Les symptômes de vérification

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2. Cadre théorique

2.3. Les symptômes de vérification

Les symptômes de vérification sont des compulsions. Selon la revue de la littérature de Markarian et al., en 2010, les vérifications sont les symptômes les plus fréquemment rencontrés au sein des TOC (80%). Ces mêmes symptômes s’observeraient dans 15% de la population générale (Stein et al., 1997). Les personnes qui présentent ce type de symptômes ont tendance à vérifier de manière répétée si certaines actions finies ont bien été réalisées.

Ainsi, ces personnes vérifient plusieurs fois que la porte est bien fermée ou encore que les plaques de la gazinière sont bien éteintes. Selon le DSM-5, les pensées intrusives telles que

« si je ne ferme pas ma porte correctement, quelqu’un pourrait rentrer chez moi », entraînent chez les personnes qui en font l’expérience, une anxiété. Les comportements de vérification se mettent alors en place afin de diminuer cette anxiété (Summerfeldt, 2004).

Nous allons maintenant voir que l’évaluation des symptômes de vérification peut se faire de différentes manières : par l’utilisation d’un entretien semi-structuré, par l’emploi de questionnaires auto-rapportés ou par l’utilisation de tâches instrumentales.

2.3.2. Evaluation

L’évaluation du TOC, et plus particulièrement des symptômes de vérifications, se fait par le biais d’un entretien semi-structuré, notamment la Yale-Brown Obsessive Compulsive Scale (Y-BOCS ; Goodman et al., 1989) ainsi que par le biais de questionnaires tels que l’Obsessive Compulsive Inventory Revised (OCI-R ; Foa et al., 2002).

La Y-BOCS est un entretien semi-structuré qui permet d’évaluer la sévérité des symptômes du TOC. L’examinateur explore les symptômes à l’aide d’une liste des obsessions et compulsions actuelles et passées de l’individu. Il définit par la suite les trois obsessions et les trois compulsions dont le patient souffre principalement, ainsi que les trois principales situations qu’il tente d’éviter actuellement. L’expérimentateur note la durée, la gêne occasionnée dans la vie quotidienne, l’anxiété résultante, la résistance (c’est-à-dire l’effort fourni pour résister aux obsessions ou aux compulsions) et le degré de contrôle. Chaque item est coté sur une échelle en quatre points (allant de 0 = « pas de symptôme » à 4 = « symptôme extrême »). Deux scores sont alors obtenus : un score d’obsessions et un score de compulsions. Le score total est compris entre 0 et 40.

L’OCI-R est un questionnaire auto-rapporté composé de 18 items évaluant six facteurs : le lavage, la vérification, les obsessions, la neutralisation, le rangement et l’accumulation. Dans le cas de la vérification, l’individu juge ses symptômes à l’aide de trois items : « 2. Je vérifie les choses plus souvent que nécessaire », « 8. Je vérifie de manière répétée les portes, les fenêtres, les tiroirs, etc. », et « 14. Je vérifie de manière répétée les robinets de gaz et d’eau ainsi que les interrupteurs après les avoir éteints ». L’individu indique dans quelle mesure la situation décrite par un item l’a perturbé ou dérangé durant le dernier mois en répondant sur une échelle en cinq points (allant de 0 = « pas du tout » à 4 =

« extrêmement »). Le score total de l’OCI-R est compris entre 0 et 72 et le score de la sous-échelle des symptômes de vérifications entre 0 et 12 ; un score de 12 reflétant une grande tendance à la vérification.

