Chapitre 5. Les interlocuteurs britanniques de l’OIT sur la scène nationale

5.2. La confédération des employeurs

Le patronat britannique du début du 20ème siècle possède des caractéristiques spécifiques selon Youssef Cassis. Dans son étude il souligne qu’il est plus diversifié que celui de l’Allemagne ou de la France.487 En 1914, le patronat britannique pèse surtout dans le secteur bancaire et dans l’industrie lourde. Les établissements britanniques bancaires dominent au niveau international par l’actif de leurs bilans, ce qui donne du pouvoir politique à la City.488 Les firmes de grandes tailles ont diversifié leur production vers l’industrie navale, l’armement, la sidérurgie et le charbon. Des grandes entreprises existent également dans le secteur des biens de consommation (brasserie, tabac), de la chimie, des textiles et de la construction ferroviaire. Le secteur des services connait une expansion au début du 20ème

486 J.P. Daughton, « ILO Expertise and Colonial Violence in the Interwar Years », in Sandrine Kott, Joëlle Droux (ed.), Globalizing Social Rights, op.cit.

487 Youssef Cassis, Big Business: The European Experience in the Twentieth Century, Oxford, Oxford University Press, 1997.

488 C’est la politique monétaire préconisée par le gouverneur de la Banque d’Angleterre dans son rapport Cunliffe qui est suivie par le gouvernement à partir de 1920 ainsi qu’il a été exliqué dans l’introduction de la Première partie : un contexte propice aux avancées sociales ?

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siècle : le secteur dominant est l’armement mais celui des docks est également florissant ainsi que les négociants. Enfin, l’émergence de la presse à grand tirage permet l’expansion de ce secteur d’activité. A-partir des années 1920 on assiste néanmoins à un lent recul de l’industrie lourde et à la croissance des nouvelles industries : automobile, chimie et textiles synthétique, électricité et caoutchouc. Cette réorientation de l’industrie et de l’économie britannique n’est pas sans conséquence sur les relations sociales comme en témoigne la grande grève de 1926 qui démarre dans l’industrie charbonnière où la situation se dégrade progressivement après la Première Guerre mondiale. Par ailleurs, l’existence de l’Empire britannique a des conséquences sur la nature même du patronat, en effet nombreuses sont les entreprises qui mènent leurs activités principales à l’étranger : l’exploitation des mines et les communications.

Le pouvoir politique de ces hommes d’affaires est loin d’être négligeable, par exemple en 1907 22% des dirigeants des principales entreprises du pays sont, ou ont été membres du Parlement.489 Néanmoins, le patronat britannique tarde à s’organiser en groupe de pression.

En Allemagne le Central Verband Deutscher Industrieller est créé en 1876,490 alors qu’en Grande-Bretagne il faut attendre l’entre-deux-guerres pour que le patronat s’organise au niveau national et non plus seulement par industrie. Malgré l’existence de deux autres organisations d’employeurs, la National Union of Manufacturers (NUM) et la Federation of British Industries (FBI) c’est dans les rangs de la NCEO que sont choisis les délégués patronaux pour l’OIT. Pendant la Première Guerre mondiale le besoin s’est fait sentir de disposer d’un organe unique capable de réunir les vues du monde industriel pour répondre aux demandes de l’Etat en matière industrielle. La NCEO est née en 1919 de ce besoin et elle sert de canal de communication entre les industriels et le gouvernement sur les questions sociales d’après-guerre, le ministère du travail étant son interlocuteur majeur. Après quelques balbutiements initiaux, la NCEO se réorganise en 1922 et acquiert rapidement un statut de respectabilité et de sérieux dans le monde industriel et syndical. Elle obtient la reconnaissance du gouvernement et devient la contrepartie essentielle au TUC pour toutes négociations sur la scène nationale. A la fin des années 1920, la NCEO rassemble plus de quarante organisations d’employeurs dont les usines emploient plus de sept millions d’ouvriers.491 Sa collaboration avec le monde politique fait craindre aux syndicats britanniques une collusion d’intérêts entre les employeurs et le gouvernement.

