Les interactions et circulations entre réseaux : Alexandre Berenstein comme vecteur de connexions

Dans le document Alexandre Berenstein et la construction transnationale du progrès social après la Seconde Guerre mondiale : implantation genevoise, réseaux transnationaux et logiques d'échelle (Page 86-91)

Si les espaces et les réseaux transnationaux permettent d’articuler et de faire interagir différentes échelles, il existe aussi des connexions et des liens entre réseaux. Ces circulations horizontales dépendent également d’espaces spécifiques et de liens organiques entre certaines organisations comme les circulations verticales entre échelles. À ce titre, les organisations

396 BGE, 2001/25, 7. Lettre du Professeur A. F. Cesarino Junior à Alexandre Berenstein, 4 septembre 1964.

397 BGE, 2001/25, 19A. Lettre d’Alexandre Berenstein à Madame C. Rialan, secrétaire de la Faculté internationale pour l’enseignement du droit comparé, 17 juin 1965.

398 BGE, 2001/25, 19A. Documents et correspondance concernant l’EIDTC.

399 Les 17 pays représentés : Algérie, Allemagne, Argentine, Brésil, Canada, Egypte, Espagne, France, Grande-Bretagne, Irlande, Italie, Mexique, Nigéria, Pologne, Roumanie, Suisse, Yougoslavie. BGE, 2001/25, 19A. Liste des étudiants inscrits à la session de Trieste, 1971. Nous considérons l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud comme deux espaces continentaux différents.

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internationales et en particulier l’OIT, constituent un espace privilégié de connexion potentielle des réseaux tandis que l’inclusion de représentants des travailleurs au sein du comité de l’ASPS garantit par exemple un lien organique entre la frange syndicale du réseau militant et le réseau réformateur.

Les interactions horizontales ont cependant pour particularité supplémentaire d’être favorisées par les relations interpersonnelles. L’engagement d’Alexandre Berenstein dans trois types de réseaux en fait un formidable vecteur de circulation des personnes et des idées entre les réseaux.

On peut tout d’abord se demander si l’entrée d’Alexandre Berenstein au sein du réseau réformateur par nomination comme membre de la commission de droit international du travail de l’ASPS est le résultat d’une connexion entre réseaux favorisée par Jean Möri. En effet, ce dernier, secrétaire syndical de l’USS avec qui Alexandre Berenstein a rapidement développé une relation de complicité militante depuis la fin des année 1940, est membre du comité de l’ASPS lorsque celui-ci décide de la composition de la commission du droit internationale du travail. Il est probable qu’il ait proposé le nom d’Alexandre Berenstein puisqu’il est un des rares romands du comité de l’ASPS et le seul membre à le connaitre personnellement. Par la suite, Alexandre Berenstein et Jean Möri exploitent leur appartenance aux réseaux militant et réformiste pour favoriser une circulation transnationale et entre réseaux des idées. En 1956, Jean Möri propose ainsi à Alexandre Berenstein de publier dans la RSS un article qui reprend un rapport qu’il a effectué sur le salaire garanti pour le congrès de l’AIPS à Milan :

J’ai déjà eu l’occasion de dire tout le bien que je pensais de ton rapport sur le salaire garanti pour le congrès de l’Association internationale du progrès social qui s’est tenu récemment à Milan au cours de la dernière séance du Comité de l’Association suisse de politique sociale. (…) Il me serait agréable de publier une étude à ce propos dans la Revue syndicale suisse.400

En 1968, Alexandre Berenstein utilise son engagement à la présidence de l’AIPS et sa proximité avec l’Université ouvrière de Genève en tant que professeur et fils de son responsable pour connecter les deux organisations pour un projet spécifique. Dans le cadre de l’année des Droits de l’Homme, l’Université ouvrière prévoit l’organisation de conférences sur ce thème ; Alexandre Berenstein se met d’accord avec le secrétaire de l’AIPS Modeste Heuseux pour associer leur association à l’organisation de ces conférences.401 Les opérations de connexion des réseaux réformiste et militant apparaissent

400 BGE, 2001/25, 18B. Lettre de Jean Möri à Alexandre Berenstein du 30 avril 1956.

401 « Manifestations pour l’année internationale des droits de l’homme / Conférences organisées par l’Université ouvrière, en accord avec l’Association internationale pour le progrès social » BGE, 2001/25, 8A.

Programme des cours de l’Université ouvrière de Genève, janvier-mars 1968 ; BGE, 2001/25, 8A. Lettre d’Alexandre Berenstein à Modeste Heuseux du 4 janvier 1968.

