d’un défi de santé publique à un enjeu de société

Lucie Guimier Docteure en géopolitique, Institut français

de géopolitique, Université Paris 8

Dans son discours de politique générale prononcé le 4 juillet 2017, le chef du gouvernement Édouard Philippe a confirmé l’extension du nombre de vaccins obligatoires annoncée mi-juin par la ministre des Solidarités et de la Santé Agnès Buzyn. Cette décision, qui amorce un tournant majeur dans la politique vaccinale française, a bénéficié d’une couverture médiatique inédite soulignant le climat de défiance à l’égard des vaccins dans le pays. D’après un récent sondage Odoxa, un Français sur deux serait ainsi opposé à cette mesure 1.

« Des maladies que l’on croyait éradiquées se développent à nouveau sur notre territoire. Des enfants meurent de la rougeole aujourd’hui en France » a souligné le Premier ministre, avant d’ajouter que cela était inadmissible « dans la patrie de Pasteur » 2. C’est donc la réapparition de maladies à prévention vaccinale sur le territoire français qui a incité le gouvernement à prendre des dispositions.

On sait en effet que pour des maladies très contagieuses comme la rougeole ou la coqueluche, plus la couverture vaccinale est élevée, plus le risque d’épidémies est faible. La crise de confiance envers les vaccins représente donc un défi majeur pour la santé publique mais pas seulement.

L’analyse des mouvements de résistance aux vaccinations montre que, au-delà d’un choix pris dans l’enceinte privée, le refus vaccinal s’inscrit

1. Sondage réalisé par Odoxa auprès d’un échantillon de 1 011 Français interrogés par Internet les 12 et 13 juillet 2017. Publié le 20 juillet 2017.

2. Déclaration de politique générale de M. Édouard Philippe à l’Assemblée nationale, mardi 4 juillet 2017.

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parfois dans une dynamique de pratiques et de représentations partagées avec un groupe social.

Cette étude se concentre sur ces mécanismes de résistances collectives et sur ce que celles-ci disent des processus d’auto-ségrégation à l’œuvre actuellement dans la société française. Comprendre pourquoi la vaccina-tion est devenue un marqueur identitaire pour certains groupes sociaux nécessite une approche transdisciplinaire. La démarche suivie dans cette analyse résulte de ma recherche doctorale 3, au cours de laquelle je me suis attachée à construire une géopolitique de la résistance aux vaccinations en retraçant le parcours de récentes épidémies de rougeole en Europe.

Le raisonnement géopolitique appliqué au cas des résistants à la vacci-nation offre une palette d’outils indispensables à la compréhension des enjeux de ce sujet complexe. Il s’appuie en effet sur l’observation de différents niveaux d’analyse territoriale – du local au global – afin d’ap-préhender la complexité d’un phénomène en considérant les stratégies et les motivations des acteurs impliqués. L’étude des représentations et idéologies des acteurs en question permet de déchiffrer des comporte-ments qui, en dépit parfois de leur apparente irrationalité, ont une fonction dans les processus d’influence de l’opinion publique. Pour appréhender les représentations qui entrent en jeu dans la résistance aux vaccinations, j’ai conduit de nombreux entretiens semi-directifs avec des décideurs politiques, des spécialistes de la vaccination, des professionnels de santé ou encore des militants anti-vaccins. Outre ces acteurs, j’ai rencontré 300 parents de jeunes enfants pour comprendre leurs préoccupations vis-à-vis des vaccinations.

Cette étude est articulée autour de deux axes. Dans un premier temps, je propose de mettre en évidence les conséquences du refus vaccinal pour en comprendre les enjeux. Dans un second temps, je présenterai des éléments explicatifs permettant d’identifier les conditions sociales dans lesquelles les discours anti-vaccinaux se créent et se propagent.

3. « Approche géopolitique de la résistance aux vaccinations en France : le cas de l’épidémie de rougeole de 2008-2011 », Thèse soutenue le 7 novembre 2016 à l’Université Paris 8.

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Le cadre légal de la vaccination en France

L’extension de la liste des vaccins obligatoires, qui prend effet au 1er janvier 2018, suscite de nombreuses crispations au sein de la population. Outre les traditionnels arguments sur la protection des libertés individuelles, les adversaires de l’obligation s’appuient de plus en plus sur les ambigüités du cadre légal de la vaccination en France pour défendre leur position.

Pour rappel, trois vaccinations étaient jusqu'à présent obligatoires pour l’ensemble de la population : la diphtérie, le tétanos (deux injections suivies d’un rappel à l’âge de 11 mois, les rappels à différents âges sont ensuite recommandés) et la poliomyélite (primovac-cination et rappels obligatoires jusqu’à l’âge de 13 ans). La vac(primovac-cination contre la fièvre jaune est obligatoire pour les personnes de plus de 12 mois résidant en Guyane française.

Les autres vaccins n'étaient jusqu'alors pas obligatoires sauf pour certains profils (ex. : professionnels de santé ou de la petite enfance). Néanmoins, sur le plan juridique, les contradictions sont patentes et ne manquent pas d’être régulièrement relevées par les associations anti-vaccinales.

L’obligation vaccinale se heurte en effet au principe que « toute personne prend avec le personnel de santé et compte tenu des informations et des préconisations qu’il lui fournit, les décisions concernant sa santé » inscrit dans la loi du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé. Suivant le consentement libre et éclairé du patient « aucun acte médical, ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être réservé à tout moment », une volonté que le médecin est tenu de respecter après avoir informé le patient des conséquences de ses décisions. Le Conseil de l’Ordre des médecins mentionne cependant que « le médecin est dans l’obligation éthique de vaincre les réticences des patients et une telle négligence dans cette circonstance serait dès lors considérée comme une faute de nature à engager sa responsabilité s’il était prouvé que le patient n’en a pas été informé avec conviction » (Gaudelus, 2008). Le médecin peut ainsi être sanctionné par le Conseil de l’Ordre s’il est prouvé qu’il n’a pas rempli son devoir de conseil. Le refus vaccinal est donc clairement un droit, au nom de la liberté de conscience et l’inviolabilité du corps humain, qui rentre en contradiction avec un devoir et parfois une obligation. Si l’obligation n’est pas respectée, l’inscription à l’école peut être refusée mais les sanctions sont rares et le principe de l’obligation fait surtout appel au sens civique des individus.

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Dans le document Rapport d'activité 2016-2017 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires - APHP DAJDP (Page 115-118)