Si la représentation de la réforme sociale d’Alexandre Berenstein est imprégnée de l’idée de progrès appliquée au domaine social, elle n’entretient pas moins un rapport à la fois d’opposition et de dépendance à l’égard du progrès économique. Autant comme expert que comme militant, Alexandre Berenstein conçoit la politique sociale comme un correctif historique du « libéralisme économique. » Dans un éditorial militant pour la révision de la constitution fédérale en 1947, il pense que si « c’est sous le signe du « libéralisme économique » qu’a été placée la loi fondamentale de l’Etat fédéral, (…) qui donc prétendra sérieusement que cette « liberté » puisse aujourd’hui encore servir de base à l’Etat ? » Il estime que « les expériences des années récentes ont démontré aux esprits les plus récalcitrants que la liberté réelle de l’individu ne peut être réalisée que par une législation protégeant les économiquement faibles » et que la Constitution doit donc désormais « s’aventurer dans le

195 Pierre-André Taguieff, Du progrès. Biographie d’une utopie moderne, Paris, EJL, (Librio), 2001, pp. 9-10 ; Frédéric Rouvillois, L’invention du progrès. 1680-1730, Paris, CNRS Éditions, [1996], 2010, p. 9 ; Yohan Ariffin, Généalogie de l’idée de progrès. Histoire d’une philosophie cruelle sous un nom consolant, Paris, Éditions du Félin, 2012, pp. 10, 441 ; Reinhart Koselleck, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, Paris, Éditions de l’EHESS, [1979], 1990, pp. 318-319.

196 Organisation internationale du travail, Déclaration concernant les buts et objectifs de l’Organisation Internationale du Travail (Déclaration de Philadelphie), 10 mai 1944.

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domaine social. »197 Dans son cours sur la politique sociale au début des années 1980, il présente également la politique sociale comme une prérogative moderne de l’Etat :

Dans l’ensemble des pays, les gouvernants ne peuvent plus, à l’heure actuelle, se contenter de mener une politique tendant à maintenir l’ordre public, à développer l’économie, à gérer les finances et à organiser la défense nationale. Ils ne peuvent éluder l’obligation de prendre des mesures destinées à améliorer la situation des personnes défavorisées par le sort et de veiller à une meilleure organisation des structures sociales ; ils doivent en d’autres termes, mener également une politique sociale.198 [Alexandre Berenstein souligne]

Alexandre Berenstein conçoit le progrès social comme indissociable du progrès économique ; ce qui distingue la première notion de la seconde et en constitue le fondement est l’interventionnisme de l’Etat né au XIXe siècle.199 Historiquement, l’intervention de l’Etat a permis une régulation du libéralisme économique qui poursuivait le seul progrès économique et a rendu possible le développement de la politique sociale :

Ces libertés, signe caractéristique du libéralisme, ne pouvaient suffire en face de l’éclosion et de développement de la notion de solidarité et de celle de la justice sociale. (…) Au XIXe et surtout au XXe siècle, une nouvelle phase s’est ouverte. L’interventionnisme était né.200

Alexandre Berenstein fait également de l’interventionnisme l’élément caractéristique distinguant la nature des droits sociaux de celle des droits civils : si les droits civils tendent essentiellement à préserver le citoyen d’une intervention indue de l’Etat, « les droits sociaux sont des pouvoirs d’exiger (…) une prestation positive de la part de l’Etat. »201

Si cette conception du progrès social se présente comme un correctif du libéralisme économique et implique d’abord une approche globale critique des problèmes sociaux engendrés par les seuls progrès technique et économique puis une intervention de l’Etat pour y remédier, elle ne manifeste pas moins une dépendance conceptuelle et pratique au progrès économique. En cohérence avec le paradigme fordiste d’organisation du travail productif qui se généralise en Europe de l’Ouest après la Seconde Guerre mondiale202, il n’y a pas de progrès social sans progrès économique. La croissance économique permet de financer les mécanismes de la politique sociale. Le discours

197 BGE, 2001/25, 4. « Vers le centenaire de l’Etat fédéral », Editorial d’Alexandre Berenstein, Le Peuple, 25 avril 1947.