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comme naturelles et facilement réalisables en raison du fait que le réseau réformateur reconnait et inclut le réseau militant comme un acteur à part entière de la tradition tripartite de la réforme sociale.

Alexandre Berenstein ne rencontre pas autant de succès dans ses tentatives de connexion des réseaux académique et réformateur. Il s’efforce de faire connaître et de rendre visible l’AIPS au sein du réseau académique des juristes de la réforme sociale. La première circulaire qu’il envoie aux membres de la SIDTSS en octobre 1958 consacre un paragraphe à la présentation de l’AIPS, le seul qui aborde un sujet extérieur au fonctionnement interne de la Société, en soulignant le caractère complémentaire de son action.402 Il communique ensuite fréquemment sur les actualités de l’AIPS dans les circulaires de la SIDTSS403 et prend soin d’assurer une représentation de l’AIPS aux congrès de la SIDTSS en usant de sa double casquette :

Je suis de retour de Varsovie, où s’est déroulé le Congrès international de droit du travail et de la sécurité sociale.

Malgré mes fonctions de secrétaire général de la Société internationale de droit du travail et de la sécurité sociale, j’ai représenté en même temps à ce congrès l’Association internationale pour le progrès social.404

À la fin des années 1960, il sollicite ses contacts sudaméricains au Brésil, en Uruguay et au Chili ainsi qu’un collègue autrichien du réseau académique afin de leur proposer de créer des sections nationales de l’AIPS dans leur pays respectif.405 Alexandre Berenstein espère en particulier faire jouer les relations interpersonnelles qu’il a construit avec les trois professeurs sudaméricains et exploiter une certaine porosité qui existe déjà entre les deux réseaux en Amérique du Sud puisque la section argentine est présidée par le Dr Abraham Austerlic, également membre de la SIDTSS.406 Malgré des premiers retours positifs des professeurs brésilien Cesarino et chilien Linaeres qui confirment un intérêt de leur part à une engagement plus politique en faveur de la réforme sociale, complémentaire de leur action académique, toutes ces démarches n’aboutiront finalement à aucun résultat concret. À l’inverse, les circulations effectives du réseau réformateur au réseau académique des juristes internationaux semblent beaucoup plus faciles à enclencher. En 1968, Alexandre Berenstein invite la Dr Hélène Thalmann-Antenen, alors membre du comité et future présidente de l’ASPS407, à venir donner un cours sur le contrat de travail et les conventions collectives de travail en droit suisse lors de la session de

402 ABIT, NGO 51 J1. Première circulaire de la SIDTSS, octobre 1958.

403 Voir notamment la circulaire de juillet 1959 dans laquelle il informe de la date et des thèmes du prochain congrès de Berlin en 1961. ABIT, NGO 51 J1. Circulaire CE/3, juillet 59.

404 BGE, 2001/25, 8B. Lettre d’Alexandre Berenstein à Modeste Heuseux, 23 septembre 1970.

405 Voir BGE, 2001/25, 19A. Lettre d’Alexandre Berenstein au Professeur A. F. Cesarino Junior, 27 novembre 1967 ; BGE, 2001/25, 8A. Lettre d’Alexandre Berenstein au Professeur Francisco Walker Linares, 12 mars 1968 ; lettre d’Alexandre Berenstein au Professeur F. de Ferrari, 9 novembre 1967 ; lettre d’Alexandre Berenstein à Modeste Heuseux,19 septembre 1967 ; lettre d’Alexandre Berenstein au Professeur R. Strasser, 26 décembre 1967.

406 BGE, 2001/25, 8A. Lettre d’Alexandre Berenstein à Francisco Walker Linares, 12 mars 1968.

407 BGE, 2001/25, 7.

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Trieste de la même année.408 Les différentes tentatives de connexion des réseaux réformateur et académique effectuées par Alexandre Berenstein révèlent qu’il existe une porosité entre les deux réseaux mais que les modalités de circulation diffèrent en fonction du sens. Alors qu’il existe un prérequis pour intégrer le réseau académique, l’appartenance au monde académique dans le domaine du droit social, une fois celui-ci rempli, la circulation ne rencontre pas d’obstacles et est au contraire encouragée par la respectabilité que confère l’engagement au sein de la SIDTSS ou plus encore comme enseignant à l’EIDTC. Au contraire, le passage du réseau académique au réseau réformateur n’est pas conditionné ; le caractère politique, l’implication bénévole et l’absence dans certains espaces de ressources humaines et financières de soutien qu’impliquent un engagement dans ce réseau constituent cependant d’importants obstacles à l’engagement effectif. On constate ainsi que deux experts juridiques engagés au comité de l’ASPS, la Dr Thalmann-Antenen et le professeur Walther Hug, deviennent simples membres de la SIDTSS à sa création tandis que l’on ne trouve pas d’exemples inverses de membres fortement engagés dans le réseau académique qui rejoignent ensuite le réseau réformateur.409

