Fonctionnement interne des communautés

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Dynamiques territoriales et organisations sociales  dans le Périsalar de l’Altiplano Sud

Encadré 3  : Types de voies de communication dans l’Altiplano Sud

2.4.  La famille et la communauté : les deux piliers de l’organisation  sociale

2.4.2.3.  Fonctionnement interne des communautés

exemple les situations de terres prêtées à des individus dont la situation personnelle ne permet  pas de devenir ayant droit (cas des femmes notamment). 

Le premier droit d’un ayant droit est l’usufruit de parcelles agricoles dans sa communauté ; le  second droit est l’accès aux ressources naturelles communautaires (pâturage, bois…). Les autres  droits sont ceux d’être nommé représentant de la communauté et d’intervenir dans la prise de  décisions communautaires lors des assemblées. 

En  contrepartie,  l’ayant  droit  a  des  devoirs  ou  obligations :  participer  aux  travaux  communautaires, payer les cotisations annuelles, assister aux assemblées, accomplir les charges  ou services collectifs (politiques et religieux). Mais, comme l’indiquent X. Albó et al. (1990 : 47) 

« si le chef de famille ne peut pas assister (ou même accomplir une charge), un membre de sa famille peut  le faire. Dans ce sens, le membre et/ou titulaire des charges, ce n’est pas tant l’individu mais l’unité  familiale  que  le chef  de  famille  représente ».  Les travaux  communautaires  sont généralement  comptabilisés en journées de travail et c’est un membre du foyer (donc un individu par  exploitation) qui assume l’obligation. 

2.4.2.3. Fonctionnement interne des communautés 

À propos de la communauté, X. Albó (1994 : 91) indique que « le territoire a son propre système de  gouvernement avec ses représentants, charges, assemblées, normes, etc. La communauté pourrait être  comme un mini‐municipe ; certains vont plus loin en disant que c’est comme un micro‐état parce qu’il a  un système de gouvernement, un territoire, des membres, des normes, des symboles qui l’identifient ». 

La communauté, en tant qu’entité sociale et gestionnaire de son territoire, prend régulièrement  des décisions. L’assemblée communautaire est le lieu de ces prises de décisions, convoquée et  présidée par le corregidor qui est le représentant de la communauté. Les assemblées sont  l’occasion de partager les informations et de débattre sur des sujets, afin de prendre des  décisions communes. Chaque ayant droit doit être présent et a le droit de parole (en cas  d’absence, il peut être représenté par sa femme). Les décisions sont prises souvent après de très  longues discussions, pouvant durer toute la nuit. Une décision peut être prise après plusieurs  assemblées successives. Autrement dit, le principal représentant de la communauté n’a pas de  pouvoir d’autorité  ‐ même s’il peut avoir une certaine influence  ‐, et sa voix n’est pas plus  importante que celle d’un membre de l’assemblée. Nous rejoignons X. Albó et al. (1990 : 46)  lorsqu’ils écrivent que « c’est la recherche du consensus bien plus que de la majorité » qui régit le  processus décisionnel. 

On distingue les assemblées ordinaires, extraordinaires et annuelles. Les assemblées ordinaires  se tiennent souvent à date fixe (une fois par mois) et l’on y traite les sujets courants (compte  rendu d’une réunion dans le municipe, organisation de la fête de l’école, etc.). Les assemblées  extraordinaires, fixées au dernier moment, sont convoquées pour une affaire urgente (conflit,  visite d’une délégation dans la communauté, par exemple). Enfin, lors de la grande assemblée  annuelle (ou réunion générale) sont traités les sujets qui concernent directement les ayants droit  qui ne résident pas dans la communauté ou bien les sujets sur lesquels toute la communauté  doit trouver un accord. Les ayants droit qui ne résident pas dans la communauté, doivent être  présents à cette grande assemblée qui, en général, coïncide avec une fête locale. 

Les services (ou charges) pour la communauté (cargos rotativos) doivent être assumés par tout  individu ayant droit de la communauté au cours de sa vie : « la communauté donne de la terre et en  échange l’individu rend des services, c’est la réciprocité » (Albó, 1994 : 103). Par principe, ces charges  sont tournantes. Elles sont effectuées à tour de rôle par tous les ayants droit pour une durée  déterminée qui est en général d’une année. Normalement tout ayant droit aura assumé au cours 

 

de sa vie chacun des charges. Puisqu’il s’agit de l’ensemble des ayants droit, le principe de non  discrimination ou de démocratie égalitaire (Ticona, Rojas et Albó, 1993, cité par Spedding et  Llanos, 1999), est respecté mais dans la pratique, ce système revêt des inconvénients. En effet, A. 

Spedding et D. Llanos (1999 : 85) signalent que « ce système permet à la majorité des ayants droit  d’avoir accès à la fonction de représentant mais son inconvénient est que la personne nommée n’a pas  toujours la capacité ou le temps nécessaire pour réaliser une gestion adéquate ». Par principe encore, les  individus désignés pour accomplir un service ne peuvent pas refuser, sauf cas de force majeure. 

