Interprétation des résultats principaux

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5. Discussion

5.1. Interprétation des résultats principaux

La présente étude avait pour objectif d’explorer le lien entre une induction d’une focalisation de l’attention sur un niveau d’identification de l’action particulier (haut ou bas) et les comportements de vérification. Nous prédisions qu’une induction d’une focalisation de l’attention sur un bas niveau d’identification de l’action chez des personnes issues de la population générale pendant la création de l’intention de l’action (expérience 1) ou pendant la réalisation de l’action (expérience 2) allait mener à davantage de vérifications des productions qu’une induction d’une focalisation de l’attention sur un haut niveau d’identification de l’action. Nous nous attendions également à trouver une corrélation positive entre le doute et les comportements de vérification (Rotge et al., 2008). De plus, dans le but de confirmer les résultats trouvés par Belayachi et Van der Linden (2009), nous faisions l’hypothèse qu’un haut score obtenu au BIF (c’est-à-dire une représentation de l’action vue en termes de but) corrèle négativement avec les symptômes de vérification mesurés par l’OCI-R. Nous nous attendions aussi à trouver une corrélation négative entre un haut niveau d’identification de l’action mesuré par le BIF et le sentiment d’incomplétude mesuré par l’OC-TCDQ. Enfin, une dernière hypothèse que nous avancions concernait une corrélation positive entre le sentiment d’incomplétude mesuré par l’OC-TCDQ et les symptômes de vérification mesurés par l’OCI-R (Coles et al., 2003 ; Summerfeldt, 2004 ; Tollin et al., 2008).

Nous allons désormais faire un retour sur les résultats de cette étude. Les analyses de variance n’ont que partiellement confirmé notre hypothèse principale. L’induction d’une focalisation de l’attention sur un bas niveau d’identification de l’action entraîne davantage de comportements de vérifications que l’induction d’une focalisation de l’attention sur un haut niveau d’identification de l’action, seulement dans l’expérience 1, c’est-à-dire lorsque l’induction s’est faite pendant la création de l’intention d’agir ; dans l’expérience 2 (l’induction pendant la réalisation de l’action), l’analyse de variance n’a pas mis en évidence de différence entre les groupes. Ces résultats ont été observés indépendamment de la réussite à la tâche de vérification. En effet, les trois groupes ont performé de la même manière (pourcentage de réussite à la tâche). Ainsi, l’induction d’une focalisation de l’attention sur un niveau d’identification de l’action n’a aucun impact sur la réussite à la tâche. Nous pouvons désormais tenter d’expliquer les deux résultats mentionnés ci-dessus.

En premier lieu, une focalisation de l’attention sur les aspects de bas niveau pendant la création de l’intention de l’action peut perturber le maintien du but (la température demandée). En effet, Belayachi et Van der Linden (2013) mentionnent dans leur article la relation entre le niveau d’identification de l’action et l’activation automatique des représentations du but pendant le traitement de l’action. Ils concluent qu’une personne focalisant son attention sur un bas niveau d’identification de l’action a plus de difficulté à maintenir les représentations du but de l’action qu’une personne focalisant son attention sur un haut niveau. Cette difficulté pourrait expliquer pourquoi les personnes vérifient. En effet, lorsque l’action a été réalisée, étant donné que la personne a eu des difficultés à maintenir le but, un signal d’erreur est alors généré par le contrôle de l’action, lui indiquant que l’action réalisée ne correspond pas au but. Ce signal d’erreur mène à un sentiment d’incomplétude ou à un doute et ainsi la personne ressent le besoin de vérifier son action.

En second lieu, le résultat observé dans l’expérience 2 (l’induction pendant la réalisation de l’action) peut s’expliquer par la directionnalité de la relation entre le niveau d’identification de l’action et les comportements de vérifications. En effet, Belayachi et Van der Linden (2009) suggèrent que la vérification est peut-être la cause et non la conséquence.

Ainsi, les personnes ayant tendance à vérifier régulièrement leurs actions, focaliseraient leur attention sur les aspects procéduraux pendant la réalisation de l’action afin de s’assurer que leur action a été menée à bien. Ceci leur permettrait de ne pas s’engager dans des comportements de vérifications. De ce fait, dans l’expérience 2, les personnes qui focalisent leur attention sur les aspects procéduraux et moteurs pendant la réalisation de leur action, n’ont pas ressenti le besoin de vérifier. Cependant, nous avons constaté un résultat, en accord avec nos hypothèses, qui pourrait mener à une toute autre explication.

