L’organisation du Congrès international de la SIDTSS en Pologne en 1970 va fortement mettre à mal la prétention d’universalité scientifique exempte des clivages politiques de la guerre froide. En 1967, le Comité des sciences juridiques de l’Académie polonaise des sciences et la section polonaise de la SIDTSS présidée par le professeur Szubert proposent d’accueillir le prochain congrès de la Société.

Ce 7e Congrès de la Société s’annonce comme le premier dans un des pays d’Europe de l’Est. Dans un premier temps, cette invitation pose un problème d’ordre pratique pour l’ambition universelle : les Polonais informent qu’ils ne pourront pas assurer une traduction simultanée des débats dans les quatre langues de la Société comme c’est le cas habituellement mais uniquement en français, anglais et en russe.485 Cela signifierait que pour la première fois lors d’un congrès de la SIDTSS, il n’y aurait pas de traduction simultanée en allemand et en espagnol. Si les Polonais invoquent des raisons techniques et financières486, notamment le fait qu’ils n’ont pas de traducteurs internes qui connaissent les quatre langues et qu’il est trop coûteux d’en faire venir, il apparait que l’imposition du russe, dont il est précisé qu’il agira d’une langue « ayant dans les débats une place égale aux deux autres »487, répond à une volonté d’affirmer politiquement l’identité du bloc de l’Est qui s’inscrit dans une stratégie de diplomatie culturelle et sociale. Le comité exécutif doit se positionner par rapport aux conditions polonaises. D’un côté, l’abandon de l’allemand et de l’espagnol comme langues de congrès est une

481 BGE, 2001/25, 19B. Procès-verbal de la réunion des professeurs du 11 août 1973.

482 BGE, 2001/25, 19B. Lettre d’Alexandre Berenstein à Regina de Sola Canizares, 3 septembre 1973.

483 BGE, 2001/25, 19C. Documents et correspondance concernant l’EIDTC.

484 BGE, 2001/25, 7. Alexandre Berenstein, Les origines et le développement de la Société Internationale de Droit du Travail et de la Sécurité Sociale, Genève, 1995.

485 BGE, 2001/25, 10. Lettre des présidents de la section polonaise de la SIDTSS et du Comité des sciences juridiques de l’Académie polonaise des sciences à Alexandre Berenstein, 3 avril 1967.

486 BGE, 2001/25, 10. Circulaire S/9, SIDTSS, février 1968.

487 BGE, 2001/25, 10. Lettre des présidents de la section polonaise de la SIDTSS et du Comité des sciences juridiques de l’Académie polonaise des sciences à Alexandre Berenstein, 3 avril 1967.

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rupture dans les pratiques de la Société qui met à mal sa dimension internationale, surtout par rapport à la frange très active sudaméricaine, de l’autre le refus de l’invitation serait un signal de fermeture par rapport à l’opportunité d’organiser des congrès ailleurs qu’en Europe de l’Ouest et serait interprété politiquement par les pays du bloc de l’Est. Dans une lettre au trésorier de la Société, Alexandre Berenstein prend position en faveur de l’acceptation :

Personnellement, je pense qu’il faut accepter cette proposition ; mais nous aurons naturellement des difficultés de la part des pays de langue espagnole. Il serait toutefois catastrophique que la proposition soit rejetée. Il ne sera pas possible de tenir un Congrès ailleurs qu’en Europe occidentale si nous maintenons nos exigences antérieures.488

La correspondance échangée entre Folke Schmidt et Alexandre Berenstein à cette occasion montre que l’enjeu d’universalité de la Société est en centre de ce débat comme ce dernier l’exprime en avril 1967 :

Je me rends compte que si l’exigence des quatre langues est maintenue, il sera sans doute impossible de tenir un Congrès ailleurs qu’en Europe occidentale ou aux USA, ce qui mettrait en péril l’universalité de la Société.489 Les membres du comité exécutif sont consultés en mai 1967 et acceptent unanimement les conditions polonaises.490 Parallèlement, Folke Schmidt et Alexandre Berenstein essaient d’exploiter la collaboration scientifique de la Société avec l’Association internationale de sécurité sociale pour trouver une solution pour la traduction simultanée en allemand et en espagnol. L’AISS vient de constituer une commission juridique afin de traiter le problème du contrôle de la gestion des institutions de sécurité sociale et recherche la collaboration de la SIDTSS. Il est alors envisagé que la réunion de cette commission se tienne à Varsovie en 1970 juste avant le congrès afin que les traducteurs de l’AISS puissent être mis à disposition de la SIDTSS pour leur congrès, en échange de leur participation à la réunion.491