Outre l’entretien semi-structuré et les questionnaires auto-rapportés, il est possible d’évaluer quantitativement les comportements de vérification au moyen d’une tâche comportementale. Ainsi, Rotge et al. (2008) ont mis en place une tâche qui permet aux

participants de vérifier leurs productions. Les auteurs ont recruté 50 patients présentant un TOC et 50 personnes contrôles. Ils ont administré la Y-BOSC aux patients afin de déterminer deux groupes : un groupe avec des symptômes de vérification et un groupe sans symptôme de vérification. La tâche à proprement parler se déroule ainsi : les participants doivent déterminer si une image est similaire ou non à celle qu’ils ont vu auparavant. Après avoir fait leur choix, les participants ont l’opportunité de retourner en arrière afin de vérifier si l’image est réellement identique à l’autre. Cette opportunité de vérifier est infinie. Les résultats indiquent qu’il n’y a aucune différence de performance entre les trois groupes (contrôles, patients avec des symptômes de vérification et patients sans symptôme de vérification). Ainsi, tous les participants obtiennent le même nombre d’essais corrects. En revanche, il y a une différence concernant le nombre de vérifications entre les trois groupes. Les patients présentant des symptômes de vérification vérifient plus que les autres participants lorsqu’il s’agit de comparaisons d’images identiques. De plus, dans ce même groupe, plus la tâche avance et plus ils vérifient. Ce qui est également intéressant de relever, c’est que les patients avec des symptômes de vérification prennent plus de temps pour faire leur choix (images identiques ou différentes). Rotge et al. (2008) concluent que le fait de prendre plus de temps à répondre est marqueur de doute et d’incertitude. En outre, le fait de vérifier est adaptatif. En effet, les patients avec des symptômes de vérification développent des stratégies dans le but de freiner l’augmentation du doute. Ces stratégies sont des comportements de vérification. Cette tâche permet de distinguer les différents sous-groupes mais cela reste une tâche qui n’est pas écologique (non pertinente et non représentative dans la vie quotidienne). Nous verrons que, pour ce travail, nous nous sommes basés sur cette tâche de Rotge et al. (2008) mais que nous l’avons rendue la plus écologique possible.

2.3.3. Caractéristique phénoménologique : le sentiment d’incomplétude

La définition des symptômes de vérification spécifie que les pensées intrusives causent une anxiété chez les individus qui en souffrent. C’est en réponse à cette anxiété qu’ils mettent en place des comportements de vérification. Cependant, Summerfeldt (2004) mentionne que certaines personnes ne présentent pas un profil d’anxiété. En revanche, elles ont un sentiment d’insatisfaction en regard de l’action qui vient de se réaliser. C’est ce sentiment qui les mènerait à vérifier excessivement leurs actions. Nous allons désormais nous attarder sur ce sentiment, appelé sentiment d’incomplétude.

Le sentiment d’incomplétude serait associé à la sensation qu’une action n’a pas été réalisée convenablement (Taylor et al., 2014). Plus spécifiquement, les personnes qui font l’expérience de ce sentiment d’incomplétude ont l’impression d’avoir réalisé l’action de manière incomplète. Le sentiment d’incomplétude a été décrit il y a plus d’un siècle par Pierre Janet (Pitman, 1987a) comme étant un sentiment d’imperfection, qui découle de la perception qu’une action ou une intention n’a pas été complètement réalisée. Plus récemment, d’autres auteurs appellent ce sentiment d’incomplétude des « not just right experiences » (NJREs) (Coles, Frost, Heimberg, & Rhéaume, 2003 ; Coles, Heimberg, Frost, & Steketee, 2005).

Dans une de leurs deux études, Coles et al. (2003) ont fait passer à 119 participants un questionnaire évaluant le sentiment d’incomplétude, avec des items tels que « quand je ferme la porte de mon réfrigérateur, j’ai l’impression qu’elle n’est pas parfaitement fermée2 », un questionnaire évaluant les symptômes du TOC, le Padua Inventory (PI ; Sanavio, 1988) et deux questionnaires évaluant le perfectionnisme. Les auteurs ont montré une relation positive entre le questionnaire évaluant le sentiment d’incomplétude et le PI. La population étant une population non clinique, ceci démontre que nous pouvons observer ce sentiment d’incomplétude chez des personnes issues de la population tout venant.

