Etude transcriptomique de la dépendance d’Asobara japonica

Dans le document Évolution de la dépendance et homéostasie oxydative dans les symbioses insecte / Wolbachia (Page 97-112)

Chapitre 4 : Dépendance d’Asobara japonica à Wolbachia pour la production de femelles

4.2. Etude transcriptomique de la dépendance d’Asobara japonica

a) Introduction

Nous avons eu recours à une approche transcriptomique afin de mieux comprendre les bases génétiques de la dépendance (i.e., la dégradation des fonctions sexuelles femelles) au sein des populations thélytoques d’A. japonica. Nous avons comparé les transcriptomes de femelles

vierges arrhénotoques à ceux de femelles vierges thélytoques dans le but d’identifier des gènes potentiellement impliqués dans la faible capacité à déclencher le comportement de cour des mâles et la propension à refuser l’accouplement. Ces deux caractéristiques ne sont pas propres aux femelles thélytoques, puisqu’elles sont partagées par les femelles arrhénotoques accouplées. Les femelles arrhénotoques ne s’accouplent en effet qu’une seule fois (monandrie). En conséquence, nous avons également comparé les transcriptomes de femelles arrhénotoques vierges à ceux de femelles arrhénotoques accouplées. Lors de notre recherche de gènes candidats, nous avons fait l’hypothèse que les gènes impliqués dans la dégradation des fonctions sexuelles femelles chez les thélytoques sont différentiellement exprimés à la fois entre arrhénotoques vierges et thélytoques, et entre arrhénotoques vierges et accouplées.

b) Obtention et pré-analyse des transcriptomes d’A. japonica

Des transcriptomes d’individus entiers provenant de quatre lignées d’A. japonica : deux naturellement infectées par Wolbachia (Kagoshima et Tokyo) et deux naturellement non infectées (Amami-oshima et Iriomote-jima) ont été séquencés. L’origine géographique de ces lignées est indiquée dans la figure 4.1 ci-dessous. Aucun traitement (antibiotique ou autre) n’a été réalisé sur ces individus. En ce qui concerne les lignées naturellement non infectées, les transcriptomes de femelles vierges et de femelles accouplées ont été séquencés. En ce qui concerne les lignées naturellement infectées, seuls des transcriptomes de femelles vierges ont été séquencés. Pour chaque modalité, deux réplicats biologiques ont été réalisés. Afin de s’assurer que les parasitoïdes utilisés se développent dans des conditions homogènes, la température (21 °C), le nombre de parents (deux femelles A. japonica par tube), et le nombre d’hôtes (100 œufs de Drosophila melanogaster, déposés sur 1,5 g de milieu standard, par tube) ont été contrôlés. Des pupes ont été isolées, et les adultes émergeants de ces pupes, placés pendant 48 h dans des cloches de Durham contenant du miel et du coton humide, soit seuls (mâles ou femelles de la modalité « vierges »), soit en présence de deux mâles (femelles de la modalité « accouplées »). Les accouplements n’ont donc pas été vérifiés, car des observations préliminaires indiquent que les accouplements se produisent majoritairement dans les premières heures. Chaque échantillon était constitué de 7 femelles entières âgées de 2 jours. L’extraction des ARN totaux, la préparation des librairies et le séquençage ont été réalisés comme décrit dans la section 3.2. Les informations relatives à ces transcriptomes sont synthétisées dans le tableau 4.1 ci-dessous.

Lignée Statut d’accouplement Statut d’infection par Wolbachia

Kagoshima Vierges Infecté

Tokyo Vierges Infecté

Amami Vierges Non infecté Amami Femelles accouplées Non infecté Iriomote Femelles vierges Non infecté Iriomote Femelles accouplées Non infecté

Tableau 4.1. Transcriptomes d’A. japonica (femelles entières). Les lignées Kagoshima et Tokyo sont thélytoques. Les lignées Amami et Iriomote sont arrhénotoques.