Enfin, puisqu’il s’agit d’un service, l’individu désigné ne reçoit aucune rémunération.  

Le mode de désignation de ceux qui assurent les charges diffère selon les communautés. Dans  certains cas, la liste est établie à l’avance pour une longue période (cas d’Otuyo et de Chilalo  parmi les communautés étudiées). Chaque membre connaît ainsi longtemps à l’avance l’année  au  cours  de  laquelle  il  devra  « passer »  la  charge.  Dans  d’autres  communautés  (cas  de  Candelaria), c’est lors de la réunion annuelle qu’est choisie la personne qui, l’année suivante,  assurera une charge. Enfin, à San Juan, les individus savent trois ans à l’avance le moment où ils  devront assumer une charge. 

Ce système de charges rotatives est ancestral. Mais ses modalités ont connu des modifications  au fil du temps. Aux traditionnelles charges de corregidor (représentant de la communauté),  pasante (délégué à la fête patronale) ou encore d’alcalde de agua (chargé de l’eau d’irrigation) se  sont ajoutées des charges liées à la création de nouvelles organisations (école, association,  municipe, OTB, etc.). Ainsi, nous pouvons distinguer aujourd’hui deux catégories de charges :  d’une  part  les  charges  décisionnelles  et  de  représentation,  et  d’autre  part  les  charges  fonctionnelles.  

Enfin, nous observons une évolution des charges en termes de temps investi. Pour les charges  décisionnelles, il s’agit aujourd’hui quasiment d’un travail à plein temps, tout au moins si  l’individu veut l’assumer correctement. Du fait de la multiplication des niveaux d’acteurs, des  échelons d’intervention et donc des réunions (celle du municipe, des ONG, des fondations, du  ministère de l’agriculture…), ceux qui assument les charges sont amenés à se rendre quasiment  tous les jours, soit dans le chef‐lieu du municipe, soit au gouvernorat. Et il faudrait organiser  autant de réunions au sein même de la communauté pour rendre compte de ces événements. 

Pour faire face à cette charge de travail, il existe un système de « délégation » par la nomination  de commissions. Outre cette grande disponibilité requise, on demande de plus en plus de  compétences aux représentants des communautés (notamment en terme rédactionnel ou de  gestion), car une charge décisionnelle s’accompagne souvent d’un excès de bureaucratie.  

Les fêtes sont un autre « moment institué » dans la vie des communautés. L’importance des  fêtes, et leur caractère structurant dans les communautés, ont été largement étudiés dans le cas  des sociétés andines. X. Albó (1994 : 96) rappelle à ce propos que « les fêtes et célébrations  rassemblent la communauté. Elles aident à construire l’imaginaire communautaire, collectif et culturel,  ratifient les rôles, charges et obligations mutuelles ». De même, selon E. Madrid Lara (1998 : 101), 

« les fêtes sont des événements importants pour les communautés. Elles constituent des espaces et  moments de retrouvailles entre toutes les unités composantes de la communauté : les hameaux, les  familles et les migrants. Ce sont des espaces rituels, sociaux et politiques où se reproduisent et se  renouvellent les relations sociales de parenté et les discours de la communauté. Cʹest lʹespace dans lequel  les parents connaissent et reconnaissent les nouveaux intégrants des familles élargies. Pendant la fête, la  communauté renouvelle ses liens dʹappartenance à un territoire et son identité locale ».  

Le terme de fête renvoie en réalité à deux événements majeurs de portée distincte : la fête  patronale de la communauté et la fête au niveau de l’ayllu ou de la marka. La première, réalisée 

 

une fois par an42, regroupe les membres de la communauté auxquels se joignent certains invités  du pasante, membres de communautés voisines. La fête se déroule en général sur trois jours. La  seconde est plus prestigieuse, puisque une seule communauté est au premier rang d’une fête  qui implique toutes les communautés d’un ayllu, appartenant lui‐même à une marka 43. Par  ailleurs, il existe tout au long de l’année des fêtes ou plutôt des rituels qui rassemblent les seuls  membres de la communauté. 

Il convient de distinguer deux formes de participation aux fêtes. Soit en tant que simple  participant, soit en tant que pasante cʹest‐à‐dire en assumant la charge organisationnelle et  financière de la fête. Comme pour les autres services, assumer la charge d’une fête ne peut pas  se refuser, même si le coût financier est très élevé. En échange, cette charge est signe de prestige,  et réussir la fête est très honorifique au sein de la communauté. Celui qui « passe » bien la fête  verra son statut renforcé au sein de sa communauté. Nous verrons à ce titre, dans une partie  ultérieure, comment la fête constitue l’un des lieux d’expression des logiques sociales qui se  déploient autour de la migration.  

Les travaux communautaires constituent une autre dimension importante de la vie collective. 

Jusqu’à une période récente, la communauté ne pouvait compter que sur ses propres forces  pour aménager son territoire. Elle organisait des journées de travaux communautaires (faenas)  pour la création et l’entretien des chemins, pour la construction ou la réfaction d’un bâtiment  (local de  la communauté, école, église),  pour l’exploitation des  parcelles. Tous les foyers  devaient participer aux travaux (à raison d’un membre par foyer), sans distinction de résidence,  ni d’accès aux ressources. 