489 Dominique Barjot (dir.), Le monde britannique (1815-1931), op. cit.

490 Ibidem.

491 Terence Rodgers, “Employers’ Organizations”, op.cit.

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Caractérisant les relations sociales britanniques, Keith Middlemas a précisément souligné le biais corporatiste du gouvernement britannique qui dans cette période prend parti pour la défense de l’industrie britannique en s’opposant de manière récurrente à la défense des intérêts des travailleurs.492 Cette idée n’est pas dénuée de fondement puisque beaucoup d’industriels sont proches des élus conservateurs, ont parfois eux-mêmes un siège au Parlement, et de plus collaborent avec le gouvernement par le biais du ministère du travail.

Cette collaboration est l’occasion pour les employeurs d’influer plus directement sur le processus législatif et l’administration. Néanmoins, cette soi-disant collusion d’intérêts est réfutée par plusieurs historiens. Rodney Lowe démontre au contraire que toutes les conditions nécessaires à une entente corporatiste font défaut en Grande-Bretagne dans l’entre-deux-guerres : les relations entre le gouvernement et les industriels sont caractérisées par une suspicion mutuelle, un manque de sympathie réciproque et des rivalités. De plus le ministère du travail soit-disant au cœur de ce corporatisme est en fait, selon Lowe, son plus grand opposant.493 En effet, un des traits saillants de la position de la NCEO dans l’entre-deux-guerres est son opposition à l’intervention étatique dans les relations sociales et en particulier son opposition à ce que l’Etat développe le social welfare.494 Le développement d’une politique sociale étatique est estimé en effet beaucoup trop coûteux. Qu’il s’agisse des heures de travail, du salaire minimum ou des régulations du travail, la NCEO est farouchement opposée à toute interférence de l’Etat et préfère régler directement les problèmes que pose l’industrie par des conventions collectives avec les syndicats.

Une analyse des rapports entre gouvernement et partenaires sociaux britanniques par le prisme de l’OIT apporte des éléments nouveaux sur cette controverse. En particulier l’étude des comportements de vote de la part des employeurs et du gouvernement britanniques dans les enceintes de l’Organisation permet de voir si la crainte de biais corporatiste existe. En effet, une des craintes des syndicats en 1919 lors de la création de l’OIT est que les employeurs votent de manière systématique avec les gouvernements à la conférence du travail de l’Organisation privant ainsi les travailleurs de toutes opportunités de faire avancer leurs revendications dans ce nouveau cadre international. C’est pour cette raison que pendant les travaux de la Commission de législation du travail à Paris en 1919, les syndicats négocient

492 Keith Middlemas, Politics in Industrial Society: the Experience of the British System since 1911, London, A.

Deutsh, 1979.

493 Rodney Lowe, Adjusting to Democracy, op. cit. et “Corporate bias: fact or fiction”, SSRC Newsletter, N°50, November 1983; James Roy Hay, “Employers’ Attitudes to Social Policy and the concept of Social control, 1900-1920”, op.cit.

494 Terence Rodgers, “Employers’ Organizations”, op.cit.; James Roy Hay, “Employers’ Attitudes to Social Policy and the concept of Social control, 1900-1920”, op.cit.

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pour changer la pondération des votes au sein de la conférence, afin d’essayer de trouver un équilibre entre les partenaires sociaux et les gouvernements. Cette question est très débattue sans résultats : les tentatives des syndicats pour modifier la proposition britannique se sont révélées infructueuses et la formule 2-1-1 est restée. La demande de créer un vote plus égalitaire (1-1-1) repose sur le fait établi, selon les syndicats, que les intérêts du gouvernement coïncident avec ceux des employeurs, et que leurs votes combinés bloqueront systématiquement les initiatives ouvrières, ce que critique précisément l’IFTU à sa réunion d’Amsterdam en juillet 1919.495

Dans l’immédiat après-guerre, la NCEO, comme le gouvernement, témoigne d’une attitude conciliante envers les syndicats dans le contexte potentiellement révolutionnaire de 1919. Cette attitude se manifeste par différentes collaborations entre la NCEO et le TUC : des discussions informelles à l’initiative du gouvernement ont lieu sur le chômage. Le gouvernement tente également de faire collaborer les partenaires sociaux dans la conférence industrielle nationale de 1919. Mais ces tentatives de dialogue social sont des échecs dont les partenaires se rejettent mutuellement la responsabilité. Au fur et à mesure que la reprise économique se fait sentir et que la menace bolchévique diminue, la position de la NCEO se durcit pour faire place à une stricte confrontation, caractéristique des relations sociales dans la suite de l’entre-deux-guerres en Grande-Bretagne.496

