporte différemment à Montréal et à Québec. En syllabe initiale, le schwa serait plus souvent absent dans les productions montréalaises et la nature de la consonne initiale aurait un effet plus déterminant sur le comportement du schwa à Montréal qu’à Québec. Par exemple, Côté (2009 :116) observe que le schwa à Montréal
35
est plus souvent absent après une fricative en consonne initiale, comme dans cerise, (88% des occurrences étudiées) qu’il ne l’est à Québec (entre 44% et 46% des occurrences étudiées, dépendant de la catégorie d’âge). Bien que cette observation vienne de l’étude de séquences internes de schwas, c’est-à-dire de schwas qui ne se trouvent pas à l’initiale absolue, elle ouvre certainement la possibilité que le SI, qui se trouve également en première syllabe, puisse être conditionné géographiquement, notamment selon l’opposition est-ouest. Montréal et Québec en tant que telles n’ont cependant pas été retenues lors du choix des points d’enquête, l’étude de la population plus homogène des petites villes et des villages ayant été préférée.
Ce qui sera appelé « zones mixtes » correspond aux zones colonisées à une
époque postérieure au régime français par des gens qui provenaient à la fois de l’est et de l’ouest. Ces zones concernent essentiellement les Cantons-de-l’Est et l’Abitibi, qui ont respectivement été colonisées au début du 19e siècle et au début
du 20e.
3.3. Les locuteurs
Il s’agira ici des comparer les productions lors de conversations libres de 48 individus originaires de huit points d’enquête situés au Québec. Il y a six locuteurs par point d’enquête, soit trois hommes et trois femmes, un représentant de
36
chaque genre par catégorie d’âge28. À l’intérieur des paramètres déterminés, les
locuteurs ont été choisis de manière aléatoire, à la pige.
Grande-Rivière, Saguenay et Saint-Éphrem-de-Beauce représentent l’est du Québec. Wickham, Sainte-Adèle et Gatineau représentent l’ouest. Finalement, Rouyn-Noranda et Compton représentent les zones mixtes. Ce qui fait un total de 18 conversations dans trois points à l’est, 18 dans trois points à l’ouest et 12 dans deux points mixtes29.
Carte 3. Situation géographique des points d'enquête à l’étude
(Carte adaptée de Côté, Saint-Amant Lamy & Milne 2016)
28 Aucune entrevue avec un jeune adulte de sexe masculin n’a pu être faite dans l’enquête de Grande-Rivière. Pour conserver une symétrie dans le nombre de locuteurs de chaque genre, deux jeunes adultes de sexe masculin ont été choisis dans Saguenay, un point d’enquête également situé à l’est. Les deux jeunes adultes de sexe féminin se trouvent dans Grande-Rivière.
29 Le détail des conversations libres à l’étude se trouve en annexe, avec le code de chaque point d’enquête.
37
3.4. Les facteurs
Les onze clitiques avec schwa30 ont été extraits des conversations libres de
chacun des 48 locuteurs : je, le (déterminant), le (pronom), se, de (déterminant), de (préposition), de (conjonction) me, te, ce et que. Les mots lexicaux dont la structure de la première syllabe est consonne + schwa (devant, secouer, besoin, venir, reluisant, etc31.) ont également été isolés. Les données ont été extraites
grâce au logiciel Dolmen (Eychenne & Paternostro, 2016), transférées et codées dans Microsoft Excel (2016) puis analysées avec SPSS (2008). Cette section traitera de chaque facteur étudié, de son protocole de codage ainsi que des analyses statistiques effectuées.
3.4.1. Le rôle des variables
Les données ont été analysées en fonction de six facteurs, qui sont les six variables indépendantes. Trois facteurs sont internes à la langue et trois sont externes, c’est-à-dire qu’ils concernent les caractéristiques propres aux locuteurs. Si les facteurs externes recèlent un intérêt en ce qui concerne la distribution géographique et l’évolution récente du SI, ils ne peuvent rien nous dire sur sa nature phonologique, qui est ici une question centrale. Une plus grande importance sera donc accordée aux facteurs internes à la langue.