Figure 4.1. Origine des lignées d’Asobara japonica utilisées (d’après Murata et al. 2009)

Analyse bioinformatique des données de séquençage

Quatre assemblages de transcriptomes ont été réalisés – un pour chaque lignée (voir le tableau 4.2) – à l’aide du programme Trinity (Grabherr et al. 2011 ; longueur minimale des contigs : 240 pb ; k-mer : 32 pb). En ce qui concerne les lignées Amami et Iriomote, les lectures obtenues pour les femelles vierges et accouplées ont été groupées. Les transcrits orthologues entre les 4 lignées ont été identifiés à l’aide du programme Silix (Miele et al. 2011) comme décrit précédemment (section 3.2.a). Parmi les familles géniques constituées par Silix, seules celles qui contiennent quatre transcrits – un appartenant à chaque population – ont été conservées dans nos analyses (soit 3054 transcrits). Seule exception : l’analyse présentée dans la section g), où toutes les familles contenant un (et un seul) transcrit pour Amami et un (et un seul) transcrit pour Iriomote ont été conservées (soit 7947 transcrits). Le comptage des transcrits a été réalisé à l’aide des programmes Bowtie (Langmead et al. 2009) et RSEM (Li & Dewey 2011). Les transcrits ont été annotés par un BLASTX contre les séquences protéiques de

GenBank (e-value < 10-5). Les analyses différentielles ont été réalisées à l’aide de la bibliothèque DESeq2 (Love et al. 2014) et du logiciel R, version 3.2.4 (R Core Team 2016).

Assemblage Nombre de gènes N50 % de gènes annotés en BLASTX

Iriomote 78676 1952 51 Kagoshima 41390 2238 60

Tokyo 40491 2322 59

Tableau 4.2. Assemblages des transcriptomes de femelles A. japonica (lignées arrhénotoques : Amami et Iriomote ; lignées thélytoques : Kagoshima et Tokyo).

c) Analyse multivariée des données d’expression

Une ACP des données transcriptomiques obtenues chez les femelles A. japonica a été réalisée afin d’obtenir une vue d’ensemble des profils d’expression au sein des différents échantillons. Cette ACP, dont les deux premiers axes expliquent respectivement 51 % et 30 % de la variabilité des données, montre que les différentes lignées sont globalement fortement différenciées (figure 4.2). Iriomote, en particulier, se distingue nettement des trois autres lignées, un résultat en accord avec la phylogénie (Murata et al. 2009). Kagoshima et Tokyo, les deux lignées thélytoques, sont relativement peu différenciées mais sont nettement distinctes d’Amami. L’effet du statut d’accouplement, bien que visible en ce qui concerne Amami, est nettement moins important que l’effet lignée. Dans l’ensemble, il semble donc que l’origine géographique des lignées, indépendamment de leur mode de reproduction, ait un fort impact sur le transcriptome. Cela suggère que de nombreux gènes différentiellement exprimés entre les arrhénotoques vierges et les thélytoques n’ont aucun lien avec la perte des fonctions sexuelles de ces dernières. L’intérêt de comparer les femelles arrhénotoques vierges et accouplées d’une même lignée, afin d’identifier des gènes susceptibles d’être impliqués dans l’attractivité ou la propension à s’accoupler, s’en trouve donc renforcé.

Figure 4.2. Analyse en composante principale réalisée sur les données d’expression des femelles A. japonica (lignées thélytoques : Kahoshima et Tokyo, lignées arrhénotoques : Amami et Iriomote).

d) Effet de l’accouplement sur le transcriptome des femelles arrhénotoques

Afin d’identifier les effets transcriptomiques de l’accouplement, nous avons réalisé une analyse différentielle des données concernant les femelles, vierges et accouplées, appartenant aux deux lignées arrhénotoques : Amami et Iriomote. Les familles retenues dans cette analyse étaient celles qui regroupaient un – et un seul – transcrit par population (Amami, Iriomote, Kagoshima et Tokyo) et dont la moyenne des comptages, sur les huit échantillons de femelles arrhénotoques (deux lignées x deux statuts d’accouplement x deux réplicats biologiques) était supérieure à 10. Au final, 2787 gènes ont été conservés. Une normalisation par la couverture (nombre de lectures par échantillon) et par la longueur des transcrits (en raison des assemblages séparés, les transcrits appartenant à une même famille – donc supposés orthologues – n’ont pas

nécessairement la même longueur dans les deux lignées) a été effectuée. Le modèle statistique utilisé avait pour variables explicatives les facteurs statut d’accouplement, lignée, et leur interaction. Les familles pour lesquelles la probabilité critique ajustée (False Discovery Rate) était inférieure à 5 % ont été considérées différentiellement exprimées.

