Tempête dans le bateau

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Car malgré son acception au singulier, l’alternative ambiante est très plurielle, et traversée de multiples tensions, oppositions, et parfois de divergences profondes.

Si Gilles Clément remet en question la convoitise et prône l’immatériel55, force

est de constater que les idéaux altermondialistes ont plus que pénétré – au grand dam des plus radicaux d’entre eux – le monde marchand qu’ils tentent de grever. Sans même parler de labels, le simple fait de pouvoir critériser ces mouvances informelles montre bien en quoi elles se sont transformées en pratiques happées par les marchés.

On parle à présent de l’ESS (économie sociale et solidaire) et de l’entreprenariat social comme de « créneaux à investir » pour développer de nouveaux marchés et relancer la croissance, cette vieille ennemie de l’altermondialisme. On parle de « consommer autrement » – mais de consommer quand même. Le commerce équitable, aux

intentions fort louables questionnant la soutenabilité des modes de production, a sûrement perdu en « alternative » le jour où le visage expressif d’un « petit paysan péruvien » a paru fort sympathique aux chantres du marketing qui l’ont imprimé sur les packaging de plaquettes de chocolat pour faire avaler, avant la richesse de son arôme, l’amertume de son prix. À se plonger dans ces réflexions, on comprend vite que se dessinent – au moins – deux types d’« alternatives » : une alternative à la consommation, et une consommation alternative. Tout comme il y a – au moins – deux écologies : une collective, et une individuelle. Par exemple, les producteurs et usagers de cosmétiques et de soins labellisés bio mettent au second plan

la manière, soutenable ou pas, dont ils ont été fabriqués, acheminés, vendus, rendant très tangible ce grand écart entre une écologie tenant du développement personnel et une écologie à visée sociétale, aux ambitions collectives et réformatrices.

54 « À l’opposé des associations, subventionnées donc peu efficaces, les entrepreneurs sociaux se présentent comme la composante « professionnalisée » de l’ESS. », in Paul Moutard-Martin, « Associations : faire face à l’offensive des entrepreneurs sociaux », BALLAST, 24 mai 2016.

55 « Changer de modèle de convoitise en opérant un glissement d’intérêt des produits matériels vers les produits immatériels – par exemple l’accroissement de la connaissance, la requalification des milieux, l’amélioration de la santé, etc. » Gilles Clément, L’alternative ambiante, op. cit., p. 47.

INTRODUCTION

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À entendre des questions de type : « es-tu végétarien pour ta santé, ou pour l’impact environnemental ? » on voit bien comment le système actuel en est venu à critériser, à dissocier les éléments constitutifs d’une vaste pensée sociétale pour les disséminer, les insérer dans un système actuel – dès lors accepté comme tel, et même relégitimé.

Le végétarisme devient là une pratique autonome, presque une discipline,

de ce fait assimilable et marketable. La tendance « nature » est désormais de mise dans toutes les grandes marques de cosmétiques. Le slow, initialement une réponse provocatrice aux rythmes frénétiques de la société de consommation, fait

maintenant la une des journaux féminins, comme le « retour à la nature », ou le goût du wild dans les imprimés à la mode. La décroissance, devenue transition, est

elle-même peu à peu entrée dans le grand système marchand. La critique de ces

processus elle-même démontre leurs assimilation : il faut se demander pourquoi et par qui, au-delà des opposants traditionnels à l’altermondialisme, sont parodiés et moqués les gluten free, « mangeurs de graines » devenus emblèmes d’un style ainsi créé.

Il semble peut-être que ce soit la structuration elle-même du mouvement altermondialiste, diffuse et vaste comme le nécessite tout « projet de société », qui puisse nuire à sa teneur critique. L’alternative est complètement intégrée au système qu’elle essaye de continuer encore d’esquiver. La progressive diffusion des idéaux altermondialistes dans la sphère quotidienne marchande a donc développé une partie de mouvements diffus, appelés réformistes, ou « contestations soft » par ses observateurs : « le courant contestataire le plus influent aujourd’hui n’a pas vraiment de nom et a fortiori de structuration. […] Il s’agit donc d’une critique interne au

"système" économique et social, d’une contestation soft pourrait-on dire, par

opposition à la critique externe et à la contestation hard des altermondialistes. […] On peut intégrer également dans cette contestation soft les acteurs du commerce équitable, de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises, du microcrédit, de l’épargne solidaire ou de l’économie sociale et solidaire qui appartiennent d’ailleurs souvent à l’aile réformiste de la nébuleuse altermondialiste »56. En les rendant plus acceptables auprès du grand public, le « blanchiment politique »57 de ces contestations, qui les débarrasse des questions politiques, de lutte des classes, de leurs enracinements anarchistes, révolutionnaires ou anti-impérialistes, désamorce l’aspect subversif de ces idées. Autrement dit, l’assertion « acheter des légumes est un acte politique », si elle est pertinente, permet-elle pour autant d’absoudre toutes autres formes de combats politiques ?