La prononciation est la variable dépendante. Elle se décline en quatre modalités : 0 = Le schwa n’est pas prononcé (p. ex. [ʁvjɛ̃]) ;
30 Le clitique ne est si rare à l’oral qu’il a été laissé de côté. 31 Il y a 98 items lexicaux différents dans ces mots.
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1= Le schwa est prononcé après la consonne initiale (p. ex. [ʁœvjɛ̃]) ; 2 = Le schwa est prononcé à l’initiale absolue (p. ex. [œrvjɛ̃]) ;
3 = La prononciation du schwa est incertaine (p. ex. [ʒœʁvjɛ̃]).
Concernant la dernière modalité, il y a un nombre non négligeable de contextes où le découpage de la séquence sonore est indéterminable. Par exemple, dans [ʒœʁvjɛ̃], il n’est pas possible de dire s’il s’agit de [ʒœ] + [ʁvjɛ̃] ou de [ʒ] + [œʁvjɛ̃].
Dans ces contextes d’ambigüité, les schwas se sont vus attribuer la cote de prononciation 3.
3.4.2. Le contexte segmental
Tel que mentionné précédemment, la nature des phonèmes adjacents serait le facteur qui aurait le plus d’influence sur le comportement du schwa (Côté 2009 ; Geerts 2011 ; La Follette 1960 ; Picard 1991 ; Scheer 2000). Il est connu que le schwa français en syllabe initiale de type CV a tendance à être prononcé lorsque le mot est précédé d’une consonne, par exemple une demande [yndœmãd], et qu’il aura tendance à chuter lorsqu’une voyelle le précède, par exemple les demandes [ledmãd] (Côté 2009 ; Eychenne 2003 ; Grammont 1938). De l’absence d’un schwa après la consonne (liquide ou autre) résulte forcément une suite consonne + consonne. C’est ainsi que [ʁ] et [v] se retrouvent voisins dans un mot comme reviens [ʁvjɛ̃].
Selon La Follette (1960), c’est lorsque cette suite est précédée d’une pause ou d’une consonne, ce dernier cas donnant lieu à une suite de trois consonnes, qu’un SI se développerait. Puisque la première consonne du mot n’a pas de
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voyelle sur laquelle s’appuyer, le locuteur en produirait une pour éviter la séquence. La Follette n’explique cependant pas pourquoi le phénomène est si peu systématique, les locuteurs ayant l’option de simplement faire advenir le schwa après la consonne initiale ou pouvant même produire ces séquences de deux ou trois consonnes sans que cela ne nécessite l’apparition d’un SI. La réponse se trouve sans doute dans la nature des consonnes environnantes. Certaines séquences de consonnes pourraient être plus marquées et donc plus susceptibles de justifier la présence d’un schwa initial, par exemple les séquences liquide + consonne, comme [ʁ] + [v] , qui violent l’échelle de sonorité. À l’intérieur du cadre théorique de la métathèse, le contexte segmental est tout aussi décisif. Si Lyche (1995), qui s’intéresse à la métathèse de schwa en français cajun, déplorait qu’on ne puisse mieux expliquer la fréquence des métathèses impliquant /r/32, il semble être accepté que l’interversion se
développe souvent avec des segments qui s’étirent, comme les liquides. Ces segments, en donnant l’impression de s’étendre par-dessus un phonème contigu, pourront être réinterprétés comme se situant de l’autre côté de ce même phonème adjacent (Blevins & Garrett 1998 ; Hume 2004). S’il est impossible de statuer sur la nature phonologique du SI à ce stade-ci, sachant qu’il peut se produire même devant des segments qui ne « s’étirent pas », il est indéniable que
le contexte segmental doit être étudié en profondeur.