Le facteur lignée explique la majeure partie de la variabilité des données. 17 % des gènes (481) étaient surexprimés dans la lignée Iriomote relativement à la lignée Amami dans la condition « femelles vierges » et 18 % (490) sous-exprimés. Dans la condition « femelles accouplées », 14 % (377) des gènes étaient surexprimés et 14 % étaient sous-exprimés (386) chez Iriomote relativement à Amami. La variabilité expliquée par le facteur statut

d’accouplement était beaucoup plus faible, en particulier au sein de la lignée Iriomote. En effet,

seul un gène (0,036 %) était surexprimé (et aucun sous-exprimé) chez les femelles Iriomote accouplées (relativement aux vierges). Cet unique gène différentiellement exprimé n’a pas reçu d’annotation par BLASTX. Chez Amami, l’effet de l’accouplement était nettement plus marqué, avec 0,25 % des gènes (7) surexprimés chez les femelles accouplés, et 3,7 % (103) sous-exprimés.

Cette divergence entre les deux lignées arrhénotoques étant surprenante, nous nous sommes intéressés au profil d’expression, chez Iriomote, des 110 gènes différentiellement exprimés entre Amami accouplées et vierges. En effet, bien qu’aucun d’entre eux ne soit différentiellement exprimé entre Iriomote accouplées et vierges, leur profil d’expression pourrait néanmoins être qualitativement proche de celui observé chez Amami. La figure 4.3 représente le logarithme (de base 2) des fold change (ratio du niveau d’expression dans les deux modalités) de ces 110 gènes, entre Amami vierges et accouplées, et entre Iriomote vierges et accouplées. Bien que ces deux fold change soient positivement corrélés (t108 = 2.95, p = 0.004), ils ne tendent pas à avoir le même signe pour les deux lignées (on ne trouve pas plus de gènes ayant un fold change de même signe dans les deux comparaisons que ce que l’on attendrait par hasard ; test exact de Fisher, p = 1). Une explication possible à cette divergence entre les deux lignées pourrait-être que l’accouplement met plus de temps à se produire chez Iriomote, ou encore que les effets de l’accouplement (perte de l’attractivité, refus des nouveaux accouplements) sont plus lents à se mettre en place. Ces hypothèses pourraient être testées par des études comportementales.

Figure 4.3. Relation entre les fold change (log2) entre femelles accouplées et femelles vierges chez les deux lignées arrhénotoques (Amami en abscisse et Iriomote en ordonnée) pour les 110 gènes différentiellement exprimés dans la comparaison Amami accouplées vs. Amami vierges.

Du fait de l’apparente absence d’effet de l’accouplement sur le transcriptome des femelles Iriomote, nous nous sommes focalisés sur l’étude de la lignée Amami dans la suite de l’analyse.

e) Comparaison entre les femelles arrhénotoques vierges et les femelles thélytoques

Deux analyses différentielles ont été réalisées afin de déterminer ce qui différencie les femelles arrhénotoques vierges des femelles thélytoques et donc d’identifier des gènes potentiellement impliqués dans la perte de la capacité à induire le comportement de cour et de la propension à accepter l’accouplement observées chez ces dernières.

Nous avons d’abord comparé les femelles vierges de la lignée Amami à celles de la lignée thélytoque Kagoshima. Les gènes dont la moyenne des comptages (sur les quatre

échantillons, deux pour les Amami vierges et deux pour les Kagoshima) était strictement inférieure à 10 ont été exclus de l’analyse. Au final, 2792 gènes ont été conservés. 11 % des familles (301) étaient surexprimés chez Kagoshima, et 7,4 % (207) étaient sous-exprimés.

Après Kagoshima, c’est aux femelles de l’autre lignée thélytoque, Tokyo, que les Amami vierges ont été comparées. Après élimination des gènes à faible comptage, 2796 ont été conservés. 16 % des gènes (443) étaient surexprimés chez Tokyo, et 10 % (292) étaient sous-exprimés.

f) Recoupement des gènes différentiellement exprimés dans les différentes comparaisons

Ayant fait l’hypothèse que les gènes impliqués dans la dégradation des fonctions sexuelles femelles chez les thélytoques sont différentiellement exprimés à la fois dans les comparaisons arrhénotoques vierges vs. thélytoques et arrhénotoques vierges vs. arrhénotoques accouplées, nous avons procédé à des recoupements des gènes identifiés comme différentiellement exprimés dans les analyses décrites ci-dessus.