Assurément, nous avons observé une différence tendancielle entre les groupes en ce qui concerne les réponses correctes avec une évaluation « je ne sais pas si j’ai correctement reproduit le modèle » tant dans l’expérience 1 que dans l’expérience 2 : les participants ayant été invité à focaliser leur attention sur un bas niveau d’identification de l’action auraient plus de doutes quant à leurs productions. Ce résultat va dans le sens de la logique de notre hypothèse principale. En effet, une focalisation de l’attention sur un bas niveau d’identification de l’action semblerait entraîner davantage un sentiment d’incomplétude, un doute ou une incertitude en regard de l’action qui a été effectuée alors qu’elle a bel et bien été réalisée correctement. Dans l’expérience 1, dans laquelle l’induction se faisait pendant la création de l’intention d’agir, ce sentiment d’incomplétude pourrait expliquer les

comportements de vérification qui en résultent. En revanche, nous avons vu que les comportements de vérifications ne diffèrent pas entre les groupes dans l’expérience 2, dans laquelle l’induction se faisait pendant la réalisation de l’action. Nous avons mentionné plus haut que ceci pourrait être dû à la directionnalité de la relation entre le niveau d’identification de l’action et les comportements de vérification. Néanmoins, nous observons un doute (résultat tendanciel) tout de même chez les personnes induites à bas niveau. Et malgré ce doute et l’incertitude des participants quant à leurs actions, ces derniers ne semblent pas ressentir le besoin de vérifier. Nous pourrions expliquer cette observation par le fait que la tâche de vérification ne semble pas impliquer un réel danger de commettre une erreur (nous verrons plus loin que l’évitement du danger est également associé à la vérification). Afin de pallier cette limite méthodologique, pour les prochaines études nous pourrions envisager de s’inspirer de la tâche créée par van den Hout et Kindt’s (2003) reprise par Linkovski, Kalanthroff, Henik et Anholt en 2013. Cette tâche se déroule en plusieurs étapes principales et demande aux participants soit de fermer le gaz, soit de l’ouvrir. Lors de l’entraînement à la tâche, les participants doivent allumer tous les boutons de gazinière (six au total) puis les éteindre. Ensuite, les participants évaluent quels boutons ils pensent avoir bien éteints. Un faux feedback leur était alors donné, indiquant que trois sur les six boutons n’avaient pas été correctement éteints, dans le but de s’assurer que les participants prennent au sérieux le fait d’éteindre correctement le gaz et de vérifier si c’est bien éteint. Ainsi, cette procédure expérimentale pourrait davantage inciter les participants à considérer avec importance la tâche et les encourager à vérifier dès qu’ils ont un doute ou une incertitude.

Les analyses corrélationnelles réalisées entre les réponses correctes avec un doute sur la réponse (« je ne sais pas si j’ai correctement reproduit le modèle ») et le pourcentage de vérifications révèlent un lien positif extrêmement significatif dans les deux expériences. Ces résultats vont d’une part dans le sens de notre hypothèse et d’autre part dans le sens des conclusions de Rotge et al. (2008) : plus il y a un doute sur la reproduction correcte du modèle et plus les participants vérifient. Afin de corroborer davantage les résultats de Rotge et al.

(2008), nous aurions pu nous intéresser aux temps de réponses, notamment le temps mis pour reproduire le modèle mais également le temps mis pour répondre à la question « Pensez-vous avoir correctement reproduit le modèle ? » et à la question « Désirez-vous revenir en arrière ? ». Ces analyses de temps auraient pu nous fournir un appui supplémentaire sur le doute que ressentent les participants. En effet, Rotge et al. mettent en évidence, en 2008, des temps de réponses plus longs chez les personnes à tendance vérificatrice, indiquant un doute

et une incertitude quant à la réponse, spécifiquement lorsque que celles-ci s’engagent dans des comportements répétitifs de vérifications. Les auteurs font la conclusion d’un lien entre le doute et les comportements de vérifications.

Les corrélations effectuées dans l’expérience 1 et dans l’expérience 2 entre le score au BIF et le score de vérification mesuré par l’OCI-R montrent un lien nul ou non significatif.

Ces résultats paraissent surprenants après lecture de l’article de Belayachi et Van der Linden (2009). Assurément, ces auteurs ont mis en évidence une corrélation négative entre un haut niveau d’identification de l’action et les symptômes de vérification. Nous aurions donc dû trouver une corrélation négative entre le BIF et les symptômes de vérification auto-rapportés mesurés par l’OCI-R. Une explication qui pourrait justifier cette absence de résultat concerne la taille de l’échantillon. Belayachi et Van der Linden (2009) disposaient d’un échantillon de 123 participants, soit un échantillon environ quatre fois plus grand que nos échantillons de 30 participants de nos deux expériences. Ainsi, les prochaines études devront s’assurer que la taille de l’échantillon est assez importante dans l’objectif de répliquer les résultats de Belayachi et Van der Linden (2009).