En prenant une population clinique, Ferrão et al. (2012) observent une association entre la présence d’un sentiment d’incomplétude et un score élevé à la Y-BOSC (items compulsions). Très récemment, Sica et al. (2015) ont montré que les NJREs sont spécifiques à la population clinique présentant un TOC. Les auteurs ont comparé cette population à trois autres populations que sont les personnes présentant un trouble alimentaire, les personnes souffrant d’une addiction aux jeux et les personnes atteintes de trichotillomanie (trouble qui consiste à s’arracher les cheveux). Il en ressort que les personnes présentant un TOC rapportent un niveau plus élevé de NJREs.

Dans le cas de ce travail, nous nous intéressons plus particulièrement au lien entre le sentiment d’incomplétude et les comportements de vérification. Ainsi, Coles et al. (2003) ont procédé à une deuxième étude sur 242 participants, utilisant un questionnaire évaluant le sentiment d’incomplétude et un questionnaire (OCI) évaluant les symptômes du TOC (vérification, lavage etc.). Les auteurs ont montré que la plus grande corrélation est entre le sentiment d’incomplétude et les symptômes de vérification. Ainsi, plus les personnes ont une tendance à vérifier et plus elles rapportent un sentiment d’incomplétude en regard des actions effectuées. Summerfeldt (2004) et Tollin, Brady et Hannan (2008) ont aussi mis en évidence

2 Traduction libre de l’anglais de l’item : « When closing the refrigerator door, I have the feeling that it may not be perfectly closed ».

le lien entre un sentiment d’incomplétude et la tendance à vérifier. Nous allons maintenant aborder le mécanisme pathogénique potentiel à l’origine de cette caractéristique du symptôme de vérification qu’est le sentiment d’incomplétude. En effet, cette sensation de non-atteinte du but a été mise en lien avec une expérience perturbée de l’action. En d’autres termes, la littérature rapporte qu’un défaut de contrôle de l’action, c’est-à-dire une difficulté à juger si une action a été complètement réalisée (but atteint), s’exprime sous la forme du sentiment d’incomplétude.

2.3.4. Mécanisme pathogénique potentiel : le contrôle de l’action

Le contrôle de l’action permet à l’individu d’évaluer si l’action qu’il a effectuée et le résultat qui en a découlé correspondent à ce qu’il avait prévu d’effectuer. Plus précisément, le rôle du contrôle de l’action est de générer un signal positif quand l’action réalisée correspond au but prévu et de générer un signal d’erreur en cas de discordance entre l’action réalisée et le but planifié (Pitman, 1987b). Selon son modèle cybernétique, Pitman (1987b) énonce que des signaux d’erreurs excessifs et hyperactifs seraient une caractéristique commune à tous les patients présentant un TOC. Ces signaux d’erreurs conduiraient à des comportements qui ont pour but de corriger cette erreur et de mener alors à un signal de concordance entre l’action réalisée et les attentes de l’individu.

Les personnes présentant des symptômes de vérification rencontreraient régulièrement des signaux d’erreurs et auraient donc des difficultés à percevoir une concordance entre l’action qui a été réalisée et ce qui était planifié. Un déficit de contrôle de l’action jouerait un rôle dans la perception d’avoir réellement réalisé l’action (Belayachi & Van der Linden, 2010). Selon ces auteurs, les signaux positifs de concordance mènent à une impression d’avoir fait l’action (« feeling of doing »). Et cette impression constituerait un indice suggérant la satisfaction d’un but et conduirait alors à la fin de l’action. De ce fait, une impossibilité à générer des signaux positifs de concordance mènerait à ne pas avoir ce sentiment d’avoir fait l’action en regard de ce qui était prévu (buts/plans). Ainsi, le sentiment d’incomplétude naîtrait de cette incapacité. Les personnes à propension vérificatrice auraient alors le besoin de procéder à des comportements afin de s’assurer que le but a bien été atteint.