Avec l’apparition de nouveaux acteurs au niveau local (municipe, ONG), certains travaux ne  sont plus à la charge des communautés. Par exemple, le gouvernement municipal construit  désormais les écoles et il est probable que, dans l’avenir, d’autres travaux communautaires  soient également transférés (nettoyage des chemins par exemple). Signalons cependant que le  principe d’action retenu par les institutions externes (municipes, ONG…) est la coparticipation. 

Autrement dit, l’institution finance les matériaux et la communauté bénéficiaire participe en  donnant de son temps de travail. 

D’autres structures, au sein de la communauté, organisent la vie sociale des individus et des  familles. Cependant, elles n’existent pas dans toutes les communautés. Il s’agit, en premier, lieu,  des associations de producteurs qui peuvent être des coopératives. Ces associations à but  productif regroupent des membres volontaires qui trouvent un intérêt partagé à en faire partie. 

L’objectif est généralement de mettre à disposition des membres de l’association du matériel  agricole et des conseils techniques, mais aussi de trouver et d’organiser les marchés. Dans un  autre registre, les « clubs des mères » (club de madres), créés au départ autour de la santé de la  mère  et  de  l’enfant  pour  recevoir  des  ressources  extérieures,  organisent  des  activités  exclusivement féminines (artisanat, cours de couture, crochet…). Ces structures, qui ont pu  jouer un rôle très important à une certaine période, sont aujourd’hui en voie d’affaiblissement. 

      

42 Il s’agit de la Vierge de Candelaria le 2 février à Candelaria de Viluyo et Chilalo, de la Saint Jean le 24 juin à San 

Juan, alternativement l’Assomption le 15 août ou le seigneur d’Exaltation le 14 septembre à Otuyo et enfin de la Saint  Augustin le 28 août à Palaya. 

43 Dans le cas de la marka Salinas, qui regroupe quatre ayllus, les populations célèbrent une fête annuelle (Saint Pierre 

et Saint Paul le 29 juin). Chaque communauté, selon un système rotatif, va représenter son ayllu pour cette fête qui se  déroule à Salinas. Toutes les communautés de la marka participent mais seulement quatre communautés sont  chargées de l’organisation générale de la fête. On retrouve la même organisation pour la marka Llica, pour  l’Ascension de la Vierge le 15 août. À San Juan, il n’existe pas de telle fête et, à Candelaria de Viluyo, l’ancienne fête  du district est en cours de réhabilitation. Remise au goût du jour en 2007, celle‐ci fonctionne aussi selon un système  de tour rotatif entre les communautés des ayllus. 

 

Le dernier type d’organisation est le club sportif (de football, généralement) que l’on rencontre  dans la plupart des communautés et qui organise des rencontres entre communautés. 

Des comités peuvent être mis en place pour des circonstances précises, créés à la demande du  représentant de la communauté et dissout après clôture du dossier. Cela peut concerner la  question de l’électrification par exemple, ou un projet qu’un organisme de développement  souhaite engager dans la communauté. 

Les syndicats agricoles, en revanche, et contrairement à la grande majorité des zones rurales en  Bolivie, sont absents de la zone du Périsalar. D. De Morrée (1998 : 340) indique qu’ « après la  révolution nationale, l’immense majorité du territoire [national] s’est maillé en syndicats agricoles, c’est‐

à‐dire que sur les terres d’haciendas récupérées (80%) des syndicats ont été mis en place, ceux‐ci ont  également gagné beaucoup de communautés originaires ». Cependant, dans la région qui nous  occupe,  nous  n’avons  pas  rencontré  de  syndicats. Si l’on  dit  que  le  fonctionnement  des  syndicats ressemble pour beaucoup à celui des communautés, il y a cependant des différences  majeures. Selon F. Antezana Urquieta (2006), une différence fondamentale réside dans le fait  que les autorités des syndicats sont élues et non nommées à tour de rôle. Par ailleurs, le  corregidor de Candelaria nous indique que le syndicat est beaucoup plus efficace, les décisions se  prenant beaucoup plus rapidement. 

Pour clore notre propos concernant le fonctionnement interne des communautés, il convient  d’aborder le système d’échange, d’entraide et de coopération entre individus et familles. La  coopération, en effet, est un des fondements de la culture andine. L’ayni, qui est au cœur des  relations de coopération, est un échange mutuel de travail entre parents, compères ou voisins  (Morlon, 1992). Il s’agit généralement de journées de travail mais il peut prendre des formes  bien plus diverses dans le quotidien des familles (don et contre dons, échanges de services). Ce  système, traditionnellement très pratiqué pour les travaux agricoles fastidieux, a tendance  aujourd’hui à diminuer entre les familles mais pas entre les ménages liés entre eux par des liens  de parenté. 

2.4.2.4. Différenciation socio‐économique et accumulation : ce que la communauté 

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