Nous n’avons pas observé de corrélation négative entre le BIF et le sentiment d’incomplétude mesuré par l’OC-TCDQ dans l’expérience 1 ni dans l’expérience 2. Ce résultat paraît étonnant au vu de la théorie présentée dans la partie cadre théorique. En effet, si les personnes ont tendance à focaliser leur attention sur un haut niveau d’identification de l’action, alors elles ont accès au but final de leurs actions. Cet accès au but final permet de générer un signal de « matching », de concordance, comme quoi l’action réalisée correspond au but souhaité. Ce signal de concordance indiquant la fin de l’action mène à un sentiment d’avoir entièrement complété l’action (Gehring et al., 2000). Nous n’avons pas d’explication particulière quant à nos résultats, si ce n’est, à nouveau, la taille de nos deux échantillons de 30 participants chacun. Plus l’échantillon est grand, plus il peut mettre en évidence des effets et plus il peut augmenter la puissance des résultats statistiques. Pour les études futures, il sera alors primordial d’augmenter le nombre de participants afin d’observer un lien négatif entre le BIF et le sentiment d’incomplétude.

Nous avons trouvé une corrélation positive tendancielle entre le sentiment d’incomplétude mesuré par l’OC-TCDQ et la vérification auto-rapportée mesurée par l’OCI-R tant dans l’expérience 1 que dans l’expérience 2. Cette tendance va dans le sens de notre hypothèse et des résultats trouvés par Coles et al. (2003), Summerfeldt (2004) et Tollin

et al. (2008) qui ont mis en évidence cette corrélation entre le sentiment d’incomplétude et la vérification. Notre analyse corrélationnelle menée démontre tendanciellement ce lien positif entre le sentiment d’incomplétude et la vérification. De ce fait, plus les participants rapportent un sentiment d’incomplétude par rapport à des actions routinières, plus ils ont tendance à les vérifier. Ce lien n’est en outre non indicatif du sens de la causalité. Ainsi, pour les prochaines études il serait intéressant de voir si le sentiment d’incomplétude est un facteur prédictif des comportements de vérifications ou inversement. Ecker et Gönner (2008) ont auparavant mis en évidence que la vérification prédit l’incomplétude. Les auteurs ont procédé à trois analyses de régressions linéaires et ont montré que seule la vérification prédit l’incomplétude dans les trois analyses. Plus récemment, Cougle et al. (2013) ont montré la causalité inverse au travers de trois études, c’est-à-dire l’importance de la contribution du sentiment d’incomplétude dans les comportements de vérification. Ils ont induit un sentiment d’incomplétude et ont observé un effet sur les comportements de vérification. De ce fait, il serait intéressant pour les études futures de clarifier le sens de la causalité entre le sentiment d’incomplétude et les symptômes de vérifications. Si les deux sens de prédiction existent, ceci démontre un mécanisme d’autoperpétuation : le sentiment d’incomplétude prédit la vérification, qui elle-même prédit le sentiment d’incomplétude.

Enfin, un dernier résultat nous semblait important à relever. Les analyses corrélationnelles faites dans les deux expériences entre les deux dimensions de l’OC-TCDQ montrent que l’évitement du danger et le sentiment d’incomplétude corrèlent. Ne nous intéressant pas spécifiquement à l’évitement du danger, nous n’avions pas fait d’hypothèse particulière sur ce lien. Les résultats obtenus vont à l’encontre de ce que proposait Summerfeldt (2004). En effet, l’auteure avançait une relation d’orthogonalité entre les deux dimensions, c’est-à-dire une absence de corrélation. Or, ici les deux dimensions corrèlent que ce soit dans l’expérience 1 ou dans l’expérience 2. Nos résultats vont dans le sens des observations de Taylor et al. (2014). Ainsi, le sentiment d’incomplétude auto-rapporté corrèle avec l’évitement du danger ; plus spécifiquement, plus les personnes ont tendance à avoir un sentiment d’incomplétude, plus elles ressentent aussi une envie d’éviter le danger. De plus, nous avons également mis en évidence une corrélation positive entre les symptômes de vérification mesurés par l’OCI-R et l’évitement du danger mesuré par l’OC-TCDQ dans les deux expériences. Nos résultats confirment ce que Taylor et al. (2014) ont fait ressortir dans leur article. Nous allons rediscuter de ces observations et de ce que cela implique dans les limites et perspectives futures de notre étude.

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