Parmi les 110 gènes différentiellement exprimés entre les Amami accouplées et vierges, 44 étaient également différentiellement exprimés (dans le même sens) entre les deux lignées thélytoques et les Amami vierges (figure 4.4.a). La majorité de ces gènes étaient surexprimés chez les Amami vierges, relativement aux 3 autres modalités (figures 4.4.b et 4.4.c). Ces 44 gènes (parmi lesquels 31 ont reçu une annotation BLASTX informative) sont des candidats privilégiés à un rôle dans la dégradation des fonctions sexuelles chez les thélytoques. Cependant, les 9 gènes communs à la comparaison Amami vierge vs. Amami accouplées et à la comparaison Amami vierge vs. Kagoshima (5 annotations informatives), ainsi que les 13 gènes communs à la comparaison Amami vierge vs. Amami accouplées et à la comparaison Amami vierge vs. Tokyo (9 annotations informatives), sont également intéressants. En effet, il est possible que les deux lignées thélytoques aient perdu leur capacité à se reproduire sexuellement indépendamment, et donc que les gènes impliqués dans cette perte ne soient pas les mêmes. On aboutit donc à un total de 45 gènes candidats ayant une annotation informative (voir tableaux 4.3 à 4.7). Certains de ces gènes seront discutés dans la section h) ci-dessous.

Figure 4.4. Diagrammes de Venn indiquant les recoupements entre gènes différentiellement exprimés (lignées thélytoques : Kagoshima et Tokyo, lignée arrhénotoque : Amami). Les gènes indiqués en rouge sont listés, dans le cas où ils ont reçu une annotation BLASTX informative, dans les tableaux 4.3 à 4.7.

Nom Annotation

FAM001375 enolase-phosphatase E1-like

FAM003192 succinyl-CoA:3-ketoacid coenzyme A transferase 1, mitochondrial FAM003387 collagen alpha-1(III) chain-like

FAM003692 leucine-rich repeat-containing protein 15-like FAM003968 troponin I isoform X10

FAM004000 general odorant-binding protein 56a-like FAM006303 sarcalumenin

FAM007070 proline dehydrogenase 1

FAM009382 organic cation transporter protein-like FAM010116 laccase-1-like

FAM010738 ABC transporter F family member 4-like FAM010919 venom acid phosphatase Acph-1-like FAM011371 angiotensin-converting enzyme, partial FAM012747 protein turtle isoform X1

FAM012838 dehydrogenase/reductase SDR family member 11-like FAM014637 myosin heavy chain, muscle

FAM015513 sodium/potassium-transporting ATPase subunit alpha isoform X1 FAM015524 histone H1-like

FAM015919 glucose dehydrogenase FAM015958 UNC93-like protein

FAM017600 cytosolic carboxypeptidase 4-like isoform X1 FAM019646 endocuticle structural glycoprotein SgAbd-3-like FAM020526 probable salivary secreted peptide

FAM019779 probable salivary secreted peptide FAM019806 superoxide dismutase [Cu-Zn]-like FAM020052 mucin-2-like isoform X3

FAM020513 kielin/chordin-like protein

FAM020562 probable low-specificity L-threonine aldolase 2 FAM021551 prismalin-14-like

FAM021585 endocuticle structural glycoprotein ABD-5-like

Tableau 4.3. Gènes surexprimés chez les Amami vierges relativement aux Amami accouplées, aux Kagoshima, et aux Tokyo. Les gènes en gras sont discutés dans la section h) ci-dessous.

Nom Annotation

FAM010074 adenosylhomocysteinase

Tableau 4.4. Gène sous-exprimé chez les Amami vierges relativement aux Amami accouplées, aux Kagoshima, et aux Tokyo.

Nom Annotation

FAM000690 tubulointerstitial nephritis antigen-like FAM013433 Mitogen-activated protein kinase 14B FAM016584 aromatic-L-amino-acid decarboxylase

FAM018789 kynurenine/alpha-aminoadipate aminotransferase, mitochondrial-like FAM019593 probable cytochrome P450 304a1

Tableau 4.5. Gènes surexprimés chez les Amami vierges relativement aux Amami accouplées et aux Kagoshima.