56 Eddy Fougier, « 10 ans après Seattle : de la contestation hard à la contestation soft », Revue internationale et stratégique, no 76, 2009.

57 Ibid.

EUROPE, ANNEES ZEROS

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Ces débats qui agitent de l’intérieur ces mouvements alternatifs, notamment celui autour de la Transition et de son aveuglement politique58, participent de la critique du mouvement lui-même, autour de la perception de la contre-culture vue comme un mythe59. Ces critiques internes tournent autour de l’institutionnalisation de la contestation, et de ses mécanismes de récupération par le capitalisme. Ses acteurs, critiqués, se défendent en prônant un ennemi commun. Pour reprendre l’exemple concret des écarts entre l’AMAP et la Ruche qui dit Oui, son fondateur se défend ainsi :

« On n'est pas là pour remporter le jackpot, mais pour montrer qu'on peut avoir un modèle économique équilibré. Cela arrange d'ailleurs bien la grande distribution que les circuits courts restent associatifs. »60 Pour contrer un système coercitif en place, la question de la réponse divise donc, entre postures contestataires sans compromis et tentatives réformatrices dans le système lui-même, avec ses propres outils, au risque de retomber dans ses travers.

Ainsi, en mettant dos à dos les tenants d’une critique globale rejetant le système comme un ensemble, et ceux qui veulent tenter d’expérimenter pour rendre possible une autre61 organisation, ces tensions expriment en fait la complexité inhérente de ce mouvement, basé sur l’alternative. Car l’autre est en effet structurellement toujours en soi : « Si alter en latin veut dire “autre”, un “alternatif” serait quelqu’un(e) qui refuse de se plier au moule et souhaite révéler l’autre en lui (elle), à partir duquel elle (il) ira à la rencontre des autres pour ensemble faire entendre leur(s) différence(s). »62 L’autre est toujours conçu à partir d’un modèle, en référence et en critique de ce modèle. L’autre est donc intrinsèquement duel, en confrontation, il se construit en miroir, comme l’indique son étymologie : « proposition alternative :

proposition qui contient deux parties opposées, dont il faut nécessairement en

admettre une. »63 Quelle place donner alors au faire, et à la tentative dans ces débats ? Car si les plus radicaux parlent de changements structurels et pragmatiques,

ils marquent par leur pensée même que le changement se fait toujours dans un

contexte. Comment espérer changer radicalement sans expérimentation, qui nécessite d’adopter un protocole, d’accepter des règles du jeu – sans pour autant être taxé de réformiste consensuel ?

58 Paul Chatterton, Alice Cutler et Rob Hopkins, Un écologisme apolitique ? Débat autour de la transition, Réseau Transition Québec, Montréal : Écosociété, 2013.

59 Joseph Heath et Andrew Potter, Révolte consommée : le mythe de la contre-culture, Paris : Editions Naïve, 2005.

60 Guilhem Chéron, in Thomas Mahler Pétreault Clément, « Ruches ou Amap : guerre des légumes chez les bobos ? », Le Point, 22 novembre 2014.

61 Rappelons le slogan initial du mouvement altermondialiste, « un autre monde est possible ».

62 Thierry Paquot, « Peu + peu = beaucoup », in Thierry Paquot, Yvette Masson-Zanussi et Marco Stathopoulos, Alterarchitectures manifesto : Observatory of innovative architectural and urban processes in Europe, Gollion : Étérotopia ; Infolio, 2012, p. 21.

63 Étymologie « d’alternative », 1718, cnrtl.fr.

INTRODUCTION

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C’est donc dans ce contexte général « d’antimondialisation ambivalente »64, d’une société civile très largement traversée de « globaloscepticisme » – dépressioniste ou réformiste –, dans des tensions inhérentes à ce mouvement relativement récent, que le XXIe siècle s’ouvre. Dans un nouveau paradigme empreint de paradoxes, mais en pleine conscience, le citoyen-occidental-développé actuel objecte, comme Naomi Klein en ouverture de son ouvrage, que « d’une manière ou d’une autre, tout est en train de changer »65. Le comment est désormais à explorer. Ce cadrage au champ large, cette évocation de tensions dans l’air était nécessaire pour repérer les balises d’un

questionnement prenant place dans la discipline du faire, dans cet espace du comment.

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