De plus, percevoir une concordance entre ce qui était attendu et ce qui a été fait serait responsable du sentiment d’agentivité c’est-à-dire le sentiment que les résultats ont été causé par une action réalisée par un individu et que ces résultats correspondent au but attendu (Aarts, Custers, & Wegner, 2005). Sachant que le TOC est lié à un contrôle anormal de

l’action (Hajcak & Simons, 2002), Belayachi et Van der Linden (2010) se sont intéressés dans leur étude au sentiment de faire (« feeling of doing ») chez les personnes qui vérifient.

Les auteurs ont fait passer à 107 participants l’OCI-R et la tâche développée par Aarts et al. (2005) dans laquelle les auteurs activent les effets d’une action, avant celle-ci, sans que la personne n’en soit consciente. Les individus ont alors l’impression que ce sont eux qui ont réalisé l’action alors qu’en réalité c’est toujours l’ordinateur qui cause l’action. Belayachi et Van der Linden (2010) ont montré une corrélation négative entre les symptômes de vérification et le sentiment d’avoir fait l’action : ainsi, les participants à tendance vérificatrice ont moins le sentiment d’avoir accompli l’action. Et ce faisant, cela les conduirait à davantage de doutes ou de sentiment d’incomplétude qui les mènerait à davantage vérifier leurs actions.

Les résultats des études comportementales sont appuyés par des études en neuroimagerie. En effet, Ridderinkhof, Van der Wildenberg, Segalowitz et Carter (2004) indiquent que le contrôle de l’action serait sous-tendu notamment par le cortex cingulaire rostral. De nombreuses études mentionnent que les patients avec un TOC ont une activité excessive dans cette région du cerveau et aussi dans le cortex orbito-frontal et les ganglions de la base également associées au contrôle de l’action (Nieuwenhuis, Nielen, Mol, Hajcak, &

Veltman, 2005). D’autres études en potentiels évoqués, notamment celle de Gehring, Himle et Nisenson en 2000, mettent en évidence une négativité correspondant à une erreur (un potentiel évoqué impliqué dans le contrôle de l’action) qui est augmentée chez les patients présentant un TOC. De plus, les auteurs ont montré que l’augmentation de cette négativité corrèle avec la sévérité des symptômes. Enfin, les auteurs confirment une fois de plus que les régions impliquées sont les régions frontales et les régions du cortex cingulaire antérieur.

Le cortex cingulaire antérieur serait donc la structure cérébrale qui générerait un signal d’erreur afin d’informer l’individu de corriger son comportement. Chez les personnes ayant un TOC, il y a une hyperactivation dans cette région que ce soit pour des actions réellement mal réalisées que pour des actions bien réalisées (qui ont atteint leur but).

Les études mentionnées s’intéressent au TOC en général c’est-à-dire qu’elles ne font pas la différence entre chaque symptôme. Cependant, une étude a très récemment confirmé une sur-activation du cortex cingulaire antérieur chez les personnes présentant des symptômes de vérification (Murayama et al., 2013).

Pour résumer, les personnes à propension vérificatrice auraient un déficit de contrôle de l’action, représenté par le cortex cingulaire antérieur, qui les empêcherait d’intégrer les conséquences de leurs actions en regard du but souhaité. Ceci mènerait à un sentiment d’incomplétude, c’est-à-dire à avoir un sentiment d’imperfection, que l’action n’a pas été

réalisée correctement. Ainsi, ces personnes s’engageraient dans des comportements afin de vérifier constamment si leurs actions ont atteint le but désiré. Dans le présent travail, nous nous sommes intéressés au mécanisme qui pourrait être à l’origine d’une perturbation du contrôle de l’action c’est-à-dire le niveau d’identification de l’action (les représentations de l’action). En effet, Van der Weiden, Aarts et Ruys (2010) ont mis en évidence un lien entre l’impression d’avoir fait l’action (« feeling of doing ») et le niveau d’identification de l’action.

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