Nom Annotation

FAM000315 troponin T-like

FAM004748 facilitated trehalose transporter Tret1-like FAM010542 Aminopeptidase N

FAM012111 High-affinity choline transporter 1

FAM012770 LOW QUALITY PROTEIN: adenylate cyclase type 8-like FAM015828 nose resistant to fluoxetine protein 6-like

FAM017108 rho guanine nucleotide exchange factor 17

FAM020167 endocuticle structural glycoprotein SgAbd-8-like

Tableau 4.6. Gènes surexprimés chez les Amami vierges relativement aux Amami accouplées et aux Tokyo. Le gène en gras est discuté dans la section h) ci-dessous.

Nom Annotation

FAM019809 serine protease 53-like

Tableau 4.7. Gène sous-exprimé chez les Amami vierges relativement aux Amami accouplées et aux Tokyo.

Les femelles thélytoques sont-elles plus similaires aux Amami accouplées qu’aux Amami vierges ? 53 gènes étaient différentiellement exprimés (dans le même sens) dans les comparaisons Amami vierges vs. accouplées et Amami vierges vs. Kagoshima, contre 20,2 attendues sous l’hypothèse de l’indépendance (nous observons plus de gènes différentiellement exprimés dans le même sens dans ces deux comparaisons que ce que l’on attendrait par hasard ; χ²1ddl = 65,78 ; p < 0.001). 57 gènes étaient différentiellement exprimés (dans le même sens) dans les comparaisons Amami vierges vs. accouplées et Amami vierges vs. Tokyo, contre 29,2 attendus sous l’hypothèse de l’indépendance (χ²1ddl = 36,23 ; p < 0.001). Le rejet de l’hypothèse de l’indépendance, aussi bien pour la comparaison « Kagoshima » que pour la comparaison « Tokyo » suggère que les femelles thélytoques sont plus similaires aux Amami accouplées qu’aux Amami vierges. Toutefois, une explication alternative est possible. La tendance qu’ont certains gènes à être différentiellement exprimés dans différentes comparaisons pourrait

résulter de leur niveau d’expression supérieur. En effet, ce dernier est positivement corrélé à la puissance du test. Les trois comparaisons précédemment décrites – ainsi que les recoupements subséquents – ont donc été réalisées à nouveau, cette fois-ci en intervertissant les rôles des Amami vierges et des Amami accouplées (recoupements inverses). Cela revient donc à chercher les similitudes entre les thélytoques et les Amami vierges (relativement aux Amami accouplées). Le recoupement des gènes différentiellement exprimés (dans le même sens) dans les comparaisons Amami vierges vs. Amami accouplées et Kagoshima vs. Amami accouplées aboutit à 24 gènes (contre 13,8 sous l’hypothèse de l’indépendance, χ²1ddl = 8,3 ; p = 0,004). L’autre recoupement inverse (avec Tokyo à la place de Kagoshima) aboutit à 33 gènes (contre 19,8 attendus, χ²1ddl = 10,4 ; p = 0,001). On ne peut donc pas conclure que les thélytoques sont plus semblables aux arrhénotoques accouplées qu’aux arrhénotoques vierges. Cependant, étant donné que les femelles thélytoques sont vierges, il n’est pas surprenant qu’elles soient plus semblables – à certains égards – aux femelles arrhénotoques vierges qu’aux femelles arrhénotoques accouplées. De plus, on peut constater que les valeurs de χ² sont plus grandes dans le cas des recoupements originaux que dans celui des recoupements inverses. On peut donc penser que ces résultats transcriptomiques, malgré le biais lié au niveau d’expression des transcrits, sont révélateurs d’une véritable ressemblance phénotypique entre femelles thélytoques et femelles arrhénotoques vierges.

g) Gènes absents des transcriptomes des femelles thélytoques

La recherche de gènes candidats décrite dans la section précédente ne permet pas d’identifier tous les gènes potentiellement intéressants du point de vue de l’explication de la dépendance. En effet, les familles retenues pour cette analyse étaient celles qui regroupaient un – et un seul – transcrit par population (Amami, Iriomote, Kagoshima et Tokyo). Or, des gènes absents de ces familles sont potentiellement à l’origine de la perte des fonctions sexuelles des femelles thélytoques. Une mutation de virginité pourrait interrompre totalement la transcription d’un gène impliqué dans la reproduction sexuée, auquel cas ce gène ne serait pas présent dans les transcriptomes thélytoques. De plus, même sans interruption totale de son expression, un gène thélytoque peut ne pas être regroupé au sein d’une famille avec ses orthologues arrhénotoques s’il en a trop divergé. Il est en effet possible que les gènes impliqués dans la reproduction sexuée aient subi un grand nombre de mutations. Sous l’hypothèse que les gènes impliqués dans la reproduction sexuée sont différentiellement exprimés entre les femelles arrhénotoques accouplées et vierges, on peut déterminer s’ils sont plus souvent absents des

familles conservées dans l’analyse – donc potentiellement trop dégradés pour être regroupés au sein d’une même famille avec ses orthologues arrhénotoques, et / ou non transcrits – que ce que l’on attendrait par hasard.