Dans un deuxième temps, la décision suédoise de boycotter le Congrès de Varsovie qui intervient au début de l’année 1969 menace de déclencher une division de guerre froide au sein de la SIDTSS. Les archives ne sont pas explicites sur les raisons exactes de ce boycott ; il apparaît qu’il est lié au contexte de participation polonaise à l’intervention militaire soviétique qui met fin au Printemps de Prague en août 1968. On apprend que la décision de boycott suédois est spécifiquement dirigée contre la Pologne en tant qu’Etat des « Warsaw states », que ce mot d’ordre pourrait potentiellement être suivi par d’autres sections ou membres de la SIDTSS et qu’ « à la suite des événements », le professeur

488 BGE, 2001/25, 10. Lettre d’Alexandre Berenstein à Edwin R. Teple, 6 avril 67

489 BGE, 2001/25, 10. Lettre d’Alexandre Berenstein à Folke Schmidt, 5 avril 67.

490 BGE, 2001/25, 10. Circulaire CE/18, SIDTSS.

491 BGE, 2001/25, 10. Lettre d’Alexandre Berenstein à Folke Schmidt, 29 décembre 1967.

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Tchécoslovaque Witz, qui devait rédiger un rapport spécial sur la politique des salaires dans les pays socialistes, déclare qu’il ne peut plus s’en charger.492 Ces différents éléments nous font penser que la décision suédoise est soit une protestation directe contre la participation militaire de la Pologne à l’invasion de la Tchécoslovaquie en août 1968 dans le cadre du Pacte de Varsovie, soit une réaction à certaines conséquences académiques de cette intervention et de la normalisation tchécoslovaque dans l’organisation du congrès ou les relations entre universitaires polonais et tchécoslovaques.

Le fait que la décision de boycott provienne uniquement d’une section nationale, et qui plus est de Suède, pays politiquement neutre dans le contexte de guerre froide, s’explique par le caractère politique de la section suédoise. Alors que la plupart des sections nationales de la SIDTSS n’ont pas de personnalité juridique et sont simplement un regroupement plus ou moins structuré des représentants du monde académique membres de la SIDTSS de ce pays, la section suédoise équivaut à l’Association du droit du travail (Arbetsrättsliga föreningen). Créée en 1954 à l’initiative de Folke Schmidt, cette association a l’ambition de réunir des théoriciens et des praticiens du droit du travail pour non seulement promouvoir le droit du travail mais aussi traiter de « problèmes connexes du marché du travail. »493 L’addition d’une dimension politique au but habituellement exclusivement scientifique des sections nationales permet de comprendre la prise de position politique de l’Arbetsrättsliga föreningen au tout début de l’année 1969. Quoi qu’il en soit, si Alexandre Berenstein dit très bien comprendre l’attitude suédoise, il relève le risque de crise et de scission de la SIDTSS pour des raisons politiques :

Je constate que si la Société refusait l’organisation du Congrès par la Pologne, il en résulterait probablement une grave scission ; les pays de l’Est pourraient se retirer de la Société. En effet, nous ne sommes pas dans la même situation que s’il fallait actuellement décider d’aller en Pologne, mais comme le rappelle Szubert, une décision formelle a déjà été prise. Le refus de se rendre en Pologne serait considéré par ce pays comme un désaveu.494 À la suite de la décision de boycott de la section suédoise, Alexandre Berenstein et Folke Schmidt vont tout faire pour que cette décision ne contamine pas le réseau transnational de la SIDTSS. Folke Schmidt convainc son association de ne pas faire d’appel au boycott ou toute autre action directe à l’instar d’une demande de déplacement de lieu du congrès auprès du comité exécutif de la SIDTSS.

Lorsqu’il retrace l’historique de la SIDTSS en 1995, Alexandre Berenstein mentionne le 7e Congrès de la SIDTSS tenue à Varsovie en 1970 en soulignant qu’il s’agit du premier et seul congrès qui a eu lieu dans un pays de l’Europe de l’Est et qu’il a été « réussi comme les précédents. »495 Il ne spécifie

492 BGE, 2001/25, 19. Correspondance entre Alexandre Berenstein et Folke Schmidt, février 1969.

493 Site internet de l’Arbetsrättsliga föreningen.

494 BGE, 2001/25, 10. Lettre d’Alexandre Berenstein à Folke Schmidt, 7 février 1969.

495 BGE, 2001/25, 7. Alexandre Berenstein, Les origines et le développement de la Société Internationale de Droit du Travail et de la Sécurité Sociale, Genève, 1995.

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pas que son organisation a sensiblement mis à mal la prétention de la SIDTSS à constituer un espace étanche à toute influence politique, capable de rassembler de manière universelle les experts du droit social sur un terrain exclusivement scientifique.

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Dans le document Alexandre Berenstein et la construction transnationale du progrès social après la Seconde Guerre mondiale : implantation genevoise, réseaux transnationaux et logiques d'échelle (Page 107-111)

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