La NCEO rassemble les plus importants industriels et entrepreneurs de l’entre-deux-guerres, comme Sir Allan Smith et J. B. Forbes-Watson, les délégués de la NCEO à l’OIT. Et également des industriels avec une excellente connaissance des pratiques sociales et du management à l’image de Lord Weir, Sir James Lithgow, Evan Williams de l’industrie des mines, Roscoe Brunner de la chimie, Fred Holroyd du coton et F. C. Allen. Tous ces hommes sont des conservateurs qui ont en commun une foi inébranlable dans le capitalisme et le laissez-faire économique, et défendent les intérêts de leurs différentes industries en tentant au maximum de réduire les coûts sociaux du travail. L’équipe dirigeante de la NCEO, « le redoutable trio écossais »497 composé d’Alan Smith, Lord Weir et Sir James Lithgow est antisocialiste et a des liens très tendus avec Thomas pendant son mandat de directeur de

495 ABIT, Shotwell Papers, Résolutions de la conférence d’Amsterdam, 1919.

496 Keith Laybourn, A history of British trade unionism, c. 1770-1990, Stroud Gloucestershire, Wolfeboro Falls N.H., A. Sutton, 1992; Terence Rodgers, “Employers’ Organizations”, op.cit.; James Roy Hay, “Employers’

Attitudes to Social Policy and the concept of Social control, 1900-1920”, op.cit.

497 Rodnew Lowe, Adjusting to Democracy, op.cit.

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l’OIT. Les relations entre la NCEO et l’Organisation s’améliorent dans les années 1930 sous le mandat de Butler, dont ils soutiennent d’ailleurs l’élection en 1932.498

Au-delà de son rôle de partenaire dans le dialogue social avec les travailleurs, la NCEO développe également sa propre ligne politique et énonce sa position sur la plupart des sujets sociaux discutés pendant l’entre-deux-guerres: la question des salaires, des heures de travail, des conditions d’emploi, des lois pour les syndicats, du chômage et même de l’éducation, dépassant désormais le rôle traditionnel de défense de l’industrie pour s’impliquer dans des stratégies plus globales. Comme les délégués patronaux britanniques à l’OIT sont les mêmes hommes qui forgent la politique de la NCEO dans l’entre-deux-guerres, c’est la même politique qui est menée par les employeurs britanniques à l’OIT : une politique conservatrice.

Ce qui signifie que les employeurs britanniques tentent par tous les moyens de réduire les tentatives de l’OIT au minimum, en particulier les volontés de rédiger des conventions internationales en matière du travail. La NCEO est très critique à l’égard de l’OIT qu’elle juge responsable de mener une politique socialiste qui pousse le gouvernement à légiférer sur des sujets qu’elle préfère garder sous son contrôle. Sur certaines thématiques générales le gouvernement britannique et la NCEO mènent effectivement la même politique à l’OIT, mais dès qu’il s’agit de légiférer l’attitude de la NCEO est beaucoup plus conservatrice en particulier sur la question des heures de travail.499 L’attitude du patronat britannique observée par le prisme de l’OIT confirme donc les dires de Lowe sur l’indépendance du gouvernement à l’égard de la pression des employeurs qui se révèlent dans le cadre des débats à l’OIT un adversaire beaucoup plus coriace pour les syndicats que le gouvernement.500

498 ABIT, Cabinet AT, CAT 5-64-1-1, Relations et informations, Royaume-Uni, Correspondance 1920-1932 ; Cabinet H.B, XR25/2/2, Relations with J.B. Forbes Watson.

499 ABIT, D601/900, Eight Hours Commission Minutes; ANB, National confederation of Employers’

Organisations, the Washington Hours Convention, A statement of the facts, June 1927.

500 ABIT, Minutes de la CIT et du CA, 1919-1939.

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Dans le document Dimensions transnationales des politiques sociales britanniques: le rôle de la Grande-Bretagne au sein de l'OIT, 1919-1946 (Page 185-190)