Répercussions psychologiques et spécificités d’un tel traumatisme

Dans le document Rapport d'activité 2016-2017 de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires - APHP DAJDP (Page 149-153)

Le milieu sectaire est fortement pathogène. De par son organisation, ses procédés, sa dynamique groupale, de par la personnalité du Maître, le groupe sectaire a des effets d’aliénation qui entravent le développement psycho-affectif des enfants et plus précisément les processus de matu-ration du Moi de l’enfant. Le milieu sectaire fabrique de la pathologie psychiatrique, induit des troubles psychologiques, génère des symptômes réactionnels post-traumatiques très sévères.

À partir de notre pratique psychothérapeutique auprès de très jeunes adultes, mais aussi auprès d’adultes ayant vécu, enfant, dans un groupe sectaire, ainsi qu’à partir de notre pratique expertale auprès d’enfants vivant dans des groupes sectaires, nous observons un certain nombre d’éléments cliniques qui mettent en évidence :

Une personnalité clivée

Le Maître définit l’identité de chacun, il impose avec la complicité des parents-adeptes une façon d’être au monde : il faut combattre toute subjectivité en soi, ne pas penser, « faire le vide en soi », s’effacer, voire faire fi de soi, « combattre son ego », se détacher de ses affects, se laisser totalement guider par le Maître, incorporer l’identité définie par lui. Et, l’enfant va se retrouver soumis à de multiples procédés pour incorporer cette identité. L’enfant va alors recourir à des défenses d’hyperadapta-tion et à la dissociad’hyperadapta-tion. Cet état de dissociad’hyperadapta-tion procure un sentiment d’irréalité, un sentiment d’indifférence, du détachement, une anesthésie émotionnelle.

Des pensées déliées

Le Maître demande, de façon explicite ou implicite, à chaque membre du groupe, qu’il soit adulte ou enfant, d’obéir. Obéir implique de ne pas penser. Ainsi, penser revient à désobéir et provoque alors chez certains enfants une forte angoisse. L’enfant ne peut s’exprimer sans le recours au discours du Maître : il plaque de multiples phrases-slogans, des formulations et des convictions sans nuance, ni distance. La pensée du Maître occupe tout l’espace de pensée de l’enfant. À côté de cette pensée du Maître incorporée par l’enfant, l’on observe une activité de penser inhibée, anesthésiée, sidérée. L’enfant ne peut exprimer aucun avis personnel, aucun commentaire, aucune critique, il est sans opinion personnelle, il s’interroge très peu et être amené à douter est particuliè-rement angoissant pour lui. Il n’y a pas de travail de la pensée, celle-ci n’est pas libre, ni créative : la pensée de l’enfant apparaît pauvre, comme

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figée par la répétition et les automatismes, fragmentée. La pensée est faite de ruptures, de discontinuités, de cloisonnements, elle est déliée et le clivage est fortement à l’œuvre. L’on observe aussi un défaut de symbolisation.

Des défaillances narcissiques

L’on observe une oscillation entre un sentiment de toute puissance, un sentiment grandiose de soi, une image de perfection de soi et un senti-ment d’indignité, une haine de soi, le sentisenti-ment de n’être rien. Une très mauvaise estime de soi coexiste avec le sentiment d’être supérieur aux autres. Enfin, des sentiments de faute et de culpabilité sont particuliè-rement présents.

Des troubles de l’image du corps

Le corps n’est pas véritablement investi, il est vécu comme étant éthéré, irréel, sans véritable limite. L’enfant est comme coupé de son propre corps, il ressent très peu de sensations.

Des angoisses d’empiètement et d’intrusion

La présence de l’autre est vécue comme étant potentiellement menaçante et intrusive. L’enfant craint de se retrouver à nouveau sous un phéno-mène d’emprise, il craint d’être à nouveau abusé dans la relation, dans l’impossibilité de faire à nouveau confiance, y compris dans un cadre bienveillant d’une prise en charge spécialisée.

Des troubles du lien à l’autre

L’enfant exprime le sentiment d’être comme « à part », seul, isolé des autres, coupé de tous. Ce sentiment s’accompagne d’un certain mépris et d’une grande méfiance à l’égard des autres. Les autres ne l’intéressent pas vraiment et le monde en général lui paraît vide de sens, sans intérêt, futile, voire particulièrement dangereux. Mais, à côté, coexiste un très fort désir de trouver une place dans ce monde, de pouvoir se projeter dans l’avenir, sans le groupe sectaire. Là encore, le clivage est fortement à l’œuvre.

Une invasion psychotique

Certains disent se sentir « possédés » par le Maître, se sentir « surveillés » à distance, observés en permanence par le Maître, celui-ci pouvant agir à distance ou deviner les pensées. Bien souvent, l’enfant vit dans la crainte d’une vengeance à venir du Maître, dans la crainte de représailles.

Aussi, tout évènement ou rencontre est associé à l’influence magique

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du Maître. Des idées et des obligations intérieures lui semblent toujours imposées, voire dictées, l’enfant se sent dirigé à distance, comme télé-guidé, commettant des actes ou prononçant des paroles qui lui semblent comme automatiques. Pendant longtemps, ces symptômes d’allure psychotique peuvent être présents et sources de fortes angoisses, l’en-fant pensant être fou.

Des troubles des conduites

Il s’agit le plus souvent d’attaques contre le corps. Certains enfants s’infligent toutes sortes de restrictions. Pendant longtemps, l’enfant va exercer une emprise sur son propre corps par injonction du Maître. Des scarifications, des comportements à risques ou des tentatives de suicide se rencontrent fréquemment, des addictions sont également possiblement présentes, comme des relations spécifiques à l’alimentation.

Même des années après la séparation physique d’avec le milieu sectaire, les enfants restent sous l’emprise du Maître : ils pensent encore qu’il est tout puissant, qu’il est capable de tout, qu’il détient peut-être la Vérité. La séparation physique d’avec le milieu sectaire ne suffit pas, il faut pouvoir s’en dégager psychiquement. Seulement, la séparation paraît comme impossible à faire, tant cela remet en cause les fondements même de l’identité, tant est forte la crainte de l’effondrement liée à la perte des convictions, au renoncement de l’idéal du groupe et à la rupture des liens avec les parents-adeptes. Face à un profond sentiment de solitude, de vide existentiel et identitaire, les risques de tentative de suicide et de décompensation sont importants. Les enfants victimes des groupes sectaires doivent être protégés et bénéficier d’une prise en charge de qualité. Ils doivent aussi pouvoir compter sur une justice qui reconnaisse les délits et crimes qui ont été commis.

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Bibliographie

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Les maltraitances financières

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