198 BGE, 2001/25, 6. Présentation du cours sur la politique sociale par Alexandre Berenstein, 1983-84.

199 Ibid.

200 BGE, 2001/25, 23. Alexandre Berenstein, Les droits économiques et sociaux : leur inclusion dans la Convention européenne des droits de l’homme. Problèmes de formulation et d’interprétation, rapport à la Conférence du Conseil de l’Europe sur les droits économiques et sociaux dans les démocraties occidentales, Strasbourg, 5-6-novembre 1981.

201 Ibid.

202 Pierre Dockès, « Les recettes fordistes et les marmites de l'histoire : (1907-1993) », Revue économique, volume 44, n°3, 1993, p. 490.

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d’Alexandre Berenstein est emblématique de cette conception qui lie l’amélioration de la production économique et l’amélioration des conditions sociales :

L’employeur ne doit pas considérer la main-d’œuvre comme un simple « objet du progrès technique » (…) il ne doit pas se préoccuper seulement de l’économique, mais tout autant du social. Les deux faces du problème sont d’ailleurs indissolublement liées.203

Dès lors, le progrès social comme cadre conceptuel de traitement des questions sociales ne remet pas en cause le fonctionnement du système économique ; il se contente de viser sa régulation.

L’usage de l’expression « progrès social » dans les réseaux d’Alexandre Berenstein est ainsi intimement lié à un engagement militant réformiste qui ne remet pas en cause les fondements du capitalisme. Le progrès économique et le progrès social sont étroitement associés. Le recours commun au terme

« progrès » fait écho à une convergence idéologique profonde. Les deux types de progrès sont sous-tendus par la même conviction que la productivité du travail et la croissance économique conduisent à améliorer la société.

La politique sociale est l’ensemble des mesures étatiques permettant de réguler l’économie de marché et d’entrainer une amélioration des conditions sociales. La brochure de présentation du certificat de perfectionnement en politique sociale qu’il crée à l’Université de Genève dans les années 1970 définit la politique sociale « comme l’action des pouvoirs publics en vue du progrès social. »204 Pour Alexandre Berenstein, cette intervention de l’Etat par la politique sociale a deux objectifs pratiques : d’une part, l’amélioration du « niveau de vie et [de] la condition matérielle et morale » du plus grand monde ; d’autre part, la répartition entre les individus « des bienfaits résultant des progrès de la science et de la technique et de l’accroissement constant de la productivité du travail. »205 Enfin, c’est dans le cadre de ce dispositif politique étatique et de ses buts qu’il faut comprendre le recours au droit. Celui-ci ne constitue pour Alexandre Berenstein qu’un instrument au service des buts poursuivis. Par conséquent, la conception du progrès social d’Alexandre Berenstein implique les moyens auxquels il recourt, à savoir l’intervention juridique et politique de l’Etat dans un but d’amélioration et de répartition. Le cadre conceptuel est inextricablement lié au positionnement réformiste d’Alexandre Berenstein parmi les acteurs de la réforme sociale.

203 BGE, 2001/25, 8. « Le salaire garanti », rapport rédigé par Alexandre Berenstein en vue du congrès de Milan de l’AIPS, 1955-1956.

204 BGE, 2013/23. Brochure de présentation du certificat de perfectionnement en politique sociale, Université de Genève, 1980-82.

205 BGE, 2001/25, 22C. Allocution du Professeur Alexandre Berenstein, Président de l’Association internationale pour le progrès social, compte-rendu du congrès international de Genève, 20-22 mai 1970.

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Dans le document Alexandre Berenstein et la construction transnationale du progrès social après la Seconde Guerre mondiale : implantation genevoise, réseaux transnationaux et logiques d'échelle (Page 46-49)

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