Alexandre Berenstein exploite également son implication dans les réseaux réformateur et académique afin de faire circuler ses travaux. La conférence qu’il donne par exemple en mai 1966 lors de l’assemblée générale de la section de Genève de l’ASPS sur l’application des conventions collectives en dehors du cercle des parties contractantes est ensuite publiée dans la Rivista di diritto internazionale e comparato del lavoro.410 Il existe des exemples de telles circulations des idées d’Alexandre Berenstein dans les deux sens par le biais des publications, parfois multiples411. Ils confirment que c’est l’expertise juridique en droit social qui constitue le dénominateur commun aux deux réseaux. Bien que propice à la connexion des deux réseaux, elle induit aussi une asymétrie de besoins dans le recrutement mutuel : le réseau réformateur est demandeur d’experts juridiques pour donner une assise scientifique à son discours, tandis que le réseau juridique académique se suffit à lui-même.

Enfin, la connexion entre les réseaux académique et militant est beaucoup plus rare et compliquée à établir. Cette observation tend à confirmer le positionnement intermédiaire, à la fois

408 BGE, 2001/25, 19A. Lettre d’Alexandre Berenstein à Regina de Sola Canizares, 10 juin 1968.

409 ABIT, NGO 51-01. Liste des membres de la SIDTSS, décembre 1959.

410 BGE, 2001/25, 21. Alexandre Berenstein, L’application des conventions collectives en dehors du cercle des parties contractantes (Clause de fidélité et contribution de solidarité), Rivista di diritto internazionale e comparato del lavoro, n°3, 1966.

411 Son rapport sur l’inclusion des droits économiques et sociaux dans la Convention européenne des droits de l’homme qu’il présente à la Conférence sur les droits économiques et sociaux dans les démocraties

occidentales du Conseil de l’Europe en 1981 est publié à la fois dans le Human Rights Law Journal et dans Le Progrès social, le bulletin de la section belge de l’AIPS. BGE, 2001/25, 22.

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expert et militant, qu’occupe le réseau réformateur dans le champ d’engagement d’Alexandre Berenstein. Lors du bilan de la session de Trieste de 1972, les professeurs traitent de l’opportunité d’admettre des syndicalistes aux cours de la prochaine session.412 La discussion fait apparaître que cela pourrait induire des problèmes pratiques si les syndicalistes ne parlent pas français ou n’ont pas un niveau suffisant pour suivre les cours et qu’une telle décision donnerait un sens politique et non plus uniquement académique à l’EIDTC et doit donc être prise par la Faculté internationale pour l’enseignement du droit comparé. Frileux, les professeurs décident dans un premier temps d’inviter des représentants de centrales syndicales italiennes à venir présenter des exposés et s’entretenir avec les étudiants. Il semble que le projet de rencontre soit finalement abandonné au cours de l’année de préparation. L’étude qu’Alexandre Berenstein effectue sur l’égalité des sexes en droit du travail en 1977 constitue une exception notable de circulation entre les réseaux militant et académique. Le texte de la conférence qu’il donne le 8 mars devant la Société genevoise de droit et de législation est publié en mai dans la RSS et en décembre dans la Rivista di diritto internazionale e comparato del lavoro.413

Cette analyse des circulations et connexions entre les réseaux confirme que l’implication d’Alexandre Berenstein dans ces trois réseaux est unique et atypique. Cette spécificité lui permet d’être un vecteur d’intégration des réseaux : Alexandre Berenstein favorise la circulation des personnes et des informations entre ses différents espaces d’engagement. Ces différentes circulations, souvent dépendantes des relations interpersonnelles, n’impliquent cependant pas toujours des interactions entre les réseaux et encore moins de véritables connexions entre ceux-ci. Les trois réseaux ont des intérêts différents à encourager ces relations de connexion. Le réseau académique qui dispose de l’expertise juridique en droit social apparait comme le plus sollicité et le plus hermétique aux circulations entre réseaux.

412 BGE, 2001/25, 19A. Procès-verbal de la séance des professeurs de la session de Trieste, 28 juillet 1972.

413 BGE, 2001/25, 21. Alexandre Berenstein, L’égalité des sexes en droit du travail, Revue syndicale suisse, mai 1977.

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