Le premier terme est le bénéfice marginal de l’usage de sanctions non monétaires
(valeur marginal de la dissuasion) et le second terme est le coût marginal de détection
que multiplie le nombre de fournisseurs punis (désutilité de la sanction non
monétaire).
La condition du second ordre est la suivante :
² 0
nm ss
W = p >
L’hypothèse de rendements d’échelle constants des coûts joue ici un rôle important.
La fonction objectif est convexe en s puisque W
ssnm= p². Pour observer une solution
intérieure, la fonction objectif doit être concave et les rendements d’échelle de la
fonction de coûts de détection doivent être décroissants. Cette situation commentée
par Kaplow (1990) aboutit à une sanction non monétaire nulle pour de nombreux cas.
L’autorité publique retient *s =0 et se comporte de la même façon qu’avec une
sanction monétaire. En conséquence, quand le monopole privé utilise une sanction
non monétaire, la sur dissuasion est renforcée par rapport au comportement d’une
autorité publique.
3.4 Conclusion
La dissuasion exercée par un monopole privé sur lequel sont concentrés les
dommages est en général excessive par rapport au comportement optimal d’une
autorité publique et ce de plusieurs façons. Dans le cas d’une sanction monétaire, dès
lors que le surplus de réservation du fournisseur est faible et / ou que le dommage est
faible, le monopole privé adopte un comportement de sur dissuasion. Un surplus de
réservation faible du fournisseur rend attractif l’usage d’une sanction non monétaire
en complément de la sanction monétaire alors qu’une autorité publique sous les
hypothèses retenues pour les coûts de détection n’adopte jamais de sanction non
monétaire. La sanction mise en œuvre par le distributeur est trop élevée ce qui donne
un fondement analytique au comportement abusif du distributeur. La sanction espérée
pour le fournisseur est supérieure au dommage ce qui n’est jamais le cas pour une
autorité publique. Ceci peut expliquer la perception abusive par les fournisseurs de
l’action sanctionnatoire du distributeur. La nécessité de ne pas trop dissuader pour
maximiser les revenus est le principe duquel on peut attendre de la tempérance dans
le comportement de dissuasion du distributeur. Sa mise en échec par un surplus de
réservation trop faible des fournisseurs conduit à l’opacité de la pratique des sanctions
non monétaires.
Le débat sur les pratiques abusives des distributeurs dans leurs relations avec
les fournisseurs se focalise sur l’existence d’abus de leur puissance d’achat. Les
pratiques abusives mentionnées dans plusieurs rapports coexistent avec la sanction
des mauvaises performances des fournisseurs. Le comportement de dissuasion du
distributeur et son rôle dans la relation d’échange est éclairé par les résultats du
modèle. Les distributeurs ont intérêt à sanctionner les fournisseurs avec des sanctions
monétaires qui leur procurent un revenu en redistribuant le surplus de la relation
d’échange suite à une faute d’un fournisseur. Le modèle indique que le comportement
de maximisation de ce revenu monétaire par le distributeur les conduit à sanctionner
trop fréquemment les fournisseurs en élevant la probabilité de détection. L’émergence
de la problématique dans le débat public est directement expliquée par une fréquence
trop élevée des sanctions qui est la manifestation concrète du comportement de sur
dissuasion du distributeur. Le distributeur dispose de sanctions non monétaires grâce
à sa puissance d’achat qui lui permet de remplacer sans coûts les fournisseurs
momentanément ou définitivement. Le modèle indique que le distributeur utilise ces
sanctions non monétaires en complément aux sanctions monétaires quand le surplus
de réservation du fournisseur est faible. Ces sanctions non monétaires peuvent être
utilisées par le distributeur pour contourner le problème de l’insolvabilité ou face aux
réticences des fournisseurs à payer les sanctions monétaires. Le distributeur n’a pas à
l’instar d’une autorité publique la force exécutoire qui lui permettrait de forcer les
fournisseurs à payer la sanction monétaire. La mise en œuvre de ces sanctions non
monétaires renforce les abus dont peut faire preuve le distributeur en contournant
l’absence de force exécutoire qui est une garantie pour le fournisseur. De plus, la
Chapitre 3 132
sanction non monétaire, déconnectée du dommage, laisse à l’entière discrétion du
distributeur l’évaluation de la performance du fournisseur et la qualification des
dommages dans la relation d’échange.
Le modèle permet de motiver l’action du distributeur et d’anticiper le type de
sanctions mises en œuvre en fonction de l’intensité des dommages et du surplus de
réservation des fournisseurs.
D’une part, la probabilité de détection augmente avec l’intensité des
dommages afin de maximiser le revenu de la sanction monétaire. La fréquence des
sanctions monétaires signale donc une hausse de la probabilité de détection dans le
modèle qui fait suite à un dommage sous-jacent croissant subi par les distributeurs.
L’activité quasi judiciaire du distributeur est proportionnée aux dommages qu’il subit
résultant de mauvaises performances des fournisseurs. La fréquence des conflits est
un indicateur des tensions dans les relations avec les fournisseurs. Une hausse des
conflits entre distributeurs et fournisseurs observée dans le temps ou chez un
distributeur particulier doit conduire à examiner la nature des dommages subis par le
distributeur qui explique directement la hausse de la sanction d’équilibre.
D’autre part, l’absence de sanctions non monétaires signale que le surplus de
réservation du fournisseur lui permet de payer la sanction monétaire et qu’il ne s’y
refuse pas. Cela ne présume en rien du bien-fondé de la sanction monétaire mais
permet de déduire de l’application de sanctions monétaires l’existence d’un surplus
positif pour le fournisseur. Au contraire, l’existence de sanctions non monétaires
survient quand les fournisseurs sont exsangues financièrement ou refusent de payer.
La détermination de la nature des sanctions qui sont appliquées parce qu’elles ne sont
pas appliquées indifféremment doit permettre de déterminer la situation économique
du fournisseur.
La compréhension du mécanisme d’auto régulation qui sous-tend l’échange
entre le fournisseur et le distributeur est essentielle pour la politique de la concurrence
et pour l’action d’autorités de régulation qui souhaiteraient intervenir dans la relation
d’échange entre un distributeur et son fournisseur. La vie des affaires dans le secteur
de la grande distribution ne fournit pas de justifications aux pratiques abusives des
distributeurs. Les quasi-sanctions mises en œuvre par le distributeur ne sont pas
légales au regard du droit formel mais restent largement acceptées comme norme de
fonctionnement dans la communauté d’affaires de la grande distribution. Le modèle
de mise en œuvre de la dissuasion par un monopole privé fournit une explication aux
abus des distributeurs en tant qu’excès d’un mécanisme d’autorégulation par nature
efficace dans la relation d’échange. En effet, les sanctions mises en œuvre par un
distributeur en position de monopole privé produisent de la dissuasion même si elles
ne sont pas optimales. La vertu d’un tel principe est de discipliner le marché et les
fournisseurs même si la prédiction majeure du modèle est un comportement de sur
dissuasion des distributeurs qui débouche sur des pratiques jugées abusives.
Chapitre 4. Une analyse empirique
Dans le document
Puissance d'achat et concurrence dans la grande distribution
(Page 133-137)