Pour ce faire, l’analyse transcriptomique des lignées arrhénotoques décrite dans la section d) ci-dessus a été effectuée de nouveau, mais cette fois-ci en incluant les familles qui regroupaient un – et un seul – transcrit pour chacune des deux populations arrhénotoques : Amami et Iriomote (et non pas, comme précédemment, les familles qui regroupaient un – et un seul – transcrit pour chacune des quatre populations). En conséquence, après élimination des gènes à faible comptage, 5220 gènes ont été retenus (contre seulement 2787 précédemment). Comme auparavant, un seul gène (le même) était différentiellement exprimé entre les Iriomote accouplées et les Iriomote vierges. En revanche, 11 gènes (contre seulement 7 auparavant) étaient surexprimés chez les Amami accouplées (relativement aux vierges), et 125 étaient sous-exprimés (contre 103 auparavant).

Sur ce total de 136 gènes différentiellement exprimés, 90 sont « présents » chez les thélytoques (i.e., regroupés au sein d’une famille contenant un – et un seul – transcrit pour chacune des quatre populations), et 46 « absents » (contre 58,2 attendus sous l’hypothèse de l’indépendance). On peut donc conclure que les gènes différentiellement exprimés n’ont pas particulièrement tendance à être absents des thélytoques. Si l’on se focalise non pas sur l’ensemble des gènes différentiellement exprimés, mais uniquement sur les gènes surexprimés chez les Amami vierges (i.e., ceux qui sont le plus susceptibles d’être dégradés chez les thélyoques), la conclusion ne change pas, puisque l’on obtient cette fois-ci 44 gènes « absents », contre 53,5 sous l’hypothèse de l’indépendance.

Pour quelle raison ces 44 gènes sont-ils « absents » des thélytoques ? Dans 17 cas, cela est dû à un excès de transcrits au sein de la famille (2 ou 3 au lieu de 1) pour au moins une des deux lignées thélytoques. Ces 14 gènes sont donc « absents », mais ni dégradés, ni non transcrits. Dans 27 cas, en revanche, on observe bien un déficit de transcrit dans au moins une des deux lignées thélytoques (le déficit est observé chez Kagoshima uniquement dans 9 cas, chez Tokyo uniquement dans 12 cas, et chez les deux lignées thélytoques simultanément dans 6 cas). Parmi ces gènes, deux sont simultanément en déficit pour l’une des lignées thélytoques, et en excès pour l’autre.

Parmi les 27 gènes montrant des déficits, 13 ont reçus une annotation informative (tableau 4.8).

Nom Annotation

FAM005116 Cytochrome P450 6j1 FAM009698 Acylphosphatase-2 FAM009813 Paxillin

FAM013743 protein kinase DC2-like isoform 1

FAM016034 basement membrane-specific heparan sulfate proteoglycan core protein FAM016349 dystonin isoform X20

FAM017199 glycerol-3-phosphate dehydrogenase [NAD(+)], cytoplasmic-like FAM017767 actin, muscle-like

FAM018549 mucin-2 FAM019612 toxin MIT1-like

FAM019746 prismalin-14-like isoform X1 FAM020213 cuticle protein 16.5, isoform A-like FAM021118 transmembrane protein 35

Tableau 4.8. Gènes surexprimés chez les Amami vierges relativement aux Amami accouplées, et absents d'au moins une lignée thélytoque. Le gène en gras est discuté dans la section h) ci-dessous.

h) Gènes susceptibles d’être impliqués dans la perte de la reproduction sexuée

Les approches décrites dans les sections f) et g) ci-dessus permettent d’identifier respectivement 45 et 13 gènes potentiellement impliqués dans la perte de la reproduction sexuée et ayant reçu une annotation informative. La majorité de ces gènes – et tous ceux qui seront

Dans le document Évolution de la dépendance et homéostasie oxydative dans les symbioses insecte / Wolbachia (Page 97-112)